L’année 2026 marquera les 25 ans de la loi 2001-434 du 21 mai 2001, dite « loi Taubira ». A cette occasion, la Fondation pour la mémoire de l’esclavage (FME), en la personne de Jean-Marc Ayrault, son président, presse l’Éducation nationale de revoir en profondeur ses programmes…
Dans une lettre officielle adressée le 28 juillet 2025 à la ministre de l’Education nationale[1], l’ancien Premier ministre souhaite que « la révision des programmes en cours permette d’avancer plus loin encore dans la voie tracée par ce texte important, en donnant aux élèves de France les moyens de mieux connaître notre histoire commune, de mieux saisir les multiples liens qui relient la France au reste du monde. » Il réclame l’intégration systématique de l’esclavage, des résistances, de la colonisation et du racisme dans tous les cycles, à l’école primaire ainsi qu’au collège.
Cette loi, rappelons-le, faisait de la traite négrière transatlantique, de la traite dans l’océan Indien et de l’esclavage perpétrés à partir du XVe siècle, aux Amériques et aux Caraïbes, dans l’océan Indien et en Europe contre les populations africaines, amérindiennes, malgaches et indiennes un crime contre l’humanité. Dès son article 2, elle disposait que les programmes scolaires accorderaient à la traite négrière et à l’esclavage « la place conséquente [sic] qu’ils méritent ». Dans la foulée, la Dgesco[2] donnait pour instruction que le programme de 4e y consacre un quart du temps d’enseignement de l’histoire ! La France rompait ainsi solennellement avec la tradition de l’héritage historique pour se soumettre à l’idéologie mémorielle et la faire entrer à l’école. Aujourd’hui, M. Ayrault et son équipe de commémorateurs professionnels veulent aller plus loin.
Si on ne peut que se féliciter que les concepteurs des programmes scolaires tendent vers l’objectivité et intègrent à l’enseignement les épisodes les moins glorieux de notre histoire, doit-on pour autant encourager les professeurs à remplacer une partie de leur enseignement historique par une démarche mémorielle ? En quoi celle-ci est-elle instructive ? Les programmes découlant de la loi Taubira sont-ils objectifs ?
Mémoire versus histoire
La mémoire est une aptitude psychique qui dépend des individus. Elle peut être collective mais elle est toujours subjective, liée à des expériences, un vécu. Son introduction dans les programmes donne fatalement lieu à des concurrences, d’abord parce que le temps imparti ne permet pas de faire mémoire de tout, ensuite parce que l’hypermnésie a naturellement pour corollaire l’amnésie : un génocide, une guerre, une persécution en chasse d’autres.
La prégnance de la mémoire d’un groupe dans une société dépend de son influence sur les responsables politiques, de son activisme. L’école ne doit pas refléter ces luttes politiques car elles sont à géométrie et à objectifs variables. Elle doit rester le lieu de transmission de savoirs moins transitoires. Il ne s’agit évidemment pas d’interdire les commémorations : elles peuvent se tenir ailleurs, en présence de personnes ayant choisi de se recueillir et de communier dans le souvenir. Car oui : il y a une dimension religieuse dans la commémoration. On a violemment rejeté la religion chrétienne de l’école il y a un siècle : est-ce pour y faire entrer de nouvelles religions, parmi lesquelles la religion mémorielle ?
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Distinguer ce qui relève de l’histoire de ce qui n’en relève pas demande une grande subtilité, au sens étymologique du mot, c’est-à-dire la capacité à analyser les sous-jacents d’un enseignement. Il faut pourtant s’atteler à cette tâche pour éviter d’un côté le tourisme pédagogique et sa frénésie ridicule de visites de lieux de mémoire par des élèves incultes mais baignés dans les eaux tièdes de la commémoration, de l’autre l’idéologisation des programmes.
Enseigner l’histoire de l’esclavage ? Oui, mais alors toute l’histoire
La loi Taubira proclame que la France, par le recours à l’esclavage, s’est rendue coupable d’un crime contre l’humanité. Mais elle ne mentionne jamais l’esclavage et la traite arabo-musulmans ni la traite pratiquée entre Africains. Les historiens estiment pourtant que la traite a concerné 42 millions d’esclaves en treize siècles: 17 millions pour la traite musulmane vers le Maghreb, 14 millions pour la traite intra-africaine et 11 millions pour la traite européenne transatlantique. Du reste, l’abolition de l’esclavage a été imposée de l’extérieur aux pays musulmans, notamment pendant la période coloniale. Cette loi et les programmes scolaires en découlant ne mentionnent pas non plus l’existence des ordres chrétiens rédempteurs, Trinitaires et Mercédaires, qui se consacraient à l’achat des chrétiens faits captifs et réduits en esclavage par les Maures.

Le site Eduscol[3] fait le point sur les ressources disponibles et se cantonne aux traites mentionnées par la loi : on y trouve de nombreux documents exposant longuement l’histoire de la traite négrière par les Européens. Il s’agit toujours de « déconstruire le regard occidental » en « donnant la parole à d’anciens esclaves » et de « rompre avec les sources traditionnellement utilisées » en faisant appel à l’expression artistique et à l’archéologie. La société européenne est pointée du doigt comme ayant « racialisé l’esclavage » et « profité de la colonisation pour le faire perdurer ». Sur le site du concours La flamme de l’égalité, organisé par la FME figure une chronologie mondiale de l’esclavage qui commence en 1441, par la première importation d’esclaves noirs au Portugal. Pire: une carte unique schématise le commerce triangulaire comme si elle était valable pour toutes les époques. Elle apparaît quelle que soit la date ou la période choisie[4].
Interrogée sur ce découpage historique partisan, Mme Taubira a donné en 2005 sur France Culture une réponse pour le moins surprenante : elle voulait que l’on « permette aux jeunes d’échapper à des catégories qui les enferment : se sentir arabes et porter sur leur dos tout le poids de l’héritage des méfaits que les Arabes ont pu faire ». Il y a là une essentialisation et un mépris flagrants. Là où un élève d’origine occidentale serait capable d’assumer cet héritage, un élève d’origine arabe ne le serait pas…
Une demi-vérité est un mensonge
Si les traites musulmanes et intra-africaines sont systématiquement oubliées ce n’est donc pas par erreur. Les conseils « scientifiques » pullulent autour du Conseil supérieur des programmes et de la Fondation pour la mémoire de l’esclavage. Ils ne peuvent ignorer leur existence mais décident de l’éluder.
Dans l’émission « C pas si loin » diffusée sur France TV le 20 octobre dernier, Monsieur Ayrault affirmait que ne pas connaître son histoire était une faute. Prenons-le au mot et saisissons l’occasion de rappeler que c’est en France, au début du XIVe siècle, que l’esclavage fut interdit pour la première fois. En effet, s’il a été aboli dans les colonies françaises en 1848, son interdiction sur le continent est bien plus ancienne : elle remonte à un édit de Louis X promulgué en 1315 — édit qui, lui-même, ne faisait qu’entériner une réalité vieille de plusieurs siècles, dans le royaume de France mais aussi chez ses voisins —. Bien avant Voltaire et la philosophie des Lumières, les sociétés occidentales ne toléraient plus cette pratique. L’esclavage en terre chrétienne a été en voie d’extinction… dès le VIIIe siècle.
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Comme le rappelle l’historien Jean-Pierre Montembault, la seule religion ayant fait de l’esclavage un problème moral est le christianisme. Dans son livre Les Chrétiens et l’Esclavage[5], il montre comment l’Église catholique a permis, non sans mal, la disparition progressive de l’esclavage en terre chrétienne et la destruction de ses fondements idéologiques. L’abolition de l’esclavage ne doit pas être réduite à un triomphe des Lumières ou à une conséquence exclusive des révolutions modernes. Bien avant ces mouvements, un travail de longue haleine avait été mené par les institutions chrétiennes.
L’école n’a pas à imposer aux élèves ce qu’ils doivent penser. Elle doit leur donner matière à penser, ce qui exige de ne pas leur mentir, de tendre vers la transparence et non vers l’idéologie, fût-elle parée du prestige mémoriel. Elle doit permettre à leur pensée, libre de toute manipulation, de s’appuyer sur la vérité dans son intégrité et sa complexité.
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[1] Mme Borne, à l’époque.
[2] Dgesco : la direction générale de l’enseignement scolaire élabore la politique éducative et pédagogique et assure la mise en œuvre des programmes d’enseignement des écoles, des collèges, des lycées.
[3] Site de l’Education nationale consacré à la formation et à l’accompagnement des enseignants
[4] Chronologie de l’esclavage
[5] Artège, 2024.
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