Une réjouissante histoire de faussaire, une fresque politique au galop et une comédie pas drôle: c’est ainsi que le cinéma français entame une nouvelle année.
Gros billets
L’Affaire Bojarski, de Jean-Paul Salomé
Sortie le 14 janvier
Le cinéaste Jean-Paul Salomé a l’éclectisme chevillé au corps depuis son entrée dans la carrière en 1994 avec Les Braqueuses. Ce qui entraîne inévitablement des bas (comme ses très improbables adaptations de Belphégor et d’Arsène Lupin) mais également des hauts, à l’instar de son précédent film, La Syndicaliste, avec Isabelle Huppert dans le rôle d’une lanceuse d’alerte chez Areva. Cette fois, il revient sur un retentissant fait divers quelque peu oublié aujourd’hui : l’affaire Bojarski. La campagne de communication qui entoure la sortie du film n’y va pas de main morte. Outre le traditionnel (et souvent inquiétant) « d’après une histoire vraie », l’affiche proclame qu’il s’agit de « l’homme qui a fait trembler la Banque de France ». Bref rappel des faits puisque Jean-Paul Salomé est assez fidèle à la réalité. Jan Bojarski, jeune ingénieur polonais, se réfugie en France pendant la Seconde Guerre mondiale et use de ses dons pour fabriquer des faux papiers. À la Libération, son absence d’état civil en règle l’empêche de déposer les brevets de ses très nombreuses et ingénieuses inventions, et il doit se contenter de petits boulots alimentaires. Jusqu’au jour où un gangster lui propose de mettre à profit ses talents exceptionnels pour imprimer de la fausse monnaie. Démarre alors pour lui une double vie à l’insu de sa famille. Et très vite, il se retrouve dans le viseur du redoutable inspecteur de police Mattei et devient en même temps la bête noire des milieux financiers.
La figure du faussaire a toujours fasciné le cinéma. Rappelons que dans le salutaire registre de la parodie, Le cave se rebiffe, de Gilles Grangier, dialogué par Michel Audiard, tient parfaitement la comparaison avec Les Tontons flingueurs : Maurice Biraud en as du faux talbin et Jean Gabin en commanditaire exigeant y font des merveilles. Certes, on rit moins chez Salomé, mais on lui sait gré de prendre au sérieux cette affaire avec un film mené tambour battant. Reda Kateb en faux-monnayeur fabuleux tire son épingle du jeu et le reste du casting – Bastien Bouillon et Pierre Lottin en tête – est au diapason. Rien de génial, mais ce film qui fait l’éloge du travail bien fait est lui-même bien ficelé : Salomé sait raconter une histoire et nous y intéresser. Il est vrai qu’il tenait là un sujet en or avec son lot de rebondissements, de suspenses en tous genres et autres crises familiales liées au secret. Gendarmes et voleurs, c’est toujours un bon prétexte pour mener une honnête entreprise de divertissement. Et puis, au-delà de ses indéniables qualités, le film s’autorise le portrait d’un artiste solitaire qui aimerait que son tour de main soit reconnu à sa juste valeur. Au point d’ailleurs que Bojarski marquait sciemment ses faux billets de minuscules différences qui sont autant de signatures volontaires. On imagine aisément comment ce drôle de zèbre a fini sa carrière, le plus piquant étant qu’à l’époque on pouvait lire sur chaque billet l’extrait de l’article 139 du Code pénal relatif aux sanctions encourues par les contrefacteurs. Autre ironie du sort, les collectionneurs s’arrachent désormais et à prix d’or les faux billets élaborés par le virtuose, tandis que, semble-t-il, la Banque de France en conserve de nombreux exemplaires dans ses coffres.
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L’Affaire Bojarski n’évite ni certains raccourcis, ni une romantisation de ce fait divers somme toute crapuleux. Mais c’est assurément la loi du genre. Et même si la réalité est moins séduisante que la fiction, on prend un plaisir coupable à suivre le jeu du chat et de la souris. Mais pour que ce plaisir soit parfait, on se serait passé des images d’archives du générique de fin qui montrent le vrai Bojarski, sorte de petit fonctionnaire besogneux, bien loin de l’image de l’artiste génial suggérée par le film.

Petite monnaie
Le Mage du Kremlin, d’Olivier Assayas
Sortie le 21 janvier
On sait le succès qu’a connu en librairie le roman de Giuliano da Empoli, Le Mage du Kremlin, à sa sortie en 2022. Le talentueux Olivier Assayas a souhaité le porter à l’écran avec une distribution internationale. Avec son Carlos, il avait prouvé qu’il pouvait délaisser l’intime pour aborder des thématiques politiques. Mais était-il bien raisonnable de vouloir traiter près de quarante années de vie politique russe en 156 minutes très exactement ? De ce point de vue, il est évident que l’écrit l’emportera toujours sur l’écran. En voulant tout embrasser de cette longue période, Assayas, malgré quelques belles scènes, semble se diluer dans cette folle cavalcade coécrite avec Emmanuel Carrère. Quant à confier au mignon Jude Law le rôle de Vladimir Poutine, c’est sans conteste lisser un personnage bien plus complexe. Résultat, rien ne fonctionne vraiment dans ce qui aurait pu et dû être un ténébreux portrait de la Russie post-soviétique.

Poches vides
Baise-en-ville, de Martin Jauvat
Sortie le 28 janvier
Il est des films dont on se demande comment ils ont pu passer le stade du scénario et trouver des oreilles attentives pour les financer. C’est absolument le cas du désolant Baise-en-ville de Martin Jauvat. L’énoncé du synopsis suffit à mesurer l’ampleur du désastre : « Un jeune homme pas doué en amour et n’ayant pas de voiture doit séduire tous les soirs une femme différente pour qu’elle l’héberge à proximité de son lieu de travail. » Et le plus fascinant, c’est qu’à partir de ce rien, un cinéaste et ses acteurs puissent produire du moins que rien qui se voudrait évidemment drôle, sympathique et décalé. On sort de la projection proprement affligé par tant de nullité avec la désagréable impression de s’être fait avoir. Quant à comprendre ce que sont venus faire dans cette pauvre galère Emmanuelle Bercot, William Lebghil ou encore Géraldine Pailhas, c’est un mystère de plus.




