L’opinion publique a été sidérée de découvrir que certains jeunes avaient filmé le brasier lors du drame du bar Le Constellation, au lieu de s’enfuir ou de porter secours aux autres. C’est qu’en plaçant le smartphone entre son regard et l’incendie, l’individu érige une paroi de verre qui agit comme un filtre déshumanisant. L’écran ne se contente plus de capter l’événement: il en altère la perception, transformant le témoin en spectateur et la tragédie en contenu. Analyse.
Au cœur des flammes qui ravagent le bar de Crans-Montana, surgit un comportement qui interpelle et scandalise. Face au brasier, nombre de jeunes ont préféré filmer avec leur smartphone, au lieu de fuir ou de porter secours. Les images largement relayées sur les réseaux sociaux suscitent l’incrédulité : « Moi, je vois un feu comme ça, je me barre » (Le Nouvelliste, 4 janvier 2026). Très vite, les commentaires se durcissent, accusant la « génération smartphone » d’insouciance. Sur X, des internautes outrés fulminent : « Zéro conscience. C’est fou ! », « L’ère des médias sociaux a effacé 200 000 ans d’évolution. Au lieu de reconnaître le danger et de ressentir l’instinct de survie, ils ont sorti leurs téléphones pour Instagram. »
Le regard des psychologues et journalistes
Les spécialistes de la psyché humaine tempèrent toutefois le verdict. Gaëtan Devos, psychologue expert des pratiques numériques, rappelle que face à un danger, trois réactions sont naturelles : agir, fuir, ou rester figé. Filmer, explique-t-il, « permet de se retirer de la réalité via l’écran », un réflexe humain ancien qui n’est pas lié aux réseaux sociaux ou aux générations actuelles (RTL Info, 4 janvier 2026).
Bruno Humbeeck, pédopsychiatre, souligne de son côté que ce comportement, déjà observé lors des attentats de Zaventem, Nice ou encore le 11 septembre 2001, relève d’un processus de « décodification de la situation », où le spectateur tente d’ordonner un événement qui le dépasse. Un processus que vient renforcer l’« effet spectateur » (bystander effect), bien connu des psychosociologues. Plus le nombre de témoins augmente, plus la responsabilité individuelle se dilue, jusqu’à faire chuter fortement la probabilité d’intervention. Si les autres restent calmes, parlent, rient ou filment, chacun tend à interpréter la situation comme moins grave qu’elle ne l’est (7 sur 7 Belgique, 7 janvier 2026).
Dans un tel contexte, explique la psychologue Audrey Le Mérer, le réflexe de freeze – rester figé – est statistiquement majoritaire : l’état d’inhibition comportementale « s’active naturellement dans 75 % des situations à risque ». Loin d’être le symptôme d’une « génération » inconsciente, ce comportement relève, dit-elle, d’un « réflexe humain », amplifié par l’effet de groupe. Filmer devient une manière instinctive de se protéger face à l’impuissance (CNews, 9 janvier 2026).
Le regard des spécialistes de la communication
Tandis que les psychologues analysent les réflexes humains face à la catastrophe, les spécialistes des médias examinent comment un objet technologique tel que le smartphone peut, dans des situations extrêmes, en infléchir l’expression. Une étude des chercheurs en médias Linus Andersson et Ebba Sundin montre que l’usage du smartphone, en situation d’accident, produit des comportements inédits. Photographier, filmer, dépasse la simple documentation. L’acte fonctionne simultanément comme moyen de protection et médium de viralité. Le classique bystander effect (effet spectateur) se transforme en mobile bystander : passif à l’égard du blessé, hyperactif pour diffuser l’événement. Au mieux, le helper s’engage physiquement auprès de l’accidenté ; au pire, le disaster tourist reste spectateur, fasciné par l’exceptionnel.
En clair, pour les chercheurs en médias, le smartphone, par sa seule existence, modifie la dynamique de l’urgence. Une scène d’accident devient un espace médiatique. L’enregistrement précède l’engagement.
Le Technocène : un cadre pour comprendre Crans-Montana
Pour saisir pleinement ce qui s’est joué à Crans-Montana, replaçons l’événement dans un contexte plus vaste : le Technocène. À la différence de Paul Crutzen et d’Eugène Stoermer, qui qualifient notre ère d’Anthropocène en raison de l’impact décisif des activités humaines (anthropos) sur l’environnement depuis l’invention de la machine à vapeur de James Watt (1769), le concept de Technocène met l’accent sur l’impact des machines, à la fois sur l’environnement et sur les sociétés humaines.
Dans mon essai Épopée du Technocène, je montre que la modernité, dominée par le règne des machines, constitue aussi bien une révolution géologique majeure qu’une révolution anthropologique comparable à celle provoquée par la sédentarisation il y a 12 000 ans. Des objets technologiques, tels que le smartphone, façonnent notre rapport au monde et aux autres avec une puissance inédite.
À Crans-Montana, ce n’est pas la « génération smartphone » qui a failli : c’est le Technocène qui s’est exprimé dans sa logique ordinaire.
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Pour en saisir les origines et les ressorts, je propose un détour historique, depuis l’essor des universités en Europe au XIIIᵉ siècle jusqu’aux quatre grandes transitions mentales initiées par les quatre pères fondateurs du Technocène : Francis Bacon (1561-1626), Thomas Hobbes (1588-1679), Baruch Spinoza (1632-1677) et John Locke (1632-1704).
Bacon détrône Aristote en plaçant l’expérimentation au-dessus de l’argument d’autorité. Sans cette rupture, la scholastique aurait prolongé sa domination sur la pensée. Il est l’ancêtre direct de notre R&D actuelle. Avec Bacon, le réel cesse d’être enchanté pour devenir une chaîne froide de causes et d’effets mesurables. Son empreinte affleure jusque dans l’attitude face au brasier de Crans-Montana. Rester sans sidération face aux flammes, n’y voir ni magie ni sacré mais un phénomène à observer, exige un regard désenchanté. Là où l’ancien monde tremblait devant le feu, l’héritier de Bacon le mesure, l’enregistre.
Hobbes substitue au souverain de droit divin, incarné par le pape, un souverain de droit civil plébiscité par le peuple. En formulant un ordre politique rationnel, Hobbes écarte le théologique du champ social et fait émerger l’État, sorte de monstre biblique, le Léviathan, soumis à l’unique autorité du souverain de droit civil. On lui doit la démocratie moderne, conçue comme un contrat social entre les citoyens et le souverain élu.
Spinoza retire aux Écritures leur statut de « livre-monde » : elles peuvent unir une communauté, jamais décrire la nature ou le réel. En séparant la connaissance révélée de la connaissance naturelle, Spinoza libère la science de toute tutelle théologique au profit d’un monde où seule la preuve fait foi. On lui doit les principes d’une lecture critique et historique des Écritures.
Enfin, Locke rompt avec l’antique pédagogie du fouet, qu’il juge incompatible avec la formation d’esprits inventifs. Le fouet fige l’innovation ; la peur dissuade l’enfant d’explorer l’inconnu. Les enfants lui doivent l’abandon d’une éducation punitive adaptée à un monde fixiste hostile au changement. Une liberté nouvelle qui, guidée par une curiosité sans frein, peut dériver vers un voyeurisme morbide, comme à Crans-Montana.
Ces quatre transitions ont progressivement installé un monde où la technique devient le médiateur central entre l’homme et le réel. Bacon arrache la connaissance à l’autorité du passé pour la confier à l’expérience, Hobbes substitue au droit divin un pouvoir politique fondé sur le contrat civil, Spinoza retire aux Écritures le pouvoir de dire le monde, Locke affranchit l’esprit de l’enfant de la crainte pour l’ouvrir à l’exploration.
De cette quadruple destitution naît un monde rationalisé où le réel se laisse saisir, mesurer, enregistrer. Une vision transmise dès l’enfance par des méthodes pédagogiques héritées de Locke.
À Crans-Montana, un univers mental s’est ainsi exprimé dans sa logique ordinaire. Replacés dans le vaste contexte du Technocène, filmer l’incendie au mépris du danger, partager la fureur des flammes via son smartphone, faire le mobile bystander au lieu de fuir ou de porter secours, plongent leurs racines au plus profond de la psyché humaine autant que dans les effets disruptifs du smartphone.
Le partage d’images : un potlatch numérique
Sous cet angle, la captation de la fulgurance des flammes puis leur diffusion, au mépris du danger, fonctionnent comme un trophée visuel. Les images partagées acquièrent la valeur d’un don potlatch, visant moins à offrir qu’à « manifester sa supériorité, être plus, plus haut, magister » (Marcel Mauss).
Chez les peuples premiers de la côte nord-ouest américaine, la cérémonie du potlatch voyait les chefs rivaliser de largesses, voire détruire des richesses, pour affirmer leur rang. Donner, c’était contraindre l’autre à reconnaître une puissance. Recevoir, c’était accepter une dette symbolique. Le don n’y relevait pas de la générosité mais, comme l’écrit Alain Caillé dans Anthropologie du don, de l’agôn, de la lutte pour la position dominante ; non de l’entraide mais de la hiérarchie.
Transposé dans l’espace numérique, le partage d’images spectaculaires obéit à une logique analogue. Publier, c’est se placer. Être vu, c’est compter. L’écran remplace la place du village, l’audience tient lieu de tribu et la viralité fait office de prestige.

Dans ce potlatch numérique, l’événement tragique devient matière première d’une compétition symbolique. Il ne s’agit plus de montrer la puissance du brasier, mais de briller plus fort que les autres dans le regard collectif. Celui qui capte l’instant le plus saisissant devient, le temps d’une story, le « magister » de sa communauté numérique. Le jeune qui ne lâche pas son mobile, accumule des images spectaculaires pour affirmer son rang. Sa course aux « likes » est si intense qu’il en oublie de fuir ou de porter secours.
Les recherches récentes sur les violences filmées confirment cette mutation. L’étude des chercheuses italiennes Amelia Rizzo et Emanuela Princiotta, portant sur 80 cas, montre que la captation et le partage répondent à des logiques de type potlatch : recherche de visibilité, lutte pour la position dominante, affirmation d’un pouvoir symbolique.
La tragédie de Crans-Montana illustre de manière exemplaire les conséquences anthropologiques de la rencontre entre des mécanismes humains anciens et des machines aux puissants effets structurants. Avec l’existence du smartphone, tout événement peut se transformer en opportunité de mise en avant de soi. L’élan du helper, l’engagement spontané envers autrui, cède le pas à la recherche de visibilité du mobile bystander et du disaster tourist.
En plaçant le smartphone entre son regard et l’incendie, l’individu dresse une paroi de verre qui agit comme un filtre déshumanisant. Pour un jeune cerveau immergé dans le Technocène, la véhémence des flammes se confond avec les images de synthèse dont il est quotidiennement inondé. Il ne perçoit plus un brasier terriblement létal, mais des pixels inoffensifs qui défilent sous ses yeux. Cette confusion mentale, conjuguée à la course agonistique aux « likes », aura sans doute été fatale à plus d’un. Le smartphone en court-circuitant l’expérience brute, a transformé des flammes mortelles en fichiers que l’on peut cadrer, zoomer ou supprimer.
À Crans-Montana, le smartphone a fonctionné comme une mortelle prothèse d’insensibilité, confirmant le cri d’alarme lancé par Jacques Ellul : la machine n’est pas neutre, la machine « entraîne des modification de l’être humain entier ». À Crans-Montana était le visage ordinaire du Technocène. Sans lui, sans doute rien ne fut.
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