Emmanuel Macron frappe le monde de la culture du sceau de son immodestie. Du Louvre à Notre-Dame en passant par la tapisserie de Bayeux et la Cité de la langue française, il entend laisser sa trace. Quitte à passer outre les avis des experts et à rester sourd aux cris d’alarme des défenseurs du patrimoine.
« Nous rebâtirons Notre-Dame plus belle encore », annonçait Emmanuel Macron au lendemain de son incendie. Ce superlatif inapproprié trahissait l’ambition démesurée d’un homme s’estimant capable de rivaliser avec les bâtisseurs de cathédrales ; et un malheur n’arrivant jamais seul, il fit planer, un temps, le risque d’un « geste architectural ». Le président annonçait dans cette même allocution que les travaux se mèneraient en cinq ans. Promesse tenue. Notre-Dame n’est pas devenue « plus belle encore », mais a retrouvé sa beauté immémoriale. Ce qui semble avoir un brin chafouiné le chef de l’État. Et le plus beau alors, le plus grand, il est où ? L’Élysée a donc sorti sa botte secrète : imposer des vitraux contemporains « pour laisser une trace de notre époque » – uniquement de l’époque ? Et l’artiste Claire Tabouret a été choisie pour créer six vitraux. Pourquoi pas, entre l’Église et l’art contemporain c’est une longue histoire, pas toujours heureuse, mais il n’y a pas eu que des ratés. Le scandale est que ces vitraux sont amenés à « remplacer » des vitraux de Viollet-le-Duc qui ont miraculeusement échappé aux flammes. Ils répondent harmonieusement aux fresques de leur chapelle et sont classés monument historique comme l’ensemble de la cathédrale. On les pensait protégés. Mais passant outre les avis négatifs de tous les experts, de toutes les commissions, et piétinant au passage la charte de Venise – ratifiée par la France en 1964, mais c’est un détail –, Emmanuel Macron espère voir leur dépose d’ici la fin de l’année pour fixer les vitres de Mme Tabouret. Et cela a un coût. Quatre millions d’euros. Habitués que nous sommes désormais à jongler avec les milliards, la dépense paraît dérisoire. Elle est en fait aberrante. L’établissement public chargé de piloter la reconstruction de l’édifice dispose encore de 140 millions d’euros sur les quelque 800 offerts par des donateurs du monde entier. Le chantier de restauration va donc se poursuivre, mais on apprenait en fin d’année qu’il manquait 140 millions supplémentaires pour vraiment achever le travail. Un appel au porte-monnaie des bonnes âmes a de nouveau été lancé, l’État ne souhaitant pas mettre la main à la poche alors qu’il est le propriétaire de Notre-Dame. Ainsi s’apprête-t-il à financer le caprice du chef sur le budget de la Culture et, en même temps, à négliger un trésor national.
Fric Frac au Louvre
L’immodestie est un gage de sincérité. Le musée du Louvre peut tristement en témoigner. Quelques mois avant le fric-frac du 19 octobre 2025 qui a révélé au grand public l’incurie de sa direction depuis des années, l’institution a reçu la visite d’Emmanuel Macron. Mettant de côté les dégâts des eaux récurrents et l’absence de caméras de vidéosurveillance, le président, qui n’est ni plombier ni installateur Verisure, a annoncé la « Nouvelle Renaissance du Louvre » (prière de respecter les majuscules). François Ier tremble pour sa postérité. Le projet ? La création d’une seconde entrée pour les visiteurs dans la colonnade de Perrault et l’ouverture, sous la Cour carrée, d’une salle réservée à La Joconde. Placer Mona Lisa à l’isolement est une nécessité réclamée par tous les amateurs qui ne peuvent plus déambuler dans un musée saturé par le tourisme de masse. Mais c’était sans compter avec la touche de l’artiste.
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Outre le fait qu’il aurait été plus judicieux de créer plusieurs petites entrées, non une seule et forcément grande, le projet élyséen repose sur un concours international d’architectes. Pourquoi un concours international ? Aucun architecte français ne serait susceptible d’aménager une entrée dans un monument historique et de creuser une nouvelle salle d’exposition ? Selon Emmanuel Macron, le chantier de cette splendeur coûterait environ cinq cents millions d’euros. Sous-estimation classique. On table aujourd’hui, et c’est une fourchette basse, sur plus de 1,1 milliard ! À vot’ bon cœur. La Cour des comptes a elle-même pointé cette dépense folle pour un musée qui a d’autres urgences et priorités à financer.
Flop à Villers-Cotterêts
En mars 2024, la Cour des comptes avait déjà dénoncé la mégalomanie présidentielle face à la dérive de la Cité internationale de la langue française de Villers-Cotterêts. La remise en état du château – qui était une ruine – a d’abord été évaluée à 110 millions d’euros. Elle a finalement coûté 234 millions. De quoi restaurer quelques églises et châteaux en péril. Pour cela, il a fallu trouver l’argent là où il se trouve : 100 millions ont notamment été pris sur le plan de relance, 19 millions sur les crédits alloués à la presse et 5 millions ont été chipés au Centre national de la musique. C’est que le président voulait son grand musée. Lui qui parle anglais publiquement à la moindre occasion, a applaudi Aya Nakamura devant l’Institut de France en flammes (cérémonie d’ouverture des JO), et ne se soucie guère des coupes budgétaires de l’Alliance française et des lycées français à travers le monde, voulait un musée pour notre langue. Pourquoi pas. On pourrait aussi privilégier son enseignement et la défendre en sanctionnant, par exemple, les universités et municipalités qui rédigent leurs documents officiels en langage inclusif – Emmanuel Macron a critiqué l’usage de cette écriture, mais uniquement critiqué. Le château où fut signée l’ordonnance de 1539 qui affirme que « la langue de la France est le français » abrite une institution qui prône la « réinvention » et l’inclusivité. Aussi n’est-ce pas le musée de la langue française, mais « des langues françaises ». Son directeur Paul Rondin déclarant, lors de l’ouverture des lieux en 2023, qu’il faut « faire vivre la langue dans sa diversité hospitalière car les mots sont migrateurs ». Suivez mon regard.
Une dernière polémique risque de faire encore parler d’elle ces prochains mois. N’écoutant que lui pour applaudir à ses bonnes idées, le président a défendu mordicus le prêt de la tapisserie de Bayeux au British Museum en septembre prochain, durant les travaux du musée normand qui l’abrite. Tous les experts, sans aucune exception, se sont opposés au voyage de cette broderie du xie siècle de 70 mètres de long d’une extrême fragilité. Pour « revivifier » notre relation avec nos amis anglais, l’Élysée est resté sourd à toutes les mises en garde – même le directeur de l’institution londonienne avait refusé le cadeau empoisonné avant de revenir curieusement sur sa position. Et les interventions de plusieurs spécialistes de l’œuvre qui dénonçaient l’irresponsabilité d’un tel transfert ont tout aussi curieusement disparu sur internet[1]. Mais n’en doutons pas, dans sa vitrine outre-Manche, la tapisserie sera « plus belle encore ».
[1] Lire à ce sujet les articles de La Tribune de l’art.




