Certains livres de l’Antiquité redeviennent « à la mode », si j’ose dire. Les lecteurs, influencés par des messages publicitaires incessants, sont attirés vers eux, peut-être convaincus d’y retrouver une émotion de jeunesse, qui leur rappelle le lycée ou les grandes vacances. En ce moment, la librairie est pleine des ouvrages d’Homère, auteur de plusieurs vrais best-sellers, dont un adapté cette année au cinéma. Je ne reviendrai pas sur The Odyssey, mis à la sauce hollywoodienne par un réalisateur souvent mieux inspiré, mais à la réputation enflée. Un détail m’a choqué : son personnage d’Ulysse y parle, non le grec ancien, mais un anglais parfait, avec l’accent d’Oxford, comme le montre la bande-annonce. Je n’ai pas été plus loin. Bref, la reconstitution historique d’un chef-d’œuvre poétique trouve ses limites. On ne cultive plus les « humanités », mais le « divertissement », à prendre aussi bien au sens pascalien du terme.
Nommer le mal
Cette semaine, j’avais le projet d’écrire une chronique sur La Guerre éternelle, d’Olivier Rolin. Je l’avais sous le bras, lorsque j’ai dû me rendre, en taxi, aux urgences de l’Hôpital militaire, pour une douleur ressentie sous l’ongle du gros orteil, au pied gauche. En fait, c’était ce qu’on appelle un panaris, dans sa phase première d’évolution. Le Garnier Delamare, fascinant dictionnaire des termes médicaux, que tout hypocondriaque se doit de posséder dans sa bibliothèque, nous apprend que panaris est le nom « générique », je cite, « donné à toutes les inflammations aiguës des doigts ». Le diagnostic qui fut établi dans mon cas mentionnait : « panaris péri-unguéal de l’hallux gauche », sachant que « unguéal » évoque tout ce qui est relatif à l’ongle, et qu’« hallux » signifiele gros orteil. J’aime beaucoup ce langage technique de l’art, digne du Malade imaginaire, ma pièce préférée de Molière. Il suffit d’un dictionnaire spécialisé pour en venir à bout. Cela reste une prose rare qui sert à nommer le mal. De la littérature à plein régime, selon moi.
Littérature comparée
J’étais aux urgences et l’attente risquait d’être longue. J’ouvris le livre de Rolin, pour m’occuper un peu l’esprit. J’ai déjà eu l’occasion de dire que l’hôpital était un lieu privilégié pour lire un livre. Si bien que, durant presque quatre heures que dura mon attente, je pus savourer tranquillement La Guerre éternelle. C’est un ouvrage qui se lit bien, et vous fait oublier tous vos maux, ou presque. Rolin répond au défi de parler de l’Iliade. Il aime moins l’Odyssée, semble-t-il. Ulysse le rebute par sa violence. Il est vrai que l’Iliade constitue une histoire d’une richesse extraordinaire. En tout cas, elle provoque chez Rolin une multitude de comparaisons et associations d’idées, dont il tisse, comme Pénélope sa toile, un livre très érudit, mais jamais pesant. Au détour d’une phrase, Rolin vous citera Mandelstam, ce plus grand des poètes, ou Michaux : « Évoquer Michaux à propos d’Homère, cela peut sembler incongru, mais cette incongruité-là, je la revendique comme étant l’expérience même de la grande liberté de la littérature… » C’est déjà une allusion aux « cultural studies », avec cette nécessité de toujours comparer, d’aller d’une référence à une autre, pour analyser à fond un texte littéraire. Cela crée des constructions savantes, qui doivent nous éclairer.
Pietro Citati et Lolita Pille
En lisant cet essai très personnel consacré à l’Iliade, je repensais à un livre du grand critique italien Pietro Citati. Il avait écrit au début des années 2000 La Pensée chatoyante, sous-titré « Ulysse et l’Odyssée ». En dépit du choix antagonique Odyssée/Iliade, une grande unité rapproche les deux ouvrages. Le commentaire est sans doute plus peaufiné chez Citati. Il essaie de tout dire, avec brio. Il est original à tout instant. De nos jours, ce type de livre est réservé aux universitaires, le génie en moins. C’est dommage. Les écrivains devraient savoir écrire sur les livres qu’ils aiment, montrer comment ils ont été inspirés par telles œuvres, et non par telles autres. Et répondre à la question de Maurice Blanchot : « Comment la littérature est-elle possible ? » Car, au fond, dans La Guerre éternelle, Rolin essaie de tirer tout cela au clair. La jeune romancière Lolita Pille s’est risquée récemment à l’exercice, dans Antigone Reine (éd. Du Cherche Midi). Résultat des courses, pour elle : une confession certes sincère, peut-être constructive, mais, en contrepartie, le double aveu obligé de son homosexualité et de son engagement féministe extrême. Heureusement, lire un livre n’entraîne pas tous les jours de telles conséquences chez les jeunes lectrices…
A lire aussi: Colette Jéramec et Pierre Drieu la Rochelle, une histoire d’amour
L’Iliade et la nostalgie
Olivier Rolin insiste sur un point qui m’a retenu : l’Iliade est le livre de la nostalgie. Ceci s’explique : avant la guerre, il y avait la paix. Cette paix d’avant ne reviendra plus jamais. Hélène a beau se remémorer le temps des plaisirs (comme chez Offenbach), la douceur de vivre a été anéantie. Il suffit d’un simple changement très banal, par exemple un vase dont on jette les fleurs. Giraudoux, dans La Guerre de Troie n’aura pas lieu, avait senti cette piqûre au cœur. Ses dialogues étaient légers, mais le propos grave, malgré des jeux de mots qui, à la longue, deviennent fatigants. Et puis Jean-Luc Godard, qui proclame, dans un de ses derniers films sur la guerre en Bosnie, je crois, cette sorte de slogan dénonciateur des crimes : « Tais-toi, Cassandre ! » C’est ici que Rolin place un hommage à celle qu’il appelle « Jane », c’est-à-dire l’actrice Jane Birkin. Jane Birkin s’était intéressée, elle aussi, à cette littérature. Elle avait joué des tragiques grecs comme Euripide ou Sophocle, mais, en l’occurrence, pas le personnage d’Hécube, la reine de Troie, dans la pièce intitulée Les Troyennes. Bref passage d’Olivier Rolin, mais suffisant pour qu’on ait l’impression que son livre est tout entier un hommage qu’il rend à l’actrice. « La chute de Troie, écrit Rolin, c’est aussi la fin de ce qu’on aime. »
Il me semble que La Guerre éternelle est une très belle réussite littéraire. Rolin, on le sait, revient de loin (l’engagement maoïste des années 70, l’action directe révolutionnaire). C’est une leçon qu’il n’a pas oubliée. Il y a aujourd’hui un certain respect à observer devant tant d’exigence littéraire. Parlant toujours de l’Iliade, il écrit que ses vers, arrachés au temps, « recèlent une telle puissance d’émotion pour ceux, dont je suis, qui ont appris à lire le monde en aimant les défaits de l’Histoire ‒ […] les marins de Cronstadt, le ghetto de Varsovie… » Etc., etc. Voilà un éloge de la faiblesse et de l’échec qui fera pardonner beaucoup de choses, et nous rend précieuse cette méditation pleine de sagesse sur l’Iliade.
Olivier Rolin, La Guerre éternelle. Éd. Gallimard, 221 pages.
La guerre éternelle: Souvenirs de Troie
Prix: 20,00 €
2 d'occasion et neuf disponible à partir de 14,80 €
Pietro Citati, La Pensée chatoyante. Ulysse et l’Odyssée. Éd. « L’Arpenteur » ‒ Gallimard, 2004.
La pensée chatoyante: Ulysse et l'Odyssée
Prix: 25,40 €
2 d'occasion et neuf disponible à partir de 12,00 €
Lolita Pille. Antigone Reine. Éd. Le Cherche midi. 390 pages. Prix Essai France Télévision 2026.
Antigone reine - prix Essai France Télévisions 2026
Prix: 23,00 €
2 d'occasion et neuf disponible à partir de 12,00 €
Causeur ne vit que par ses lecteurs, c’est la seule garantie de son indépendance.
Pour nous soutenir, achetez Causeur en kiosque ou abonnez-vous !





