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Sang d’encre

Philippe Jaenada et Anne Plantagenet : profession écrivain-enquêteur


Sang d’encre
Philippe Jaenada et Anne Plantagenet. DR.

Le fait divers est l’aphrodisiaque du romancier: du sang, des mystères, et la plume se dresse. Anne Plantagenet et Philippe Jaenada résistent aux charmes tapageurs du coupable. Du procès Jubillar au meurtre oublié de Louise Cansot, ils rendent aux victimes leur nom, leur visage, et cet honneur posthume: le premier rôle.


Les faits divers ont toujours fasciné les foules et plus encore les écrivains. Bon nombre d’entre eux ont en effet trouvé dans ces histoires terribles et souvent sordides un matériau de choix. Flaubert s’est inspiré du suicide de Delphine Delamare pour Madame Bovary, Dumas de l’histoire de François Picaud pour Le Comte de Monte-Cristo,Truman Capote de l’assassinat de la famille Clutter pour De sang-froid, et plus près de nous, Emmanuel Carrère de l’affaire Romand pour L’Adversaire. Pour un romancier, le fait divers est une manne. Yasmina Reza qui, depuis plus de quinze ans, écume les cours d’assises, ne s’en cache pas. Contrairement à elle, Anne Plantagenet, lorsqu’elle se rend à Albi le 22 septembre 2025, assiste à son tout premier procès. Celui d’un homme de 38 ans, Cédric Jubillar, accusé d’avoir tué sa femme Delphine, âgée de 33 ans, dans la nuit du 15 au 16 décembre 2020. Le 17 octobre 2025, l’accusé est reconnu coupable du meurtre et condamné à trente ans de réclusion criminelle. Quand Anne Plantagenet écrit son livre, « l’homme le plus célèbre du Tarn » nie les faits et la victime n’a pas été retrouvée. En juillet dernier, coup de théâtre : Cédric Jubillar passe aux aveux et indique l’endroit où il a enterré le corps. Un rebondissement majeur qui n’entache en rien l’intérêt du livre. La romancière assise sur les bancs de la presse pendant les quatre semaines qu’ont duré le procès le confie dès les premières pages. Ce qui l’intéresse ici, c’est moins « le verdict qui condamnerait ou acquitterait Cédric Jubillar que les traces de la femme effacée, Delphine Aussaguel ». C’est moins le bourreau que la victime. Toutes les victimes, dont elle souligne qu’elles sont souvent les grandes oubliées des procès. Qui se souvient d’Hélène Rytmann, étranglée à mort par son mari Louis Althusser ? Qui se souviendra de l’infirmière du Tarn ? Une jeune femme solaire qui aimait son travail, ses deux enfants et dont chacun louait les qualités. Aucune partialité toutefois dans ce récit. Anne Plantagenet n’oublie ni l’enfance chaotique de l’accusé, ni son placement dans des familles d’accueil, ni les violences subies. Elle ne juge pas, ne prend pas parti. Elle appréhende chacun des acteurs de cette affaire avec la même finesse d’analyse, la même empathie, la même sensibilité et montre l’humanité dans ce qu’elle a de plus noir, de plus vulnérable, parfois aussi de plus admirable. En l’absence de corps est un texte fort. Un texte mu par la nécessité. L’histoire d’un drame qui en cache un autre. Celui que l’auteure traverse et auquel elle ne fait jamais que des allusions voilées. Comme le rappelait Jean Giono à l’occasion de l’affaire Gaston Dominici, un procès c’est d’abord une histoire de mots. Ceux d’Anne Plantagenet sont justes, tenus, au plus près de la vérité.

L’affaire Cédric Jubillar a défrayé la chronique, mais celle de Louise Cansot a largement été oubliée. Grâce à Philippe Jaenada, spécialiste patenté du fait divers, la voilà propulsée sur le devant de la scène. Tout au moins littéraire. Dans la nuit du 6 au 7 septembre 1949, une jeune femme est retrouvée étranglée non loin du pont du Garigliano à Paris. Le signalement de L’Inconnue du quai de Javel est le suivant : « 1,70 mètre, cheveux châtain foncé, vêtue d’une jupe noire et d’un pull mauve, jolie, très bien faite. » L’affaire est alors confiée à l’inspecteur-chef Ferrière. De Louise Cansot, on apprend qu’elle était un modèle très demandé dans le Montparnasse de la fin des années 1940, qu’elle avait quelques amants et un sérieux penchant pour la boisson. Il n’en fallait pas plus pour mettre en branle l’imagination du romancier qui, depuis Sulak en 2013, a fait de l’enquête policière la matière première de ses romans. Accompagné de Simenon, dont il relit pour l’occasion tous les livres ou presque, il part de l’enquête non aboutie de l’inspecteur-chef de l’époque pour, soixante-quinze ans plus tard, mener la sienne. Son maître : Maigret, dont il s’efforce d’appliquer la technique à la lettre. « Il ne faut ni raisonner ni même penser dans un premier temps, il convient d’abord, patiemment, de placer les gens, comme des petits personnages de théâtre, à la place qui est la leur. » Dont acte. Jaenada épluche méticuleusement le dossier de Ferrière, se rend sur les lieux fréquentés par Cansot et active le formidable réseau qu’il a mis en place au fil des années, notamment aux Archives de Paris. Très vite, il a l’intuition que quelque chose cloche dans le rapport de l’inspecteur-chef. Il traque alors ce quelque chose avec patience, obstination, obsession et, disons-le, folie. Il le reconnaît volontiers. Qui d’autre que lui irait se recueillir sur la tombe de ses personnages ? Qui d’autre irait dormir dans les chambres où ils ont dormi ? Mais tout ça, c’est fini : « J’arrête, sinon ça va finir par ressembler à une manie. » Une manie qui fait précisément toute la saveur, la virtuosité, la drôlerie aussi de ce texte monstre. « La technique et les détails sont ce qui permet de résoudre les énigmes, non ? » demande-t-il faussement naïf au début du livre. Avant d’ajouter « soyons attentifs ». Un euphémisme en regard des 500 pages qui suivent et laissent le lecteur exsangue, fasciné, stupéfait, subjugué, devant tant de maestria. Mais ne nous y trompons pas, si Jaenada traque sans relâche le coupable – et parvient à le trouver ! – c’est, là encore, la victime qui l’intéresse. Qui était-elle ? Que pensait- elle ? Quels étaient ses craintes ? Ses rêves ? Peu à peu se dessine en creux le portrait d’une jeune femme qu’on peut admirer dans les collections du Centre Pompidou dans Femme aux seins nus assise, dernière toile de Jean-Louis Boussingault. Une jeune femme qui pensait être enceinte et espérait se faire épouser. Une jeune femme qui a fini sa courte vie dans le plus grand dénuement. Le roman aussi époustouflant qu’émouvant de Philippe Jaenada lui rend justice. Une justice éminemment littéraire.

En l’absence de corps, Anne Plantagenet, Julliard, 2026.

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L’Inconnue du quai de Javel, Philippe Jaenada, Flammarion, 2026.

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Septembre 2026 - #148

Article extrait du Magazine Causeur




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Alexandra Lemasson est critique littéraire. Elle collabore au JDD et à la Revue des deux mondes. Elle est l'auteur de : Virginia Woolf aux Editions Gallimard et La petite folie aux Editions Léo Scheer.

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