Lartigue en relief

Naître riche est avantageux : le talent s’épanouit dans le confort. Les deux frères Lartigue, Maurice, dit ‘’Zissou’’, et son cadet, Jacques, ont eu cette chance : nul besoin de travailler ; le père est financier. « J’ai suffisamment d’argent pour que mes enfants apprennent à le dépenser. Pas à en gagner », claironne-t-il. En 1905, il repère le château de Rouzat, en Auvergne. « – Et si on l’achetait ? » A la Belle-Epoque, il n’est pas si courant de creuser dans le parc une piscine en équerre, d’une longueur de 28m. Rouzat sera l’écrin de grandes vacances sans fin. On y joue au tennis – les sports de plein air sont en plein essor. Harnachés comme des scaphandriers, on excursionne en tacot. Zissou, passionné d’aviation, s’adonne en amateur à toutes sortes d’inventions, construit des maquettes, élabore quantité de prototypes innovants – radeaux, planeurs… Jacques, lui, dessine, peint, dresse des listes, tient son journal, archive tout. Dès l’âge de 9 ans, il emprunte l’appareil de photo du fortuné Monsieur Lartigue. Dans cette pratique encore dispendieuse, il s’avère vite plus doué que son géniteur. Ainsi le futur Jacques-Henri Lartigue (1894-1986) naît-il à un hobby qu’il n’envisage jamais comme un art : il se rêve peintre.
Un documentaire exceptionnel
C’est ce jeune homme au maintien altier, mondain, nonchalant et distingué, qui illumine La vie en relief, long métrage réalisé par Denis Gaubert, qu’on connaissait comme chef op – cf. le beau film de Stéphane Chez, David Lynch, une énigme à Hollywood (2025). Gaubert signe donc là son premier documentaire. Exceptionnel à tous égards.
Il faut absolument aller voir La vie en relief en salle équipée 3D. Dans la vertigineuse production photographique de Lartigue (120 000 clichés !) le film choisit en effet de n’explorer que le seul corpus des 5000 images en stéréoscopie captées par le boîtier spécial du jeune photographe, entre 1903 et 1929. Par la suite, Lartigue délaissera cet outil, l’abandonnant au profit du format panoramique en deux dimensions.
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C’est le moment d’évoquer le captivant avant-programme de neuf minutes qui, également signé Gaubert, et intitulé Stéréodrome, précède le docu attaché à Lartigue, leur assemblage composant la séance. Ce court-métrage retrace la préhistoire de cette ‘’troisième dimension’’, dont on sait qu’elle fut, circa 1850, la « première forme photographique à diffusion de masse ». Fasciné par cette invention au succès foudroyant, Beaudelaire écrit : « Des milliers d’yeux avides se penchaient sur les trous du stéréoscope comme sur une lucarne de l’infini ». Elle sera le témoin oculaire d’événements tels que la guerre de Sécession, ou la Commune de Paris. De fait, Stéréodrome exhume quelques exemples saisissants de cette ‘’réalité virtuelle’’ avant la lettre, dont le chromatisme soyeux restitue ce qui a été avec une stupéfiante netteté de trait. Victime de sa réputation (circulent nombre de clichés licencieux), puis de la concurrence du cinématographe, l’empire commercial généré par le procédé est en déclin quand s’achève le XIXe siècle. Il est supplanté par des appareils plus légers, qu’on tient dans la main. Lartigue arrive à ce tournant.



Douceur de vivre
De la Belle Epoque aux Années folles, Lartigue immortalisera en relief un bonheur sans rides. Mais ce qui, déclics ravis au présent immédiat dans une sorte de fraîcheur spontanée, comme innocente, relèvera toujours pour lui du registre de l’album privé, revêt pour nous, à distance d’un siècle et plus, de la recherche d’un temps perdu : celui, à jamais révolu, où la douceur de vivre propre à cette rêveuse bourgeoisie semble traverser l’Histoire sans accrocs, dans le paysage immaculé d’un perpétuel loisir. A propos de la photo, l’irremplaçable Roland Barthes constatait : « Ce que je vois a été là, dans ce lieu qui s’étend entre l’infini et le sujet ». D’un œil exact, juvénile et cristallin, Lartigue cadre l’instant vécu avec un sûr instinct et une grâce infinie. Ses parents ; ses précepteurs MM. Aubert et Foltète ; ses amis : Oléo (qui mourra à 24 ans, 13 jours après avoir rejoint le front, en 1914), Robert Ferrand (également fauché de bonne heure par la Grande guerre) ; ‘’Bichonnage’’, sa grande cousine ; Simone, autre cousine, dont, adolescent, il est tombé secrètement amoureux et qu’il retrouvera, adulte, comme sa fantasque amie ; son frère aîné, ‘’Zissou’’, personnalité si différente de lui… De belle prestance, Jacques se selfise grâce au retardateur. Ski, luge, patinage à Saint-Moritz… Exempté en vertu de sa ‘’constitution fragile’’ (ce qui n’interdit pas de taper la raquette) puis miraculeusement ‘’rayé des contrôles’’, Lartigue traverse 14-18 en dandy, entre Arcachon, Rouzat et Paris. Pour ne pas endosser l’habit honteux d’un ‘’embusqué’’, le beau gosse huppé de 21 ans met sa 5CV rutilante à disposition de l’armée et s’engage… comme chauffeur. On le voit prendre la pose devant son auto, sanglé dans un uniforme en cuir d’excellente coupe. Il flirte avec la soprano Marthe Chenal (restée fameuse pour ses enregistrements gravés de Carmen et de La Marseillaise) ; se lie avec ‘’la fille à la seringue d’argent’’, comme on surnommait l’Américaine Kiki Preston, née Gwynne… Se fait un ami du pilote de chasse Jean Dary.
Après la Victoire vient l’instant des noces. De Madeleine Messager, dite ‘’Bibi’’, mi-british, 22 ans – une image délicieusement impudique et fugace nous la dévoile, presque nue, assise sur la lunette des WC – leur nait un fils, Dani. Oui, décidément, la photo est un jeu, comme la vie de palace en est un autre : Antibes, Chamonix, Monte Carlo, Hendaye… C’est l’époque de Gaby Deslys, la pionnière du music-hall, le temps des jazz band, des garçonnes, des chapeaux-cloche. On fréquente chez les Puiforcat, on roule en Hispano Suza 7 places – seul le roi d’Espagne l’aurait déjà conduite. La tribu Lartigue cohabite toujours sous le même toit, à Rouzat, propriété que les revers de fortune du patriarche obligent à vendre en 1923. Jacques, qui a étudié à l’académie Julian, se lance alors dans la carrière de peintre – son exposition chez Georges Petit n’aura aucun succès. Proche de Sacha Guitry, il s’éprend un moment d’Yvonne Printemps, sa femme ‘’à la voix de rossignol’’, sans lui sacrifier toutefois la précieuse amitié du mari… Jouir du luxe sans le posséder, mirage de poète !
Véhiculée par l’Amérique, la reconnaissance vient à Jacques Henri Lartigue dans son âge avancé. C’est en 1986 que seront montrées, dans sa dernière exposition, quelques mois avant sa mort à 92 ans, ces photos stéréoscopiques. De ces quelque 5000 plaques patiemment restaurées (sans I.A., notez-le !) La vie en relief n’en dévoile que… 323 ! Toutes sublimes. Sur cet hommage intelligemment elliptique courent les variations d’une bande-son agile, et un texte d’admirable tenue, impeccablement articulé, qui plus est, par Luana Bajrami et Hervé Pierre. Les citations de Lartigue sont lues par Milo-Machado-Graner, l’adolescent de Anatomie d’une chute (Justine Triet) et Adieu monde cruel (Félix de Givry).
En salles le 16 septembre : La vie en relief, précédé de Stéréodrome. Documentaire de Denis Gaubert. Durée : 14mn + 1h08.
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