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Paris, année 1970

La chronique du dimanche de Monsieur Nostalgie


Paris, année 1970
© Crédit photo : BHVP

L’air de la rentrée vous déprime ? Visitez l’exposition photographique « C’était Paris en 1970 » à la Bibliothèque historique de la ville dans le Marais. Elle est gratuite et visible jusqu’au 7 octobre


Après un été épuisant, grinçant pour les nerfs et les végétations, et avant que ne démarre une campagne présidentielle toute aussi épuisante et agaçante, les yeux fatigués par des incendies en floraison et des températures déraisonnables, le retour à Paris est poussif. Plus que laborieux. A reculons. Vous n’êtes pas dedans. Voilà tout. Le corps ne s’est toujours pas remis de ces vagues successives de chaleur. La tête est ailleurs. La peau est flasque et la bouche béante. Les vacances n’ont pas reposé des machines à bout de souffle. Vous manquez de goût à tout. La capitale a beau déployer son luna-park des rentrées scolaires, ses ballons rouges et ses colliers de nouilles, ses cahiers grands carreaux et ses couvertures plastifiées, vous n’y croyez plus. La France se passera de vous. Dans une société perfusée à la nouveauté rance, nous aurons droit aux nouveaux candidats, aux nouveaux programmes télé, aux primoromanciers en habits de communiants, aux chaînes info palpitantes, aux débats sans fin et sans fond, à toute la quincaille démocratique et à une citoyenneté en capilotade. Le cœur n’y est pas. Tout simplement. Vous passez votre tour, cette année. Forfait pour cause d’inaptitude physique à supporter l’actualité ! L’intendance suivra.

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D’habitude, vous faites semblant de vous intéresser aux livres. Vous vous êtes rendu compte que la littérature, au-delà de 38 degrés, c’était très surfait, presque une forme de harcèlement. D’impolitesse, certainement. L’État devrait réguler. Le meilleur des romans ne fera jamais le poids face à une climatisation bien réglée. Les bons auteurs savent que leur prose ne sert à rien et les lecteurs sont sensibles à cette délicatesse. Le dérèglement climatique aura eu le mérite au moins de revoir nos priorités culturelles. Tout le monde pousse des mots avec plus ou moins de talent. Tout le monde a sa petite idée sur le « vivre ensemble ». Tout le monde veut diriger le pays. Que dieu les garde. Vous êtes rentrés à Paris, énervés, à fleur de peau, encore plus susceptibles qu’avant, mécontents de vous, suspicieux, se demandant ce que la ville avait prévu pour vous rendre le quotidien encore plus compliqué et nébuleux.

Vous aspirez à peu de choses, un petit coin de nature, un bosquet, un vent frais et pétillant, une rue ombragée, une place qui n’a pas perdu ses arbres au profit d’un mobilier urbain agressif, la silhouette d’un immeuble haussmannien qui vous ferait croire à une certaine pérennité…

Poussez jusqu’à la Bibliothèque historique de Paris, dans le Marais, à côté de Carnavalet, non loin de la Place des Vosges, il y a là, une expo « C’était Paris en 1970 » qui ne vous promettra pas les grands soirs, mais vous donnera un coup de pouce pour se fader nos contemporains. L’idée n’est pas nouvelle. Elle remonte même au printemps 1970, la ville de Paris et la FNAC ont lancé un concours dans « le but avoué de constituer des archives photographiques de la capitale aussi précises et complètes que possibles. Pour l’occasion, Paris est divisé en 1755 carrés virtuels de 250 mètres sur 250 mètres ; chaque carré pouvant être tiré au sort par un photographe amateur en vue d’effectuer un reportage. La Bibliothèque historique est désignée pour recevoir la riche production du concours, suscitée en quelques semaines, soit 30 000 diapositives couleur et 70 000 tirages noir et blanc ». Une partie de ces clichés est exposée jusqu’au 7 octobre dans la cour pavée et à l’intérieur de l’établissement. L’exposition est modeste ce qui la rend vraiment attachante. Elle est l’œuvre d’amateurs qui ont capturé Paris au pied de leur balcon, un Paris familier rien qu’à eux. On y voit leur rue, leurs loisirs, leur voiture, les chantiers en construction, les affiches des manifs et des comédies musicales sur les murs, tout le décor des jours ni heureux, ni malheureux. Il ne s’agit pas d’un Paris touristique ou d’un Paris léché par de grands professionnels, cadré pour susciter une émotion trafiquée. Sur ces clichés, c’est le Paris de mamie, de papy, le Paris du bistrot, de la bagnole, des gamins qui chahutent, des filles en mini-jupes, un Paris aux couleurs insensées de l’orange, du vert, des tissus aux motifs géométriques, des ménagères à cabas et des blouses d’écoliers. Ça ne parait rien, mais la banalité de nos aïeux nous serre le cœur. Chacun y verra ce qui l’anime, certains analyseront les luttes féministes, les combats politiques d’alors, l’opposition à la guerre du Vietnam ou à Pompidou, le sort des mères au foyer, l’urbanisation à outrance, la précarité des immigrés, tout ça, c’est encore du discours, de l’immatériel qui ne dit pas la réalité des Hommes.

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J’y ai vu moi des images fascinantes, une circulation dense et pimpante, des Peugeot partout, des 404 par dizaines, en taxi ou en cabriolet, une famille réunie autour d’un break 204, le père debout en costume et en clope, la mère assise, le chien turbulant et les enfants en culottes courtes, tout un monde qui ne se plaint pas, qui ne geint pas et qui doit nous regarder avec effarement. Et puis cette photo de la rue Mont-Cenis dans le XVIIIème arrondissement, d’une beauté sans nom, le coin d’une rue comme tant d’autres, une rue adoubée dans les chroniques de Léon-Paul Fargue, une rue essentielle et quelconque. Là une 2CV, un troquet fermé pour l’instant, une perspective de lampadaires et, de dos, une jeune femme, en robe à bretelles d’inspiration Vasarely. Elle descend la rue. Son destin en main. Sans érotisme tapageur. Dans la simplicité rayonnante de son époque. Elle pourrait être notre mère à tous.



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Journaliste et écrivain. Dernières publications : "Tendre est la province", (Équateurs), "Les Bouquinistes" (Héliopoles), et "Monsieur Nostalgie" (Héliopoles).

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