La galerie Roger-Viollet, 6 rue de Seine dans le VIème arrondissement, expose gratuitement encore jusqu’au 3 octobre des photos couvrant la période 1900-1970 qui ont pour thème enchanteur et ensorceleur : « Paris, ouvert la nuit ». À nous, les Forts des Halles, les meneuses de revues, les auto-tamponneuses et les grands magasins illuminés…
Bien sûr, nous vivons avec les images d’un Paris canaille et populaire, un Paris à gapettes et à gisquettes, un bistrot à l’œil torve planté dans un coin patibulaire de Montmartre, des néons trop forts, Place Clichy, la Mouff’ dernier repère des esseulés et des établissements de nuit à Pigalle où toutes les filles sont belles et tristes. Notre cerveau a été habitué à ce décor vespéral, fantasmé, folklo parfois, un peu trompeur, un peu aguicheur ; le touriste étranger, notre source de devises venait y chercher un imaginaire à bon compte, des palpitations du cœur et des plats en sauce ; de Bob le Flambeur à French Cancan, de Fargue à Carco, des frères Prévert à Morand, des noceurs aux travailleurs de l’ombre, Paris, la nuit est la boule à neige que les nostalgiques secouent, les soirs de déprime. Elle nous manque. Bien sûr que Paris ne ressemble plus à un film de Melville ou de Carné, la ville se voulant moderne et avancée a perdu son cachet, son chromo, ses vieux habits, ses métiers oubliés et son style équivoque. Elle n’a pas su cultiver sa singularité. En exhumant des images principalement en noir et blanc, la galerie Roger-Viollet, archiviste de notre mémoire, fête deux événements anciens: le premier éclairage public datant de 1667 et les premiers essais d’éclairage électrique en 1843. Fiat lux comme disait Nestor Burma.



Avec l’arrivée de la lumière, Paris change de visage, les noctambules déambulent, l’activité économique ne s’arrête plus, la journée s’allonge et la Police surveille mieux ce magma humain. Incohérent. Et tentateur. Les photographes trouvent alors un terrain de jeu fait de halos, de ludions, de zébrures, de flashs et de spectres. La ville dessine une nouvelle géographique poétique et inquiétante. L’exposition fermera ses portes le 3 octobre, elle est gratuite et se visite comme l’appartement témoin d’une ville grouillante et sûre de son destin, une ville jamais à l’arrêt qui travaille, qui danse, qui peine, qui souffre, qui jouit et qui vit ensemble dans une communion d’esprit. Malgré l’opposition des classes sociales, la persistance de poches de misère, un habitat hétéroclite, chacun partage au fond de lui l’idéal de Paris. Chacun sait qu’il habite là où il faut habiter, où la mode, le flirt, la Seine bourbeuse, les monuments scintillants, la pierre de taille et le zinc du comptoir font de l’air de Paris, l’oxygène des Hommes debout. À travers ces photos, se dégage une croyance en cette ville. On fait le serment que l’on s’y perdra ou on y gagnera sa croûte, on adhèrera à ses rites, à ses mirages et à son horloge interne pour le meilleur et pour le pire. On a fait un pacte avec elle. Peu de villes peuvent prétendre à ce statut marital. Quand des yeux de provinciaux décillés ont vu le Paris des années 20 ou des années 50, ils repartent secoués, effarés, épatés et attendris pour leur capitale chérie. Elle leur a fait du gringue. Ils en pensent du mal, mais ils y penseront longtemps après. Cette Atlantide se rappellera à eux, par des éclairs, dans le sommeil de l’Aubrac ou du Berry. Et qu’il est beau notre patrimoine allumé à la bougie, l’Arc de Triomphe dans une brume spectrale, le Pont Alexandre III faussement dormant, Notre-Dame, sorte de neige éternelle, sommet alpestre qui dévoile sa face pentue, du quai Saint-Michel ou du Pont de l’Archevêché ; ça, c’est l’officiel, la face claire des livres d’Histoire, le catalogue de la ville-musée, mais il y a aussi le Paris marchand, les vitrines de Noël du Bon Marché, du Bazar de l’Hôtel de Ville, des Grands Magasins du Louvre, les fêtes foraines, les loteries, les publicités d’alcools et d’apéritifs viniques, Martini, Noilly Prat en grosses lettres brillantes au-dessus des brasseries bondées, les chevrons de Citroën sur la Tour Eiffel en 1925, le barnum commercial, les éclairages artistiques de l’Exposition Internationale des arts et des techniques appliqués à la vie moderne de 1937 et puis les cabarets, le Sphinx, les théâtres dénudés, le Moulin Rouge, les corps en mouvement, la série de Gaston Paris dans les loges des Folies Bergères dans la deuxième moitié des années 1930 s’admire, girls dépoitraillées, se maquillant, dans l’organdi et les plumes sauvages, le sein conquérant et le regard ailleurs, et, en miroir, les alter égos des filles lançant la jambe, les Forts de Halles, carcasses sur le dos, paluches maousses, montagnes de cageots dans le Ventre de Paris, bouquetières mal réveillées au petit matin, étalages de salades et de victuailles, enfin toute la lyre.
Plus d’informations sur le site de la Galerie : https://www.galerie-roger-viollet.fr/fr/exposition-paris-ouvert-la-nuit-25
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