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Rugby – Top 14: la gueule de bois bordelaise après l’ivresse

Après l’ivresse de Bilbao, c’est la gueule de bois bordelaise[1] pour les Girondins ! Tout juste sacrée championne d’Europe, l’Union Bordeaux-Bègles a vu ses ambitions nationales s’effondrer après sa défaite à domicile face à Clermont samedi (31-34), terminant à une décevante huitième place privative de phases finales de Top 14.


Le quotidien britannique The Guardian (pendant du Monde outre-Manche), après que l’Union Bordeaux-Bègles (UBB) eut décroché son deuxième titre européen, le 23 mai à Bilbao face aux Irlandais du Leinster, avait rappelé que l’équipe girondine au maillot couleur tanin (qui rappelle, et pour cause, celle d’un grand cru) n’était que 5e du Top 14.

Quand l’UBB donne raison au « Guardian »

Il soulignait ainsi qu’elle n’était pas la meilleure de son championnat national puisque, logique, cher Watson, quatre autres la devançaient. Il en concluait que cela démontrait indirectement que le rugby français était sûrement le meilleur du monde après celui de l’Afrique du Sud, car, tant en sélection qu’en club, il dominait l’Ovalie du Vieux Continent.

En ratant de peu, bien que poussée par un public inconditionnel et enthousiaste, samedi soir, lors de la dernière journée du classement par points, chez elle, au stade Chaban-Delmas, sa qualification pour le Top 6 – la phase finale par élimination directe –, l’UBB semble s’être ingéniée à donner raison au Guardian. Elle s’est fait sortir par Clermont (31-34) alors qu’elle était encore 5e la veille. Elle ne termine que 8e, au milieu du tableau, « loin de ses ambitions », comme l‘a rappelé avec une touche d’amertume Yoan Leshauriès, le chroniqueur de Sud-Ouest, le journal de Bordeaux, juste derrière les Auvergnats, à un point de différence (70-71). Bordeaux-Bègles, qui avait disputé les deux dernières finales perdues face à Toulouse, sera pour la première fois depuis sept ans absente du dernier round du championnat de France.

Pourtant, la rencontre avait commencé sous de bons auspices. Bien qu’ayant encaissé le premier essai transformé à la 16e minute, l’UBB virait en tête à la mi-temps avec une appréciable avance de 10 points (24-14). Comme souvent, la reprise de la seconde période lui a été difficile. Les deux équipes se retrouvent à égalité (24-24) à la 59e minute. Puis Clermont prend l’avantage (24-31) cinq minutes plus tard. C’était sans compter sur Lucu, le capitaine bordelais très en veine comme à son habitude. En marquant son deuxième essai qu’il transforme à la 72e, il ramène les deux protagonistes à parité (31-31). Le match s’emballe. Les Auvergnats prennent en fin de match l’ascendant territorial, ce qui leur offre l’aubaine, à deux minutes du coup de sifflet final, de passer un drop — ce fatidique coup de pied tombé tiré des 22 mètres en pleine course — qui donne la victoire à Clermont, privant les Girondins des barrages au profit inespéré de La Rochelle. La gueule de bois après l’ivresse de Bilbao !

Paradoxe

Ce dénouement confirme ce que Le Figaro avait déjà qualifié le 5 mai de « paradoxe de l’UBB : conquérante en Europe, fluctuante en Top 14 ». Pour illustrer ce constat, lors des deux précédentes finales du Top 14, Toulouse a vaincu Bordeaux-Bègles et a même infligé une humiliation aux Girondins en inscrivant 53 points contre 3. On croyait qu’ils ne s’en remettraient pas de sitôt. Or, lors de l’édition suivante, ils affrontaient à nouveau les Toulousains et s’inclinaient de justesse (39-33). En revanche, en Champions Cup (la Coupe d’Europe), ces deux mêmes années, Bordeaux-Bègles a chaque fois sorti Toulouse avec des scores confortables (35-18 et 30-15).

Tel que se présente le tableau de la phase finale, Toulouse fait désormais figure de grand favori et devrait logiquement ajouter un 4e titre à son palmarès depuis 2005, année de la création du Top 14, conséquence de la professionnalisation du rugby.

En revanche, un dilemme se pose au club de la rive sud de la Garonne. Doit-il, la saison prochaine, se focaliser sur une troisième conquête du titre européen, et ainsi rejoindre Toulon, seul club à l’avoir emporté à trois reprises depuis 1996 (première édition de cette compétition internationale), ou privilégier le Top 14 ?

Le président de l’UBB, Laurent Marti, a déclaré samedi à Sud-Ouest, avant le coup d’envoi de ce match fatal contre Clermont : « Pour être un grand club, il faut gagner une fois le Brennus » (trophée en forme de bouclier qui récompense le champion de France). De son côté, l’âme de l’équipe, son capitaine Maxime Lucu (en basque – euskera –, son patronyme veut dire « renard » [attention, baso veut dire bois, lucu/luqu signifie renard en dialecte souletin]), a laissé entendre en substance que courir après les deux titres avait peut-être hypothéqué la conquête d’un premier titre national. On peut donc déduire que celui-ci sera l’objectif prioritaire. Mais chacun sait qu’en sport, comme dans la vie, les aléas conduisent à ajuster ses projets…


[1] Analogie avec la bouillie dite bordelaise, un mélange fongicide de sulfate de cuivre et de chaux auquel on recourt pour combattre le mildiou, très utilisée dans le Bordelais à cause d’une humidité chronique sur le vignoble, et plus particulièrement, aujourd’hui, dans la viticulture bio…

Anne, Juliette et les horribles créatures

D’Anne Consigny à Léa Salamé, l’avenir du cinéma français passera finalement par une comédie à l’italienne brocardant joyeusement tout ce petit monde artistico-médiatique, souhaite Didier Desrimais, qui regarde vraiment trop la télé.


L’actrice Anne Consigny était il y a quelques jours sur RMC, dans l’émission « Les Grandes Gueules ». La vidéo d’une partie de sa prestation fait actuellement le bonheur des internautes. Je propose aux lecteurs de Causeur qui ne l’ont pas encore vue de faire l’expérience suivante: la regarder d’abord sans mettre le son. C’est redoutable. Les yeux exorbités, les gestes saccadés, le faciès tantôt épouvanté, tantôt grimaçant de la patiente, pardon, de l’artiste, laisse imaginer le pire. Son neveu, Charles Consigny, chroniqueur de l’émission, parvient à rester de marbre.

Tata Anne contre Dark Vincent

Après avoir revu la vidéo – cette fois avec le son – on apprécie encore mieux sa force de caractère, sa retenue pudique devant les égarements de tata Anne, laquelle ne fait que régurgiter le catéchisme bien-pensant qu’elle gobe depuis des années sans réfléchir. Vivant dans un autre monde, un monde imaginaire empli de monstres en carton, Mme Consigny voit des tyrans partout – enfin, surtout du côté de l’empire du mal absolu, de la planète Canal+ dirigée par Dark Vincent. « J’ai peur », dit-elle pour justifier sa signature en bas de la maintenant célèbre tribune anti-Bolloré parue dans Libération.

A lire aussi, du même auteur: Censure, contrôle, rationnement: le nouveau projet de nos progressistes pour Internet

« Mais est-ce qu’aujourd’hui Canal+ finance des films d’extrême droite ? », lui demande le journaliste Olivier Truchot. La réponse est baroque, symptomatique d’un esprit désorienté: « Non, justement, c’est votre “aujourd’hui” qui ne m’intéresse pas. Simplement, on donne à M. Bolloré un outil pour qu’il puisse le faire, pour qu’il puisse faire ce qu’il veut du cinéma français. Il fait ce qu’il veut M. Bolloré, moi je m’en fiche complètement de lui, c’est pas contre lui que j’en ai. J’en ai pour la démocratie, pour le fait qu’on ne donne à personne le pouvoir de faire une dictature. » Nous n’étions qu’au tout début de ce que les spécialistes appellent une bouffée délirante. Rappel : la personne atteinte de ce trouble n’a pas conscience qu’elle délire, ne manifeste aucun recul par rapport à ses pensées et à son discours incohérent, sa perception de la réalité est considérablement altérée. Par la suite, l’agitation corporelle et le discours désordonné de Mme Consigny confirmeront le diagnostic. Elle craint, dit-elle, que Vincent Bolloré ne donne « une clef à Bardella » en lui disant : « Tiens, vas-y, fais ce que tu veux ! ». Difficile à suivre. Disons qu’on a l’idée générale. Elle assure être pour la démocratie et la liberté d’expression : « Je veux qu’on partage les idées. » Enfin, bon, il y a quand même des limites. « Ce matin, dit-elle avec une moue de dégoût, j’ai lu dans Libé que maintenant il y a des films genre… Sacré Cœur ? C’est quoi ce film catho qui m’a l’air quand même assez gratiné. » Elle ne l’a pas vu, mais Libé lui a dit tout le mal qu’il fallait en penser. Son neveu insiste cependant sur le fait que c’est plutôt l’idéologie progressiste qui ravage en ce moment un cinéma français accouchant chaque année de dizaines de films que personne, d’ailleurs, ne va voir. Barbara Lefebvre, de son côté, tente de lui expliquer qu’il ne faut « pas croire tout ce que dit Libé ». Mais rien n’y fait. Et les vieux démons réapparaissent : Mme Consigny se dit « terrifiée par la prise du pouvoir du Front national (sic) ». Pour un peu, elle dirait sa frayeur de voir le fantôme de Jean-Marie Le Pen arriver au pouvoir. Car Mme Consigny, née dans les années 1960, a vu grandir le monstre, la bête immonde sur laquelle prospéra toute la gauche mitterrandienne, puis toute la droite chiraquienne, sur laquelle prospèrent aujourd’hui encore la macronie, les socialistes et l’extrême gauche en laissant accroire que Jordan Bardella serait son petit-fils spirituel, sa féroce descendance politique. Au fond, tout ce petit monde artistique aime Bardella comme, jadis, il aimait Le Pen – il lui faut d’horribles créatures, ou supposées telles, pour se faire reluire la conscience. Que vaudrait cet étalage de bonté, de tolérance, d’amour pour son prochain, sans un ennemi odieux et malfaisant ? La belle âme a besoin de son envers janusien, cruel et haineux, pour exister, se faire valoir et retrouver le sourire. En 2002, à quelques jours du second tour des élections présidentielles, rappelle Muray dans ses Exorcismes spirituels III, un jeune homme faisant partie d’un groupe « d’artistes, de créateurs de mode et de gens de communication » s’exclamait : « Le 1er mai, on avait envie de chanter “Le Pen, on t’aime”. Il nous a réveillés. On dormait, on s’ennuyait. Maintenant, tout le monde a le sourire. » Si Jordan Bardella accède au second tour des prochaines présidentielles, comptez sur Mme Consigny pour participer à la joyeuse quinzaine anti-Bardella que ne manqueront pas d’organiser les artistes, créateurs et autres journalistes ne tenant pas à reconnaître que le RN s’est indéniablement transformé au fil des ans, dédiabolisé, pour le dire à la manière paresseuse des journalistes officiels, jusqu’à devenir au fond un parti on ne peut plus « respectable », c’est-à-dire de plus en plus accommodant – on se souviendra, entre autres, de l’accession de Richard Ferrand à la présidence du Conseil constitutionnel grâce à son abstention bienveillante lors du vote à l’Assemblée nationale ou de son absence d’opposition à la mise en place du liberticide DSA (Digital Service Act) de Thierry Breton au Parlement européen – de plus en plus lisse, de plus en plus européiste, idéologiquement affadi mais politiquement indispensable au maintien au pouvoir d’une oligarchie ploutocratique et de ses auxiliaires bruxellois.      

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Mais revenons un instant à cette émission de haut vol sur laquelle Mme Consigny a plané à des altitudes stratosphériques. Soupçonnant que Barbara Lefebvre la regarde « d’un air super méchant », l’actrice finira par lui dire benoîtement le fond de sa pensée : « Je m’en fiche de vos propos. » Propos que, de toute évidence, elle n’a pas compris.

La fin de l’émission est consacrée à l’actualité théâtrale de Mme Consigny qui joue actuellement des extraits du roman de Marguerite Duras, Un barrage contre le Pacifique. « C’est pas du tout chiant », affirme-t-elle. J’avoue avoir un doute. Écriture durassienne ; mise en scène durassienne « épurée et salvatrice (sic) », selon Les Inrocks ; actrice durassienne se « délestant de tout artifice », selon les mêmes Inrocks – voilà, me semble-t-il,trois excellentes raisons pour éviter ce clystère ; raisons auxquelles on peut ajouter celle-ci : impossible, dorénavant, de ne pas voir l’agitée du bocal derrière la comédienne…

Rétropédalage

Le JDNews du 31 mai 2026. DR.

À part ça, Maxime Saada ayant annoncé vouloir étudier d’un peu plus près les projets cinématographiques qui lui seront proposés en y ajoutant une « nouvelle dimension » qui consistera à vérifier si les quémandeurs ont « porté préjudice à Canal ou pas », certains signataires de la pétition anti-Bolloré rétropédalent à une cadence infernale. Juliette Binoche affirme maintenant sur France Culture que « les gens de Canal travaillent très bien. Ce sont des orfèvres, ils sont très attentifs à la diversité du cinéma ». Sur France Inter, elle réitère sa satisfaction de voir un « cinéma français diversifié rayonnant dans le monde entier » grâce au CNC et à… Canal+. Elle qualifie ladite pétition de « maladroite » et regrette l’usage du mot « fasciste » qu’elle trouve « déplacé ». Quant à Jean-Pascal Zadi, se souvenant que la chaîne cryptée a financé ses œuvres à hauteur de… 80 millions d’euros, il aurait carrément décroché son téléphone pour s’excuser auprès de Canal selon le Journal du Dimanche : il avait, paraît-il, « mal lu le texte » de la tribune qu’il a signée. Les plus éminents grippe-sous du monde cinématographique retiennent au dernier moment la table qu’ils prétendaient vouloir renverser et sous laquelle ils ont (re)découvert le magot, la cassette du Père Bolloré…

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Eux aussi sont subventionnés. Mais avec notre argent. Eux aussi font du cinéma. Dans leur genre. Action ! Sur le plateau de « Quelle époque ! », Léa Salamé accueille Patrick Cohen pour la sortie d’un livre dont on peut supposer qu’il est en partie autobiographique puisqu’il s’intitule… Les Mystificateurs : « C’est l’un des journalistes les plus respectés. Observateur acéré, précis, rigoureux de notre vie politique depuis près de quarante ans. Je dirais aussi courageux, parce que vous n’avez pas peur de défendre vos opinions, Patrick, même quand vous savez que ceux qui vous combattent ne vous louperont pas, vous y allez, et vous y allez coûte que coûte. Vous n’avez jamais peur. Vous ne faites aucun compromis avec vos convictions. » Il fallait oser ! La vidéo a fait le tour des réseaux sociaux et les internautes n’ont pas manqué de la railler : « Ce n’est plus une émission, c’est une réunion de co-propriété de l’entre-soi médiatique. » « Le Molière du spectacle comique ira cette année à Léa Salamé. » « Alloncle avait donc raison. À quand le grand ménage ? » Sur son site, L’Observatoire du Journalisme (OJIM) souligne que « la gêne vient du lien entre les deux journalistes », Patrick Cohen ayant été le professeur de Léa Salamé à Sciences Po avant de la rejoindre sur France Inter – rappelons, pour l’anecdote, que l’éditorialiste a poursuivi ses études à l’École supérieure de journalisme de Lille réputée pour son enseignement libéral-libertaire après avoir échoué au concours d’entrée de… Sciences Po – mais aussi du fait que M. Cohen sort d’une période difficile, mettant à mal son image de journaliste impartial. Les causes de cette tourmente ? Une vidéo où l’on voit « le chasseur de complotistes pris la main dans le pot de confiture à comploter » avec son confrère Thomas Legrand et deux éminents représentants du PS, puis une audition à la Commission parlementaire sur l’audiovisuel public lors de laquelle est apparue au grand jour son arrogance naturelle.

Collusion, connivence et entre-soi politico-artistico-médiatiques – il y a là matière à faire un excellent film. Ce serait bien sûr un film satirique décrivant avec humour les mœurs consanguines de cette petite clique qui se croit supérieure à tous et qui, surtout, nous fait la morale en prétendant incarner « les valeurs » de la démocratie. Ce serait drôle et instructif comme une comédie italienne. Cela aurait par conséquent un immense succès. Après ça, absolument plus personne ne pourrait voir ou entendre Anne Consigny, Juliette Binoche, Léa Salamé ou Patrick Cohen, sans éclater immédiatement et impitoyablement de rire[1].

Exorcismes spirituels, tome 3

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[1] En attendant, les sketchs parodiques de Laurent Firode et sa bande permettent de passer un excellent moment. On y pourfend la bien-pensance woke, le conformisme progressiste et le panurgisme journalistique avec une joyeuse ardeur. D’abord confidentiels, ces « Films à l’arrache » sont maintenant diffusés sur Canal+ via la chaîne Comédie+.       

Le peuple en état de légitime défense

Les Français n’ont pas à être agressés dans leur mode de vie. Ils ont à défendre leur liberté de dire, de rire, de chanter, sans subir des accusations en racisme, en fascisme ou en islamophobie.


La gauche, pour surnager, ne pense que petitement et méchamment. À entendre ses aigreurs consanguines, il lui faut fournir à l’Arcom sa liste de suspects, faire fermer CNews, « zapper Bolloré », obtenir la censure les réseaux sociaux. Même le Canon français lui est insupportable. Le 12 mai, le député (PS) Arthur Delaporte a adressé un courrier au ministre de l’Intérieur, Laurent Nuñez, lui demandant d’interdire ces joyeux banquets franchouillards au succès contagieux. Le pisse-froid y voit des rassemblements de « personnes peu recommandables » et une « alcoolisation massive des participants ». Auparavant, le recteur de la Grande Mosquée de Paris, Chems-Eddine Hafiz, s’était plaint des cochons qui y sont parfois embrochés. Il y avait vu la volonté de rappeler aux musulmans « qu’ici, en France, ils ne sont pas chez eux ».

Politique de l’effacement

Le temps est venu de dire aux mouchards, aux censeurs et aux rabat-joie d’aller se faire voir ailleurs. Non, les Français indigènes n’ont pas à être agressés dans leur mode de vie. Ils ont à défendre leur liberté de dire, de rire, de chanter, sans subir des accusations en racisme, en fascisme ou en islamophobie. S’il est un virus contagieux, ce n’est pas l’hantavirus qui a vite fait pschitt ! à la mi-mai en dépit du choix de l’Organisation mondiale de la Santé d’affoler la planète pour trois morts. La contamination par l’idéologie islamiste est autrement plus dangereuse. Les Frères musulmans exigent de la France bonasse qu’elle s’assimile à sa minorité querelleuse, au nom de la préservation du fragile vivre-ensemble. La gauche ne sait pas dire non.

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Emmanuel Macron est prêt lui aussi à dissoudre la nation ouverte et à brader ses reliquats. Le 11 mai, il a qualifié de « chance pour la France » le fait que « l’arabe est la deuxième langue la plus parlée » dans le pays. Le chef de l’État a confirmé son refus de protéger la culture nationale y compris dans sa langue, c’est-à-dire son âme. « La France ne francise plus rien », déplore Richard Millet1. C’est Macron qui choisit de rebaptiser Africa Forward le sommet France-Afrique au Kenya. Pour lui, « l’épicentre de la langue française est sur les bassins du fleuve Congo, non sur les quais de Seine ». Ce choix d’accompagner l’effacement de la nation millénaire par la démographie africaine et arabo-musulmane est une trahison. Elle place le peuple maltraité en état de légitime défense contre ses agresseurs. Ils doivent être nommés.

Rien n’est perdu

La conversion halal de Radio Nova, tenue par le financier de gauche Matthieu Pigasse, illustre l’inféodation du progressisme à la nouvelle France. Les humoristes de cette radio ciblent ceux qui combattent l’islamisme. Pierre-Emmanuel Barré souhaite une mort brutale à Sophia Aram, un cancer à Gabriel Attal, le pire aux juifs. Akim Omiri décrit votre serviteur comme « un tube digestif qui sort que de la merde ». La haine emplit ces néofascistes.

À rebours de ce cloaque, les festivaliers de Cannes ont ovationné debout le film sur l’assassinat du professeur Samuel Paty par un jeune djihadiste (L’Abandon). La veille, sur Radio J, l’ambassadeur d’Israël, Joshua Zarka, déclarait : « Le RN est devenu un partenaire avec lequel nous pouvons parler. » Face à la gauche effrayante, les yeux s’ouvrent. Rien n’est perdu.


La révolution des oubliés

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  1. L’Écrivain français, Les Provinciales, 2026. ↩︎

Tennis: l’âge du métal

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Denis Grozdanovitch, champion junior de tennis dans les années 1960 nous raconte ses souvenirs d’un enfant de la balle avant l’ère professionnelle


Cet après-midi, dans quelques heures, nous connaîtrons le vainqueur de Roland-Garros. Depuis deux semaines, nous subissons une pluie de coups ; la balle fut, tour à tour, rapide sous l’effet de la canicule puis molle en raison d’une météo à fort courant océanique. Les joueurs toujours plus puissants, plus précis, plus ascètes auront frappé jusqu’au bout de la nuit. Depuis l’avènement de l’ère Open, le tennis est un jeu de forçats et de records. Il a suivi la courbe du capitalisme débridé et de l’individualisme forcené, il tape dur, sans se retourner sur son histoire, il ne connaît que la statistique et l’efficacité, l’enchaînement des victoires et le classement ATP.

Le beau jeu contre la gagne

Son vocabulaire s’est raidi. Son onirisme s’est évaporé. Si le vélo se mesure aujourd’hui en watts, le tennis capitalise les miles parcourus à travers la planète pour décrocher un Masters 1000 ou le graal, l’un des quatre Grand Chelem. Cet après-midi, nous saurons qui soulèvera la Coupe des Mousquetaires et remportera la finale masculine des Internationaux de France. Assurément ce que le jeu a gagné en rendement médiatique, il l’a perdu en songe nostalgique. Où sont les arabesques d’antan ? Où sont passés les virtuoses du bois quand le tennis s’apparentait autant à un art du mouvement qu’à un sport d’adresse ? Pour revenir à cet âge d’or des artistes du slice et des gentlemen à la répartie féroce surtout en cas de défaite, où la beauté d’un service ne se mesurait pas au radar, il nous fallait un passeur. Un connaisseur de l’intérieur et un écrivain. Quelqu’un ayant connu les derniers miroitements du monde d’avant, quelqu’un ayant frappé la balle avec un authentique Mousquetaire, quelqu’un sachant lire le jeu et mettre des mots sur la fugacité du temps qui passe.

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Denis Grozdanovitch, transfuge de classe, un pied dans le monde ouvrier, l’autre sur les courts du très sélect Tennis Club de Paris fut un junior aussi prometteur que volcanique, son impétuosité et sa lecture du jeu magistrale le firent très tôt repéré par les gloires d’hier. Ce champion de France amateur toucha du bout de sa raquette les dernières traces d’un tennis élitiste, stylé, mondain et charmeur, précieux et caricatural, donc, en voie de disparition. Ses Souvenirs d’une enfant de la balle paraissent aux éditions La Pionnière, ce court ouvrage à la couverture couleur gazon ravira les bibliophiles. Il n’est pas ici question de théorie ou de stratégie, seulement de mémoire vive, de figures, de légendes, d’objets, de littérature et de moments frémissants. Grozdanovitch ralentit le temps, s’arrête sur des rencontres décisives, ces amortis de la vie qui construisent un homme. Il se souvient de René Lacoste et de Jean Borotra. Il profita de l’enseignement du premier et « du délice sensuel » que lui procurait sa raquette métallique « révolutionnaire ». Grozdanovitch s’en remet à peine, soixante ans plus tard. Il y a des emballements de jeunesse qui ne s’oublient pas. Il resta longtemps un adepte, que dire, un adorateur de sa tubulure chromée.

Théâtre social

 « Il y eut véritablement entre cette raquette et moi – et je m’avise que l’extrême sollicitude de son inventeur à mon égard joua peut-être un rôle psychologique déterminant – une sorte d’idylle ! » écrit-il, le cœur encore battant. Avec l’autre mousquetaire, le Basque bondissant, âgé alors de 60 ans, en pleine forme physique et assez coquet pour le montrer, il eut des parties courtoises et endimanchées. Le jeune joueur de dix-sept ans issu des HLM apprit vite comment se comporter avec ses prestigieux ainés. Le tennis vivait en vase clos et n’avait pas été percuté par la grande vague de démocratisation de la décennie suivante. Il était autant un terrain de sport qu’un théâtre social avec ses codes et ses courbettes. Dans ces années d’apprentissage, Grozdanovitch eu la révélation céleste en s’entraînant une demi-heure avec l’Australien Ken Rosewall, le numéro 1 mondial de l’époque. Ces quelques balles échangées lui permirent d’élever naturellement son niveau. Il entrait dans une zone jusqu’alors inconnue, ce qu’il appelle « passer dans la zone ». Les gestes deviennent fluides et outrepassent nos propres capacités, le tennisman se sent comme libéré, presque en transe, tout s’articule, les balles accrochent la ligne et les angles impossibles, la main répond au cerveau, les jambes anticipent le placement, la grâce est palpable.

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Les pilotes automobiles connaissent cet état de lévitation où la tête et les bras s’harmonisent et exécutent une partition parfaite. Le joueur est d’inspiration symphonique. Il est multiple et omniscient. Grozdanovitch, toujours aussi « performatif » dans la digression, s’amuse à faire de cette leçon de tennis, une leçon de style. Une déclaration d’amour au tennis originel, celui des premiers émois. Il faut lire sa rencontre avec Jacques Tati qui est hautement « tatiesque », c’est-à-dire cinématographique. Cet après-midi, ou demain, quand la finale aura livré son verdict, et que vous voudrez revenir à l’épure du tennis, ce précis de nostalgie vous redonnera la flamme.

Souvenirs d’un enfant de la balle de Denis Grozdanovitch – éditions la Pionnière, 40 pages

Souvenirs d'un enfant de la balle

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Paul Claudel, (presque) maudit


Qui lit encore Paul Claudel (1868-1955) ? Il paraît qu’on n’ouvre plus ses livres, comme tant d’autres classiques. On le joue encore au théâtre, les pièces Le Soulier de satin et Partage de midi, avec le personnage d’Ysé, inspiré par sa maitresse, Rosalie Vetch, qui lui donna une fille, Louise, et c’est à peu près tout. Je me souviens d’être allé voir la tombe de Rosalie, dans le petit cimetière de Vézelay, quand j’écrivais un essai sur Georges Bataille, lui aussi enterré au pied de la basilique. Il y avait écrit sur la pierre tombale ce vers, signé Claudel : « Seule / la rose / est / assez / fragile / pour exprimer / l’Éternité. » L’écrivain catholique atrabilaire, qui voulait être moine, avait fait graver sur sa tombe une phrase sibylline : « Ici reposent les restes et la semence de Paul Claudel. » De quoi faire sursauter les défenseurs de la messe en latin. Juste avant de rendre l’âme, ce croyant qui avait connu sa nuit pascalienne, le soir de Noël 1886, derrière un pilier de Notre-Dame de Paris, avait demandé qu’on prenne soin de Louise. Il avait affirmé qu’il n’avait pas peur. Académicien, favorable quelques semaines à Pétain, il est tout ce que notre époque déteste : réac, papiste, poète, mais avec bedaine et costume gris anthracite, rancunier, mauvais avec ses confrères, en particulier l’ondoyant Gide, couvert d’honneurs cependant, et puis surtout, et là, c’est direct l’enfer sans passer par le purgatoire, « bourreau de sa sœur », la fragile Camille. Les wokistes ont voté à l’unanimité pour l’effacement.

Clair et précis

Et voilà que notre maudit ascétique, diplomate au regard acéré, amoureux de Rimbaud dès l’adolescence, nous revient avec un livre remarquable publié par La Onzième Heure, une maison d’édition qui exhume les ouvrages indispensables de la pensée catholique sociale. D’abord plusieurs « conversations dans le Loir-et-Cher » ; ensuite quelques articles parus dans Le Figaro ; et enfin un extrait de la préface de Cosmos et Gloire ainsi que deux lettres à Sylvain Pitt. Un fil rouge : les questions sociales au cœur des réflexions de Claudel. Sa prose est plus efficace que certaines de ses tirades. C’est clair et précis. Il faut reconnaitre qu’on ne l’attendait pas sur ce terrain.

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La préface, signée Pauline de Préval, résume le murissement progressif de la fibre sociale chez Claudel. Le portrait change alors, comme les couleurs de la série des Nymphéas, peintes sous la verrière de l’atelier de Claude Monet. Le bourgeois rondouillard et égoïste perd en ondes négatives. La répulsion imposée par la société s’éloigne et on se surprend presque à le trouver touchant. C’est que l’homme a lu, très jeune, des poètes dont les vers ont suscité en lui un élan anarchiste insoupçonné. Ce fils de fonctionnaire étouffait au lycée Louis-le-Grand, il voulait les voyages, se disait optimiste et croyait en ses « frères humains ». « Il récuse l’art pour l’art », souligne Pauline de Préval. Quand il épouse la carrière de la diplomatie, c’est pour interroger le monde, l’interroger comme catholique ulcéré par la civilisation « laïque, mécanique, matérialiste ». C’est alors qu’il place Dieu au cœur des questions sociales (le pluriel a son importance). Il critique le système capitaliste, la société de consommation, la mondialisation même. L’argent, certes, mais à condition qu’il ne soit pas une fin. Le vocable « échange », il le remplace par « communion ». La crise de 1929 renforce sa critique du libéralisme. L’argent perd sa fonction d’échange au profit d’une « donnée abstraite avec laquelle on joue comme au casino, avec effets ravageurs pour l’économie réelle. » Ce système crée des « besoins artificiels, entretenus par la publicité et le crédit », rappelle Pauline de Préval. Une mort à crédit, en quelque sorte, pour reprendre le titre du roman de Céline.

Libéralisme des enfants de Dieu

Ainsi se retrouve-t-on un jeudi, au mois de juillet, sur une terrasse non loin de Blois, devant une allée bordée de tilleuls qui descend jusqu’au Loir-et-Cher, rivière qui n’existe que dans l’imaginaire de l’écrivain. Les conversations peuvent alors débuter malgré l’atmosphère torpide. Le salut ne viendra pas du système communiste qu’il rejette vigoureusement après la signature du pacte germano-soviétique. C’est au contraire dans le mystère du trio – Joseph, Marie, Jésus – qu’il faut chercher la solution – le salut. Le style de Claudel agit : « Tout cela se passe sans un mot au plus profond de cet Empire romain plein d’orgueil et de crimes, comme notre civilisation actuelle. » Il ajoute, confiant : « Il n’y a ici que trois pauvres bougres qui vont changer la face du monde. » C’est l’irrationnel qui modifie le cours de l’Histoire. Pauline de Préval résume : « Telle est la troisième voie que propose Paul Claudel entre marxisme et capitalisme. Je l’ai nommée libéralisme des enfants de Dieu. »

Bientôt l’été, saison parfaite pour (re)lire l’auteur de L’œil écoute.


Paul Claudel, La Scène et le monde : questions sociales, préface de Pauline de Préval. La Onzième Heure. 280 pages

La Scène est le monde: Questions sociales

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Chaud carnaval et testicules de poulpe

Chaque semaine, Philippe Lacoche nous donne des nouvelles de Picardie…


Il faisait une chaleur étouffante, terrifiante, absolue. La Sauvageonne et moi nous baladions, bras dessus, bras dessous, dans les rues du centre-ville d’Amiens. C’était un samedi de ce printemps fou. Soudain, n’en pouvant plus, il me vint l’idée de me mettre torse nu. Je m’en ouvris à mon amour qui, ébahie, me tança : « Mais enfin, vieux Yak ! Tu n’y penses pas. Tu vas te faire arrêter. » Je revins à la raison, reboutonnai, penaud, les trois premiers boutons de ma chemise de lin orange et songeai que la Picardie avait vu, au fil des siècles, assez d’horreurs (guerres, hordes venues de l’Est, famines, épidémies, etc.) ; il ne fallait donc pas en ajouter. Mon vieux corps, mou et flasque comme les testicules d’un poulpe, devrait supporter les bouillants rayons du soleil. Je pris sur moi, boudant légèrement au côté de ma petite princesse qui me jetait des yeux en coin dubitatifs. (J’adore lorsqu’elle me lance un tel regard ; il m’arrive de lui demander.)

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Alors que nous empruntions la rue de Noyon, un vacarme coloré et percussif attira notre attention. Renseignement pris auprès de la jeune Phanie, du service communication de l’association Baz’La basée en région parisienne, il s’agissait du défilé du carnaval organisé dans le cadre du Festival des identités qui s’ébrouait. « Notre but est de faire connaître la musique et les danses des Antilles », résuma-t-elle. Un peu plus loin, Simon Moreira, de l’association Cap-Vert Amiens (ACVA), nous expliqua qu’il s’agissait de la troisième édition de ce carnaval mis en place par la ville d’Amiens. « Notre association compte quatre-vingts membres actifs mais nous sommes quelque deux mille Capverdiens à Amiens », poursuivit-il tandis qu’Isabelle, vice-présidente et organisatrice du défilé de l’association précisa que des membres des familles venus notamment de Paris, du Nord et de l’Oise s’étaient déplacés pour renforcer l’équipe. L’ACVA mène des projets de solidarité au Cap-Vert en partenariat avec la ville d’Amiens notamment. « Elle œuvre dans les domaines de la santé, de l’éducation, de l’eau et assainissement, de l’habitat délabré et de la jeunesse », rappelle leur site. « L’ACVA joue un rôle actif dans la vie culturelle d’Amiens en organisant fréquemment des événements festifs et conviviaux. À travers ces initiatives, l’association promeut les 10 îles de Cesária Évora. »

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Tout cela me procurait une folle envie de réécouter la diva aux pieds nus, puis, plus obtus que jamais à cause de cette chaleur absurde, je me disais qu’il n’y avait pas de raison que la grande vocaliste se produisît sur scène sans souliers ni chaussettes alors que moi on me contraignait à me couvrir le torse de lin. Pour me calmer, j’entraînai la Sauvageonne vers la terrasse d’un bar, près de la gare et commandai un Perrier. Une fois de plus, elle me regarda d’un drôle d’air et contempla mon ventre de buveur de bière que le lin, bienheureusement, dissimulait un peu.

«Je préfère avoir un président LFI qu’une guerre civile»

Robert Ménard a acté le fossé idéologique qui sépare sa génération de la jeunesse progressiste. Le maire de Béziers n’en continue pas moins de tracer sa route, celle du bon sens et de l’intransigeance face au communautarisme islamique. Cette route pourrait-elle le mener jusqu’à la présidentielle ?


Causeur. En lisant le livre très émouvant que vous adressez à votre fille, on se dit que cette jeune femme, dont les idées politiques sont aux antipodes des vôtres, représente la « Nouvelle France » de Jean-Luc Mélenchon. On dirait que votre histoire d’amour paternel « compliquée » ressemble à celle de nombreuses familles françaises.

Robert Ménard. C’est vrai, depuis la parution du livre, beaucoup de gens, même parmi ceux qui ne m’aiment pas beaucoup, me disent qu’ils se reconnaissent. Alors, j’ai réfléchi : avoir des enfants plus progressistes que soi, n’est-ce pas vieux comme le monde ? Dieu sait combien j’ai fait suer mes parents quand j’étais jeune ! Cela dit, j’ai le sentiment qu’avec la génération de Clara, un fossé plus profond s’est creusé. Dans ma jeunesse, lorsque je discutais en famille, on pouvait s’opposer, parfois violemment, mais au moins on avait un langage commun. Alors qu’aujourd’hui, quand Clara me parle de son féminisme par exemple, les mots qu’elle emploie me sont absolument étrangers. Même chose avec le conflit israélo-palestinien. C’est simple, on a décidé de ne plus aborder cette question. Sans quoi ça exploserait en cinq minutes.

Ne seriez-vous pas un peu soupe au lait ?

Sans aucun doute. Mais le regard qu’elle semble porter sur moi me paraît parfois tellement injuste… Cette incommunicabilité est d’autant plus douloureuse que j’aime profondément ma fille. Elle est le plus beau cadeau que mon épouse Emmanuelle m’ait fait. Elle a beau avoir 24 ans, elle restera à jamais « ma petite chérie ».

Comment Clara a-t-elle reçu votre Lettre ?

Je crois qu’elle a apprécié que je ne cède pas à l’arrogance du vieux schnock qui dit à son enfant : « Tu verras, tu changeras avec le temps, on en reparlera quand tu auras 40 ans. » Ce genre de discours est d’un mépris insupportable. Et puis, je crois que ce n’est pas si désagréable pour une fille d’entendre son père lui dire publiquement qu’il l’aime…

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En parlant de mépris, vous racontez avoir assisté à une pièce de théâtre dont un des frères de Clara était l’illustrateur sonore. Et vous vous êtes senti humilié…

Il y avait ce comédien qui jouait un rôle de bêta et que tous les autres personnages appelaient « le bon sens ». Or, je me réclame souvent du bon sens. Bien sûr, cela ne s’adressait pas précisément à moi, mais cela visait les gens comme moi. Ce mépris ricaneur, si facile, si méchant, m’a blessé. C’est pour cela que je dis à ma fille : « Cette gauche intolérante ne te mérite pas. »

Ce mépris ricaneur n’est-il pas la marque d’une génération fascinée par « le bruit et la fureur », comme on dit à LFI ?

Peut-être, mais il ne faut pas exagérer l’ampleur du mélenchonisme. Une bonne partie de la jeunesse de notre pays n’est pas du tout à gauche. À Béziers, aux dernières élections municipales, ce sont les électeurs de 20 ans qui ont le plus voté pour moi. Une fois, j’ai promis d’aller en boîte de nuit à un DJ ami. Le soir venu, me voilà au milieu de gamins dont je pourrais être le grand-père et qui se mettent carrément à m’applaudir et à chanter La Marseillaise !

Mais sont-ils représentatifs de la population de votre commune ?

Pas de tous les quartiers, évidemment… Mais à Béziers, où la plupart des gens sont passionnés par le ballon ovale, il y a évidemment des jeunes issus de l’immigration partout, dans les gradins du stade jusque dans l’équipe de rugby !

Peut-être moins que dans l’équipe de foot…

Je n’en sais rien, je ne les compte pas. Cependant, il est vrai que c’est dans un club de foot que j’ai dû régler un problème de communautarisme islamique. Après ma première élection, je me suis aperçu qu’il y avait une salle de prière dans les vestiaires. J’ai donc expliqué aux dirigeants du club que, si je pouvais tolérer les discrets clins d’œil individuels à la foi, je ne pouvais accepter la moindre démarche religieuse collective dans le cadre municipal. Ils ont immédiatement obtempéré. Car ils ont compris que ma détermination s’accompagnait d’une profonde estime pour les croyants. C’est ainsi que les pouvoirs publics doivent appréhender l’islam : avec autorité et respect à la fois.

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De toute manière, vous n’avez pas le choix. À Béziers, une bonne partie de vos administrés sont de culture musulmane.

La proportion s’élève même à 60 ou 70 % parmi les enfants des écoles publiques. Il y a quelques années, l’avoir dit publiquement m’a d’ailleurs valu un procès, que j’ai gagné. Mais la forte proportion de musulmans à Béziers ne m’empêche pas de lutter contre l’islamisme, que je ne confonds en aucun cas avec l’islam.

Mais où tracez-vous la limite entre signes ostentatoires et libertés individuelles ? Pensez-vous comme Éric Zemmour (et Napoléon) qu’on devrait imposer des prénoms français ?

Nullement. Il me semble tout à fait normal de donner à son fils le prénom d’un aïeul. Je m’appelle Robert parce que ma mère s’appelait Roberte, et mon frère Henri parce que c’était le prénom de notre grand-père ! Pour autant, je n’aurai pas l’hypocrisie de prétendre qu’il est facile de s’appeler Mohammed en France. Ou de me réjouir des inquiétants records actuels de flux migratoires en provenance d’Afrique et notamment du Maghreb. Cela ne m’a pas empêché d’afficher les photos des otages israéliens sur la façade de la mairie après le 7-Octobre. J’essaie de parler de ces sujets sensibles sans haine et sans lâcheté. Et je note qu’à Béziers, presque personne parmi les immigrés et descendants d’immigrés ne m’a jamais reproché mon discours autoritaire en la matière, même quand je dis qu’il faudrait interdire le voile islamique dans l’espace public pour les jeunes filles mineures. Ma fermeté explique certainement que j’aie remporté les dernières municipales dès le premier tour, avec le RN à moins de 9 % des voix. Quant à LFI, leur candidat n’a pas fait 4 %.

Comment jugez-vous les premiers pas de l’Insoumis Bally Bagayoko, votre homologue à Saint-Denis, qui, sitôt élu, a retiré le portrait d’Emmanuel Macron de la mairie et envisagé une « insurrection populaire » en cas de victoire du RN en 2027 ?

Il fait et dit de sacrées âneries. Si demain Jean-Luc Mélenchon était élu président de la République, ce que je ne souhaite pas, vous vous en doutez, j’accrocherais bien sûr son portrait dans l’hôtel de ville de Béziers et je n’appellerais pas à l’émeute. Je préfère avoir un président Insoumis plutôt qu’une guerre civile.

Redoutez-vous une guerre civile en France ?

Je crains des foyers d’affrontement. Une espèce d’apartheid officieuse se développe à toute allure dans notre pays. Beaucoup de gens évitent de plus en plus certains quartiers et certaines écoles. Moi-même, je le reconnais, il y a des établissements où je n’inscrirais pas mes enfants, car ils sont devenus des lieux de désassimilation. La population d’origine étrangère y est si majoritaire que l’intégration est impossible. Résultat, on se retrouve avec des jeunes qui se sentent encore moins français que leurs parents, voire leurs grands-parents immigrés, alors qu’ils connaissent à peine le pays de leurs ancêtres. Pensez à ces mariages dont les invités arrivent en mairie dans un grand vacarme en agitant les couleurs de leur pays d’origine. Que veulent-ils nous signifier si ce n’est qu’ils refusent de s’assimiler ? Imaginez que je me rende sur le parvis de l’hôtel de ville de Dakar en agitant un drapeau tricolore, que dirait-on ?

Pour Emmanuel Macron « l’épicentre du français se trouve dans le bassin du fleuve Congo et non sur les quais de Seine »

Se rend-il compte de ce que ses propos signifient pour les Français qui vivent l’immigration non contrôlée comme un danger bien réel ? Il voudrait jeter de l’huile sur le feu qu’il ne s’y prendrait pas autrement.

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Peut-on encore empêcher que le côte-à-côte vire au face-à-face, comme le craignait Gérard Collomb ?

Oui. En réduisant drastiquement les flux migratoires. En faisant en sorte que les étrangers présents sur notre sol aient des conditions d’accueil décentes. Et en étant intransigeant avec ceux qui se comportent mal et qui n’ont rien à faire en France.

Le séparatisme est-il le produit de difficultés sociales et économiques ? Vous n’êtes pas loin de la politique de l’excuse…

Je ne récite pas un catéchisme ! Les difficultés que rencontrent les immigrés en termes de chômage, par exemple, ne facilitent pas leur intégration. Comment le nier ? Mais je ne vais pas taire pour autant ce que je vois tous les jours : certains de ces immigrés – et surtout de ces enfants d’immigrés – n’ont aucune envie de devenir des Français de cœur. C’est bien pour cela qu’il faut une immigration choisie. Et des naturalisations bien plus sélectives.

Cela dit, comment fait-on pour arrêter l’immigration ?

Il y a des hommes et femmes politiques de valeur, qui ont un discours et des idées allant dans le bon sens.

Qui ?

Je pense à Bruno Retailleau, qui a le mérite de toujours dire la même chose en public et en privé. C’est un homme honnête, un homme droit, bien qu’il semble souvent avoir du mal à convaincre. Quant à Marine Le Pen, il faut lui reconnaître d’avoir été la première – et longtemps la seule – à dénoncer les dégâts provoqués par une immigration sans limites.

Encore faut-il gagner la présidentielle.

Et avoir le courage d’appliquer le programme pour lequel on a été élu.

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Ne faut-il pas aussi une expérience gouvernementale ?

Quand, il y a douze ans, j’ai gagné les municipales à Béziers pour la première fois, sans avoir jamais fait de politique auparavant, j’ai compris qu’il s’agissait d’un faux problème. À la mairie, je suis entouré d’excellents administrateurs. Je leur pose des questions simples. Est-ce possible ? A-t-on l’argent ? Une fois ma décision prise, ils la mettent en musique. Et ça devient leurs oignons, plus les miens.

Mais alors, quels sont vos oignons ?

Mes oignons, c’est de garder intact mon goût des gens et de leur bonheur. Cela devrait être aussi les oignons du chef de l’État.

Suggérez-vous que vous pourriez être président de la République ?

J’affirme juste que la maîtrise de la technique gouvernementale n’est pas une barrière insurmontable pour jouer dans la cour des grands. Je constate, par ailleurs, que le jeunisme est passé de mode… Cela dit, j’admets volontiers avoir un défaut : contrairement aux populistes du RN et de LFI, je ne prétends pas avoir réponse à tout. Je doute, je me trompe parfois, j’essaie de le reconnaître et de corriger le tir. Mais surtout, j’agis. Avec le programme économique et social de Marine Le Pen, nous allons tout droit dans le mur. Quant à Mélenchon, il est tout bonnement dangereux. Il faut opposer à ces deux-là un projet raisonnable, mais sans être gnangnan. Bref, une candidature de bon sens et surtout de courage. Loin des partis. En liberté.

Un autoportrait ?

Qui sait… (Sourire.)

Lettre à Clara

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Ce que les Juifs de gauche n’ont pas vu venir

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Les intellos juifs sont tiraillés entre la montée de l’antisémitisme et la tragédie de la guerre à Gaza.


Dans son émission Répliques sur France Culture du samedi 9 mai1, Alain Finkielkraut réunissait deux figures qui, depuis des décennies, incarnent l’espoir d’un dialogue israélo-palestinien : Élie Barnavi, historien et ancien ambassadeur d’Israël, et Elias Sanbar, intellectuel palestinien et ancien représentant de l’Autorité palestinienne auprès de l’Unesco. Tous trois ont tenté de penser le conflit dans sa complexité, en rappelant la nécessité de reconnaître les souffrances, les peurs et les aspirations des deux peuples. 

Leur échange dépassait d’ailleurs largement le seul cadre du conflit israélo-palestinien. Car derrière la question de la paix au Moyen-Orient se profilait une interrogation qui concerne désormais toute l’Europe : celle de la capacité des démocraties à faire face à des forces idéologiques et religieuses qui ne raisonnent pas nécessairement dans les mêmes catégories qu’elles. Ce qui se joue entre Israël et ses ennemis éclaire aussi, sous bien des aspects, notre propre rapport à l’islamisme, à la violence politique, à l’identité et aux limites du dialogue. Derrière la qualité et la courtoisie des échanges planait ainsi une impression plus sombre : celle d’un monde intellectuel demeuré fidèle à l’idéal de la discussion rationnelle alors même que la réalité, là-bas comme ici, semble s’en éloigner chaque jour davantage. Il y avait quelque chose de profondément ironique. Une ironie presque historique. Comme si deux hommes continuaient à converser au milieu d’un bâtiment déjà consumé par l’incendie. Comme si la parole survivait encore à la disparition du monde qui l’avait rendue possible.

Car ce qui frappait n’était pas tant ce qu’ils disaient que le fait même qu’ils puissent encore le dire. Le dialogue appartient désormais à une civilisation en voie d’extinction. Nous vivons à l’époque des procureurs, des militants, des certitudes instantanées, des indignations industrielles. Nous vivons dans un monde où l’on ne cherche plus à comprendre mais à condamner, où l’on n’écoute plus pour apprendre mais pour trouver la faute qui permettra l’excommunication. Et c’est précisément dans ce monde que les Juifs de gauche découvrent aujourd’hui la faillite d’un rêve auquel ils ont consacré leur vie.

Car il faut bien parler d’un rêve. Le rêve selon lequel l’histoire pourrait être corrigée par la morale. Le rêve selon lequel la reconnaissance de la souffrance de l’autre entraînerait automatiquement la reconnaissance de la vôtre. Le rêve selon lequel la générosité désarme la haine. Le rêve selon lequel l’autocritique protège de l’accusation. Pendant des décennies, cette gauche juive israélienne et diasporique a constitué une sorte d’aristocratie morale du judaïsme contemporain. Elle parlait plusieurs langues. Elle lisait davantage de romans que de rapports militaires. Elle connaissait les philosophes européens aussi bien que les textes juifs. Elle se méfiait du nationalisme. Elle redoutait les passions collectives. Elle croyait que l’intelligence finirait toujours par triompher de la barbarie. Amos Oz, David Grossman, A.B. Yehoshua, mais aussi nombre d’intellectuels de la diaspora, ont porté cette vision presque religieuse d’une réconciliation possible. Ils voulaient sauver Israël de ses ennemis mais aussi de lui-même. Ils voulaient que l’État juif soit non seulement fort mais exemplaire. Non seulement victorieux mais juste. Non seulement vivant mais moralement irréprochable. Cette ambition était noble. Elle était aussi profondément naïve. Car l’histoire ne récompense pas la vertu. L’histoire ne distribue aucune médaille morale. L’histoire ne protège pas les consciences délicates. Elle avance comme un char aveugle sur les ruines des illusions.

Pendant des années, beaucoup de ces intellectuels ont cru qu’en critiquant Israël ils renforçaient sa légitimité. Ils imaginaient qu’en se montrant plus sévères envers leur propre camp ils gagneraient la confiance de leurs adversaires. Ils croyaient qu’une forme de sur-exigence morale constituerait la preuve éclatante de leur humanisme. Ils n’ont pas vu que le tribunal devant lequel ils plaidaient n’avait souvent aucun intérêt pour leur humanisme. On leur demandait toujours davantage. Toujours une condamnation supplémentaire. Toujours une repentance nouvelle. Toujours une prise de distance plus spectaculaire. Comme ces personnages des tragédies antiques qui avancent vers leur destin en croyant lui échapper, ils participaient eux-mêmes à la construction du dispositif qui allait un jour les engloutir.

Non parce qu’ils étaient malhonnêtes. Non parce qu’ils étaient antisémites. Mais parce qu’ils continuaient à raisonner dans l’univers intellectuel des Lumières alors qu’autour d’eux renaissaient des passions beaucoup plus anciennes. Ils parlaient politique. D’autres parlaient identité. Ils parlaient frontières. D’autres parlaient disparition. Ils parlaient compromis. D’autres parlaient victoire. Ils parlaient coexistence. D’autres parlaient purification. Le malentendu fut immense. Et tragique. Dans les universités occidentales, dans les médias, dans les milieux culturels où tant de Juifs progressistes avaient cru trouver leur maison spirituelle, quelque chose s’est lentement déplacé. La critique d’Israël a cessé d’être une critique. Elle est devenue une obsession. Puis une grille de lecture universelle. Puis une passion. Puis parfois une sorte de théologie inversée. Israël n’était plus un État parmi d’autres. Il devenait le principe explicatif du mal. La source originelle de la faute. L’accusé permanent. Le coupable idéal. Face à cette évolution, beaucoup de Juifs de gauche ont réagi comme ils l’avaient toujours fait. En redoublant d’autocritique. En prenant davantage de distance. En multipliant les nuances. En répétant qu’ils n’étaient pas de ceux-là. Qu’ils appartenaient au camp du bien. Qu’ils partageaient les bonnes indignations. Qu’ils étaient fréquentables. Qu’ils étaient du côté de l’universel. Ils ne comprenaient pas que le problème n’était déjà plus là. Car dans certains milieux, la question n’était plus : « Que pensez-vous d’Israël ? » La question devenait : « Pourquoi existe-t-il encore un État juif ? » Puis parfois, plus obscurément : « Pourquoi existe-t-il encore des Juifs qui refusent de dissoudre leur singularité dans l’universel abstrait ? » C’est là que commence leur tragédie. Une tragédie qui n’est pas seulement politique mais existentielle. Car ces hommes et ces femmes ont passé leur vie à bâtir des ponts. Entre Israël et l’Europe. Entre la mémoire et l’avenir. Entre le judaïsme et l’universel. Entre la fidélité et la critique. Et ils découvrent aujourd’hui que les deux rives se sont éloignées. Le pont demeure. Mais il ne relie plus rien. Certains continuent malgré tout. Par honnêteté. Par habitude. Par fidélité à eux-mêmes. D’autres s’enfoncent toujours davantage dans la dénonciation d’Israël, comme si chaque nouvelle concession devait enfin leur ouvrir les portes de l’acceptation définitive. Ils ne voient pas que l’acceptation définitive n’existe pas. L’histoire juive est pleine de ces tragiques illusions. Elle raconte sans cesse la même espérance. Être enfin reconnu comme un homme parmi les hommes. Être enfin délivré de sa différence. Être enfin accepté sans condition. Et elle raconte tout aussi souvent la même désillusion. Car la différence que l’on croyait avoir effacée revient toujours. Sous une forme nouvelle. Avec un vocabulaire nouveau. Avec des justifications nouvelles. Mais avec une familiarité troublante. C’est peut-être cela que révélait, malgré elle, cette conversation entre MM. Barnavi et Sanbar sous le regard mélancolique d’Alain Finkielkraut. Non pas seulement la difficulté de la paix. Non pas seulement la persistance de la guerre. Mais la fin d’une illusion beaucoup plus vaste. L’illusion selon laquelle l’intelligence, la culture, la nuance, l’autocritique et la bonne volonté suffiraient à conjurer les passions historiques. Les Juifs de gauche ont cru que l’universel les protégerait de leur condition juive. Ils découvrent aujourd’hui que l’universel lui-même est devenu un champ de bataille. Et que l’homme qui prétend s’arracher entièrement à son histoire finit souvent par être rattrapé par elle. Parfois avec une brutalité que seuls les naïfs continuent de trouver surprenante.

  1. https://www.radiofrance.fr/franceculture/podcasts/repliques/israel-palestine-avec-elie-barnavi-et-elias-sanbar-8258535 ↩︎

Canal+: quand la gauche confond le pluralisme avec le monopole de l’entre-soi

La fameuse affaire de la « pétition anti-Bolloré » visant Canal+ a permis au cinéma français de découvrir que le pluralisme réel implique aussi la contradiction. Depuis ce petit scandale, et bien que rien n’interdirait en principe de le faire, les signataires peinent à démontrer la moindre influence idéologique droitière avérée de Vincent Bolloré sur les films produits par son groupe. Aberrant. Analyse.


Il y a quelque chose de fascinant dans la séquence qui secoue actuellement le cinéma français autour du groupe Bolloré et de Canal+. Car enfin, de quoi parle-t-on exactement ? D’une partie du monde culturel qui célèbre depuis des années la diversité, l’ouverture et le pluralisme… mais qui semble découvrir avec effroi qu’un pluralisme réel implique aussi la possibilité d’une contradiction idéologique. Voilà probablement le véritable sujet de cette affaire. Le reste — les tribunes, les indignations, les accusations de fascisation ou de maccarthysme — n’en constitue finalement que la surface visible.

Un pluralisme de la convergence

Tout est parti d’une tribune dénonçant « l’emprise de l’extrême droite » sur le cinéma à travers Vincent Bolloré, actionnaire de référence de Canal+. Puis est venue la réponse maladroite de Maxime Saada, expliquant ne plus avoir « envie de travailler avec des gens qui [le] traitent de crypto-fasciste ». Aussitôt, les accusations de discrimination se multiplient, la Ligue des droits de l’Homme et la CGT Spectacle saisissent la justice, tandis que fleurissent les références au « climat dissuasif » et au maccarthysme. Le plus intéressant n’est pourtant peut-être pas la polémique elle-même. C’est le mécanisme qu’elle révèle. Car le paradoxe est frappant : jamais les milieux culturels, médiatiques ou universitaires n’ont autant célébré le pluralisme. Mais ce pluralisme demeure souvent culturel, identitaire ou sociologique ; beaucoup moins politique et philosophique. Tant que chacun partage approximativement les mêmes présupposés moraux, le pluralisme paraît aller de soi. C’est lorsqu’une vision du monde réellement concurrente surgit que la mécanique commence à se gripper.

Une homogénéité devenue invisible à elle-même

Pendant plusieurs décennies, une certaine homogénéité idéologique s’est progressivement installée dans une partie des grandes institutions culturelles françaises. Non par complot organisé ni coordination explicite. Comme souvent dans les univers fortement homogènes, cette convergence repose sur des mécanismes beaucoup plus diffus : cooptation sociale, validation mutuelle, conformisme culturel, désirabilité morale, sélection implicite des sensibilités compatibles et peur croissante de la déviance symbolique. Le phénomène est d’autant plus puissant qu’il ne se perçoit même plus comme idéologique. Il se vit comme l’évidence même du Bien. Ouverture, inclusion, diversité, déconstruction des frontières culturelles et symboliques : ces valeurs, parfaitement légitimes dans le débat démocratique, cessent progressivement d’être perçues comme des orientations politiques parmi d’autres pour devenir le cadre moral implicite à partir duquel les autres positions sont jugées. Dès lors, la contradiction ne se contente plus d’être discutable. Elle devient illégitime.

Vincent Bolloré comme révélateur

C’est probablement ce que révèle l’affaire Canal+. Vincent Bolloré n’est pas seulement perçu comme un entrepreneur ou un actionnaire influent. Il devient l’incarnation d’une intrusion idéologique dans un espace qui s’était habitué à une certaine homogénéité culturelle. Le problème n’est plus seulement ce qu’il finance ou produit. Le problème devient qu’il introduise la possibilité même d’un contrepoids durable dans un univers qui ne se percevait plus lui-même comme politiquement situé. Les signataires de la tribune publiée dans Libération ne s’y trompent d’ailleurs pas. Leur inquiétude porte explicitement sur le contrôle de « l’imaginaire collectif » et sur la capacité d’un même groupe à intervenir à toutes les étapes de fabrication et de diffusion des œuvres[1]. Cette inquiétude n’est pas absurde en soi. Toute puissance culturelle durable finit nécessairement par exercer une influence sur les représentations dominantes. Des tensions autour de certains contenus ont d’ailleurs été rapportées ces dernières années. Selon une enquête du Monde, Canal+ se serait ainsi désengagé du film Grâce à Dieu de François Ozon, consacré aux scandales de pédophilie dans l’Église catholique[2]. D’autres réécritures ou pressions éditoriales ont également été évoquées autour de certaines productions. Mais c’est précisément ce qui rend la séquence actuelle révélatrice. Une partie du monde culturel semble découvrir soudain comme problématique l’existence d’une influence idéologique sur les contenus, alors même qu’elle ne percevait plus depuis longtemps les présupposés culturels dominants de son propre univers comme idéologiques. Or le pluralisme est toujours facile lorsqu’il demeure théorique. Il devient beaucoup plus inconfortable lorsqu’il prend la forme d’un média, d’un financeur, d’une ligne éditoriale ou d’un imaginaire alternatif capable de concurrencer l’ancien monopole culturel.

La violence des réactions actuelles en dit long. Le vocabulaire employé — « fascisation », « extrême droite », « liste noire », « climat dissuasif », « maccarthysme » — dit moins quelque chose de M. Bolloré que de la difficulté croissante à penser la contradiction autrement que comme une menace morale. Ce qui est vécu n’est pas seulement un désaccord. C’est une atteinte portée à un ordre culturel qui se croyait moralement hégémonique.

Le pluralisme n’est pas l’unanimité

Oui, Vincent Bolloré est conservateur. Oui, il porte une vision du monde identifiable. Mais dans une démocratie pluraliste, l’existence d’acteurs culturels ou médiatiques conservateurs ne constitue pas en soi une anomalie démocratique. Le pluralisme ne consiste pas à tolérer uniquement les sensibilités déjà dominantes dans le champ culturel. Une démocratie libérale ne se mesure pas à l’absence de visions du monde antagonistes, mais à sa capacité à les faire coexister sans transformer systématiquement le désaccord en disqualification morale. Le risque, pour une société démocratique, n’est pas l’existence de sensibilités concurrentes.

Il apparaît lorsque certaines d’entre elles prétendent devenir les seules moralement légitimes à pouvoir s’exprimer dans l’espace public. C’est précisément à ce moment-là que le désaccord cesse progressivement d’être un mécanisme normal de la vie démocratique pour devenir une anomalie à neutraliser.

L’angle mort de l’argent public

La question du financement ajoute d’ailleurs une tension démocratique supplémentaire. Car le cinéma français, les médias publics et une large partie de la production culturelle reposent massivement sur des financements collectifs. Dès lors, il n’est pas absurde qu’émerge progressivement une interrogation sur le pluralisme réel de ces espaces culturels. Non pour réclamer une répartition idéologique mécanique ou une mise sous tutelle politique inverse. Mais parce qu’une démocratie adulte ne peut durablement financer des institutions perçues par une partie croissante du pays comme culturellement univoques. Le problème n’est pas qu’une idéologie existe. Toutes les sociétés en produisent. Le problème commence lorsqu’une idéologie cesse de se percevoir comme telle et devient simplement synonyme du Bien, du vrai et du normal. À partir de là, toute contradiction cesse peu à peu d’être démocratique pour devenir pathologique.

Une démocratie adulte suppose la contradiction. Au fond, cette affaire dit peut-être moins quelque chose de Bolloré que du monde culturel lui-même. Un monde qui a longtemps cru incarner naturellement l’ouverture et le pluralisme, et qui découvre soudain que le pluralisme réel implique aussi la possibilité d’une contradiction structurée, durable et institutionnellement puissante. Or c’est précisément là que commence une démocratie adulte : non lorsque tout le monde pense pareil, mais lorsque des visions du monde opposées acceptent encore de coexister sans se vivre mutuellement comme des anomalies morales.


[1] Collectif « Zapper Bolloré », tribune publiée dans Libération, 11 mai 2026, à la veille de l’ouverture du Festival de Cannes. Signée par près de 600 professionnels du cinéma, dont Juliette Binoche, Raymond Depardon et Adèle Haenel. Les signataires y dénoncent notamment « une supposée prise de contrôle fasciste de l’imaginaire collectif »

[2] Selon Le Canard Enchaîné daté du 26 janvier 2022, le financement par Canal + de Grâce à Dieu (François Ozon, 2019), consacré aux scandales de pédophilie dans l’Église catholique, aurait été annulé. Le film, primé à la Berlinale 2019, a finalement trouvé d’autres financements.

Tout le monde déteste la police?

Evidemment non. Mais, le sentiment hostile à toute autorité et le caractère contestataire propre à notre société ont une part de responsabilité dans les émeutes récurrentes qui surviennent en France.


Je hais la police. Enfin, c’est ce qu’il faudrait dire aujourd’hui pour être dans l’air du temps. La police est partout. C’est-à-dire là où les vitrines explosent, où les abribus brûlent, où les commerces sont pillés, où les voitures partent en fumée, et où quelques milliers d’imbéciles décident que la victoire d’une équipe de football constitue une excellente occasion de déclarer la guerre à leur propre ville. Le PSG remporte la Ligue des champions. Exploit sportif incontestable. Des joueurs talentueux, un entraîneur remarquable, des supporters heureux. Quelques minutes plus tard pourtant, les images qui tournent en boucle ne montrent ni le trophée ni la fête. Elles montrent Paris transformé en terrain de chasse, de violence et de destruction. Au fond, ce n’est même plus cela qui surprend. La violence urbaine est devenue une composante ordinaire du paysage français. Elle revient avec la régularité d’une saison. Manifestation, fête nationale, réveillon, victoire sportive : peu importe le prétexte. Il existe désormais dans le pays une fraction de population pour laquelle toute occasion collective doit se conclure par des incendies, des pillages et des affrontements. Le plus fascinant n’est donc pas la violence elle-même. Le plus fascinant est le regard que nous portons sur elle. Une partie de la société considère comme plus scandaleux un contrôle de police qu’un magasin dévasté. Pour certains, un tir de LBD suscite davantage d’émotion qu’un pompier caillassé. Chez eux, une interpellation provoque plus de commentaires indignés qu’un commerçant ruiné après vingt ans de travail.

Inversion morale

Nous avons fini par inverser les priorités morales les plus élémentaires. Autrefois, une société distinguait assez clairement ceux qui maintenaient l’ordre de ceux qui le détruisaient. Aujourd’hui, elle hésite, nuance, explique. Elle cherche des excuses aux uns et des circonstances aggravantes aux autres. Le policier est devenu le problème. Le casseur, lui, est souvent présenté comme le symptôme.

Le phénomène n’est d’ailleurs pas nouveau. Depuis plusieurs décennies, une partie des élites intellectuelles et médiatiques a entrepris de déconstruire méthodiquement l’idée même d’autorité. Toute autorité serait une domination, toute contrainte une violence, toute règle une oppression potentielle. Dans cette vision du monde, le maintien de l’ordre apparaît presque plus suspect que le désordre lui-même.

A lire ensuite, Charles Rojzman: Mai-68, 2005, PSG: chaque émeute est un message adressé à la société

Le résultat est sous nos yeux. Nous vivons dans un pays étrange où l’on célèbre la République à condition qu’elle ne fasse jamais respecter ses propres règles. Un pays où l’autorité est toujours suspecte et où la transgression bénéficie d’un étrange prestige. Un pays où l’on réclame davantage d’État pour tout, sauf lorsqu’il s’agit d’exercer la première de ses missions : protéger les citoyens et garantir la paix civile. Alors oui, il faudrait sans doute répéter que l’on déteste la police. Cela évite d’avoir à se demander pourquoi il faut mobiliser des milliers de fonctionnaires pour empêcher une partie de la population de saccager son propre pays après une victoire sportive. La vérité est plus embarrassante. Une société qui en vient à haïr ceux qui la protègent finit souvent par découvrir, un peu tard, qu’elle avait davantage besoin d’eux qu’elle ne voulait l’admettre. Il existe une autre conséquence, plus profonde encore. Ceux qui cassent, détruisent des vitrines, ceux qui les excusent détruisent la confiance. Ils persuadent peu à peu des millions de citoyens que l’État n’est plus capable d’assurer sa mission la plus élémentaire : garantir l’ordre public. Ils installent l’idée que la loi n’est plus une règle commune mais une suggestion facultative, appliquée ici, contestée là, suspendue ailleurs. Puis chacun s’étonne de la progression de la droite nationale. Pourtant, ses meilleurs recruteurs ne sont pas toujours ceux que l’on croit. Le populisme de droite prospère rarement sur l’ordre. L’extrême droite prospère sur le sentiment de désordre, sur l’impression que la loi recule, que les institutions tremblent et que la société n’ose plus se défendre elle-même. Le vide n’existe pas en politique. Là où l’autorité légitime abdique, d’autres ambitions se présentent toujours pour la remplacer.

Lassitude

C’est peut-être là le véritable sujet de ces nuits de casse que les commentateurs regarderont distraitement avant de passer à autre chose. Une civilisation ne meurt pas seulement lorsqu’elle est attaquée. Elle commence à mourir lorsqu’elle cesse de croire qu’elle mérite d’être défendue. Bernanos écrivait que les civilisations meurent de leur lassitude avant de mourir sous les coups de leurs ennemis. Nous y sommes presque. Non pas dans la guerre civile, comme aiment à l’annoncer les prophètes de malheur, mais dans quelque chose de plus inquiétant encore : la fatigue morale. Cette incapacité grandissante à distinguer le bien du mal, le gardien du vandale, la protection de l’agression.

Une civilisation qui ne se respecte plus finit par considérer l’ordre comme une oppression et le désordre comme un droit. Elle continue alors d’expliquer, de contextualiser, de nuancer. Elle dissèque tout, comprend tout, excuse tout. Elle regarde brûler ses vitrines comme un psychiatre observe un signe de dérangement. Et pendant qu’elle disserte, le réel avance. Toujours. Jusqu’au jour où les citoyens, lassés d’être gouvernés par des commentaires plutôt que par des décisions, cessent à leur tour de nuancer. Ce jour-là, ils ne demanderont plus qu’on leur explique le désordre. Ils demanderont simplement qu’il cesse.

Rugby – Top 14: la gueule de bois bordelaise après l’ivresse

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La déception pour Maxime Lucu de l'UBB après la défaite durant le match de rugby de Top14 Union Bordeaux Begles contre ASM Clermont Auvergne au stade Chaban-Delmas, à Bordeaux, le 6 juin 2026 © DANIEL VAQUERO /SIPA

Après l’ivresse de Bilbao, c’est la gueule de bois bordelaise[1] pour les Girondins ! Tout juste sacrée championne d’Europe, l’Union Bordeaux-Bègles a vu ses ambitions nationales s’effondrer après sa défaite à domicile face à Clermont samedi (31-34), terminant à une décevante huitième place privative de phases finales de Top 14.


Le quotidien britannique The Guardian (pendant du Monde outre-Manche), après que l’Union Bordeaux-Bègles (UBB) eut décroché son deuxième titre européen, le 23 mai à Bilbao face aux Irlandais du Leinster, avait rappelé que l’équipe girondine au maillot couleur tanin (qui rappelle, et pour cause, celle d’un grand cru) n’était que 5e du Top 14.

Quand l’UBB donne raison au « Guardian »

Il soulignait ainsi qu’elle n’était pas la meilleure de son championnat national puisque, logique, cher Watson, quatre autres la devançaient. Il en concluait que cela démontrait indirectement que le rugby français était sûrement le meilleur du monde après celui de l’Afrique du Sud, car, tant en sélection qu’en club, il dominait l’Ovalie du Vieux Continent.

En ratant de peu, bien que poussée par un public inconditionnel et enthousiaste, samedi soir, lors de la dernière journée du classement par points, chez elle, au stade Chaban-Delmas, sa qualification pour le Top 6 – la phase finale par élimination directe –, l’UBB semble s’être ingéniée à donner raison au Guardian. Elle s’est fait sortir par Clermont (31-34) alors qu’elle était encore 5e la veille. Elle ne termine que 8e, au milieu du tableau, « loin de ses ambitions », comme l‘a rappelé avec une touche d’amertume Yoan Leshauriès, le chroniqueur de Sud-Ouest, le journal de Bordeaux, juste derrière les Auvergnats, à un point de différence (70-71). Bordeaux-Bègles, qui avait disputé les deux dernières finales perdues face à Toulouse, sera pour la première fois depuis sept ans absente du dernier round du championnat de France.

Pourtant, la rencontre avait commencé sous de bons auspices. Bien qu’ayant encaissé le premier essai transformé à la 16e minute, l’UBB virait en tête à la mi-temps avec une appréciable avance de 10 points (24-14). Comme souvent, la reprise de la seconde période lui a été difficile. Les deux équipes se retrouvent à égalité (24-24) à la 59e minute. Puis Clermont prend l’avantage (24-31) cinq minutes plus tard. C’était sans compter sur Lucu, le capitaine bordelais très en veine comme à son habitude. En marquant son deuxième essai qu’il transforme à la 72e, il ramène les deux protagonistes à parité (31-31). Le match s’emballe. Les Auvergnats prennent en fin de match l’ascendant territorial, ce qui leur offre l’aubaine, à deux minutes du coup de sifflet final, de passer un drop — ce fatidique coup de pied tombé tiré des 22 mètres en pleine course — qui donne la victoire à Clermont, privant les Girondins des barrages au profit inespéré de La Rochelle. La gueule de bois après l’ivresse de Bilbao !

Paradoxe

Ce dénouement confirme ce que Le Figaro avait déjà qualifié le 5 mai de « paradoxe de l’UBB : conquérante en Europe, fluctuante en Top 14 ». Pour illustrer ce constat, lors des deux précédentes finales du Top 14, Toulouse a vaincu Bordeaux-Bègles et a même infligé une humiliation aux Girondins en inscrivant 53 points contre 3. On croyait qu’ils ne s’en remettraient pas de sitôt. Or, lors de l’édition suivante, ils affrontaient à nouveau les Toulousains et s’inclinaient de justesse (39-33). En revanche, en Champions Cup (la Coupe d’Europe), ces deux mêmes années, Bordeaux-Bègles a chaque fois sorti Toulouse avec des scores confortables (35-18 et 30-15).

Tel que se présente le tableau de la phase finale, Toulouse fait désormais figure de grand favori et devrait logiquement ajouter un 4e titre à son palmarès depuis 2005, année de la création du Top 14, conséquence de la professionnalisation du rugby.

En revanche, un dilemme se pose au club de la rive sud de la Garonne. Doit-il, la saison prochaine, se focaliser sur une troisième conquête du titre européen, et ainsi rejoindre Toulon, seul club à l’avoir emporté à trois reprises depuis 1996 (première édition de cette compétition internationale), ou privilégier le Top 14 ?

Le président de l’UBB, Laurent Marti, a déclaré samedi à Sud-Ouest, avant le coup d’envoi de ce match fatal contre Clermont : « Pour être un grand club, il faut gagner une fois le Brennus » (trophée en forme de bouclier qui récompense le champion de France). De son côté, l’âme de l’équipe, son capitaine Maxime Lucu (en basque – euskera –, son patronyme veut dire « renard » [attention, baso veut dire bois, lucu/luqu signifie renard en dialecte souletin]), a laissé entendre en substance que courir après les deux titres avait peut-être hypothéqué la conquête d’un premier titre national. On peut donc déduire que celui-ci sera l’objectif prioritaire. Mais chacun sait qu’en sport, comme dans la vie, les aléas conduisent à ajuster ses projets…


[1] Analogie avec la bouillie dite bordelaise, un mélange fongicide de sulfate de cuivre et de chaux auquel on recourt pour combattre le mildiou, très utilisée dans le Bordelais à cause d’une humidité chronique sur le vignoble, et plus particulièrement, aujourd’hui, dans la viticulture bio…

Anne, Juliette et les horribles créatures

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L'actrice Anne Consigny sur RMC et la journaliste Léa Salamé sur France 2. Captures / OpenAI

D’Anne Consigny à Léa Salamé, l’avenir du cinéma français passera finalement par une comédie à l’italienne brocardant joyeusement tout ce petit monde artistico-médiatique, souhaite Didier Desrimais, qui regarde vraiment trop la télé.


L’actrice Anne Consigny était il y a quelques jours sur RMC, dans l’émission « Les Grandes Gueules ». La vidéo d’une partie de sa prestation fait actuellement le bonheur des internautes. Je propose aux lecteurs de Causeur qui ne l’ont pas encore vue de faire l’expérience suivante: la regarder d’abord sans mettre le son. C’est redoutable. Les yeux exorbités, les gestes saccadés, le faciès tantôt épouvanté, tantôt grimaçant de la patiente, pardon, de l’artiste, laisse imaginer le pire. Son neveu, Charles Consigny, chroniqueur de l’émission, parvient à rester de marbre.

Tata Anne contre Dark Vincent

Après avoir revu la vidéo – cette fois avec le son – on apprécie encore mieux sa force de caractère, sa retenue pudique devant les égarements de tata Anne, laquelle ne fait que régurgiter le catéchisme bien-pensant qu’elle gobe depuis des années sans réfléchir. Vivant dans un autre monde, un monde imaginaire empli de monstres en carton, Mme Consigny voit des tyrans partout – enfin, surtout du côté de l’empire du mal absolu, de la planète Canal+ dirigée par Dark Vincent. « J’ai peur », dit-elle pour justifier sa signature en bas de la maintenant célèbre tribune anti-Bolloré parue dans Libération.

A lire aussi, du même auteur: Censure, contrôle, rationnement: le nouveau projet de nos progressistes pour Internet

« Mais est-ce qu’aujourd’hui Canal+ finance des films d’extrême droite ? », lui demande le journaliste Olivier Truchot. La réponse est baroque, symptomatique d’un esprit désorienté: « Non, justement, c’est votre “aujourd’hui” qui ne m’intéresse pas. Simplement, on donne à M. Bolloré un outil pour qu’il puisse le faire, pour qu’il puisse faire ce qu’il veut du cinéma français. Il fait ce qu’il veut M. Bolloré, moi je m’en fiche complètement de lui, c’est pas contre lui que j’en ai. J’en ai pour la démocratie, pour le fait qu’on ne donne à personne le pouvoir de faire une dictature. » Nous n’étions qu’au tout début de ce que les spécialistes appellent une bouffée délirante. Rappel : la personne atteinte de ce trouble n’a pas conscience qu’elle délire, ne manifeste aucun recul par rapport à ses pensées et à son discours incohérent, sa perception de la réalité est considérablement altérée. Par la suite, l’agitation corporelle et le discours désordonné de Mme Consigny confirmeront le diagnostic. Elle craint, dit-elle, que Vincent Bolloré ne donne « une clef à Bardella » en lui disant : « Tiens, vas-y, fais ce que tu veux ! ». Difficile à suivre. Disons qu’on a l’idée générale. Elle assure être pour la démocratie et la liberté d’expression : « Je veux qu’on partage les idées. » Enfin, bon, il y a quand même des limites. « Ce matin, dit-elle avec une moue de dégoût, j’ai lu dans Libé que maintenant il y a des films genre… Sacré Cœur ? C’est quoi ce film catho qui m’a l’air quand même assez gratiné. » Elle ne l’a pas vu, mais Libé lui a dit tout le mal qu’il fallait en penser. Son neveu insiste cependant sur le fait que c’est plutôt l’idéologie progressiste qui ravage en ce moment un cinéma français accouchant chaque année de dizaines de films que personne, d’ailleurs, ne va voir. Barbara Lefebvre, de son côté, tente de lui expliquer qu’il ne faut « pas croire tout ce que dit Libé ». Mais rien n’y fait. Et les vieux démons réapparaissent : Mme Consigny se dit « terrifiée par la prise du pouvoir du Front national (sic) ». Pour un peu, elle dirait sa frayeur de voir le fantôme de Jean-Marie Le Pen arriver au pouvoir. Car Mme Consigny, née dans les années 1960, a vu grandir le monstre, la bête immonde sur laquelle prospéra toute la gauche mitterrandienne, puis toute la droite chiraquienne, sur laquelle prospèrent aujourd’hui encore la macronie, les socialistes et l’extrême gauche en laissant accroire que Jordan Bardella serait son petit-fils spirituel, sa féroce descendance politique. Au fond, tout ce petit monde artistique aime Bardella comme, jadis, il aimait Le Pen – il lui faut d’horribles créatures, ou supposées telles, pour se faire reluire la conscience. Que vaudrait cet étalage de bonté, de tolérance, d’amour pour son prochain, sans un ennemi odieux et malfaisant ? La belle âme a besoin de son envers janusien, cruel et haineux, pour exister, se faire valoir et retrouver le sourire. En 2002, à quelques jours du second tour des élections présidentielles, rappelle Muray dans ses Exorcismes spirituels III, un jeune homme faisant partie d’un groupe « d’artistes, de créateurs de mode et de gens de communication » s’exclamait : « Le 1er mai, on avait envie de chanter “Le Pen, on t’aime”. Il nous a réveillés. On dormait, on s’ennuyait. Maintenant, tout le monde a le sourire. » Si Jordan Bardella accède au second tour des prochaines présidentielles, comptez sur Mme Consigny pour participer à la joyeuse quinzaine anti-Bardella que ne manqueront pas d’organiser les artistes, créateurs et autres journalistes ne tenant pas à reconnaître que le RN s’est indéniablement transformé au fil des ans, dédiabolisé, pour le dire à la manière paresseuse des journalistes officiels, jusqu’à devenir au fond un parti on ne peut plus « respectable », c’est-à-dire de plus en plus accommodant – on se souviendra, entre autres, de l’accession de Richard Ferrand à la présidence du Conseil constitutionnel grâce à son abstention bienveillante lors du vote à l’Assemblée nationale ou de son absence d’opposition à la mise en place du liberticide DSA (Digital Service Act) de Thierry Breton au Parlement européen – de plus en plus lisse, de plus en plus européiste, idéologiquement affadi mais politiquement indispensable au maintien au pouvoir d’une oligarchie ploutocratique et de ses auxiliaires bruxellois.      

A lire aussi, Marie-Hélène Verdier: Sublime Anne Consigny!

Mais revenons un instant à cette émission de haut vol sur laquelle Mme Consigny a plané à des altitudes stratosphériques. Soupçonnant que Barbara Lefebvre la regarde « d’un air super méchant », l’actrice finira par lui dire benoîtement le fond de sa pensée : « Je m’en fiche de vos propos. » Propos que, de toute évidence, elle n’a pas compris.

La fin de l’émission est consacrée à l’actualité théâtrale de Mme Consigny qui joue actuellement des extraits du roman de Marguerite Duras, Un barrage contre le Pacifique. « C’est pas du tout chiant », affirme-t-elle. J’avoue avoir un doute. Écriture durassienne ; mise en scène durassienne « épurée et salvatrice (sic) », selon Les Inrocks ; actrice durassienne se « délestant de tout artifice », selon les mêmes Inrocks – voilà, me semble-t-il,trois excellentes raisons pour éviter ce clystère ; raisons auxquelles on peut ajouter celle-ci : impossible, dorénavant, de ne pas voir l’agitée du bocal derrière la comédienne…

Rétropédalage

Le JDNews du 31 mai 2026. DR.

À part ça, Maxime Saada ayant annoncé vouloir étudier d’un peu plus près les projets cinématographiques qui lui seront proposés en y ajoutant une « nouvelle dimension » qui consistera à vérifier si les quémandeurs ont « porté préjudice à Canal ou pas », certains signataires de la pétition anti-Bolloré rétropédalent à une cadence infernale. Juliette Binoche affirme maintenant sur France Culture que « les gens de Canal travaillent très bien. Ce sont des orfèvres, ils sont très attentifs à la diversité du cinéma ». Sur France Inter, elle réitère sa satisfaction de voir un « cinéma français diversifié rayonnant dans le monde entier » grâce au CNC et à… Canal+. Elle qualifie ladite pétition de « maladroite » et regrette l’usage du mot « fasciste » qu’elle trouve « déplacé ». Quant à Jean-Pascal Zadi, se souvenant que la chaîne cryptée a financé ses œuvres à hauteur de… 80 millions d’euros, il aurait carrément décroché son téléphone pour s’excuser auprès de Canal selon le Journal du Dimanche : il avait, paraît-il, « mal lu le texte » de la tribune qu’il a signée. Les plus éminents grippe-sous du monde cinématographique retiennent au dernier moment la table qu’ils prétendaient vouloir renverser et sous laquelle ils ont (re)découvert le magot, la cassette du Père Bolloré…

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Eux aussi sont subventionnés. Mais avec notre argent. Eux aussi font du cinéma. Dans leur genre. Action ! Sur le plateau de « Quelle époque ! », Léa Salamé accueille Patrick Cohen pour la sortie d’un livre dont on peut supposer qu’il est en partie autobiographique puisqu’il s’intitule… Les Mystificateurs : « C’est l’un des journalistes les plus respectés. Observateur acéré, précis, rigoureux de notre vie politique depuis près de quarante ans. Je dirais aussi courageux, parce que vous n’avez pas peur de défendre vos opinions, Patrick, même quand vous savez que ceux qui vous combattent ne vous louperont pas, vous y allez, et vous y allez coûte que coûte. Vous n’avez jamais peur. Vous ne faites aucun compromis avec vos convictions. » Il fallait oser ! La vidéo a fait le tour des réseaux sociaux et les internautes n’ont pas manqué de la railler : « Ce n’est plus une émission, c’est une réunion de co-propriété de l’entre-soi médiatique. » « Le Molière du spectacle comique ira cette année à Léa Salamé. » « Alloncle avait donc raison. À quand le grand ménage ? » Sur son site, L’Observatoire du Journalisme (OJIM) souligne que « la gêne vient du lien entre les deux journalistes », Patrick Cohen ayant été le professeur de Léa Salamé à Sciences Po avant de la rejoindre sur France Inter – rappelons, pour l’anecdote, que l’éditorialiste a poursuivi ses études à l’École supérieure de journalisme de Lille réputée pour son enseignement libéral-libertaire après avoir échoué au concours d’entrée de… Sciences Po – mais aussi du fait que M. Cohen sort d’une période difficile, mettant à mal son image de journaliste impartial. Les causes de cette tourmente ? Une vidéo où l’on voit « le chasseur de complotistes pris la main dans le pot de confiture à comploter » avec son confrère Thomas Legrand et deux éminents représentants du PS, puis une audition à la Commission parlementaire sur l’audiovisuel public lors de laquelle est apparue au grand jour son arrogance naturelle.

Collusion, connivence et entre-soi politico-artistico-médiatiques – il y a là matière à faire un excellent film. Ce serait bien sûr un film satirique décrivant avec humour les mœurs consanguines de cette petite clique qui se croit supérieure à tous et qui, surtout, nous fait la morale en prétendant incarner « les valeurs » de la démocratie. Ce serait drôle et instructif comme une comédie italienne. Cela aurait par conséquent un immense succès. Après ça, absolument plus personne ne pourrait voir ou entendre Anne Consigny, Juliette Binoche, Léa Salamé ou Patrick Cohen, sans éclater immédiatement et impitoyablement de rire[1].

Exorcismes spirituels, tome 3

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[1] En attendant, les sketchs parodiques de Laurent Firode et sa bande permettent de passer un excellent moment. On y pourfend la bien-pensance woke, le conformisme progressiste et le panurgisme journalistique avec une joyeuse ardeur. D’abord confidentiels, ces « Films à l’arrache » sont maintenant diffusés sur Canal+ via la chaîne Comédie+.       

Le peuple en état de légitime défense

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Le président de la République Emmanuel Macron participe à la session jeunesse « Africa Forward, Creation in Motion » lors du sommet Africa Forward à l'Université de Nairobi, au Kenya, le lundi 11 mai 2026, où il a déclaré que « l’épicentre de la langue française est sur les bassins du fleuve Congo, non sur les quais de Seine. » © Brian Inganga/AP/SIPA

Les Français n’ont pas à être agressés dans leur mode de vie. Ils ont à défendre leur liberté de dire, de rire, de chanter, sans subir des accusations en racisme, en fascisme ou en islamophobie.


La gauche, pour surnager, ne pense que petitement et méchamment. À entendre ses aigreurs consanguines, il lui faut fournir à l’Arcom sa liste de suspects, faire fermer CNews, « zapper Bolloré », obtenir la censure les réseaux sociaux. Même le Canon français lui est insupportable. Le 12 mai, le député (PS) Arthur Delaporte a adressé un courrier au ministre de l’Intérieur, Laurent Nuñez, lui demandant d’interdire ces joyeux banquets franchouillards au succès contagieux. Le pisse-froid y voit des rassemblements de « personnes peu recommandables » et une « alcoolisation massive des participants ». Auparavant, le recteur de la Grande Mosquée de Paris, Chems-Eddine Hafiz, s’était plaint des cochons qui y sont parfois embrochés. Il y avait vu la volonté de rappeler aux musulmans « qu’ici, en France, ils ne sont pas chez eux ».

Politique de l’effacement

Le temps est venu de dire aux mouchards, aux censeurs et aux rabat-joie d’aller se faire voir ailleurs. Non, les Français indigènes n’ont pas à être agressés dans leur mode de vie. Ils ont à défendre leur liberté de dire, de rire, de chanter, sans subir des accusations en racisme, en fascisme ou en islamophobie. S’il est un virus contagieux, ce n’est pas l’hantavirus qui a vite fait pschitt ! à la mi-mai en dépit du choix de l’Organisation mondiale de la Santé d’affoler la planète pour trois morts. La contamination par l’idéologie islamiste est autrement plus dangereuse. Les Frères musulmans exigent de la France bonasse qu’elle s’assimile à sa minorité querelleuse, au nom de la préservation du fragile vivre-ensemble. La gauche ne sait pas dire non.

A lire aussi: Le soir où le PSG a offert des arguments de campagne à Retailleau

Emmanuel Macron est prêt lui aussi à dissoudre la nation ouverte et à brader ses reliquats. Le 11 mai, il a qualifié de « chance pour la France » le fait que « l’arabe est la deuxième langue la plus parlée » dans le pays. Le chef de l’État a confirmé son refus de protéger la culture nationale y compris dans sa langue, c’est-à-dire son âme. « La France ne francise plus rien », déplore Richard Millet1. C’est Macron qui choisit de rebaptiser Africa Forward le sommet France-Afrique au Kenya. Pour lui, « l’épicentre de la langue française est sur les bassins du fleuve Congo, non sur les quais de Seine ». Ce choix d’accompagner l’effacement de la nation millénaire par la démographie africaine et arabo-musulmane est une trahison. Elle place le peuple maltraité en état de légitime défense contre ses agresseurs. Ils doivent être nommés.

Rien n’est perdu

La conversion halal de Radio Nova, tenue par le financier de gauche Matthieu Pigasse, illustre l’inféodation du progressisme à la nouvelle France. Les humoristes de cette radio ciblent ceux qui combattent l’islamisme. Pierre-Emmanuel Barré souhaite une mort brutale à Sophia Aram, un cancer à Gabriel Attal, le pire aux juifs. Akim Omiri décrit votre serviteur comme « un tube digestif qui sort que de la merde ». La haine emplit ces néofascistes.

À rebours de ce cloaque, les festivaliers de Cannes ont ovationné debout le film sur l’assassinat du professeur Samuel Paty par un jeune djihadiste (L’Abandon). La veille, sur Radio J, l’ambassadeur d’Israël, Joshua Zarka, déclarait : « Le RN est devenu un partenaire avec lequel nous pouvons parler. » Face à la gauche effrayante, les yeux s’ouvrent. Rien n’est perdu.


La révolution des oubliés

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  1. L’Écrivain français, Les Provinciales, 2026. ↩︎

Tennis: l’âge du métal

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Le joueur de tennis français Moïse Kouamé lors d'un match à Roland-Garros, Paris, le 28 mai 2026 © Pauline FIGUET/SPP/Shutterstock/SIPA

Denis Grozdanovitch, champion junior de tennis dans les années 1960 nous raconte ses souvenirs d’un enfant de la balle avant l’ère professionnelle


Cet après-midi, dans quelques heures, nous connaîtrons le vainqueur de Roland-Garros. Depuis deux semaines, nous subissons une pluie de coups ; la balle fut, tour à tour, rapide sous l’effet de la canicule puis molle en raison d’une météo à fort courant océanique. Les joueurs toujours plus puissants, plus précis, plus ascètes auront frappé jusqu’au bout de la nuit. Depuis l’avènement de l’ère Open, le tennis est un jeu de forçats et de records. Il a suivi la courbe du capitalisme débridé et de l’individualisme forcené, il tape dur, sans se retourner sur son histoire, il ne connaît que la statistique et l’efficacité, l’enchaînement des victoires et le classement ATP.

Le beau jeu contre la gagne

Son vocabulaire s’est raidi. Son onirisme s’est évaporé. Si le vélo se mesure aujourd’hui en watts, le tennis capitalise les miles parcourus à travers la planète pour décrocher un Masters 1000 ou le graal, l’un des quatre Grand Chelem. Cet après-midi, nous saurons qui soulèvera la Coupe des Mousquetaires et remportera la finale masculine des Internationaux de France. Assurément ce que le jeu a gagné en rendement médiatique, il l’a perdu en songe nostalgique. Où sont les arabesques d’antan ? Où sont passés les virtuoses du bois quand le tennis s’apparentait autant à un art du mouvement qu’à un sport d’adresse ? Pour revenir à cet âge d’or des artistes du slice et des gentlemen à la répartie féroce surtout en cas de défaite, où la beauté d’un service ne se mesurait pas au radar, il nous fallait un passeur. Un connaisseur de l’intérieur et un écrivain. Quelqu’un ayant connu les derniers miroitements du monde d’avant, quelqu’un ayant frappé la balle avec un authentique Mousquetaire, quelqu’un sachant lire le jeu et mettre des mots sur la fugacité du temps qui passe.

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Denis Grozdanovitch, transfuge de classe, un pied dans le monde ouvrier, l’autre sur les courts du très sélect Tennis Club de Paris fut un junior aussi prometteur que volcanique, son impétuosité et sa lecture du jeu magistrale le firent très tôt repéré par les gloires d’hier. Ce champion de France amateur toucha du bout de sa raquette les dernières traces d’un tennis élitiste, stylé, mondain et charmeur, précieux et caricatural, donc, en voie de disparition. Ses Souvenirs d’une enfant de la balle paraissent aux éditions La Pionnière, ce court ouvrage à la couverture couleur gazon ravira les bibliophiles. Il n’est pas ici question de théorie ou de stratégie, seulement de mémoire vive, de figures, de légendes, d’objets, de littérature et de moments frémissants. Grozdanovitch ralentit le temps, s’arrête sur des rencontres décisives, ces amortis de la vie qui construisent un homme. Il se souvient de René Lacoste et de Jean Borotra. Il profita de l’enseignement du premier et « du délice sensuel » que lui procurait sa raquette métallique « révolutionnaire ». Grozdanovitch s’en remet à peine, soixante ans plus tard. Il y a des emballements de jeunesse qui ne s’oublient pas. Il resta longtemps un adepte, que dire, un adorateur de sa tubulure chromée.

Théâtre social

 « Il y eut véritablement entre cette raquette et moi – et je m’avise que l’extrême sollicitude de son inventeur à mon égard joua peut-être un rôle psychologique déterminant – une sorte d’idylle ! » écrit-il, le cœur encore battant. Avec l’autre mousquetaire, le Basque bondissant, âgé alors de 60 ans, en pleine forme physique et assez coquet pour le montrer, il eut des parties courtoises et endimanchées. Le jeune joueur de dix-sept ans issu des HLM apprit vite comment se comporter avec ses prestigieux ainés. Le tennis vivait en vase clos et n’avait pas été percuté par la grande vague de démocratisation de la décennie suivante. Il était autant un terrain de sport qu’un théâtre social avec ses codes et ses courbettes. Dans ces années d’apprentissage, Grozdanovitch eu la révélation céleste en s’entraînant une demi-heure avec l’Australien Ken Rosewall, le numéro 1 mondial de l’époque. Ces quelques balles échangées lui permirent d’élever naturellement son niveau. Il entrait dans une zone jusqu’alors inconnue, ce qu’il appelle « passer dans la zone ». Les gestes deviennent fluides et outrepassent nos propres capacités, le tennisman se sent comme libéré, presque en transe, tout s’articule, les balles accrochent la ligne et les angles impossibles, la main répond au cerveau, les jambes anticipent le placement, la grâce est palpable.

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Les pilotes automobiles connaissent cet état de lévitation où la tête et les bras s’harmonisent et exécutent une partition parfaite. Le joueur est d’inspiration symphonique. Il est multiple et omniscient. Grozdanovitch, toujours aussi « performatif » dans la digression, s’amuse à faire de cette leçon de tennis, une leçon de style. Une déclaration d’amour au tennis originel, celui des premiers émois. Il faut lire sa rencontre avec Jacques Tati qui est hautement « tatiesque », c’est-à-dire cinématographique. Cet après-midi, ou demain, quand la finale aura livré son verdict, et que vous voudrez revenir à l’épure du tennis, ce précis de nostalgie vous redonnera la flamme.

Souvenirs d’un enfant de la balle de Denis Grozdanovitch – éditions la Pionnière, 40 pages

Souvenirs d'un enfant de la balle

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Paul Claudel, (presque) maudit

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L'écrivain français Paul Claudel (1868-1955) Wikimedia Commons.

Qui lit encore Paul Claudel (1868-1955) ? Il paraît qu’on n’ouvre plus ses livres, comme tant d’autres classiques. On le joue encore au théâtre, les pièces Le Soulier de satin et Partage de midi, avec le personnage d’Ysé, inspiré par sa maitresse, Rosalie Vetch, qui lui donna une fille, Louise, et c’est à peu près tout. Je me souviens d’être allé voir la tombe de Rosalie, dans le petit cimetière de Vézelay, quand j’écrivais un essai sur Georges Bataille, lui aussi enterré au pied de la basilique. Il y avait écrit sur la pierre tombale ce vers, signé Claudel : « Seule / la rose / est / assez / fragile / pour exprimer / l’Éternité. » L’écrivain catholique atrabilaire, qui voulait être moine, avait fait graver sur sa tombe une phrase sibylline : « Ici reposent les restes et la semence de Paul Claudel. » De quoi faire sursauter les défenseurs de la messe en latin. Juste avant de rendre l’âme, ce croyant qui avait connu sa nuit pascalienne, le soir de Noël 1886, derrière un pilier de Notre-Dame de Paris, avait demandé qu’on prenne soin de Louise. Il avait affirmé qu’il n’avait pas peur. Académicien, favorable quelques semaines à Pétain, il est tout ce que notre époque déteste : réac, papiste, poète, mais avec bedaine et costume gris anthracite, rancunier, mauvais avec ses confrères, en particulier l’ondoyant Gide, couvert d’honneurs cependant, et puis surtout, et là, c’est direct l’enfer sans passer par le purgatoire, « bourreau de sa sœur », la fragile Camille. Les wokistes ont voté à l’unanimité pour l’effacement.

Clair et précis

Et voilà que notre maudit ascétique, diplomate au regard acéré, amoureux de Rimbaud dès l’adolescence, nous revient avec un livre remarquable publié par La Onzième Heure, une maison d’édition qui exhume les ouvrages indispensables de la pensée catholique sociale. D’abord plusieurs « conversations dans le Loir-et-Cher » ; ensuite quelques articles parus dans Le Figaro ; et enfin un extrait de la préface de Cosmos et Gloire ainsi que deux lettres à Sylvain Pitt. Un fil rouge : les questions sociales au cœur des réflexions de Claudel. Sa prose est plus efficace que certaines de ses tirades. C’est clair et précis. Il faut reconnaitre qu’on ne l’attendait pas sur ce terrain.

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La préface, signée Pauline de Préval, résume le murissement progressif de la fibre sociale chez Claudel. Le portrait change alors, comme les couleurs de la série des Nymphéas, peintes sous la verrière de l’atelier de Claude Monet. Le bourgeois rondouillard et égoïste perd en ondes négatives. La répulsion imposée par la société s’éloigne et on se surprend presque à le trouver touchant. C’est que l’homme a lu, très jeune, des poètes dont les vers ont suscité en lui un élan anarchiste insoupçonné. Ce fils de fonctionnaire étouffait au lycée Louis-le-Grand, il voulait les voyages, se disait optimiste et croyait en ses « frères humains ». « Il récuse l’art pour l’art », souligne Pauline de Préval. Quand il épouse la carrière de la diplomatie, c’est pour interroger le monde, l’interroger comme catholique ulcéré par la civilisation « laïque, mécanique, matérialiste ». C’est alors qu’il place Dieu au cœur des questions sociales (le pluriel a son importance). Il critique le système capitaliste, la société de consommation, la mondialisation même. L’argent, certes, mais à condition qu’il ne soit pas une fin. Le vocable « échange », il le remplace par « communion ». La crise de 1929 renforce sa critique du libéralisme. L’argent perd sa fonction d’échange au profit d’une « donnée abstraite avec laquelle on joue comme au casino, avec effets ravageurs pour l’économie réelle. » Ce système crée des « besoins artificiels, entretenus par la publicité et le crédit », rappelle Pauline de Préval. Une mort à crédit, en quelque sorte, pour reprendre le titre du roman de Céline.

Libéralisme des enfants de Dieu

Ainsi se retrouve-t-on un jeudi, au mois de juillet, sur une terrasse non loin de Blois, devant une allée bordée de tilleuls qui descend jusqu’au Loir-et-Cher, rivière qui n’existe que dans l’imaginaire de l’écrivain. Les conversations peuvent alors débuter malgré l’atmosphère torpide. Le salut ne viendra pas du système communiste qu’il rejette vigoureusement après la signature du pacte germano-soviétique. C’est au contraire dans le mystère du trio – Joseph, Marie, Jésus – qu’il faut chercher la solution – le salut. Le style de Claudel agit : « Tout cela se passe sans un mot au plus profond de cet Empire romain plein d’orgueil et de crimes, comme notre civilisation actuelle. » Il ajoute, confiant : « Il n’y a ici que trois pauvres bougres qui vont changer la face du monde. » C’est l’irrationnel qui modifie le cours de l’Histoire. Pauline de Préval résume : « Telle est la troisième voie que propose Paul Claudel entre marxisme et capitalisme. Je l’ai nommée libéralisme des enfants de Dieu. »

Bientôt l’été, saison parfaite pour (re)lire l’auteur de L’œil écoute.


Paul Claudel, La Scène et le monde : questions sociales, préface de Pauline de Préval. La Onzième Heure. 280 pages

La Scène est le monde: Questions sociales

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Chaud carnaval et testicules de poulpe

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Defilé de l'association Cap-Vert Amiens, le 2 juin 2026 à Amiens / Philippe Lacoche

Chaque semaine, Philippe Lacoche nous donne des nouvelles de Picardie…


Il faisait une chaleur étouffante, terrifiante, absolue. La Sauvageonne et moi nous baladions, bras dessus, bras dessous, dans les rues du centre-ville d’Amiens. C’était un samedi de ce printemps fou. Soudain, n’en pouvant plus, il me vint l’idée de me mettre torse nu. Je m’en ouvris à mon amour qui, ébahie, me tança : « Mais enfin, vieux Yak ! Tu n’y penses pas. Tu vas te faire arrêter. » Je revins à la raison, reboutonnai, penaud, les trois premiers boutons de ma chemise de lin orange et songeai que la Picardie avait vu, au fil des siècles, assez d’horreurs (guerres, hordes venues de l’Est, famines, épidémies, etc.) ; il ne fallait donc pas en ajouter. Mon vieux corps, mou et flasque comme les testicules d’un poulpe, devrait supporter les bouillants rayons du soleil. Je pris sur moi, boudant légèrement au côté de ma petite princesse qui me jetait des yeux en coin dubitatifs. (J’adore lorsqu’elle me lance un tel regard ; il m’arrive de lui demander.)

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Alors que nous empruntions la rue de Noyon, un vacarme coloré et percussif attira notre attention. Renseignement pris auprès de la jeune Phanie, du service communication de l’association Baz’La basée en région parisienne, il s’agissait du défilé du carnaval organisé dans le cadre du Festival des identités qui s’ébrouait. « Notre but est de faire connaître la musique et les danses des Antilles », résuma-t-elle. Un peu plus loin, Simon Moreira, de l’association Cap-Vert Amiens (ACVA), nous expliqua qu’il s’agissait de la troisième édition de ce carnaval mis en place par la ville d’Amiens. « Notre association compte quatre-vingts membres actifs mais nous sommes quelque deux mille Capverdiens à Amiens », poursuivit-il tandis qu’Isabelle, vice-présidente et organisatrice du défilé de l’association précisa que des membres des familles venus notamment de Paris, du Nord et de l’Oise s’étaient déplacés pour renforcer l’équipe. L’ACVA mène des projets de solidarité au Cap-Vert en partenariat avec la ville d’Amiens notamment. « Elle œuvre dans les domaines de la santé, de l’éducation, de l’eau et assainissement, de l’habitat délabré et de la jeunesse », rappelle leur site. « L’ACVA joue un rôle actif dans la vie culturelle d’Amiens en organisant fréquemment des événements festifs et conviviaux. À travers ces initiatives, l’association promeut les 10 îles de Cesária Évora. »

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Tout cela me procurait une folle envie de réécouter la diva aux pieds nus, puis, plus obtus que jamais à cause de cette chaleur absurde, je me disais qu’il n’y avait pas de raison que la grande vocaliste se produisît sur scène sans souliers ni chaussettes alors que moi on me contraignait à me couvrir le torse de lin. Pour me calmer, j’entraînai la Sauvageonne vers la terrasse d’un bar, près de la gare et commandai un Perrier. Une fois de plus, elle me regarda d’un drôle d’air et contempla mon ventre de buveur de bière que le lin, bienheureusement, dissimulait un peu.

«Je préfère avoir un président LFI qu’une guerre civile»

Robert Ménard © Hannah Assouline

Robert Ménard a acté le fossé idéologique qui sépare sa génération de la jeunesse progressiste. Le maire de Béziers n’en continue pas moins de tracer sa route, celle du bon sens et de l’intransigeance face au communautarisme islamique. Cette route pourrait-elle le mener jusqu’à la présidentielle ?


Causeur. En lisant le livre très émouvant que vous adressez à votre fille, on se dit que cette jeune femme, dont les idées politiques sont aux antipodes des vôtres, représente la « Nouvelle France » de Jean-Luc Mélenchon. On dirait que votre histoire d’amour paternel « compliquée » ressemble à celle de nombreuses familles françaises.

Robert Ménard. C’est vrai, depuis la parution du livre, beaucoup de gens, même parmi ceux qui ne m’aiment pas beaucoup, me disent qu’ils se reconnaissent. Alors, j’ai réfléchi : avoir des enfants plus progressistes que soi, n’est-ce pas vieux comme le monde ? Dieu sait combien j’ai fait suer mes parents quand j’étais jeune ! Cela dit, j’ai le sentiment qu’avec la génération de Clara, un fossé plus profond s’est creusé. Dans ma jeunesse, lorsque je discutais en famille, on pouvait s’opposer, parfois violemment, mais au moins on avait un langage commun. Alors qu’aujourd’hui, quand Clara me parle de son féminisme par exemple, les mots qu’elle emploie me sont absolument étrangers. Même chose avec le conflit israélo-palestinien. C’est simple, on a décidé de ne plus aborder cette question. Sans quoi ça exploserait en cinq minutes.

Ne seriez-vous pas un peu soupe au lait ?

Sans aucun doute. Mais le regard qu’elle semble porter sur moi me paraît parfois tellement injuste… Cette incommunicabilité est d’autant plus douloureuse que j’aime profondément ma fille. Elle est le plus beau cadeau que mon épouse Emmanuelle m’ait fait. Elle a beau avoir 24 ans, elle restera à jamais « ma petite chérie ».

Comment Clara a-t-elle reçu votre Lettre ?

Je crois qu’elle a apprécié que je ne cède pas à l’arrogance du vieux schnock qui dit à son enfant : « Tu verras, tu changeras avec le temps, on en reparlera quand tu auras 40 ans. » Ce genre de discours est d’un mépris insupportable. Et puis, je crois que ce n’est pas si désagréable pour une fille d’entendre son père lui dire publiquement qu’il l’aime…

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En parlant de mépris, vous racontez avoir assisté à une pièce de théâtre dont un des frères de Clara était l’illustrateur sonore. Et vous vous êtes senti humilié…

Il y avait ce comédien qui jouait un rôle de bêta et que tous les autres personnages appelaient « le bon sens ». Or, je me réclame souvent du bon sens. Bien sûr, cela ne s’adressait pas précisément à moi, mais cela visait les gens comme moi. Ce mépris ricaneur, si facile, si méchant, m’a blessé. C’est pour cela que je dis à ma fille : « Cette gauche intolérante ne te mérite pas. »

Ce mépris ricaneur n’est-il pas la marque d’une génération fascinée par « le bruit et la fureur », comme on dit à LFI ?

Peut-être, mais il ne faut pas exagérer l’ampleur du mélenchonisme. Une bonne partie de la jeunesse de notre pays n’est pas du tout à gauche. À Béziers, aux dernières élections municipales, ce sont les électeurs de 20 ans qui ont le plus voté pour moi. Une fois, j’ai promis d’aller en boîte de nuit à un DJ ami. Le soir venu, me voilà au milieu de gamins dont je pourrais être le grand-père et qui se mettent carrément à m’applaudir et à chanter La Marseillaise !

Mais sont-ils représentatifs de la population de votre commune ?

Pas de tous les quartiers, évidemment… Mais à Béziers, où la plupart des gens sont passionnés par le ballon ovale, il y a évidemment des jeunes issus de l’immigration partout, dans les gradins du stade jusque dans l’équipe de rugby !

Peut-être moins que dans l’équipe de foot…

Je n’en sais rien, je ne les compte pas. Cependant, il est vrai que c’est dans un club de foot que j’ai dû régler un problème de communautarisme islamique. Après ma première élection, je me suis aperçu qu’il y avait une salle de prière dans les vestiaires. J’ai donc expliqué aux dirigeants du club que, si je pouvais tolérer les discrets clins d’œil individuels à la foi, je ne pouvais accepter la moindre démarche religieuse collective dans le cadre municipal. Ils ont immédiatement obtempéré. Car ils ont compris que ma détermination s’accompagnait d’une profonde estime pour les croyants. C’est ainsi que les pouvoirs publics doivent appréhender l’islam : avec autorité et respect à la fois.

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De toute manière, vous n’avez pas le choix. À Béziers, une bonne partie de vos administrés sont de culture musulmane.

La proportion s’élève même à 60 ou 70 % parmi les enfants des écoles publiques. Il y a quelques années, l’avoir dit publiquement m’a d’ailleurs valu un procès, que j’ai gagné. Mais la forte proportion de musulmans à Béziers ne m’empêche pas de lutter contre l’islamisme, que je ne confonds en aucun cas avec l’islam.

Mais où tracez-vous la limite entre signes ostentatoires et libertés individuelles ? Pensez-vous comme Éric Zemmour (et Napoléon) qu’on devrait imposer des prénoms français ?

Nullement. Il me semble tout à fait normal de donner à son fils le prénom d’un aïeul. Je m’appelle Robert parce que ma mère s’appelait Roberte, et mon frère Henri parce que c’était le prénom de notre grand-père ! Pour autant, je n’aurai pas l’hypocrisie de prétendre qu’il est facile de s’appeler Mohammed en France. Ou de me réjouir des inquiétants records actuels de flux migratoires en provenance d’Afrique et notamment du Maghreb. Cela ne m’a pas empêché d’afficher les photos des otages israéliens sur la façade de la mairie après le 7-Octobre. J’essaie de parler de ces sujets sensibles sans haine et sans lâcheté. Et je note qu’à Béziers, presque personne parmi les immigrés et descendants d’immigrés ne m’a jamais reproché mon discours autoritaire en la matière, même quand je dis qu’il faudrait interdire le voile islamique dans l’espace public pour les jeunes filles mineures. Ma fermeté explique certainement que j’aie remporté les dernières municipales dès le premier tour, avec le RN à moins de 9 % des voix. Quant à LFI, leur candidat n’a pas fait 4 %.

Comment jugez-vous les premiers pas de l’Insoumis Bally Bagayoko, votre homologue à Saint-Denis, qui, sitôt élu, a retiré le portrait d’Emmanuel Macron de la mairie et envisagé une « insurrection populaire » en cas de victoire du RN en 2027 ?

Il fait et dit de sacrées âneries. Si demain Jean-Luc Mélenchon était élu président de la République, ce que je ne souhaite pas, vous vous en doutez, j’accrocherais bien sûr son portrait dans l’hôtel de ville de Béziers et je n’appellerais pas à l’émeute. Je préfère avoir un président Insoumis plutôt qu’une guerre civile.

Redoutez-vous une guerre civile en France ?

Je crains des foyers d’affrontement. Une espèce d’apartheid officieuse se développe à toute allure dans notre pays. Beaucoup de gens évitent de plus en plus certains quartiers et certaines écoles. Moi-même, je le reconnais, il y a des établissements où je n’inscrirais pas mes enfants, car ils sont devenus des lieux de désassimilation. La population d’origine étrangère y est si majoritaire que l’intégration est impossible. Résultat, on se retrouve avec des jeunes qui se sentent encore moins français que leurs parents, voire leurs grands-parents immigrés, alors qu’ils connaissent à peine le pays de leurs ancêtres. Pensez à ces mariages dont les invités arrivent en mairie dans un grand vacarme en agitant les couleurs de leur pays d’origine. Que veulent-ils nous signifier si ce n’est qu’ils refusent de s’assimiler ? Imaginez que je me rende sur le parvis de l’hôtel de ville de Dakar en agitant un drapeau tricolore, que dirait-on ?

Pour Emmanuel Macron « l’épicentre du français se trouve dans le bassin du fleuve Congo et non sur les quais de Seine »

Se rend-il compte de ce que ses propos signifient pour les Français qui vivent l’immigration non contrôlée comme un danger bien réel ? Il voudrait jeter de l’huile sur le feu qu’il ne s’y prendrait pas autrement.

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Peut-on encore empêcher que le côte-à-côte vire au face-à-face, comme le craignait Gérard Collomb ?

Oui. En réduisant drastiquement les flux migratoires. En faisant en sorte que les étrangers présents sur notre sol aient des conditions d’accueil décentes. Et en étant intransigeant avec ceux qui se comportent mal et qui n’ont rien à faire en France.

Le séparatisme est-il le produit de difficultés sociales et économiques ? Vous n’êtes pas loin de la politique de l’excuse…

Je ne récite pas un catéchisme ! Les difficultés que rencontrent les immigrés en termes de chômage, par exemple, ne facilitent pas leur intégration. Comment le nier ? Mais je ne vais pas taire pour autant ce que je vois tous les jours : certains de ces immigrés – et surtout de ces enfants d’immigrés – n’ont aucune envie de devenir des Français de cœur. C’est bien pour cela qu’il faut une immigration choisie. Et des naturalisations bien plus sélectives.

Cela dit, comment fait-on pour arrêter l’immigration ?

Il y a des hommes et femmes politiques de valeur, qui ont un discours et des idées allant dans le bon sens.

Qui ?

Je pense à Bruno Retailleau, qui a le mérite de toujours dire la même chose en public et en privé. C’est un homme honnête, un homme droit, bien qu’il semble souvent avoir du mal à convaincre. Quant à Marine Le Pen, il faut lui reconnaître d’avoir été la première – et longtemps la seule – à dénoncer les dégâts provoqués par une immigration sans limites.

Encore faut-il gagner la présidentielle.

Et avoir le courage d’appliquer le programme pour lequel on a été élu.

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Ne faut-il pas aussi une expérience gouvernementale ?

Quand, il y a douze ans, j’ai gagné les municipales à Béziers pour la première fois, sans avoir jamais fait de politique auparavant, j’ai compris qu’il s’agissait d’un faux problème. À la mairie, je suis entouré d’excellents administrateurs. Je leur pose des questions simples. Est-ce possible ? A-t-on l’argent ? Une fois ma décision prise, ils la mettent en musique. Et ça devient leurs oignons, plus les miens.

Mais alors, quels sont vos oignons ?

Mes oignons, c’est de garder intact mon goût des gens et de leur bonheur. Cela devrait être aussi les oignons du chef de l’État.

Suggérez-vous que vous pourriez être président de la République ?

J’affirme juste que la maîtrise de la technique gouvernementale n’est pas une barrière insurmontable pour jouer dans la cour des grands. Je constate, par ailleurs, que le jeunisme est passé de mode… Cela dit, j’admets volontiers avoir un défaut : contrairement aux populistes du RN et de LFI, je ne prétends pas avoir réponse à tout. Je doute, je me trompe parfois, j’essaie de le reconnaître et de corriger le tir. Mais surtout, j’agis. Avec le programme économique et social de Marine Le Pen, nous allons tout droit dans le mur. Quant à Mélenchon, il est tout bonnement dangereux. Il faut opposer à ces deux-là un projet raisonnable, mais sans être gnangnan. Bref, une candidature de bon sens et surtout de courage. Loin des partis. En liberté.

Un autoportrait ?

Qui sait… (Sourire.)

Lettre à Clara

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Ce que les Juifs de gauche n’ont pas vu venir

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Le sociologue Charles Rojzman. DR.

Les intellos juifs sont tiraillés entre la montée de l’antisémitisme et la tragédie de la guerre à Gaza.


Dans son émission Répliques sur France Culture du samedi 9 mai1, Alain Finkielkraut réunissait deux figures qui, depuis des décennies, incarnent l’espoir d’un dialogue israélo-palestinien : Élie Barnavi, historien et ancien ambassadeur d’Israël, et Elias Sanbar, intellectuel palestinien et ancien représentant de l’Autorité palestinienne auprès de l’Unesco. Tous trois ont tenté de penser le conflit dans sa complexité, en rappelant la nécessité de reconnaître les souffrances, les peurs et les aspirations des deux peuples. 

Leur échange dépassait d’ailleurs largement le seul cadre du conflit israélo-palestinien. Car derrière la question de la paix au Moyen-Orient se profilait une interrogation qui concerne désormais toute l’Europe : celle de la capacité des démocraties à faire face à des forces idéologiques et religieuses qui ne raisonnent pas nécessairement dans les mêmes catégories qu’elles. Ce qui se joue entre Israël et ses ennemis éclaire aussi, sous bien des aspects, notre propre rapport à l’islamisme, à la violence politique, à l’identité et aux limites du dialogue. Derrière la qualité et la courtoisie des échanges planait ainsi une impression plus sombre : celle d’un monde intellectuel demeuré fidèle à l’idéal de la discussion rationnelle alors même que la réalité, là-bas comme ici, semble s’en éloigner chaque jour davantage. Il y avait quelque chose de profondément ironique. Une ironie presque historique. Comme si deux hommes continuaient à converser au milieu d’un bâtiment déjà consumé par l’incendie. Comme si la parole survivait encore à la disparition du monde qui l’avait rendue possible.

Car ce qui frappait n’était pas tant ce qu’ils disaient que le fait même qu’ils puissent encore le dire. Le dialogue appartient désormais à une civilisation en voie d’extinction. Nous vivons à l’époque des procureurs, des militants, des certitudes instantanées, des indignations industrielles. Nous vivons dans un monde où l’on ne cherche plus à comprendre mais à condamner, où l’on n’écoute plus pour apprendre mais pour trouver la faute qui permettra l’excommunication. Et c’est précisément dans ce monde que les Juifs de gauche découvrent aujourd’hui la faillite d’un rêve auquel ils ont consacré leur vie.

Car il faut bien parler d’un rêve. Le rêve selon lequel l’histoire pourrait être corrigée par la morale. Le rêve selon lequel la reconnaissance de la souffrance de l’autre entraînerait automatiquement la reconnaissance de la vôtre. Le rêve selon lequel la générosité désarme la haine. Le rêve selon lequel l’autocritique protège de l’accusation. Pendant des décennies, cette gauche juive israélienne et diasporique a constitué une sorte d’aristocratie morale du judaïsme contemporain. Elle parlait plusieurs langues. Elle lisait davantage de romans que de rapports militaires. Elle connaissait les philosophes européens aussi bien que les textes juifs. Elle se méfiait du nationalisme. Elle redoutait les passions collectives. Elle croyait que l’intelligence finirait toujours par triompher de la barbarie. Amos Oz, David Grossman, A.B. Yehoshua, mais aussi nombre d’intellectuels de la diaspora, ont porté cette vision presque religieuse d’une réconciliation possible. Ils voulaient sauver Israël de ses ennemis mais aussi de lui-même. Ils voulaient que l’État juif soit non seulement fort mais exemplaire. Non seulement victorieux mais juste. Non seulement vivant mais moralement irréprochable. Cette ambition était noble. Elle était aussi profondément naïve. Car l’histoire ne récompense pas la vertu. L’histoire ne distribue aucune médaille morale. L’histoire ne protège pas les consciences délicates. Elle avance comme un char aveugle sur les ruines des illusions.

Pendant des années, beaucoup de ces intellectuels ont cru qu’en critiquant Israël ils renforçaient sa légitimité. Ils imaginaient qu’en se montrant plus sévères envers leur propre camp ils gagneraient la confiance de leurs adversaires. Ils croyaient qu’une forme de sur-exigence morale constituerait la preuve éclatante de leur humanisme. Ils n’ont pas vu que le tribunal devant lequel ils plaidaient n’avait souvent aucun intérêt pour leur humanisme. On leur demandait toujours davantage. Toujours une condamnation supplémentaire. Toujours une repentance nouvelle. Toujours une prise de distance plus spectaculaire. Comme ces personnages des tragédies antiques qui avancent vers leur destin en croyant lui échapper, ils participaient eux-mêmes à la construction du dispositif qui allait un jour les engloutir.

Non parce qu’ils étaient malhonnêtes. Non parce qu’ils étaient antisémites. Mais parce qu’ils continuaient à raisonner dans l’univers intellectuel des Lumières alors qu’autour d’eux renaissaient des passions beaucoup plus anciennes. Ils parlaient politique. D’autres parlaient identité. Ils parlaient frontières. D’autres parlaient disparition. Ils parlaient compromis. D’autres parlaient victoire. Ils parlaient coexistence. D’autres parlaient purification. Le malentendu fut immense. Et tragique. Dans les universités occidentales, dans les médias, dans les milieux culturels où tant de Juifs progressistes avaient cru trouver leur maison spirituelle, quelque chose s’est lentement déplacé. La critique d’Israël a cessé d’être une critique. Elle est devenue une obsession. Puis une grille de lecture universelle. Puis une passion. Puis parfois une sorte de théologie inversée. Israël n’était plus un État parmi d’autres. Il devenait le principe explicatif du mal. La source originelle de la faute. L’accusé permanent. Le coupable idéal. Face à cette évolution, beaucoup de Juifs de gauche ont réagi comme ils l’avaient toujours fait. En redoublant d’autocritique. En prenant davantage de distance. En multipliant les nuances. En répétant qu’ils n’étaient pas de ceux-là. Qu’ils appartenaient au camp du bien. Qu’ils partageaient les bonnes indignations. Qu’ils étaient fréquentables. Qu’ils étaient du côté de l’universel. Ils ne comprenaient pas que le problème n’était déjà plus là. Car dans certains milieux, la question n’était plus : « Que pensez-vous d’Israël ? » La question devenait : « Pourquoi existe-t-il encore un État juif ? » Puis parfois, plus obscurément : « Pourquoi existe-t-il encore des Juifs qui refusent de dissoudre leur singularité dans l’universel abstrait ? » C’est là que commence leur tragédie. Une tragédie qui n’est pas seulement politique mais existentielle. Car ces hommes et ces femmes ont passé leur vie à bâtir des ponts. Entre Israël et l’Europe. Entre la mémoire et l’avenir. Entre le judaïsme et l’universel. Entre la fidélité et la critique. Et ils découvrent aujourd’hui que les deux rives se sont éloignées. Le pont demeure. Mais il ne relie plus rien. Certains continuent malgré tout. Par honnêteté. Par habitude. Par fidélité à eux-mêmes. D’autres s’enfoncent toujours davantage dans la dénonciation d’Israël, comme si chaque nouvelle concession devait enfin leur ouvrir les portes de l’acceptation définitive. Ils ne voient pas que l’acceptation définitive n’existe pas. L’histoire juive est pleine de ces tragiques illusions. Elle raconte sans cesse la même espérance. Être enfin reconnu comme un homme parmi les hommes. Être enfin délivré de sa différence. Être enfin accepté sans condition. Et elle raconte tout aussi souvent la même désillusion. Car la différence que l’on croyait avoir effacée revient toujours. Sous une forme nouvelle. Avec un vocabulaire nouveau. Avec des justifications nouvelles. Mais avec une familiarité troublante. C’est peut-être cela que révélait, malgré elle, cette conversation entre MM. Barnavi et Sanbar sous le regard mélancolique d’Alain Finkielkraut. Non pas seulement la difficulté de la paix. Non pas seulement la persistance de la guerre. Mais la fin d’une illusion beaucoup plus vaste. L’illusion selon laquelle l’intelligence, la culture, la nuance, l’autocritique et la bonne volonté suffiraient à conjurer les passions historiques. Les Juifs de gauche ont cru que l’universel les protégerait de leur condition juive. Ils découvrent aujourd’hui que l’universel lui-même est devenu un champ de bataille. Et que l’homme qui prétend s’arracher entièrement à son histoire finit souvent par être rattrapé par elle. Parfois avec une brutalité que seuls les naïfs continuent de trouver surprenante.

  1. https://www.radiofrance.fr/franceculture/podcasts/repliques/israel-palestine-avec-elie-barnavi-et-elias-sanbar-8258535 ↩︎

Canal+: quand la gauche confond le pluralisme avec le monopole de l’entre-soi

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Siège de Canal + à Issy les Moulineaux près de Paris, 2025 © KARIM ABOU RIALAH/SIPA

La fameuse affaire de la « pétition anti-Bolloré » visant Canal+ a permis au cinéma français de découvrir que le pluralisme réel implique aussi la contradiction. Depuis ce petit scandale, et bien que rien n’interdirait en principe de le faire, les signataires peinent à démontrer la moindre influence idéologique droitière avérée de Vincent Bolloré sur les films produits par son groupe. Aberrant. Analyse.


Il y a quelque chose de fascinant dans la séquence qui secoue actuellement le cinéma français autour du groupe Bolloré et de Canal+. Car enfin, de quoi parle-t-on exactement ? D’une partie du monde culturel qui célèbre depuis des années la diversité, l’ouverture et le pluralisme… mais qui semble découvrir avec effroi qu’un pluralisme réel implique aussi la possibilité d’une contradiction idéologique. Voilà probablement le véritable sujet de cette affaire. Le reste — les tribunes, les indignations, les accusations de fascisation ou de maccarthysme — n’en constitue finalement que la surface visible.

Un pluralisme de la convergence

Tout est parti d’une tribune dénonçant « l’emprise de l’extrême droite » sur le cinéma à travers Vincent Bolloré, actionnaire de référence de Canal+. Puis est venue la réponse maladroite de Maxime Saada, expliquant ne plus avoir « envie de travailler avec des gens qui [le] traitent de crypto-fasciste ». Aussitôt, les accusations de discrimination se multiplient, la Ligue des droits de l’Homme et la CGT Spectacle saisissent la justice, tandis que fleurissent les références au « climat dissuasif » et au maccarthysme. Le plus intéressant n’est pourtant peut-être pas la polémique elle-même. C’est le mécanisme qu’elle révèle. Car le paradoxe est frappant : jamais les milieux culturels, médiatiques ou universitaires n’ont autant célébré le pluralisme. Mais ce pluralisme demeure souvent culturel, identitaire ou sociologique ; beaucoup moins politique et philosophique. Tant que chacun partage approximativement les mêmes présupposés moraux, le pluralisme paraît aller de soi. C’est lorsqu’une vision du monde réellement concurrente surgit que la mécanique commence à se gripper.

Une homogénéité devenue invisible à elle-même

Pendant plusieurs décennies, une certaine homogénéité idéologique s’est progressivement installée dans une partie des grandes institutions culturelles françaises. Non par complot organisé ni coordination explicite. Comme souvent dans les univers fortement homogènes, cette convergence repose sur des mécanismes beaucoup plus diffus : cooptation sociale, validation mutuelle, conformisme culturel, désirabilité morale, sélection implicite des sensibilités compatibles et peur croissante de la déviance symbolique. Le phénomène est d’autant plus puissant qu’il ne se perçoit même plus comme idéologique. Il se vit comme l’évidence même du Bien. Ouverture, inclusion, diversité, déconstruction des frontières culturelles et symboliques : ces valeurs, parfaitement légitimes dans le débat démocratique, cessent progressivement d’être perçues comme des orientations politiques parmi d’autres pour devenir le cadre moral implicite à partir duquel les autres positions sont jugées. Dès lors, la contradiction ne se contente plus d’être discutable. Elle devient illégitime.

Vincent Bolloré comme révélateur

C’est probablement ce que révèle l’affaire Canal+. Vincent Bolloré n’est pas seulement perçu comme un entrepreneur ou un actionnaire influent. Il devient l’incarnation d’une intrusion idéologique dans un espace qui s’était habitué à une certaine homogénéité culturelle. Le problème n’est plus seulement ce qu’il finance ou produit. Le problème devient qu’il introduise la possibilité même d’un contrepoids durable dans un univers qui ne se percevait plus lui-même comme politiquement situé. Les signataires de la tribune publiée dans Libération ne s’y trompent d’ailleurs pas. Leur inquiétude porte explicitement sur le contrôle de « l’imaginaire collectif » et sur la capacité d’un même groupe à intervenir à toutes les étapes de fabrication et de diffusion des œuvres[1]. Cette inquiétude n’est pas absurde en soi. Toute puissance culturelle durable finit nécessairement par exercer une influence sur les représentations dominantes. Des tensions autour de certains contenus ont d’ailleurs été rapportées ces dernières années. Selon une enquête du Monde, Canal+ se serait ainsi désengagé du film Grâce à Dieu de François Ozon, consacré aux scandales de pédophilie dans l’Église catholique[2]. D’autres réécritures ou pressions éditoriales ont également été évoquées autour de certaines productions. Mais c’est précisément ce qui rend la séquence actuelle révélatrice. Une partie du monde culturel semble découvrir soudain comme problématique l’existence d’une influence idéologique sur les contenus, alors même qu’elle ne percevait plus depuis longtemps les présupposés culturels dominants de son propre univers comme idéologiques. Or le pluralisme est toujours facile lorsqu’il demeure théorique. Il devient beaucoup plus inconfortable lorsqu’il prend la forme d’un média, d’un financeur, d’une ligne éditoriale ou d’un imaginaire alternatif capable de concurrencer l’ancien monopole culturel.

La violence des réactions actuelles en dit long. Le vocabulaire employé — « fascisation », « extrême droite », « liste noire », « climat dissuasif », « maccarthysme » — dit moins quelque chose de M. Bolloré que de la difficulté croissante à penser la contradiction autrement que comme une menace morale. Ce qui est vécu n’est pas seulement un désaccord. C’est une atteinte portée à un ordre culturel qui se croyait moralement hégémonique.

Le pluralisme n’est pas l’unanimité

Oui, Vincent Bolloré est conservateur. Oui, il porte une vision du monde identifiable. Mais dans une démocratie pluraliste, l’existence d’acteurs culturels ou médiatiques conservateurs ne constitue pas en soi une anomalie démocratique. Le pluralisme ne consiste pas à tolérer uniquement les sensibilités déjà dominantes dans le champ culturel. Une démocratie libérale ne se mesure pas à l’absence de visions du monde antagonistes, mais à sa capacité à les faire coexister sans transformer systématiquement le désaccord en disqualification morale. Le risque, pour une société démocratique, n’est pas l’existence de sensibilités concurrentes.

Il apparaît lorsque certaines d’entre elles prétendent devenir les seules moralement légitimes à pouvoir s’exprimer dans l’espace public. C’est précisément à ce moment-là que le désaccord cesse progressivement d’être un mécanisme normal de la vie démocratique pour devenir une anomalie à neutraliser.

L’angle mort de l’argent public

La question du financement ajoute d’ailleurs une tension démocratique supplémentaire. Car le cinéma français, les médias publics et une large partie de la production culturelle reposent massivement sur des financements collectifs. Dès lors, il n’est pas absurde qu’émerge progressivement une interrogation sur le pluralisme réel de ces espaces culturels. Non pour réclamer une répartition idéologique mécanique ou une mise sous tutelle politique inverse. Mais parce qu’une démocratie adulte ne peut durablement financer des institutions perçues par une partie croissante du pays comme culturellement univoques. Le problème n’est pas qu’une idéologie existe. Toutes les sociétés en produisent. Le problème commence lorsqu’une idéologie cesse de se percevoir comme telle et devient simplement synonyme du Bien, du vrai et du normal. À partir de là, toute contradiction cesse peu à peu d’être démocratique pour devenir pathologique.

Une démocratie adulte suppose la contradiction. Au fond, cette affaire dit peut-être moins quelque chose de Bolloré que du monde culturel lui-même. Un monde qui a longtemps cru incarner naturellement l’ouverture et le pluralisme, et qui découvre soudain que le pluralisme réel implique aussi la possibilité d’une contradiction structurée, durable et institutionnellement puissante. Or c’est précisément là que commence une démocratie adulte : non lorsque tout le monde pense pareil, mais lorsque des visions du monde opposées acceptent encore de coexister sans se vivre mutuellement comme des anomalies morales.


[1] Collectif « Zapper Bolloré », tribune publiée dans Libération, 11 mai 2026, à la veille de l’ouverture du Festival de Cannes. Signée par près de 600 professionnels du cinéma, dont Juliette Binoche, Raymond Depardon et Adèle Haenel. Les signataires y dénoncent notamment « une supposée prise de contrôle fasciste de l’imaginaire collectif »

[2] Selon Le Canard Enchaîné daté du 26 janvier 2022, le financement par Canal + de Grâce à Dieu (François Ozon, 2019), consacré aux scandales de pédophilie dans l’Église catholique, aurait été annulé. Le film, primé à la Berlinale 2019, a finalement trouvé d’autres financements.

Tout le monde déteste la police?

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Paris, 30 mai 2026 © Thomas Padilla/AP/SIPA

Evidemment non. Mais, le sentiment hostile à toute autorité et le caractère contestataire propre à notre société ont une part de responsabilité dans les émeutes récurrentes qui surviennent en France.


Je hais la police. Enfin, c’est ce qu’il faudrait dire aujourd’hui pour être dans l’air du temps. La police est partout. C’est-à-dire là où les vitrines explosent, où les abribus brûlent, où les commerces sont pillés, où les voitures partent en fumée, et où quelques milliers d’imbéciles décident que la victoire d’une équipe de football constitue une excellente occasion de déclarer la guerre à leur propre ville. Le PSG remporte la Ligue des champions. Exploit sportif incontestable. Des joueurs talentueux, un entraîneur remarquable, des supporters heureux. Quelques minutes plus tard pourtant, les images qui tournent en boucle ne montrent ni le trophée ni la fête. Elles montrent Paris transformé en terrain de chasse, de violence et de destruction. Au fond, ce n’est même plus cela qui surprend. La violence urbaine est devenue une composante ordinaire du paysage français. Elle revient avec la régularité d’une saison. Manifestation, fête nationale, réveillon, victoire sportive : peu importe le prétexte. Il existe désormais dans le pays une fraction de population pour laquelle toute occasion collective doit se conclure par des incendies, des pillages et des affrontements. Le plus fascinant n’est donc pas la violence elle-même. Le plus fascinant est le regard que nous portons sur elle. Une partie de la société considère comme plus scandaleux un contrôle de police qu’un magasin dévasté. Pour certains, un tir de LBD suscite davantage d’émotion qu’un pompier caillassé. Chez eux, une interpellation provoque plus de commentaires indignés qu’un commerçant ruiné après vingt ans de travail.

Inversion morale

Nous avons fini par inverser les priorités morales les plus élémentaires. Autrefois, une société distinguait assez clairement ceux qui maintenaient l’ordre de ceux qui le détruisaient. Aujourd’hui, elle hésite, nuance, explique. Elle cherche des excuses aux uns et des circonstances aggravantes aux autres. Le policier est devenu le problème. Le casseur, lui, est souvent présenté comme le symptôme.

Le phénomène n’est d’ailleurs pas nouveau. Depuis plusieurs décennies, une partie des élites intellectuelles et médiatiques a entrepris de déconstruire méthodiquement l’idée même d’autorité. Toute autorité serait une domination, toute contrainte une violence, toute règle une oppression potentielle. Dans cette vision du monde, le maintien de l’ordre apparaît presque plus suspect que le désordre lui-même.

A lire ensuite, Charles Rojzman: Mai-68, 2005, PSG: chaque émeute est un message adressé à la société

Le résultat est sous nos yeux. Nous vivons dans un pays étrange où l’on célèbre la République à condition qu’elle ne fasse jamais respecter ses propres règles. Un pays où l’autorité est toujours suspecte et où la transgression bénéficie d’un étrange prestige. Un pays où l’on réclame davantage d’État pour tout, sauf lorsqu’il s’agit d’exercer la première de ses missions : protéger les citoyens et garantir la paix civile. Alors oui, il faudrait sans doute répéter que l’on déteste la police. Cela évite d’avoir à se demander pourquoi il faut mobiliser des milliers de fonctionnaires pour empêcher une partie de la population de saccager son propre pays après une victoire sportive. La vérité est plus embarrassante. Une société qui en vient à haïr ceux qui la protègent finit souvent par découvrir, un peu tard, qu’elle avait davantage besoin d’eux qu’elle ne voulait l’admettre. Il existe une autre conséquence, plus profonde encore. Ceux qui cassent, détruisent des vitrines, ceux qui les excusent détruisent la confiance. Ils persuadent peu à peu des millions de citoyens que l’État n’est plus capable d’assurer sa mission la plus élémentaire : garantir l’ordre public. Ils installent l’idée que la loi n’est plus une règle commune mais une suggestion facultative, appliquée ici, contestée là, suspendue ailleurs. Puis chacun s’étonne de la progression de la droite nationale. Pourtant, ses meilleurs recruteurs ne sont pas toujours ceux que l’on croit. Le populisme de droite prospère rarement sur l’ordre. L’extrême droite prospère sur le sentiment de désordre, sur l’impression que la loi recule, que les institutions tremblent et que la société n’ose plus se défendre elle-même. Le vide n’existe pas en politique. Là où l’autorité légitime abdique, d’autres ambitions se présentent toujours pour la remplacer.

Lassitude

C’est peut-être là le véritable sujet de ces nuits de casse que les commentateurs regarderont distraitement avant de passer à autre chose. Une civilisation ne meurt pas seulement lorsqu’elle est attaquée. Elle commence à mourir lorsqu’elle cesse de croire qu’elle mérite d’être défendue. Bernanos écrivait que les civilisations meurent de leur lassitude avant de mourir sous les coups de leurs ennemis. Nous y sommes presque. Non pas dans la guerre civile, comme aiment à l’annoncer les prophètes de malheur, mais dans quelque chose de plus inquiétant encore : la fatigue morale. Cette incapacité grandissante à distinguer le bien du mal, le gardien du vandale, la protection de l’agression.

Une civilisation qui ne se respecte plus finit par considérer l’ordre comme une oppression et le désordre comme un droit. Elle continue alors d’expliquer, de contextualiser, de nuancer. Elle dissèque tout, comprend tout, excuse tout. Elle regarde brûler ses vitrines comme un psychiatre observe un signe de dérangement. Et pendant qu’elle disserte, le réel avance. Toujours. Jusqu’au jour où les citoyens, lassés d’être gouvernés par des commentaires plutôt que par des décisions, cessent à leur tour de nuancer. Ce jour-là, ils ne demanderont plus qu’on leur explique le désordre. Ils demanderont simplement qu’il cesse.