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Barkhane, le temps béni du Mali

Le départ des soldats français déployés au Mali a permis à la Russie de s’implanter au cœur du pouvoir. En soutien à la junte militaire, les mercenaires de Wagner ont instauré un régime de terreur en systématisant massacres, viols et pillages dans certaines régions. Notre envoyé spécial a rencontré des survivants de cette épuration ethnique.


Armée française en Afrique : « On a oublié de nous dire merci » déclare Emmanuel Macron – lors de la Conférence annuelle des ambassadrices et des ambassadeurs à l’Élysée, le 6 janvier 2024

« Il n’y aura bientôt plus de soldats français au Sénégal », déclarait fin novembre le président sénégalais. En deux ans, l’armée française a battu en retraite du Mali, du Burkina Faso et du Niger, cédant à la pression de régimes affidés à la Russie qui ont pris la France comme bouc émissaire de leurs propres difficultés. Elle s’apprête désormais à plier bagage du Tchad, du Sénégal, et ses effectifs diminueront en Côte d’Ivoire et au Gabon. Ce déclin accéléré de la puissance militaire française en Afrique n’est pas le fruit d’une stratégie pensée et planifiée par le président Macron, mais le résultat d’un attentisme qui a fini d’anéantir l’autorité de la France.

Depuis la fin de l’opération Barkhane, près de deux cents civils ont été auditionnés. Tous ont vécu l’arrivée de Wagner au Mali comme un basculement dans l’horreur et regrettent le départ du « protecteur français ». Chômeurs, étudiants, bergers, comptables, gardiens, pompistes, infirmières ou mères au foyer, ils vivaient dans des communes sécurisées par Barkhane au centre et au nord du pays. En plus de permettre aux terroristes islamistes de retrouver leur influence et aux mercenaires russes de s’implanter au Sahel, le départ des Français a également provoqué une hausse massive de l’immigration. La plupart des victimes de Wagner ont émigré dans des pays limitrophes, en Afrique du Nord et en Europe.

Leurs témoignages sont aux antipodes des diatribes des putschistes de Bamako qui, avec une rhétorique volontairement dégagiste et anticolonialiste, ont causé le départ de la France. Ces victimes sont les seules sources vivantes capables de témoigner du régime de terreur instauré par les Russes. À les écouter, on comprend dans quel but la France a été instrumentalisée par le régime de Bamako et comment le Sahel est devenu le nouveau théâtre de la stratégie du chaos pilotée par Moscou aux portes de l’Europe.

La terreur russe au Mali racontée par ses rescapés

« Ça a été si rapide ! Les Wagner sont venus dans mon village accompagnés de militaires maliens. Sans rien chercher à comprendre, ils ont envoyé tous les hommes qu’ils trouvaient loin du village, pour les exécuter. Ensuite, les femmes ont été choisies comme des mangues sur le marché. J’ai été violée par cinq Russes pendant deux heures. » Mariam, 27 ans, Malienne et Touareg.

Les victimes de Wagner sont des survivants. Rencontrer les mercenaires russes a été un choc, puis un cauchemar. Youssouf, 23 ans, ne peut se départir de l’image de ces bergers maures brûlés vifs à dix mètres de sa cachette. Rhissa, 16 ans, a vu des soldats maliens éventrer le cadavre de son frère à la machette et en manger le cœur et le foie devant l’« excitation » et les « rires » des soldats blancs.

L’apparition des mercenaires est synonyme d’épouvante. On les a entendus débarquer sur des hélicoptères, la nuit, ou vus arriver en trombe sur des pick-up percutant enfants, femmes et vieux se trouvant sur leur route. Certains racontent le bruit des balles et les « corps tombant comme des mouches » alors qu’ils faisaient leurs courses au marché. Les rescapés qui ont simplement « croisé » leur chemin en brousse ont été torturés puis laissés pour morts.

Les incursions sanglantes relatées par les victimes de Wagner sont comparables à des razzias. Si la durée des attaques diffère selon les communes, leur structure comporte toujours trois invariants : massacres, viols et pillages. Les actions commises à leur départ s’apparentent à une politique de la terre brûlée : puits et réserves d’eau empoisonnés, récoltes ou maisons incendiées, bétail volé ou abattu, cadavres piégés à l’explosif.

Des Maliens manifestent contre la France et en soutien à la Russie, à l’occasion du 60e anniversaire de l’indépendance du Mali, à Bamako, 22 septembre 2020. Depuis le départ de la France, une grande partie des civils regrette le « protecteur français », perçu avec nostalgie face à la terreur des mercenaires russes de Wagner © AP Photo/Sipa

Purification ethnique et conquête du territoire : l’autre mission de Wagner au Mali

La présence des mercenaires russes au Mali est souvent présentée comme la conséquence d’un pacte avec le régime de Bamako, au terme duquel la junte malienne chercherait à sécuriser son pouvoir en échange de concessions minières et d’un renforcement de la lutte contre les djihadistes. Cette lecture est largement incomplète. Les paramilitaires de Wagner représentent une assurance-vie pour la junte bamakoise et leur accès privilégié aux mines du Mali a été bien renseigné. Cependant une autre mission semble leur avoir été assignée : la conquête des territoires du Centre et du Nord par l’épuration ethnique.

Il suffit de s’attarder sur la géographie de leurs crimes, l’origine de leurs victimes et sur l’histoire du Mali pour comprendre que la barbarie de Wagner n’a rien d’aléatoire. Leurs cibles sont principalement issues du centre et du nord du pays, de contrées éloignées de la capitale, peuplées de Peuls, Songhaï, Bozos, Dogons (au Centre), Maures et Touareg (au nord). À l’inverse, les populations du Sud sont des Bambaras (ethnie de Bamako), Malinkés, Soninkés (sud-ouest) et Sénoufos (sud-est). Depuis son indépendance, la République du Mali n’est indivisible que sur le papier de sa Constitution : au centre du pays les conflits entre Bozos, Dogons et Peuls ont perduré, et les populations arabo-berbères du Nord n’ont cessé d’exprimer leurs différences en s’organisant pour obtenir indépendance ou autonomie.

La junte bamakoise cherche à instaurer un pouvoir favorable aux peuples du Sud et à étendre son hégémonie dans le reste du pays en excitant les tensions interethniques contre les Peuls au Centre, et en purgeant les populations maures et touareg au Nord. Cette politique d’épuration ethnique n’est pas seulement rapportée par les victimes directes de la junte et de leur bras armé russe, qui se disent « ciblées », « pourchassées », « diabolisées ». Elle est aussi attestée par ceux ont échappé à la mort car ils n’étaient ni peuls, ni maures, ni touareg. « Tous mes voisins et mes amis peuls ont été obligés de s’enfuir. Ils savaient qu’ils risquaient leur vie en restant ici. La lutte contre le djihadisme est devenue un règlement de comptes », témoigne Laji, 32 ans, bambara issu d’un village du Centre-Est, où régnait la paix entre les ethnies. Samba, Songhaï issu d’une commune du cercle de Djenné raconte : « Mon ami tamasheq [touareg, ndlr] a été tué chez lui et sa femme a été violée par les Wagner. Il n’a rien fait, son seul tort est d’être né avec la peau blanche. »

Les viols systématiques des femmes peules et touareg rapportés par les rescapés de Wagner relèvent eux aussi de l’épuration ethnique. Nombre de ces viols ont donné naissance à des enfants dont l’existence est un tabou. On les appelle les « bébés Wagner ». Comme leur couleur de peau et leurs traits rappellent l’infamie qui a présidé à leur naissance, ils sont élevés dans le secret.

Si l’hostilité des victimes à l’endroit du régime putschiste est immense, elle est sans commune mesure avec la haine qu’ils nourrissent pour les maîtres d’œuvre de l’épuration. En effet, contrairement à la vision véhiculée par Jeune Afrique ou Le Monde, les Russes ne sont pas des supplétifs de l’armée malienne, c’est l’inverse : sur le terrain, ce sont les paramilitaires russes qui dirigent les opérations. Les FAMa (Forces armées maliennes) ne sont là que pour les seconder, au même titre que les confréries de chasseurs dozos et dogons avec lesquels ils pourchassent les Peuls dans le centre du pays.

S’ils commettent aussi des crimes de guerre, les FAMa sont décrites comme des éléments subalternes, obéissant aux ordres des « Blancs » et relégués aux fonctions de traducteurs ou de guides. Wagner a « droit de vie et de mort » sur les militaires maliens. En cas de désaccord ils sont exécutés par les mercenaires russes, comme à Anéfis, où Ahmad, 22 ans, a assisté à l’exécution de six soldats maliens qui avaient désobéi à leurs « maîtres russes », avant de s’enfuir en Tunisie.

La nostalgie de la France et des années Barkhane

Tous les civils interrogés ont, souvent avec ferveur, affirmé être favorables au retour de l’armée française au Sahel. Combien d’entre eux avaient manifesté sous la bannière « France dégage ! », jeté des pierres sur les convois militaires de l’armée française ou simplement contribué au « sentiment de lassitude » qui a précédé le retrait de Barkhane ? Impossible de le savoir. Depuis le départ de la France, les perceptions ont changé et les soldats français appartiennent à une époque révolue, évoquée avec nostalgie.

« Wagner a détruit neuf ans de paix rétablie par Barkhane. J’ai grandi dans la sécurité. Je bénis ce temps-là aujourd’hui », résume Aicha, tomonaise de 25 ans réfugiée en Mauritanie. L’arrivée des mercenaires a marqué une rupture si violente que toute mention des Français ranime des souvenirs insignifiants, voire pénibles, mais qui, en comparaison des atrocités commises par la suite, ont pris une valeur positive. Même un simple contrôle de routine effectué par une patrouille française devient un souvenir heureux : « Quand ils t’arrêtaient, ils te demandaient les pièces d’identification, passaient tes doigts dans leurs machines et te posaient des questions sur ton voyage. Ils étaient humains et respectueux. Pas des assassins comme Wagner », se remémore Khamis, 32 ans, qui a quitté son village des environs de Gao pour Abidjan.

Dans les esprits, Barkhane est aujourd’hui l’anti-Wagner. Aussi les soldats français sont-ils parfois qualifiés de « saints » ou assimilés à « une armée humanitaire », tandis que les mercenaires russes sont comparés à des « sauvages » ou à des « terroristes pires que Daech ». Les viols, massacres et pillages perpétrés par les Russes ont magnifié les services rendus aux locaux par les Français, dont ce n’était pourtant pas le cœur de mission. Les témoins n’ont pas oublié les « programmes d’aide sociale », les « aides aux micro-entreprises », « l’installation de château d’eau », la « création de barrages », les « dons de médicaments, vêtements, nourriture et fournitures scolaires », la « plantation d’arbres » dans des écoles… jusqu’aux « tournois de football » organisés ponctuellement avec les adolescents.

Si l’idée d’un retour de Barkhane suscite un enthousiasme unanime parmi les rescapés de Wagner, ils n’y croient guère : ils n’attendent plus grand-chose de la France. Les conditions du retrait de Barkhane ont marqué les esprits et l’arrivée de Wagner a profondément modifié la perception de la puissance française. « Les Européens sont lâches et ont peur de la Russie », regrette Abdoul. « Ils ont plié bagage comme s’ils étaient un pays du tiers-monde et non une puissance mondiale », soutient Ramata. Frère et sœur, ils ont quitté Kidal pour l’Algérie dans les six mois qui ont suivi le retrait français.

Le sentiment antifrançais est volatile et ne peut définir une politique africaine

En deux ans, le Sahel est devenu le foyer d’une mutation géopolitique majeure, menaçant directement l’ordre de sécurité européen. Le départ de la France a permis à la Russie, puissance hostile, de s’implanter au cœur d’États fragiles situés dans le grand voisinage de l’Europe : Libye, Mali, Burkina Faso et Niger. La montée du chaos dans ces dominions russes profite au régime de Moscou, garantit le pouvoir de ses alliés africains et menace la stabilité de l’Afrique et de l’Europe.

Les diplomaties française et européenne focalisent leur attention sur la guerre en Ukraine, à l’Est, et se sont détournées de la guerre non conventionnelle menée au Sud par la Russie. Le sentiment antifrançais, dont la presse internationale, les services de propagande de Wagner et les régimes hostiles à la France se sont tant fait les échos, est une donnée changeante, variable, éphémère. Il ne peut représenter la clé de voûte de notre politique africaine.

La fin du Franc CFA

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Jean-Marie Le Pen: celui dont toujours il était interdit de dire du bien…

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La gauche est allée jusqu’à donner l’impression de danser sur un cadavre. Hier soir, des opposants à Jean-Marie Le Pen, qui le considéraient comme le « diable de la République », se sont scandaleusement rassemblés à travers la France pour célébrer son décès.


Jean-Marie Le Pen est mort à 96 ans. Le fondateur et ancien président du Front national ne bénéficiera sans doute pas des quelques heures de décence qui suivent une disparition, même de quelqu’un d’assez largement honni.

En effet, on a vite observé des réactions honteuses de Jean-Luc Mélenchon, de Louis Boyard et de Philippe Poutou, alors que la classe politique dans l’ensemble s’est montrée digne et correcte. Et une manifestation déplorable place de la République pour se réjouir de la mort d’un homme qu’on détestait. Qu’on puisse ainsi célébrer dans l’allégresse ce qui a endeuillé une famille et traiter aussi vulgairement ce qui aurait mérité au moins le silence est la marque, une de plus, du délitement de notre société, de la dégradation de notre civilisation, avec l’effacement de la retenue à l’égard de ceux qui ne sont plus.

J’ai un peu connu Jean-Marie Le Pen quand ministère public dans deux procès de presse (intentés par lui contre le Canard enchaîné et Libération qui lui avaient reproché d’avoir torturé en Algérie), j’avais eu affaire à lui. Il avait créé de manière très artificielle, avant même le début de l’audience contre Libération, un incident odieux destiné à me déstabiliser et qui pour être réglé avait retardé les débats de plusieurs heures. Je ne peux donc pas être suspecté de partialité à son sujet.

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Sur le plan politique, je le percevais comme une personnalité dont on n’avait jamais le droit de dire du bien. À plusieurs reprises, alors qu’il avait raison, je n’ai pas osé l’approuver, comme si je validais l’interdiction dont la transgression aurait été un péché mortel, un opprobre démocratique.

Un homme d’une immense culture, un orateur incomparable dont les imparfaits du subjonctif ont fait partie de la mythologie française. Avec des prestations médiatiques éblouissantes, notamment celle de 1984 à l’Heure de Vérité où on l’a « découvert ».

Le fondateur du Front national en 1972 avait prévu tout ce qui allait suivre pour ce qui se rapporte à l’immigration, à l’islamisme et au sentiment de dépossession qui en résulterait pour beaucoup de Français. Il avait vu et pensé juste avant tout le monde mais il était hors de question de se servir de sa lucidité puisqu’il était le diable.

En 2002, on a compris son désarroi quand il est parvenu à se qualifier pour le second tour. En réalité, n’étant pas prêt pour exercer le pouvoir, il n’aspirait pas à sortir de son rôle d’éveilleur et de trublion talentueux pour des responsabilités dont les qualités qu’elles auraient exigé ne lui correspondaient pas.

Il me semble d’ailleurs que c’est à cause de cette envie profonde de non-pouvoir qu’il s’est autorisé trop souvent des délires historiques, des provocations scandaleuses, qui ont culminé avec « le point de détail », à partir duquel il a perdu beaucoup de son crédit politique. Ils ne sont pas à mon sens survenus par hasard.

D’une part il y avait ce tempérament provocateur, tel un « potache » hors de contrôle, se plaisant à faire des jeux de mots antisémites et à prendre pour un détail ce qui était pourtant central dans l’extermination des juifs. D’autre part ils s’inscrivaient régulièrement dans un parcours qu’il ne désirait pas irréprochable et qui entravait, avec ses excès, les postures de dédiabolisation de sa fille Marine.

Ses extrémités choquantes ont beaucoup nui à sa crédibilité. Il s’en serait dispensé, il aurait été plus convaincant pour ce qu’il avait de prophétique…

On continuera probablement, malgré sa mort, à faire comme si Marine Le Pen ne s’était pas détachée de lui et n’avait pas renié ses élucubrations historiques. Son souvenir demeurera aussi utile pour ses opposants que le repoussoir qu’il était de son vivant.

Mais qu’on ne s’y trompe pas : ce n’est pas avec de la haine et de la moraline qu’on fera baisser le RN mais avec de l’argumentation et de l’impartialité. En effet c’est en lui donnant équitablement ses chances qu’on démontrera ses faiblesses et son inaptitude. Et je termine ce billet en songeant à cette part d’Histoire de France qui est morte avec lui.

Adieu tribun!

Mourir le 7 janvier, jour de la Saint-Charlie, la dernière provocation de Jean-Marie Le Pen


Albert Camus se plaisait à dire « J’ai une patrie : la langue française ». Incontestablement, Jean-Marie Le Pen manifestait aussi, et peut-être avant tout, son amour de la patrie – amour chez lui chevillé au corps – dans le beau souci qu’il avait du respect de la langue, de l’usage du bel et bon français. Qu’on fût d’accord ou non, on l’écoutait. On se laissait emporter par le flux parfaitement maîtrisé de la phrase, ample, cassante ou sèche, selon l’intention, et on partageait comme malgré soi la gourmandise avec laquelle l’orateur lâchait ses mots.

Le timbre était ferme, la diction assurée, la faconde chatoyante et l’ironie jamais bien loin. Des termes toujours choisis avec intelligence, avec précision, bien à leur place dans la mélodie de la phrase. Une syntaxe au cordeau. Un vocabulaire perlé, riche. Une langue en fête, quoi. Et surtout la saine et fraternelle préoccupation de se faire bien comprendre. Cela sans jamais descendre en gamme, sans sacrifier aux facilités du temps, aux viols permanents du langage que s’autorisent à l’envi les bateleurs encartés du moment. Je rêve d’une anthologie des discours, des propos, des répliques de Jean-Marie Le Pen dûment éditée et mise à la disposition des parlementaires, des élus d’aujourd’hui. Pour leur édification. Ils y gagneraient sûrement en qualité du verbe, et nous en agrément d’écoute. On peut rêver.

Il faudrait pour cela que nos actuels parlementaires aient l’humilité de bien vouloir constater la distance qu’il y a entre leurs éructations de cour d’école et les périodes oratoires quasi cicéroniennes de celui qui vient de passer ad patres. De celui qui vient de partir là où, tout antagonisme politicien aboli, il ne peut manquer de retrouver avec jubilation les Jaurès, les Maurras, les De Gaulle qui, comme lui, se faisaient un devoir intellectuel et moral de mêler en une seule et même passion, en une seule et même exigence l’amour de la langue et de la patrie.

Il y aurait bien des traits, des mots, des trouvailles, des saillies jaillis de sa bouche à retranscrire ici. Je me limiterai à cette seule réponse qu’il fit un jour à un journaliste. Réplique de théâtre d’ailleurs, plus que banale réponse : « Fasciste moi? Allons donc, je ne suis pas assez socialiste pour cela ! »

À défaut de s’inspirer de l’art oratoire de Jean-Marie Le Pen, nos élus du moment feraient bien de méditer ces quelques mots lâchés en riant à demi et qui sont pourtant d’une profondeur politique des plus éclairantes.

La rentrée du numéro 10

À la surprise générale, le président du Rassemblement national Jordan Bardella s’est emparé de la 10e place du classement des personnalités préférées des Français. L’homme politique s’impose sur le terrain politique mais n’a pourtant pas mis de l’eau dans son vin.


Au foot, le numéro 10 fait figure de maître du jeu. C’est par lui que tout ou presque passe, lui qui distribue les ballons, et qui fort souvent, d’une action d’éclat et de grande classe, marque le but décisif. On se lève dans les tribunes, on l’acclame. Les gamins se font offrir un maillot à son nom avec un gros 10 au milieu du dos et un plus petit sur la poitrine. C’est sur lui, que les regards et les caméras se braquent le plus volontiers à l’entrée des joueurs sur le terrain, tant il est vrai que nombre de légendes du ballon rond l’ont porté, ce numéro 10. Pelé, Zidane, Platini, Messi… Depuis ces jours derniers et la publication du classement IFOP-JDD des personnalités préférées des Français, nous avons un autre numéro 10. Bien qu’il ait le physique d’un sportif de ce niveau-là, ce n’est pas dans le jeu du ballon rond qu’il s’illustre, mais dans un autre, qui se pratique sur un terrain infiniment plus mouvant et bourbeux, la politique. Ce numéro 10 nouveau n’est autre, vous l’aurez compris, que Jordan Bardella. C’est en effet à ce rang estimable qu’il se hausse dans le palmarès 2024 de l’affection populaire que le JDD publie chaque nouvelle année depuis 1988. Une progression de quelque trente places. Belle ascension. Et qui vient couronner une saison à succès. Son livre Ce que je cherche fait un tabac. Un vrai best-seller, malgré les critiques nez pincés de la bonne presse et les dénigrements fielleux de l’engeance Apathie. L’intéressé s’est dit ravi de son numéro 10. À vingt-neuf ans et après seulement une petite dizaine d’années dans la carrière, on le serait à moins. « Ce succès, j’en suis convaincu, a-t-il déclaré, est le fruit d’une affection réciproque entre nous et les Français qui trouvent dans notre projet les réponses à leurs attentes. » Ce « nous » fleure bon la modestie. Il est également justifié par les faits, puisque la capitaine de son équipe, Marine Le Pen, le suit immédiatement dans le classement. Elle enfile cette année le dossard 11. Une progression fulgurante de cinquante places. Du rarement vu. Probablement, l’acharnement considéré injuste d’un arbitrage la menaçant d’une suspension de tout match pour cinq ans aura-t-il eu une certaine influence en sa faveur. Le peuple n’est pas dupe. De loin en loin, il s’entend à le faire savoir.

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Mais il est clair aussi que ces performances – le mot n’est pas trop fort – doivent aussi beaucoup aux déclarations politiques du tandem, notamment celles, parmi les plus récentes, du jeune numéro 10, insistant fortement sur ses préconisations en matière de politique de sécurité. Que ce soit lors de ses vœux ou au cours d’une longue interview sur BFM TV mi-décembre, il a particulièrement pris soin de rappeler la fermeté des engagements pris par son parti sur ce plan : expulsion des délinquants étrangers, rétablissement des peines plancher, démantèlement des réseaux criminels partout où ils prospèrent désormais, suspension des allocations familiales aux parents des mineurs délinquants… Ce faisant, il ne se trompe pas. Ce sont bien là les attentes des Français. Cela dit, il est encore à l’unisson de ce que les citoyens de ce pays ressentent lorsqu’il confesse que la distribution – injustifiée- de subventions à des pays étrangers, lui « fait mal » et quand il affirme que, avec le Mercosur, la France se trouve « violée de sa souveraineté ».

Ce numéro 10 du palmarès 2024 n’est pas à ce jour, certes, le maître du jeu. Son parti, si. On le constatera probablement à l’Assemblée dans les jours qui viennent. Une chose paraît acquise : pour cette partie-là, la balle n’est plus vraiment au centre.

Ce que je cherche

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Jean-Marie Le Pen: « J’ai marché droit »

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En 2019, à l’occasion de la sortie du second tome de ses mémoires, Jean-Marie Le Pen avait accepté l’invitation du défunt site Web ReacNRoll et répondu pendant une heure aux questions d’Elisabeth Lévy et Daoud Boughezala, de Causeur. Remontant le temps jusqu’à la création du FN en 1972 puis revenant sur les temps forts de sa vie politique depuis lors, il a livré là l’un de ses tout derniers grands interviews filmés.


Causeur vous propose de voir ou revoir en intégralité cet entretien.

Quelque chose de pourri

Au royaume du Danemark, où le drame de Charlie Hebdo trouve son origine, il ne fait pas bon bafouer les interdits islamiques sur la représentation de Mahomet et la sanctuarisation du Coran. La liberté d’expression y est devenue un enjeu politique et sécuritaire. Portrait d’un pays où la terreur a remporté la partie.


En 2005, l’écrivain danois Kåre Bluitgen, auteur d’une biographie intitulée Koranen og profeten Muhammeds liv (« Le Coran et la vie du prophète Mahomet »), sollicite trois artistes pour illustrer son ouvrage. Sans succès. L’affaire est relatée par le journaliste Troels Pedersen qui révèle que, si plusieurs artistes refusent de dessiner Mahomet, c’est parce qu’ils craignent pour leur sécurité. Suite à cet article, le 30 septembre 2005, le quotidien danois Jyllands-Posten publie 12 caricatures de Mahomet réalisées par divers dessinateurs. Le journal a aussi essuyé plusieurs refus de dessinateurs craignant pour leur vie. Ils ont raison. À partir de ce moment, la liberté d’expression devient un enjeu culturel, politique et sécuritaire.

La publication provoque la réaction violente qu’on sait : plusieurs artistes reçoivent des menaces, des émeutes éclatent dans plusieurs pays arabes et musulmans, des attaques ciblent les ambassades danoises, on boycotte des produits danois. Plusieurs gouvernements arabes se fendent aussi de protestations diplomatiques.

Les caricatures de Mahomet publiées pour la première fois dans le quotidien danois Jyllands-Posten en septembre 2005. DR.

Au Danemark, la publication suscite de violentes critiques et un débat public intense. Pour certains, il faut défendre à tout prix le droit de dessiner et de publier ces caricatures, car il en va de la liberté d’expression. D’autres jugent cette publication irresponsable en raison de ses lourdes répercussions économiques et diplomatiques. Enfin, il y a ceux, musulmans mais pas seulement, qui dénoncent la publication comme moralement répréhensible, estimant qu’elle offense inutilement les musulmans vivant pacifiquement dans le pays.

Nouveau défi

L’une des caricatures devient rapidement emblématique. Réalisée par Kurt Westergaard, elle représente Mahomet avec une bombe dans son turban, allusion à une pièce de théâtre du début du xixe siècle. Elle vaut à Westergaard de nombreuses menaces et tentatives d’assassinat. En 2008, il est visé par un attentat, ce qui conduit une grande partie de la presse danoise à republier son dessin en signe de solidarité. Le 1er janvier 2010, sa fille et lui eurent la vie sauve grâce à l’intervention rapide de la police danoise. Mais cet épisode marque le début d’une vie sous haute surveillance pour l’artiste, contraint de vivre sous protection policière permanente jusqu’à sa mort en 2021, à l’âge de 86 ans.

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Au Danemark, la liberté d’expression est inscrite dans l’article 77 de la Constitution de 1953, qui interdit toute forme de censure préalable. Cette liberté fondamentale, renforcée par l’article 10 de la Convention européenne des droits de l’homme, est encadrée par plusieurs restrictions légales. Curieusement, jusqu’en 2017, cette conception libérale coexiste avec une loi pénale interdisant le blasphème. Au moment de la crise des caricatures, le procureur étudie la question et conclut que la loi sur le blasphème n’est pas applicable dans ce cas. Autrement dit, la publication de caricatures, y compris celles de Mahomet, n’est pas blasphématoire. Il considère que l’article 266b du Code pénal, qui permet de sanctionner les propos et actes visant à menacer ou insulter un groupe ethnique en raison de l’origine ou de la religion, n’est pas non plus applicable, les caricatures controversées ne constituant pas une insulte à l’encontre des musulmans ni de leur religion. De même, la section 110 du Code pénal, qui punit les insultes publiques visant une nation étrangère, son drapeau ou ses symboles, est considérée comme non pertinente dans cette affaire. Le gouvernement danois, fidèle à cette interprétation, résistera systématiquement aux pressions internationales, notamment celles de pays musulmans, réclamant des interdictions ou des sanctions contre les auteurs.

Ces dernières années, un nouveau défi est apparu : des provocations délibérées à caractère antimusulman. Le pionnier dans ce domaine est l’artiste suédois Lars Vilks. En 2007, il représente Mahomet en chien, animal considéré comme impur dans la tradition musulmane. Ce dessin lui vaut de nombreuses menaces de mort et la protection policière qui s’ensuit. Or, contrairement à Kurt Westergaard, Lars Vilks n’est pas très bien vu au Danemark, où on le soupçonne de rechercher uniquement la provocation et de chercher à blesser les musulmans plutôt qu’à défendre la liberté d’expression.

Le 14 février 2015, un mois après l’attentat de Charlie Hebdo, un groupe proche de Vilks organise à Copenhague un débat intitulé « L’art, le blasphème et la liberté d’expression ». Cet événement, de nouveau dénoncé par certains comme une provocation inutile, rassemble un public restreint. Parmi les participants figure l’ambassadeur de France François Zimeray, actuel avocat de Boualem Sansal, qui considère au contraire qu’il faut soutenir cette initiative au nom de la liberté d’expression. La soirée tourne au tragique lorsqu’un terroriste, armé d’un fusil automatique, attaque l’assemblée, faisant un mort et plusieurs blessés. L’assaillant, un homme d’origine palestinienne né au Danemark, poursuit son parcours meurtrier en visant la synagogue de Copenhague, où il abat un garde chargé de la sécurité. Traqué par les forces de l’ordre, il est abattu la police.

Deux ans plus tard, en 2017, le Parlement danois abroge l’interdiction du blasphème inscrite dans le Code pénal. L’abrogation, portée par le parti d’extrême gauche Enhedslisten, est soutenue par l’ensemble des forces politiques, à l’exception des sociaux-démocrates. Le service de renseignement danois (PET) alerte sur les risques que cette décision pourrait engendrer pour la sécurité publique. Ces craintes se confirment lorsqu’un émule de Vilks passe à l’acte.

L’affaire Rasmus Paludan

Rasmus Paludan a été un juriste brillant et un avocat prometteur. Après un début de carrière réussi, ses opinions, qualifiées d’extrême droite, l’ont conduit à fonder un parti politique qui, en 2019, a frôlé le seuil nécessaire pour obtenir des sièges au Parlement. Paludan a progressivement déployé une stratégie de provocations ciblées et d’insultes contre les musulmans. Ce qui lui a déjà valu deux condamnations pour propos racistes. Il est déjà célèbre pour ses manifestations dans des quartiers majoritairement peuplés de musulmans, où il brûle publiquement le Coran.

La situation prend une tournure inquiétante lorsque Rasmus Paludan brûle un Coran devant l’ambassade de Turquie à Stockholm, suscitant l’ire d’Ankara. En représailles, la Turquie bloque les négociations sur l’adhésion de la Suède à l’OTAN. Cette escalade place les autorités danoises dans une situation pour le moins inconfortable : elles doivent tenter de mettre fin aux provocations de Paludan, tout en respectant les principes fondamentaux de liberté d’expression et de manifestation, tâche rendue plus complexe par l’abrogation du délit de blasphème. Le débat public, intense et passionné, révèle une majorité nette : selon les sondages, 50 à 59 % des personnes interrogées sont favorable à l’interdiction des actes provocateurs visant des textes religieux sacrés, tandis que seuls 22 à 35 % défendent le droit au blasphème.

Confronté à cette pression sociale, le gouvernement décide de faire passer une nouvelle législation qui sera intégrée à la section §110e du Code pénal pour en souligner l’importance. D’après ce texte, toute personne qui, « publiquement ou avec l’intention de diffuser dans un cercle plus large, traite de manière indue un texte ayant une importance significative pour une communauté religieuse reconnue [185 communautés religieuses sont reconnues au Danemark, ndlr], ou un objet considéré comme tel », s’expose à des poursuites judiciaires. Après un âpre débat au Parlement, la loi est adoptée fin 2023.

Reste à savoir ce qui constitue un « traitement indu » d’un texte ou d’un objet sacré. On entre évidemment là dans le domaine de l’interprétation. Pour clarifier cette notion, des exemples ont été intégrés à l’exposé des motifs et dans les réponses écrites du ministre aux questions parlementaires. Mais il revient aux tribunaux de trancher au cas par cas et de fixer les limites exactes de cette interdiction. Depuis l’entrée en vigueur de la nouvelle loi, elle a donné lieu à six inculpations.

Parallèlement, à partir de décembre 2020, l’assassinat de Samuel Paty et les menaces reçues par un professeur danois qui a montré à ses élèves des caricatures de Mahomet poussent des partis d’opposition de droite et de gauche à réclamer un débat au Parlement sur des mesures améliorant la sécurité des enseignants. Les députés proposent même de rendre obligatoire la présentation des caricatures de Mahomet en cours, afin de sensibiliser les élèves à la liberté d’expression. Cependant, en mai 2023, le gouvernement rejette cette proposition, estimant que sa mise en œuvre mettrait les enseignants en danger.

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Récemment, la question de la liberté d’expression et de ses limites a donné lieu à un autre procès. Au lendemain du 7-Octobre, la Première ministre sociale-démocrate Mette Frederiksen présente ses condoléances à l’ambassadeur d’Israël au Danemark. Cependant, lorsqu’un journaliste lui demande si elle souhaite également exprimer sa solidarité avec les souffrances du peuple palestinien, sa réponse maladroite déclenche des manifestations de musulmans et de jeunes Danois propalestiniens. Elles s’accompagnent de pancartes et de propos en ligne qui peuvent relever de l’apologie du terrorisme, sanctionnée par l’article 136-2 du Code pénal (qui interdit d’« approuver publiquement et expressément » un acte de terrorisme).

Parmi les dossiers examinés par la justice dans le but d’éventuelles poursuites publiques, un cas a particulièrement attiré l’attention. Sous un message Facebook intitulé « 7 000 enfants morts à Gaza. L’avons-nous négligé trop longtemps ? », une femme de 28 ans a publié le commentaire suivant : « Pendant 73 ans, il y a eu la guerre, mais ce n’est que MAINTENANT que le Hamas a vraiment riposté. À juste titre ! Tout autre peuple aurait fait la même chose. » Par la suite, elle a pris ses distances avec ces propos, qualifiant l’attaque du Hamas d’« abominable ». Lors de son procès, le tribunal a estimé qu’elle n’avait pas l’intention d’« approuver expressément » les actions du Hamas, et elle a été acquittée. Le parquet a fait appel de cette décision, soulignant la nécessité de clarifier la limite entre l’expression légitime d’une opinion politique et l’approbation d’un acte de terrorisme.

En juin 2024, l’Institut des droits de l’homme a publié un sondage mené auprès de 4 000 Danois, révélant qu’au cours de l’année écoulée, 10 % des personnes interrogées se sont abstenues de participer à des manifestations publiques, et 33 % ont évité d’exprimer leurs opinions sur les réseaux sociaux, par crainte de représailles. Ces comportements d’autocensure concernent principalement des sujets sensibles comme la religion, l’immigration, les étrangers, ou encore l’égalité et la discrimination. C’est que la liberté d’expression n’est pas seulement une affaire de loi, mais aussi de peur. Et sur ce plan, les islamistes ont gagné.


Un remède pire que le mal
Quand, le 25 août 2023, le gouvernement danois dépose un projet de loi « anti-autodafés », qui punit jusqu’à deux ans de prison le « traitement inapproprié d’objets ayant une signification religieuse importante pour une communauté religieuse », la consternation est grande parmi ceux qui, dans le pays, n’ont pas oublié Charlie. La coalition au pouvoir, composée de sociaux-démocrates, de libéraux et de centristes, a beau souligner que le texte va permettre d’empêcher les ultras-nationalistes du mouvement Danske Patrioter de brûler des Corans dans leurs manifestations, et elle a beau assurer que la Constitution continuera de protéger le droit de critiquer les cultes « par écrit et par oral », l’intériorisation d’un interdit religieux dans le droit commun n’en est pas moins patent. Dans une tribune publiée le 14 septembre par le journal danois Berlingske Tidende, 77 intellectuels du monde entier, parmi lesquels Pascal Bruckner, Caroline Fourest et Art Spiegelman, fustigent cette « catastrophe pour la liberté d’expression » et s’inquiètent du « manque de solidarité avec d’autres pays démocratiques » – allusion à la Suède voisine qui a déploré quelques semaines auparavant l’incendie de son ambassade à Bagdad suite à un autodafé de Coran organisé par des athées irakiens à Stockholm. Las, le Parlement danois vote la loi le 7 décembre. Comment dit-on « déception » dans la langue de Karen Blixen ? • JBR

Vous n’aurez pas leurs peines

Les tribunaux sont-ils à la hauteur de la menace islamiste ? La justice antiterroriste sans aucun doute. On n’en dira pas autant de la justice du quotidien, souvent complaisante avec l’islamo-djihadisme.


Depuis le début du procès Pelicot en septembre dernier, pas un jour ne passe sans qu’un juge ou un avocat prenne la parole dans les médias pour appeler l’institution judiciaire à se remettre en cause. À relever le défi de la criminalité sexuelle. À apprendre à identifier et punir les « prédateurs » qui se servent d’outils encore mal connus des enquêteurs, comme la soumission chimique ou les forums sur le Web. On ne peut que s’en féliciter.

Mais une telle prise de conscience a-t-elle eu lieu ces deux dernières années face à l’islamisme et à ses nouvelles méthodes de conquête ? Certes un Parquet national antiterroriste a été créé en 2019. Certes, Salah Abdeslam a été condamné à la perpétuité en 2022. Certes la cour d’assises spéciale de Paris vient, contre l’avis du parquet, de déclarer coupables d’association de malfaiteurs terroriste les deux principaux auteurs de la campagne de haine contre Samuel Paty. Mais quid des intimidations plus diffuses ? De l’entrisme à l’école ? De l’antisémitisme qui prend prétexte de la fraternité avec les musulmans de Gaza ?

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Au sein de la magistrature, l’idée d’un « accommodement raisonnable » avec le deuxième culte de France est assez partagée. Quand le 29 janvier 2020, la garde des Sceaux Nicole Belloubet, pourtant agrégée de droit et ancienne membre du Conseil constitutionnel, déclare sur Europe 1 au sujet de l’affaire Mila que « l’insulte à la religion, c’est évidemment une atteinte à la liberté de conscience, c’est grave », elle ne fait hélas qu’exprimer une doxa très courante dans ses rangs. Face au tollé médiatique et politique suscité, surtout à droite, par son insanité, elle rétropédalera quelques jours plus tard en publiant dans Le Monde une tribune titrée : « Le crime de lèse-Dieu n’existe pas » – mieux vaut tarte que jamais.

Cette mansuétude inquiétante, on la trouve ainsi dans certaines décisions de justice récentes. Ainsi le 19 novembre, l’homme qui avait appelé sur X à « brûler vif » le proviseur du lycée parisien Maurice-Ravel, après une altercation avec une élève refusant de retirer son voile islamique, a seulement été condamné à 600 euros d’amende et à un stage de citoyenneté de cinq jours (sans mention sur son casier judiciaire, car il ne faudrait pas pénaliser son intégration professionnelle).

Le 11 décembre, la lycéenne de 18 ans, poursuivie pour avoir giflé une professeur qui lui avait demandé de retirer son voile dans l’enceinte du lycée Sévigné de Tourcoing, a seulement été condamnée à quatre mois de prison avec sursis.

Le 19 décembre, Elias d’Imzalène, le créateur du site Islam&info, a seulement été condamné à cinq mois de prison avec sursis pour avoir, en septembre, appelé à l’intifada en France, c’est-à-dire à une offensive terroriste contre les juifs au nom d’Allah. Après l’annonce du verdict, son avocat, tout en plastronnant, a taxé la décision de « minable ». Le pire, c’est qu’il a raison.

Un réveillon milanais agité

Les agressions sexuelles commises par des immigrés, et les silences gênés chez les féministes, rappellent des conseils passés farfelus comme « restez à un bras d’écart » ou « élargissons les trottoirs ». Mais désormais, sur ces affaires, le magnat Musk veille…


Les faits sont passés quasiment inaperçus dans la presse française : de jeunes Liégeoises ont été victimes d’agressions sexuelles, sur la piazza del Duomo de Milan, lors du réveillon du Nouvel An. Principalement visées, trois filles ont eu à subir des attouchements, dont quelques mains baladeuses introduites jusqu’à l’intérieur de leurs vêtements. Une des victimes, dont les propos ont été rapportés par 7sur7, précise : « Il y avait beaucoup de migrants ou jeunes d’origine étrangère avec le drapeau de leur pays (…) et très peu d’Italiens ». Cerise sur l’indigeste gâteau : les agresseurs n’ont pas manqué de crier « vaffanculo Italia »en plus de quelques « amabilités » envers la police.

La scène ne manque pas de rappeler la cauchemardesque Saint-Sylvestre vécue par de jeunes Allemandes en 2015 à Cologne : une vague d’agressions sexuelles avait alors été commise par des réfugiés. Au total, plus de mille plaintes avaient été déposées suite à ce viol collectif et organisé. D’autres villes furent alors touchées par le phénomène dans pas moins de douze Länder allemands. C’était seulement quelques mois après qu’Angela Merkel, alors chancelière, eut prononcé son désormais célèbre autant que mortifère : « Wir schaffen das! » (traduisez : « Nous y arriverons ! »). Avec sa formule péremptoire, la Dame de fer allemande n’avait pas fait avancer la cause des femmes.

À lire aussi, du même auteur: Le métro bruxellois, symbole du déclin de la capitale belge

Dans les deux cas, comme dans beaucoup d’autres, le silence des féministes ayant pignon sur rue – à l’exception notable du Collectif de droite Némésis – fut et reste assourdissant, comme si elles se forçaient à ne pas comprendre une réalité qui met à mal leur intersectionnalité aveuglante et leur antiracisme moralisateur. Selon leur grille de lecture, l’étranger, contrairement à l’homme blanc, ne peut en aucun cas être un agresseur ou un violeur car lui aussi est, à leurs yeux, une victime – rappelons-leur que nos sociétés sont parmi les plus accueillantes du monde. Et puis, il ne faudrait, selon elles, surtout pas « faire le jeu de ». Tel un symbole, quelques jours après le viol de Cologne, le maire de la ville rhénane, Henriette Reker, avait conseillé aux femmes de garder avec les hommes une distance « d’une longueur de bras ». La sortie préfigurait celle de Caroline de Haas qui proposerait, quelques mois plus tard, d’« élargir les trottoirs » pour lutter contre le harcèlement.

Une autre affaire refait surface aujourd’hui, à la faveur d’un tweet d’Elon Musk. Entre les années 1980 et 2010, des milliers de jeunes filles, souvent mineures et issues de milieux défavorisés, ont été agressées sexuellement par des gangs composés d’Indo-pakistanais au Royaume-Uni. La révélation des faits sordides, mêlant viols, torture et prostitution forcée, aurait dû susciter une vague d’indignation allant au-delà des frontières britanniques. Mais les médias et faiseurs d’opinion européens se sont tus dans toutes les langues : il ne fallait surtout pas mettre à mal le récit diversitaire.

Évidemment, il est toujours utile de rappeler que tous les étrangers ne sont pas des violeurs (loin de là, évidemment) et que tous les violeurs ne sont pas étrangers. Cela ne doit pas nous empêcher de regarder en face la réalité et de nous poser les bonnes questions : combien d’autres affaires de ce type sont-elles mises sous le boisseau ? Combien d’autres victimes subissent-elles encore des viols dans l’indifférence la plus totale ? Et surtout : combien de temps allons-nous accepter cela sans réagir ?  

« Apartheid genré » et gentils djihadistes

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La notion d’apartheid de genre, largement relayée par les médias et les grandes instances internationales, tend malheureusement à occulter la dimension religieuse, pourtant fréquemment au cœur de cette problématique.


Les alertes se succèdent et les défenseurs des droits de la femme en sont secoués. Enfin… pas tous.
Abou Mohammed al-Joulani, ancien d’al-Qaida en Irak, fondateur du Front al-Nostra, puis de Hayat Tahrir al-Cham, a connu des heures de célébrité en prenant le contrôle de la Syrie après le renversement de Bachar al-Assad… Il s’est alors rendu célèbre sous ce nom – al-Joulani – en devenant ce que certains chroniqueurs de chez nous appelèrent alors un « islamiste modéré ». C’était l’avènement d’une nouvelle espèce de résistant : « le jihadiste gentil ». Monsieur al-Joulani a changé de nom en devenant ministre des Affaires étrangères de son pays.
Il s’appelle désormais Ahmad al-Chareh. Ce changement de nom s’est popularisé ce 3 janvier 2025, lors d’une rencontre à Damas des ministres des Affaires étrangères. S’il a bien serré la main du ministre français Jean-Noël Barrot, il a refusé de serrer la main de Madame Annalena Baerbock, son homologue ministre allemande des Affaires étrangères. Son homologue… enfin, pas tout à fait car Annalena Baerbock est une femme et on ne va quand même pas demander à un ex-jihadiste, même « modéré », de s’asseoir sur les versets 187, 223, 228 de la sourate II, ou sur la sourate IV, Les femmes. Ils sont trop connus des croyants. Rappelons le verset 38 pour ceux qui n’auraient pas leur Coran sur la table de chevet : « Les hommes sont supérieurs aux femmes à cause des qualités par lesquelles Dieu a élevé ceux-là au-dessus de celles-ci… » (IV, 38)

Moment de flottement à Damas

La séquence de ce refus de serrage de main est devenue virale et a été qualifiée par la presse de « moment de flottement ». Comprendre : « ce n’est pas grave ». On apprend aussi que les ministres avaient au préalable « validé le protocole » de la rencontre. Comprendre encore : on ne va pas demander à un jihadiste gentil de serrer la main d’une femme, fut-elle ministre.
« La diplomatie française et européenne est vraiment courageuse » pense Boualem Sansal dans sa cellule…
J’ai évoqué plus haut le texte sacré, le Coran. Oui, parce que je pense que tant que notre culture laïque, rationaliste, républicaine, nous tiendra éloignée du « fait religieux » nous stagnerons dans une ignorance de la « culture des autres ». Les laïques que nous sommes, tout en défendant bec et ongle cette laïcité, doivent bien comprendre que si nous avons rompu avec le religieux, d’autres de par le monde n’ont pas suivi ce chemin.
Qui, mieux que Régis Debray ce marxiste décillé, a expliqué cette évacuation du religieux par nos sociétés occidentales : « Parce qu’on se refuse à dire que Malraux avait raison et que Marx a eu tort de voir dans le religieux […] une vieillerie en voie d’extinction, dont le genre humain sera débarrassé… ». Après avoir évoqué la nullité en matière de religion des chefs d’État comme Georges Bush ou François Mitterrand, cet auteur ajoute « L’absence d’un cours d’histoire des religions à l’École nationale d’administration en dit long sur cette impéritie… ».[1]

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Cette impéritie que Debray soulignait dans un chapitre de son livre sous-titré « Du sacré en général – De la France en particulier », je la vois culminer le 17 juin 2024 dans cette déclaration d’Amnesty International :« Nous demandons la reconnaissance de l’apartheid fondé sur le genre en vertu du droit international pour combler une lacune majeure de notre cadre réglementaire mondial ». On tremble à la lecture de ce qui suit  :« Le projet de convention sur les crimes contre l’humanité, une initiative majeure actuellement débattue à l’ONU, représente une occasion importante de dynamiser la lutte en faveur de la justice de genre. Les États membres de l’ONU doivent la saisir et intégrer l’apartheid fondé sur le genre dans le droit international, tout en recherchant d’autres possibilités, notamment auprès du Conseil des droits de l’homme, de consolider le concept.[2] » L’ignorance et l’impéritie évoquées plus haut culminent dans ces propos d’Amnesty International. Imagine-t-on l’ONU et Amnesty engager une conflagration mondiale avec le monde islamique, une lutte pour « la justice de genre » ? Faut-il comprendre que l’ONG rêve de réviser la parole de Dieu révélée dans le Coran ? de retoquer la charia ? de censurer les hadiths du prophète ? À l’idée que le Conseil des droits de l’homme de l’ONU et Amnesty partent en croisade contre le livre sacré et son contenu relatif à l’égalité homme-femme, j’imagine les gardiens de la révolution à Téhéran, les Talibans à Kaboul en train de se tordre de rire !  

Petits chose du concept

Il est stupéfiant qu’à Amnesty International que l’on imagine sur tous les théâtres de conflits qui ébranlent la planète, il ne se soit trouvé personne pour avoir un jour eu l’idée de se renseigner sur le statut de la femme en islam en ouvrant le Livre ! Il y a près de vingt ans, Jean-Claude Michéa publiait son livre L’enseignement de l’ignorance et ses conditions modernes.[3] Nous y sommes.
L’Europe, la France, sont pourtant riches d’une pépinière d’orientalistes, d’islamologues qui, d’Albert Kasimirski à Jacque Berque, d’André Chouraqui à Régis Blachère, ont mis à notre disposition de nombreuses traductions du Coran dont certaines disponibles en librairie a moins de 10 euros ! Comment expliquer qu’il ne se trouve pas un responsable d’Amnesty International pour demander à un stagiaire, après lui avoir glissé un billet de 10 euros, d’aller a la FNAC acheter un exemplaire et de faire une simple synthèse de « ce que dit le livre sur le statut de la femme » ? Ils y apprendraient, outre que le voile n’est pas un couvre-chef comme la coiffe bretonne ou le béret basque, que « l’apartheid de genre » est inscrit dans la lettre du livre sacré. Mais on ne peut pas demander aux féministes affligées par le sort de leurs sœurs afghanes ou Iraniennes de daigner lire un livre disponible depuis quatorze siècles.
En popularisant le concept d’« apartheid de genre », Agnès Callamard, la secrétaire générale de l’ONG Amnesty International, enrichit d’un néologisme ce que Romain Gary nommait la « littérature fumigène », le « langage suave » évoqué aussi par Philippe Muray. S’il ne s’agissait ici que de railler ces Petits chose du concept dont parlait Murray, on ne ferait qu’ajouter à la longue liste du politiquement correct qui régit la révision du langage. Les infirmes de mon enfance sont devenus des « personnes à mobilité réduite », il n’y a plus d’aveugles mais des « mal voyants », plus de sourds mais des « mal entendant » et plus de cancres mais des « mal apprenant ». Le ministère de l’Éducation a remplacé récemment le vocable si stigmatisant de « groupes de niveau », par « groupe de besoin », tellement plus suave…
On imagine qu’à Téhéran, à Kaboul, à Damas chez les « islamistes modérés », cette bombe atomique qu’est l’invention de « l’apartheid de genre » doit provoquer la terreur.  

D'un siècle l'autre

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L'Enseignement de l'ignorance et ses conditions modernes

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[1] Régis Debray, D’un siècle l’autre, Gallimard, 2020, p 267

[2] La déclaration de la Secrétaire d’Amnesty se poursuit ainsi : « L’apartheid fondé sur le genre doit être reconnu comme un crime de droit international, en vue de renforcer les initiatives visant à lutter contre les régimes institutionnalisés d’oppression et de domination systématiques imposés pour des motifs liés au genre, a déclaré Amnesty »

[3] Jean-Claude Michéa, L’enseignement de l’ignorance, Ed.Climats, 2006.

Philippe Val: « Avec l’islam politique, la peur est partout »

Dix ans après avoir perdu certains de ses amis les plus chers dans l’attaque de Charlie Hebdo, l’ancien directeur du journal ne cède ni à l’apitoiement ni à la résignation. Alors que les injonctions à la censure ne viennent plus seulement des djihadistes, mais d’un certain monde intellectuel et d’une gauche inféodée aux Insoumis, l’esprit de soumission doit être plus que jamais combattu.


Causeur. C’était hier et il y a une éternité. Qu’est-ce que ce 7 janvier 2015 a changé en vous ?

Philippe Val. Pour moi il y a un monde avant et un monde après. Quand des amis de plusieurs décennies disparaissent d’un coup, assassinés par des islamistes, vous êtes d’abord choqué, désespéré. Il faut ensuite un certain temps pour que cette réalité vous pénètre dans toute son intensité. Dix ans après, je rêve toujours de Cabu et de Wolinski, je me demande ce qu’ils ont ressenti au moment où leurs tueurs sont arrivés avec leurs cagoules et leurs flingues. J’essaye de me mettre dans leur tête, dans leur système nerveux. Je me dis : pourvu qu’ils n’aient pas souffert ! Et je ne sais pas…

Vous n’étiez plus patron de Charlie Hebdo en 2015, mais Cabu et d’autres étaient restés vos intimes.

Je connaissais Cabu depuis les années 1970. C’était la famille. Mieux que la famille même, puisque c’est quelqu’un avec qui j’avais choisi de vivre. On s’est apporté tellement de choses ! Si je n’avais pas rencontré Cabu, je n’aurais pas fait de journalisme, tout simplement. Mais je ne veux pas pleurnicher, car si lui et les autres sont morts, je suis vivant, je continue à voir des amis, à m’amuser, à aimer, à jouir du temps qu’il fait et à voir mon fils grandir. Ne pas trahir Charlie, c’est aussi aimer la vie autant qu’il est possible, et ne pas se poser en victime.

Vous êtes l’un des plus anciens journalistes français à vivre sous protection policière…

Oui, depuis 2006. Mais les premières menaces de mort sont arrivées dès la fin des années 1980, avec l’affaire du voile. À l’époque, dans ma chronique sur France Inter, j’avais soutenu le proviseur de Creil qui refusait le port de signes religieux dans son établissement. Quelques années plus tôt, j’avais pu écrire en toute quiétude des sketches pour Thierry Le Luron avec des choses épouvantables sur l’ayatollah Khomeini, n’imaginant pas un instant que la censure changerait un jour de camp et que l’humour deviendrait la cible du terrorisme.

Aujourd’hui, avez-vous peur pour votre vie ?

Pas tout le temps. J’ai connu une période très noire quand mon fils était petit. Chaque nuit à la maison, le moindre bruit prenait une signification terrifiante. Cela dit, j’ai confiance en mes officiers de sécurité qui sont extrêmement compétents. La preuve, en 2017, dans une librairie à Strasbourg, quand un homme s’est précipité vers moi en hurlant, une jeune policière affectée à ma sécurité m’a sauvé la vie en immobilisant immédiatement l’agresseur, qui devait peser deux fois plus lourd qu’elle, mais elle était tellement entraînée ! Je vivais alors sous surveillance renforcée, car le groupe terroriste qui avait revendiqué l’attentat de Charlie avait émis de nouvelles menaces. Lors de mes déplacements, il fallait trois véhicules. On m’a dit que c’était le même dispositif que celui des ambassadeurs américain et israélien. Ce n’est pas une vie normale. À la campagne, pas question d’aller à la boulangerie. Je ne vais pas débarquer sur la place du village avec trois voitures…

Diriez-vous que la pression est un peu retombée ?

Je dirais l’inverse. Les choses se sont aggravées. Les injonctions à la censure ne viennent plus seulement des djihadistes, mais d’un certain monde intellectuel, en particulier universitaire, ainsi que des journaux, disons dominants, Le Monde et tous ceux qui suivent sa ligne éditoriale. Résultat, alors que les attentats continuent, une grande partie du personnel politique français dénonce la prétendue stigmatisation des musulmans qui se cacherait derrière la critique de l’islam.

Ce pseudo-antiracisme est-il si nouveau ?

J’ai connu une époque moins idiote. En 2005, quand survient l’affaire des caricatures de Mahomet au Danemark, à Charlie Hebdo, on suit cela de très près. Et puis l’histoire enfle, notamment à cause des manifestations et des mesures de boycott des entreprises danoises dans le monde arabe et musulman. D’autres médias français s’emparent du sujet, à commencer par France Soir, à l’époque un vrai journal, qui publie les caricatures, tout simplement pour montrer à ses lecteurs l’objet du scandale. Le propriétaire du titre, un Libano-Égyptien, vire sur-le-champ l’auteur du papier. C’est ce qui conduit Charlie à publier les caricatures à son tour. Le jour où nous prenons cette décision, Cabu et moi participons à la réunion d’un cercle de réflexion parisien, avec des patrons de presse, des conseillers d’État et des intellectuels. Tous nous félicitent. Même chose quand je propose aux confrères de se joindre à nous : presque tous disent banco.

Sauf qu’ils se rétractent…

Non seulement ceux qui m’avaient dit oui ne publient pas, mais en plus ils me traitent de raciste ! Si toute la presse avait publié les caricatures, l’affaire aurait été terminée. Mais voilà, le peloton est resté groupé, et Charlie Hebdo est parti devant en danseuse, avec une cible dans le dos. Seul Denis Jeambar, le patron de L’Express, nous a suivis. En sachant pertinemment que cela rendrait furieux son principal actionnaire Serge Dassault, qui était sur le point de se rendre en Arabie saoudite avec Jacques Chirac pour vendre des Mirage. Dès son retour, Dassault a vendu L’Express.

Comment Chirac s’est-il manifesté ?

Il nous a engueulés[1]. Mais son ministre de l’Intérieur d’alors, Nicolas Sarkozy, nous a en revanche beaucoup soutenus, bien que Charlie ne fût pas sa tasse de thé…

« Les injonctions à la censure ne viennent plus seulement des djihadistes, mais aussi d’un certain monde intellectuel. » (Philippe Val) © Hannah Assouline

C’est plutôt Sarkozy qui n’était pas la tasse de thé de Charlie !

Ça montre à quel point il est intelligent sur ces sujets-là. D’ailleurs nous sommes ensuite devenus amis, puisqu’il s’est marié avec une de mes amies.

Avez-vous reçu d’autres soutiens politiques ?

Oui, de Manuel Valls en particulier. Aujourd’hui, il souffre d’un scandaleux discrédit, alors que c’est le seul à gauche, avec Bernard Cazeneuve et Bertrand Delanoë, qui a été sérieux dans l’affaire. À droite, Gérald Darmanin a été un ministre de l’Intérieur relativement mobilisé, Bruno Retailleau aussi. Quitte à me faire pourrir, je les salue.

D’accord, on a protégé les synagogues. Nos élites médiatiques ont-elles ouvert les yeux ?

Le Parisien et Le Figaro sont de plus en plus vigilants sur ces questions-là. Il est vrai que la presse a beaucoup moins de pouvoir qu’autrefois, je le regrette d’ailleurs.

Il y a les médias Bolloré comme Europe 1, où on vous entend chaque lundi. Ont-ils changé la donne ?

Oui, on y voit et on y entend beaucoup d’esprits libres, absolument pas soupçonnables de racisme. Leur discours est en train de gagner du terrain. Pendant ce temps, la gauche qui s’effarouche davantage de l’islamophobie que de la guerre nucléaire prend un coup de vieux. C’est un peu comme la chanson à texte face à l’arrivée des Rolling Stones et des Beatles. Vous verrez, le wokisme va devenir ringard.

En attendant, la gauche encourage l’islam politique

S’agissant de la gauche autoritaire, issue du marxisme, impossible de vous donner tort. Et la gauche libérale a disparu des écrans radars. Je ne parle pas de la gauche mitterrandienne, mais de la gauche authentiquement libérale, celle de Michel Rocard, qui ne s’est jamais compromise avec des antisémites. Raphaël Glucksmann, comme François Hollande, s’est allié avec les Insoumis. Depuis quelques années, le cynisme est une seconde nature au Parti socialiste.

Il y a aussi la peur de déplaire à France Inter. Une peur moins honorable que celle de mourir dans un attentat.

Je ne suis pas tout à fait d’accord. Ceux qui trouvent des excuses aux terroristes et se demandent si les victimes des attentats ne l’auraient pas un peu cherché, ont, eux aussi, peur de mourir. Ils pensent qu’en donnant un petit sucre au loup qui bouffe leur voisin, ils ne seront pas bouffés.

Or, on ne calme pas un loup avec un sucre…

Un jour j’ai dit cela dans une conférence à Montréal. À la fin, un type très connu là-bas, l’une des grandes plumes du quotidien La Presse, s’est approché de moi et m’a dit : « Quand tu as publié les caricatures, j’ai écrit un édito pour dire que tu stigmatisais les musulmans. Mais la vérité, c’est que j’ai eu la trouille, et j’ai cherché une bonne excuse pour ne pas publier les caricatures. » J’ai été impressionné par son honnêteté. Le surlendemain, il a publié un texte pour me présenter des excuses publiques. J’aurais tellement aimé voir cela en France, ça nous aurait sauvés si des journalistes importants avaient eu la même attitude.

Pas sûr. Si tous les médias étaient radicalement Charlie, l’islamisation des banlieues serait-elle pour autant stoppée ?

Évidemment pas. À ce sujet, j’ai entendu récemment le témoignage édifiant d’un agent de sécurité, d’origine maghrébine. Il est athée, sa femme aussi. Et pourtant elle porte le voile islamique, pour ne pas se faire emmerder dans leur cité. Pas question non plus d’avoir un sandwich à la main pendant le ramadan. « On fait semblant », disent-ils. On ne se rend pas compte de la pression que subissent les musulmans en France. Certains responsables religieux, à la Grande Mosquée de Paris, me demandent de ne pas répéter ce qu’ils me disent de l’obscurantisme qui règne par la menace. Avec l’islam politique, la peur est partout. Partout.

L’idéologie aussi. Or on ne sait pas comment enlever les mauvaises idées de la tête des gens.

La déradicalisation, ça n’a jamais marché nulle part. Dès lors que deux islams, l’un intégré et l’autre intégriste, coexistent et sont redoutablement imbriqués l’un dans l’autre, la seule chose qu’on puisse faire, c’est protéger ceux qui veulent se désimbriquer. En particulier en permettant que l’école reste pour leurs enfants un espace de liberté.

Les profs sont-ils armés pour cela ?

Pas sûr. On dit qu’en France on manque d’enseignants parce qu’il n’y a pas d’argent. C’est juste, mais les pays européens qui payent bien leurs profs, comme l’Allemagne, sont confrontés à la même difficulté de recrutement. Qui a envie de se retrouver face à des élèves disant qu’il ne faut pas insulter le prophète, que Darwin s’est trompé, et que deux et deux font cinq ? Et je ne parle même pas des profs assassinés.

Tout vient d’une immigration incontrôlée et mal intégrée, dont une partie des enfants sont en sécession culturelle.

Je fais toujours attention quand j’utilise le mot « immigration ». Je connais un Vietnamien qui a été adopté par une famille juive. Figurez-vous que ses enfants vont faire leur bar-mitsvah ! Il faut relativiser la question démographique, car après tout, il y a toujours eu des étrangers en France.

Oui, mais plus rarement des étrangers hostiles à la France.

J’en conviens. Mais je préfère parler de problèmes d’intégration. En reconnaissant toutefois que l’échec de l’intégration ne tient pas seulement au pays d’accueil, mais aussi aux personnes accueillies qui refusent de se fondre dans la masse.

Et au nombre non ?

En effet, lorsque les diasporas sont trop nombreuses, elles ne s’intègrent plus, mais reproduisent en pire les us et coutumes de leur pays d’origine. Voilà pourquoi l’École, mais aussi la régulation des réseaux sociaux sont des priorités. Je relis pour la troisième fois L’Étrange Défaite de Marc Bloch. On dirait vraiment qu’il décrit les élites d’aujourd’hui, alors qu’il parle de celles d’avant-guerre, de leur effondrement moral et de leur aveuglement devant le nazisme.

Pensez-vous à Emmanuel Macron qui est pour le moins changeant au sujet de ce qu’il a appelé le « séparatisme » ? Que retenir de sa présidence ?

Une espèce de « girouettisme ». Avec lui, tout dépend de l’heure et du vent. Il lui arrive de prendre la mesure du problème et de bien en parler, car il est intelligent. Sauf quand, face à un mafieux comme le président algérien, il s’accuse des pires crimes. Ou quand, informé de la réalité des quartiers hors de contrôle, il conclut : « Pas touche aux banlieues, sinon le feu va prendre dans toute la France ! » Et enfin, surtout, quand il croit devoir remercier ses électeurs musulmans en parlant d’islamophobie, quand la réalité, c’est une religion en expansion pratiquée de façon hostile par un pourcentage élevé de fidèles.

Pourquoi la gauche n’arrive-t-elle pas à reconnaître ce fait ?

L’influence de Jean-Luc Mélenchon est considérable dans ce phénomène.

Il y a dix ans, il prononçait l’éloge funèbre de Charb !

C’était presque aussi beau que son hommage à Yahya Sinwar… Mélenchon a exactement la trajectoire de Jacques Doriot, qui était copain avec Lénine, et qui en 1930 quitte le PC, le jugeant trop à droite, pour se retrouver dix ans plus tard dans les milices pétainistes. On retrouve la même influence de Marx et de son texte « Sur la question juive » dont les arguments – les juifs, capitalistes cosmopolites – seront repris par l’extrême droite nationaliste et par les socialistes français, Blanqui et Proudhon en tête. Dans le mélenchonisme, il y a cette graine antisémite, semée par Marx lui-même.

Il y a aussi le talent de Mélenchon.

Hélas ! En politique, les idées sont importantes mais la séduction, c’est encore au-dessus. Ne pas ressembler à nos ennemis est une priorité. Ils sont râleurs et geignards, nous devrions être joyeux et séduisants !


[1] Il a aussi poussé son ami Dalil Boubakeur, recteur de la Grande Mosquée de Paris, à poursuivre Charlie en justice.

Barkhane, le temps béni du Mali

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Des soldats de l’opération Barkhane dans la région de Tombouctou, au nord du Mali, 21 avril 2019. En août 2022, la France a annoncé le retrait de ses derniers soldats, mettant ainsi fin à neuf ans d'opérations militaires dans le pays © Laurence Geai/SIPA

Le départ des soldats français déployés au Mali a permis à la Russie de s’implanter au cœur du pouvoir. En soutien à la junte militaire, les mercenaires de Wagner ont instauré un régime de terreur en systématisant massacres, viols et pillages dans certaines régions. Notre envoyé spécial a rencontré des survivants de cette épuration ethnique.


Armée française en Afrique : « On a oublié de nous dire merci » déclare Emmanuel Macron – lors de la Conférence annuelle des ambassadrices et des ambassadeurs à l’Élysée, le 6 janvier 2024

« Il n’y aura bientôt plus de soldats français au Sénégal », déclarait fin novembre le président sénégalais. En deux ans, l’armée française a battu en retraite du Mali, du Burkina Faso et du Niger, cédant à la pression de régimes affidés à la Russie qui ont pris la France comme bouc émissaire de leurs propres difficultés. Elle s’apprête désormais à plier bagage du Tchad, du Sénégal, et ses effectifs diminueront en Côte d’Ivoire et au Gabon. Ce déclin accéléré de la puissance militaire française en Afrique n’est pas le fruit d’une stratégie pensée et planifiée par le président Macron, mais le résultat d’un attentisme qui a fini d’anéantir l’autorité de la France.

Depuis la fin de l’opération Barkhane, près de deux cents civils ont été auditionnés. Tous ont vécu l’arrivée de Wagner au Mali comme un basculement dans l’horreur et regrettent le départ du « protecteur français ». Chômeurs, étudiants, bergers, comptables, gardiens, pompistes, infirmières ou mères au foyer, ils vivaient dans des communes sécurisées par Barkhane au centre et au nord du pays. En plus de permettre aux terroristes islamistes de retrouver leur influence et aux mercenaires russes de s’implanter au Sahel, le départ des Français a également provoqué une hausse massive de l’immigration. La plupart des victimes de Wagner ont émigré dans des pays limitrophes, en Afrique du Nord et en Europe.

Leurs témoignages sont aux antipodes des diatribes des putschistes de Bamako qui, avec une rhétorique volontairement dégagiste et anticolonialiste, ont causé le départ de la France. Ces victimes sont les seules sources vivantes capables de témoigner du régime de terreur instauré par les Russes. À les écouter, on comprend dans quel but la France a été instrumentalisée par le régime de Bamako et comment le Sahel est devenu le nouveau théâtre de la stratégie du chaos pilotée par Moscou aux portes de l’Europe.

La terreur russe au Mali racontée par ses rescapés

« Ça a été si rapide ! Les Wagner sont venus dans mon village accompagnés de militaires maliens. Sans rien chercher à comprendre, ils ont envoyé tous les hommes qu’ils trouvaient loin du village, pour les exécuter. Ensuite, les femmes ont été choisies comme des mangues sur le marché. J’ai été violée par cinq Russes pendant deux heures. » Mariam, 27 ans, Malienne et Touareg.

Les victimes de Wagner sont des survivants. Rencontrer les mercenaires russes a été un choc, puis un cauchemar. Youssouf, 23 ans, ne peut se départir de l’image de ces bergers maures brûlés vifs à dix mètres de sa cachette. Rhissa, 16 ans, a vu des soldats maliens éventrer le cadavre de son frère à la machette et en manger le cœur et le foie devant l’« excitation » et les « rires » des soldats blancs.

L’apparition des mercenaires est synonyme d’épouvante. On les a entendus débarquer sur des hélicoptères, la nuit, ou vus arriver en trombe sur des pick-up percutant enfants, femmes et vieux se trouvant sur leur route. Certains racontent le bruit des balles et les « corps tombant comme des mouches » alors qu’ils faisaient leurs courses au marché. Les rescapés qui ont simplement « croisé » leur chemin en brousse ont été torturés puis laissés pour morts.

Les incursions sanglantes relatées par les victimes de Wagner sont comparables à des razzias. Si la durée des attaques diffère selon les communes, leur structure comporte toujours trois invariants : massacres, viols et pillages. Les actions commises à leur départ s’apparentent à une politique de la terre brûlée : puits et réserves d’eau empoisonnés, récoltes ou maisons incendiées, bétail volé ou abattu, cadavres piégés à l’explosif.

Des Maliens manifestent contre la France et en soutien à la Russie, à l’occasion du 60e anniversaire de l’indépendance du Mali, à Bamako, 22 septembre 2020. Depuis le départ de la France, une grande partie des civils regrette le « protecteur français », perçu avec nostalgie face à la terreur des mercenaires russes de Wagner © AP Photo/Sipa

Purification ethnique et conquête du territoire : l’autre mission de Wagner au Mali

La présence des mercenaires russes au Mali est souvent présentée comme la conséquence d’un pacte avec le régime de Bamako, au terme duquel la junte malienne chercherait à sécuriser son pouvoir en échange de concessions minières et d’un renforcement de la lutte contre les djihadistes. Cette lecture est largement incomplète. Les paramilitaires de Wagner représentent une assurance-vie pour la junte bamakoise et leur accès privilégié aux mines du Mali a été bien renseigné. Cependant une autre mission semble leur avoir été assignée : la conquête des territoires du Centre et du Nord par l’épuration ethnique.

Il suffit de s’attarder sur la géographie de leurs crimes, l’origine de leurs victimes et sur l’histoire du Mali pour comprendre que la barbarie de Wagner n’a rien d’aléatoire. Leurs cibles sont principalement issues du centre et du nord du pays, de contrées éloignées de la capitale, peuplées de Peuls, Songhaï, Bozos, Dogons (au Centre), Maures et Touareg (au nord). À l’inverse, les populations du Sud sont des Bambaras (ethnie de Bamako), Malinkés, Soninkés (sud-ouest) et Sénoufos (sud-est). Depuis son indépendance, la République du Mali n’est indivisible que sur le papier de sa Constitution : au centre du pays les conflits entre Bozos, Dogons et Peuls ont perduré, et les populations arabo-berbères du Nord n’ont cessé d’exprimer leurs différences en s’organisant pour obtenir indépendance ou autonomie.

La junte bamakoise cherche à instaurer un pouvoir favorable aux peuples du Sud et à étendre son hégémonie dans le reste du pays en excitant les tensions interethniques contre les Peuls au Centre, et en purgeant les populations maures et touareg au Nord. Cette politique d’épuration ethnique n’est pas seulement rapportée par les victimes directes de la junte et de leur bras armé russe, qui se disent « ciblées », « pourchassées », « diabolisées ». Elle est aussi attestée par ceux ont échappé à la mort car ils n’étaient ni peuls, ni maures, ni touareg. « Tous mes voisins et mes amis peuls ont été obligés de s’enfuir. Ils savaient qu’ils risquaient leur vie en restant ici. La lutte contre le djihadisme est devenue un règlement de comptes », témoigne Laji, 32 ans, bambara issu d’un village du Centre-Est, où régnait la paix entre les ethnies. Samba, Songhaï issu d’une commune du cercle de Djenné raconte : « Mon ami tamasheq [touareg, ndlr] a été tué chez lui et sa femme a été violée par les Wagner. Il n’a rien fait, son seul tort est d’être né avec la peau blanche. »

Les viols systématiques des femmes peules et touareg rapportés par les rescapés de Wagner relèvent eux aussi de l’épuration ethnique. Nombre de ces viols ont donné naissance à des enfants dont l’existence est un tabou. On les appelle les « bébés Wagner ». Comme leur couleur de peau et leurs traits rappellent l’infamie qui a présidé à leur naissance, ils sont élevés dans le secret.

Si l’hostilité des victimes à l’endroit du régime putschiste est immense, elle est sans commune mesure avec la haine qu’ils nourrissent pour les maîtres d’œuvre de l’épuration. En effet, contrairement à la vision véhiculée par Jeune Afrique ou Le Monde, les Russes ne sont pas des supplétifs de l’armée malienne, c’est l’inverse : sur le terrain, ce sont les paramilitaires russes qui dirigent les opérations. Les FAMa (Forces armées maliennes) ne sont là que pour les seconder, au même titre que les confréries de chasseurs dozos et dogons avec lesquels ils pourchassent les Peuls dans le centre du pays.

S’ils commettent aussi des crimes de guerre, les FAMa sont décrites comme des éléments subalternes, obéissant aux ordres des « Blancs » et relégués aux fonctions de traducteurs ou de guides. Wagner a « droit de vie et de mort » sur les militaires maliens. En cas de désaccord ils sont exécutés par les mercenaires russes, comme à Anéfis, où Ahmad, 22 ans, a assisté à l’exécution de six soldats maliens qui avaient désobéi à leurs « maîtres russes », avant de s’enfuir en Tunisie.

La nostalgie de la France et des années Barkhane

Tous les civils interrogés ont, souvent avec ferveur, affirmé être favorables au retour de l’armée française au Sahel. Combien d’entre eux avaient manifesté sous la bannière « France dégage ! », jeté des pierres sur les convois militaires de l’armée française ou simplement contribué au « sentiment de lassitude » qui a précédé le retrait de Barkhane ? Impossible de le savoir. Depuis le départ de la France, les perceptions ont changé et les soldats français appartiennent à une époque révolue, évoquée avec nostalgie.

« Wagner a détruit neuf ans de paix rétablie par Barkhane. J’ai grandi dans la sécurité. Je bénis ce temps-là aujourd’hui », résume Aicha, tomonaise de 25 ans réfugiée en Mauritanie. L’arrivée des mercenaires a marqué une rupture si violente que toute mention des Français ranime des souvenirs insignifiants, voire pénibles, mais qui, en comparaison des atrocités commises par la suite, ont pris une valeur positive. Même un simple contrôle de routine effectué par une patrouille française devient un souvenir heureux : « Quand ils t’arrêtaient, ils te demandaient les pièces d’identification, passaient tes doigts dans leurs machines et te posaient des questions sur ton voyage. Ils étaient humains et respectueux. Pas des assassins comme Wagner », se remémore Khamis, 32 ans, qui a quitté son village des environs de Gao pour Abidjan.

Dans les esprits, Barkhane est aujourd’hui l’anti-Wagner. Aussi les soldats français sont-ils parfois qualifiés de « saints » ou assimilés à « une armée humanitaire », tandis que les mercenaires russes sont comparés à des « sauvages » ou à des « terroristes pires que Daech ». Les viols, massacres et pillages perpétrés par les Russes ont magnifié les services rendus aux locaux par les Français, dont ce n’était pourtant pas le cœur de mission. Les témoins n’ont pas oublié les « programmes d’aide sociale », les « aides aux micro-entreprises », « l’installation de château d’eau », la « création de barrages », les « dons de médicaments, vêtements, nourriture et fournitures scolaires », la « plantation d’arbres » dans des écoles… jusqu’aux « tournois de football » organisés ponctuellement avec les adolescents.

Si l’idée d’un retour de Barkhane suscite un enthousiasme unanime parmi les rescapés de Wagner, ils n’y croient guère : ils n’attendent plus grand-chose de la France. Les conditions du retrait de Barkhane ont marqué les esprits et l’arrivée de Wagner a profondément modifié la perception de la puissance française. « Les Européens sont lâches et ont peur de la Russie », regrette Abdoul. « Ils ont plié bagage comme s’ils étaient un pays du tiers-monde et non une puissance mondiale », soutient Ramata. Frère et sœur, ils ont quitté Kidal pour l’Algérie dans les six mois qui ont suivi le retrait français.

Le sentiment antifrançais est volatile et ne peut définir une politique africaine

En deux ans, le Sahel est devenu le foyer d’une mutation géopolitique majeure, menaçant directement l’ordre de sécurité européen. Le départ de la France a permis à la Russie, puissance hostile, de s’implanter au cœur d’États fragiles situés dans le grand voisinage de l’Europe : Libye, Mali, Burkina Faso et Niger. La montée du chaos dans ces dominions russes profite au régime de Moscou, garantit le pouvoir de ses alliés africains et menace la stabilité de l’Afrique et de l’Europe.

Les diplomaties française et européenne focalisent leur attention sur la guerre en Ukraine, à l’Est, et se sont détournées de la guerre non conventionnelle menée au Sud par la Russie. Le sentiment antifrançais, dont la presse internationale, les services de propagande de Wagner et les régimes hostiles à la France se sont tant fait les échos, est une donnée changeante, variable, éphémère. Il ne peut représenter la clé de voûte de notre politique africaine.

La fin du Franc CFA

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Jean-Marie Le Pen: celui dont toujours il était interdit de dire du bien…

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Place de la République, des manifestants se rassemblées hier soir pour "fêter" la mort de Jean-Marie Le Pen. DR.

La gauche est allée jusqu’à donner l’impression de danser sur un cadavre. Hier soir, des opposants à Jean-Marie Le Pen, qui le considéraient comme le « diable de la République », se sont scandaleusement rassemblés à travers la France pour célébrer son décès.


Jean-Marie Le Pen est mort à 96 ans. Le fondateur et ancien président du Front national ne bénéficiera sans doute pas des quelques heures de décence qui suivent une disparition, même de quelqu’un d’assez largement honni.

En effet, on a vite observé des réactions honteuses de Jean-Luc Mélenchon, de Louis Boyard et de Philippe Poutou, alors que la classe politique dans l’ensemble s’est montrée digne et correcte. Et une manifestation déplorable place de la République pour se réjouir de la mort d’un homme qu’on détestait. Qu’on puisse ainsi célébrer dans l’allégresse ce qui a endeuillé une famille et traiter aussi vulgairement ce qui aurait mérité au moins le silence est la marque, une de plus, du délitement de notre société, de la dégradation de notre civilisation, avec l’effacement de la retenue à l’égard de ceux qui ne sont plus.

J’ai un peu connu Jean-Marie Le Pen quand ministère public dans deux procès de presse (intentés par lui contre le Canard enchaîné et Libération qui lui avaient reproché d’avoir torturé en Algérie), j’avais eu affaire à lui. Il avait créé de manière très artificielle, avant même le début de l’audience contre Libération, un incident odieux destiné à me déstabiliser et qui pour être réglé avait retardé les débats de plusieurs heures. Je ne peux donc pas être suspecté de partialité à son sujet.

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Sur le plan politique, je le percevais comme une personnalité dont on n’avait jamais le droit de dire du bien. À plusieurs reprises, alors qu’il avait raison, je n’ai pas osé l’approuver, comme si je validais l’interdiction dont la transgression aurait été un péché mortel, un opprobre démocratique.

Un homme d’une immense culture, un orateur incomparable dont les imparfaits du subjonctif ont fait partie de la mythologie française. Avec des prestations médiatiques éblouissantes, notamment celle de 1984 à l’Heure de Vérité où on l’a « découvert ».

Le fondateur du Front national en 1972 avait prévu tout ce qui allait suivre pour ce qui se rapporte à l’immigration, à l’islamisme et au sentiment de dépossession qui en résulterait pour beaucoup de Français. Il avait vu et pensé juste avant tout le monde mais il était hors de question de se servir de sa lucidité puisqu’il était le diable.

En 2002, on a compris son désarroi quand il est parvenu à se qualifier pour le second tour. En réalité, n’étant pas prêt pour exercer le pouvoir, il n’aspirait pas à sortir de son rôle d’éveilleur et de trublion talentueux pour des responsabilités dont les qualités qu’elles auraient exigé ne lui correspondaient pas.

Il me semble d’ailleurs que c’est à cause de cette envie profonde de non-pouvoir qu’il s’est autorisé trop souvent des délires historiques, des provocations scandaleuses, qui ont culminé avec « le point de détail », à partir duquel il a perdu beaucoup de son crédit politique. Ils ne sont pas à mon sens survenus par hasard.

D’une part il y avait ce tempérament provocateur, tel un « potache » hors de contrôle, se plaisant à faire des jeux de mots antisémites et à prendre pour un détail ce qui était pourtant central dans l’extermination des juifs. D’autre part ils s’inscrivaient régulièrement dans un parcours qu’il ne désirait pas irréprochable et qui entravait, avec ses excès, les postures de dédiabolisation de sa fille Marine.

Ses extrémités choquantes ont beaucoup nui à sa crédibilité. Il s’en serait dispensé, il aurait été plus convaincant pour ce qu’il avait de prophétique…

On continuera probablement, malgré sa mort, à faire comme si Marine Le Pen ne s’était pas détachée de lui et n’avait pas renié ses élucubrations historiques. Son souvenir demeurera aussi utile pour ses opposants que le repoussoir qu’il était de son vivant.

Mais qu’on ne s’y trompe pas : ce n’est pas avec de la haine et de la moraline qu’on fera baisser le RN mais avec de l’argumentation et de l’impartialité. En effet c’est en lui donnant équitablement ses chances qu’on démontrera ses faiblesses et son inaptitude. Et je termine ce billet en songeant à cette part d’Histoire de France qui est morte avec lui.

Adieu tribun!

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Jean-Marie Le Pen photographié en 2018 © Hannah Assouline

Mourir le 7 janvier, jour de la Saint-Charlie, la dernière provocation de Jean-Marie Le Pen


Albert Camus se plaisait à dire « J’ai une patrie : la langue française ». Incontestablement, Jean-Marie Le Pen manifestait aussi, et peut-être avant tout, son amour de la patrie – amour chez lui chevillé au corps – dans le beau souci qu’il avait du respect de la langue, de l’usage du bel et bon français. Qu’on fût d’accord ou non, on l’écoutait. On se laissait emporter par le flux parfaitement maîtrisé de la phrase, ample, cassante ou sèche, selon l’intention, et on partageait comme malgré soi la gourmandise avec laquelle l’orateur lâchait ses mots.

Le timbre était ferme, la diction assurée, la faconde chatoyante et l’ironie jamais bien loin. Des termes toujours choisis avec intelligence, avec précision, bien à leur place dans la mélodie de la phrase. Une syntaxe au cordeau. Un vocabulaire perlé, riche. Une langue en fête, quoi. Et surtout la saine et fraternelle préoccupation de se faire bien comprendre. Cela sans jamais descendre en gamme, sans sacrifier aux facilités du temps, aux viols permanents du langage que s’autorisent à l’envi les bateleurs encartés du moment. Je rêve d’une anthologie des discours, des propos, des répliques de Jean-Marie Le Pen dûment éditée et mise à la disposition des parlementaires, des élus d’aujourd’hui. Pour leur édification. Ils y gagneraient sûrement en qualité du verbe, et nous en agrément d’écoute. On peut rêver.

Il faudrait pour cela que nos actuels parlementaires aient l’humilité de bien vouloir constater la distance qu’il y a entre leurs éructations de cour d’école et les périodes oratoires quasi cicéroniennes de celui qui vient de passer ad patres. De celui qui vient de partir là où, tout antagonisme politicien aboli, il ne peut manquer de retrouver avec jubilation les Jaurès, les Maurras, les De Gaulle qui, comme lui, se faisaient un devoir intellectuel et moral de mêler en une seule et même passion, en une seule et même exigence l’amour de la langue et de la patrie.

Il y aurait bien des traits, des mots, des trouvailles, des saillies jaillis de sa bouche à retranscrire ici. Je me limiterai à cette seule réponse qu’il fit un jour à un journaliste. Réplique de théâtre d’ailleurs, plus que banale réponse : « Fasciste moi? Allons donc, je ne suis pas assez socialiste pour cela ! »

À défaut de s’inspirer de l’art oratoire de Jean-Marie Le Pen, nos élus du moment feraient bien de méditer ces quelques mots lâchés en riant à demi et qui sont pourtant d’une profondeur politique des plus éclairantes.

La rentrée du numéro 10

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Jordan Bardella © Alain ROBERT/SIPA

À la surprise générale, le président du Rassemblement national Jordan Bardella s’est emparé de la 10e place du classement des personnalités préférées des Français. L’homme politique s’impose sur le terrain politique mais n’a pourtant pas mis de l’eau dans son vin.


Au foot, le numéro 10 fait figure de maître du jeu. C’est par lui que tout ou presque passe, lui qui distribue les ballons, et qui fort souvent, d’une action d’éclat et de grande classe, marque le but décisif. On se lève dans les tribunes, on l’acclame. Les gamins se font offrir un maillot à son nom avec un gros 10 au milieu du dos et un plus petit sur la poitrine. C’est sur lui, que les regards et les caméras se braquent le plus volontiers à l’entrée des joueurs sur le terrain, tant il est vrai que nombre de légendes du ballon rond l’ont porté, ce numéro 10. Pelé, Zidane, Platini, Messi… Depuis ces jours derniers et la publication du classement IFOP-JDD des personnalités préférées des Français, nous avons un autre numéro 10. Bien qu’il ait le physique d’un sportif de ce niveau-là, ce n’est pas dans le jeu du ballon rond qu’il s’illustre, mais dans un autre, qui se pratique sur un terrain infiniment plus mouvant et bourbeux, la politique. Ce numéro 10 nouveau n’est autre, vous l’aurez compris, que Jordan Bardella. C’est en effet à ce rang estimable qu’il se hausse dans le palmarès 2024 de l’affection populaire que le JDD publie chaque nouvelle année depuis 1988. Une progression de quelque trente places. Belle ascension. Et qui vient couronner une saison à succès. Son livre Ce que je cherche fait un tabac. Un vrai best-seller, malgré les critiques nez pincés de la bonne presse et les dénigrements fielleux de l’engeance Apathie. L’intéressé s’est dit ravi de son numéro 10. À vingt-neuf ans et après seulement une petite dizaine d’années dans la carrière, on le serait à moins. « Ce succès, j’en suis convaincu, a-t-il déclaré, est le fruit d’une affection réciproque entre nous et les Français qui trouvent dans notre projet les réponses à leurs attentes. » Ce « nous » fleure bon la modestie. Il est également justifié par les faits, puisque la capitaine de son équipe, Marine Le Pen, le suit immédiatement dans le classement. Elle enfile cette année le dossard 11. Une progression fulgurante de cinquante places. Du rarement vu. Probablement, l’acharnement considéré injuste d’un arbitrage la menaçant d’une suspension de tout match pour cinq ans aura-t-il eu une certaine influence en sa faveur. Le peuple n’est pas dupe. De loin en loin, il s’entend à le faire savoir.

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Mais il est clair aussi que ces performances – le mot n’est pas trop fort – doivent aussi beaucoup aux déclarations politiques du tandem, notamment celles, parmi les plus récentes, du jeune numéro 10, insistant fortement sur ses préconisations en matière de politique de sécurité. Que ce soit lors de ses vœux ou au cours d’une longue interview sur BFM TV mi-décembre, il a particulièrement pris soin de rappeler la fermeté des engagements pris par son parti sur ce plan : expulsion des délinquants étrangers, rétablissement des peines plancher, démantèlement des réseaux criminels partout où ils prospèrent désormais, suspension des allocations familiales aux parents des mineurs délinquants… Ce faisant, il ne se trompe pas. Ce sont bien là les attentes des Français. Cela dit, il est encore à l’unisson de ce que les citoyens de ce pays ressentent lorsqu’il confesse que la distribution – injustifiée- de subventions à des pays étrangers, lui « fait mal » et quand il affirme que, avec le Mercosur, la France se trouve « violée de sa souveraineté ».

Ce numéro 10 du palmarès 2024 n’est pas à ce jour, certes, le maître du jeu. Son parti, si. On le constatera probablement à l’Assemblée dans les jours qui viennent. Une chose paraît acquise : pour cette partie-là, la balle n’est plus vraiment au centre.

Ce que je cherche

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Jean-Marie Le Pen: « J’ai marché droit »

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En 2019, à l’occasion de la sortie du second tome de ses mémoires, Jean-Marie Le Pen avait accepté l’invitation du défunt site Web ReacNRoll et répondu pendant une heure aux questions d’Elisabeth Lévy et Daoud Boughezala, de Causeur. Remontant le temps jusqu’à la création du FN en 1972 puis revenant sur les temps forts de sa vie politique depuis lors, il a livré là l’un de ses tout derniers grands interviews filmés.


Causeur vous propose de voir ou revoir en intégralité cet entretien.

Quelque chose de pourri

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Le dessinateur danois Kurt Westergaard, qui vivait sous haute sécurité en raison des menaces de mort liées à sa caricature de Mahomet publiée en 2005, dans sa maison de Copenhague, après l’attentat contre Charlie Hebdo, 15 janvier 2015 © Freya Morales/SIPA

Au royaume du Danemark, où le drame de Charlie Hebdo trouve son origine, il ne fait pas bon bafouer les interdits islamiques sur la représentation de Mahomet et la sanctuarisation du Coran. La liberté d’expression y est devenue un enjeu politique et sécuritaire. Portrait d’un pays où la terreur a remporté la partie.


En 2005, l’écrivain danois Kåre Bluitgen, auteur d’une biographie intitulée Koranen og profeten Muhammeds liv (« Le Coran et la vie du prophète Mahomet »), sollicite trois artistes pour illustrer son ouvrage. Sans succès. L’affaire est relatée par le journaliste Troels Pedersen qui révèle que, si plusieurs artistes refusent de dessiner Mahomet, c’est parce qu’ils craignent pour leur sécurité. Suite à cet article, le 30 septembre 2005, le quotidien danois Jyllands-Posten publie 12 caricatures de Mahomet réalisées par divers dessinateurs. Le journal a aussi essuyé plusieurs refus de dessinateurs craignant pour leur vie. Ils ont raison. À partir de ce moment, la liberté d’expression devient un enjeu culturel, politique et sécuritaire.

La publication provoque la réaction violente qu’on sait : plusieurs artistes reçoivent des menaces, des émeutes éclatent dans plusieurs pays arabes et musulmans, des attaques ciblent les ambassades danoises, on boycotte des produits danois. Plusieurs gouvernements arabes se fendent aussi de protestations diplomatiques.

Les caricatures de Mahomet publiées pour la première fois dans le quotidien danois Jyllands-Posten en septembre 2005. DR.

Au Danemark, la publication suscite de violentes critiques et un débat public intense. Pour certains, il faut défendre à tout prix le droit de dessiner et de publier ces caricatures, car il en va de la liberté d’expression. D’autres jugent cette publication irresponsable en raison de ses lourdes répercussions économiques et diplomatiques. Enfin, il y a ceux, musulmans mais pas seulement, qui dénoncent la publication comme moralement répréhensible, estimant qu’elle offense inutilement les musulmans vivant pacifiquement dans le pays.

Nouveau défi

L’une des caricatures devient rapidement emblématique. Réalisée par Kurt Westergaard, elle représente Mahomet avec une bombe dans son turban, allusion à une pièce de théâtre du début du xixe siècle. Elle vaut à Westergaard de nombreuses menaces et tentatives d’assassinat. En 2008, il est visé par un attentat, ce qui conduit une grande partie de la presse danoise à republier son dessin en signe de solidarité. Le 1er janvier 2010, sa fille et lui eurent la vie sauve grâce à l’intervention rapide de la police danoise. Mais cet épisode marque le début d’une vie sous haute surveillance pour l’artiste, contraint de vivre sous protection policière permanente jusqu’à sa mort en 2021, à l’âge de 86 ans.

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Au Danemark, la liberté d’expression est inscrite dans l’article 77 de la Constitution de 1953, qui interdit toute forme de censure préalable. Cette liberté fondamentale, renforcée par l’article 10 de la Convention européenne des droits de l’homme, est encadrée par plusieurs restrictions légales. Curieusement, jusqu’en 2017, cette conception libérale coexiste avec une loi pénale interdisant le blasphème. Au moment de la crise des caricatures, le procureur étudie la question et conclut que la loi sur le blasphème n’est pas applicable dans ce cas. Autrement dit, la publication de caricatures, y compris celles de Mahomet, n’est pas blasphématoire. Il considère que l’article 266b du Code pénal, qui permet de sanctionner les propos et actes visant à menacer ou insulter un groupe ethnique en raison de l’origine ou de la religion, n’est pas non plus applicable, les caricatures controversées ne constituant pas une insulte à l’encontre des musulmans ni de leur religion. De même, la section 110 du Code pénal, qui punit les insultes publiques visant une nation étrangère, son drapeau ou ses symboles, est considérée comme non pertinente dans cette affaire. Le gouvernement danois, fidèle à cette interprétation, résistera systématiquement aux pressions internationales, notamment celles de pays musulmans, réclamant des interdictions ou des sanctions contre les auteurs.

Ces dernières années, un nouveau défi est apparu : des provocations délibérées à caractère antimusulman. Le pionnier dans ce domaine est l’artiste suédois Lars Vilks. En 2007, il représente Mahomet en chien, animal considéré comme impur dans la tradition musulmane. Ce dessin lui vaut de nombreuses menaces de mort et la protection policière qui s’ensuit. Or, contrairement à Kurt Westergaard, Lars Vilks n’est pas très bien vu au Danemark, où on le soupçonne de rechercher uniquement la provocation et de chercher à blesser les musulmans plutôt qu’à défendre la liberté d’expression.

Le 14 février 2015, un mois après l’attentat de Charlie Hebdo, un groupe proche de Vilks organise à Copenhague un débat intitulé « L’art, le blasphème et la liberté d’expression ». Cet événement, de nouveau dénoncé par certains comme une provocation inutile, rassemble un public restreint. Parmi les participants figure l’ambassadeur de France François Zimeray, actuel avocat de Boualem Sansal, qui considère au contraire qu’il faut soutenir cette initiative au nom de la liberté d’expression. La soirée tourne au tragique lorsqu’un terroriste, armé d’un fusil automatique, attaque l’assemblée, faisant un mort et plusieurs blessés. L’assaillant, un homme d’origine palestinienne né au Danemark, poursuit son parcours meurtrier en visant la synagogue de Copenhague, où il abat un garde chargé de la sécurité. Traqué par les forces de l’ordre, il est abattu la police.

Deux ans plus tard, en 2017, le Parlement danois abroge l’interdiction du blasphème inscrite dans le Code pénal. L’abrogation, portée par le parti d’extrême gauche Enhedslisten, est soutenue par l’ensemble des forces politiques, à l’exception des sociaux-démocrates. Le service de renseignement danois (PET) alerte sur les risques que cette décision pourrait engendrer pour la sécurité publique. Ces craintes se confirment lorsqu’un émule de Vilks passe à l’acte.

L’affaire Rasmus Paludan

Rasmus Paludan a été un juriste brillant et un avocat prometteur. Après un début de carrière réussi, ses opinions, qualifiées d’extrême droite, l’ont conduit à fonder un parti politique qui, en 2019, a frôlé le seuil nécessaire pour obtenir des sièges au Parlement. Paludan a progressivement déployé une stratégie de provocations ciblées et d’insultes contre les musulmans. Ce qui lui a déjà valu deux condamnations pour propos racistes. Il est déjà célèbre pour ses manifestations dans des quartiers majoritairement peuplés de musulmans, où il brûle publiquement le Coran.

La situation prend une tournure inquiétante lorsque Rasmus Paludan brûle un Coran devant l’ambassade de Turquie à Stockholm, suscitant l’ire d’Ankara. En représailles, la Turquie bloque les négociations sur l’adhésion de la Suède à l’OTAN. Cette escalade place les autorités danoises dans une situation pour le moins inconfortable : elles doivent tenter de mettre fin aux provocations de Paludan, tout en respectant les principes fondamentaux de liberté d’expression et de manifestation, tâche rendue plus complexe par l’abrogation du délit de blasphème. Le débat public, intense et passionné, révèle une majorité nette : selon les sondages, 50 à 59 % des personnes interrogées sont favorable à l’interdiction des actes provocateurs visant des textes religieux sacrés, tandis que seuls 22 à 35 % défendent le droit au blasphème.

Confronté à cette pression sociale, le gouvernement décide de faire passer une nouvelle législation qui sera intégrée à la section §110e du Code pénal pour en souligner l’importance. D’après ce texte, toute personne qui, « publiquement ou avec l’intention de diffuser dans un cercle plus large, traite de manière indue un texte ayant une importance significative pour une communauté religieuse reconnue [185 communautés religieuses sont reconnues au Danemark, ndlr], ou un objet considéré comme tel », s’expose à des poursuites judiciaires. Après un âpre débat au Parlement, la loi est adoptée fin 2023.

Reste à savoir ce qui constitue un « traitement indu » d’un texte ou d’un objet sacré. On entre évidemment là dans le domaine de l’interprétation. Pour clarifier cette notion, des exemples ont été intégrés à l’exposé des motifs et dans les réponses écrites du ministre aux questions parlementaires. Mais il revient aux tribunaux de trancher au cas par cas et de fixer les limites exactes de cette interdiction. Depuis l’entrée en vigueur de la nouvelle loi, elle a donné lieu à six inculpations.

Parallèlement, à partir de décembre 2020, l’assassinat de Samuel Paty et les menaces reçues par un professeur danois qui a montré à ses élèves des caricatures de Mahomet poussent des partis d’opposition de droite et de gauche à réclamer un débat au Parlement sur des mesures améliorant la sécurité des enseignants. Les députés proposent même de rendre obligatoire la présentation des caricatures de Mahomet en cours, afin de sensibiliser les élèves à la liberté d’expression. Cependant, en mai 2023, le gouvernement rejette cette proposition, estimant que sa mise en œuvre mettrait les enseignants en danger.

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Récemment, la question de la liberté d’expression et de ses limites a donné lieu à un autre procès. Au lendemain du 7-Octobre, la Première ministre sociale-démocrate Mette Frederiksen présente ses condoléances à l’ambassadeur d’Israël au Danemark. Cependant, lorsqu’un journaliste lui demande si elle souhaite également exprimer sa solidarité avec les souffrances du peuple palestinien, sa réponse maladroite déclenche des manifestations de musulmans et de jeunes Danois propalestiniens. Elles s’accompagnent de pancartes et de propos en ligne qui peuvent relever de l’apologie du terrorisme, sanctionnée par l’article 136-2 du Code pénal (qui interdit d’« approuver publiquement et expressément » un acte de terrorisme).

Parmi les dossiers examinés par la justice dans le but d’éventuelles poursuites publiques, un cas a particulièrement attiré l’attention. Sous un message Facebook intitulé « 7 000 enfants morts à Gaza. L’avons-nous négligé trop longtemps ? », une femme de 28 ans a publié le commentaire suivant : « Pendant 73 ans, il y a eu la guerre, mais ce n’est que MAINTENANT que le Hamas a vraiment riposté. À juste titre ! Tout autre peuple aurait fait la même chose. » Par la suite, elle a pris ses distances avec ces propos, qualifiant l’attaque du Hamas d’« abominable ». Lors de son procès, le tribunal a estimé qu’elle n’avait pas l’intention d’« approuver expressément » les actions du Hamas, et elle a été acquittée. Le parquet a fait appel de cette décision, soulignant la nécessité de clarifier la limite entre l’expression légitime d’une opinion politique et l’approbation d’un acte de terrorisme.

En juin 2024, l’Institut des droits de l’homme a publié un sondage mené auprès de 4 000 Danois, révélant qu’au cours de l’année écoulée, 10 % des personnes interrogées se sont abstenues de participer à des manifestations publiques, et 33 % ont évité d’exprimer leurs opinions sur les réseaux sociaux, par crainte de représailles. Ces comportements d’autocensure concernent principalement des sujets sensibles comme la religion, l’immigration, les étrangers, ou encore l’égalité et la discrimination. C’est que la liberté d’expression n’est pas seulement une affaire de loi, mais aussi de peur. Et sur ce plan, les islamistes ont gagné.


Un remède pire que le mal
Quand, le 25 août 2023, le gouvernement danois dépose un projet de loi « anti-autodafés », qui punit jusqu’à deux ans de prison le « traitement inapproprié d’objets ayant une signification religieuse importante pour une communauté religieuse », la consternation est grande parmi ceux qui, dans le pays, n’ont pas oublié Charlie. La coalition au pouvoir, composée de sociaux-démocrates, de libéraux et de centristes, a beau souligner que le texte va permettre d’empêcher les ultras-nationalistes du mouvement Danske Patrioter de brûler des Corans dans leurs manifestations, et elle a beau assurer que la Constitution continuera de protéger le droit de critiquer les cultes « par écrit et par oral », l’intériorisation d’un interdit religieux dans le droit commun n’en est pas moins patent. Dans une tribune publiée le 14 septembre par le journal danois Berlingske Tidende, 77 intellectuels du monde entier, parmi lesquels Pascal Bruckner, Caroline Fourest et Art Spiegelman, fustigent cette « catastrophe pour la liberté d’expression » et s’inquiètent du « manque de solidarité avec d’autres pays démocratiques » – allusion à la Suède voisine qui a déploré quelques semaines auparavant l’incendie de son ambassade à Bagdad suite à un autodafé de Coran organisé par des athées irakiens à Stockholm. Las, le Parlement danois vote la loi le 7 décembre. Comment dit-on « déception » dans la langue de Karen Blixen ? • JBR

Vous n’aurez pas leurs peines

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Elias d’Imzalène et son avocat, Me Rafik Chekkat, au tribunal correctionnel de Paris pour son « appel à l’intifada », 19 décembre 2024 © VICTOR AUBRY/SIPA

Les tribunaux sont-ils à la hauteur de la menace islamiste ? La justice antiterroriste sans aucun doute. On n’en dira pas autant de la justice du quotidien, souvent complaisante avec l’islamo-djihadisme.


Depuis le début du procès Pelicot en septembre dernier, pas un jour ne passe sans qu’un juge ou un avocat prenne la parole dans les médias pour appeler l’institution judiciaire à se remettre en cause. À relever le défi de la criminalité sexuelle. À apprendre à identifier et punir les « prédateurs » qui se servent d’outils encore mal connus des enquêteurs, comme la soumission chimique ou les forums sur le Web. On ne peut que s’en féliciter.

Mais une telle prise de conscience a-t-elle eu lieu ces deux dernières années face à l’islamisme et à ses nouvelles méthodes de conquête ? Certes un Parquet national antiterroriste a été créé en 2019. Certes, Salah Abdeslam a été condamné à la perpétuité en 2022. Certes la cour d’assises spéciale de Paris vient, contre l’avis du parquet, de déclarer coupables d’association de malfaiteurs terroriste les deux principaux auteurs de la campagne de haine contre Samuel Paty. Mais quid des intimidations plus diffuses ? De l’entrisme à l’école ? De l’antisémitisme qui prend prétexte de la fraternité avec les musulmans de Gaza ?

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Au sein de la magistrature, l’idée d’un « accommodement raisonnable » avec le deuxième culte de France est assez partagée. Quand le 29 janvier 2020, la garde des Sceaux Nicole Belloubet, pourtant agrégée de droit et ancienne membre du Conseil constitutionnel, déclare sur Europe 1 au sujet de l’affaire Mila que « l’insulte à la religion, c’est évidemment une atteinte à la liberté de conscience, c’est grave », elle ne fait hélas qu’exprimer une doxa très courante dans ses rangs. Face au tollé médiatique et politique suscité, surtout à droite, par son insanité, elle rétropédalera quelques jours plus tard en publiant dans Le Monde une tribune titrée : « Le crime de lèse-Dieu n’existe pas » – mieux vaut tarte que jamais.

Cette mansuétude inquiétante, on la trouve ainsi dans certaines décisions de justice récentes. Ainsi le 19 novembre, l’homme qui avait appelé sur X à « brûler vif » le proviseur du lycée parisien Maurice-Ravel, après une altercation avec une élève refusant de retirer son voile islamique, a seulement été condamné à 600 euros d’amende et à un stage de citoyenneté de cinq jours (sans mention sur son casier judiciaire, car il ne faudrait pas pénaliser son intégration professionnelle).

Le 11 décembre, la lycéenne de 18 ans, poursuivie pour avoir giflé une professeur qui lui avait demandé de retirer son voile dans l’enceinte du lycée Sévigné de Tourcoing, a seulement été condamnée à quatre mois de prison avec sursis.

Le 19 décembre, Elias d’Imzalène, le créateur du site Islam&info, a seulement été condamné à cinq mois de prison avec sursis pour avoir, en septembre, appelé à l’intifada en France, c’est-à-dire à une offensive terroriste contre les juifs au nom d’Allah. Après l’annonce du verdict, son avocat, tout en plastronnant, a taxé la décision de « minable ». Le pire, c’est qu’il a raison.

Un réveillon milanais agité

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Milan, photo d'illustration DR.

Les agressions sexuelles commises par des immigrés, et les silences gênés chez les féministes, rappellent des conseils passés farfelus comme « restez à un bras d’écart » ou « élargissons les trottoirs ». Mais désormais, sur ces affaires, le magnat Musk veille…


Les faits sont passés quasiment inaperçus dans la presse française : de jeunes Liégeoises ont été victimes d’agressions sexuelles, sur la piazza del Duomo de Milan, lors du réveillon du Nouvel An. Principalement visées, trois filles ont eu à subir des attouchements, dont quelques mains baladeuses introduites jusqu’à l’intérieur de leurs vêtements. Une des victimes, dont les propos ont été rapportés par 7sur7, précise : « Il y avait beaucoup de migrants ou jeunes d’origine étrangère avec le drapeau de leur pays (…) et très peu d’Italiens ». Cerise sur l’indigeste gâteau : les agresseurs n’ont pas manqué de crier « vaffanculo Italia »en plus de quelques « amabilités » envers la police.

La scène ne manque pas de rappeler la cauchemardesque Saint-Sylvestre vécue par de jeunes Allemandes en 2015 à Cologne : une vague d’agressions sexuelles avait alors été commise par des réfugiés. Au total, plus de mille plaintes avaient été déposées suite à ce viol collectif et organisé. D’autres villes furent alors touchées par le phénomène dans pas moins de douze Länder allemands. C’était seulement quelques mois après qu’Angela Merkel, alors chancelière, eut prononcé son désormais célèbre autant que mortifère : « Wir schaffen das! » (traduisez : « Nous y arriverons ! »). Avec sa formule péremptoire, la Dame de fer allemande n’avait pas fait avancer la cause des femmes.

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Dans les deux cas, comme dans beaucoup d’autres, le silence des féministes ayant pignon sur rue – à l’exception notable du Collectif de droite Némésis – fut et reste assourdissant, comme si elles se forçaient à ne pas comprendre une réalité qui met à mal leur intersectionnalité aveuglante et leur antiracisme moralisateur. Selon leur grille de lecture, l’étranger, contrairement à l’homme blanc, ne peut en aucun cas être un agresseur ou un violeur car lui aussi est, à leurs yeux, une victime – rappelons-leur que nos sociétés sont parmi les plus accueillantes du monde. Et puis, il ne faudrait, selon elles, surtout pas « faire le jeu de ». Tel un symbole, quelques jours après le viol de Cologne, le maire de la ville rhénane, Henriette Reker, avait conseillé aux femmes de garder avec les hommes une distance « d’une longueur de bras ». La sortie préfigurait celle de Caroline de Haas qui proposerait, quelques mois plus tard, d’« élargir les trottoirs » pour lutter contre le harcèlement.

Une autre affaire refait surface aujourd’hui, à la faveur d’un tweet d’Elon Musk. Entre les années 1980 et 2010, des milliers de jeunes filles, souvent mineures et issues de milieux défavorisés, ont été agressées sexuellement par des gangs composés d’Indo-pakistanais au Royaume-Uni. La révélation des faits sordides, mêlant viols, torture et prostitution forcée, aurait dû susciter une vague d’indignation allant au-delà des frontières britanniques. Mais les médias et faiseurs d’opinion européens se sont tus dans toutes les langues : il ne fallait surtout pas mettre à mal le récit diversitaire.

Évidemment, il est toujours utile de rappeler que tous les étrangers ne sont pas des violeurs (loin de là, évidemment) et que tous les violeurs ne sont pas étrangers. Cela ne doit pas nous empêcher de regarder en face la réalité et de nous poser les bonnes questions : combien d’autres affaires de ce type sont-elles mises sous le boisseau ? Combien d’autres victimes subissent-elles encore des viols dans l’indifférence la plus totale ? Et surtout : combien de temps allons-nous accepter cela sans réagir ?  

« Apartheid genré » et gentils djihadistes

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Sur cette photo publiée par l'agence de presse officielle syrienne SANA, le dirigeant de facto de la Syrie, Ahmad al-Sharaa, anciennement connu sous le nom d'Abou Mohammed al-Golani au centre, rencontre la ministre allemande des Affaires étrangères, Annalena Baerbock, à gauche, et le ministre français des Affaires étrangères, Jean-Noël Barrot, à droite, à Damas, en Syrie, le vendredi 3 janvier 2025 © AP/SIPA

La notion d’apartheid de genre, largement relayée par les médias et les grandes instances internationales, tend malheureusement à occulter la dimension religieuse, pourtant fréquemment au cœur de cette problématique.


Les alertes se succèdent et les défenseurs des droits de la femme en sont secoués. Enfin… pas tous.
Abou Mohammed al-Joulani, ancien d’al-Qaida en Irak, fondateur du Front al-Nostra, puis de Hayat Tahrir al-Cham, a connu des heures de célébrité en prenant le contrôle de la Syrie après le renversement de Bachar al-Assad… Il s’est alors rendu célèbre sous ce nom – al-Joulani – en devenant ce que certains chroniqueurs de chez nous appelèrent alors un « islamiste modéré ». C’était l’avènement d’une nouvelle espèce de résistant : « le jihadiste gentil ». Monsieur al-Joulani a changé de nom en devenant ministre des Affaires étrangères de son pays.
Il s’appelle désormais Ahmad al-Chareh. Ce changement de nom s’est popularisé ce 3 janvier 2025, lors d’une rencontre à Damas des ministres des Affaires étrangères. S’il a bien serré la main du ministre français Jean-Noël Barrot, il a refusé de serrer la main de Madame Annalena Baerbock, son homologue ministre allemande des Affaires étrangères. Son homologue… enfin, pas tout à fait car Annalena Baerbock est une femme et on ne va quand même pas demander à un ex-jihadiste, même « modéré », de s’asseoir sur les versets 187, 223, 228 de la sourate II, ou sur la sourate IV, Les femmes. Ils sont trop connus des croyants. Rappelons le verset 38 pour ceux qui n’auraient pas leur Coran sur la table de chevet : « Les hommes sont supérieurs aux femmes à cause des qualités par lesquelles Dieu a élevé ceux-là au-dessus de celles-ci… » (IV, 38)

Moment de flottement à Damas

La séquence de ce refus de serrage de main est devenue virale et a été qualifiée par la presse de « moment de flottement ». Comprendre : « ce n’est pas grave ». On apprend aussi que les ministres avaient au préalable « validé le protocole » de la rencontre. Comprendre encore : on ne va pas demander à un jihadiste gentil de serrer la main d’une femme, fut-elle ministre.
« La diplomatie française et européenne est vraiment courageuse » pense Boualem Sansal dans sa cellule…
J’ai évoqué plus haut le texte sacré, le Coran. Oui, parce que je pense que tant que notre culture laïque, rationaliste, républicaine, nous tiendra éloignée du « fait religieux » nous stagnerons dans une ignorance de la « culture des autres ». Les laïques que nous sommes, tout en défendant bec et ongle cette laïcité, doivent bien comprendre que si nous avons rompu avec le religieux, d’autres de par le monde n’ont pas suivi ce chemin.
Qui, mieux que Régis Debray ce marxiste décillé, a expliqué cette évacuation du religieux par nos sociétés occidentales : « Parce qu’on se refuse à dire que Malraux avait raison et que Marx a eu tort de voir dans le religieux […] une vieillerie en voie d’extinction, dont le genre humain sera débarrassé… ». Après avoir évoqué la nullité en matière de religion des chefs d’État comme Georges Bush ou François Mitterrand, cet auteur ajoute « L’absence d’un cours d’histoire des religions à l’École nationale d’administration en dit long sur cette impéritie… ».[1]

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Cette impéritie que Debray soulignait dans un chapitre de son livre sous-titré « Du sacré en général – De la France en particulier », je la vois culminer le 17 juin 2024 dans cette déclaration d’Amnesty International :« Nous demandons la reconnaissance de l’apartheid fondé sur le genre en vertu du droit international pour combler une lacune majeure de notre cadre réglementaire mondial ». On tremble à la lecture de ce qui suit  :« Le projet de convention sur les crimes contre l’humanité, une initiative majeure actuellement débattue à l’ONU, représente une occasion importante de dynamiser la lutte en faveur de la justice de genre. Les États membres de l’ONU doivent la saisir et intégrer l’apartheid fondé sur le genre dans le droit international, tout en recherchant d’autres possibilités, notamment auprès du Conseil des droits de l’homme, de consolider le concept.[2] » L’ignorance et l’impéritie évoquées plus haut culminent dans ces propos d’Amnesty International. Imagine-t-on l’ONU et Amnesty engager une conflagration mondiale avec le monde islamique, une lutte pour « la justice de genre » ? Faut-il comprendre que l’ONG rêve de réviser la parole de Dieu révélée dans le Coran ? de retoquer la charia ? de censurer les hadiths du prophète ? À l’idée que le Conseil des droits de l’homme de l’ONU et Amnesty partent en croisade contre le livre sacré et son contenu relatif à l’égalité homme-femme, j’imagine les gardiens de la révolution à Téhéran, les Talibans à Kaboul en train de se tordre de rire !  

Petits chose du concept

Il est stupéfiant qu’à Amnesty International que l’on imagine sur tous les théâtres de conflits qui ébranlent la planète, il ne se soit trouvé personne pour avoir un jour eu l’idée de se renseigner sur le statut de la femme en islam en ouvrant le Livre ! Il y a près de vingt ans, Jean-Claude Michéa publiait son livre L’enseignement de l’ignorance et ses conditions modernes.[3] Nous y sommes.
L’Europe, la France, sont pourtant riches d’une pépinière d’orientalistes, d’islamologues qui, d’Albert Kasimirski à Jacque Berque, d’André Chouraqui à Régis Blachère, ont mis à notre disposition de nombreuses traductions du Coran dont certaines disponibles en librairie a moins de 10 euros ! Comment expliquer qu’il ne se trouve pas un responsable d’Amnesty International pour demander à un stagiaire, après lui avoir glissé un billet de 10 euros, d’aller a la FNAC acheter un exemplaire et de faire une simple synthèse de « ce que dit le livre sur le statut de la femme » ? Ils y apprendraient, outre que le voile n’est pas un couvre-chef comme la coiffe bretonne ou le béret basque, que « l’apartheid de genre » est inscrit dans la lettre du livre sacré. Mais on ne peut pas demander aux féministes affligées par le sort de leurs sœurs afghanes ou Iraniennes de daigner lire un livre disponible depuis quatorze siècles.
En popularisant le concept d’« apartheid de genre », Agnès Callamard, la secrétaire générale de l’ONG Amnesty International, enrichit d’un néologisme ce que Romain Gary nommait la « littérature fumigène », le « langage suave » évoqué aussi par Philippe Muray. S’il ne s’agissait ici que de railler ces Petits chose du concept dont parlait Murray, on ne ferait qu’ajouter à la longue liste du politiquement correct qui régit la révision du langage. Les infirmes de mon enfance sont devenus des « personnes à mobilité réduite », il n’y a plus d’aveugles mais des « mal voyants », plus de sourds mais des « mal entendant » et plus de cancres mais des « mal apprenant ». Le ministère de l’Éducation a remplacé récemment le vocable si stigmatisant de « groupes de niveau », par « groupe de besoin », tellement plus suave…
On imagine qu’à Téhéran, à Kaboul, à Damas chez les « islamistes modérés », cette bombe atomique qu’est l’invention de « l’apartheid de genre » doit provoquer la terreur.  

D'un siècle l'autre

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L'Enseignement de l'ignorance et ses conditions modernes

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[1] Régis Debray, D’un siècle l’autre, Gallimard, 2020, p 267

[2] La déclaration de la Secrétaire d’Amnesty se poursuit ainsi : « L’apartheid fondé sur le genre doit être reconnu comme un crime de droit international, en vue de renforcer les initiatives visant à lutter contre les régimes institutionnalisés d’oppression et de domination systématiques imposés pour des motifs liés au genre, a déclaré Amnesty »

[3] Jean-Claude Michéa, L’enseignement de l’ignorance, Ed.Climats, 2006.

Philippe Val: « Avec l’islam politique, la peur est partout »

Philippe Val © Hannah Assouline

Dix ans après avoir perdu certains de ses amis les plus chers dans l’attaque de Charlie Hebdo, l’ancien directeur du journal ne cède ni à l’apitoiement ni à la résignation. Alors que les injonctions à la censure ne viennent plus seulement des djihadistes, mais d’un certain monde intellectuel et d’une gauche inféodée aux Insoumis, l’esprit de soumission doit être plus que jamais combattu.


Causeur. C’était hier et il y a une éternité. Qu’est-ce que ce 7 janvier 2015 a changé en vous ?

Philippe Val. Pour moi il y a un monde avant et un monde après. Quand des amis de plusieurs décennies disparaissent d’un coup, assassinés par des islamistes, vous êtes d’abord choqué, désespéré. Il faut ensuite un certain temps pour que cette réalité vous pénètre dans toute son intensité. Dix ans après, je rêve toujours de Cabu et de Wolinski, je me demande ce qu’ils ont ressenti au moment où leurs tueurs sont arrivés avec leurs cagoules et leurs flingues. J’essaye de me mettre dans leur tête, dans leur système nerveux. Je me dis : pourvu qu’ils n’aient pas souffert ! Et je ne sais pas…

Vous n’étiez plus patron de Charlie Hebdo en 2015, mais Cabu et d’autres étaient restés vos intimes.

Je connaissais Cabu depuis les années 1970. C’était la famille. Mieux que la famille même, puisque c’est quelqu’un avec qui j’avais choisi de vivre. On s’est apporté tellement de choses ! Si je n’avais pas rencontré Cabu, je n’aurais pas fait de journalisme, tout simplement. Mais je ne veux pas pleurnicher, car si lui et les autres sont morts, je suis vivant, je continue à voir des amis, à m’amuser, à aimer, à jouir du temps qu’il fait et à voir mon fils grandir. Ne pas trahir Charlie, c’est aussi aimer la vie autant qu’il est possible, et ne pas se poser en victime.

Vous êtes l’un des plus anciens journalistes français à vivre sous protection policière…

Oui, depuis 2006. Mais les premières menaces de mort sont arrivées dès la fin des années 1980, avec l’affaire du voile. À l’époque, dans ma chronique sur France Inter, j’avais soutenu le proviseur de Creil qui refusait le port de signes religieux dans son établissement. Quelques années plus tôt, j’avais pu écrire en toute quiétude des sketches pour Thierry Le Luron avec des choses épouvantables sur l’ayatollah Khomeini, n’imaginant pas un instant que la censure changerait un jour de camp et que l’humour deviendrait la cible du terrorisme.

Aujourd’hui, avez-vous peur pour votre vie ?

Pas tout le temps. J’ai connu une période très noire quand mon fils était petit. Chaque nuit à la maison, le moindre bruit prenait une signification terrifiante. Cela dit, j’ai confiance en mes officiers de sécurité qui sont extrêmement compétents. La preuve, en 2017, dans une librairie à Strasbourg, quand un homme s’est précipité vers moi en hurlant, une jeune policière affectée à ma sécurité m’a sauvé la vie en immobilisant immédiatement l’agresseur, qui devait peser deux fois plus lourd qu’elle, mais elle était tellement entraînée ! Je vivais alors sous surveillance renforcée, car le groupe terroriste qui avait revendiqué l’attentat de Charlie avait émis de nouvelles menaces. Lors de mes déplacements, il fallait trois véhicules. On m’a dit que c’était le même dispositif que celui des ambassadeurs américain et israélien. Ce n’est pas une vie normale. À la campagne, pas question d’aller à la boulangerie. Je ne vais pas débarquer sur la place du village avec trois voitures…

Diriez-vous que la pression est un peu retombée ?

Je dirais l’inverse. Les choses se sont aggravées. Les injonctions à la censure ne viennent plus seulement des djihadistes, mais d’un certain monde intellectuel, en particulier universitaire, ainsi que des journaux, disons dominants, Le Monde et tous ceux qui suivent sa ligne éditoriale. Résultat, alors que les attentats continuent, une grande partie du personnel politique français dénonce la prétendue stigmatisation des musulmans qui se cacherait derrière la critique de l’islam.

Ce pseudo-antiracisme est-il si nouveau ?

J’ai connu une époque moins idiote. En 2005, quand survient l’affaire des caricatures de Mahomet au Danemark, à Charlie Hebdo, on suit cela de très près. Et puis l’histoire enfle, notamment à cause des manifestations et des mesures de boycott des entreprises danoises dans le monde arabe et musulman. D’autres médias français s’emparent du sujet, à commencer par France Soir, à l’époque un vrai journal, qui publie les caricatures, tout simplement pour montrer à ses lecteurs l’objet du scandale. Le propriétaire du titre, un Libano-Égyptien, vire sur-le-champ l’auteur du papier. C’est ce qui conduit Charlie à publier les caricatures à son tour. Le jour où nous prenons cette décision, Cabu et moi participons à la réunion d’un cercle de réflexion parisien, avec des patrons de presse, des conseillers d’État et des intellectuels. Tous nous félicitent. Même chose quand je propose aux confrères de se joindre à nous : presque tous disent banco.

Sauf qu’ils se rétractent…

Non seulement ceux qui m’avaient dit oui ne publient pas, mais en plus ils me traitent de raciste ! Si toute la presse avait publié les caricatures, l’affaire aurait été terminée. Mais voilà, le peloton est resté groupé, et Charlie Hebdo est parti devant en danseuse, avec une cible dans le dos. Seul Denis Jeambar, le patron de L’Express, nous a suivis. En sachant pertinemment que cela rendrait furieux son principal actionnaire Serge Dassault, qui était sur le point de se rendre en Arabie saoudite avec Jacques Chirac pour vendre des Mirage. Dès son retour, Dassault a vendu L’Express.

Comment Chirac s’est-il manifesté ?

Il nous a engueulés[1]. Mais son ministre de l’Intérieur d’alors, Nicolas Sarkozy, nous a en revanche beaucoup soutenus, bien que Charlie ne fût pas sa tasse de thé…

« Les injonctions à la censure ne viennent plus seulement des djihadistes, mais aussi d’un certain monde intellectuel. » (Philippe Val) © Hannah Assouline

C’est plutôt Sarkozy qui n’était pas la tasse de thé de Charlie !

Ça montre à quel point il est intelligent sur ces sujets-là. D’ailleurs nous sommes ensuite devenus amis, puisqu’il s’est marié avec une de mes amies.

Avez-vous reçu d’autres soutiens politiques ?

Oui, de Manuel Valls en particulier. Aujourd’hui, il souffre d’un scandaleux discrédit, alors que c’est le seul à gauche, avec Bernard Cazeneuve et Bertrand Delanoë, qui a été sérieux dans l’affaire. À droite, Gérald Darmanin a été un ministre de l’Intérieur relativement mobilisé, Bruno Retailleau aussi. Quitte à me faire pourrir, je les salue.

D’accord, on a protégé les synagogues. Nos élites médiatiques ont-elles ouvert les yeux ?

Le Parisien et Le Figaro sont de plus en plus vigilants sur ces questions-là. Il est vrai que la presse a beaucoup moins de pouvoir qu’autrefois, je le regrette d’ailleurs.

Il y a les médias Bolloré comme Europe 1, où on vous entend chaque lundi. Ont-ils changé la donne ?

Oui, on y voit et on y entend beaucoup d’esprits libres, absolument pas soupçonnables de racisme. Leur discours est en train de gagner du terrain. Pendant ce temps, la gauche qui s’effarouche davantage de l’islamophobie que de la guerre nucléaire prend un coup de vieux. C’est un peu comme la chanson à texte face à l’arrivée des Rolling Stones et des Beatles. Vous verrez, le wokisme va devenir ringard.

En attendant, la gauche encourage l’islam politique

S’agissant de la gauche autoritaire, issue du marxisme, impossible de vous donner tort. Et la gauche libérale a disparu des écrans radars. Je ne parle pas de la gauche mitterrandienne, mais de la gauche authentiquement libérale, celle de Michel Rocard, qui ne s’est jamais compromise avec des antisémites. Raphaël Glucksmann, comme François Hollande, s’est allié avec les Insoumis. Depuis quelques années, le cynisme est une seconde nature au Parti socialiste.

Il y a aussi la peur de déplaire à France Inter. Une peur moins honorable que celle de mourir dans un attentat.

Je ne suis pas tout à fait d’accord. Ceux qui trouvent des excuses aux terroristes et se demandent si les victimes des attentats ne l’auraient pas un peu cherché, ont, eux aussi, peur de mourir. Ils pensent qu’en donnant un petit sucre au loup qui bouffe leur voisin, ils ne seront pas bouffés.

Or, on ne calme pas un loup avec un sucre…

Un jour j’ai dit cela dans une conférence à Montréal. À la fin, un type très connu là-bas, l’une des grandes plumes du quotidien La Presse, s’est approché de moi et m’a dit : « Quand tu as publié les caricatures, j’ai écrit un édito pour dire que tu stigmatisais les musulmans. Mais la vérité, c’est que j’ai eu la trouille, et j’ai cherché une bonne excuse pour ne pas publier les caricatures. » J’ai été impressionné par son honnêteté. Le surlendemain, il a publié un texte pour me présenter des excuses publiques. J’aurais tellement aimé voir cela en France, ça nous aurait sauvés si des journalistes importants avaient eu la même attitude.

Pas sûr. Si tous les médias étaient radicalement Charlie, l’islamisation des banlieues serait-elle pour autant stoppée ?

Évidemment pas. À ce sujet, j’ai entendu récemment le témoignage édifiant d’un agent de sécurité, d’origine maghrébine. Il est athée, sa femme aussi. Et pourtant elle porte le voile islamique, pour ne pas se faire emmerder dans leur cité. Pas question non plus d’avoir un sandwich à la main pendant le ramadan. « On fait semblant », disent-ils. On ne se rend pas compte de la pression que subissent les musulmans en France. Certains responsables religieux, à la Grande Mosquée de Paris, me demandent de ne pas répéter ce qu’ils me disent de l’obscurantisme qui règne par la menace. Avec l’islam politique, la peur est partout. Partout.

L’idéologie aussi. Or on ne sait pas comment enlever les mauvaises idées de la tête des gens.

La déradicalisation, ça n’a jamais marché nulle part. Dès lors que deux islams, l’un intégré et l’autre intégriste, coexistent et sont redoutablement imbriqués l’un dans l’autre, la seule chose qu’on puisse faire, c’est protéger ceux qui veulent se désimbriquer. En particulier en permettant que l’école reste pour leurs enfants un espace de liberté.

Les profs sont-ils armés pour cela ?

Pas sûr. On dit qu’en France on manque d’enseignants parce qu’il n’y a pas d’argent. C’est juste, mais les pays européens qui payent bien leurs profs, comme l’Allemagne, sont confrontés à la même difficulté de recrutement. Qui a envie de se retrouver face à des élèves disant qu’il ne faut pas insulter le prophète, que Darwin s’est trompé, et que deux et deux font cinq ? Et je ne parle même pas des profs assassinés.

Tout vient d’une immigration incontrôlée et mal intégrée, dont une partie des enfants sont en sécession culturelle.

Je fais toujours attention quand j’utilise le mot « immigration ». Je connais un Vietnamien qui a été adopté par une famille juive. Figurez-vous que ses enfants vont faire leur bar-mitsvah ! Il faut relativiser la question démographique, car après tout, il y a toujours eu des étrangers en France.

Oui, mais plus rarement des étrangers hostiles à la France.

J’en conviens. Mais je préfère parler de problèmes d’intégration. En reconnaissant toutefois que l’échec de l’intégration ne tient pas seulement au pays d’accueil, mais aussi aux personnes accueillies qui refusent de se fondre dans la masse.

Et au nombre non ?

En effet, lorsque les diasporas sont trop nombreuses, elles ne s’intègrent plus, mais reproduisent en pire les us et coutumes de leur pays d’origine. Voilà pourquoi l’École, mais aussi la régulation des réseaux sociaux sont des priorités. Je relis pour la troisième fois L’Étrange Défaite de Marc Bloch. On dirait vraiment qu’il décrit les élites d’aujourd’hui, alors qu’il parle de celles d’avant-guerre, de leur effondrement moral et de leur aveuglement devant le nazisme.

Pensez-vous à Emmanuel Macron qui est pour le moins changeant au sujet de ce qu’il a appelé le « séparatisme » ? Que retenir de sa présidence ?

Une espèce de « girouettisme ». Avec lui, tout dépend de l’heure et du vent. Il lui arrive de prendre la mesure du problème et de bien en parler, car il est intelligent. Sauf quand, face à un mafieux comme le président algérien, il s’accuse des pires crimes. Ou quand, informé de la réalité des quartiers hors de contrôle, il conclut : « Pas touche aux banlieues, sinon le feu va prendre dans toute la France ! » Et enfin, surtout, quand il croit devoir remercier ses électeurs musulmans en parlant d’islamophobie, quand la réalité, c’est une religion en expansion pratiquée de façon hostile par un pourcentage élevé de fidèles.

Pourquoi la gauche n’arrive-t-elle pas à reconnaître ce fait ?

L’influence de Jean-Luc Mélenchon est considérable dans ce phénomène.

Il y a dix ans, il prononçait l’éloge funèbre de Charb !

C’était presque aussi beau que son hommage à Yahya Sinwar… Mélenchon a exactement la trajectoire de Jacques Doriot, qui était copain avec Lénine, et qui en 1930 quitte le PC, le jugeant trop à droite, pour se retrouver dix ans plus tard dans les milices pétainistes. On retrouve la même influence de Marx et de son texte « Sur la question juive » dont les arguments – les juifs, capitalistes cosmopolites – seront repris par l’extrême droite nationaliste et par les socialistes français, Blanqui et Proudhon en tête. Dans le mélenchonisme, il y a cette graine antisémite, semée par Marx lui-même.

Il y a aussi le talent de Mélenchon.

Hélas ! En politique, les idées sont importantes mais la séduction, c’est encore au-dessus. Ne pas ressembler à nos ennemis est une priorité. Ils sont râleurs et geignards, nous devrions être joyeux et séduisants !


[1] Il a aussi poussé son ami Dalil Boubakeur, recteur de la Grande Mosquée de Paris, à poursuivre Charlie en justice.