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Aquilino Morelle, retenez ce nom !

Il a voté non à Maastricht et au référendum sur le Traité constitutionnel européen. Il se dit patriote et exécré par ces « élites parisiennes conformistes qui vivent dans l’impunité, qui font la pluie et le beau temps, qui disent vous êtes des dingues, des abrutis, des fachos, dès que vous pensez différemment ». Vous pensez Patrick Buisson, Eric Zemmour ou pourquoi pas Henri Guaino ? Regardez bien plus à gauche, vous y trouverez Aquilino Morelle.

Ce fils de républicain espagnol incarne à lui seul la méritocratie. Avec pour père un ouvrier, affûteur chez Citroën à Nanterre, et une mère qui n’aura jamais parfaitement maitrisé le français, Aquilino écarte d’emblée les propensions à l’excuse, monnaie de singe pour une République qui a fondé son contrat social sur l’égalité. Jeune homme, Aquilino choisit Médecine, puis quasiment dans le même temps, intègre l’ENA après un passage à Sciences Po.

Il est de ces médecins qui n’ont jamais exercé mais qui connaissent le serment d’Hippocrate mieux que les autres. Au chevet de l’Etat, malade parmi les malades, Aquilino fait siennes les paroles du médecin grec : « Je m’abstiendrai de tout mal et de toute injustice […] me préservant de tout méfait volontaire et corrupteur, et surtout de la séduction des femmes et des garçons, libres ou esclaves. » Est-ce à cette promesse qu’il pense lorsqu’il rejette la prostitution de la France à l’Europe ou lorsqu’il planche tour à tour sur l’affaire du sang contaminé et sur celle du Mediator ?

C’est Pierre Moscovici qui le remarque au grand oral de l’ENA et c’est Lionel Jospin, alors Premier ministre, qui lui donne l’occasion de faire ses armes. Au parabellum et à l’estoc, il préfère la plume. A ses côtés, le jeune Manuel Valls, porte-parole de Matignon, à l’histoire similaire (son grand-père, rédacteur en chef d’un journal républicain et catholique, a caché des prêtres persécutés par les trotskistes et les anarchistes). A l’un le verbe, à l’autre de le faire chair.

Le 21 avril 2002 sonne le glas d’une ascension fulgurante. Aquilino Morelle rejoint Euro RSCG lorsque son mentor annonce son retrait de la vie politique. De docteur à spin doctor, cherchez l’erreur. De ces années, le plus français des espagnols en tire une leçon positive : il sait au moins là où il ne veut pas aller, une qualité politique suffisamment rare pour être soulignée. En 2005, Morelle rejoint Arnaud Montebourg dans son combat contre le Traité constitutionnel Européen. Ils sont peu à avoir compris que signer ce traité, c’est signer la mort d’un des deux corps du roi, cette théorie politique développée par Ernst Kantorowicz. Fin 2011, après la primaire socialiste, afin de rassembler une France divisée, notamment par le « non » au référendum, François Hollande se rapproche d’Aquilino et en fait son nègre.

Si beaucoup lui reprochent une certaine autosatisfaction, ils lui reconnaissent sans mal le rôle qu’il a joué dans la supériorité télévisuelle du candidat Hollande lors du débat de l’entre-deux-tours. Car la tirade « Moi, Président de la République » digne de Cyrano de Bergerac répondant au Vicomte de Valvert est vraisemblablement celle qui aura définitivement fait basculer le candidat PS dans le camp des gagnants. Aquilino Morelle, retenez ce nom ! Car les cinq prochaines années ne se feront pas sans lui.

Mahomet aux affaires

« Islamistes modérés » : c’est ainsi que les médias qualifient les premiers ministres tunisien (Hamadi Jebali) et marocain (Abdelilah Benkirane), sans définir cependant ces deux termes apparemment contradictoires. Après la vague verte qui a démocratiquement porté au pouvoir des partis religieux aux quatre coins du monde arabo-musulman, l’ouvrage collectif dirigé par Samir Amghar, Les Islamistes au défi du pouvoir. Évolutions d’une idéologie (Michalon), vient heureusement combler cette lacune en analysant les mutations des mouvements islamistes à l’épreuve du gouvernement (Maroc, Tunisie, Gaza, Turquie), ou des institutions parlementaires (Égypte, Liban, Pakistan, Yémen, Algérie, Cisjordanie).[access capability= »lire_inedits »]

Les chercheurs ont choisi pour base méthodologique la définition de l’islamisme de Patrick Haenni[1. Notamment auteur de L’Islam de marché, Seuil, 2005.] : « Une idéologie portée par un mouvement social ou un parti politique, fondés sur une référence explicite à l’islam, sur une vision précise du politique, ayant un projet politique pratique (et non une utopie messianique), organisés, recourant à des activités et des démarches proprement politiques (participation à des élections, manifestations, pétitions, etc.), agissant dans un cadre politique réel (l’État) et institutionnalisé, et non violents dans leurs modes d’action. » Exit donc Al-Qaïda, les djihadistes et les salafistes qui « partagent (néanmoins) un fonds idéologique commun » avec l’islam politique mais refusent de participer aux affaires profanes de la Cité.

L’islam politique, comprend-on en lisant cette somme, est une doctrine malléable qui s’adapte aux contextes politiques, sociaux et culturels locaux. Samir Amghane nous prémunit à juste titre contre le risque d’une approche statique « émanant des islamistes eux-mêmes sur le caractère intemporel et universel de leur idéologie ». En réalité, au contact du pouvoir, des contraintes institutionnelles, les mouvements islamistes se transforment et, avec eux, leur lien avec le peuple. Car en passant du travail social d’islamisation par le bas (charité, éducation, prédication…) au grand jeu électoral, ils deviennent des « professionnels de la politique », suivant l’expression de Max Weber, soucieux d’appliquer leur programme idéologique, mais également de conserver le pouvoir.

L’exemple du Maroc, analysé dans une excellente contribution de Myriam Aït-Aoudia, constitue une belle leçon de choses. Dans une monarchie où le roi conserve l’essentiel des prérogatives politiques, l’islamisme marocain est scindé en deux branches : le Parti de la justice et du développement d’une part, qui détient la majorité parlementaire et dirige le gouvernement, et l’association Justice et bienfaisance d’autre part (Adl wa ihsane), fondée par cheikh Yassine. Si le premier est souvent comparé à son homonyme turc, la seconde est décrite comme extrémiste, en ce qu’elle a toujours refusé de reconnaître la légitimité de la monarchie et de participer au jeu électoral. Dans ce jeu à trois bandes entre le pouvoir, les islamistes « légalistes » du PJD et les opposants de JB, qui faut-il qualifier de « modéré » ?

Dans la continuité des débats sur l’ « agenda caché » des islamistes, l’article de Michaël Bechir Ayari consacré au « dire » et au « faire » du parti islamiste Ennahda éclaire d’un jour nouveau le contexte idéologique de la révolte tunisienne. Avant le départ précipité de Ben Ali, le leader du parti, Rached Ghannouchi, affrontait une fronde interne pour avoir amorcé des négociations secrètes avec le régime, lequel avait libéré nombre de prisonniers politiques arrêtés pendant la grande vague de répression des années 1990. Il est de notoriété publique qu’avant de rafler plus de 40% des suffrages lors de la première élection démocratique de la Tunisie indépendante, les islamistes tunisiens n’ont pas vu venir la révolte de janvier 2011, pas plus qu’ils n’y ont participé, à la différence des Frères musulmans égyptiens qui ont su rattraper le mouvement de la place Al-Tahrir pour asséner un coup fatal à Moubarak.
Ce rappel jette une lueur nouvelle sur la politique ennahdiste actuelle. À l’instar des partis populistes européens qui participent aux gouvernements, le premier ministre Hamadi Jebali et son équipe doivent se battre sur deux fronts : accusés de dérive « centriste » et soumis à la concurrence de groupes salafistes qui s’en prennent aux maisons closes et aux débits d’alcool, ils tentent, par leurs « dérapages » verbaux, de rassurer une base frustrée. Les sorties remarquées du ministre de l’Enseignement supérieur tunisien, obsédé par l’idée du complot mondial anciennement fomenté par le « juif Bourguiba », ne s’expliquent pas autrement.

Au fil des pages, le lecteur est invité à (re)vivre les atermoiements stratégiques du FIS algérien, à explorer les dissensions des Frères musulmans égyptiens et à dresser un bilan de la dernière décennie AKP en Turquie. Au final, ce travail collectif ouvre des perspectives inexplorées et apporte des réponses à de nombreuses questions – y compris à celles qu’on ne se posait pas.[/access]

Samir Amghar (dir.) Les Islamistes au défi du pouvoir. Évolutions d’une idéologie, Michalon, 2012.

L’adieu à Sarkozy

Maintenant qu’il s’en va, je peux le dire: j’ai aimé Sarko. La meilleure raison, c’est qu’il était l’homme le plus exécré de France, ce qui n’est pas à la portée du tout venant. Il aurait pu jouer dans une série américaine le rôle du flic véreux. Les politiciens maîtrisent à la perfection l’art de tricher tout en ayant l’air honnête. Sarko, lui, ne dissimulait pas. Ni sa mégalomanie, ni ses tics, ni ses fautes de français. Jésus avait voulu sauver le monde. Lui, tout au moins le croyait-il, il avait sauvé la zone Euro. Était-ce une noble ambition ou une idiotie ? Nul ne peut répondre à cette question, mais tout le monde reconnaîtra qu’il a mis une énergie incroyable dans ce combat à l’issue encore incertaine.

J’aimais aussi son côté voyou, bad boy. Il a séduit Carla, mais aussi Angela et même Obama. Il s’est lancé dans des guerres stupides qui ne pouvaient que se retourner contre lui, comme tout ce qu’il faisait d’ailleurs. C’était sa forme d’héroïsme. Il a tout dit et son contraire. Mais, après tout, il n’était pas innocent au point de ne pas savoir qu’un chef d’État n’est qu’un acteur auquel l’actualité chaque jour propose un nouveau texte pour tenir en haleine un public capricieux. À la fin de son quinquennat, il était arrivé à la conclusion que quoi qu’il dise, quoi qu’il fasse, il entrerait dans l’Histoire comme  » l’homme le plus haï de France « .

Voilà qui ne risque pas d’arriver à son successeur : avec lui s’ouvre l’ère de la tiédeur. Je préférais celle du swing.

La légende de l’euro fort

La valeur de l’euro a augmenté de 1,1789 dollar américains lors de sa mise en circulation le 4 janvier 1999 à 1,3025 dollar à l’heure où j’écris ses lignes ; soit d’environ 10,5% en un peu plus de treize ans. De cette constatation, de nombreux observateurs déduisent que l’euro est cher – trop cher – et que nous devons cela à la politique de la Banque Centrale Européenne. Une politique inspirée par ses ascendances teutonnes ; une politique dite de l’euro fort. Seulement voilà, la réalité est un peu plus complexe que cela.

Pour reprendre l’exemple cité ci-dessus, j’aurais pu vous signaler que la valeur du dollar américain a baissé de 84,8 centimes d’euros au 4 janvier 1999 à 76,8 centimes aujourd’hui. C’est strictement équivalent. Mais de ma première formulation, vous avez déduit que c’est la valeur de l’euro qui a monté tandis que la seconde laisse supposer que c’est la valeur du dollar qui avait diminué. En réalité, vous n’en savez rien et moi non plus. Ces chiffres peuvent signifier que la valeur de ces deux monnaies a augmenté mais que l’euro s’est apprécié plus vite ou, tout au contraire, que leurs valeurs respectives ont baissé, la perte de valeur du dollar étant la plus prononcée des deUx.

Mais reprenons encore cette même phrase en changeant de dollar : « La valeur de l’euro s’est effondrée de 1,91 dollar australien lors de sa mise en circulation le 4 janvier 1999 à 1,283 dollar à l’heure où j’écris ses lignes ; soit d’environ 32,8% en un peu plus de treize ans. » Surprise ! Nous passons d’une démonstration de la « force » de l’euro à la preuve du contraire en changeant simplement de point de comparaison. Vous pouvez faire le test en utilisant d’autres devises : à chaque fois, vous obtiendrez un résultat différent.

On m’objectera, bien sûr, que le dollar américain est une « monnaie de référence ». C’est tout à fait vrai mais, depuis la chute du système de Bretton Woods qui cherchait à fixer le cours de toutes les devises par rapport aux billets verts de l’oncle Sam, il s’agit d’une simple convention. Par ailleurs, les petites expériences menées par la Federal Reserve ces dernières années ont nettement écorné la réputation desdits billets verts et – justement à cause de sa bonne tenue – ont amené beaucoup de nos contemporains à préférer nos euros. Dans un monde de changes flottants, où la valeur relative de chaque monnaie par rapport aux autres évolue donc en fonction de l’offre et de la demande, vous n’avez dès lors aucune raison objective de privilégier la monnaie étasunienne.

S’il est impossible de dire, dans l’absolu, de combien la valeur de l’euro a monté ou baissé, on peut néanmoins comparer l’évolution de la monnaie unique par rapport à un panier de devises. La méthode est assez simple : elle consiste à imaginer que vous ayez échangé dix euros du 4 janvier 1999 contre dix monnaies différentes et à observer l’évolution de la valeur de ce petit portefeuille dans le temps.
Par exemple, avec 10 euros du 4 janvier 1999 vous pouviez acheter 1,1789 dollar américain, 1,91 dollar australien, 1,8 dollar canadien, 2,22 dollars néo-zélandais, 133,73 yens, 7,45 couronnes danoises, 9,47 couronnes suédoises, 8,86 couronnes norvégiennes, 71,1 pences britanniques et 1,62 franc suisse. Or, un peu plus de treize années plus tard, ce panier de devises ne vaut plus 10 euros mais 11,88 euros ; c’est-à-dire qu’en détenant ces monnaies étrangères plutôt que la monnaie unique, vous auriez gagné 18,8% ; ou encore qu’un euro du 4 janvier 1999, comparé à ce panier, ne vaut plus aujourd’hui que 84 centimes – soit une baisse de près de 16%[1. L’histoire n’est pas linéaire. La valeur de mon euro synthétique baisse de 1 le 4 janvier 1999 à 0,82 en octobre 2000 avant de remonter à 1,08 fin 2008 et de rebaisser jusqu’à 0,84 au dernier pointage le 8 mai 2012.]

Dès lors, à moins de supposer que l’euro était encore plus surévalué lors de son lancement, qu’est-ce qui vous permet d’affirmer que nous souffrons d’une politique de l’euro fort ?
Rien. Absolument rien. La valeur de l’euro, exprimée par rapport à d’autres devises, par rapport aux biens et services que nous consommons ou par rapport à un métal précieux de votre choix, est déterminée par les marchés. Autant dire par les interactions de millions d’individus disposant chacun d’une partie de la gigantesque masse d’information qui sert de base aux prix. Le déficit de notre balance commerciale dites-vous ? Et l’excédent allemand ? Le taux de chômage en France ? Et pourquoi pas celui de l’Autriche ou des Pays-Bas ?

Si vous pouvez affirmer avec certitude que le marché se trompe et que l’euro est surévalué par rapport au dollar américain, courrez donc voir votre banquier, empruntez autant d’euros que vous le pouvez et échangez-les contre des dollars : lorsque la suite des événements prouvera que vous aviez raison, vous deviendrez riche[2. Les plus joueurs d’entre vous peuvent facilement constituer leurs propres paniers avec les données de la BCE].

Mais méfiez-vous tout de même, je vous livre ici un des petits secrets des traders, une vieille règle fondée sur des décennies d’expérience et quelques faillites retentissantes : il y a toujours quelqu’un qui en sait plus que vous…

Veaux d’or contre règle d’or

A défaut de règle d’or budgétaire au niveau européen, décrétée politiquement incorrecte par certains, la tendance est à la promotion de veaux d’or, c’est à dire de croyances faciles et de fausses bonnes idées. Passons-les en revue.

La fausse relance par la consommation

Une première proposition consiste à promouvoir la croissance en augmentant les bas salaires et en donnant à un coup de pouce au SMIC. On ne discutera pas de l’intérêt ou de l’opportunisme politique d’une telle mesure. D’un point de vue économique, les arguments pour une hausse du SMIC sont la recherche d’un effet redistributif par écrasement de la hiérarchie des salaires et la relance économique par le pouvoir d’achat.
A court terme, l’efficacité économique de cette mesure est douteuse. Reprenons les deux arguments précédents. L’aspect redistributif de la hausse du SMIC est particulièrement discutable. De nombreux économistes considèrent que le SMIC est une machine à exclusion qui élimine du marché du travail toute une frange de la population active non employée. Nous ne voulons pas ouvrir ici un débat théorique, car le problème est plus complexe, mais simplement souligner que la question reste ouverte. Rappelons simplement que l’Allemagne n’a pas de SMIC, mais uniquement des niveaux de salaires minima par branche qui sont bien en dessous du niveau du SMIC français. Son taux de chômage est de 6% contre 10% en France.
Par ailleurs, si l’objectif est de relancer la croissance par la consommation populaire, il ne faut pas oublier que le moindre euro de pouvoir d’achat immédiat est immédiatement dépensé…en importations. L’hypothèse d’une hausse en valeur de 4% du SMIC (2% d’inflation et le solde en coup de pouce politique) pourrait dégrader un peu plus notre déficit commercial sachant qu’actuellement 18 % de la consommation est importé. Les bénéficiaires finaux peuvent être les entreprises françaises, mais aussi l’industrie allemande ou chinoise, aux dépens de notre équilibre macro-économique.

Le déficit extérieur ne compte pas

Les pays en difficulté de l’Europe font face à des déficits jumeaux qui s’entrainent l’un l’autre. Rappelons que les déséquilibres au sein de la zone Euro ne sont pas que budgétaires : le déficit de la balance des comptes courants (celui de la balance commerciale étant bien pire) est tout aussi critique.
A priori, les pays membres d’une zone monétaire n’ont pas de contraintes à court terme d’équilibre de comptes courants. Les mouvements de capitaux des pays à excédent d’épargne vers les pays à déficit d’épargne rééquilibrent mécaniquement les flux commerciaux. La contrainte joue cependant à moyen terme. On ne peut imaginer des déséquilibres extérieurs durables sous forme d’achats permanents de titres publics, d’emprunts systématiques ou d’investissements directs infinis vers les pays en déficit. Comme le souligne P. Artus, il est difficile dans une zone monétaire de résorber les déséquilibres réciproques de balance de paiement. La situation de la France est ici à risque. Après la Grèce, le Portugal, l’Espagne et l’Italie, la France est le pays de la zone Euro qui possède le plus fort déficit extérieur : 2,4% du PNB en 2011. Or, ce déficit se creuse dangereusement.
Au même moment, au prix d’efforts intenses, l’Espagne et le Portugal sont dans une logique de rééquilibrage de leurs comptes extérieurs. Le déficit espagnol est ainsi passé de 10% à 3,9% du PNB. Le hiatus est complet car parmi les grands pays de la zone Euro menacés, la France serait le seul à ne plus maitriser ses comptes extérieurs.
Mais plusieurs moyens existent pour remédier au tarissement des transferts privés de l’épargne des pays à excédent vers ceux à déficit et pour résorber les déficits des paiements intra-zone : de l’achat de titres publics des pays en difficulté par la BCE, aux plans d’aide public (comme en Grèce ou au Portugal), autant de mesures destinées à contracter la demande interne pour réduire les importations.

L’impasse du prêt direct des banques à l’Etat

Certains proposent de développer les prêts directs de la Banque Centrale aux Etats souverains pour éviter la contrainte des marchés et ainsi économiser de l’argent. Les opérations de LTRO au taux de 1% à moyen terme ont fait des envieux. On nous dit que si la France se finançait sans difficultés à ce taux, cela coûterait moins cher aux contribuables. On nous cite l’exemple des Etats-Unis où la Fed finance directement le Trésor par ses interventions sur le marché des Treasury Bonds. Il en est de même au Royaume-Uni. C’est évidemment une analogie non justifiée. Les Etats-Unis sont aujourd’hui dans une conjoncture économique de croissance et de réduction de la dette publique. Celle-ci diminue en pourcentage du PNB alors que la dette publique française est en dérive vers les 90% du PNB. Dans une conjoncture récessive, en Europe, alors que le surendettement n’est pas maîtrisé, le financement par création monétaire n’a pas les mêmes effets. Le danger est celui d’un dérapage vers la facilité et le laxisme qui menacerait deux piliers absolus de la construction européenne : l’indépendance de la BCE et la lutte contre les risques inflationnistes liés à une création monétaire incontrôlée.

Niet à la renationalisation de la dette publique

Renationaliser la dette publique serait aussi une fausse bonne idée. C’est en fait une version améliorée de la précédente.
Les trois quarts de la dette souveraine française sont détenus par des non-résidents, essentiellement des investisseurs institutionnels. Au-delà de l’idéologie, stimuler l’épargne longue domestique vers des projets porteurs d’avenir est en soi parfaitement acceptable. Les moyens utilisables sont plus dangereux. Ils seront fondés sur la contrainte ou la fiscalité. Il pourrait être fait appel aux vieilles recettes de l’histoire financière de la IVème République. La première est le retour de l’« obligation de l’obligation ». Obliger les compagnies d’assurance à détenir un instrument supplémentaire de couverture du risque est une piste. On pourrait aussi instaurer un emprunt « volontaire obligatoire ». C’est ce que fit en 1983, dans une situation financière difficile, le gouvernement Mauroy. Celui-ci avait rendu obligatoire la souscription pour certains foyers fiscaux d’emprunt d’Etat représentant 10% de leurs impôts sur le revenu.
La renationalisation de la dette publique n’empêchera pas le problème de l’endettement de se poser. Le rendement du risque à dix ans pourrait passer à 3%. La vraie mesure de la tension des taux est l’écart des taux franco-allemand (spread). Il est actuellement à un niveau historique qui illustre le fait que l’Allemagne est le mètre-étalon financier de la zone Euro en même temps que le pays-refuge des capitaux. Le gouvernement fédéral allemand emprunte à 2 ans au taux de 0,10%, c’est-à-dire que sa dette ne lui coûte rien. A quand des taux d’intérêt négatifs ?
Une telle éventualité n’est pas impossible. Ici encore il faut se rappeler le passé : en 2008, à la suite de la faillite de Lehman Brothers, les Bons du Trésor américains ont été adjugés avec des taux d’intérêt négatifs. Cette situation totalement anormale souligne que la zone Euro souffre de l’absence cruelle d’actifs sans risque. A terme, risque de se former une bulle sur la dette souveraine allemande.

Quelle conclusion en tirer ? Simplement que les idées ne peuvent s’échanger contre des faits, de même que le verbe ne remplace pas l’action. L’endettement souverain est un mur qui mérite mieux que des faux-semblants. Le choix n’est pas la croissance ou l’endettement comme si on pouvait choisir entre fromage ou dessert. Plutôt que de promouvoir des veaux d’or, il faut reconnaitre qu’en 2012 il n’y a pas d’alternatives entre une croissance très faible et la maîtrise des dépenses publiques. Fromage et dessert : prenons les deux mais en régime minceur.

Le roi est mort, vive le roi

Jacques Julliard se félicite dans son dernier éditorial de Marianne de l’élection de François Hollande. L’homme de la deuxième gauche qui avait glissé insensiblement mais certainement vers un social-libéralisme moderne, forcément moderne avait depuis quelques temps révisé son jugement sur l’ordre du monde et était revenu à une vision des choses à nouveau plus à gauche. C’est tout à son honneur et son éditorial est plein de mesure, mais aussi d’espoir. Il prend aussi une certaine hauteur en inscrivant la victoire de François Hollande dans une perspective historique qu’il fait remonter à Blum et surtout au Mitterrand de 1981. Rien de très original, à vrai dire mais rien de déshonorant non plus dans ce papier.
Une chose nous a pourtant semblé étrange, c’est le titre de cet éditorial : François II.

D’abord nous avons attribué cette gêne à la vision monarchique et gaullienne de la fonction présidentielle, paradoxale chez ce girondin de vieille date qu’est Jacques Julliard.

Mais non, il y avait autre chose et c’est alors que de lointains souvenirs du Malet-Isaac sur les bancs d’une classe de quatrième nous sont revenus en mémoire, à cette époque bénie où la chronologie n’était pas encore bannie des programmes d’Histoire.

Il y a bien eu un François II qui fut effectivement roi de France. Seulement, il est arrivé au pouvoir à l’âge de 15 ans et y est resté un peu plus… d’un an jusqu’à sa mort due à sa santé faiblarde. En plus, on estime que son règne éclair a été le signe annonciateur des guerres de religions…

Bref, (c’est le cas de le dire), souhaitons en l’occurrence que comparaison ne soit pas raison.

Pour une Grèce vraiment souveraine

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Dimanche dernier le peuple grec a clairement dit « non » à la feuille de route d’austérité dictée à Athènes par ses bailleurs de fonds. Aujourd’hui il dit clairement « oui » aux 4 milliards d’euros que ces mêmes acteurs lui versent. Cette situation absurde ne peut pas durer. On ne peut tout simplement pas tenir la chaîne par les deux bouts : affirmer vouloir être membre de la zone euro – la position de deux tiers des Grecs, selon les sondages – et, en même temps, déclarer qu’on n’est pas engagé par les accords passés avec les autres membres de la dite zone.

Le peuple grec est souverain, il dispose de son destin et a donc le droit de décider de son avenir. C’est une lapalissade qu’il n’est pas inutile de rappeler : en tant que souverain, ce même peuple est obligé de choisir. Or, ce n’est pas ce qu’ont fait les électeurs grecs dimanche dernier .
Si la « chambre introuvable » qu’ils ont élue traduit leur colère, leur humiliation et leur volonté de vengeance, le rejet du mémorandum, la feuille de route dictée à Athènes par ses bailleurs de fonds, ne leur permet pas davantage de décider de larguer les amarres européennes pour prendre le large.

Les Grecs peuvent choisir de garder l’euro mais aussi renoncer à la monnaie unique pour retrouver la Drachme et la maîtrise des taux de change et d’intérêt. En revanche, le peuple grec n’a pas le droit d’obtenir le beurre de la souveraineté nationale et l’argent du beurre européen. Les Grecs doivent assumer les conséquences de ce qu’ils veulent en adultes responsables. Dimanche dernier, les Grecs se sont comportés comme des ados rebelles qui se paient un tatouage « je hais mes parents » avec l’argent de papa maman.

Car la situation de la Grèce n’est pas comparable à celles de l’Espagne, du Portugal, et encore moins à l’Italie et à la France. L’Etat grec traverse une faillite politico-financière telle et l’économie nationale y est si arriérée que l’effacement de l’intégralité de la dette hellène ne changerait rien au déficit structurel : une nouvelle dette se créerait aussitôt. Même le plan le plus « pro-croissance », le plus « hollandiste » que l’Europe puisse élaborer aujourd’hui, ne suffira pas si la Grèce ne change pas radicalement de culture politique et étatique.

Ainsi, de deux choses l’une : soit la classe politique grèque arrive à créer une coalition capable de décider rapidement, soit il faudra de nouvelles élections, accompagnées cette fois d’un ultimatum fixant un délai pour décider d’une sortie ou d’un maintien dans l’Europe. Une chose est sûre : la situation actuelle, qui veut que les Grecs acceptent l’argent européen tout en fustigeant les peuples qui le lui prêtent, ne peut pas durer.

Les secrets de la réussite du travailleur allemand

On a disséqué les raisons de la compétitivité de l’économie allemande de long en large : tissu dense de PME, savoir-faire professionnel et culture technique, ou travail placé culturellement au dessus de tout. Tout cela est bien connu.

Ces analyses négligent pourtant certains aspects essentiels de la condition du travailleur allemand, qui frappent le frontalier lorsqu’il pénètre en territoire allemand. Vue de l’autre côté du Rhin, la France apparaît réellement comme la grande nurserie que décrivait le regretté Philippe Muray. Car enfin, voici un pays qui donne des leçons à l’Europe entière, et qui dans le même temps célèbre la bière à l’occasion d’une fête mondialement connue[1. Et où il est possible d’en trouver partout même le dimanche soir.], où fumer un joint entre amis n’entraîne aucun risque de poursuite pénale, où les clopes sont vendues dans la rue par des automates, et se trouvent dans des versions low cost au Lidl du coin, où l’hygiénisme alimentaire n’a pas encore condamnné la si délicieuse Bratwurst à 1,50€. Outre-Rhin, il est aussi très facile de dîner de plats simples, mais robustes pour 5 ou 6 euros dans de nombreux restaurants. Comment ne pas y voir un lien de cause à effet sur le bien-être général ?

Mais il y a bien plus. En Allemagne, la frustration sexuelle, cause de tant de « dépressions » n’existe quasiment pas. Pour le prix de deux coupes de cheveux, le travailleur célibataire ou mal marié peut se soulager auprès de ces agents rationnels à l’avantage compétitif certain que sont les jeunes prostituées de l’Est. Celles-ci se relaient dans les « Häuser » qui ont fleuri jusque dans la moindre petite ville de tous les Länder[2. Voir ici]. La prostitution y relève quasiment de la pension de famille, bon enfant, loin de la clandestinité sordide où l’a poussée la législation sarkozyste en France. Dans des conditions de sécurité et de salubrité qui n’ont strictement rien à voir avec la précarité des professionnelles officiant sous nos cieux.

Enfin, comment ne pas évoquer les Autobahn ? Un pays dont la police roule en Porsche 911, au pire en break Audi, semble avoir bien compris que le plaisir de conduire vite est un acquis de l’homme libre à l’ère du pétrole. Certes les panneaux « conseillent » une vitesse de 130 km/h, au risque de complications assurantielles pour les fauteurs d’accidents. Mais cette responsabilité n’est-elle pas la condition même de la liberté ?

Lorsque le travailleur allemand n’est pas au turbin, il peut donc boire, fumer, bouffer, baiser et se taper une pointe – pas nécessairement dans cet ordre – dans des conditions qui n’ont strictement rien à voir avec celles que connaît son malheureux voisin français. Parce qu’on le considère comme un adulte.

Et si c’était ça, le secret de la productivité allemande ?

Trous noirs et drapeaux rouges

« L’histoire entière du Reich millénaire peut-être relue comme une guerre contre la mémoire », affirmait Primo Lévi dans Les Naufragés et les rescapés. Le dernier recueil d’essais du sinologue Simon Leys, Le Studio de l’inutilité, confirme ce dont on avait l’intuition depuis longtemps − et ce que lui-même démontrait déjà dans son célèbre essai, Les Habits neufs du président Mao (1971) : que sur ce plan, le nazisme n’est pas un cas à part, et que l’amnésie obligatoire est au fond inhérente au totalitarisme, qu’il soit ancien ou moderne, occidental ou asiatique.[access capability= »lire_inedits »]

Dans chacun de ces systèmes s’installe en effet un mécanisme d’oubli-destruction qui, selon le politiste Johann Michel, vise à « construire une mémoire officielle hégémonique au détriment de mémoires collectives concurrentes qui font l’objet d’une entreprise systématique d’anéantissement (destruction de documents publics, autodafés…). À travers une telle entreprise, c’est bien entendu l’identité collective (sa reproduction physique, sociale et symbolique) que l’on cherche à bafouer, voire à exterminer. » Construire en détruisant : on devine cette institution de l’oubli dès la Révolution française, convaincue que l’on n’établira pas la République éternelle sans procéder à l’effacement du passé − mais on la retrouve, de façon aussi terrible que spectaculaire, dans les totalitarismes contemporains évoqués par Simon Leys, en Chine ou au Cambodge.

Notre « grande Révolution » prétendait abolir les symboles, les titres, les usages, les dates et les noms, ceux des lieux comme ceux des personnes. Dès le mois de juin 1790, l’Assemblée nationale adoptait ainsi un décret déclarant qu’« il importe à la gloire de la Nation de ne laisser subsister aucun monument qui rappelle les idées d’esclavage ». Et ce n’était que le tout début d’une damnatio memoriae institutionnalisée qui devait se poursuivre pendant une dizaine d’années. Celle qui s’est produite en Chine a débuté dans les années 1960, et elle dure encore : « Car jusqu’à présent, observe Leys, sa métamorphose, sa transformation en super-puissance s’effectue sans mettre en question l’absolu monopole que le Parti communiste continue à exercer sur le pouvoir politique, et sans toucher à l’image tutélaire du président Mao, symbole et clé de voûte du régime ». Or, « le corollaire de ces deux impératifs est la nécessité de censurer la vérité historique de la République populaire depuis sa fondation : interdiction absolue de faire l’histoire du maoïsme en action. […] Quarante années de tragédie historique (1949 – 1989) ont été engloutis dans un trou de mémoire orwellien : les Chinois qui ont 20 ans aujourd’hui ne disposent d’aucun accès à ces informations-là ». Ainsi, par exemple, « le massacre de Tiananmen a été entièrement effacé de la mémoire de la nouvelle génération », à qui l’on offre en échange des dérivatifs puissants, un « nationalisme grossier », un « carnaval érotique » permanent, et surtout, bien entendu, la recherche monomaniaque du profit matériel. Et c’est ainsi, constate le Prix Nobel de la paix Liu Xiaobo, que « la poursuite exclusive de l’intérêt personnel et l’endoctrinement incessant de l’idéologie du Parti communiste ont produit une génération d’individus dont la mémoire est absolument vide ». Poupées dociles entre les mains du Parti dès lors qu’il leur fournit, sous leurs formes modernes et en quantité suffisante, du pain et des jeux.

Le cas du Cambodge, s’il a duré moins longtemps, est encore plus significatif. Au départ, comme dans n’importe quelle construction totalitaire, il y a un projet sublime − la construction d’une sorte de paradis sur Terre, le dépassement ultime des inégalités, des contraintes et des conflits : « Le monde entier, proclame ainsi la propagande du régime, a les yeux tournés vers le Kampuchéa démocratique, car la révolution khmère est la plus belle et la plus pure. La révolution khmère est sans précédent dans l’histoire universelle. Elle a réglé l’éternelle contradiction entre villes et campagnes. Elle dépasse Lénine et va plus loin que Mao Zedong. » Mais pour passer du rêve à la réalité, il n’y a pas d’autre moyen que de la nier, avec une férocité proportionnée à sa résistance, et à la grandeur de ce que l’on se propose d’instaurer.

Les Khmers rouges contrôlent le Cambodge entre avril 1975, date de la prise de Phnom Penh par Pol Pot, et janvier 1979. Mais « durant cette période relativement courte, remarque Leys, le régime réussit à parachever son grandiose projet de destruction totale de la société » − et en particulier, d’éradication absolue de la mémoire. Pour ce faire, ils vont privilégier deux voies.

D’une part, une entreprise génocidaire qui, affirme Leys, se situe dans « la grande tradition hitléro-lénino-stalino-maoïste » : le moyen le plus achevé d’effacer tout lien avec le passé étant en effet de supprimer les hommes. D’autre part, la mise en avant d’une vérité de substitution, si fantasmatique, si évidemment fausse soit-elle : et c’est ainsi que Pol Pot « célébrait les splendides progrès du pays, de la production industrielle et agricole, de l’économie, de l’éducation et de la culture à un moment où cette partie de la population qui avait temporairement échappé au massacre titubait de famine dans un dénuement proprement préhistorique – les écoles n’existaient plus, le commerce avait disparu, la monnaie avait été abolie et, à la campagne, il y avait des bourreaux qui pratiquaient le cannibalisme » – le tout, comme naguère dans la Chine de la révolution culturelle, sous le regard émerveillé ou complaisant de certains observateurs étrangers.

Tel est, en somme, le principal mérite du nouvel essai de Simon Leys : rappeler instamment à ses lecteurs que sans mémoire, il n’y a ni raison, ni liberté. Et que tout attentat contre elle entrouvre la porte à la folie, et au despotisme.[/access]

Simon Leys, Le Studio de l’inutilité, Flammarion, 2012.

Marine Le Pen : Badiou a tout compris

Le très estimable quotidien Le Monde a jugé bon de donner la parole, juste avant le dernier tour de l’élection présidentielle, à l’immense philosophe Alain Badiou. Ce dernier, accablé par l’importance du vote pour Marine Le Pen et par la droitisation de la politique en France, s’est posé la question qui tue : « D’où vient le score de l’extrême droite sinon de trente ans de discours sécuritaires sans vergogne à droite et à gauche ? » La réponse est dans la question, mais elle demande à être explicitée: d’où le titre de l’article affolant dans un journal de gauche s’adressant prioritairement à une bourgeoisie cultivée : Le Racisme des Intellectuels.

Vous avez bien lu : depuis trente ans, subrepticement, les intellectuels de droite, mais aussi de gauche, auraient « inventé la violence antipopulaire », singulièrement dirigée contre les jeunes des cités et l’Islam. Seul Alain Badiou a résisté. Il ne souffre plus de vivre dans un état de non-droit et ne se fait aucune illusion sur l’avenir : avec la gauche au pouvoir, il prévoit le pire. Est-ce à dire qu’il regrette la révolution culturelle de Mao ou les Khmers rouges ? Avec l’âge, la nostalgie l’emporte souvent sur la lucidité.

Ce qui est troublant, c’est que les intellectuels qu’il dénonce sont souvent « des professeurs de philosophie ». Certains, sans doute mériteraient, à ses yeux, une double peine : pour avoir désenchanté la gauche révolutionnaire et tenu la main d’Anders Breivik pendant qu’il massacrait des jeunes socialistes norvégiens. Badiou, par prudence, ne cite aucun nom : il a raison d’ailleurs. Ils figurent tous au sommaire de Causeur…les plus immondes tout au moins. Mais il serait temps que Le Monde, également, se livre à un salutaire exercice d’autocritique. Nommer Alain Badiou à la tête de la rédaction serait la moindre des choses. Avec Nelly Kaprielian aux Inrocks, les intellectuels n’auraient plus qu’à bien se tenir.

Mais un détail, si j’ose dire, a échappé à Alain Badiou dans sa philippique contre les intellectuels : c’est que l’extrême droite a changé, sinon de nature, du moins de sexe. Paradoxalement, elle marque une victoire du féminisme. Que ce soit aux États-Unis, avec Sarah Palin et Michelle Bachmann, en Norvège avec Siv Jensen, en Hongrie avec Krisztina Mirvai, au Danemark avec Pia Kjaersgaard et j’en passe, l’extrême droite martiale avec ses bruits de botte et ses croix de guerre s’est métamorphosée en un extrême centre plus préoccupé par la sécurité des enfants et le « care » cher à Martine Aubry que par la volonté d’en découdre avec l’étranger.

Ce populisme en escarpins ou en talons aiguilles serait-il également porté par les intellectuels machiavéliques qu’Alain Badiou se plaît à débusquer partout ? Dans sa logique paranoïaque, c’est probable. Dans la réalité politique, on assiste, aux Etats-Unis comme en Europe, à une recomposition de ce qu’on nommait autrefois la droite et la gauche : d’un côté, les républicains avec à leur droite les équivalents européens des Tea party, de l’autre les démocrates avec à leur gauche les survivants du communisme. Le cordon sanitaire qui empêchait l’extrême droite d’accéder au pouvoir a sauté. Non par la faute d’intellectuels inconscients ou criminels, mais parce que la société s’est féminisée, donnant ainsi aux femmes l’occasion d’accéder au pouvoir avec un imaginaire politique et des idéaux qui n’ont plus rien de commun avec ceux que la génération des pères, fussent-ils fascistes ou communistes, portaient en eux.

Aquilino Morelle, retenez ce nom !

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Il a voté non à Maastricht et au référendum sur le Traité constitutionnel européen. Il se dit patriote et exécré par ces « élites parisiennes conformistes qui vivent dans l’impunité, qui font la pluie et le beau temps, qui disent vous êtes des dingues, des abrutis, des fachos, dès que vous pensez différemment ». Vous pensez Patrick Buisson, Eric Zemmour ou pourquoi pas Henri Guaino ? Regardez bien plus à gauche, vous y trouverez Aquilino Morelle.

Ce fils de républicain espagnol incarne à lui seul la méritocratie. Avec pour père un ouvrier, affûteur chez Citroën à Nanterre, et une mère qui n’aura jamais parfaitement maitrisé le français, Aquilino écarte d’emblée les propensions à l’excuse, monnaie de singe pour une République qui a fondé son contrat social sur l’égalité. Jeune homme, Aquilino choisit Médecine, puis quasiment dans le même temps, intègre l’ENA après un passage à Sciences Po.

Il est de ces médecins qui n’ont jamais exercé mais qui connaissent le serment d’Hippocrate mieux que les autres. Au chevet de l’Etat, malade parmi les malades, Aquilino fait siennes les paroles du médecin grec : « Je m’abstiendrai de tout mal et de toute injustice […] me préservant de tout méfait volontaire et corrupteur, et surtout de la séduction des femmes et des garçons, libres ou esclaves. » Est-ce à cette promesse qu’il pense lorsqu’il rejette la prostitution de la France à l’Europe ou lorsqu’il planche tour à tour sur l’affaire du sang contaminé et sur celle du Mediator ?

C’est Pierre Moscovici qui le remarque au grand oral de l’ENA et c’est Lionel Jospin, alors Premier ministre, qui lui donne l’occasion de faire ses armes. Au parabellum et à l’estoc, il préfère la plume. A ses côtés, le jeune Manuel Valls, porte-parole de Matignon, à l’histoire similaire (son grand-père, rédacteur en chef d’un journal républicain et catholique, a caché des prêtres persécutés par les trotskistes et les anarchistes). A l’un le verbe, à l’autre de le faire chair.

Le 21 avril 2002 sonne le glas d’une ascension fulgurante. Aquilino Morelle rejoint Euro RSCG lorsque son mentor annonce son retrait de la vie politique. De docteur à spin doctor, cherchez l’erreur. De ces années, le plus français des espagnols en tire une leçon positive : il sait au moins là où il ne veut pas aller, une qualité politique suffisamment rare pour être soulignée. En 2005, Morelle rejoint Arnaud Montebourg dans son combat contre le Traité constitutionnel Européen. Ils sont peu à avoir compris que signer ce traité, c’est signer la mort d’un des deux corps du roi, cette théorie politique développée par Ernst Kantorowicz. Fin 2011, après la primaire socialiste, afin de rassembler une France divisée, notamment par le « non » au référendum, François Hollande se rapproche d’Aquilino et en fait son nègre.

Si beaucoup lui reprochent une certaine autosatisfaction, ils lui reconnaissent sans mal le rôle qu’il a joué dans la supériorité télévisuelle du candidat Hollande lors du débat de l’entre-deux-tours. Car la tirade « Moi, Président de la République » digne de Cyrano de Bergerac répondant au Vicomte de Valvert est vraisemblablement celle qui aura définitivement fait basculer le candidat PS dans le camp des gagnants. Aquilino Morelle, retenez ce nom ! Car les cinq prochaines années ne se feront pas sans lui.

Mahomet aux affaires

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« Islamistes modérés » : c’est ainsi que les médias qualifient les premiers ministres tunisien (Hamadi Jebali) et marocain (Abdelilah Benkirane), sans définir cependant ces deux termes apparemment contradictoires. Après la vague verte qui a démocratiquement porté au pouvoir des partis religieux aux quatre coins du monde arabo-musulman, l’ouvrage collectif dirigé par Samir Amghar, Les Islamistes au défi du pouvoir. Évolutions d’une idéologie (Michalon), vient heureusement combler cette lacune en analysant les mutations des mouvements islamistes à l’épreuve du gouvernement (Maroc, Tunisie, Gaza, Turquie), ou des institutions parlementaires (Égypte, Liban, Pakistan, Yémen, Algérie, Cisjordanie).[access capability= »lire_inedits »]

Les chercheurs ont choisi pour base méthodologique la définition de l’islamisme de Patrick Haenni[1. Notamment auteur de L’Islam de marché, Seuil, 2005.] : « Une idéologie portée par un mouvement social ou un parti politique, fondés sur une référence explicite à l’islam, sur une vision précise du politique, ayant un projet politique pratique (et non une utopie messianique), organisés, recourant à des activités et des démarches proprement politiques (participation à des élections, manifestations, pétitions, etc.), agissant dans un cadre politique réel (l’État) et institutionnalisé, et non violents dans leurs modes d’action. » Exit donc Al-Qaïda, les djihadistes et les salafistes qui « partagent (néanmoins) un fonds idéologique commun » avec l’islam politique mais refusent de participer aux affaires profanes de la Cité.

L’islam politique, comprend-on en lisant cette somme, est une doctrine malléable qui s’adapte aux contextes politiques, sociaux et culturels locaux. Samir Amghane nous prémunit à juste titre contre le risque d’une approche statique « émanant des islamistes eux-mêmes sur le caractère intemporel et universel de leur idéologie ». En réalité, au contact du pouvoir, des contraintes institutionnelles, les mouvements islamistes se transforment et, avec eux, leur lien avec le peuple. Car en passant du travail social d’islamisation par le bas (charité, éducation, prédication…) au grand jeu électoral, ils deviennent des « professionnels de la politique », suivant l’expression de Max Weber, soucieux d’appliquer leur programme idéologique, mais également de conserver le pouvoir.

L’exemple du Maroc, analysé dans une excellente contribution de Myriam Aït-Aoudia, constitue une belle leçon de choses. Dans une monarchie où le roi conserve l’essentiel des prérogatives politiques, l’islamisme marocain est scindé en deux branches : le Parti de la justice et du développement d’une part, qui détient la majorité parlementaire et dirige le gouvernement, et l’association Justice et bienfaisance d’autre part (Adl wa ihsane), fondée par cheikh Yassine. Si le premier est souvent comparé à son homonyme turc, la seconde est décrite comme extrémiste, en ce qu’elle a toujours refusé de reconnaître la légitimité de la monarchie et de participer au jeu électoral. Dans ce jeu à trois bandes entre le pouvoir, les islamistes « légalistes » du PJD et les opposants de JB, qui faut-il qualifier de « modéré » ?

Dans la continuité des débats sur l’ « agenda caché » des islamistes, l’article de Michaël Bechir Ayari consacré au « dire » et au « faire » du parti islamiste Ennahda éclaire d’un jour nouveau le contexte idéologique de la révolte tunisienne. Avant le départ précipité de Ben Ali, le leader du parti, Rached Ghannouchi, affrontait une fronde interne pour avoir amorcé des négociations secrètes avec le régime, lequel avait libéré nombre de prisonniers politiques arrêtés pendant la grande vague de répression des années 1990. Il est de notoriété publique qu’avant de rafler plus de 40% des suffrages lors de la première élection démocratique de la Tunisie indépendante, les islamistes tunisiens n’ont pas vu venir la révolte de janvier 2011, pas plus qu’ils n’y ont participé, à la différence des Frères musulmans égyptiens qui ont su rattraper le mouvement de la place Al-Tahrir pour asséner un coup fatal à Moubarak.
Ce rappel jette une lueur nouvelle sur la politique ennahdiste actuelle. À l’instar des partis populistes européens qui participent aux gouvernements, le premier ministre Hamadi Jebali et son équipe doivent se battre sur deux fronts : accusés de dérive « centriste » et soumis à la concurrence de groupes salafistes qui s’en prennent aux maisons closes et aux débits d’alcool, ils tentent, par leurs « dérapages » verbaux, de rassurer une base frustrée. Les sorties remarquées du ministre de l’Enseignement supérieur tunisien, obsédé par l’idée du complot mondial anciennement fomenté par le « juif Bourguiba », ne s’expliquent pas autrement.

Au fil des pages, le lecteur est invité à (re)vivre les atermoiements stratégiques du FIS algérien, à explorer les dissensions des Frères musulmans égyptiens et à dresser un bilan de la dernière décennie AKP en Turquie. Au final, ce travail collectif ouvre des perspectives inexplorées et apporte des réponses à de nombreuses questions – y compris à celles qu’on ne se posait pas.[/access]

Samir Amghar (dir.) Les Islamistes au défi du pouvoir. Évolutions d’une idéologie, Michalon, 2012.

L’adieu à Sarkozy

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Maintenant qu’il s’en va, je peux le dire: j’ai aimé Sarko. La meilleure raison, c’est qu’il était l’homme le plus exécré de France, ce qui n’est pas à la portée du tout venant. Il aurait pu jouer dans une série américaine le rôle du flic véreux. Les politiciens maîtrisent à la perfection l’art de tricher tout en ayant l’air honnête. Sarko, lui, ne dissimulait pas. Ni sa mégalomanie, ni ses tics, ni ses fautes de français. Jésus avait voulu sauver le monde. Lui, tout au moins le croyait-il, il avait sauvé la zone Euro. Était-ce une noble ambition ou une idiotie ? Nul ne peut répondre à cette question, mais tout le monde reconnaîtra qu’il a mis une énergie incroyable dans ce combat à l’issue encore incertaine.

J’aimais aussi son côté voyou, bad boy. Il a séduit Carla, mais aussi Angela et même Obama. Il s’est lancé dans des guerres stupides qui ne pouvaient que se retourner contre lui, comme tout ce qu’il faisait d’ailleurs. C’était sa forme d’héroïsme. Il a tout dit et son contraire. Mais, après tout, il n’était pas innocent au point de ne pas savoir qu’un chef d’État n’est qu’un acteur auquel l’actualité chaque jour propose un nouveau texte pour tenir en haleine un public capricieux. À la fin de son quinquennat, il était arrivé à la conclusion que quoi qu’il dise, quoi qu’il fasse, il entrerait dans l’Histoire comme  » l’homme le plus haï de France « .

Voilà qui ne risque pas d’arriver à son successeur : avec lui s’ouvre l’ère de la tiédeur. Je préférais celle du swing.

La légende de l’euro fort

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La valeur de l’euro a augmenté de 1,1789 dollar américains lors de sa mise en circulation le 4 janvier 1999 à 1,3025 dollar à l’heure où j’écris ses lignes ; soit d’environ 10,5% en un peu plus de treize ans. De cette constatation, de nombreux observateurs déduisent que l’euro est cher – trop cher – et que nous devons cela à la politique de la Banque Centrale Européenne. Une politique inspirée par ses ascendances teutonnes ; une politique dite de l’euro fort. Seulement voilà, la réalité est un peu plus complexe que cela.

Pour reprendre l’exemple cité ci-dessus, j’aurais pu vous signaler que la valeur du dollar américain a baissé de 84,8 centimes d’euros au 4 janvier 1999 à 76,8 centimes aujourd’hui. C’est strictement équivalent. Mais de ma première formulation, vous avez déduit que c’est la valeur de l’euro qui a monté tandis que la seconde laisse supposer que c’est la valeur du dollar qui avait diminué. En réalité, vous n’en savez rien et moi non plus. Ces chiffres peuvent signifier que la valeur de ces deux monnaies a augmenté mais que l’euro s’est apprécié plus vite ou, tout au contraire, que leurs valeurs respectives ont baissé, la perte de valeur du dollar étant la plus prononcée des deUx.

Mais reprenons encore cette même phrase en changeant de dollar : « La valeur de l’euro s’est effondrée de 1,91 dollar australien lors de sa mise en circulation le 4 janvier 1999 à 1,283 dollar à l’heure où j’écris ses lignes ; soit d’environ 32,8% en un peu plus de treize ans. » Surprise ! Nous passons d’une démonstration de la « force » de l’euro à la preuve du contraire en changeant simplement de point de comparaison. Vous pouvez faire le test en utilisant d’autres devises : à chaque fois, vous obtiendrez un résultat différent.

On m’objectera, bien sûr, que le dollar américain est une « monnaie de référence ». C’est tout à fait vrai mais, depuis la chute du système de Bretton Woods qui cherchait à fixer le cours de toutes les devises par rapport aux billets verts de l’oncle Sam, il s’agit d’une simple convention. Par ailleurs, les petites expériences menées par la Federal Reserve ces dernières années ont nettement écorné la réputation desdits billets verts et – justement à cause de sa bonne tenue – ont amené beaucoup de nos contemporains à préférer nos euros. Dans un monde de changes flottants, où la valeur relative de chaque monnaie par rapport aux autres évolue donc en fonction de l’offre et de la demande, vous n’avez dès lors aucune raison objective de privilégier la monnaie étasunienne.

S’il est impossible de dire, dans l’absolu, de combien la valeur de l’euro a monté ou baissé, on peut néanmoins comparer l’évolution de la monnaie unique par rapport à un panier de devises. La méthode est assez simple : elle consiste à imaginer que vous ayez échangé dix euros du 4 janvier 1999 contre dix monnaies différentes et à observer l’évolution de la valeur de ce petit portefeuille dans le temps.
Par exemple, avec 10 euros du 4 janvier 1999 vous pouviez acheter 1,1789 dollar américain, 1,91 dollar australien, 1,8 dollar canadien, 2,22 dollars néo-zélandais, 133,73 yens, 7,45 couronnes danoises, 9,47 couronnes suédoises, 8,86 couronnes norvégiennes, 71,1 pences britanniques et 1,62 franc suisse. Or, un peu plus de treize années plus tard, ce panier de devises ne vaut plus 10 euros mais 11,88 euros ; c’est-à-dire qu’en détenant ces monnaies étrangères plutôt que la monnaie unique, vous auriez gagné 18,8% ; ou encore qu’un euro du 4 janvier 1999, comparé à ce panier, ne vaut plus aujourd’hui que 84 centimes – soit une baisse de près de 16%[1. L’histoire n’est pas linéaire. La valeur de mon euro synthétique baisse de 1 le 4 janvier 1999 à 0,82 en octobre 2000 avant de remonter à 1,08 fin 2008 et de rebaisser jusqu’à 0,84 au dernier pointage le 8 mai 2012.]

Dès lors, à moins de supposer que l’euro était encore plus surévalué lors de son lancement, qu’est-ce qui vous permet d’affirmer que nous souffrons d’une politique de l’euro fort ?
Rien. Absolument rien. La valeur de l’euro, exprimée par rapport à d’autres devises, par rapport aux biens et services que nous consommons ou par rapport à un métal précieux de votre choix, est déterminée par les marchés. Autant dire par les interactions de millions d’individus disposant chacun d’une partie de la gigantesque masse d’information qui sert de base aux prix. Le déficit de notre balance commerciale dites-vous ? Et l’excédent allemand ? Le taux de chômage en France ? Et pourquoi pas celui de l’Autriche ou des Pays-Bas ?

Si vous pouvez affirmer avec certitude que le marché se trompe et que l’euro est surévalué par rapport au dollar américain, courrez donc voir votre banquier, empruntez autant d’euros que vous le pouvez et échangez-les contre des dollars : lorsque la suite des événements prouvera que vous aviez raison, vous deviendrez riche[2. Les plus joueurs d’entre vous peuvent facilement constituer leurs propres paniers avec les données de la BCE].

Mais méfiez-vous tout de même, je vous livre ici un des petits secrets des traders, une vieille règle fondée sur des décennies d’expérience et quelques faillites retentissantes : il y a toujours quelqu’un qui en sait plus que vous…

Veaux d’or contre règle d’or

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A défaut de règle d’or budgétaire au niveau européen, décrétée politiquement incorrecte par certains, la tendance est à la promotion de veaux d’or, c’est à dire de croyances faciles et de fausses bonnes idées. Passons-les en revue.

La fausse relance par la consommation

Une première proposition consiste à promouvoir la croissance en augmentant les bas salaires et en donnant à un coup de pouce au SMIC. On ne discutera pas de l’intérêt ou de l’opportunisme politique d’une telle mesure. D’un point de vue économique, les arguments pour une hausse du SMIC sont la recherche d’un effet redistributif par écrasement de la hiérarchie des salaires et la relance économique par le pouvoir d’achat.
A court terme, l’efficacité économique de cette mesure est douteuse. Reprenons les deux arguments précédents. L’aspect redistributif de la hausse du SMIC est particulièrement discutable. De nombreux économistes considèrent que le SMIC est une machine à exclusion qui élimine du marché du travail toute une frange de la population active non employée. Nous ne voulons pas ouvrir ici un débat théorique, car le problème est plus complexe, mais simplement souligner que la question reste ouverte. Rappelons simplement que l’Allemagne n’a pas de SMIC, mais uniquement des niveaux de salaires minima par branche qui sont bien en dessous du niveau du SMIC français. Son taux de chômage est de 6% contre 10% en France.
Par ailleurs, si l’objectif est de relancer la croissance par la consommation populaire, il ne faut pas oublier que le moindre euro de pouvoir d’achat immédiat est immédiatement dépensé…en importations. L’hypothèse d’une hausse en valeur de 4% du SMIC (2% d’inflation et le solde en coup de pouce politique) pourrait dégrader un peu plus notre déficit commercial sachant qu’actuellement 18 % de la consommation est importé. Les bénéficiaires finaux peuvent être les entreprises françaises, mais aussi l’industrie allemande ou chinoise, aux dépens de notre équilibre macro-économique.

Le déficit extérieur ne compte pas

Les pays en difficulté de l’Europe font face à des déficits jumeaux qui s’entrainent l’un l’autre. Rappelons que les déséquilibres au sein de la zone Euro ne sont pas que budgétaires : le déficit de la balance des comptes courants (celui de la balance commerciale étant bien pire) est tout aussi critique.
A priori, les pays membres d’une zone monétaire n’ont pas de contraintes à court terme d’équilibre de comptes courants. Les mouvements de capitaux des pays à excédent d’épargne vers les pays à déficit d’épargne rééquilibrent mécaniquement les flux commerciaux. La contrainte joue cependant à moyen terme. On ne peut imaginer des déséquilibres extérieurs durables sous forme d’achats permanents de titres publics, d’emprunts systématiques ou d’investissements directs infinis vers les pays en déficit. Comme le souligne P. Artus, il est difficile dans une zone monétaire de résorber les déséquilibres réciproques de balance de paiement. La situation de la France est ici à risque. Après la Grèce, le Portugal, l’Espagne et l’Italie, la France est le pays de la zone Euro qui possède le plus fort déficit extérieur : 2,4% du PNB en 2011. Or, ce déficit se creuse dangereusement.
Au même moment, au prix d’efforts intenses, l’Espagne et le Portugal sont dans une logique de rééquilibrage de leurs comptes extérieurs. Le déficit espagnol est ainsi passé de 10% à 3,9% du PNB. Le hiatus est complet car parmi les grands pays de la zone Euro menacés, la France serait le seul à ne plus maitriser ses comptes extérieurs.
Mais plusieurs moyens existent pour remédier au tarissement des transferts privés de l’épargne des pays à excédent vers ceux à déficit et pour résorber les déficits des paiements intra-zone : de l’achat de titres publics des pays en difficulté par la BCE, aux plans d’aide public (comme en Grèce ou au Portugal), autant de mesures destinées à contracter la demande interne pour réduire les importations.

L’impasse du prêt direct des banques à l’Etat

Certains proposent de développer les prêts directs de la Banque Centrale aux Etats souverains pour éviter la contrainte des marchés et ainsi économiser de l’argent. Les opérations de LTRO au taux de 1% à moyen terme ont fait des envieux. On nous dit que si la France se finançait sans difficultés à ce taux, cela coûterait moins cher aux contribuables. On nous cite l’exemple des Etats-Unis où la Fed finance directement le Trésor par ses interventions sur le marché des Treasury Bonds. Il en est de même au Royaume-Uni. C’est évidemment une analogie non justifiée. Les Etats-Unis sont aujourd’hui dans une conjoncture économique de croissance et de réduction de la dette publique. Celle-ci diminue en pourcentage du PNB alors que la dette publique française est en dérive vers les 90% du PNB. Dans une conjoncture récessive, en Europe, alors que le surendettement n’est pas maîtrisé, le financement par création monétaire n’a pas les mêmes effets. Le danger est celui d’un dérapage vers la facilité et le laxisme qui menacerait deux piliers absolus de la construction européenne : l’indépendance de la BCE et la lutte contre les risques inflationnistes liés à une création monétaire incontrôlée.

Niet à la renationalisation de la dette publique

Renationaliser la dette publique serait aussi une fausse bonne idée. C’est en fait une version améliorée de la précédente.
Les trois quarts de la dette souveraine française sont détenus par des non-résidents, essentiellement des investisseurs institutionnels. Au-delà de l’idéologie, stimuler l’épargne longue domestique vers des projets porteurs d’avenir est en soi parfaitement acceptable. Les moyens utilisables sont plus dangereux. Ils seront fondés sur la contrainte ou la fiscalité. Il pourrait être fait appel aux vieilles recettes de l’histoire financière de la IVème République. La première est le retour de l’« obligation de l’obligation ». Obliger les compagnies d’assurance à détenir un instrument supplémentaire de couverture du risque est une piste. On pourrait aussi instaurer un emprunt « volontaire obligatoire ». C’est ce que fit en 1983, dans une situation financière difficile, le gouvernement Mauroy. Celui-ci avait rendu obligatoire la souscription pour certains foyers fiscaux d’emprunt d’Etat représentant 10% de leurs impôts sur le revenu.
La renationalisation de la dette publique n’empêchera pas le problème de l’endettement de se poser. Le rendement du risque à dix ans pourrait passer à 3%. La vraie mesure de la tension des taux est l’écart des taux franco-allemand (spread). Il est actuellement à un niveau historique qui illustre le fait que l’Allemagne est le mètre-étalon financier de la zone Euro en même temps que le pays-refuge des capitaux. Le gouvernement fédéral allemand emprunte à 2 ans au taux de 0,10%, c’est-à-dire que sa dette ne lui coûte rien. A quand des taux d’intérêt négatifs ?
Une telle éventualité n’est pas impossible. Ici encore il faut se rappeler le passé : en 2008, à la suite de la faillite de Lehman Brothers, les Bons du Trésor américains ont été adjugés avec des taux d’intérêt négatifs. Cette situation totalement anormale souligne que la zone Euro souffre de l’absence cruelle d’actifs sans risque. A terme, risque de se former une bulle sur la dette souveraine allemande.

Quelle conclusion en tirer ? Simplement que les idées ne peuvent s’échanger contre des faits, de même que le verbe ne remplace pas l’action. L’endettement souverain est un mur qui mérite mieux que des faux-semblants. Le choix n’est pas la croissance ou l’endettement comme si on pouvait choisir entre fromage ou dessert. Plutôt que de promouvoir des veaux d’or, il faut reconnaitre qu’en 2012 il n’y a pas d’alternatives entre une croissance très faible et la maîtrise des dépenses publiques. Fromage et dessert : prenons les deux mais en régime minceur.

Le roi est mort, vive le roi

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Jacques Julliard se félicite dans son dernier éditorial de Marianne de l’élection de François Hollande. L’homme de la deuxième gauche qui avait glissé insensiblement mais certainement vers un social-libéralisme moderne, forcément moderne avait depuis quelques temps révisé son jugement sur l’ordre du monde et était revenu à une vision des choses à nouveau plus à gauche. C’est tout à son honneur et son éditorial est plein de mesure, mais aussi d’espoir. Il prend aussi une certaine hauteur en inscrivant la victoire de François Hollande dans une perspective historique qu’il fait remonter à Blum et surtout au Mitterrand de 1981. Rien de très original, à vrai dire mais rien de déshonorant non plus dans ce papier.
Une chose nous a pourtant semblé étrange, c’est le titre de cet éditorial : François II.

D’abord nous avons attribué cette gêne à la vision monarchique et gaullienne de la fonction présidentielle, paradoxale chez ce girondin de vieille date qu’est Jacques Julliard.

Mais non, il y avait autre chose et c’est alors que de lointains souvenirs du Malet-Isaac sur les bancs d’une classe de quatrième nous sont revenus en mémoire, à cette époque bénie où la chronologie n’était pas encore bannie des programmes d’Histoire.

Il y a bien eu un François II qui fut effectivement roi de France. Seulement, il est arrivé au pouvoir à l’âge de 15 ans et y est resté un peu plus… d’un an jusqu’à sa mort due à sa santé faiblarde. En plus, on estime que son règne éclair a été le signe annonciateur des guerres de religions…

Bref, (c’est le cas de le dire), souhaitons en l’occurrence que comparaison ne soit pas raison.

Pour une Grèce vraiment souveraine

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Dimanche dernier le peuple grec a clairement dit « non » à la feuille de route d’austérité dictée à Athènes par ses bailleurs de fonds. Aujourd’hui il dit clairement « oui » aux 4 milliards d’euros que ces mêmes acteurs lui versent. Cette situation absurde ne peut pas durer. On ne peut tout simplement pas tenir la chaîne par les deux bouts : affirmer vouloir être membre de la zone euro – la position de deux tiers des Grecs, selon les sondages – et, en même temps, déclarer qu’on n’est pas engagé par les accords passés avec les autres membres de la dite zone.

Le peuple grec est souverain, il dispose de son destin et a donc le droit de décider de son avenir. C’est une lapalissade qu’il n’est pas inutile de rappeler : en tant que souverain, ce même peuple est obligé de choisir. Or, ce n’est pas ce qu’ont fait les électeurs grecs dimanche dernier .
Si la « chambre introuvable » qu’ils ont élue traduit leur colère, leur humiliation et leur volonté de vengeance, le rejet du mémorandum, la feuille de route dictée à Athènes par ses bailleurs de fonds, ne leur permet pas davantage de décider de larguer les amarres européennes pour prendre le large.

Les Grecs peuvent choisir de garder l’euro mais aussi renoncer à la monnaie unique pour retrouver la Drachme et la maîtrise des taux de change et d’intérêt. En revanche, le peuple grec n’a pas le droit d’obtenir le beurre de la souveraineté nationale et l’argent du beurre européen. Les Grecs doivent assumer les conséquences de ce qu’ils veulent en adultes responsables. Dimanche dernier, les Grecs se sont comportés comme des ados rebelles qui se paient un tatouage « je hais mes parents » avec l’argent de papa maman.

Car la situation de la Grèce n’est pas comparable à celles de l’Espagne, du Portugal, et encore moins à l’Italie et à la France. L’Etat grec traverse une faillite politico-financière telle et l’économie nationale y est si arriérée que l’effacement de l’intégralité de la dette hellène ne changerait rien au déficit structurel : une nouvelle dette se créerait aussitôt. Même le plan le plus « pro-croissance », le plus « hollandiste » que l’Europe puisse élaborer aujourd’hui, ne suffira pas si la Grèce ne change pas radicalement de culture politique et étatique.

Ainsi, de deux choses l’une : soit la classe politique grèque arrive à créer une coalition capable de décider rapidement, soit il faudra de nouvelles élections, accompagnées cette fois d’un ultimatum fixant un délai pour décider d’une sortie ou d’un maintien dans l’Europe. Une chose est sûre : la situation actuelle, qui veut que les Grecs acceptent l’argent européen tout en fustigeant les peuples qui le lui prêtent, ne peut pas durer.

Les secrets de la réussite du travailleur allemand

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On a disséqué les raisons de la compétitivité de l’économie allemande de long en large : tissu dense de PME, savoir-faire professionnel et culture technique, ou travail placé culturellement au dessus de tout. Tout cela est bien connu.

Ces analyses négligent pourtant certains aspects essentiels de la condition du travailleur allemand, qui frappent le frontalier lorsqu’il pénètre en territoire allemand. Vue de l’autre côté du Rhin, la France apparaît réellement comme la grande nurserie que décrivait le regretté Philippe Muray. Car enfin, voici un pays qui donne des leçons à l’Europe entière, et qui dans le même temps célèbre la bière à l’occasion d’une fête mondialement connue[1. Et où il est possible d’en trouver partout même le dimanche soir.], où fumer un joint entre amis n’entraîne aucun risque de poursuite pénale, où les clopes sont vendues dans la rue par des automates, et se trouvent dans des versions low cost au Lidl du coin, où l’hygiénisme alimentaire n’a pas encore condamnné la si délicieuse Bratwurst à 1,50€. Outre-Rhin, il est aussi très facile de dîner de plats simples, mais robustes pour 5 ou 6 euros dans de nombreux restaurants. Comment ne pas y voir un lien de cause à effet sur le bien-être général ?

Mais il y a bien plus. En Allemagne, la frustration sexuelle, cause de tant de « dépressions » n’existe quasiment pas. Pour le prix de deux coupes de cheveux, le travailleur célibataire ou mal marié peut se soulager auprès de ces agents rationnels à l’avantage compétitif certain que sont les jeunes prostituées de l’Est. Celles-ci se relaient dans les « Häuser » qui ont fleuri jusque dans la moindre petite ville de tous les Länder[2. Voir ici]. La prostitution y relève quasiment de la pension de famille, bon enfant, loin de la clandestinité sordide où l’a poussée la législation sarkozyste en France. Dans des conditions de sécurité et de salubrité qui n’ont strictement rien à voir avec la précarité des professionnelles officiant sous nos cieux.

Enfin, comment ne pas évoquer les Autobahn ? Un pays dont la police roule en Porsche 911, au pire en break Audi, semble avoir bien compris que le plaisir de conduire vite est un acquis de l’homme libre à l’ère du pétrole. Certes les panneaux « conseillent » une vitesse de 130 km/h, au risque de complications assurantielles pour les fauteurs d’accidents. Mais cette responsabilité n’est-elle pas la condition même de la liberté ?

Lorsque le travailleur allemand n’est pas au turbin, il peut donc boire, fumer, bouffer, baiser et se taper une pointe – pas nécessairement dans cet ordre – dans des conditions qui n’ont strictement rien à voir avec celles que connaît son malheureux voisin français. Parce qu’on le considère comme un adulte.

Et si c’était ça, le secret de la productivité allemande ?

Trous noirs et drapeaux rouges

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« L’histoire entière du Reich millénaire peut-être relue comme une guerre contre la mémoire », affirmait Primo Lévi dans Les Naufragés et les rescapés. Le dernier recueil d’essais du sinologue Simon Leys, Le Studio de l’inutilité, confirme ce dont on avait l’intuition depuis longtemps − et ce que lui-même démontrait déjà dans son célèbre essai, Les Habits neufs du président Mao (1971) : que sur ce plan, le nazisme n’est pas un cas à part, et que l’amnésie obligatoire est au fond inhérente au totalitarisme, qu’il soit ancien ou moderne, occidental ou asiatique.[access capability= »lire_inedits »]

Dans chacun de ces systèmes s’installe en effet un mécanisme d’oubli-destruction qui, selon le politiste Johann Michel, vise à « construire une mémoire officielle hégémonique au détriment de mémoires collectives concurrentes qui font l’objet d’une entreprise systématique d’anéantissement (destruction de documents publics, autodafés…). À travers une telle entreprise, c’est bien entendu l’identité collective (sa reproduction physique, sociale et symbolique) que l’on cherche à bafouer, voire à exterminer. » Construire en détruisant : on devine cette institution de l’oubli dès la Révolution française, convaincue que l’on n’établira pas la République éternelle sans procéder à l’effacement du passé − mais on la retrouve, de façon aussi terrible que spectaculaire, dans les totalitarismes contemporains évoqués par Simon Leys, en Chine ou au Cambodge.

Notre « grande Révolution » prétendait abolir les symboles, les titres, les usages, les dates et les noms, ceux des lieux comme ceux des personnes. Dès le mois de juin 1790, l’Assemblée nationale adoptait ainsi un décret déclarant qu’« il importe à la gloire de la Nation de ne laisser subsister aucun monument qui rappelle les idées d’esclavage ». Et ce n’était que le tout début d’une damnatio memoriae institutionnalisée qui devait se poursuivre pendant une dizaine d’années. Celle qui s’est produite en Chine a débuté dans les années 1960, et elle dure encore : « Car jusqu’à présent, observe Leys, sa métamorphose, sa transformation en super-puissance s’effectue sans mettre en question l’absolu monopole que le Parti communiste continue à exercer sur le pouvoir politique, et sans toucher à l’image tutélaire du président Mao, symbole et clé de voûte du régime ». Or, « le corollaire de ces deux impératifs est la nécessité de censurer la vérité historique de la République populaire depuis sa fondation : interdiction absolue de faire l’histoire du maoïsme en action. […] Quarante années de tragédie historique (1949 – 1989) ont été engloutis dans un trou de mémoire orwellien : les Chinois qui ont 20 ans aujourd’hui ne disposent d’aucun accès à ces informations-là ». Ainsi, par exemple, « le massacre de Tiananmen a été entièrement effacé de la mémoire de la nouvelle génération », à qui l’on offre en échange des dérivatifs puissants, un « nationalisme grossier », un « carnaval érotique » permanent, et surtout, bien entendu, la recherche monomaniaque du profit matériel. Et c’est ainsi, constate le Prix Nobel de la paix Liu Xiaobo, que « la poursuite exclusive de l’intérêt personnel et l’endoctrinement incessant de l’idéologie du Parti communiste ont produit une génération d’individus dont la mémoire est absolument vide ». Poupées dociles entre les mains du Parti dès lors qu’il leur fournit, sous leurs formes modernes et en quantité suffisante, du pain et des jeux.

Le cas du Cambodge, s’il a duré moins longtemps, est encore plus significatif. Au départ, comme dans n’importe quelle construction totalitaire, il y a un projet sublime − la construction d’une sorte de paradis sur Terre, le dépassement ultime des inégalités, des contraintes et des conflits : « Le monde entier, proclame ainsi la propagande du régime, a les yeux tournés vers le Kampuchéa démocratique, car la révolution khmère est la plus belle et la plus pure. La révolution khmère est sans précédent dans l’histoire universelle. Elle a réglé l’éternelle contradiction entre villes et campagnes. Elle dépasse Lénine et va plus loin que Mao Zedong. » Mais pour passer du rêve à la réalité, il n’y a pas d’autre moyen que de la nier, avec une férocité proportionnée à sa résistance, et à la grandeur de ce que l’on se propose d’instaurer.

Les Khmers rouges contrôlent le Cambodge entre avril 1975, date de la prise de Phnom Penh par Pol Pot, et janvier 1979. Mais « durant cette période relativement courte, remarque Leys, le régime réussit à parachever son grandiose projet de destruction totale de la société » − et en particulier, d’éradication absolue de la mémoire. Pour ce faire, ils vont privilégier deux voies.

D’une part, une entreprise génocidaire qui, affirme Leys, se situe dans « la grande tradition hitléro-lénino-stalino-maoïste » : le moyen le plus achevé d’effacer tout lien avec le passé étant en effet de supprimer les hommes. D’autre part, la mise en avant d’une vérité de substitution, si fantasmatique, si évidemment fausse soit-elle : et c’est ainsi que Pol Pot « célébrait les splendides progrès du pays, de la production industrielle et agricole, de l’économie, de l’éducation et de la culture à un moment où cette partie de la population qui avait temporairement échappé au massacre titubait de famine dans un dénuement proprement préhistorique – les écoles n’existaient plus, le commerce avait disparu, la monnaie avait été abolie et, à la campagne, il y avait des bourreaux qui pratiquaient le cannibalisme » – le tout, comme naguère dans la Chine de la révolution culturelle, sous le regard émerveillé ou complaisant de certains observateurs étrangers.

Tel est, en somme, le principal mérite du nouvel essai de Simon Leys : rappeler instamment à ses lecteurs que sans mémoire, il n’y a ni raison, ni liberté. Et que tout attentat contre elle entrouvre la porte à la folie, et au despotisme.[/access]

Simon Leys, Le Studio de l’inutilité, Flammarion, 2012.

Marine Le Pen : Badiou a tout compris

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Le très estimable quotidien Le Monde a jugé bon de donner la parole, juste avant le dernier tour de l’élection présidentielle, à l’immense philosophe Alain Badiou. Ce dernier, accablé par l’importance du vote pour Marine Le Pen et par la droitisation de la politique en France, s’est posé la question qui tue : « D’où vient le score de l’extrême droite sinon de trente ans de discours sécuritaires sans vergogne à droite et à gauche ? » La réponse est dans la question, mais elle demande à être explicitée: d’où le titre de l’article affolant dans un journal de gauche s’adressant prioritairement à une bourgeoisie cultivée : Le Racisme des Intellectuels.

Vous avez bien lu : depuis trente ans, subrepticement, les intellectuels de droite, mais aussi de gauche, auraient « inventé la violence antipopulaire », singulièrement dirigée contre les jeunes des cités et l’Islam. Seul Alain Badiou a résisté. Il ne souffre plus de vivre dans un état de non-droit et ne se fait aucune illusion sur l’avenir : avec la gauche au pouvoir, il prévoit le pire. Est-ce à dire qu’il regrette la révolution culturelle de Mao ou les Khmers rouges ? Avec l’âge, la nostalgie l’emporte souvent sur la lucidité.

Ce qui est troublant, c’est que les intellectuels qu’il dénonce sont souvent « des professeurs de philosophie ». Certains, sans doute mériteraient, à ses yeux, une double peine : pour avoir désenchanté la gauche révolutionnaire et tenu la main d’Anders Breivik pendant qu’il massacrait des jeunes socialistes norvégiens. Badiou, par prudence, ne cite aucun nom : il a raison d’ailleurs. Ils figurent tous au sommaire de Causeur…les plus immondes tout au moins. Mais il serait temps que Le Monde, également, se livre à un salutaire exercice d’autocritique. Nommer Alain Badiou à la tête de la rédaction serait la moindre des choses. Avec Nelly Kaprielian aux Inrocks, les intellectuels n’auraient plus qu’à bien se tenir.

Mais un détail, si j’ose dire, a échappé à Alain Badiou dans sa philippique contre les intellectuels : c’est que l’extrême droite a changé, sinon de nature, du moins de sexe. Paradoxalement, elle marque une victoire du féminisme. Que ce soit aux États-Unis, avec Sarah Palin et Michelle Bachmann, en Norvège avec Siv Jensen, en Hongrie avec Krisztina Mirvai, au Danemark avec Pia Kjaersgaard et j’en passe, l’extrême droite martiale avec ses bruits de botte et ses croix de guerre s’est métamorphosée en un extrême centre plus préoccupé par la sécurité des enfants et le « care » cher à Martine Aubry que par la volonté d’en découdre avec l’étranger.

Ce populisme en escarpins ou en talons aiguilles serait-il également porté par les intellectuels machiavéliques qu’Alain Badiou se plaît à débusquer partout ? Dans sa logique paranoïaque, c’est probable. Dans la réalité politique, on assiste, aux Etats-Unis comme en Europe, à une recomposition de ce qu’on nommait autrefois la droite et la gauche : d’un côté, les républicains avec à leur droite les équivalents européens des Tea party, de l’autre les démocrates avec à leur gauche les survivants du communisme. Le cordon sanitaire qui empêchait l’extrême droite d’accéder au pouvoir a sauté. Non par la faute d’intellectuels inconscients ou criminels, mais parce que la société s’est féminisée, donnant ainsi aux femmes l’occasion d’accéder au pouvoir avec un imaginaire politique et des idéaux qui n’ont plus rien de commun avec ceux que la génération des pères, fussent-ils fascistes ou communistes, portaient en eux.