A défaut de règle d’or budgétaire au niveau européen, décrétée politiquement incorrecte par certains, la tendance est à la promotion de veaux d’or, c’est à dire de croyances faciles et de fausses bonnes idées. Passons-les en revue.

La fausse relance par la consommation

Une première proposition consiste à promouvoir la croissance en augmentant les bas salaires et en donnant à un coup de pouce au SMIC. On ne discutera pas de l’intérêt ou de l’opportunisme politique d’une telle mesure. D’un point de vue économique, les arguments pour une hausse du SMIC sont la recherche d’un effet redistributif par écrasement de la hiérarchie des salaires et la relance économique par le pouvoir d’achat.
A court terme, l’efficacité économique de cette mesure est douteuse. Reprenons les deux arguments précédents. L’aspect redistributif de la hausse du SMIC est particulièrement discutable. De nombreux économistes considèrent que le SMIC est une machine à exclusion qui élimine du marché du travail toute une frange de la population active non employée. Nous ne voulons pas ouvrir ici un débat théorique, car le problème est plus complexe, mais simplement souligner que la question reste ouverte. Rappelons simplement que l’Allemagne n’a pas de SMIC, mais uniquement des niveaux de salaires minima par branche qui sont bien en dessous du niveau du SMIC français. Son taux de chômage est de 6% contre 10% en France.
Par ailleurs, si l’objectif est de relancer la croissance par la consommation populaire, il ne faut pas oublier que le moindre euro de pouvoir d’achat immédiat est immédiatement dépensé…en importations. L’hypothèse d’une hausse en valeur de 4% du SMIC (2% d’inflation et le solde en coup de pouce politique) pourrait dégrader un peu plus notre déficit commercial sachant qu’actuellement 18 % de la consommation est importé. Les bénéficiaires finaux peuvent être les entreprises françaises, mais aussi l’industrie allemande ou chinoise, aux dépens de notre équilibre macro-économique.

Le déficit extérieur ne compte pas

Les pays en difficulté de l’Europe font face à des déficits jumeaux qui s’entrainent l’un l’autre. Rappelons que les déséquilibres au sein de la zone Euro ne sont pas que budgétaires : le déficit de la balance des comptes courants (celui de la balance commerciale étant bien pire) est tout aussi critique.
A priori, les pays membres d’une zone monétaire n’ont pas de contraintes à court terme d’équilibre de comptes courants. Les mouvements de capitaux des pays à excédent d’épargne vers les pays à déficit d’épargne rééquilibrent mécaniquement les flux commerciaux. La contrainte joue cependant à moyen terme. On ne peut imaginer des déséquilibres extérieurs durables sous forme d’achats permanents de titres publics, d’emprunts systématiques ou d’investissements directs infinis vers les pays en déficit. Comme le souligne P. Artus, il est difficile dans une zone monétaire de résorber les déséquilibres réciproques de balance de paiement. La situation de la France est ici à risque. Après la Grèce, le Portugal, l’Espagne et l’Italie, la France est le pays de la zone Euro qui possède le plus fort déficit extérieur : 2,4% du PNB en 2011. Or, ce déficit se creuse dangereusement.
Au même moment, au prix d’efforts intenses, l’Espagne et le Portugal sont dans une logique de rééquilibrage de leurs comptes extérieurs. Le déficit espagnol est ainsi passé de 10% à 3,9% du PNB. Le hiatus est complet car parmi les grands pays de la zone Euro menacés, la France serait le seul à ne plus maitriser ses comptes extérieurs.
Mais plusieurs moyens existent pour remédier au tarissement des transferts privés de l’épargne des pays à excédent vers ceux à déficit et pour résorber les déficits des paiements intra-zone : de l’achat de titres publics des pays en difficulté par la BCE, aux plans d’aide public (comme en Grèce ou au Portugal), autant de mesures destinées à contracter la demande interne pour réduire les importations.

L’impasse du prêt direct des banques à l’Etat

Certains proposent de développer les prêts directs de la Banque Centrale aux Etats souverains pour éviter la contrainte des marchés et ainsi économiser de l’argent. Les opérations de LTRO au taux de 1% à moyen terme ont fait des envieux. On nous dit que si la France se finançait sans difficultés à ce taux, cela coûterait moins cher aux contribuables. On nous cite l’exemple des Etats-Unis où la Fed finance directement le Trésor par ses interventions sur le marché des Treasury Bonds. Il en est de même au Royaume-Uni. C’est évidemment une analogie non justifiée. Les Etats-Unis sont aujourd’hui dans une conjoncture économique de croissance et de réduction de la dette publique. Celle-ci diminue en pourcentage du PNB alors que la dette publique française est en dérive vers les 90% du PNB. Dans une conjoncture récessive, en Europe, alors que le surendettement n’est pas maîtrisé, le financement par création monétaire n’a pas les mêmes effets. Le danger est celui d’un dérapage vers la facilité et le laxisme qui menacerait deux piliers absolus de la construction européenne : l’indépendance de la BCE et la lutte contre les risques inflationnistes liés à une création monétaire incontrôlée.

Niet à la renationalisation de la dette publique

Renationaliser la dette publique serait aussi une fausse bonne idée. C’est en fait une version améliorée de la précédente.
Les trois quarts de la dette souveraine française sont détenus par des non-résidents, essentiellement des investisseurs institutionnels. Au-delà de l’idéologie, stimuler l’épargne longue domestique vers des projets porteurs d’avenir est en soi parfaitement acceptable. Les moyens utilisables sont plus dangereux. Ils seront fondés sur la contrainte ou la fiscalité. Il pourrait être fait appel aux vieilles recettes de l’histoire financière de la IVème République. La première est le retour de l’« obligation de l’obligation ». Obliger les compagnies d’assurance à détenir un instrument supplémentaire de couverture du risque est une piste. On pourrait aussi instaurer un emprunt « volontaire obligatoire ». C’est ce que fit en 1983, dans une situation financière difficile, le gouvernement Mauroy. Celui-ci avait rendu obligatoire la souscription pour certains foyers fiscaux d’emprunt d’Etat représentant 10% de leurs impôts sur le revenu.
La renationalisation de la dette publique n’empêchera pas le problème de l’endettement de se poser. Le rendement du risque à dix ans pourrait passer à 3%. La vraie mesure de la tension des taux est l’écart des taux franco-allemand (spread). Il est actuellement à un niveau historique qui illustre le fait que l’Allemagne est le mètre-étalon financier de la zone Euro en même temps que le pays-refuge des capitaux. Le gouvernement fédéral allemand emprunte à 2 ans au taux de 0,10%, c’est-à-dire que sa dette ne lui coûte rien. A quand des taux d’intérêt négatifs ?
Une telle éventualité n’est pas impossible. Ici encore il faut se rappeler le passé : en 2008, à la suite de la faillite de Lehman Brothers, les Bons du Trésor américains ont été adjugés avec des taux d’intérêt négatifs. Cette situation totalement anormale souligne que la zone Euro souffre de l’absence cruelle d’actifs sans risque. A terme, risque de se former une bulle sur la dette souveraine allemande.

Quelle conclusion en tirer ? Simplement que les idées ne peuvent s’échanger contre des faits, de même que le verbe ne remplace pas l’action. L’endettement souverain est un mur qui mérite mieux que des faux-semblants. Le choix n’est pas la croissance ou l’endettement comme si on pouvait choisir entre fromage ou dessert. Plutôt que de promouvoir des veaux d’or, il faut reconnaitre qu’en 2012 il n’y a pas d’alternatives entre une croissance très faible et la maîtrise des dépenses publiques. Fromage et dessert : prenons les deux mais en régime minceur.

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