Il faut décidément que ce petit pays soit bien spécial pour fournir lui-même, avec une pareille obstination, les témoins de son propre procès. Israël produit ses accusateurs, leur donne la parole, les laisse instruire le réquisitoire et regarde ensuite le monde applaudir. À Venise, le documentaire Naza, réalisé par deux Israéliens, Yuval Abraham et Rachel Szor, aurait reçu vingt-cinq minutes d’ovation. Vingt-cinq minutes ! On imagine la jubilation de la salle. Israël venait de trouver des Israéliens pour expliquer tout le mal qu’il fallait penser d’Israël.
Un film à charge
Charles Rojzman, dans un récent article de Causeur, s’est interrogé sur cette ferveur. Qu’applaudissait-on ? Le courage des réalisateurs, la souffrance des Palestiniens ou cette satisfaction particulière que procure la condamnation d’Israël lorsqu’elle est prononcée par ses propres enfants ? La question est cruelle mais pas illégitime.

Naza est un film à charge. Des militaires et des agents du renseignement israéliens y racontent les méthodes de ciblage, l’acceptation des pertes civiles, la froide mécanique d’une guerre où la technologie éloigne les hommes des corps qu’elle détruit. Le propos est terrible et mérite examen, même lorsque les témoignages anonymes, les choix du montage ou les silences du film privent le spectateur d’une partie des éléments nécessaires à son jugement.
Il y eut pourtant un 7-Octobre. Des familles massacrées, des femmes victimes de violences sexuelles, des enfants assassinés, des otages emmenés à Gaza. Une nation entière découvrant que ses ennemis pouvaient entrer chez elle et transformer ses maisons en abattoirs. Le Hamas avait frappé au cœur de la promesse sur laquelle Israël fut fondé : offrir aux Juifs un lieu où ils ne seraient plus condamnés à attendre que d’autres veuillent bien les protéger. On comprend ce que ce traumatisme a libéré de peur et de fureur, sans que cette compréhension dispense de regarder les souffrances infligées aux civils palestiniens.
Mais ce qui frappe dans Naza, au-delà de son réquisitoire, c’est que ce film existe. Quel est donc ce pays où des cinéastes peuvent accuser leur armée de crimes de guerre, où d’anciens militaires témoignent contre leurs chefs, où les journaux étrillent quotidiennement le gouvernement tandis que des foules considérables manifestent pour réclamer le départ du Premier ministre ?
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Il faut connaître un peu Israël pour mesurer combien l’image qu’on en donne à l’étranger est sommaire, déformée. On décrit volontiers la société israélienne comme un bloc. Encore faudrait-il réussir à mettre ses habitants d’accord sur l’heure du déjeuner…
Passions israéliennes
Entre les ultraorthodoxes de Jérusalem et les laïcs de Tel-Aviv, il y a parfois davantage qu’une différence de civilisation. Les descendants des Juifs polonais, marocains, irakiens ou russes ne partagent ni les mêmes souvenirs ni toujours les mêmes fidélités. Les religieux nationalistes, les anciens kibboutzniks, les citoyens arabes, les Druzes et les militants de la paix vivent dans un pays minuscule où les querelles occupent presque autant de place que les immeubles. On y discute de Dieu, des frontières, de l’armée, des juges et jusqu’à la définition du judaïsme. À peine un accord est-il trouvé qu’il faut déjà se disputer sur sa signification.
Cette passion de la contradiction plonge dans une vieille tradition intellectuelle juive où l’on n’a jamais considéré qu’une question était définitivement réglée parce qu’une autorité avait donné sa réponse. Le Talmud est une immense conversation, parfois une empoignade, entre des intelligences qui se répondent à travers les siècles. Le pilpoul, cette méthode dialectique développée dans les écoles talmudiques, pousse l’art de l’objection jusqu’à ses derniers raffinements. Chaque argument appelle sa réfutation, chaque certitude son trouble-fête. Deux rabbins, trois opinions, dit la vieille plaisanterie. Encore faut-il qu’ils soient de bonne humeur.
La démocratie israélienne n’est évidemment pas sortie toute armée des académies talmudiques. Elle doit bien davantage à l’Europe, aux Lumières, au socialisme des premiers sionistes et aux institutions parlementaires modernes. Mais cette familiarité avec la dispute lui donne une couleur singulière. En Israël, on peut aimer son pays jusqu’à l’excès et consacrer le reste de son existence à lui expliquer pourquoi il a tort.
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Les prophètes bibliques avaient déjà cette mauvaise habitude. Ils accablaient les rois d’Israël de reproches, dénonçaient leurs injustices, leurs corruptions et leurs infidélités. Le pouvoir n’a jamais beaucoup apprécié les prophètes. C’est d’ailleurs à cela qu’on les reconnaît. Quelque chose de cet esprit survit dans cette démocratie querelleuse, bruyante, parfois épuisante, dont les adversaires peinent à comprendre qu’elle puisse être traversée de contradictions aussi violentes sans cesser d’exister.
Voilà pourquoi Naza me paraît remarquable, jusque dans ses partis pris. Ses auteurs appartiennent à cette société dont ils exposent les fautes. Les témoins qu’ils interrogent ont servi les institutions qu’ils mettent aujourd’hui en cause. On peut discuter leurs méthodes, contester leurs conclusions, leur reprocher de laisser dans l’ombre une partie de la réalité. Il demeure qu’ils ont choisi de parler. Or parler ainsi dans un pays en guerre, où chacun connaît un soldat, un blessé, un otage ou une famille endeuillée, n’a rien d’une mondanité. C’est risquer de se brouiller avec les siens, de passer pour un traître et découvrir que la liberté d’expression est une fort belle chose jusqu’au jour où l’on décide de s’en servir.
Cette capacité d’autocritique mérite l’admiration. Elle ne rend pas Israël innocent. Les crimes éventuels ne s’effacent pas parce qu’un cinéaste les dénonce. Les Palestiniens des territoires occupés ne jouissent pas des mêmes droits politiques que les citoyens israéliens – c’est un fait – et cette réalité demeure une blessure profonde dans la prétention démocratique de l’État. Il serait obscène de transformer la liberté des uns en consolation pour les souffrances des autres. Mais faut-il pour autant tenir cette liberté pour quantité négligeable ?
L’Europe intellectuelle entretient avec Israël une relation singulière. Elle applaudit ses dissidents, cite ses historiens critiques, reprend les enquêtes de ses journalistes, puis explique volontiers que ce pays serait devenu une société entièrement soumise au nationalisme et à l’autoritarisme. On voudrait parfois demander à ces bonnes consciences d’où sortent donc tous ces Israéliens qui leur fournissent leurs arguments. De quelle étrange dictature viennent ces écrivains, ces universitaires, ces cinéastes qui passent leur temps à dénoncer leur propre État ?
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L’objection ne suffit pas à écarter leurs accusations. Elle devrait au moins compliquer le jugement. Ce serait déjà beaucoup demander à notre époque, qui préfère toujours les verdicts aux enquêtes.
Il existe pourtant un danger réel. Camus savait combien la violence, lorsqu’elle se croit justifiée par l’Histoire ou par la nécessité, finit par s’affranchir de toute limite. Une cause juste ne sanctifie pas tous les moyens employés pour la défendre. Israël n’échappe pas à cette vieille tentation des peuples blessés : faire de sa propre souffrance une absolution. Depuis le 7-Octobre, la peur a réveillé de vieux démons, la colère a libéré des paroles que l’on croyait réservées aux extrémistes. La guerre menace toujours de corrompre jusqu’aux raisons pour lesquelles on l’a entreprise. La démocratie n’est pas une rente acquise pour l’éternité. C’est précisément pourquoi ces voix dissidentes sont précieuses. Elles rappellent que le patriotisme n’a jamais dispensé de réfléchir, et que les morts du 7-Octobre ne rendent pas invisibles ceux de Gaza.
Naza ne dit pas toute la vérité sur Israël mais il révèle, presque malgré lui, cette étonnante faculté qu’a conservée la société israélienne de se retourner contre ses propres certitudes. Il faudrait peut-être que ceux qui ont applaudi pendant vingt-cinq minutes à Venise prennent un instant pour y réfléchir. Ils ont salué un film qui accuse Israël. Ils ont aussi, qu’ils le veuillent ou non, applaudi une certaine idée de la liberté israélienne.
Il y a là quelque chose qui mérite mieux qu’une ovation. Cela mérite qu’on y pense.
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