
Le « moi » est haïssable, mais quand le sujet est la psychanalyse, l’auteur peut-il faire l’économie de sa propre expérience ? Freud l’a fait, la psy Claudine Lanzarotti aussi. L’auteur de Freud et l’esprit talmudique, sorti tout récemment aux éditions Campagne première, commence sa passionnante comparaison entre la démarche de ses confrères et celle des talmudistes, en y ajoutant la dimension émotionnelle de son vécu, qui assaisonne la technique d’une saveur plus humaine.
La psychanalyse aurait-elle pu être théorisée par un non-juif ?
Freud n’évoquait jamais sa connaissance du judaïsme de crainte que sa découverte iconoclaste fût, de surcroit, cataloguée comme « science juive », ce qui était presque aussi dommageable en Autriche au début du XXe siècle que ça l’est en France au début du XXIe (!) Pourtant, sa démarche devait énormément à cette culture de l’exégèse, de l’interprétation et de l’extrapolation qu’enseigne le Talmud, le recueil de tous les commentaires de la Torah (la bible). Talmud est un mot hébreu qui vient de la racine LMD, étude. L’hébreu est effectivement indispensable à la compréhension du phénomène que Lanzarotti détricote avec efficacité et humour, car c’est une langue consonantique, dont tous les mots dérivent d’une racine de trois consonnes. L’absence de voyelle multiplie donc à souhait les interprétations possibles d’un texte écrit dans cette langue. Un des exemples qu’elle donne est celui du mot « hébreu », qui se dit « ivrit » en VO, à partir de la racine HVR[1]. Cette racine peut se décliner en :
HaVaR: le passé, passer, dépasser, changer de lieu, transgresser, passer à l’attaque.
maHaVaR : passage.
haHaVRa ou haHaViR : transfert.
HiBouR: grossesse, altération, produit, récolte, moment critique.
iVeR : ajouter, féconder, déformer, fausser.
HouBaR : embryon, fœtus.
HeVRa : péché, transgression, s’emporter, être en colère.
HaVaRian : délinquant, malfaiteur.
Interprétation, vous avez dit interprétation ?
Ce n’est pas par hasard si l’interprétation des rêves a été l’instrument privilégié de celui qui s’est donné pour tâche de décoder l’inconscient de ses congénères. Il avait appris la technique dès l’enfance et, de surcroît, « le fil rouge qui unit ces deux univers est une façon particulière de jouer avec les idées et les mots… »
L’humour étant un outil de choix pour mettre à distance les situations sur lesquelles il n’avait aucune maîtrise, Freud a découvert qu’il a le même rôle dans l’inconscient de ses patients. « Depuis la haute Antiquité… les juifs ont dû faire avec la réalité d’un antijudaïsme dont le nom est changeant et dont l’expression est variable… Pour résister et survivre à l’angoisse et à l’humiliation, ils n’avaient à leur disposition aucune autre arme que l’humour, l’ironie, le regard distancié sur eux-mêmes et la minimisation, voire le déni de leur impuissance. »
Voyage entre Talmud et interprétation psychanalytique
Les talmudistes et les psychanalystes sont des enquêteurs, observe Claudine Lanzarotti. « Tout se passe comme si, en comptant sur l’association libre et l’attention égale pour tous les thèmes, les rabbins effectuaient simultanément le travail psychique de l’analysant et celui de l’analyste à l’écoute de son patient. Le transfert qu’ils cherchent à constituer, ce rapport « d’attente croyante » pour reprendre l’expression freudienne, s’établit entre chacun d’entre eux et les textes à étudier… »
Le rapport dont parle l’auteur fonctionne selon trois principes : inter-textualité, atemporalité et non-contradiction. Ces « bases mêmes de l’interprétation rabbinique, seront considérées bien des siècles plus tard par Freud comme étant celles-là mêmes qui régissent l’inconscient, tel qu’il l’a théorisé. » L’intertextualité consiste à rechercher toutes les occurrences d’un mot ou d’une image, que ce soit dans la totalité de la Torah pour les rabbins expliquant un verset, ou dans les précédents rêves, par les psychanalystes repérant une image ou une expression dans le récit de leur patient. L’atemporalité est la mise en perspective « des textes, quel que soit le moment où ils furent écrits et connus », que ce soit dans le corpus biblique pour les uns ou dans le récit d’un analysant pour les autres. Enfin le principe de non-contradiction est permis par les deux précédentes pour rendre compte des invraisemblances que l’on peut rencontrer aussi bien dans le texte consonantique (où l’on va chercher les occurrences d’un mot dans des séquences historiques qui n’ont rien en commun) que dans les rêves, qui utilisent le déplacement[2] et la condensation[3] pour cacher un contenu latent derrière le contenu manifeste.
« Les talmudistes ont sondé la Bible comme Freud, plus tard, sondera l’inconscient »

Claudine Lanzarotti développe : « À l’instar de la façon dont Freud considère le rêve, les rabbins considèrent le langage biblique comme offert à d’infinis transferts, déplacements et condensations des expressions et des significations contenues dans ses lettres et dans ses mots. » L’ouvrage culmine dans une exégèse de « Œil pour œil, dent pour dent », formule que les non-juifs interprètent comme une loi de vengeance, qui s’appliquerait à la lettre dans le judaïsme. Lanzarotti utilise les méthodes qu’elle a minutieusement décrites tout au long de l’ouvrage pour arriver à la conclusion des rabbins… et des juges de tribunaux israéliens qui contredit absolument l’idée reçue. Comparant le texte biblique à « une pulsion exprimée librement, sans refoulement », et « le Talmud à un surmoi particulièrement éthique et moral », elle conclut que « la Torah parle de la haine et la met en scène, sans aucune censure. Le Talmud la polit, la transforme, sans toutefois en masquer l’existence et la réalité : il fait avec en prônant les manières de ne pas la mettre en acte », substituant le dédommagement pécuniaire à la punition physique du coupable. Dont acte, ou plutôt dont loi orale, qui stipule : « Qui a blessé quelqu’un est redevable pour cette blessure d’une indemnité à cinq titres : il doit payer pour le dommage lui-même, pour la douleur, pour les soins médicaux, pour la perte des moyens de subsistance et pour le préjudice moral ». Comme le remarque l’auteur, « ces dispositions normatives et ces règles juridiques qui ont plus de deux mille ans d’âge paraissent étonnamment modernes, et comme sorties d’un manuel de nos facultés de droit. »
Un livre évoquant des processus compliqués avec une virtuosité qui les rend compréhensibles aux profanes, c’est à lire pour joindre l’utile à l’agréable et briller ensuite dans les dîners en ville !
256 pages.
[1] En hébreu, le V et le B sont une seule et même lettre.
[2] Le déplacement consiste à détacher l’intensité psychique d’une idée importante pour la transférer sur un élément mineur ou insignifiant du rêve.
[3] La condensation compresse plusieurs idées, personnes, images et/ou souvenirs en un élément unique.




