«Paris est la seule ville du monde où coule un fleuve encadré par deux rangées de livres», dixit Blaise Cendrars. Causeur peut y dénicher quelques pépites…

C’est un petit livre, à peine plus de cent pages. Mais les idées qui y sont consignées dépassent de loin ce format. Jean Paulhan (1884-1968) explore la critique littéraire, non celle qui dit que tel ouvrage est bon ou mauvais, mais celle qui offre un nouvel éclairage, qui approfondit une œuvre et sa compréhension. Cette recherche est d’abord une réflexion sur la langue française, le sens des mots et leur sonorité, l’orthographe et la grammaire, la syntaxe – jusqu’aux correcteurs et aux imprimeurs. S’il dénombre les critiques savants, historiens, psychanalystes et sociologues, Paulhan admet une certaine imprécision – voire irrationalité : « Le critique est dans la situation d’un homme à qui chacun viendrait demander l’heure, et qui répondrait au petit bonheur – comme les parents font à leurs enfants : “C’est l’heure d’être sage.” Ou : “C’est l’heure de ne pas dire de sottises.” Ou même : “C’est l’heure de te taire.” » Il note aussi, sans qu’on sache s’il le blâme vraiment, que la création de son temps se double elle-même d’un système critique. Valéry, Proust, Gide, Claudel, Joyce, Breton, Sartre et d’autres : « Une bonne moitié de leur œuvre se dépense à prouver qu’ils ont eu raison d’écrire l’autre moitié. »
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Dans la première partie de l’ouvrage, ses observations et ses démonstrations sortent parfois péniblement de sa plume. Paulhan peine à descendre de son Olympe pour traduire en mots simples une pensée complexe – comme Valéry, il semble croire que la ligne droite n’est pas le chemin le plus court pour relier deux points. Le ton diffère cependant dans la seconde partie, jusqu’à devenir parfois quasi pamphlétaire. Il dézingue avec intelligence et son argumentation est limpide. Ainsi démonte-t-il le critique André Rousseaux qui déclare que « Jouhandeau écrit mal », et Sartre en prend pour son grade : Dans Situations, « il s’est une fois pour toutes prononcé sur les problèmes du langage. Il leur consacre quelque quatre-vingts pages. […] Je ne vois qu’un défaut : c’est que malgré la bonne volonté et les loyaux efforts, il n’est pas une fois question de langage. » Paulhan s’explique, point par point, citations à l’appui. Lorsque Sartre affirme que les mots traduisent des sentiments, des opinions, des préjugés sociaux à réajuster selon le contexte et les individus (comprendre lorsque le dominé est face au dominant, le pauvre face au riche), notre critique rétorque qu’on ne peut pas « se plaindre » des mots, qu’on ne peut pas leur en vouloir. Ils ont simplement, et par nature, une résonnance différente selon chacun : pour l’un, la mort est la vie éternelle, pour l’autre, la disparition pure et simple ; de même pour Dieu, qui peut-être soit le vide, le rien, soit la raison de tout, l’Être suprême. Ce sont les pensées qui changent, non les mots. Voilà pourquoi Paulhan estime que « Sartre voit la littérature à l’envers » ; et de déplorer : « Il s’agirait moins, pour les hommes d’aujourd’hui, si l’on en croit Lénine, de comprendre le langage que de le changer. Chaque mot doit devenir un mot d’ordre, que la classe dominante de demain – la classe ouvrière – chargera de son sens. »
Petite préface à toute critique, Jean Paulhan, Les Éditions de Minuit, 1951.


