Accueil Site Page 2837

Merkel, de quoi je me mêle ?

45

À Berlin, chacun sait que Peter Altmaier, chef de file des élus chrétiens-démocrates au Bundestag, exprime rigoureusement la pensée de sa patronne Angela Merkel. Ces jours-ci, il faut donc l’écouter avec attention, ses déclarations risquant d’être plus proches de la vérité que tous les salamaleks officiels en provenance d’outre-Rhin.

Or ce matin, que nous dit Peter ? Selon l’AFP, il s’est tout d’abord dit fort désappointé quant au choix bizarre des Français de ne pas réélire Nicolas Sarkozy. Passe encore : après tout, ils sont tous deux membres du même parti, le PPE (vous le savez si vous avez regardé le débat d’entre deux tours, le PPE c’est ce parti qui regroupe les formations de droites mainstream européennes où l’on n’a jamais entendu parler de Berlusconi).

Malheureusement ,ensuite ça s’est gâté : le porte-coton d’Angela a plus ou moins essayé de dicter sa feuille de route à François Hollande et au prochain gouvernement français : « L’économie de la France et les finances du pays demeurent dans un état précaire », a-t-il dit à des journalistes, avant de sortir carrément son gros bâton à clous : « Tout pays qui essaierait de mener une politique de relance en accroissant ses déficits se mettrait très vite les marchés à dos et verrait ses taux d’intérêt augmenter. Il n’y a aucune marge de manœuvre. »

Comment dit-on « diktat » en allemand ?

Jean-François Copé dans le viseur de Marine Le Pen

Jean-François Copé a donc accepté que la campagne des élections législatives de l’UMP soit menée par un comité stratégique. A première vue, on pourrait penser que Fillon, Juppé, Raffarin et son ennemi intime Bertrand lui ont imposé cette collégialité. Si on y regarde de plus près, on s’aperçoit qu’il ne doit pas être mécontent de ne pas porter à lui seul ce lourd fardeau à Paris pendant les prochaines semaines. En effet, c’est à quelques dizaines de kilomètres que se joue sa carrière politique perso.

Une étude approfondie des résultats de la sixième circonscription[1. Qui a été redécoupée en 2009, puisque le département compte aujourd’hui deux circonscriptions supplémentaires.] de Seine-et-Marne, où Copé est candidat à sa succession, montre que sa situation est extrêmement périlleuse. Certes, Nicolas Sarkozy y a recueilli environ 52 % des voix au second tour dimanche. Mais ce chiffre constitue un trompe-l’oeil. D’abord, on sait que la participation sera moins importante aux élections législatives et que la démobilisation est toujours plus forte dans le camp défait à la présidentielle. Mais, surtout, un autre protagoniste risque fort de s’inviter à la table du second tour de la circonscription de Meaux. Il s’agit de Marie-Christine Arnautu. Cette dernière a déjà porté les couleurs du Front National en 1997 et 2007 face à Jean-François Copé et lui avait imposé une triangulaire la première fois, provoquant sa défaite. A l’époque, ils étaient tous les deux inconnus. Depuis, l’un est devenu secrétaire général de l’UMP, la seconde est vice-présidente du FN, et une fidèle parmi les fidèles de la patronne.

Le 22 avril dernier, Marine Le Pen a obtenu d’excellents résultats dans cette circonscription. Comme dans le reste de la France, c’est dans les campagnes qu’elle a recueilli ses meilleurs scores, davantage que dans la ville-centre, Meaux, dont Copé est le maire. Sur les cinquante-trois communes de la circonscription, elle passe la barre des 20 % dans 50 d’entre elles[2. Meaux fait partie des trois communes où elle est en dessous, avec 17.72 %]. Certes, on le sait, pour se maintenir au second tour, c’est le pourcentage des inscrits qui compte. Mais, là aussi, pas de quoi rassurer Copé. Marine Le Pen a obtenu plus de 17 % des électeurs inscrits sur les listes électorales[3. Nicolas Sarkozy et François Hollande sont dans un mouchoir, obtenant environ 20.7 % des électeurs inscrits. Rappelons qu’il faut réunir 12.5 % des inscrits au premier tour des législatives pour être présent au second tour.]. Une sacrée belle marge ! Arnautu, qui est bien implantée, peut donc nourrir de solides espoirs quant à sa présence au second tour le 17 juin prochain. La candidate EELV-PS, Caroline Pinet, pourra alors bénéficier des reports des voix de gauche, et notamment du Front de gauche, alors que Copé n’aura plus guère de réserves. 2012 pourrait alors bien ressembler à son Waterloo de 1997.

Marine Le Pen a, dit-on, dressé une liste noire de candidats UMP à faire battre. On y trouverait notamment NKM, Xavier Bertrand, Rama Yade, François Fillon[4. Mais les scores du FN à Paris ne l’autorise pas à peser assez pour faire trébucher le premier ministre, surtout à Saint-Germain-des-prés.] mais surtout Jean-François Copé. Pourquoi lui ? D’une part, Marine Le Pen n’a pas avalé les efforts du secrétaire général de l’UMP afin qu’elle n’obtienne pas ses parrainages cet hiver. Louis Aliot confiait à Marianne2 le 10 février 2012 : « On s’en souviendra aux législatives. Je rappelle juste à Monsieur Copé qu’il a été battu en 1997 dans un triangulaire avec le FN… Je peux même vous dire qu’un certain nombre de députés UMP serrent les fesses en priant pour que Marine puisse être candidate. » D’autre part, une défaite de Copé aux législatives sonnerait le glas de ses espoirs pour garder l’UMP. Or, Le Pen y a tout intérêt. Pour l’instant, la Droite Populaire reste fidèle à l’UMP car elle entretient de bonnes relations avec son chef, marqué à droite. Mais si Fillon en devenait le chef, Copé ainsi mis au rencard, Marine Le Pen pourrait dévorer un espace politique bien plus important.

Pour la patronne du rassemblement qui porte désormais son prénom, la défaite de Copé est donc stratégique. Les 9 et 17 juin prochain, elle sera mobilisée par son combat personnel à Hénin-Beaumont tout en s’informant, sans aucun doute, de ce qui se trame du côté de Meaux…

L’Europe, de la technocratie au massacre

6

Il faudra moins de temps qu’un Paris-Amsterdam à notre tout nouveau chef François pour glisser du rêve français à l’onirisme européen. Qu’Angela ait l’intention de le déguster comme une bonne grosse wurst, ça ne fait mystère à personne. Alors, cédons au dernier chic de l’analyse commentatoire et répondons au vertige du moment : qui bouffera qui ? Mon patriotisme spontané m’incline à espérer qu’Hollande sera moins défroqué que son prédécesseur, et, pourquoi pas, prendra la tête d’un genre de ligue latine et dépensière qui rende le fond de l’air plus frivole que la déprimante austérité germanique. Mon patriotisme sera repu, car Hollande ira à Berlin, il sera ferme et courtois, très français en somme, et obtiendra bien quelques babioles dont tout le monde saura se satisfaire. On fera un triomphe au retour de César ayant fait voler la Porte de Brandebourg (version Libération) ou on notera doctement une modification des équilibres dans le couple moteur et gnagnagna (version Figaro). Bref, les Allemands ne vont pas rater l’occasion d’apparaître sympas, ça leur évitera de se faire passer pour des autrichiens pendant leurs vacances en Grèce. Et puis l’Europe telle qu’on la connaît continuera, la Drachme en plus manifestement, d’après le peu que j’en ai compris.

De l’enfer bureaucratique…

Etant néanmoins plus futé que la moyenne de mes confrères, je peux vous décrire l’Europe de demain. Une, deux, c’est parti ! Elle sera communautairement pluri-étatique dans une perspective polycentrique à bords flottants ou ne sera pas, qu’on se le dise ! D’ailleurs, la surpondération rééquilibrée des délégations de droits de vote dans les instances para-communautaires nous y contraindra, volens nolens. A moins que l’essor économique de la banane bleue, habilement piloté par un principe de subsidiarité transfrontalier rénové, ne mette fin à cette valse tournante de présidences co-partagées au niveau local, format troïka, un, deux, trois, serrez vos cavalières. Alors, que faire, face à des procédures de codécision consensuelles fondées sur le principe d’un partage du processus légalo-normatif de type 4, qui nous étouffe véritablement ?

Ah, qu’est-il devenu, le doux temps des solidarités concrètes, quand le charbon voguait en paix sur les eaux bleues de canaux mosellans standardisés, sans craindre les coups de Jarnac de lois-écrans assénées sans vergogne par quelque obscur juriste à front parcheminé, tapis en embuscade dans une forêt parsemée de blocs de granit constitutionnels !

Hélas, trois fois Hellas, il est révolu, l’heureux âge où l’on se donnait des clauses de rendez-vous à l’ombre des frondaisons d’acquis communautaire, l’époque riante où, d’une berge à l’autre du Rhin, on se contait fleurette en se caressant mutuellement les critères d’une convergence désirée avec fougue. Le cruel eurobaromètre a congelé pour longtemps nos idylles synergétiques structurelles, pourtant scellées par des promesses de stabilité, de croissance, d’éternité même. Pauvres petits Schengeniens, nous errons sans but et sans joie entre les trois piliers glaciaux d’un morne temple de papier, tenant en laisse nos chétifs droits fondamentaux qui hurlent à la mort. Mais chut : depuis que la chaste déesse Europe a cédé aux bras musculeux et velus du dieu OTAN, maître de la foudre, nos plaintes font place à l’implacable Procédure de Silence. Les petits pois calibrés continuent de parcourir les mornes autoroutes d’une Chrétienté désenchantée… Et d’impassibles bedaines cravatées mâchent, remâchent et crottent du papier à en-tête, entre deux moules-frites sur la Grand-Place… Une pluie fine tombe sur quelques corps inertes, au bout d’une plage du sud de l’Italie. Les carabiniers inspectent.

… au déluge de feu et de sang

Il nous faut une guerre, bon sang ! Une franche étriperie, des cercueils drapés de douze étoiles sur fond bleu ! Des larmes, de la sueur, des héros très beaux et des traîtres très laids, des canonnades assourdissantes pour tromper l’ennui ! Un bon petit crime commis en commun, rien de tel pour fonder une nation ! Et revenir avec fracas dans l’Histoire – aux dernières nouvelles, nous en étions sortis sur la pointe des pieds. Les yeux injectés de sang, exorbités, je cherche de tous côtés une peuplade quelconque avec qui se colleter. Palestiniens, Tchétchènes, Irakiens, Afghans ? Déjà pris… Chinois ? Holà, courageux mais pas téméraire… Turcs ? Trop tard, les négociations sont ouvertes… Russes ? Ah, voilà qui serait fastueux : Barroso en prince de la Moskova, Bolkestein en Feld-Kommandant de la Volga, Barnier décoré de la Croix de Guerre à titre posthume pour faits de bravoure sur le Don ! L’Histoire en fanfare ! Trompettes de la renommée ! Bon. Mes pulsions génocidaires peinent à seconder l’enthousiasme de la plume. Je flânerais volontiers encore un peu dans ma délicieuse inexistence, à l’abri des corbillards du temps qui passe. D’autant que je peine à faire bouillir en moi la haine de nos braves voisins.

Mais il n’y a pas que la guerre dans la vie, il y a la révolte aussi, si mes souvenirs sont bons. Puisque notre confédération se relâche et s’oublie dans la mollesse trompeuse d’un confort encore là, réveillons-la aux sons tapageurs de l’émeute ! Tous au château ! Fourches, piques, marteaux en avant, et sus aux ruminants papivores ! Qu’un grandiose mouvement converge enfin vers le plat pays, que des colonnes joyeusement dépenaillées crapahutent jusqu’à la citadelle honnie ! Cher peuple européen, bien sûr que tu n’existes pas, mais tu naîtras enfin en cette journée de sang et d’or, si jamais elle existe ! Tu surgiras dans l’Histoire comme un grand fauve aux babines frémissantes ! Et grâce à toi les flasques figures de nos gestionnaires adipeux feront leur entrée aussi ! Sur des piques ! Vous vouliez de l’identité européenne, de l’événement fondateur, du sentiment d’appartenance ? Un Letton tient les cheveux, un Grec tranche la gorge, en voilà deux qui resteront inséparables.

Elle est pas belle, l’Europe ?

Les bébés-Poutine tuent le père

Longtemps, il fut dit et répété que, faute d’une classe moyenne et d’une société civile, la démocratie russe était condamnée à demeurer un régime plébiscitaire, un autoritarisme à visage quasi-démocratique. Et voilà que, depuis décembre 2011, la vague de contestation des élections dans la rue est dépeinte comme l’hirondelle d’un « printemps russe » annonçant l’avènement tant espéré de la classe moyenne russe. Ironie de l’Histoire, ceux qui aujourd’hui contestent le pouvoir de Poutine sont aussi ceux auxquels, après les chocs économiques et sociaux des folles années 1990, il a procuré stabilité, prospérité et sécurité tout au long de la dernière décennie !
On peut se méfier des schémas, des clichés et des raccourcis et reconnaître qu’ils recèlent presque toujours une part de vérité. Il est évident que la contestation du pouvoir atteint aujourd’hui, à Moscou et dans les grandes métropoles de Russie, des sommets inégalés depuis la fin de l’URSS. Les photographies et les montages vidéo postés sur Internet et les réseaux sociaux témoignent que les formes de cette contestation, ses slogans et ceux qui les scandent sont séduisants, et que l’imagination, la distanciation, l’humour y sont souvent à l’honneur. Des artistes sympathiques et des intellectuels respectables accompagnent le mouvement. C’est bien là que ça se passe, et non pas dans les meetings d’acclamation néo-soviétique du parti Russie unie ou dans les couloirs un peu trop mal éclairés du Kremlin.[access capability= »lire_inedits »]

Reste à savoir jusqu’à quel point cette effervescence est significative. La classe moyenne montante est-elle enfin en passe de faire accéder la Russie à la « vraie démocratie »? Il est tout de même permis d’en douter, car le frêle bouleau de la contestation cache assez mal la taïga de l’allégeance au système. De plus, à y regarder d’un peu plus près, la classe moyenne russe tant acclamée n’en est pas vraiment une. Quelques explications.

Dans la Russie de 2012, la détention du capital, de quelque type qu’il soit – financier ou patrimonial, social, culturel, scolaire… – est beaucoup plus inégalitaire que dans le reste de l’Europe. Les inégalités sociales se sont d’ailleurs creusées au cours de la dernière décennie, occultées par l’augmentation générale du niveau de vie moyen. La polarisation socio-économique du territoire prend des proportions inquiétantes, dessinant une géographie de plus en plus éclatée de la Russie. Un seul chiffre, mais il est éloquent : le revenu annuel moyen par tête à Moscou dépassait allègrement, fin 2010, le triple du revenu annuel médian national. Au sommet de l’échelle sociale se détache un groupe qui représente grosso modo le cinquième supérieur de la pyramide des revenus et des capitaux de toute nature. Ce sont les Moscobourgeois qui, ces temps-ci, donnent dans la rue et dans les médias le spectacle de leur irrésistible ascension. L’ennui, c’est que ce groupe en formation n’a rien de la classe moyenne émergente que l’on se plaît à décrire, et tout d’une élite sociale, pour reprendre le terme employé par le grand sociologue Iouri Levada. Si le niveau (et plus encore le mode) de vie de ses membres les rapproche de plus en plus, et davantage encore quand on descend dans la pyramide des âges, des classes moyennes d’Europe occidentale, leur culture politique et leur vision aristocratique du monde diffèrent radicalement des conceptions démocratiques et égalitaires qui prévalent largement chez nous. Un des traits dominants de cette élite sociale russe – qu’il ne faut pas confondre avec la petite classe des hyper-riches et autres oligarques flambeurs qui n’en constituent que la strate supérieure et vit en vase clos – est son extrême concentration géographique dans les deux capitales, Moscou et Saint-Pétersbourg. Cependant, cette bourgeoisie gagne du terrain dans les grandes métropoles régionales et, par capillarité, s’étend dans les villes plus petites, en particulier dans les îlots de prospérité enrichis par les hydrocarbures ou les industries de pointe. Et, grâce à Internet, des centaines de milliers de gens, à travers la Russie, s’y agrègent culturellement en adhérant à ses valeurs libérales, ses goûts cosmopolites, son style et son langage, et plus récemment à son esprit politiquement frondeur. La détention du capital numérique est la clef d’accès à l’univers mental et esthétique séduisant de la moscobourgeoisie en même temps que son principal vecteur de propagation.

Internet, souligne la sociologue Olga Krychtanovskaïa, c’est la liberté, tandis que la télévision est le véhicule de la propagande, l’instrument de la domination des esprits, qui permet au pouvoir d’entretenir l’allégeance des masses au système qu’il régente. Tout comme les gens des bons milieux qui toisaient autrefois les « enfants des cours » [dvorovye deti] et leurs beaufs [sovki] de parents, les Moscobourgeois d’aujourd’hui regardent avec un mépris à peine masqué les « visages bruts » que l’on voit dans les manifestations en faveur de Poutine et de Russie unie. Car Poutine, finalement, c’est un peu un « enfant des cours » de Leningrad : issu de la société soviétique des années 1970 – cette « société sans classes » dont on sait aujourd’hui qu’elle était une société de castes –, il incarne la trajectoire inconvenante du parvenu, le héros d’une histoire de revanche sociale d’assez mauvais goût…

Comme toutes les élites sociales, les Moscobourgeois disposent de signes de reconnaissance et de codes de conduite qui organisent leur distinction du reste de la société. Disons pour aller vite qu’ils héritent des normes de bienséance en cours au sein de l’intelligentsia soviétique des années 1970, largement gagnée au « non-conformisme intégré » et dont la tendance au conformisme non-conformiste et au terrorisme intellectuel a été souvent soulignée, notamment par Alexandre Soljenitsyne. Aujourd’hui encore, c’est l’impératif de la distinction – et non pas les croyances idéologiques ou l’engagement civique – qui gouverne la formation des idées et des opinions, ainsi que la gestion des passions politiques. Chez les Moscobourgeois, on exprime son désaccord politique avec le pouvoir pour gagner son brevet de respectabilité dans la société des « gens bien ». Il faut à tout prix se démarquer de la masse du troupeau crédule qui, croit-on, prête allégeance au système les yeux fermés. Et si un membre de la caste considère que la raison impose d’adhérer au système faute d’opposition crédible, il risque fort, à l’instar de l’actrice Tchoulpan Khamatova ou du metteur en scène Nikolaï Kolyada, de déclencher les foudres des « rebelles » qui veillent au respect des codes !

C’est donc bien un clivage entre l’élite et le peuple que les urnes ont révélé au grand jour le 4 mars. La société russe, dans son ensemble, continue de carburer à l’allégeance au pouvoir. La grande majorité de la population ne dépend-elle pas de revenus directement ou indirectement versés par l’État et par quelques grands groupes industriels et financiers qui lui sont étroitement liés ? Du coup, la révolte de l’élite sociale, bien que relative, est le seul phénomène intéressant de ces élections sans surprise. C’est à Moscou et à Saint-Pétersbourg que Vladimir Poutine a réalisé ses plus mauvais résultats et que le milliardaire ultralibéral et très bien élevé (en apparence) Mikhaïl Prokhorov est arrivé deuxième, devançant le leader communiste Guennadi Ziouganov, en deuxième position partout ailleurs en Russie. À Moscou, Poutine a recueilli moins du cinquième des voix des inscrits, même s’il reste en tête des suffrages exprimés – en raison d’une forte abstention. Les bobos urbains qui refusent l’allégeance au parti du pouvoir institutionnalisée par Poutine ne représentent donc qu’une minorité, mais une minorité très visible et très active.

Sécession culturelle, mépris du plouc, chic contestataire, tout cela rappelle des phénomènes observés ailleurs – dans des contextes évidemment très différents. De même, aussi séduisante soit la contestation pour les opinions occidentales, force est de constater qu’en se plaçant sur le terrain de l’éthique, elle rate ses objectifs politiques. Dénoncer les fraudes qui entachent les résultats des scrutins, c’est très louable, mais cela ne saurait constituer un programme susceptible de mobiliser une véritable opposition. Il est vrai qu’on ne voit pas émerger un leader, un anti-Poutine qui ferait l’unanimité et serait suffisamment crédible, professionnellement et politiquement, pour qu’on l’imagine s’installant au Kremlin demain. En attendant, à quoi sert-il de répéter que Poutine et sa clique truquent les élections pour garder le pouvoir et sécuriser leurs fortunes quand on sait pertinemment que les irrégularités et les fraudes, répétées, à chaque élection depuis vingt ans, résultent du zèle des petits chefs qui veulent plaire en haut lieu ¬– alors même qu’en haut lieu, justement, on préférerait être élu avec 55% des voix à l’issue d’élections transparentes ?

Les manifestations, avec leur folklore (arrestations, détentions en garde à vue, libérations, rumeurs multiples…), tournent au rituel médiatique. La dénonciation inlassable et justifiée d’un pouvoir archaïque et corrompu et d’une oligarchie sclérosée et dépourvue d’idées ne masque pas l’absence criante d’une véritable alternative, et d’ailleurs de toute critique argumentée de la politique économique et sociale du tandem Medvedev-Poutine. On objectera qu’en proposant à Mikhaïl Prokhorov de rejoindre le gouvernement, Vladimir Poutine a implicitement reconnu l’importance de cette « opposition de tribune ». De fait, ce geste politique montre qu’il a entendu le message des urnes ; accessoirement, il sait que, dans les rangs moscobourgeois, se trouvent beaucoup de gens qui comptent. Or, il lui faut les reconquérir s’il veut atteindre son principal objectif : maintenir contre vents et marées l’unité de l’État et du peuple russes, plus que jamais mise à mal par la réalité d’un monde au bord de la crise de nerfs. En attendant, on dirait bien que le « printemps russe » n’est pas pour demain.[/access]

Hollande : en avant toute vers la Quatrième République !

En écoutant dimanche soir François Hollande parler de son département, de la Mairie de Tulle, des Corréziens et des Corréziennes sur l’air mièvre et ringard de La vie en rose, c’était comme si l’élection présidentielle n’avait pas eu lieu, comme si François Hollande était toujours député et qu’il se retrouvait sur cette estrade pour célébrer non pas sa victoire à la tête de notre pays, mais le succès d’une foire à la saucisse.

Il faut dire qu’un président normal, ça ne tient pas de discours capables d’exalter l’âme et de dynamiser les volontés. Non, le discours normal d’un président normal doit être sans envergure, sans panache, sans tonus, aussi cadré qu’un Plan Epargne Logement. Avec François Hollande, la France revient dans à la gestion notariale. C’est le triste retour des notables de la IV° République avec cette même hantise du risque mais aussi avec ce même goût pour l’hypocrisie.

Hypocrisie qui prendra corps, sous nos yeux, dans les heures qui suivent : à la Bastille, dans le carré VIP bien isolé du populo, on retrouvera, intacte depuis les années Mitterrand-Jospin, la nomenklatura progressiste ivre de revanche médiatique: le suffisant Pierre Bergé, l’inoxydable Jack Lang, le pontifiant Jean-Michel Ribes sans oublier l’inénarrable Guy Bedos. Qui a cru que le bling-bling n’existait qu’à droite ?

Je suis égoïste donc j’ai voté à gauche

Ce n’est pas la première fois que je me trouve des affinités paradoxales avec Georges Kaplan. J’ai toujours su que le dépérissement de l’Etat était notre objectif commun pour que naisse enfin un individu autonome, responsable de lui-même et de son rapport à l’autre, en un mot un individu émancipé. Comme lui je crois à la possibilité d’harmonies spontanées qui permettront que le libre développement de chaque individu soit l’unique condition du développement de tous comme le disait un célèbre fils de rabbin de Trèves au XIXème siècle.

Dans son dernier article, il fait l’apologie d’un égoïsme comme vertu et il a bien raison. Dans son papier, je lui reprocherai juste une note un peu fielleuse qui renvoie Front de gauche et Front National dos à dos. Il sait que c’est historiquement faux, intellectuellement malhonnête, voire pour les plus anciens des deux camps qui n’étaient pas du même côté du fusil, franchement insultant.
C’est un peu comme si je lui renvoyais comme argument à sa vision friedmanienne d’une société sans état la Somalie qui effectivement fonctionne sans fonctionnaires surmutualisés mais est devenu l’archétype d’une nation retournée à la barbarie de la loi de la jungle. Ou encore que je lui rappelle que la liberté politique induite par le libéralisme politique a moyennenemnt, mais alors très moyennement convaincu les chiliens de 73 et que Margaret Thatcher enviait Pinochet pour pouvoir se passer de cette encombrante démocratie qui empêche d’aller jusqu’aux bouts des inévitables réformes.

Mais revenons à nos moutons. J’ai voté Hollande parce que je suis égoïste. Non par par un quelconque corporatisme, je ne suis qu’un intello précaire comme on dit. Mais parce que j’ai la faiblesse de penser qu’il vaut mieux un président rose très pâle (rassurez-vous Hollande n’amènera pas dans son sillage des chars russes conduits par des femmes en burqa) pour réussir à faire pression avec des idées rouges.

Et pourquoi faire ainsi pression avec des idées rouges ? Par goût du casernement, de l’égalitarisme niveleur, du ressentiment envers les riches ? Vous n’y êtes pas du tout. Ma seule ambition en la matière est qu’on me foute la paix et de pouvoir vivre à ma guise. J’aime les bains de mer, la lecture, le vin (le moins soufré possible). Ce sont des plaisirs simples mais il me sera impossible de les conquérir, voire de les garder dans un océan de misère autour de moi. Je pourrais faire la grande âme et vous dire que je ne pourrais pas être heureux tout seul. Mais pas du tout. J’ai juste peur (la vieille histoire de l’humanité de Hobbes avant le Léviathan) qu’un jour les pauvres viennent légitimement renverser la table et demander des comptes au salaud d’hédoniste que je suis. Et pour éviter cela, je ne vois qu’une seule solution : le communisme. Une fois les richesses également réparties à chacun selon ses besoins, tout le monde laissera tout le monde tranquille puisqu’il n’y aura plus aucune raison d’en vouloir plus.

Bref, je suis communiste parce que j’aime mon confort et ma tranquillité. Parce ce que je suis un égoïste, un vrai.

Hollande, déjà minoritaire ?

Tout à leurs commentaires en direct des virées automobiles de François Hollande et Nicolas Sarkozy ou à leurs retransmissions des états d’âme de Yannick Noah et Christian Estrosi, l’ensemble des chaines de télévision, pourtant surmobilisées pendant 8 heures d’affilée dimanche soir et lundi matin, ont perdu une bonne occasion de parler.

Certes, à chaud ou presque, nombre de commentateurs ont reconnu que le résultat final était plus serré que ne le prévoyaient l’ensemble des sondages. Certains experts se sont même hasardés à supputer que la campagne d’entre-deux-tours du sortant n’avait pas été si nulle que ça (perso, je le pense aussi, mais je pense surtout que, ces deux dernières semaines, la campagne de Hollande a été encore meilleure, notamment en direction de l’électorat mariniste ; mais ce n’est pas le sujet du jour, on en reparlera un de ces quatre). Il s’est même trouvé quelques commentateurs taquins pour faire remarquer que d’après les sondages post-vote, Hollande était assez largement battu chez les jeunes et les salariés du privé. Bel effort.

Mais un chiffre, et non des moindres, a semble-t-il échappé à nos expertologues, comme les a baptisés mon ami Basile de Koch, et il aura fallu attendre hier midi pour le voir sortir des ordinateurs, qui eux aussi, avaient dû faire la grasse mat’: celui de l’accroissement significatif du vote blanc et nul lors de ce second tour. A ce stade du récit, quelques précisions arithmétiques, techniques et pour tout dire rébarbatives s’imposent. Quand les statistiques électorales parlent de « votants », il s’agit uniquement du nombre d’électeurs inscrits qui se sont déplacés (ou ont fait une procuration) pour voter. Ce chiffre comprend donc à la fois les suffrages de ceux qui ont choisi un des deux candidats en présence (et dont le total des voix est appelé « suffrages exprimés ») et ceux qui ont fait tamponner leur carte d’électeur mais n’ont pas voulu choisir entre les candidats en votant donc blanc ou nul. L’ensemble « suffrages exprimés » additionnés aux votes blanc et nul est conventionnellement appelé « votants ». Si on ajoute les abstentionnistes au nombre de « votants », on tombe pile poil sur le nombre d’électeurs inscrits. Pigé ? Si oui, bravo, sinon, eh bien, relisez SVP.

Quid du chiffre de ces fameux votes blanc et nul ? Ma foi, il a triplé depuis le 22 avril dernier, passant de 1,5% à 4,6% des électeurs inscrits. Il est aussi en progression par rapport au chiffre de 2007, où le vote blanc et nul pesait déjà 3,5 % (des inscrits toujours). Cependant il y a cinq ans, le différentiel était bien plus élevé entre les deux candidats. Pour rappel, cela donnait: Sarkozy, 53,06 % des suffrages exprimés soit 18 983 138 voix ; Royal, 46,94 % et 16 790 440 voix ; Votants
37 342 004(83,97%) ; Blancs et nuls
1 568 426(3,53%) ; Exprimés
35 773 578(80,44%).

En résumé, en 2007, Nicolas Sarkozy avait obtenu 18 983 138 voix sur 37 342 004, soit 50,84% des votants. Ce qui était en ligne avec ses prédécesseurs. En effet, si tous les présidents de la Vème issus du suffrage universel ont été, à cause de l’abstention, élus par une minorité d’électeurs inscrits (hormis l’épisode cocasse de Chirac en 2002), ils ont tous été élus, depuis le Général en 1965, (sauf Chirac –encore lui !- en 1995) par une majorité de votants, c’est-à-dire, répétons-le, par ceux des Français qui se sont déplacés, soit pour choisir un des deux finalistes, soit pour voter blanc ou nul.

Eh bien cette quasi-règle d’or est caduque : car si François Hollande a obtenu 51,6 pour cent des voix, il n’a obtenu le suffrage que de 48,6% des votants, « améliorant » ainsi le record de Jacques Chirac en 1995 qui, lui, avait tout de même raflé 49,5% des votants. Rappelons que deux ans plus tard, la majorité parlementaire dudit Chirac fut dégagée par la gauche, laquelle ne put cependant obtenir la majorité à l’Assemblée que grâce aux triangulaires provoquées par le maintien généralisé du Front National. Bis repetita, etc etc…

Cela dit, si ces chiffres du vote blanc de 2012 sont parlants, ils ne nous disent pas tout. Et en particulier, ils ne nous disent pas d’où vient précisément cet afflux de voteurs blanc. Il serait trop hâtif de l’expliquer uniquement par l’attitude de Marine Le Pen, qui sans donner de consigne à ses électeurs, a indiqué qu’elle voterait blanc. Car on trouve aussi dans ces suffrages non exprimés un bon paquet d’électeurs de Bayrou, quelques bataillons post-trotskystes et souverainistes, sans oublier un nombre indéterminé mais probablement non négligeable de mélenchonistes encore plus suspicieux que leur ex-candidat envers « Hollandréou » et autres sociaux-traîtres.

Cela dit Marine Le Pen n’est indubitablement pas étrangère au phénomène : ainsi à Hénin Beaumont, où elle est inscrite, le nombre de votes blancs et nuls a été multiplié par 6 entre les deux tours. Ce n’est pas une preuve scientifique, mais quand même…

La descente, c’est maintenant

Boulevard de la Bastille, le café Les Associés affiche complet dès 19 heures. A l’invitation d’Arnaud Montebourg, les sympathisants de La Rose et le Réséda se sont retrouvés dans ce troquet un tantinet branchouille pour célébrer la victoire annoncée de François Hollande. Petit à petit, le ban et l’arrière-ban de la montebourgie se postent devant les deux écrans de télévision égrainant les minutes qui nous séparent de l’heure H. L’issue ne fait guère de doute, grâce au tripatouillage post-électoral qui laisse tout loisir aux médias belges et suisses de vendre la mèche dès le début de l’après-midi. Entre 52 et 53% pour Hollande murmure-t-on près du génie de la Bastille.

Tandis que les spéculations vont bon train, les images d’archives défilent à l’antenne de France 2 : devant le visage vainqueur de Mitterrand en 1981, la foule des militants socialistes exulte. Trente ans après, la mariée n’est décidément pas rancunière ! Cocue mais éternellement reconnaissante, elle oublie volontiers les errements de son mari volage, l’enlèvement d’Europe au nom de la raison d’Etat libérale, pardonnant toutes les avanies possibles et imaginables au nom de la mythique union de la gauche. Nicolas Sarkozy est hué : certes, le héros triomphant de 2007 a massivement défiscalisé, multiplié les concessions à l’Allemagne, arrimé la nation à l’OTAN, perdu le match qui opposait la France à la mondialisation. Un vrai « socialiste » à la sauce Mitterrand-Jospin !

Déjà, alors que les premières estimations attendent leur heure, les slogans pro-Hollande fusent. Un début de liesse révèle la maigre force de conviction du militant PS moyen : on avait beau défendre la démondialisation, le protectionnisme européen et fustiger Monsieur synthèse molle le temps de la primaire socialiste, l’opposition à l’hydre Sarkozy fait peu de cas des divergences idéologiques. Paris vaut bien une fête et l’Elysée la mise en sourdine des clivages politiques. Tant pis pour l’intelligence…

Cinq, quatre, trois, deux, un… François Hollande est proclamé vainqueur par l’onction des instituts de sondage : 52 % bientôt ramenés à un plus modeste 51.6%. Le raz-de-marée attendu n’a pas eu lieu mais qu’à cela ne tienne, la fête est à son comble.
Quelques minutes plus tard, lorsque le président sorti dit adieu aux armes à la Mutualité, il se fait copieusement siffler. Malheur au vaincu ! Son bourreau du soir prend ensuite le micro, dans un discours victorieux prononcé à Tulle : fierté, respect et continuité républicaine sont de mise. Dommage, ici beaucoup ont envie d’en découdre avec l’UMP et se ravissent de son probable départ de la vie politique. D’après les premières études d’opinion, le président de la République a raflé 40% des voix bayrouistes, 50% des suffrages lepénistes. Las, la lame de fond antisarkozyste aura eu raison de sa remontée finale. A l’écran, Marine Le Pen répond aux ubuesques accusations de Nathalie Kosciuszko-Morizet qui lui impute la responsabilité de la débandade sarkozyste. Parmi les dizaines de socialistes qui remplissent la salle, un silence gêné accompagne la scène. Entre antifascisme d’un autre âge et conscience d’une alliance objective FN-PS, le cœur du quidam balance. A quelques mètres de là, on entend les premières notes du concert de Yannick Noah, chanteur millionnaire adepte du sans-frontiérisme qui entonne « Aux arbres citoyens », mièvre Marseillaise faussement écolo. Quelques drapeaux français colorent le ciel, noyés sous les étendards tunisiens, algériens, syriens, cubains, ivoiriens, uruguayens et une sono aussi agressive qu’un calembour de Nadine Morano.

Dans un coin des Associés, une poignée de mauvais coucheurs se réjouit de la défaite de Sarkozy mais n’ont pas voté Hollande. Plus inquiets qu’euphoriques, nous entrons dans l’opposition à 20h01. Notre petit doigt nous dit qu’une fois élu et investi, François Hollande se réconciliera illico presto avec « (s)on ennemie la finance » avant de bifurquer sur le terrain sociétal. Gageons que l’organisation d’un referendum sur la participation des étrangers aux élections locales, la légalisation du mariage gay et la réouverture de la peine de mort pour les vieux – pudiquement baptisée « euthanasie » – enfumeront des citoyens assommés par les plans de rigueur.

Hier soir, le peuple de gauche a cru élire Jaurès. A son corps défendant, il a peut-être désigné le Mario Monti français.

Hollande à la Bastille : la comédie de la servilité

L’émouvant discours dans lequel le président de la République, Nicolas Sarkozy, a reconnu et assumé sa défaite, m’a rappelé la devise de mon collège : « Vouloir gagner, savoir perdre ». Je ne suis pas certain que les figurants du zèle et de la courtisanerie, qui se sont précipités pour encenser M. Hollande, aient démontré une semblable dignité.

Manifestant une déplaisante arrogance, voire de l’hystérie, ils ont tous posé en triomphateurs : « Avec François Hollande, la République revient », a déclaré Harlem Désir, dimanche à 20 h 05 ; quant à la bêtise, on a pu constater, grâce à M. Désir, qu’elle n’était jamais partie ! Quelques minutes plus tard, les propos de Cécile Duflot, chlorophyllienne énervée, m’évoquèrent plutôt cette sentence délicieusement vraie de Jules Renard: « Il n’y a malheureusement pas de remède de bonne femme contre les mauvaises.»

M. Dan Franck a évoqué le bilan exécrable du président vaincu, soulignant le « désastre culturel » de son quinquennat : mais, à ma connaissance, M. Sarkozy n’est en rien responsable du « désastre culturel » que représente Dan Franck ! On a vu Denis Podalydès, comédien polyvalent comme les salles du même nom, présenter ses hommages au roi François à la manière d’un fabricant d’encensoir ses offres de service… Près de la Bastille, Clémentine Célarié, très agitée et le verbe haut, sembla soudainement prise de convulsions : sa tête, ses membres et tout son corps manifestèrent les signes visibles d’une inquiétante « épilepsie de la victoire ». Quelque chose me dit que tous ces gens seront largement récompensés de leur petite comédie de la servilité…

Une Bastille dure à avaler

Je n’ai pas boudé mon plaisir ni ma curiosité : devinez ce qui l’a emporté sur l’autre hier ? J’ai pris le métro à 22h 30 et je suis allée vers Bastille. Sans rose à la main, mais bon, de bon cœur, d’autant qu’il faisait bon.

Evidemment, dès la station Gare de l’Est j’aurai du m’en douter, les manifs : surtout à l’occasion de la présidentielle, c’est pas pour moi. En 2007, j’étais allée à la Concorde voir les dedroite saluer le nouveau président Sarkozy, j’avais trouvé ça ridicule. Des gens en mocassins et loden vert bouteille (et parfois même bleu foncé) qui chantent avec Mireille Mathieu et dansent avec David Guetta : Beurk, beurk, beurk, comme disait Sophie Daumier. En 2002, j’avais vu passer sous mes fenêtres les foules anti Le Pen, avec beaucoup d’amusement (chez moi, pas chez eux). Genre je joue à me faire peur et j’expie mon vote Taubira. Pas pour moi non plus. Avant, je ne m’en souviens pas.
Mais ce dimanche soir-là, c’est le changement et le maintenant, allons voir comment un candidat normal est salué par la foule de ses électeurs, des Français.

Donc le métro : des bobos. Jeunes, garçons barbus à grosses lunettes, filles ongles vernis en rouge, frange, boots, jeans slim. L’air cool, de ceux qui travaillent plus dans la com’ qu’au Franprix. Je promets, je ne fais pas de racisme anti bobo, je m’habille pareil, la barbe en moins. Et après tout c’est normal qu’on les trouve sur la ligne de métro qui longe leur paradis, le canal Saint Martin. Et avec eux, des jeunes dits de quartiers sensibles. Qui chantent, tapent dans les mains et invitent les sarkozystes à dégager des rames de métro.

Autant dire une France cool et métissée, qui va au même endroit, mais pas pour les mêmes raisons. Les uns pour se défouler en écoutant Yannick Noah, l’autre pour montrer que son adhésion aux valeurs de gauche a survécu à dix années de quasi-dictature de la droite.

Une gauche réunie par le vote des étrangers aux élections locales, et sans doute le mariage entre personnes de même sexe, comme en témoignaient dès les premières images en direct de la rue de Solférino, la floraison de nombreux drapeaux arc-en-ciel gay friendly. Ça y est, je la vois en vrai, la gauche Terra Nova. Souviens-toi, ami lecteur, le think thank proche du PS, drivé par Olivier Ferrand, qui militait pour une inflexion de la gauche vers ces deux électorats par des politiques d’essence sociétale. Une guerre fratricide l’oppose à la Gauche Populaire qui, elle, milite pour que le candidat du PS, pardon le Président Hollande parle aux classes populaires. Jusqu’ici, les amis de la GP avaient eu l’impression de prendre la main, en parlant nation, justice, insécurité culturelle et industrie aussi. Notamment dans certains discours de François Hollande ou même lors du débat d’entre-deux-tours. Hier, la gauche Terra Nova les a éclipsés à la Bastille.

France métisse, France cool, France qui n’a de problèmes que mineurs (parlons-en, ça ira mieux) et ne voit pas de problèmes à la profusion de drapeaux algériens, marocains, ou palestiniens hier soir (je ne vais pas m’étendre, mais j’y étais, je les ai vus, et en face les drapeaux tricolores façon Ségolène Royal ne faisaient pas le poids).

Hier soir tout le monde était beau, et jeune. Pas trop de vieux (à part Pierre Bergé, Lionel Jospin ou Clémentine Célarié), pas de prolétaires. Ils devaient être devant leur télé, dans la mesure ou ils devaient reprendre le boulot tôt lundi, sans trop d’aménagement politique possible avec la pointeuse. Les communistes du Front de Gauche avaient l’air de martiens avec leurs pancartes demandant le « smic à 1700 euros vite. »

Je caricature sans doute, mais on sifflait aussi beaucoup Sarkozy (« Dégage ! », gros succès d’audimat, quoique volant un peu au secours de la victoire…) sans pour autant voir d’élan d’espoir délirant du côté gauche. On a chanté tard la Marseillaise, mais franchement j’ai eu des angoisses. Si Hollande gouverne d’abord pour cette gauche-là, ça promet des lendemains difficiles dans la vraie France rurale, celle qui a voté blanc hier pour sanctionner Sarkozy. Qui n’espère pas grand-chose, mais pourrait être vraiment encore en colère en 2017. Et cette fois-ci, il n’y aura pas d’épouvantail Sarkozy pour faire une campagne confortable…

Merkel, de quoi je me mêle ?

45

À Berlin, chacun sait que Peter Altmaier, chef de file des élus chrétiens-démocrates au Bundestag, exprime rigoureusement la pensée de sa patronne Angela Merkel. Ces jours-ci, il faut donc l’écouter avec attention, ses déclarations risquant d’être plus proches de la vérité que tous les salamaleks officiels en provenance d’outre-Rhin.

Or ce matin, que nous dit Peter ? Selon l’AFP, il s’est tout d’abord dit fort désappointé quant au choix bizarre des Français de ne pas réélire Nicolas Sarkozy. Passe encore : après tout, ils sont tous deux membres du même parti, le PPE (vous le savez si vous avez regardé le débat d’entre deux tours, le PPE c’est ce parti qui regroupe les formations de droites mainstream européennes où l’on n’a jamais entendu parler de Berlusconi).

Malheureusement ,ensuite ça s’est gâté : le porte-coton d’Angela a plus ou moins essayé de dicter sa feuille de route à François Hollande et au prochain gouvernement français : « L’économie de la France et les finances du pays demeurent dans un état précaire », a-t-il dit à des journalistes, avant de sortir carrément son gros bâton à clous : « Tout pays qui essaierait de mener une politique de relance en accroissant ses déficits se mettrait très vite les marchés à dos et verrait ses taux d’intérêt augmenter. Il n’y a aucune marge de manœuvre. »

Comment dit-on « diktat » en allemand ?

Jean-François Copé dans le viseur de Marine Le Pen

65

Jean-François Copé a donc accepté que la campagne des élections législatives de l’UMP soit menée par un comité stratégique. A première vue, on pourrait penser que Fillon, Juppé, Raffarin et son ennemi intime Bertrand lui ont imposé cette collégialité. Si on y regarde de plus près, on s’aperçoit qu’il ne doit pas être mécontent de ne pas porter à lui seul ce lourd fardeau à Paris pendant les prochaines semaines. En effet, c’est à quelques dizaines de kilomètres que se joue sa carrière politique perso.

Une étude approfondie des résultats de la sixième circonscription[1. Qui a été redécoupée en 2009, puisque le département compte aujourd’hui deux circonscriptions supplémentaires.] de Seine-et-Marne, où Copé est candidat à sa succession, montre que sa situation est extrêmement périlleuse. Certes, Nicolas Sarkozy y a recueilli environ 52 % des voix au second tour dimanche. Mais ce chiffre constitue un trompe-l’oeil. D’abord, on sait que la participation sera moins importante aux élections législatives et que la démobilisation est toujours plus forte dans le camp défait à la présidentielle. Mais, surtout, un autre protagoniste risque fort de s’inviter à la table du second tour de la circonscription de Meaux. Il s’agit de Marie-Christine Arnautu. Cette dernière a déjà porté les couleurs du Front National en 1997 et 2007 face à Jean-François Copé et lui avait imposé une triangulaire la première fois, provoquant sa défaite. A l’époque, ils étaient tous les deux inconnus. Depuis, l’un est devenu secrétaire général de l’UMP, la seconde est vice-présidente du FN, et une fidèle parmi les fidèles de la patronne.

Le 22 avril dernier, Marine Le Pen a obtenu d’excellents résultats dans cette circonscription. Comme dans le reste de la France, c’est dans les campagnes qu’elle a recueilli ses meilleurs scores, davantage que dans la ville-centre, Meaux, dont Copé est le maire. Sur les cinquante-trois communes de la circonscription, elle passe la barre des 20 % dans 50 d’entre elles[2. Meaux fait partie des trois communes où elle est en dessous, avec 17.72 %]. Certes, on le sait, pour se maintenir au second tour, c’est le pourcentage des inscrits qui compte. Mais, là aussi, pas de quoi rassurer Copé. Marine Le Pen a obtenu plus de 17 % des électeurs inscrits sur les listes électorales[3. Nicolas Sarkozy et François Hollande sont dans un mouchoir, obtenant environ 20.7 % des électeurs inscrits. Rappelons qu’il faut réunir 12.5 % des inscrits au premier tour des législatives pour être présent au second tour.]. Une sacrée belle marge ! Arnautu, qui est bien implantée, peut donc nourrir de solides espoirs quant à sa présence au second tour le 17 juin prochain. La candidate EELV-PS, Caroline Pinet, pourra alors bénéficier des reports des voix de gauche, et notamment du Front de gauche, alors que Copé n’aura plus guère de réserves. 2012 pourrait alors bien ressembler à son Waterloo de 1997.

Marine Le Pen a, dit-on, dressé une liste noire de candidats UMP à faire battre. On y trouverait notamment NKM, Xavier Bertrand, Rama Yade, François Fillon[4. Mais les scores du FN à Paris ne l’autorise pas à peser assez pour faire trébucher le premier ministre, surtout à Saint-Germain-des-prés.] mais surtout Jean-François Copé. Pourquoi lui ? D’une part, Marine Le Pen n’a pas avalé les efforts du secrétaire général de l’UMP afin qu’elle n’obtienne pas ses parrainages cet hiver. Louis Aliot confiait à Marianne2 le 10 février 2012 : « On s’en souviendra aux législatives. Je rappelle juste à Monsieur Copé qu’il a été battu en 1997 dans un triangulaire avec le FN… Je peux même vous dire qu’un certain nombre de députés UMP serrent les fesses en priant pour que Marine puisse être candidate. » D’autre part, une défaite de Copé aux législatives sonnerait le glas de ses espoirs pour garder l’UMP. Or, Le Pen y a tout intérêt. Pour l’instant, la Droite Populaire reste fidèle à l’UMP car elle entretient de bonnes relations avec son chef, marqué à droite. Mais si Fillon en devenait le chef, Copé ainsi mis au rencard, Marine Le Pen pourrait dévorer un espace politique bien plus important.

Pour la patronne du rassemblement qui porte désormais son prénom, la défaite de Copé est donc stratégique. Les 9 et 17 juin prochain, elle sera mobilisée par son combat personnel à Hénin-Beaumont tout en s’informant, sans aucun doute, de ce qui se trame du côté de Meaux…

L’Europe, de la technocratie au massacre

6

Il faudra moins de temps qu’un Paris-Amsterdam à notre tout nouveau chef François pour glisser du rêve français à l’onirisme européen. Qu’Angela ait l’intention de le déguster comme une bonne grosse wurst, ça ne fait mystère à personne. Alors, cédons au dernier chic de l’analyse commentatoire et répondons au vertige du moment : qui bouffera qui ? Mon patriotisme spontané m’incline à espérer qu’Hollande sera moins défroqué que son prédécesseur, et, pourquoi pas, prendra la tête d’un genre de ligue latine et dépensière qui rende le fond de l’air plus frivole que la déprimante austérité germanique. Mon patriotisme sera repu, car Hollande ira à Berlin, il sera ferme et courtois, très français en somme, et obtiendra bien quelques babioles dont tout le monde saura se satisfaire. On fera un triomphe au retour de César ayant fait voler la Porte de Brandebourg (version Libération) ou on notera doctement une modification des équilibres dans le couple moteur et gnagnagna (version Figaro). Bref, les Allemands ne vont pas rater l’occasion d’apparaître sympas, ça leur évitera de se faire passer pour des autrichiens pendant leurs vacances en Grèce. Et puis l’Europe telle qu’on la connaît continuera, la Drachme en plus manifestement, d’après le peu que j’en ai compris.

De l’enfer bureaucratique…

Etant néanmoins plus futé que la moyenne de mes confrères, je peux vous décrire l’Europe de demain. Une, deux, c’est parti ! Elle sera communautairement pluri-étatique dans une perspective polycentrique à bords flottants ou ne sera pas, qu’on se le dise ! D’ailleurs, la surpondération rééquilibrée des délégations de droits de vote dans les instances para-communautaires nous y contraindra, volens nolens. A moins que l’essor économique de la banane bleue, habilement piloté par un principe de subsidiarité transfrontalier rénové, ne mette fin à cette valse tournante de présidences co-partagées au niveau local, format troïka, un, deux, trois, serrez vos cavalières. Alors, que faire, face à des procédures de codécision consensuelles fondées sur le principe d’un partage du processus légalo-normatif de type 4, qui nous étouffe véritablement ?

Ah, qu’est-il devenu, le doux temps des solidarités concrètes, quand le charbon voguait en paix sur les eaux bleues de canaux mosellans standardisés, sans craindre les coups de Jarnac de lois-écrans assénées sans vergogne par quelque obscur juriste à front parcheminé, tapis en embuscade dans une forêt parsemée de blocs de granit constitutionnels !

Hélas, trois fois Hellas, il est révolu, l’heureux âge où l’on se donnait des clauses de rendez-vous à l’ombre des frondaisons d’acquis communautaire, l’époque riante où, d’une berge à l’autre du Rhin, on se contait fleurette en se caressant mutuellement les critères d’une convergence désirée avec fougue. Le cruel eurobaromètre a congelé pour longtemps nos idylles synergétiques structurelles, pourtant scellées par des promesses de stabilité, de croissance, d’éternité même. Pauvres petits Schengeniens, nous errons sans but et sans joie entre les trois piliers glaciaux d’un morne temple de papier, tenant en laisse nos chétifs droits fondamentaux qui hurlent à la mort. Mais chut : depuis que la chaste déesse Europe a cédé aux bras musculeux et velus du dieu OTAN, maître de la foudre, nos plaintes font place à l’implacable Procédure de Silence. Les petits pois calibrés continuent de parcourir les mornes autoroutes d’une Chrétienté désenchantée… Et d’impassibles bedaines cravatées mâchent, remâchent et crottent du papier à en-tête, entre deux moules-frites sur la Grand-Place… Une pluie fine tombe sur quelques corps inertes, au bout d’une plage du sud de l’Italie. Les carabiniers inspectent.

… au déluge de feu et de sang

Il nous faut une guerre, bon sang ! Une franche étriperie, des cercueils drapés de douze étoiles sur fond bleu ! Des larmes, de la sueur, des héros très beaux et des traîtres très laids, des canonnades assourdissantes pour tromper l’ennui ! Un bon petit crime commis en commun, rien de tel pour fonder une nation ! Et revenir avec fracas dans l’Histoire – aux dernières nouvelles, nous en étions sortis sur la pointe des pieds. Les yeux injectés de sang, exorbités, je cherche de tous côtés une peuplade quelconque avec qui se colleter. Palestiniens, Tchétchènes, Irakiens, Afghans ? Déjà pris… Chinois ? Holà, courageux mais pas téméraire… Turcs ? Trop tard, les négociations sont ouvertes… Russes ? Ah, voilà qui serait fastueux : Barroso en prince de la Moskova, Bolkestein en Feld-Kommandant de la Volga, Barnier décoré de la Croix de Guerre à titre posthume pour faits de bravoure sur le Don ! L’Histoire en fanfare ! Trompettes de la renommée ! Bon. Mes pulsions génocidaires peinent à seconder l’enthousiasme de la plume. Je flânerais volontiers encore un peu dans ma délicieuse inexistence, à l’abri des corbillards du temps qui passe. D’autant que je peine à faire bouillir en moi la haine de nos braves voisins.

Mais il n’y a pas que la guerre dans la vie, il y a la révolte aussi, si mes souvenirs sont bons. Puisque notre confédération se relâche et s’oublie dans la mollesse trompeuse d’un confort encore là, réveillons-la aux sons tapageurs de l’émeute ! Tous au château ! Fourches, piques, marteaux en avant, et sus aux ruminants papivores ! Qu’un grandiose mouvement converge enfin vers le plat pays, que des colonnes joyeusement dépenaillées crapahutent jusqu’à la citadelle honnie ! Cher peuple européen, bien sûr que tu n’existes pas, mais tu naîtras enfin en cette journée de sang et d’or, si jamais elle existe ! Tu surgiras dans l’Histoire comme un grand fauve aux babines frémissantes ! Et grâce à toi les flasques figures de nos gestionnaires adipeux feront leur entrée aussi ! Sur des piques ! Vous vouliez de l’identité européenne, de l’événement fondateur, du sentiment d’appartenance ? Un Letton tient les cheveux, un Grec tranche la gorge, en voilà deux qui resteront inséparables.

Elle est pas belle, l’Europe ?

Les bébés-Poutine tuent le père

0

Longtemps, il fut dit et répété que, faute d’une classe moyenne et d’une société civile, la démocratie russe était condamnée à demeurer un régime plébiscitaire, un autoritarisme à visage quasi-démocratique. Et voilà que, depuis décembre 2011, la vague de contestation des élections dans la rue est dépeinte comme l’hirondelle d’un « printemps russe » annonçant l’avènement tant espéré de la classe moyenne russe. Ironie de l’Histoire, ceux qui aujourd’hui contestent le pouvoir de Poutine sont aussi ceux auxquels, après les chocs économiques et sociaux des folles années 1990, il a procuré stabilité, prospérité et sécurité tout au long de la dernière décennie !
On peut se méfier des schémas, des clichés et des raccourcis et reconnaître qu’ils recèlent presque toujours une part de vérité. Il est évident que la contestation du pouvoir atteint aujourd’hui, à Moscou et dans les grandes métropoles de Russie, des sommets inégalés depuis la fin de l’URSS. Les photographies et les montages vidéo postés sur Internet et les réseaux sociaux témoignent que les formes de cette contestation, ses slogans et ceux qui les scandent sont séduisants, et que l’imagination, la distanciation, l’humour y sont souvent à l’honneur. Des artistes sympathiques et des intellectuels respectables accompagnent le mouvement. C’est bien là que ça se passe, et non pas dans les meetings d’acclamation néo-soviétique du parti Russie unie ou dans les couloirs un peu trop mal éclairés du Kremlin.[access capability= »lire_inedits »]

Reste à savoir jusqu’à quel point cette effervescence est significative. La classe moyenne montante est-elle enfin en passe de faire accéder la Russie à la « vraie démocratie »? Il est tout de même permis d’en douter, car le frêle bouleau de la contestation cache assez mal la taïga de l’allégeance au système. De plus, à y regarder d’un peu plus près, la classe moyenne russe tant acclamée n’en est pas vraiment une. Quelques explications.

Dans la Russie de 2012, la détention du capital, de quelque type qu’il soit – financier ou patrimonial, social, culturel, scolaire… – est beaucoup plus inégalitaire que dans le reste de l’Europe. Les inégalités sociales se sont d’ailleurs creusées au cours de la dernière décennie, occultées par l’augmentation générale du niveau de vie moyen. La polarisation socio-économique du territoire prend des proportions inquiétantes, dessinant une géographie de plus en plus éclatée de la Russie. Un seul chiffre, mais il est éloquent : le revenu annuel moyen par tête à Moscou dépassait allègrement, fin 2010, le triple du revenu annuel médian national. Au sommet de l’échelle sociale se détache un groupe qui représente grosso modo le cinquième supérieur de la pyramide des revenus et des capitaux de toute nature. Ce sont les Moscobourgeois qui, ces temps-ci, donnent dans la rue et dans les médias le spectacle de leur irrésistible ascension. L’ennui, c’est que ce groupe en formation n’a rien de la classe moyenne émergente que l’on se plaît à décrire, et tout d’une élite sociale, pour reprendre le terme employé par le grand sociologue Iouri Levada. Si le niveau (et plus encore le mode) de vie de ses membres les rapproche de plus en plus, et davantage encore quand on descend dans la pyramide des âges, des classes moyennes d’Europe occidentale, leur culture politique et leur vision aristocratique du monde diffèrent radicalement des conceptions démocratiques et égalitaires qui prévalent largement chez nous. Un des traits dominants de cette élite sociale russe – qu’il ne faut pas confondre avec la petite classe des hyper-riches et autres oligarques flambeurs qui n’en constituent que la strate supérieure et vit en vase clos – est son extrême concentration géographique dans les deux capitales, Moscou et Saint-Pétersbourg. Cependant, cette bourgeoisie gagne du terrain dans les grandes métropoles régionales et, par capillarité, s’étend dans les villes plus petites, en particulier dans les îlots de prospérité enrichis par les hydrocarbures ou les industries de pointe. Et, grâce à Internet, des centaines de milliers de gens, à travers la Russie, s’y agrègent culturellement en adhérant à ses valeurs libérales, ses goûts cosmopolites, son style et son langage, et plus récemment à son esprit politiquement frondeur. La détention du capital numérique est la clef d’accès à l’univers mental et esthétique séduisant de la moscobourgeoisie en même temps que son principal vecteur de propagation.

Internet, souligne la sociologue Olga Krychtanovskaïa, c’est la liberté, tandis que la télévision est le véhicule de la propagande, l’instrument de la domination des esprits, qui permet au pouvoir d’entretenir l’allégeance des masses au système qu’il régente. Tout comme les gens des bons milieux qui toisaient autrefois les « enfants des cours » [dvorovye deti] et leurs beaufs [sovki] de parents, les Moscobourgeois d’aujourd’hui regardent avec un mépris à peine masqué les « visages bruts » que l’on voit dans les manifestations en faveur de Poutine et de Russie unie. Car Poutine, finalement, c’est un peu un « enfant des cours » de Leningrad : issu de la société soviétique des années 1970 – cette « société sans classes » dont on sait aujourd’hui qu’elle était une société de castes –, il incarne la trajectoire inconvenante du parvenu, le héros d’une histoire de revanche sociale d’assez mauvais goût…

Comme toutes les élites sociales, les Moscobourgeois disposent de signes de reconnaissance et de codes de conduite qui organisent leur distinction du reste de la société. Disons pour aller vite qu’ils héritent des normes de bienséance en cours au sein de l’intelligentsia soviétique des années 1970, largement gagnée au « non-conformisme intégré » et dont la tendance au conformisme non-conformiste et au terrorisme intellectuel a été souvent soulignée, notamment par Alexandre Soljenitsyne. Aujourd’hui encore, c’est l’impératif de la distinction – et non pas les croyances idéologiques ou l’engagement civique – qui gouverne la formation des idées et des opinions, ainsi que la gestion des passions politiques. Chez les Moscobourgeois, on exprime son désaccord politique avec le pouvoir pour gagner son brevet de respectabilité dans la société des « gens bien ». Il faut à tout prix se démarquer de la masse du troupeau crédule qui, croit-on, prête allégeance au système les yeux fermés. Et si un membre de la caste considère que la raison impose d’adhérer au système faute d’opposition crédible, il risque fort, à l’instar de l’actrice Tchoulpan Khamatova ou du metteur en scène Nikolaï Kolyada, de déclencher les foudres des « rebelles » qui veillent au respect des codes !

C’est donc bien un clivage entre l’élite et le peuple que les urnes ont révélé au grand jour le 4 mars. La société russe, dans son ensemble, continue de carburer à l’allégeance au pouvoir. La grande majorité de la population ne dépend-elle pas de revenus directement ou indirectement versés par l’État et par quelques grands groupes industriels et financiers qui lui sont étroitement liés ? Du coup, la révolte de l’élite sociale, bien que relative, est le seul phénomène intéressant de ces élections sans surprise. C’est à Moscou et à Saint-Pétersbourg que Vladimir Poutine a réalisé ses plus mauvais résultats et que le milliardaire ultralibéral et très bien élevé (en apparence) Mikhaïl Prokhorov est arrivé deuxième, devançant le leader communiste Guennadi Ziouganov, en deuxième position partout ailleurs en Russie. À Moscou, Poutine a recueilli moins du cinquième des voix des inscrits, même s’il reste en tête des suffrages exprimés – en raison d’une forte abstention. Les bobos urbains qui refusent l’allégeance au parti du pouvoir institutionnalisée par Poutine ne représentent donc qu’une minorité, mais une minorité très visible et très active.

Sécession culturelle, mépris du plouc, chic contestataire, tout cela rappelle des phénomènes observés ailleurs – dans des contextes évidemment très différents. De même, aussi séduisante soit la contestation pour les opinions occidentales, force est de constater qu’en se plaçant sur le terrain de l’éthique, elle rate ses objectifs politiques. Dénoncer les fraudes qui entachent les résultats des scrutins, c’est très louable, mais cela ne saurait constituer un programme susceptible de mobiliser une véritable opposition. Il est vrai qu’on ne voit pas émerger un leader, un anti-Poutine qui ferait l’unanimité et serait suffisamment crédible, professionnellement et politiquement, pour qu’on l’imagine s’installant au Kremlin demain. En attendant, à quoi sert-il de répéter que Poutine et sa clique truquent les élections pour garder le pouvoir et sécuriser leurs fortunes quand on sait pertinemment que les irrégularités et les fraudes, répétées, à chaque élection depuis vingt ans, résultent du zèle des petits chefs qui veulent plaire en haut lieu ¬– alors même qu’en haut lieu, justement, on préférerait être élu avec 55% des voix à l’issue d’élections transparentes ?

Les manifestations, avec leur folklore (arrestations, détentions en garde à vue, libérations, rumeurs multiples…), tournent au rituel médiatique. La dénonciation inlassable et justifiée d’un pouvoir archaïque et corrompu et d’une oligarchie sclérosée et dépourvue d’idées ne masque pas l’absence criante d’une véritable alternative, et d’ailleurs de toute critique argumentée de la politique économique et sociale du tandem Medvedev-Poutine. On objectera qu’en proposant à Mikhaïl Prokhorov de rejoindre le gouvernement, Vladimir Poutine a implicitement reconnu l’importance de cette « opposition de tribune ». De fait, ce geste politique montre qu’il a entendu le message des urnes ; accessoirement, il sait que, dans les rangs moscobourgeois, se trouvent beaucoup de gens qui comptent. Or, il lui faut les reconquérir s’il veut atteindre son principal objectif : maintenir contre vents et marées l’unité de l’État et du peuple russes, plus que jamais mise à mal par la réalité d’un monde au bord de la crise de nerfs. En attendant, on dirait bien que le « printemps russe » n’est pas pour demain.[/access]

Hollande : en avant toute vers la Quatrième République !

59

En écoutant dimanche soir François Hollande parler de son département, de la Mairie de Tulle, des Corréziens et des Corréziennes sur l’air mièvre et ringard de La vie en rose, c’était comme si l’élection présidentielle n’avait pas eu lieu, comme si François Hollande était toujours député et qu’il se retrouvait sur cette estrade pour célébrer non pas sa victoire à la tête de notre pays, mais le succès d’une foire à la saucisse.

Il faut dire qu’un président normal, ça ne tient pas de discours capables d’exalter l’âme et de dynamiser les volontés. Non, le discours normal d’un président normal doit être sans envergure, sans panache, sans tonus, aussi cadré qu’un Plan Epargne Logement. Avec François Hollande, la France revient dans à la gestion notariale. C’est le triste retour des notables de la IV° République avec cette même hantise du risque mais aussi avec ce même goût pour l’hypocrisie.

Hypocrisie qui prendra corps, sous nos yeux, dans les heures qui suivent : à la Bastille, dans le carré VIP bien isolé du populo, on retrouvera, intacte depuis les années Mitterrand-Jospin, la nomenklatura progressiste ivre de revanche médiatique: le suffisant Pierre Bergé, l’inoxydable Jack Lang, le pontifiant Jean-Michel Ribes sans oublier l’inénarrable Guy Bedos. Qui a cru que le bling-bling n’existait qu’à droite ?

Je suis égoïste donc j’ai voté à gauche

86

Ce n’est pas la première fois que je me trouve des affinités paradoxales avec Georges Kaplan. J’ai toujours su que le dépérissement de l’Etat était notre objectif commun pour que naisse enfin un individu autonome, responsable de lui-même et de son rapport à l’autre, en un mot un individu émancipé. Comme lui je crois à la possibilité d’harmonies spontanées qui permettront que le libre développement de chaque individu soit l’unique condition du développement de tous comme le disait un célèbre fils de rabbin de Trèves au XIXème siècle.

Dans son dernier article, il fait l’apologie d’un égoïsme comme vertu et il a bien raison. Dans son papier, je lui reprocherai juste une note un peu fielleuse qui renvoie Front de gauche et Front National dos à dos. Il sait que c’est historiquement faux, intellectuellement malhonnête, voire pour les plus anciens des deux camps qui n’étaient pas du même côté du fusil, franchement insultant.
C’est un peu comme si je lui renvoyais comme argument à sa vision friedmanienne d’une société sans état la Somalie qui effectivement fonctionne sans fonctionnaires surmutualisés mais est devenu l’archétype d’une nation retournée à la barbarie de la loi de la jungle. Ou encore que je lui rappelle que la liberté politique induite par le libéralisme politique a moyennenemnt, mais alors très moyennement convaincu les chiliens de 73 et que Margaret Thatcher enviait Pinochet pour pouvoir se passer de cette encombrante démocratie qui empêche d’aller jusqu’aux bouts des inévitables réformes.

Mais revenons à nos moutons. J’ai voté Hollande parce que je suis égoïste. Non par par un quelconque corporatisme, je ne suis qu’un intello précaire comme on dit. Mais parce que j’ai la faiblesse de penser qu’il vaut mieux un président rose très pâle (rassurez-vous Hollande n’amènera pas dans son sillage des chars russes conduits par des femmes en burqa) pour réussir à faire pression avec des idées rouges.

Et pourquoi faire ainsi pression avec des idées rouges ? Par goût du casernement, de l’égalitarisme niveleur, du ressentiment envers les riches ? Vous n’y êtes pas du tout. Ma seule ambition en la matière est qu’on me foute la paix et de pouvoir vivre à ma guise. J’aime les bains de mer, la lecture, le vin (le moins soufré possible). Ce sont des plaisirs simples mais il me sera impossible de les conquérir, voire de les garder dans un océan de misère autour de moi. Je pourrais faire la grande âme et vous dire que je ne pourrais pas être heureux tout seul. Mais pas du tout. J’ai juste peur (la vieille histoire de l’humanité de Hobbes avant le Léviathan) qu’un jour les pauvres viennent légitimement renverser la table et demander des comptes au salaud d’hédoniste que je suis. Et pour éviter cela, je ne vois qu’une seule solution : le communisme. Une fois les richesses également réparties à chacun selon ses besoins, tout le monde laissera tout le monde tranquille puisqu’il n’y aura plus aucune raison d’en vouloir plus.

Bref, je suis communiste parce que j’aime mon confort et ma tranquillité. Parce ce que je suis un égoïste, un vrai.

Hollande, déjà minoritaire ?

46

Tout à leurs commentaires en direct des virées automobiles de François Hollande et Nicolas Sarkozy ou à leurs retransmissions des états d’âme de Yannick Noah et Christian Estrosi, l’ensemble des chaines de télévision, pourtant surmobilisées pendant 8 heures d’affilée dimanche soir et lundi matin, ont perdu une bonne occasion de parler.

Certes, à chaud ou presque, nombre de commentateurs ont reconnu que le résultat final était plus serré que ne le prévoyaient l’ensemble des sondages. Certains experts se sont même hasardés à supputer que la campagne d’entre-deux-tours du sortant n’avait pas été si nulle que ça (perso, je le pense aussi, mais je pense surtout que, ces deux dernières semaines, la campagne de Hollande a été encore meilleure, notamment en direction de l’électorat mariniste ; mais ce n’est pas le sujet du jour, on en reparlera un de ces quatre). Il s’est même trouvé quelques commentateurs taquins pour faire remarquer que d’après les sondages post-vote, Hollande était assez largement battu chez les jeunes et les salariés du privé. Bel effort.

Mais un chiffre, et non des moindres, a semble-t-il échappé à nos expertologues, comme les a baptisés mon ami Basile de Koch, et il aura fallu attendre hier midi pour le voir sortir des ordinateurs, qui eux aussi, avaient dû faire la grasse mat’: celui de l’accroissement significatif du vote blanc et nul lors de ce second tour. A ce stade du récit, quelques précisions arithmétiques, techniques et pour tout dire rébarbatives s’imposent. Quand les statistiques électorales parlent de « votants », il s’agit uniquement du nombre d’électeurs inscrits qui se sont déplacés (ou ont fait une procuration) pour voter. Ce chiffre comprend donc à la fois les suffrages de ceux qui ont choisi un des deux candidats en présence (et dont le total des voix est appelé « suffrages exprimés ») et ceux qui ont fait tamponner leur carte d’électeur mais n’ont pas voulu choisir entre les candidats en votant donc blanc ou nul. L’ensemble « suffrages exprimés » additionnés aux votes blanc et nul est conventionnellement appelé « votants ». Si on ajoute les abstentionnistes au nombre de « votants », on tombe pile poil sur le nombre d’électeurs inscrits. Pigé ? Si oui, bravo, sinon, eh bien, relisez SVP.

Quid du chiffre de ces fameux votes blanc et nul ? Ma foi, il a triplé depuis le 22 avril dernier, passant de 1,5% à 4,6% des électeurs inscrits. Il est aussi en progression par rapport au chiffre de 2007, où le vote blanc et nul pesait déjà 3,5 % (des inscrits toujours). Cependant il y a cinq ans, le différentiel était bien plus élevé entre les deux candidats. Pour rappel, cela donnait: Sarkozy, 53,06 % des suffrages exprimés soit 18 983 138 voix ; Royal, 46,94 % et 16 790 440 voix ; Votants
37 342 004(83,97%) ; Blancs et nuls
1 568 426(3,53%) ; Exprimés
35 773 578(80,44%).

En résumé, en 2007, Nicolas Sarkozy avait obtenu 18 983 138 voix sur 37 342 004, soit 50,84% des votants. Ce qui était en ligne avec ses prédécesseurs. En effet, si tous les présidents de la Vème issus du suffrage universel ont été, à cause de l’abstention, élus par une minorité d’électeurs inscrits (hormis l’épisode cocasse de Chirac en 2002), ils ont tous été élus, depuis le Général en 1965, (sauf Chirac –encore lui !- en 1995) par une majorité de votants, c’est-à-dire, répétons-le, par ceux des Français qui se sont déplacés, soit pour choisir un des deux finalistes, soit pour voter blanc ou nul.

Eh bien cette quasi-règle d’or est caduque : car si François Hollande a obtenu 51,6 pour cent des voix, il n’a obtenu le suffrage que de 48,6% des votants, « améliorant » ainsi le record de Jacques Chirac en 1995 qui, lui, avait tout de même raflé 49,5% des votants. Rappelons que deux ans plus tard, la majorité parlementaire dudit Chirac fut dégagée par la gauche, laquelle ne put cependant obtenir la majorité à l’Assemblée que grâce aux triangulaires provoquées par le maintien généralisé du Front National. Bis repetita, etc etc…

Cela dit, si ces chiffres du vote blanc de 2012 sont parlants, ils ne nous disent pas tout. Et en particulier, ils ne nous disent pas d’où vient précisément cet afflux de voteurs blanc. Il serait trop hâtif de l’expliquer uniquement par l’attitude de Marine Le Pen, qui sans donner de consigne à ses électeurs, a indiqué qu’elle voterait blanc. Car on trouve aussi dans ces suffrages non exprimés un bon paquet d’électeurs de Bayrou, quelques bataillons post-trotskystes et souverainistes, sans oublier un nombre indéterminé mais probablement non négligeable de mélenchonistes encore plus suspicieux que leur ex-candidat envers « Hollandréou » et autres sociaux-traîtres.

Cela dit Marine Le Pen n’est indubitablement pas étrangère au phénomène : ainsi à Hénin Beaumont, où elle est inscrite, le nombre de votes blancs et nuls a été multiplié par 6 entre les deux tours. Ce n’est pas une preuve scientifique, mais quand même…

La descente, c’est maintenant

85

Boulevard de la Bastille, le café Les Associés affiche complet dès 19 heures. A l’invitation d’Arnaud Montebourg, les sympathisants de La Rose et le Réséda se sont retrouvés dans ce troquet un tantinet branchouille pour célébrer la victoire annoncée de François Hollande. Petit à petit, le ban et l’arrière-ban de la montebourgie se postent devant les deux écrans de télévision égrainant les minutes qui nous séparent de l’heure H. L’issue ne fait guère de doute, grâce au tripatouillage post-électoral qui laisse tout loisir aux médias belges et suisses de vendre la mèche dès le début de l’après-midi. Entre 52 et 53% pour Hollande murmure-t-on près du génie de la Bastille.

Tandis que les spéculations vont bon train, les images d’archives défilent à l’antenne de France 2 : devant le visage vainqueur de Mitterrand en 1981, la foule des militants socialistes exulte. Trente ans après, la mariée n’est décidément pas rancunière ! Cocue mais éternellement reconnaissante, elle oublie volontiers les errements de son mari volage, l’enlèvement d’Europe au nom de la raison d’Etat libérale, pardonnant toutes les avanies possibles et imaginables au nom de la mythique union de la gauche. Nicolas Sarkozy est hué : certes, le héros triomphant de 2007 a massivement défiscalisé, multiplié les concessions à l’Allemagne, arrimé la nation à l’OTAN, perdu le match qui opposait la France à la mondialisation. Un vrai « socialiste » à la sauce Mitterrand-Jospin !

Déjà, alors que les premières estimations attendent leur heure, les slogans pro-Hollande fusent. Un début de liesse révèle la maigre force de conviction du militant PS moyen : on avait beau défendre la démondialisation, le protectionnisme européen et fustiger Monsieur synthèse molle le temps de la primaire socialiste, l’opposition à l’hydre Sarkozy fait peu de cas des divergences idéologiques. Paris vaut bien une fête et l’Elysée la mise en sourdine des clivages politiques. Tant pis pour l’intelligence…

Cinq, quatre, trois, deux, un… François Hollande est proclamé vainqueur par l’onction des instituts de sondage : 52 % bientôt ramenés à un plus modeste 51.6%. Le raz-de-marée attendu n’a pas eu lieu mais qu’à cela ne tienne, la fête est à son comble.
Quelques minutes plus tard, lorsque le président sorti dit adieu aux armes à la Mutualité, il se fait copieusement siffler. Malheur au vaincu ! Son bourreau du soir prend ensuite le micro, dans un discours victorieux prononcé à Tulle : fierté, respect et continuité républicaine sont de mise. Dommage, ici beaucoup ont envie d’en découdre avec l’UMP et se ravissent de son probable départ de la vie politique. D’après les premières études d’opinion, le président de la République a raflé 40% des voix bayrouistes, 50% des suffrages lepénistes. Las, la lame de fond antisarkozyste aura eu raison de sa remontée finale. A l’écran, Marine Le Pen répond aux ubuesques accusations de Nathalie Kosciuszko-Morizet qui lui impute la responsabilité de la débandade sarkozyste. Parmi les dizaines de socialistes qui remplissent la salle, un silence gêné accompagne la scène. Entre antifascisme d’un autre âge et conscience d’une alliance objective FN-PS, le cœur du quidam balance. A quelques mètres de là, on entend les premières notes du concert de Yannick Noah, chanteur millionnaire adepte du sans-frontiérisme qui entonne « Aux arbres citoyens », mièvre Marseillaise faussement écolo. Quelques drapeaux français colorent le ciel, noyés sous les étendards tunisiens, algériens, syriens, cubains, ivoiriens, uruguayens et une sono aussi agressive qu’un calembour de Nadine Morano.

Dans un coin des Associés, une poignée de mauvais coucheurs se réjouit de la défaite de Sarkozy mais n’ont pas voté Hollande. Plus inquiets qu’euphoriques, nous entrons dans l’opposition à 20h01. Notre petit doigt nous dit qu’une fois élu et investi, François Hollande se réconciliera illico presto avec « (s)on ennemie la finance » avant de bifurquer sur le terrain sociétal. Gageons que l’organisation d’un referendum sur la participation des étrangers aux élections locales, la légalisation du mariage gay et la réouverture de la peine de mort pour les vieux – pudiquement baptisée « euthanasie » – enfumeront des citoyens assommés par les plans de rigueur.

Hier soir, le peuple de gauche a cru élire Jaurès. A son corps défendant, il a peut-être désigné le Mario Monti français.

Hollande à la Bastille : la comédie de la servilité

42

L’émouvant discours dans lequel le président de la République, Nicolas Sarkozy, a reconnu et assumé sa défaite, m’a rappelé la devise de mon collège : « Vouloir gagner, savoir perdre ». Je ne suis pas certain que les figurants du zèle et de la courtisanerie, qui se sont précipités pour encenser M. Hollande, aient démontré une semblable dignité.

Manifestant une déplaisante arrogance, voire de l’hystérie, ils ont tous posé en triomphateurs : « Avec François Hollande, la République revient », a déclaré Harlem Désir, dimanche à 20 h 05 ; quant à la bêtise, on a pu constater, grâce à M. Désir, qu’elle n’était jamais partie ! Quelques minutes plus tard, les propos de Cécile Duflot, chlorophyllienne énervée, m’évoquèrent plutôt cette sentence délicieusement vraie de Jules Renard: « Il n’y a malheureusement pas de remède de bonne femme contre les mauvaises.»

M. Dan Franck a évoqué le bilan exécrable du président vaincu, soulignant le « désastre culturel » de son quinquennat : mais, à ma connaissance, M. Sarkozy n’est en rien responsable du « désastre culturel » que représente Dan Franck ! On a vu Denis Podalydès, comédien polyvalent comme les salles du même nom, présenter ses hommages au roi François à la manière d’un fabricant d’encensoir ses offres de service… Près de la Bastille, Clémentine Célarié, très agitée et le verbe haut, sembla soudainement prise de convulsions : sa tête, ses membres et tout son corps manifestèrent les signes visibles d’une inquiétante « épilepsie de la victoire ». Quelque chose me dit que tous ces gens seront largement récompensés de leur petite comédie de la servilité…

Une Bastille dure à avaler

48

Je n’ai pas boudé mon plaisir ni ma curiosité : devinez ce qui l’a emporté sur l’autre hier ? J’ai pris le métro à 22h 30 et je suis allée vers Bastille. Sans rose à la main, mais bon, de bon cœur, d’autant qu’il faisait bon.

Evidemment, dès la station Gare de l’Est j’aurai du m’en douter, les manifs : surtout à l’occasion de la présidentielle, c’est pas pour moi. En 2007, j’étais allée à la Concorde voir les dedroite saluer le nouveau président Sarkozy, j’avais trouvé ça ridicule. Des gens en mocassins et loden vert bouteille (et parfois même bleu foncé) qui chantent avec Mireille Mathieu et dansent avec David Guetta : Beurk, beurk, beurk, comme disait Sophie Daumier. En 2002, j’avais vu passer sous mes fenêtres les foules anti Le Pen, avec beaucoup d’amusement (chez moi, pas chez eux). Genre je joue à me faire peur et j’expie mon vote Taubira. Pas pour moi non plus. Avant, je ne m’en souviens pas.
Mais ce dimanche soir-là, c’est le changement et le maintenant, allons voir comment un candidat normal est salué par la foule de ses électeurs, des Français.

Donc le métro : des bobos. Jeunes, garçons barbus à grosses lunettes, filles ongles vernis en rouge, frange, boots, jeans slim. L’air cool, de ceux qui travaillent plus dans la com’ qu’au Franprix. Je promets, je ne fais pas de racisme anti bobo, je m’habille pareil, la barbe en moins. Et après tout c’est normal qu’on les trouve sur la ligne de métro qui longe leur paradis, le canal Saint Martin. Et avec eux, des jeunes dits de quartiers sensibles. Qui chantent, tapent dans les mains et invitent les sarkozystes à dégager des rames de métro.

Autant dire une France cool et métissée, qui va au même endroit, mais pas pour les mêmes raisons. Les uns pour se défouler en écoutant Yannick Noah, l’autre pour montrer que son adhésion aux valeurs de gauche a survécu à dix années de quasi-dictature de la droite.

Une gauche réunie par le vote des étrangers aux élections locales, et sans doute le mariage entre personnes de même sexe, comme en témoignaient dès les premières images en direct de la rue de Solférino, la floraison de nombreux drapeaux arc-en-ciel gay friendly. Ça y est, je la vois en vrai, la gauche Terra Nova. Souviens-toi, ami lecteur, le think thank proche du PS, drivé par Olivier Ferrand, qui militait pour une inflexion de la gauche vers ces deux électorats par des politiques d’essence sociétale. Une guerre fratricide l’oppose à la Gauche Populaire qui, elle, milite pour que le candidat du PS, pardon le Président Hollande parle aux classes populaires. Jusqu’ici, les amis de la GP avaient eu l’impression de prendre la main, en parlant nation, justice, insécurité culturelle et industrie aussi. Notamment dans certains discours de François Hollande ou même lors du débat d’entre-deux-tours. Hier, la gauche Terra Nova les a éclipsés à la Bastille.

France métisse, France cool, France qui n’a de problèmes que mineurs (parlons-en, ça ira mieux) et ne voit pas de problèmes à la profusion de drapeaux algériens, marocains, ou palestiniens hier soir (je ne vais pas m’étendre, mais j’y étais, je les ai vus, et en face les drapeaux tricolores façon Ségolène Royal ne faisaient pas le poids).

Hier soir tout le monde était beau, et jeune. Pas trop de vieux (à part Pierre Bergé, Lionel Jospin ou Clémentine Célarié), pas de prolétaires. Ils devaient être devant leur télé, dans la mesure ou ils devaient reprendre le boulot tôt lundi, sans trop d’aménagement politique possible avec la pointeuse. Les communistes du Front de Gauche avaient l’air de martiens avec leurs pancartes demandant le « smic à 1700 euros vite. »

Je caricature sans doute, mais on sifflait aussi beaucoup Sarkozy (« Dégage ! », gros succès d’audimat, quoique volant un peu au secours de la victoire…) sans pour autant voir d’élan d’espoir délirant du côté gauche. On a chanté tard la Marseillaise, mais franchement j’ai eu des angoisses. Si Hollande gouverne d’abord pour cette gauche-là, ça promet des lendemains difficiles dans la vraie France rurale, celle qui a voté blanc hier pour sanctionner Sarkozy. Qui n’espère pas grand-chose, mais pourrait être vraiment encore en colère en 2017. Et cette fois-ci, il n’y aura pas d’épouvantail Sarkozy pour faire une campagne confortable…