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Largage au Colisée

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Avant de publier un livre, les éditeurs français étudient précisément les courbes de la météo. Il n’y a pas que les paysans qui scrutent le ciel pour planter, semer ou cueillir. Les éditeurs sont, eux aussi, de redoutables marchands de quatre-saisons. L’été n’a pas encore pointé le bout de son nez que déjà, les romans de mai sentent l’huile à bronzer, l’anisette et la lavande. Après une campagne électorale harassante, débats et joutes sans fin, les lecteurs veulent oublier ces mots gris et sombres qui ont plombé sa digestion. Pacte de stabilité, dette publique, sécurité, immigration, croissance, désindustrialisation, basta !

Il est temps de leur remonter le moral. La recette est connue, il suffit de prononcer des mots magiques, les sésames de la latinité : Rome, Italie, Stendhal, Villa Borghèse, chaleur, poussière, essaim de Vespa, voix rauque et peau dorée. Quand je suis tombé sur le dernier roman de Jacques-Pierre Amette, Liaison romaine, je n’ai pas pu résister à cette tentation balnéaire. La brune incendiaire de la couverture me faisait de l’œil, elle me disait « Viens, achète-moi, tu ne seras pas déçu … ». Sa robe noire entrouverte, ses bras déployés sur la carrosserie d’une vieille Fiat 126 et puis cette bouche carnassière, lèvres charnues sur dents serrées, j’étais pris au piège. Incapable de poser ailleurs mes yeux dans cette librairie pourtant débordante de nouveautés. Ce serait mentir de dire que seule la brune caligulesque a déclenché mon acte d’achat : le nom de Jacques-Pierre Amette a irrémédiablement emporté mon choix. On sent parfois, à tort, quelques liens obscurs qui nous unissent à un auteur. Quelques bribes biographiques communes nous font imaginer des parentés littéraires. Une enfance provinciale, un Baccalauréat B, un service à l’Ecole Militaire, des piges jeune, là s’arrête cette connivence fantasmée. Car le précoce Goncourt 2003 pour La maîtresse de Brecht est un auteur confirmé dont la critique fait référence depuis longtemps.

Si on ajoute à ce tableau une médaille hussarde, le prix Roger Nimier 1986 pour Confessions d’un enfant gâté, Amette a tout pour me plaire. La couverture de son roman est cependant trompeuse car Liaison romaine est une descente aux enfers, abrupte, vertigineuse. Un largage en règle entre les ruines du Colisée et les eaux boueuses du Tibre. Un journaliste parisien est envoyé à Rome suivre les funérailles de Jean-Paul II. Il invite Constance, sa jeune amie à le suivre et à le perdre. Entre flashbacks bretons et moiteur d’une couche romaine, l’auteur se souvient, tente de comprendre et boit la tasse. Malgré des saillies apaisantes, il n’a jamais pénétré l’intimité de sa tendre amie. Il ne peut oublier ce corps duveteux, ses seins « admirables », « son silence dans le doux, le chaud, le lourd de l’étreinte ».

« Je fus frappé par sa silhouette lisse et admirable, virginale, venant tout droit d’une belle province française qui l’avait si longtemps séquestrée et protégée » écrit-il encore. Si en plus, on sait que cette Constance a passé son enfance à Nevers, tout un monde souterrain s’ouvre à nous. Secrets lycéens sous pluie bourguignonne. Mais ce roman n’est pas seulement le journal intime d’une défaite amoureuse, il est un prodigieux miroir sur le travail actuel d’un journaliste, la difficulté d’écrire un article juste. Le héros en fin de carrière se voit imposer une autre façon de rédiger ses papiers. Là où il peaufine son style, où sa prose s’emballe, il doit la maintenir, la brider pour qu’elle entre dans la sécheresse contemporaine des rédactions.
C’est l’un des aspects passionnants de ce court roman, le métier de journaliste qui se meurt devant tant de conformisme et en même temps, une femme qui vous quitte. Amour perdu et désillusion professionnelle : un merveilleux cri de désespoir.

Liaison romaine de Jacques Pierre Amette (Albin Michel)

Poissons de mai

On ne connait que trop bien les poissons d’avril. Les enfants du siècle dernier les découpaient dans du carton ordinaire, en forme de poisson justement, puis attendaient sagement le 1er avril pour les coller dans le dos de leurs amis, de leurs ennemis, des passants et des postiers. On connaît moins bien les poissons de mai, que l’imaginaire populaire ne devrait pourtant pas négliger comme nous le confirme un récent fait divers délectable mettant en lumière la qualité naturelle et spontanée du « vivre ensemble » humain.

Ainsi, la petite commune de Bessé-sur-Braye, dans la Sarthe, a été le théâtre d’une tragédie édifiante : on a retrouvé le cadavre d’un homme dans une poubelle. Vous me direz : « C’est nul, y’a un seul macchabée! » Ou encore : « C’est peut-être un suicide ? » Ou peut-être : « C’est un coup du routard du crime ! » Certes, mais il n’y a pas de petit fait divers ; il n’y a que des journalistes sans imagination. D’abord plantons le décor. Bessé-sur-Braye c’est un gros bourg de 2500 habitants tout à fait normal, connu pour son superbe château de Courtanvaux et son rallye automobile qui se tient tous les 15 août ! Enfin, normal… à condition de fermer les yeux sur le fait qu’à l’élection présidentielle quatre personnes ont voté pour Jacques Cheminade (ce qui est peu si on compare à Limoges, par exemple, où 150 cheminadiens se sont déclarés, mais quand même…) Bref, nos confrères du Parisien indiquent que la victime Philippe Emery, 55 ans, ancien menuisier sans emploi, décrit comme le « brave gars du village », « portait de nombreuses traces de coups au crâne et pourrait avoir été noyée ». Ecartant sagement la thèse du suicide et de l’accident de chasse, les enquêteurs ont vite porté leur attention sur le voisin de la victime, un certain Mario P. L’homme, bien connu pour son addiction à l’alcool et ses turpitudes diverses, a d’ailleurs été vu en train de récemment nettoyer son logement de fonds en comble à l’eau de javel. Le mobile du crime pourrait bien être la mort de poissons rouges – les poissons de mai… – que le suspect avait confié à son voisin, et future victime, durant son absence… Des poissons tristement morts de froid lorsque Philippe Emery – pour une raison qu’il faudra éclaircir ! – a décidé d’abandonner l’aquarium de la discorde devant le pas de la porte de Mario P. « Depuis, les deux hommes, voisins dans la même cour, ne se parlaient plus » précise Le Parisien.

Les gendarmes sont actuellement à la recherche de l’arme du crime qui pourrait bien être un marteau. Triste ironie pour un menuisier. Aux dernières nouvelles l’esprit frappeur criminel aux accointances piscicoles a été déféré devant le procureur de la République, et devra répondre de ses actes.

Moralité : on ne badine pas avec les poissons de mai ; il ne faut jamais désespérer de l’humain et pour finir… tout n’est pas perdu… Car se profile gentiment, fin-mai début-juin, l’inénarrable (et bientôt obligatoire ?) Fête des voisins© – autrement appelée Fête des immeubles© – qui permet en général de communier joyeusement dans la citoyenneté de proximité, et l’éco-conscience collective de cage d’escalier.

La modernité n’était peut-être pas encore arrivée aux portes de Bessé-sur-Braye… Dommage. Cela aurait peut-être pu éviter un crime sauvage. Ou pas.

La fin du monde en douceur

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Finalement, au cinéma, les seules fins du monde poétiques et crédibles, voire poétiques donc crédibles, sont européennes. Que l’on se souvienne, par exemple, des Derniers jours du monde des frères Larrieu en 2009 qui avaient adapté un roman de Dominique Noguez. Si vous vous sentez concernés par ce qui arrive aux personnages de 2012 ou de Omega Man version Will Smith, par exemple, il vaudra donc mieux ne pas aller voir Perfect Sense de David MacKenzie, un film britannique avec Eva Green- qui a décidément les plus beaux yeux du monde depuis The Dreamers de Bertolucci- et Ewan Mc Gregor dont la maturité sculpte le visage avec cette douceur émouvante qui est peut-être la plus belle expression de la virilité mélancolique.
Perfect Sense est un petit film comme on dit et il est passé relativement inaperçu à sa sortie. Pourtant, on peut prendre sans trop de risque le pari qu’il a le probable destin d’un film culte. On se donnera son titre comme un mot de passe entre amants du désastre qui pressentent que notre propre disparition n’aura pas lieu dans un festival d’effets spéciaux hollywoodiens mais dans l’infinie mélancolie d’un effacement exténué et tendre.
Perfect Sense, comme Contagion de Soderbergh ou 28 jours plus tard de Danny Boyle, raconte l’histoire d’une épidémie. On ne suivra pas forcément le cinéaste quand il déclare que cette résurgence du thème viral dans le cinéma de ces dernières années est un signe de l’inquiétude la planète face à un capitalisme dévastateur. Perfect Sense vaut bien mieux qu’une métaphore politique qui en réduirait singulièrement la portée.
L’épidémie de Perfect sense, tourné dans un Glasgow gris comme une gorge de pigeon, non dépourvu d’une certaine élégance splénétique et portuaire, s’attaque assez mystérieusement à chacun de nos cinq sens, les uns après les autres. Chaque attaque est précédée d’un état émotionnel intense : chagrin dévastateur, colère noire ou encore impression euphorique d’être en accord parfait avec l’univers.
Une voix off de femme commente alors comme un chœur antique, à chaque étape programmée vers le chaos et la nuit, les réactions d’une humanité somme toute héroïque qui après chaque amputation sensorielle tente de renouer avec la normalité. Et l’on voit ainsi, parmi tant d’autres, une contractuelle qui s’effondre en larmes sans raison dans la rue reprendre un peu plus tard son service. Ou une femme dans son salon, au milieu de ses enfants, qui relit ses poèmes préférés avec une concentration extraordinaire, dans la crainte de devenir bientôt aveugle.
Assez habilement, le film se centre sur une histoire d’amour entre Ewan Mc Gregor, un grand cuisinier et Eva Green qui joue une épidémiologiste et il va situer l’essentiel de son action dans deux lieux symboliques et stratégiques de cette résistance désespérée de l’humanité à la fatalité : les cuisines d’un grand restaurant et le laboratoire d’un hôpital. Que signifie continuer à cuisiner pour une humanité qui a perdu l’odorat puis le goût ? Que signifie faire l’amour quand on pressent que la prochaine mutilation touchera l’audition puis la vue et qu’à ce moment-là tout sera terminé pour de bon ? Une scène particulièrement touchante est celle où Eva Green et Ewan Mc Gregor, déjà atteints, se prennent en photo au pied du lit, avec un vieux polaroïd, mimant le bonheur du monde d’avant ou peut-être, qui sait, croyant encore à la possibilité d’une rémission pour eux et pour les autres.

A travers ce couple en sursis dans la poignante ironie qui consiste à avoir trouvé son âme sœur au moment précis où tout s’effondre, MacKenzie nous invite à une réflexion sur la perte et sur la rédemption. Avant l’épidémie, ces deux personnages, comme nous tous, n’étaient pas des saints. Ewan Mc Gregor a par négligence donjuanesque poussé son ancienne petite amie au suicide et Eva Green, stérile, n’a cessé de souhaiter, malgré elle, la mort des enfants de sa sœur. Mais ils sauront dans cette passion amoureuse qui grandit alors que leurs propres corps, à l’image du monde qui les entoure, sont manifestement sans avenir, avouer leurs fêlures et trouver une paix paradoxale dans l’effroi qui grandit autour d’eux, avant l’obscurité définitive.
Perfect sense, film sensitif et sensuel, est autant un requiem qu’une invitation à reconnaître, malgré tout, l’éminente dignité d’une humanité qui sait aimer jusqu’à la fin.

Printemps de feu syrien

Jeudi matin, un double attentat provoquait des dizaines de morts sur la route de Damas. La veille, une attaque contre un convoi de l’ONU tuait plusieurs hommes de troupe syriens. La nomenklatura baathiste qui contrôle encore le pays et les rebelles armés par l’Arabie Saoudite et le Qatar se rejettent mutuellement la responsabilité des pertes et des fracas qui ensanglantent Damas, Alep et Homs. Faute d’informations sûres et avérées, nous ne prendrons pas partie pour l’une ou l’autre version des faits, bien qu’une vidéo diffusée par France 24, chaîne ouvertement hostile au régime des Assad, sème le trouble parmi les partisans de l’opposition. On y entend la prière d’un insurgé invoquant Dieu pour bénir l’explosion criminelle qui se déroule sous ses yeux.

Comme dans le précédent serbe, la quasi-totalité des médias utilisent des catégories morales monolithiques et surannées qui cadrent mal avec la complexité des forces politiques en présence. Ainsi du troisième larron jihadiste, auteur de nombreux attentats, que l’opposition comme Damas essaient sans doute de manipuler à leur profit, au grand dam des civils qui se trouvent sur leur route.

Dies irae. Le sang versé chaque jour depuis un an et sa retranscription médiatique hémiplégique motive la colère bernanosienne de l’écrivain-éditeur Richard Millet, ancien combattant aux côtés des phalangistes libanais, a priori peu suspects de complaisance pour un régime syrien qui les lâcha au plus fort de la guerre civile. Après le récit de ses batailles urbaines rangées, de ses frustrations amoureuses dans La confession négative et La fiancée libanaise, Millet redéclare sa flamme à ses frères chrétiens d’Orient dans un fascicule aussi percutant qu’une rafale d’AK-47.

Printemps syrien concentre en quelques pages une virtuosité que ce grand styliste met au service d’une déconstruction en règle de l’Occident libéral-démocrate et de son double inversé : l’islam mondialisé. Au fil de ses lignes acerbes, Millet perdra sans doute quelques lecteurs séduits par sa Défaite du sens, que certains ont pu hâtivement interpréter comme le manifeste d’un Occident exclusivement assiégé par l’immigration musulmane.

Qu’à cela ne tienne, ce grand styliste dissipe d’emblée tout malentendu en se plaçant sous l’auspice du Barrès d’Un jardin sur l’Oronte. N’en déplaise aux disciples de Samuel Huntington, en exergue de Printemps syrien, nous lisons cette phrase du lorrain : « A Damas se rencontrent, non pour tâcher de se détruire l’un l’autre, mais pour se comprendre et s’unir, l’Orient et l’Occident ». A rebours de l’œcuménisme irénique, cette antienne rappelle davantage le syncrétisme ésotérique d’un René Guénon que les slogans de l’antiracisme subventionné. Pour le catholique Millet, cela pourrait devenir l’épitaphe de la capitale des Omeyyades, qui abrite de nombreux patriarcats, nés de schismes successifs sur la nature du Christ et l’allégeance à Rome, autant de querelles byzantines qui occupent les controverses de la vieille ville chrétienne, non loin de sanctuaires chiites très prisés des pèlerins iraniens.

Si d’aventure le joug autoritaire des Assad venait à tomber, Millet s’inquiète du devenir de toutes ces minorités religieuses et ethniques plongées dans une guerre civile fratricide au nom de la sacrosainte démocratie que le monde libre célèbre à longueur de JT.
Depuis l’éclosion des révoltes arabes, un même mantra télégénique unit en effet des réalités fort disparates. Ainsi de la rébellion syrienne, dont les balbutiements apparurent l’an dernier dans la ville de Deraa, à proximité de la frontière jordanienne. Quelques jeunes pourfendant la brutalité des forces de sécurité commandées par le gouverneur de la province furent cruellement réprimés. Bachar al-Assad, qui n’a pas assez lu Machiavel, mata alors la révolte naissante, non sans accorder quelques hochets d’apparence démocratique (abrogation de l’état d’urgence, réforme de la Constitution, fin du monopartisme…) à des Occidentaux si formellement attachés aux libertés. Crimes des Assad aidant, l’engrenage de la violence a transmué des manifestations d’opposition en guérilla ouverte contre l’Etat syrien et ses symboles civils ou militaires.

Acide comme à l’accoutumée, Richard Millet dénote cependant l’inconséquence du prêt-à-mâcher médiatique cautionnant l’impérialisme wahhabite ici et condamnant la dictature baathiste là : « nul, en Occident, ne s’est « indigné » (…) de ce qui se passait au Yémen ou à Bahreïn, émirat-bordel de l’Arabie saoudite, où l’armée saoudienne, empruntant le « Johnnie Walker bridge » reliant l’île au continent, a maté la thawra (NDLR : révolution) chiite. »

Loin de l’anticonformisme borné, Millet ne tombe pas pour autant dans le piège de la contre-propagande. Son Printemps syrien, à la confluence de Barrès, Rûmi et Baudrillard, ne vire jamais au panégyrique de la dynastie Assad, dont il rappelle le bilan sanguinaire (20 000 morts pour Hafez et Rifaat Al-Assad en une semaine à Hama en 1982, plusieurs milliers depuis l’an dernier pour Bachar). Millet souligne au contraire l’anachronisme de cette dernière démocratie populaire du Proche-Orient, dont la morgue et la propagande miment jusqu’à la caricature le simulacre démocratique de l’Occident facebookien.
Par-delà bien et mal, ce poignant prophète de malheur voit s’exécuter le dessein de l’Histoire avec sa grande hache : le prévisible divorce entre christianisme et arabité, le démembrement de l’Etat séculier issu de l’indépendance, la conjuration des pogroms par la constitution d’un réduit christiano-alaouite sur la côte, et l’islamisation complète du pays.

Malgré l’aporie de ses conjectures géopolitiques, qui surestiment la puissance prospective d’une Amérique au moins aussi égarée par le « printemps arabe » que la diplomatie française[1. Millet explique la genèse du conflit syrien par l’opposition de Washington à l’axe Damas-Téhéran. C’est faire peu de cas des fissures internes d’un pouvoir ébranlé par l’insurrection de Hama dès 1982. A ce sujet, on (re)lira avec intérêt l’essai de Michel Seurat, L’Etat de Barbarie, qui vient d’être réédité avec une préface de Gilles Kepel.], on acquiescera au verdict tranchant de Millet : « Que ce despotisme soit préférable aux guerres civiles et confessionnelles apportées par la démocratie en Irak ou à l’instabilité chronique de la démocratie libanaise, voilà qui méritait d’être dit ».

Ajoutons que l’absence de troisième voie entre Assad et le chaos est aussi à mettre au débit d’une dynastie militaire démonétisée, dont les méthodes de répression staliniennes ont réduit la légitimité à une peau de chagrin.
Mais face au tragique de l’Histoire, nous rappellerons le mot du Général : « les grands problèmes n’ont pas de solutions ».

Richard Millet, Printemps syrien, Fata Morgana (3 euros).

Marie-Antoinette, celle qu’on aimait haïr

Après la Marie-Antoinette rock n’ roll de Sofia Coppola, c’est une Marie-Antoinette lesbienne qui débarque sur les écrans. Benoît Jacquot adapte le récit de Chantal Thomas en érotisant la dramaturgie de la débâcle avec l’amour libertaire de la reine pour sa favorite, Gabrielle de Polignac. Mais derrière la Sapho Pride, la mise en scène va dans le sens du pamphlétaire en vogue à l’époque révolutionnaire.

Le film a séduit beaucoup de monde, y compris Chantal Thomas qui n’a rien trouvé à redire devant cette manipulation idéologique de la vérité historique. Curieux, de la part de cette historienne qui a étudié les libelles, caricatures et pamphlets qui ont forgé, dès le milieu des années 1770, l’image pornographique de la « reine-monstre » emportée par ses « fureurs utérines »[1. Chantal Thomas est l’auteur d’un essai très bien documenté sur la littérature pamphlétaire : La Reine scélérate, Seuil, 1989.] .
Certes, Benoît Jacquot ne verse pas dans la violence et la vulgarité pornographiques des pamphlets mais, en donnant chair à l’un des multiples chefs d’accusation brandis contre la reine (en l’occurrence, le lesbianisme), il poursuit leur œuvre calomniatrice en accréditant la légende noire de Marie-Antoinette.[access capability= »lire_inedits »]

Certaines tribunes de presse, érigées en tribunal révolutionnaire, refont inlassablement le procès de la reine. Le réalisateur reprend ainsi à son compte l’accusation de vénalité fondée sur l’impuissance du roi[2. « Il me paraît logique et pas du tout invraisemblable que Marie-Antoinette, mariée à un très brave homme s’intéressant plus à la chasse et à la serrurerie qu’à son corps, ait trouvé des satisfactions érotiques avec des princesses dont elle s’entichait » : extrait d’une interview de Benoît Jacquot donnée au Figaro et citée par Têtu.]. La « reine des salopes »[3. On doit cette formule à Gérard Lefort, le critique de cinéma de Libé, dont le style ordurier et la radicalité haineuse ne sont pas sans rappeler l’extrémisme hébertiste.], à la séduction perverse et à la frivolité indécente, devient, passée à la moulinette du conformisme, la « mère de toutes les drag-queens ».
Ici, le chef d’inculpation devient une circonstance atténuante. Curieux renversement, tout comme celui qui conduit les progressistes à s’indigner de ce qu’une étrangère ait pu désacraliser la fonction royale et promouvoir la liberté des modernes. Ces révolutionnaires-là semblent bien réactionnaires.

Patrice Gueniffey : « Les Adieux à la reine passent à côté de l’Histoire. »

Tout en reconnaissant de vraies qualités cinématographiques au film de Benoît Jacquot, l’historien de la Révolution et de l’Empire regrette le parti pris bien-pensant qui a conduit le cinéaste à inventer une Marie-Antoinette lesbienne en passant à côté de l’amitié amoureuse caractéristique du XVIIIe siècle.

Pensez-vous, comme le montre le film, que la Révolution s’est jouée dès le 14 juillet, lors de la prise de la Bastille ?
Le film véhicule une représentation un peu « mélenchoniste » de la Révolution en insinuant que c’est le soulèvement du peuple qui a provoqué la chute du régime alors que ce sont toutes les décisions politiques prises entre la réunion des États généraux, le 4 mai, et la formation d’un Comité de constitution, le 8 juillet, qui ont aboli la souveraineté royale.
La véritable rupture révolutionnaire a lieu entre ces deux dates, le 17 juin 1789, lorsque les députés du Tiers décident, selon le mot de Sieyès, de « couper le câble » avec les députés de la noblesse et de former à eux seuls une Assemblée nationale qui représentera tous les Français. Mais jusqu’au mois de juillet, une sortie de crise est envisagée au sommet par un accord entre le roi et les États généraux.

Faut-il en conclure que nous célébrons un événement dépourvu de toute signification ?
Si la prise de la Bastille reste un événement important, c’est parce qu’elle marque l’entrée du peuple parisien sur la scène politique et déclenche l’irruption d’une violence dont personne n’avait idée. Les correspondances de l’époque témoignent de la stupeur devant l’atrocité des scènes de juillet. Babeuf lui-même, issu de la petite bourgeoisie, écrit à sa femme, le soir du 14 juillet : « La monarchie nous a fait des mœurs terribles. »

Reste que Jacquot est complètement à côté de la plaque, alors ?
Non, sa mise en scène est souvent pertinente. Cette temporalité courte rend bien compte d’une période de grande tension historique. La Bastille est prise le 14, mais le roi ne réalise la gravité de la situation que dans la nuit du 14 au 15. Cette construction rappelle étrangement le scénario de La Chute, où tout est aussi vu à travers les yeux de quelqu’un qui ne comprend pas ce qui se passe, la secrétaire de Hitler. Cela étant dit, il est très difficile de réussir un film historique avec aussi peu de moyens. Le décor somptueux de Versailles ne suffit pas à combler les insuffisances, cela saute aux yeux dans la scène ridicule où le roi fait son entrée dans la galerie des Glaces. Pour payer moins de figurants, les courtisans ont été placés en travers de la galerie au lieu d’être alignés dans le sens de la longueur afin de former l’allée du roi.

Entre le peuple dans la boue au début du film et le personnage de Gabrielle de Polignac qui incarne l’arrogance des Grands, Jacquot ne reconduit-il pas la représentation binaire du bon peuple contre les mauvais aristocrates ?
Si vous voulez un film contre-révolutionnaire, je ne vois que L’Anglaise et le Duc, d’Éric Rohmer, qui met en scène la Terreur et la mort du duc d’Orléans. Il était d’ailleurs assez cocasse, lors de sa sortie, de lire les critiques de Libé et des Cahiers qui, après avoir encensé le cinéaste pendant quarante ans, découvraient qu’il était un réactionnaire dans l’âme. Pourtant, il suffisait de voir Le Genou de Claire pour le comprendre. De toute manière, les films qui prétendent raconter les grands moments de l’Histoire lui sont toujours infidèles. Au moins Benoît Jacquot nous épargne-t-il les images d’Épinal du genre Édith Piaf réincarnée devant les grilles de Versailles, ainsi que les expressions célèbres et horripilantes comme « Nous sommes ici par la volonté du peuple, nous n’en sortirons que par la force des baïonnettes… » Le seul discours politique du film, celui du roi devant les États généraux, se réduit à quelques bouts de phrases, prononcées hors-champ, le spectateur ne voyant que le visage de la lectrice de la reine dans l’entrebâillement du rideau de la porte d’entrée. Et ce n’est pas plus mal !

En somme, la politique serait passée à la trappe ?
D’une certaine façon. On le regrette parfois. Il était possible, sans se noyer dans les enjeux complexes de la Révolution et en restant dans le cercle fermé de la Cour, de mettre en lumière les désaccords qui séparent Louis XVI de ses frères. Alors que le comte d’Artois veut émigrer pour revenir avec l’armée et reconquérir le pouvoir, le comte de Provence, le futur Louis XVIII, entretient des rapports avec les révolutionnaires, misant sur la chute de son frère pour arriver au pouvoir. C’est un personnage assez trouble, plutôt progressiste mais aussi machiavélique, donc diablement intéressant à mettre en scène. Instigateur supposé de la campagne pamphlétaire contre Marie-Antoinette, il est aussi celui qui mène une lutte permanente contre le duc d’Orléans, idolâtré à l’époque parce qu’il est considéré comme une alternative aux Bourbons.

Tout de même, il y a cette Marie-Antoinette lesbienne – qui n’apparaît nullement dans le livre de Chantal Thomas. Qu’en pensez-vous ?
C’est une concession à l’esprit de notre temps, qui gâche le film avec des scènes absolument grotesques. Sans cette insistance, un peu ridicule et bien convenue, sur l’homosexualité supposée de la reine, le ton du film aurait été plus juste et plus subtil. En explorant les relations d’admiration, de dévotion et en même temps de cruauté, de jalousie, de duplicité entre la reine absolument inaccessible et son entourage exclusivement féminin, Benoît Jacquot aurait doté ses personnages d’une épaisseur psychologique comparable à celle que l’on voit dans Ridicule. Le regard de Patrice Leconte, misanthrope plus que haineux, dévoilait une peinture plus juste, sur le XVIIIe siècle et sur le monde de la Cour.

Jacquot se condamnait-il à l’anecdote en s’attachant aux relations entre Marie-Antoinette et Gabrielle de Polignac ?
Absolument pas ! En s’enfermant dans un fantasme lesbien, Benoît Jacquot est passé à côté d’un sentiment d’autant plus intéressant qu’il a aujourd’hui disparu : celui de l’amitié amoureuse, qui n’est ni l’amour physique ni la simple amitié, mais une amitié passionnelle. Ce registre sentimental complexe, issu de la vieille tradition aristocratique de l’amour courtois qui anima aussi les Frondeuses, avant de ressusciter, transformée par l’effusion sentimentale du préromantisme de la fin du XVIIIe siècle, nourries par les best-sellers que sont La Nouvelle Héloïse, le Werther de Goethe ou encore Delphine de Madame de Staël.. Il révèle des modalités des rapports entre les sexes qui ont longtemps caractérisé la société française. Pour le comprendre, il aurait fallu que Jacquot investisse un contexte où la sexualité n’avait pas la même place que maintenant. La première règle, c’était de ne pas compromettre l’honneur d’une femme, aussi pouvait-on être son chevalier servant sans être son amant. Des comportements comme s’embrasser et pleurer ensemble étaient à la mode. C’est ce genre d’amitiés complexes et passionnelles que Marie-Antoinette a entretenu avec Lamballe, Polignac et puis Fersen. Benoît Jacquot a sous-estimé l’amitié amoureuse en lui préférant l’amour homosexuel pour nous raconter l’histoire d’une femme égoïste pas très sympathique qui ne peut pas vivre la vie qu’elle voudrait vivre avec celle qu’elle aime.

Quelles sont, au-delà de cette accusation d’homosexualité, les raisons de la haine suscitée par Marie-Antoinette ?
Ce sont d’abord sa nationalité et sa personnalité : trop futile pour l’esprit éclairé de l’époque, trop frivole pour une Cour extrêmement étiquetée. Elle a conservé ce côté petite fille capricieuse, si caractéristique des filles de la Maison d’Autriche, qui avait cette particularité d’être une famille royale vivant selon des mœurs bourgeoises. Alors, évidemment, lorsqu’elle arrive en France, elle est complètement perdue et elle ne s’habituera jamais à cette Cour qui ne ressemble en rien à la Cour de Vienne, laquelle est très familière et très simple, un peu dans le style des cours des monarchies nordiques d’aujourd’hui où les rois font du vélo.
Benoît Jacquot fait dire à Marie-Antoinette que Versailles est le mausolée de Louis XIV dans lequel personne ne peut habiter : c’est tout à fait juste. Le couple royal n’est plus royal au sens de Louis XIV, il s’est embourgeoisé comme le reste de la société française. Mais ils ne perdent pas pour autant leur distance aristocratique. Ils restent enfermés dans Versailles, loin de Paris, du peuple, de la France. Et lorsque la reine joue à la bergère à Trianon, qu’elle se montre comme une mère aimante et proche de ses enfants, qu’elle cultive des valeurs qui sont communes avec celles des révolutionnaires, sa position de reine fait que ce comportement est perçu comme une offense. Elle est trop bourgeoise pour son statut royal et trop aristocratique pour ses manières bourgeoises.[/access]

Les tristes aventures du comique Michel Rocard en Iran

Le Figaro a révélé cette information atterrante hier après-midi : « L’ancien premier ministre socialiste, Michel Rocard, est parti aujourd’hui en mission en Iran pour tenter de relancer les relations entre les deux pays, après l’élection de François Hollande à la présidence de la République… ».

Signé du reporter Georges Malbrunot, le billet précise que lors de sa visite de trois jours l’ancien leader du PSU devrait rencontrer le ministre iranien des Affaires étrangères Ali Akbar Salehi, ainsi que Saïd Jalili, le négociateur en charge du dossier nucléaire. « Les Iraniens connaissent bien Michel Rocard, a déclaré à Malbrunot Michel Dubois, un collaborateur qui l’accompagne. Nous espérons que sa visite facilitera les premiers contacts entre le prochain gouvernement français et l’Iran ». Des contacts entre la France et l’Iran, c’est exactement ce dont nous avions besoin, et qu’il était absolument urgent de faciliter… Le Figaro indique que Michel Rocard devrait tenter d’impulser une nouvelle approche diplomatique moins « pure et dure » avec le pays du fastidieux et antisémite Mahmoud Ahmadinejad. Entrons-nous dans l’ère du « mousse et pampre »… avec celui qui qualifie Israël de « tumeur », qui « doute » de la Shoah et qui envisagerait bien d’envoyer les juifs en Alaska… ?

Après sa mission amusante d’ambassadeur des pôles arctique et antarctique que lui avait confiée Nicolas Sarkozy en 2009, l’irritant octogénaire va-t-il finir sa carrière à rapprocher la France des pays les plus infréquentables ? Comme aurait pu le dire Elvis Presley l’important c’est de bien réussir sa sortie…

Dans mon dernier billet un peu ironique, écrit dans la fièvre extatique de la victoire et l’espoir de la République retrouvée (ah ah ah), je me réjouissais d’entrer dans une ère où le grotesque primesautier allait rivaliser à chaque instant avec la pitrerie citoyenne… j’étais certain de rire aux éclats. Il n’aura fallu qu’une semaine, depuis l’élection de François Hollande, pour me convaincre que nous allions peut-être plutôt rire jaune…

L’euro peut-il s’en gratter une sans toucher l’autre ?

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Le traité de Maastricht n’avait pas prévu l’abandon de l’euro par un Etat membre de l’union monétaire. Et les expertologues ont beau feuilleter frénétiquement le dictionnaire des synonymes pour exprimer l’horreur que cette perspective leur inspire, aucun d’entre eux ne peut nous dire ce qui se passerait alors concrètement.

Guido Hülsmann, professeur d’économie à Angers, nous éclaire sur un précédent historique dans sa monumentale biographie de Ludwig von Mises (Mises – The Last Knight of Liberalism, Mises Institute, Auburn, Alabama, 2007). L’auteur nous rappelle que bien avant Delors, Mitterrand et Kohl, les Habsbourg avaient créé une union monétaire dans leur hétéroclite empire, autour de la Banque Austro-Hongroise (BAH). Comme les gouvernements de la zone euro, le Trésor Impérial et Royal avait préféré financer son abyssal effort de guerre en 14-18 par des bons du Trésor plutôt que par l’impôt. Et bien avant Super Mario Monti, ils avaient eu l’idée saugrenue de planifier la destruction de leur économie et de leur société en faisant tourner à toute blinde la planche à billets.

Fin 1918, les successeurs des Habsbourg à Prague, Budapest et Belgrade répudièrent la dette de l’empire avec le soutien des Alliés, tout en maintenant l’union monétaire. La minuscule république d’Autriche dut donc gérer seule cet immense fardeau. La guerre et le marché noir avaient drainé les liquidités dans les régions agricoles nouvellement indépendantes de Vienne, tandis que les détenteurs de la dette austro-hongroise se trouvaient surtout dans la zone germanique et urbaine. Quand ces derniers se mirent à échanger en masse leur titres déjà dévalués, la BAH fit tourner ses presses à plein régime, faisant exploser l’inflation. Le gouvernement yougoslave fut le premier à réaliser que Vienne contrecarrait ses plans et se préparait à ruiner les détenteurs de couronnes. En janvier 1919, la Yougoslavie quitta donc l’union monétaire austro-hongroise. Son gouvernement décréta du jour au lendemain que le cours légal ne s’appliquerait plus qu’aux billets marqués d’un tampon spécial.

Mises ne fut pas long à comprendre le danger qui allait fondre sur le reste des pays de l’union, l’Autriche en particulier. Le gouvernement yougoslave se retrouvait avec d’immenses quantités de billets non marqués qui ne lui étaient plus d’aucune utilité à l’intérieur, mais s’avéraient très précieuses pour razzier usines, terres et bâtiments en Autriche. Outre ce transfert de propriété, le déversement de pareilles liquidités aurait encore accéléré l’inflation. Une nuit de février 1919, le gouvernement autrichien décréta donc à son tour le marquage des billets, signant la fin de l’union monétaire austro-hongroise.

Aujourd’hui, le même scénario menace la zone euro. Parallèlement à un défaut sur le reste de ses dettes, la Grèce va vraisemblablement dévaluer sa monnaie et donc abandonner l’euro. Pour sortir de l’euro, le gouvernement grec devra convertir de force en drachmes tous les comptes en euros sur son territoire, et tamponner les billets le temps d’en introduire de nouveaux. Le Trésor grec possédera ainsi des euros désormais uniquement utilisables à l’étranger. Le risque est grand qu’il décide de se payer quelques bijoux industriels allemands ou français, provoquant un bon shoot d’inflation dans ce qui restera de la zone euro. La complexité des circuits financiers internationaux empêcherait alors toute défense de la part des pays pillés par la Grèce. Il ne leur resterait plus qu’à faire comme l’Autriche en 1919 : rétablir franc, mark ou florin. Voilà comment on sort d’une union monétaire.

Contradictions au Caire

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Hier soir, les deux principaux candidats à la présidentielle égyptienne s’affrontaient au cours du premier grand duel télévisuel de l’histoire du pays. A une dizaine de jours du scrutin des 23 et 24 mai, Amr Moussa, d’un côté, ancien secrétaire général de la Ligue arabe et ministre de Moubarak, l’islamiste Abdel Moneim Abou El-Fotouh de l’autre, font figure de favoris parmi les 13 candidats en lice. Comme on peut l’imaginer, la place de la charia et plus largement la question de la place l’islam dans la société ont occupé une place centrale dans le débat, au même titre que les rapports de la nouvelle Egypte à l’ancien régime – dont M. Moussa est issu.

Dans ce contexte, il est intéressant de savoir comme les électeurs égyptiens se positionnent sur ces sujets sensibles. Un récent sondage, manifestement assez fiable, réalisé par le Pew Research Center Global Attitudes Project, nous éclaire justement sur ces questions.
Selon cette enquête fondée sur des entretiens avec un millier de sondés, la plupart des Egyptiens souhaiteraient voir l’Islam jouer un rôle majeur dans leur société et pensent que le Coran devrait inspirer les lois du pays. Pour couronner le tout, ils voient dans l’Arabie Saoudite un meilleur modèle que la Turquie quant au rôle de la religion dans le gouvernement. A la question « Quel pays, l’Arabie saoudite ou la Turquie, est un meilleur modèle pour le rôle de la religion au sein du gouvernement ? « , 61% des sondés ont ainsi répondu l’Arabie Saoudite tandis que seuls 17% ont choisi la Turquie. 22% du panel a rétorqué qu’aucun des deux pays n’offrait de modèle approprié pour leur pays.

Selon cette même enquête, 60% des personnes interrogées souhaitent que les lois de l’Égypte se conforment rigoureusement au Coran. 32% pensent que le pays devrait suivre les valeurs et les principes de l’Islam sans devoir pour autant se conformer strictement aux enseignements du Coran. Or, si ces résultats n’étonnent guère, d’autres réponses paraissent plus surprenantes. La plupart des interviewés approuvent en effet des valeurs et des acquis démocratiques qui n’existent pas en Arabie Saoudite, tels que la liberté d’expression, la liberté de la presse et l’octroi de l’égalité des droits aux femmes. Jusque chez les admirateurs de l’Arabie saoudite, on semble attaché à certaines libertés fondamentales : 64% d’entre eux affirment l’importance d’une presse libre et 61% citent la liberté d’expression comme valeur importante.

Sur les décombres de l’ancien régime, l’armée égyptienne semble toujours remplir le rôle de pont entre passé et présent, et, chose étonnante, malgré la crise politique, les militaires restent populaires. La cote de popularité de l’armée a certes quitté les sommets de l’an dernier (88%), mais quatre Égyptiens sur cinq conservent une opinion positive de l’institution militaire en général et du Conseil suprême des forces armées (SCAF) en particulier. Quant au feld-maréchal Hussein Tantaoui, chef de l’Etat par intérim, il attire sur lui le gros des déceptions et des critiques. Bien que positivement considéré par 63% de sondés, les jours heureux des lendemains de la chute de Moubarak – où sa cote frôlait les 90% d’opinions positives – semblent révolus.
Quant aux leaders religieux, 83% des égyptiens interrogés leur attribuent une influence (très) positive sur le pays. Finalement, parmi les candidats à la présidence c’est Amr Moussa, l’ancien ministre des Affaires étrangères de Moubarak, qui tire son épingle du jeu avec 81% d’avis favorables.

Mais revenons au débat d’hier soir. Ses deux protagonistes disposent d’un joli capital de popularité malgré la proximité passée de Moussa avec Moubarak, ce qui traduit l’attachement à une certaine continuité politique.
Tout en critiquant le legs des six dernières décennies, les Egyptiens refusent majoritairement de faire table rase du passé. Non sans paradoxes, ils accueillent favorablement les forces politiques islamistes et réaffirment leur adhésion aux libertés démocratiques. En sortira peut-être un modèle singulier dont les contours restent, il est vrai, plus que jamais à définir.

HEC ou ENA ? Les deux, mon président normal !

Le Monde de ce jeudi 10 mai titre sur la promotion des HEC dans les sphères du pouvoir économique, médiatique et politique et exhibe les charmantes trombines de quelques uns de ces anciens élèves qui ont réussi. Et les winners sont : Claire Chazal, Valérie Pécresse, Proglio … et François Hollande. Celui qui a placé une partie de sa campagne sous le signe de la diabolisation mitterrandienne de l’argent en partant en guerre contre la finance internationale et les personnes les plus riches de notre pays, est le même qui a été bercé par tout un jargon très éloigné du vocabulaire doucereux et consensuel de la solidarité socialiste : profit, rentabilité, retour sur investissement, bénéfices, concurrence, des mots qui font horreur lorsqu’il ne font pas hurler.

Si Le Monde n’était le « journal de déférence » comme le nommait avec justesse Philippe Muray, on pourrait voir là une petite tentative de déstabilisation. En réalité, il n’en est rien. Le galon honorifique d’HEC est mis en lumière afin de mieux éclipser le prestigieux parcours à l’ENA de François Hollande, sorti 8° au classement de la promotion Voltaire, (autrement dit dans la botte). Il s’agit d’atténuer l’idée qu’il est un pur produit de la bureaucratie, comme le sont d’ailleurs de nombreux ministrables qui gravitent autour de lui. De Laurent Fabius, à la dame des 35 heures, en passant par Ségolène Royal, ou encore Pierre Moscovici et Michel Sapin, et j’en passe… tous sortent de l’école suprême de la fonction publique.

Le premier gouvernement de l’ère hollandaise scellera donc probablement le retour de l’énarchie au pouvoir. Et l’écart sera grand avec la composition du gouvernement Fillon qui avait été marquée par l’ouverture à des professions autres que grand commis de l’Etat. Pour camoufler ce poussiéreux retour en arrière, la stratégie de diversion est donc la bienvenue. Mais le billard est à deux bandes. Ce dont il est aussi question, c’est aussi de rassurer en donnant des gages de crédibilité.

Hollande n’a jamais été ministre mais il a fait HEC, la gauche au pouvoir ne sera donc pas molle mais réaliste et pragmatique. Tel est le message envoyé par l’oligarchie fonctionnarisée à l’oligarchie financiarisée…

Royaume-Uni : la guerre scolaire aura bien lieu

L’odeur de peinture trahit la précipitation des derniers mois. « Le plus difficile a été de trouver des locaux », confie Toby Young. En quinze mois, ce quadragénaire jovial, chroniqueur bien connu des Anglais, est devenu le visage de la nouvelle croisade de l’éducation, version tories.
Une ancienne école pour enfants handicapés désaffectée a fait l’affaire. Les bâtiments principaux en brique marron ont été rebaptisés « Alpha » et « Bêta » et les pavillons, « Athéniens », « Corinthiens », « Olympiens » et « Spartiates ». À l’heure de la récréation, des élèves de sixième en uniforme noir, cravate bleue rayée blanc et écusson en latin (Sapere aude « Ose le savoir »), se pressent dans la cafétéria pour leur deuxième tasse de thé de la journée. La West London Free School, nichée dans le quartier de Hammersmith, est l’œuvre de parents d’élèves énergiques et influents, et la vitrine d’un mouvement censé révolutionner l’éducation du pays. Coupes budgétaires obligent, 140 millions d’euros ont été pêchés dans le budget de rénovation des bâtiments d’écoles publiques existantes pour permettre aux Free Schools de voir le jour.
Le système éducatif anglais, complexe et confus, repose, par surcroît, sur une aberration sémantique : les mots ne disent pas ce qu’ils devraient dire. En Angleterre, 93% des enfants vont à l’École publique tandis que 7% fréquentent des Public Schools, lesquelles, comme leur nom ne l’indique pas, sont des institutions très privées, à l’instar des plus connues, Eton, Westminster et Charterhouse.[access capability= »lire_inedits »] Les frais de scolarité varient de 3 500 à 35 000 euros par an et par enfant. Détail important : la plupart des ministres de David Cameron sortent de ces établissements.

Parmi les écoles publiques, 15 % sont confessionnelles et financées par l’État : anglicanes, catholiques, juives, musulmanes, hindoues, sikhs, il y en a pour tous les goûts. « Il y a même des établissements fondés sur les préceptes de la méditation, vous savez, celle qu’aimaient les Beatles », explique Melissa Benn, auteur d’un essai très étayé paru récemment : School Wars, The Battle for Britain’s Education. Libres de choisir les élèves comme bon leur semble, en fonction de leur niveau et de l’assiduité religieuse de la famille, « ces écoles religieuses financées par le contribuable sont très sélectives et privent ainsi l’enseignement public non-religieux des meilleurs élèves de chaque quartier », ajoute Melissa Benn. Elles contribuent à pérenniser le séparatisme rampant de la société. « Les écoles religieuses vivent en vase clos, remarque-t-elle encore. Mes filles ne rencontrent jamais les élèves de l’école juive d’à côté. Leurs écoles n’ont rien de commun : horaires, cursus, enseignement et activités extra-scolaires diffèrent totalement. »

On imagine qu’au moins, les écoles publiques non-religieuses – qui représentent 85 % du total – ¬constituent un « Service public unifié », comme on dirait outre-Channel. Nenni. Suivez bien car elles se divisent en deux groupes : d’une part, les écoles dépendant des autorités locales ; de l’autre, celles qui sont directement financées par le gouvernement central. Cette différence paraît subtile : elle est cruciale, car elle instaure dans les faits une éducation publique à deux vitesses. Ce sont ces écoles dépendantes des autorités locales, que l’on appelait Academies sous Tony Blair, que les tories désignent aujourd’hui par l’appellation « Free Schools ». Depuis une quinzaine d’années, sous-financées et négligées par l’administration centrale, elles s’attirent les foudres de la presse Murdoch. Après les vingt-quatre qui viennent d’ouvrir leurs portes, le gouvernement de David Cameron espère que plusieurs centaines de nouvelles Free Schools auront été créées d’ici la fin de son mandat en 2014.
Toby Young, qui nous reçoit dans la cafétéria de la West London Free School, tasse de thé et biscuit à la main, en est presque le porte-parole officiel. Cet ancien journaliste de Vanity Fair et du Daily Telegraph a un pedigree idéal : il est le fils de Michael Young, lord travailliste et sociologue à qui on doit le terme « méritocratie ». Condisciple de Cameron à Oxford, il a réussi, grâce à un carnet d’adresses bien rempli, à convaincre les conservateurs d’encourager la création, par des parents d’élèves insatisfaits, d’établissements d’excellence. L’idée tombait à pic pour illustrer la « Big Society » chère à Cameron, cette société civile qui prend son destin en main… permettant au gouvernement d’investir seulement 3,9% de son PIB dans l’éducation contre 5,9% en moyenne pour les pays de l’OCDE (et 6,6% en France).

Pour Toby Young, l’aventure a commencé par un choc : « J’ai quatre enfants âgés de 3 à 8 ans. Ma femme m’a dit un jour : pour inscrire nos enfants dans une bonne école, nous avons trois options : déménager, prendre un crédit et choisir le privé, ou postuler pour une école religieuse en jouant les dévots. J’ai pensé qu’il était temps d’agir. » Profitant de sa notoriété, il fait campagne. La presse Murdoch applaudit et tous les parents de la classe moyenne, qui rêvent d’écoles privées sans en avoir les moyens trouvent en lui leur archange Gabriel. Rachel, jeune mère travaillant dans la publicité croisée devant l’établissement, est très satisfaite : « Nous habitons le quartier et voulions que notre fils de 11 ans apprenne le chinois et le latin dans une école stricte. Nous avons eu de la chance, l’école a eu 500 demandes pour 120 places. Le proviseur nous a fait une très bonne impression. » Le headmaster, Thomas Packer, à la carrure imposante, porte en effet très bien la toge traditionnelle de professeur à la Harry Potter.
Les Free Schools s’inspirent d’initiatives introduites en Suède dans les années 1990 et du mouvement américain des Charter Schools. Ce que les tories omettent de dire aux Britanniques, c’est que les Suédois commencent à revenir d’un système qui a introduit le ver du profit dans l’enseignement public. Quant aux Charter Schools américaines, financées par les contribuables et des philanthropes mais gérées suivant les principes du secteur privé, une étude de l’université de Stanford de 2009 a démontré leur impact néfaste sur la mobilité sociale et leur contribution active à la ségrégation socio-culturelle dans leur quartier. Melissa Benn est convaincue que l’avenir des Free Schools est la privatisation, explicite ou non : « L’objectif non avoué du gouvernement Cameron est clair. À long terme, les Free Schools opéreront dans un but lucratif. Ce sont en fait de fausses écoles privées. Si les conservateurs remportent seuls les prochaines élections, sans l’aide des libéraux-démocrates, je ne donne pas cher de leur mission de service public. »
Les modèles gallois, écossais et nord-irlandais sont encore différents.

Des chaînes d’écoles très « corporate »

Créée par deux gérants de hedge funds, Arpad Busson et Paul Marshall, ARK (Absolute Return for Kids) est l’une de ces chaînes d’écoles que l’Angleterre a vu fleurir ces dernières années. Ces « chaînes caritatives » récoltent l’argent public et gèrent des établissements scolaires sur la même ligne que les Free Schools. Il s’agit, dit l’ARK, d’offrir aux enfants désavantagés (mais doués) une éducation à la hauteur de leurs aptitudes. Il semblerait cependant que la vision très personnelle de ses fondateurs teinte la nature même de l’entreprise. Paul Marshall a récemment déclaré : « En tant qu’anglican pratiquant, j’estime que nous avons tous été créés à l’image de Dieu et que l’éducation est la clé afin que chacun réalise son potentiel. J’affirme que l’École publique a failli dans sa mission auprès d’au moins deux générations d’enfants désavantagés. » Les gouvernements de Tony Blair, et maintenant de David Cameron, qui ont dépossédé de ses moyens l’École publique au profit des Academies et des Free Schools n’ont-ils pas aussi failli dans leur mission ?

Éducation libérale contre éducation classique

Vu de France, le mode d’enseignement anglais a de quoi rendre perplexe. Tout d’abord, il varie énormément selon les établissements qui peuvent choisir librement cursus, rythme scolaire et même leurs dates de vacances. Ensuite, les matières de base comme l’histoire et les langues étrangères ne sont plus obligatoires à partir de 14 ans. Tony Blair a rendu optionnel l’apprentissage d’une langue étrangère en 1994. L’enseignement du français en Grande-Bretagne a ainsi perdu la moitié de son contingent, soit 150 000 élèves, en seulement sept ans. Le latin a totalement disparu du curriculum public, et les élèves peuvent se spécialiser dans seulement trois matières dès la troisième.
Toby Young fait partie de ceux qui prônent le retour d’un enseignement plus varié et généraliste, au moins jusqu’à 16 ans. Comme Michael Gove, ministre de l’éducation britannique, il est favorable au E-Bac, ou bac à l’anglaise. C’est la raison pour laquelle la West London Free School fait la part belle au latin, à l’histoire, aux langues étrangères, aux sports de compétition, à la musique, aux parties d’échecs et aux joutes verbales au sein d’ « associations de débats ».
Il semblerait que la gauche libérale anglaise ne puisse à la fois combattre la privatisation rampante du secteur public tout en approuvant l’élitisme pour tous. Le spectre du retour d’un enseignement généraliste classique, et donc, à ses yeux, la reproduction d’un système de classes, demeure insupportable.[/access]

Largage au Colisée

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Avant de publier un livre, les éditeurs français étudient précisément les courbes de la météo. Il n’y a pas que les paysans qui scrutent le ciel pour planter, semer ou cueillir. Les éditeurs sont, eux aussi, de redoutables marchands de quatre-saisons. L’été n’a pas encore pointé le bout de son nez que déjà, les romans de mai sentent l’huile à bronzer, l’anisette et la lavande. Après une campagne électorale harassante, débats et joutes sans fin, les lecteurs veulent oublier ces mots gris et sombres qui ont plombé sa digestion. Pacte de stabilité, dette publique, sécurité, immigration, croissance, désindustrialisation, basta !

Il est temps de leur remonter le moral. La recette est connue, il suffit de prononcer des mots magiques, les sésames de la latinité : Rome, Italie, Stendhal, Villa Borghèse, chaleur, poussière, essaim de Vespa, voix rauque et peau dorée. Quand je suis tombé sur le dernier roman de Jacques-Pierre Amette, Liaison romaine, je n’ai pas pu résister à cette tentation balnéaire. La brune incendiaire de la couverture me faisait de l’œil, elle me disait « Viens, achète-moi, tu ne seras pas déçu … ». Sa robe noire entrouverte, ses bras déployés sur la carrosserie d’une vieille Fiat 126 et puis cette bouche carnassière, lèvres charnues sur dents serrées, j’étais pris au piège. Incapable de poser ailleurs mes yeux dans cette librairie pourtant débordante de nouveautés. Ce serait mentir de dire que seule la brune caligulesque a déclenché mon acte d’achat : le nom de Jacques-Pierre Amette a irrémédiablement emporté mon choix. On sent parfois, à tort, quelques liens obscurs qui nous unissent à un auteur. Quelques bribes biographiques communes nous font imaginer des parentés littéraires. Une enfance provinciale, un Baccalauréat B, un service à l’Ecole Militaire, des piges jeune, là s’arrête cette connivence fantasmée. Car le précoce Goncourt 2003 pour La maîtresse de Brecht est un auteur confirmé dont la critique fait référence depuis longtemps.

Si on ajoute à ce tableau une médaille hussarde, le prix Roger Nimier 1986 pour Confessions d’un enfant gâté, Amette a tout pour me plaire. La couverture de son roman est cependant trompeuse car Liaison romaine est une descente aux enfers, abrupte, vertigineuse. Un largage en règle entre les ruines du Colisée et les eaux boueuses du Tibre. Un journaliste parisien est envoyé à Rome suivre les funérailles de Jean-Paul II. Il invite Constance, sa jeune amie à le suivre et à le perdre. Entre flashbacks bretons et moiteur d’une couche romaine, l’auteur se souvient, tente de comprendre et boit la tasse. Malgré des saillies apaisantes, il n’a jamais pénétré l’intimité de sa tendre amie. Il ne peut oublier ce corps duveteux, ses seins « admirables », « son silence dans le doux, le chaud, le lourd de l’étreinte ».

« Je fus frappé par sa silhouette lisse et admirable, virginale, venant tout droit d’une belle province française qui l’avait si longtemps séquestrée et protégée » écrit-il encore. Si en plus, on sait que cette Constance a passé son enfance à Nevers, tout un monde souterrain s’ouvre à nous. Secrets lycéens sous pluie bourguignonne. Mais ce roman n’est pas seulement le journal intime d’une défaite amoureuse, il est un prodigieux miroir sur le travail actuel d’un journaliste, la difficulté d’écrire un article juste. Le héros en fin de carrière se voit imposer une autre façon de rédiger ses papiers. Là où il peaufine son style, où sa prose s’emballe, il doit la maintenir, la brider pour qu’elle entre dans la sécheresse contemporaine des rédactions.
C’est l’un des aspects passionnants de ce court roman, le métier de journaliste qui se meurt devant tant de conformisme et en même temps, une femme qui vous quitte. Amour perdu et désillusion professionnelle : un merveilleux cri de désespoir.

Liaison romaine de Jacques Pierre Amette (Albin Michel)

Poissons de mai

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On ne connait que trop bien les poissons d’avril. Les enfants du siècle dernier les découpaient dans du carton ordinaire, en forme de poisson justement, puis attendaient sagement le 1er avril pour les coller dans le dos de leurs amis, de leurs ennemis, des passants et des postiers. On connaît moins bien les poissons de mai, que l’imaginaire populaire ne devrait pourtant pas négliger comme nous le confirme un récent fait divers délectable mettant en lumière la qualité naturelle et spontanée du « vivre ensemble » humain.

Ainsi, la petite commune de Bessé-sur-Braye, dans la Sarthe, a été le théâtre d’une tragédie édifiante : on a retrouvé le cadavre d’un homme dans une poubelle. Vous me direz : « C’est nul, y’a un seul macchabée! » Ou encore : « C’est peut-être un suicide ? » Ou peut-être : « C’est un coup du routard du crime ! » Certes, mais il n’y a pas de petit fait divers ; il n’y a que des journalistes sans imagination. D’abord plantons le décor. Bessé-sur-Braye c’est un gros bourg de 2500 habitants tout à fait normal, connu pour son superbe château de Courtanvaux et son rallye automobile qui se tient tous les 15 août ! Enfin, normal… à condition de fermer les yeux sur le fait qu’à l’élection présidentielle quatre personnes ont voté pour Jacques Cheminade (ce qui est peu si on compare à Limoges, par exemple, où 150 cheminadiens se sont déclarés, mais quand même…) Bref, nos confrères du Parisien indiquent que la victime Philippe Emery, 55 ans, ancien menuisier sans emploi, décrit comme le « brave gars du village », « portait de nombreuses traces de coups au crâne et pourrait avoir été noyée ». Ecartant sagement la thèse du suicide et de l’accident de chasse, les enquêteurs ont vite porté leur attention sur le voisin de la victime, un certain Mario P. L’homme, bien connu pour son addiction à l’alcool et ses turpitudes diverses, a d’ailleurs été vu en train de récemment nettoyer son logement de fonds en comble à l’eau de javel. Le mobile du crime pourrait bien être la mort de poissons rouges – les poissons de mai… – que le suspect avait confié à son voisin, et future victime, durant son absence… Des poissons tristement morts de froid lorsque Philippe Emery – pour une raison qu’il faudra éclaircir ! – a décidé d’abandonner l’aquarium de la discorde devant le pas de la porte de Mario P. « Depuis, les deux hommes, voisins dans la même cour, ne se parlaient plus » précise Le Parisien.

Les gendarmes sont actuellement à la recherche de l’arme du crime qui pourrait bien être un marteau. Triste ironie pour un menuisier. Aux dernières nouvelles l’esprit frappeur criminel aux accointances piscicoles a été déféré devant le procureur de la République, et devra répondre de ses actes.

Moralité : on ne badine pas avec les poissons de mai ; il ne faut jamais désespérer de l’humain et pour finir… tout n’est pas perdu… Car se profile gentiment, fin-mai début-juin, l’inénarrable (et bientôt obligatoire ?) Fête des voisins© – autrement appelée Fête des immeubles© – qui permet en général de communier joyeusement dans la citoyenneté de proximité, et l’éco-conscience collective de cage d’escalier.

La modernité n’était peut-être pas encore arrivée aux portes de Bessé-sur-Braye… Dommage. Cela aurait peut-être pu éviter un crime sauvage. Ou pas.

La fin du monde en douceur

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Finalement, au cinéma, les seules fins du monde poétiques et crédibles, voire poétiques donc crédibles, sont européennes. Que l’on se souvienne, par exemple, des Derniers jours du monde des frères Larrieu en 2009 qui avaient adapté un roman de Dominique Noguez. Si vous vous sentez concernés par ce qui arrive aux personnages de 2012 ou de Omega Man version Will Smith, par exemple, il vaudra donc mieux ne pas aller voir Perfect Sense de David MacKenzie, un film britannique avec Eva Green- qui a décidément les plus beaux yeux du monde depuis The Dreamers de Bertolucci- et Ewan Mc Gregor dont la maturité sculpte le visage avec cette douceur émouvante qui est peut-être la plus belle expression de la virilité mélancolique.
Perfect Sense est un petit film comme on dit et il est passé relativement inaperçu à sa sortie. Pourtant, on peut prendre sans trop de risque le pari qu’il a le probable destin d’un film culte. On se donnera son titre comme un mot de passe entre amants du désastre qui pressentent que notre propre disparition n’aura pas lieu dans un festival d’effets spéciaux hollywoodiens mais dans l’infinie mélancolie d’un effacement exténué et tendre.
Perfect Sense, comme Contagion de Soderbergh ou 28 jours plus tard de Danny Boyle, raconte l’histoire d’une épidémie. On ne suivra pas forcément le cinéaste quand il déclare que cette résurgence du thème viral dans le cinéma de ces dernières années est un signe de l’inquiétude la planète face à un capitalisme dévastateur. Perfect Sense vaut bien mieux qu’une métaphore politique qui en réduirait singulièrement la portée.
L’épidémie de Perfect sense, tourné dans un Glasgow gris comme une gorge de pigeon, non dépourvu d’une certaine élégance splénétique et portuaire, s’attaque assez mystérieusement à chacun de nos cinq sens, les uns après les autres. Chaque attaque est précédée d’un état émotionnel intense : chagrin dévastateur, colère noire ou encore impression euphorique d’être en accord parfait avec l’univers.
Une voix off de femme commente alors comme un chœur antique, à chaque étape programmée vers le chaos et la nuit, les réactions d’une humanité somme toute héroïque qui après chaque amputation sensorielle tente de renouer avec la normalité. Et l’on voit ainsi, parmi tant d’autres, une contractuelle qui s’effondre en larmes sans raison dans la rue reprendre un peu plus tard son service. Ou une femme dans son salon, au milieu de ses enfants, qui relit ses poèmes préférés avec une concentration extraordinaire, dans la crainte de devenir bientôt aveugle.
Assez habilement, le film se centre sur une histoire d’amour entre Ewan Mc Gregor, un grand cuisinier et Eva Green qui joue une épidémiologiste et il va situer l’essentiel de son action dans deux lieux symboliques et stratégiques de cette résistance désespérée de l’humanité à la fatalité : les cuisines d’un grand restaurant et le laboratoire d’un hôpital. Que signifie continuer à cuisiner pour une humanité qui a perdu l’odorat puis le goût ? Que signifie faire l’amour quand on pressent que la prochaine mutilation touchera l’audition puis la vue et qu’à ce moment-là tout sera terminé pour de bon ? Une scène particulièrement touchante est celle où Eva Green et Ewan Mc Gregor, déjà atteints, se prennent en photo au pied du lit, avec un vieux polaroïd, mimant le bonheur du monde d’avant ou peut-être, qui sait, croyant encore à la possibilité d’une rémission pour eux et pour les autres.

A travers ce couple en sursis dans la poignante ironie qui consiste à avoir trouvé son âme sœur au moment précis où tout s’effondre, MacKenzie nous invite à une réflexion sur la perte et sur la rédemption. Avant l’épidémie, ces deux personnages, comme nous tous, n’étaient pas des saints. Ewan Mc Gregor a par négligence donjuanesque poussé son ancienne petite amie au suicide et Eva Green, stérile, n’a cessé de souhaiter, malgré elle, la mort des enfants de sa sœur. Mais ils sauront dans cette passion amoureuse qui grandit alors que leurs propres corps, à l’image du monde qui les entoure, sont manifestement sans avenir, avouer leurs fêlures et trouver une paix paradoxale dans l’effroi qui grandit autour d’eux, avant l’obscurité définitive.
Perfect sense, film sensitif et sensuel, est autant un requiem qu’une invitation à reconnaître, malgré tout, l’éminente dignité d’une humanité qui sait aimer jusqu’à la fin.

Printemps de feu syrien

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Jeudi matin, un double attentat provoquait des dizaines de morts sur la route de Damas. La veille, une attaque contre un convoi de l’ONU tuait plusieurs hommes de troupe syriens. La nomenklatura baathiste qui contrôle encore le pays et les rebelles armés par l’Arabie Saoudite et le Qatar se rejettent mutuellement la responsabilité des pertes et des fracas qui ensanglantent Damas, Alep et Homs. Faute d’informations sûres et avérées, nous ne prendrons pas partie pour l’une ou l’autre version des faits, bien qu’une vidéo diffusée par France 24, chaîne ouvertement hostile au régime des Assad, sème le trouble parmi les partisans de l’opposition. On y entend la prière d’un insurgé invoquant Dieu pour bénir l’explosion criminelle qui se déroule sous ses yeux.

Comme dans le précédent serbe, la quasi-totalité des médias utilisent des catégories morales monolithiques et surannées qui cadrent mal avec la complexité des forces politiques en présence. Ainsi du troisième larron jihadiste, auteur de nombreux attentats, que l’opposition comme Damas essaient sans doute de manipuler à leur profit, au grand dam des civils qui se trouvent sur leur route.

Dies irae. Le sang versé chaque jour depuis un an et sa retranscription médiatique hémiplégique motive la colère bernanosienne de l’écrivain-éditeur Richard Millet, ancien combattant aux côtés des phalangistes libanais, a priori peu suspects de complaisance pour un régime syrien qui les lâcha au plus fort de la guerre civile. Après le récit de ses batailles urbaines rangées, de ses frustrations amoureuses dans La confession négative et La fiancée libanaise, Millet redéclare sa flamme à ses frères chrétiens d’Orient dans un fascicule aussi percutant qu’une rafale d’AK-47.

Printemps syrien concentre en quelques pages une virtuosité que ce grand styliste met au service d’une déconstruction en règle de l’Occident libéral-démocrate et de son double inversé : l’islam mondialisé. Au fil de ses lignes acerbes, Millet perdra sans doute quelques lecteurs séduits par sa Défaite du sens, que certains ont pu hâtivement interpréter comme le manifeste d’un Occident exclusivement assiégé par l’immigration musulmane.

Qu’à cela ne tienne, ce grand styliste dissipe d’emblée tout malentendu en se plaçant sous l’auspice du Barrès d’Un jardin sur l’Oronte. N’en déplaise aux disciples de Samuel Huntington, en exergue de Printemps syrien, nous lisons cette phrase du lorrain : « A Damas se rencontrent, non pour tâcher de se détruire l’un l’autre, mais pour se comprendre et s’unir, l’Orient et l’Occident ». A rebours de l’œcuménisme irénique, cette antienne rappelle davantage le syncrétisme ésotérique d’un René Guénon que les slogans de l’antiracisme subventionné. Pour le catholique Millet, cela pourrait devenir l’épitaphe de la capitale des Omeyyades, qui abrite de nombreux patriarcats, nés de schismes successifs sur la nature du Christ et l’allégeance à Rome, autant de querelles byzantines qui occupent les controverses de la vieille ville chrétienne, non loin de sanctuaires chiites très prisés des pèlerins iraniens.

Si d’aventure le joug autoritaire des Assad venait à tomber, Millet s’inquiète du devenir de toutes ces minorités religieuses et ethniques plongées dans une guerre civile fratricide au nom de la sacrosainte démocratie que le monde libre célèbre à longueur de JT.
Depuis l’éclosion des révoltes arabes, un même mantra télégénique unit en effet des réalités fort disparates. Ainsi de la rébellion syrienne, dont les balbutiements apparurent l’an dernier dans la ville de Deraa, à proximité de la frontière jordanienne. Quelques jeunes pourfendant la brutalité des forces de sécurité commandées par le gouverneur de la province furent cruellement réprimés. Bachar al-Assad, qui n’a pas assez lu Machiavel, mata alors la révolte naissante, non sans accorder quelques hochets d’apparence démocratique (abrogation de l’état d’urgence, réforme de la Constitution, fin du monopartisme…) à des Occidentaux si formellement attachés aux libertés. Crimes des Assad aidant, l’engrenage de la violence a transmué des manifestations d’opposition en guérilla ouverte contre l’Etat syrien et ses symboles civils ou militaires.

Acide comme à l’accoutumée, Richard Millet dénote cependant l’inconséquence du prêt-à-mâcher médiatique cautionnant l’impérialisme wahhabite ici et condamnant la dictature baathiste là : « nul, en Occident, ne s’est « indigné » (…) de ce qui se passait au Yémen ou à Bahreïn, émirat-bordel de l’Arabie saoudite, où l’armée saoudienne, empruntant le « Johnnie Walker bridge » reliant l’île au continent, a maté la thawra (NDLR : révolution) chiite. »

Loin de l’anticonformisme borné, Millet ne tombe pas pour autant dans le piège de la contre-propagande. Son Printemps syrien, à la confluence de Barrès, Rûmi et Baudrillard, ne vire jamais au panégyrique de la dynastie Assad, dont il rappelle le bilan sanguinaire (20 000 morts pour Hafez et Rifaat Al-Assad en une semaine à Hama en 1982, plusieurs milliers depuis l’an dernier pour Bachar). Millet souligne au contraire l’anachronisme de cette dernière démocratie populaire du Proche-Orient, dont la morgue et la propagande miment jusqu’à la caricature le simulacre démocratique de l’Occident facebookien.
Par-delà bien et mal, ce poignant prophète de malheur voit s’exécuter le dessein de l’Histoire avec sa grande hache : le prévisible divorce entre christianisme et arabité, le démembrement de l’Etat séculier issu de l’indépendance, la conjuration des pogroms par la constitution d’un réduit christiano-alaouite sur la côte, et l’islamisation complète du pays.

Malgré l’aporie de ses conjectures géopolitiques, qui surestiment la puissance prospective d’une Amérique au moins aussi égarée par le « printemps arabe » que la diplomatie française[1. Millet explique la genèse du conflit syrien par l’opposition de Washington à l’axe Damas-Téhéran. C’est faire peu de cas des fissures internes d’un pouvoir ébranlé par l’insurrection de Hama dès 1982. A ce sujet, on (re)lira avec intérêt l’essai de Michel Seurat, L’Etat de Barbarie, qui vient d’être réédité avec une préface de Gilles Kepel.], on acquiescera au verdict tranchant de Millet : « Que ce despotisme soit préférable aux guerres civiles et confessionnelles apportées par la démocratie en Irak ou à l’instabilité chronique de la démocratie libanaise, voilà qui méritait d’être dit ».

Ajoutons que l’absence de troisième voie entre Assad et le chaos est aussi à mettre au débit d’une dynastie militaire démonétisée, dont les méthodes de répression staliniennes ont réduit la légitimité à une peau de chagrin.
Mais face au tragique de l’Histoire, nous rappellerons le mot du Général : « les grands problèmes n’ont pas de solutions ».

Richard Millet, Printemps syrien, Fata Morgana (3 euros).

Marie-Antoinette, celle qu’on aimait haïr

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Après la Marie-Antoinette rock n’ roll de Sofia Coppola, c’est une Marie-Antoinette lesbienne qui débarque sur les écrans. Benoît Jacquot adapte le récit de Chantal Thomas en érotisant la dramaturgie de la débâcle avec l’amour libertaire de la reine pour sa favorite, Gabrielle de Polignac. Mais derrière la Sapho Pride, la mise en scène va dans le sens du pamphlétaire en vogue à l’époque révolutionnaire.

Le film a séduit beaucoup de monde, y compris Chantal Thomas qui n’a rien trouvé à redire devant cette manipulation idéologique de la vérité historique. Curieux, de la part de cette historienne qui a étudié les libelles, caricatures et pamphlets qui ont forgé, dès le milieu des années 1770, l’image pornographique de la « reine-monstre » emportée par ses « fureurs utérines »[1. Chantal Thomas est l’auteur d’un essai très bien documenté sur la littérature pamphlétaire : La Reine scélérate, Seuil, 1989.] .
Certes, Benoît Jacquot ne verse pas dans la violence et la vulgarité pornographiques des pamphlets mais, en donnant chair à l’un des multiples chefs d’accusation brandis contre la reine (en l’occurrence, le lesbianisme), il poursuit leur œuvre calomniatrice en accréditant la légende noire de Marie-Antoinette.[access capability= »lire_inedits »]

Certaines tribunes de presse, érigées en tribunal révolutionnaire, refont inlassablement le procès de la reine. Le réalisateur reprend ainsi à son compte l’accusation de vénalité fondée sur l’impuissance du roi[2. « Il me paraît logique et pas du tout invraisemblable que Marie-Antoinette, mariée à un très brave homme s’intéressant plus à la chasse et à la serrurerie qu’à son corps, ait trouvé des satisfactions érotiques avec des princesses dont elle s’entichait » : extrait d’une interview de Benoît Jacquot donnée au Figaro et citée par Têtu.]. La « reine des salopes »[3. On doit cette formule à Gérard Lefort, le critique de cinéma de Libé, dont le style ordurier et la radicalité haineuse ne sont pas sans rappeler l’extrémisme hébertiste.], à la séduction perverse et à la frivolité indécente, devient, passée à la moulinette du conformisme, la « mère de toutes les drag-queens ».
Ici, le chef d’inculpation devient une circonstance atténuante. Curieux renversement, tout comme celui qui conduit les progressistes à s’indigner de ce qu’une étrangère ait pu désacraliser la fonction royale et promouvoir la liberté des modernes. Ces révolutionnaires-là semblent bien réactionnaires.

Patrice Gueniffey : « Les Adieux à la reine passent à côté de l’Histoire. »

Tout en reconnaissant de vraies qualités cinématographiques au film de Benoît Jacquot, l’historien de la Révolution et de l’Empire regrette le parti pris bien-pensant qui a conduit le cinéaste à inventer une Marie-Antoinette lesbienne en passant à côté de l’amitié amoureuse caractéristique du XVIIIe siècle.

Pensez-vous, comme le montre le film, que la Révolution s’est jouée dès le 14 juillet, lors de la prise de la Bastille ?
Le film véhicule une représentation un peu « mélenchoniste » de la Révolution en insinuant que c’est le soulèvement du peuple qui a provoqué la chute du régime alors que ce sont toutes les décisions politiques prises entre la réunion des États généraux, le 4 mai, et la formation d’un Comité de constitution, le 8 juillet, qui ont aboli la souveraineté royale.
La véritable rupture révolutionnaire a lieu entre ces deux dates, le 17 juin 1789, lorsque les députés du Tiers décident, selon le mot de Sieyès, de « couper le câble » avec les députés de la noblesse et de former à eux seuls une Assemblée nationale qui représentera tous les Français. Mais jusqu’au mois de juillet, une sortie de crise est envisagée au sommet par un accord entre le roi et les États généraux.

Faut-il en conclure que nous célébrons un événement dépourvu de toute signification ?
Si la prise de la Bastille reste un événement important, c’est parce qu’elle marque l’entrée du peuple parisien sur la scène politique et déclenche l’irruption d’une violence dont personne n’avait idée. Les correspondances de l’époque témoignent de la stupeur devant l’atrocité des scènes de juillet. Babeuf lui-même, issu de la petite bourgeoisie, écrit à sa femme, le soir du 14 juillet : « La monarchie nous a fait des mœurs terribles. »

Reste que Jacquot est complètement à côté de la plaque, alors ?
Non, sa mise en scène est souvent pertinente. Cette temporalité courte rend bien compte d’une période de grande tension historique. La Bastille est prise le 14, mais le roi ne réalise la gravité de la situation que dans la nuit du 14 au 15. Cette construction rappelle étrangement le scénario de La Chute, où tout est aussi vu à travers les yeux de quelqu’un qui ne comprend pas ce qui se passe, la secrétaire de Hitler. Cela étant dit, il est très difficile de réussir un film historique avec aussi peu de moyens. Le décor somptueux de Versailles ne suffit pas à combler les insuffisances, cela saute aux yeux dans la scène ridicule où le roi fait son entrée dans la galerie des Glaces. Pour payer moins de figurants, les courtisans ont été placés en travers de la galerie au lieu d’être alignés dans le sens de la longueur afin de former l’allée du roi.

Entre le peuple dans la boue au début du film et le personnage de Gabrielle de Polignac qui incarne l’arrogance des Grands, Jacquot ne reconduit-il pas la représentation binaire du bon peuple contre les mauvais aristocrates ?
Si vous voulez un film contre-révolutionnaire, je ne vois que L’Anglaise et le Duc, d’Éric Rohmer, qui met en scène la Terreur et la mort du duc d’Orléans. Il était d’ailleurs assez cocasse, lors de sa sortie, de lire les critiques de Libé et des Cahiers qui, après avoir encensé le cinéaste pendant quarante ans, découvraient qu’il était un réactionnaire dans l’âme. Pourtant, il suffisait de voir Le Genou de Claire pour le comprendre. De toute manière, les films qui prétendent raconter les grands moments de l’Histoire lui sont toujours infidèles. Au moins Benoît Jacquot nous épargne-t-il les images d’Épinal du genre Édith Piaf réincarnée devant les grilles de Versailles, ainsi que les expressions célèbres et horripilantes comme « Nous sommes ici par la volonté du peuple, nous n’en sortirons que par la force des baïonnettes… » Le seul discours politique du film, celui du roi devant les États généraux, se réduit à quelques bouts de phrases, prononcées hors-champ, le spectateur ne voyant que le visage de la lectrice de la reine dans l’entrebâillement du rideau de la porte d’entrée. Et ce n’est pas plus mal !

En somme, la politique serait passée à la trappe ?
D’une certaine façon. On le regrette parfois. Il était possible, sans se noyer dans les enjeux complexes de la Révolution et en restant dans le cercle fermé de la Cour, de mettre en lumière les désaccords qui séparent Louis XVI de ses frères. Alors que le comte d’Artois veut émigrer pour revenir avec l’armée et reconquérir le pouvoir, le comte de Provence, le futur Louis XVIII, entretient des rapports avec les révolutionnaires, misant sur la chute de son frère pour arriver au pouvoir. C’est un personnage assez trouble, plutôt progressiste mais aussi machiavélique, donc diablement intéressant à mettre en scène. Instigateur supposé de la campagne pamphlétaire contre Marie-Antoinette, il est aussi celui qui mène une lutte permanente contre le duc d’Orléans, idolâtré à l’époque parce qu’il est considéré comme une alternative aux Bourbons.

Tout de même, il y a cette Marie-Antoinette lesbienne – qui n’apparaît nullement dans le livre de Chantal Thomas. Qu’en pensez-vous ?
C’est une concession à l’esprit de notre temps, qui gâche le film avec des scènes absolument grotesques. Sans cette insistance, un peu ridicule et bien convenue, sur l’homosexualité supposée de la reine, le ton du film aurait été plus juste et plus subtil. En explorant les relations d’admiration, de dévotion et en même temps de cruauté, de jalousie, de duplicité entre la reine absolument inaccessible et son entourage exclusivement féminin, Benoît Jacquot aurait doté ses personnages d’une épaisseur psychologique comparable à celle que l’on voit dans Ridicule. Le regard de Patrice Leconte, misanthrope plus que haineux, dévoilait une peinture plus juste, sur le XVIIIe siècle et sur le monde de la Cour.

Jacquot se condamnait-il à l’anecdote en s’attachant aux relations entre Marie-Antoinette et Gabrielle de Polignac ?
Absolument pas ! En s’enfermant dans un fantasme lesbien, Benoît Jacquot est passé à côté d’un sentiment d’autant plus intéressant qu’il a aujourd’hui disparu : celui de l’amitié amoureuse, qui n’est ni l’amour physique ni la simple amitié, mais une amitié passionnelle. Ce registre sentimental complexe, issu de la vieille tradition aristocratique de l’amour courtois qui anima aussi les Frondeuses, avant de ressusciter, transformée par l’effusion sentimentale du préromantisme de la fin du XVIIIe siècle, nourries par les best-sellers que sont La Nouvelle Héloïse, le Werther de Goethe ou encore Delphine de Madame de Staël.. Il révèle des modalités des rapports entre les sexes qui ont longtemps caractérisé la société française. Pour le comprendre, il aurait fallu que Jacquot investisse un contexte où la sexualité n’avait pas la même place que maintenant. La première règle, c’était de ne pas compromettre l’honneur d’une femme, aussi pouvait-on être son chevalier servant sans être son amant. Des comportements comme s’embrasser et pleurer ensemble étaient à la mode. C’est ce genre d’amitiés complexes et passionnelles que Marie-Antoinette a entretenu avec Lamballe, Polignac et puis Fersen. Benoît Jacquot a sous-estimé l’amitié amoureuse en lui préférant l’amour homosexuel pour nous raconter l’histoire d’une femme égoïste pas très sympathique qui ne peut pas vivre la vie qu’elle voudrait vivre avec celle qu’elle aime.

Quelles sont, au-delà de cette accusation d’homosexualité, les raisons de la haine suscitée par Marie-Antoinette ?
Ce sont d’abord sa nationalité et sa personnalité : trop futile pour l’esprit éclairé de l’époque, trop frivole pour une Cour extrêmement étiquetée. Elle a conservé ce côté petite fille capricieuse, si caractéristique des filles de la Maison d’Autriche, qui avait cette particularité d’être une famille royale vivant selon des mœurs bourgeoises. Alors, évidemment, lorsqu’elle arrive en France, elle est complètement perdue et elle ne s’habituera jamais à cette Cour qui ne ressemble en rien à la Cour de Vienne, laquelle est très familière et très simple, un peu dans le style des cours des monarchies nordiques d’aujourd’hui où les rois font du vélo.
Benoît Jacquot fait dire à Marie-Antoinette que Versailles est le mausolée de Louis XIV dans lequel personne ne peut habiter : c’est tout à fait juste. Le couple royal n’est plus royal au sens de Louis XIV, il s’est embourgeoisé comme le reste de la société française. Mais ils ne perdent pas pour autant leur distance aristocratique. Ils restent enfermés dans Versailles, loin de Paris, du peuple, de la France. Et lorsque la reine joue à la bergère à Trianon, qu’elle se montre comme une mère aimante et proche de ses enfants, qu’elle cultive des valeurs qui sont communes avec celles des révolutionnaires, sa position de reine fait que ce comportement est perçu comme une offense. Elle est trop bourgeoise pour son statut royal et trop aristocratique pour ses manières bourgeoises.[/access]

Les tristes aventures du comique Michel Rocard en Iran

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Le Figaro a révélé cette information atterrante hier après-midi : « L’ancien premier ministre socialiste, Michel Rocard, est parti aujourd’hui en mission en Iran pour tenter de relancer les relations entre les deux pays, après l’élection de François Hollande à la présidence de la République… ».

Signé du reporter Georges Malbrunot, le billet précise que lors de sa visite de trois jours l’ancien leader du PSU devrait rencontrer le ministre iranien des Affaires étrangères Ali Akbar Salehi, ainsi que Saïd Jalili, le négociateur en charge du dossier nucléaire. « Les Iraniens connaissent bien Michel Rocard, a déclaré à Malbrunot Michel Dubois, un collaborateur qui l’accompagne. Nous espérons que sa visite facilitera les premiers contacts entre le prochain gouvernement français et l’Iran ». Des contacts entre la France et l’Iran, c’est exactement ce dont nous avions besoin, et qu’il était absolument urgent de faciliter… Le Figaro indique que Michel Rocard devrait tenter d’impulser une nouvelle approche diplomatique moins « pure et dure » avec le pays du fastidieux et antisémite Mahmoud Ahmadinejad. Entrons-nous dans l’ère du « mousse et pampre »… avec celui qui qualifie Israël de « tumeur », qui « doute » de la Shoah et qui envisagerait bien d’envoyer les juifs en Alaska… ?

Après sa mission amusante d’ambassadeur des pôles arctique et antarctique que lui avait confiée Nicolas Sarkozy en 2009, l’irritant octogénaire va-t-il finir sa carrière à rapprocher la France des pays les plus infréquentables ? Comme aurait pu le dire Elvis Presley l’important c’est de bien réussir sa sortie…

Dans mon dernier billet un peu ironique, écrit dans la fièvre extatique de la victoire et l’espoir de la République retrouvée (ah ah ah), je me réjouissais d’entrer dans une ère où le grotesque primesautier allait rivaliser à chaque instant avec la pitrerie citoyenne… j’étais certain de rire aux éclats. Il n’aura fallu qu’une semaine, depuis l’élection de François Hollande, pour me convaincre que nous allions peut-être plutôt rire jaune…

L’euro peut-il s’en gratter une sans toucher l’autre ?

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Le traité de Maastricht n’avait pas prévu l’abandon de l’euro par un Etat membre de l’union monétaire. Et les expertologues ont beau feuilleter frénétiquement le dictionnaire des synonymes pour exprimer l’horreur que cette perspective leur inspire, aucun d’entre eux ne peut nous dire ce qui se passerait alors concrètement.

Guido Hülsmann, professeur d’économie à Angers, nous éclaire sur un précédent historique dans sa monumentale biographie de Ludwig von Mises (Mises – The Last Knight of Liberalism, Mises Institute, Auburn, Alabama, 2007). L’auteur nous rappelle que bien avant Delors, Mitterrand et Kohl, les Habsbourg avaient créé une union monétaire dans leur hétéroclite empire, autour de la Banque Austro-Hongroise (BAH). Comme les gouvernements de la zone euro, le Trésor Impérial et Royal avait préféré financer son abyssal effort de guerre en 14-18 par des bons du Trésor plutôt que par l’impôt. Et bien avant Super Mario Monti, ils avaient eu l’idée saugrenue de planifier la destruction de leur économie et de leur société en faisant tourner à toute blinde la planche à billets.

Fin 1918, les successeurs des Habsbourg à Prague, Budapest et Belgrade répudièrent la dette de l’empire avec le soutien des Alliés, tout en maintenant l’union monétaire. La minuscule république d’Autriche dut donc gérer seule cet immense fardeau. La guerre et le marché noir avaient drainé les liquidités dans les régions agricoles nouvellement indépendantes de Vienne, tandis que les détenteurs de la dette austro-hongroise se trouvaient surtout dans la zone germanique et urbaine. Quand ces derniers se mirent à échanger en masse leur titres déjà dévalués, la BAH fit tourner ses presses à plein régime, faisant exploser l’inflation. Le gouvernement yougoslave fut le premier à réaliser que Vienne contrecarrait ses plans et se préparait à ruiner les détenteurs de couronnes. En janvier 1919, la Yougoslavie quitta donc l’union monétaire austro-hongroise. Son gouvernement décréta du jour au lendemain que le cours légal ne s’appliquerait plus qu’aux billets marqués d’un tampon spécial.

Mises ne fut pas long à comprendre le danger qui allait fondre sur le reste des pays de l’union, l’Autriche en particulier. Le gouvernement yougoslave se retrouvait avec d’immenses quantités de billets non marqués qui ne lui étaient plus d’aucune utilité à l’intérieur, mais s’avéraient très précieuses pour razzier usines, terres et bâtiments en Autriche. Outre ce transfert de propriété, le déversement de pareilles liquidités aurait encore accéléré l’inflation. Une nuit de février 1919, le gouvernement autrichien décréta donc à son tour le marquage des billets, signant la fin de l’union monétaire austro-hongroise.

Aujourd’hui, le même scénario menace la zone euro. Parallèlement à un défaut sur le reste de ses dettes, la Grèce va vraisemblablement dévaluer sa monnaie et donc abandonner l’euro. Pour sortir de l’euro, le gouvernement grec devra convertir de force en drachmes tous les comptes en euros sur son territoire, et tamponner les billets le temps d’en introduire de nouveaux. Le Trésor grec possédera ainsi des euros désormais uniquement utilisables à l’étranger. Le risque est grand qu’il décide de se payer quelques bijoux industriels allemands ou français, provoquant un bon shoot d’inflation dans ce qui restera de la zone euro. La complexité des circuits financiers internationaux empêcherait alors toute défense de la part des pays pillés par la Grèce. Il ne leur resterait plus qu’à faire comme l’Autriche en 1919 : rétablir franc, mark ou florin. Voilà comment on sort d’une union monétaire.

Contradictions au Caire

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Hier soir, les deux principaux candidats à la présidentielle égyptienne s’affrontaient au cours du premier grand duel télévisuel de l’histoire du pays. A une dizaine de jours du scrutin des 23 et 24 mai, Amr Moussa, d’un côté, ancien secrétaire général de la Ligue arabe et ministre de Moubarak, l’islamiste Abdel Moneim Abou El-Fotouh de l’autre, font figure de favoris parmi les 13 candidats en lice. Comme on peut l’imaginer, la place de la charia et plus largement la question de la place l’islam dans la société ont occupé une place centrale dans le débat, au même titre que les rapports de la nouvelle Egypte à l’ancien régime – dont M. Moussa est issu.

Dans ce contexte, il est intéressant de savoir comme les électeurs égyptiens se positionnent sur ces sujets sensibles. Un récent sondage, manifestement assez fiable, réalisé par le Pew Research Center Global Attitudes Project, nous éclaire justement sur ces questions.
Selon cette enquête fondée sur des entretiens avec un millier de sondés, la plupart des Egyptiens souhaiteraient voir l’Islam jouer un rôle majeur dans leur société et pensent que le Coran devrait inspirer les lois du pays. Pour couronner le tout, ils voient dans l’Arabie Saoudite un meilleur modèle que la Turquie quant au rôle de la religion dans le gouvernement. A la question « Quel pays, l’Arabie saoudite ou la Turquie, est un meilleur modèle pour le rôle de la religion au sein du gouvernement ? « , 61% des sondés ont ainsi répondu l’Arabie Saoudite tandis que seuls 17% ont choisi la Turquie. 22% du panel a rétorqué qu’aucun des deux pays n’offrait de modèle approprié pour leur pays.

Selon cette même enquête, 60% des personnes interrogées souhaitent que les lois de l’Égypte se conforment rigoureusement au Coran. 32% pensent que le pays devrait suivre les valeurs et les principes de l’Islam sans devoir pour autant se conformer strictement aux enseignements du Coran. Or, si ces résultats n’étonnent guère, d’autres réponses paraissent plus surprenantes. La plupart des interviewés approuvent en effet des valeurs et des acquis démocratiques qui n’existent pas en Arabie Saoudite, tels que la liberté d’expression, la liberté de la presse et l’octroi de l’égalité des droits aux femmes. Jusque chez les admirateurs de l’Arabie saoudite, on semble attaché à certaines libertés fondamentales : 64% d’entre eux affirment l’importance d’une presse libre et 61% citent la liberté d’expression comme valeur importante.

Sur les décombres de l’ancien régime, l’armée égyptienne semble toujours remplir le rôle de pont entre passé et présent, et, chose étonnante, malgré la crise politique, les militaires restent populaires. La cote de popularité de l’armée a certes quitté les sommets de l’an dernier (88%), mais quatre Égyptiens sur cinq conservent une opinion positive de l’institution militaire en général et du Conseil suprême des forces armées (SCAF) en particulier. Quant au feld-maréchal Hussein Tantaoui, chef de l’Etat par intérim, il attire sur lui le gros des déceptions et des critiques. Bien que positivement considéré par 63% de sondés, les jours heureux des lendemains de la chute de Moubarak – où sa cote frôlait les 90% d’opinions positives – semblent révolus.
Quant aux leaders religieux, 83% des égyptiens interrogés leur attribuent une influence (très) positive sur le pays. Finalement, parmi les candidats à la présidence c’est Amr Moussa, l’ancien ministre des Affaires étrangères de Moubarak, qui tire son épingle du jeu avec 81% d’avis favorables.

Mais revenons au débat d’hier soir. Ses deux protagonistes disposent d’un joli capital de popularité malgré la proximité passée de Moussa avec Moubarak, ce qui traduit l’attachement à une certaine continuité politique.
Tout en critiquant le legs des six dernières décennies, les Egyptiens refusent majoritairement de faire table rase du passé. Non sans paradoxes, ils accueillent favorablement les forces politiques islamistes et réaffirment leur adhésion aux libertés démocratiques. En sortira peut-être un modèle singulier dont les contours restent, il est vrai, plus que jamais à définir.

HEC ou ENA ? Les deux, mon président normal !

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Le Monde de ce jeudi 10 mai titre sur la promotion des HEC dans les sphères du pouvoir économique, médiatique et politique et exhibe les charmantes trombines de quelques uns de ces anciens élèves qui ont réussi. Et les winners sont : Claire Chazal, Valérie Pécresse, Proglio … et François Hollande. Celui qui a placé une partie de sa campagne sous le signe de la diabolisation mitterrandienne de l’argent en partant en guerre contre la finance internationale et les personnes les plus riches de notre pays, est le même qui a été bercé par tout un jargon très éloigné du vocabulaire doucereux et consensuel de la solidarité socialiste : profit, rentabilité, retour sur investissement, bénéfices, concurrence, des mots qui font horreur lorsqu’il ne font pas hurler.

Si Le Monde n’était le « journal de déférence » comme le nommait avec justesse Philippe Muray, on pourrait voir là une petite tentative de déstabilisation. En réalité, il n’en est rien. Le galon honorifique d’HEC est mis en lumière afin de mieux éclipser le prestigieux parcours à l’ENA de François Hollande, sorti 8° au classement de la promotion Voltaire, (autrement dit dans la botte). Il s’agit d’atténuer l’idée qu’il est un pur produit de la bureaucratie, comme le sont d’ailleurs de nombreux ministrables qui gravitent autour de lui. De Laurent Fabius, à la dame des 35 heures, en passant par Ségolène Royal, ou encore Pierre Moscovici et Michel Sapin, et j’en passe… tous sortent de l’école suprême de la fonction publique.

Le premier gouvernement de l’ère hollandaise scellera donc probablement le retour de l’énarchie au pouvoir. Et l’écart sera grand avec la composition du gouvernement Fillon qui avait été marquée par l’ouverture à des professions autres que grand commis de l’Etat. Pour camoufler ce poussiéreux retour en arrière, la stratégie de diversion est donc la bienvenue. Mais le billard est à deux bandes. Ce dont il est aussi question, c’est aussi de rassurer en donnant des gages de crédibilité.

Hollande n’a jamais été ministre mais il a fait HEC, la gauche au pouvoir ne sera donc pas molle mais réaliste et pragmatique. Tel est le message envoyé par l’oligarchie fonctionnarisée à l’oligarchie financiarisée…

Royaume-Uni : la guerre scolaire aura bien lieu

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L’odeur de peinture trahit la précipitation des derniers mois. « Le plus difficile a été de trouver des locaux », confie Toby Young. En quinze mois, ce quadragénaire jovial, chroniqueur bien connu des Anglais, est devenu le visage de la nouvelle croisade de l’éducation, version tories.
Une ancienne école pour enfants handicapés désaffectée a fait l’affaire. Les bâtiments principaux en brique marron ont été rebaptisés « Alpha » et « Bêta » et les pavillons, « Athéniens », « Corinthiens », « Olympiens » et « Spartiates ». À l’heure de la récréation, des élèves de sixième en uniforme noir, cravate bleue rayée blanc et écusson en latin (Sapere aude « Ose le savoir »), se pressent dans la cafétéria pour leur deuxième tasse de thé de la journée. La West London Free School, nichée dans le quartier de Hammersmith, est l’œuvre de parents d’élèves énergiques et influents, et la vitrine d’un mouvement censé révolutionner l’éducation du pays. Coupes budgétaires obligent, 140 millions d’euros ont été pêchés dans le budget de rénovation des bâtiments d’écoles publiques existantes pour permettre aux Free Schools de voir le jour.
Le système éducatif anglais, complexe et confus, repose, par surcroît, sur une aberration sémantique : les mots ne disent pas ce qu’ils devraient dire. En Angleterre, 93% des enfants vont à l’École publique tandis que 7% fréquentent des Public Schools, lesquelles, comme leur nom ne l’indique pas, sont des institutions très privées, à l’instar des plus connues, Eton, Westminster et Charterhouse.[access capability= »lire_inedits »] Les frais de scolarité varient de 3 500 à 35 000 euros par an et par enfant. Détail important : la plupart des ministres de David Cameron sortent de ces établissements.

Parmi les écoles publiques, 15 % sont confessionnelles et financées par l’État : anglicanes, catholiques, juives, musulmanes, hindoues, sikhs, il y en a pour tous les goûts. « Il y a même des établissements fondés sur les préceptes de la méditation, vous savez, celle qu’aimaient les Beatles », explique Melissa Benn, auteur d’un essai très étayé paru récemment : School Wars, The Battle for Britain’s Education. Libres de choisir les élèves comme bon leur semble, en fonction de leur niveau et de l’assiduité religieuse de la famille, « ces écoles religieuses financées par le contribuable sont très sélectives et privent ainsi l’enseignement public non-religieux des meilleurs élèves de chaque quartier », ajoute Melissa Benn. Elles contribuent à pérenniser le séparatisme rampant de la société. « Les écoles religieuses vivent en vase clos, remarque-t-elle encore. Mes filles ne rencontrent jamais les élèves de l’école juive d’à côté. Leurs écoles n’ont rien de commun : horaires, cursus, enseignement et activités extra-scolaires diffèrent totalement. »

On imagine qu’au moins, les écoles publiques non-religieuses – qui représentent 85 % du total – ¬constituent un « Service public unifié », comme on dirait outre-Channel. Nenni. Suivez bien car elles se divisent en deux groupes : d’une part, les écoles dépendant des autorités locales ; de l’autre, celles qui sont directement financées par le gouvernement central. Cette différence paraît subtile : elle est cruciale, car elle instaure dans les faits une éducation publique à deux vitesses. Ce sont ces écoles dépendantes des autorités locales, que l’on appelait Academies sous Tony Blair, que les tories désignent aujourd’hui par l’appellation « Free Schools ». Depuis une quinzaine d’années, sous-financées et négligées par l’administration centrale, elles s’attirent les foudres de la presse Murdoch. Après les vingt-quatre qui viennent d’ouvrir leurs portes, le gouvernement de David Cameron espère que plusieurs centaines de nouvelles Free Schools auront été créées d’ici la fin de son mandat en 2014.
Toby Young, qui nous reçoit dans la cafétéria de la West London Free School, tasse de thé et biscuit à la main, en est presque le porte-parole officiel. Cet ancien journaliste de Vanity Fair et du Daily Telegraph a un pedigree idéal : il est le fils de Michael Young, lord travailliste et sociologue à qui on doit le terme « méritocratie ». Condisciple de Cameron à Oxford, il a réussi, grâce à un carnet d’adresses bien rempli, à convaincre les conservateurs d’encourager la création, par des parents d’élèves insatisfaits, d’établissements d’excellence. L’idée tombait à pic pour illustrer la « Big Society » chère à Cameron, cette société civile qui prend son destin en main… permettant au gouvernement d’investir seulement 3,9% de son PIB dans l’éducation contre 5,9% en moyenne pour les pays de l’OCDE (et 6,6% en France).

Pour Toby Young, l’aventure a commencé par un choc : « J’ai quatre enfants âgés de 3 à 8 ans. Ma femme m’a dit un jour : pour inscrire nos enfants dans une bonne école, nous avons trois options : déménager, prendre un crédit et choisir le privé, ou postuler pour une école religieuse en jouant les dévots. J’ai pensé qu’il était temps d’agir. » Profitant de sa notoriété, il fait campagne. La presse Murdoch applaudit et tous les parents de la classe moyenne, qui rêvent d’écoles privées sans en avoir les moyens trouvent en lui leur archange Gabriel. Rachel, jeune mère travaillant dans la publicité croisée devant l’établissement, est très satisfaite : « Nous habitons le quartier et voulions que notre fils de 11 ans apprenne le chinois et le latin dans une école stricte. Nous avons eu de la chance, l’école a eu 500 demandes pour 120 places. Le proviseur nous a fait une très bonne impression. » Le headmaster, Thomas Packer, à la carrure imposante, porte en effet très bien la toge traditionnelle de professeur à la Harry Potter.
Les Free Schools s’inspirent d’initiatives introduites en Suède dans les années 1990 et du mouvement américain des Charter Schools. Ce que les tories omettent de dire aux Britanniques, c’est que les Suédois commencent à revenir d’un système qui a introduit le ver du profit dans l’enseignement public. Quant aux Charter Schools américaines, financées par les contribuables et des philanthropes mais gérées suivant les principes du secteur privé, une étude de l’université de Stanford de 2009 a démontré leur impact néfaste sur la mobilité sociale et leur contribution active à la ségrégation socio-culturelle dans leur quartier. Melissa Benn est convaincue que l’avenir des Free Schools est la privatisation, explicite ou non : « L’objectif non avoué du gouvernement Cameron est clair. À long terme, les Free Schools opéreront dans un but lucratif. Ce sont en fait de fausses écoles privées. Si les conservateurs remportent seuls les prochaines élections, sans l’aide des libéraux-démocrates, je ne donne pas cher de leur mission de service public. »
Les modèles gallois, écossais et nord-irlandais sont encore différents.

Des chaînes d’écoles très « corporate »

Créée par deux gérants de hedge funds, Arpad Busson et Paul Marshall, ARK (Absolute Return for Kids) est l’une de ces chaînes d’écoles que l’Angleterre a vu fleurir ces dernières années. Ces « chaînes caritatives » récoltent l’argent public et gèrent des établissements scolaires sur la même ligne que les Free Schools. Il s’agit, dit l’ARK, d’offrir aux enfants désavantagés (mais doués) une éducation à la hauteur de leurs aptitudes. Il semblerait cependant que la vision très personnelle de ses fondateurs teinte la nature même de l’entreprise. Paul Marshall a récemment déclaré : « En tant qu’anglican pratiquant, j’estime que nous avons tous été créés à l’image de Dieu et que l’éducation est la clé afin que chacun réalise son potentiel. J’affirme que l’École publique a failli dans sa mission auprès d’au moins deux générations d’enfants désavantagés. » Les gouvernements de Tony Blair, et maintenant de David Cameron, qui ont dépossédé de ses moyens l’École publique au profit des Academies et des Free Schools n’ont-ils pas aussi failli dans leur mission ?

Éducation libérale contre éducation classique

Vu de France, le mode d’enseignement anglais a de quoi rendre perplexe. Tout d’abord, il varie énormément selon les établissements qui peuvent choisir librement cursus, rythme scolaire et même leurs dates de vacances. Ensuite, les matières de base comme l’histoire et les langues étrangères ne sont plus obligatoires à partir de 14 ans. Tony Blair a rendu optionnel l’apprentissage d’une langue étrangère en 1994. L’enseignement du français en Grande-Bretagne a ainsi perdu la moitié de son contingent, soit 150 000 élèves, en seulement sept ans. Le latin a totalement disparu du curriculum public, et les élèves peuvent se spécialiser dans seulement trois matières dès la troisième.
Toby Young fait partie de ceux qui prônent le retour d’un enseignement plus varié et généraliste, au moins jusqu’à 16 ans. Comme Michael Gove, ministre de l’éducation britannique, il est favorable au E-Bac, ou bac à l’anglaise. C’est la raison pour laquelle la West London Free School fait la part belle au latin, à l’histoire, aux langues étrangères, aux sports de compétition, à la musique, aux parties d’échecs et aux joutes verbales au sein d’ « associations de débats ».
Il semblerait que la gauche libérale anglaise ne puisse à la fois combattre la privatisation rampante du secteur public tout en approuvant l’élitisme pour tous. Le spectre du retour d’un enseignement généraliste classique, et donc, à ses yeux, la reproduction d’un système de classes, demeure insupportable.[/access]