Heureux ceux qui comme moi étaient devant leur poste hier après-midi. Pour la première fois depuis Fausto Coppi ou presque, un coureur a attaqué en pleine montagne à 60 km de l’arrivée, et a conclu triomphalement sa cavalcade solitaire.
Comme si ce n’était pas assez beau, il faut savoir que pour emporter l’étape, Andy Schleck-le-fabuleux, qui avait déjà le col d’Agnel dans les jambes, s’est évadé en solo au niveau de la Casse déserte, à mi-pente de l’Izoard, alors qu’il était sous haute surveillance des autres favoris, puis s’est grimpé tout seul le Lautaret et le Galibier, pour lever les bras sur la plus haute ligne d’arrivée de toute l’Histoire du Tour. Ajoutez à cela la fabuleuse contre-attaque de Cadel Evans, la leçon de courage de Voeckler et le dévissage de Contador, c’était du vélo comme on n’en avait plus vu depuis les meilleures années d’Armstrong.
Seul bémol, pourquoi a-t-il fallu que l’ensemble des commentateurs de radiotélé et les organisateurs du Tour parlent sans arrêt de « Pinerolo », pour nommer la ville de départ de cette 18ème étape. Alors que cette cité aujourd’hui piémontaise, après avoir été française pendant des siècles, posséde un toponyme bien français, et même franco-occitan, à savoir Pignerol. Quand le Tour part de Londres ou arrive à Coblence, il ne viendrait à l’idée de personne d’évoquer à longueur de micro London ou Koblenz.
Bref si j’étais chef du CSA, je te flanquerais immédiatement tous les coupables en prison, et si possible, à Pignerol. C’est en effet là-bas que Louis XIV fit enfermer durant quinze ans le Surintendant Nicolas Fouquet, après l’avoir fait arrêter par d’Artagnan…
Mon ami Charly exerce le métier de graphiste-maquettiste dans la charmante bourgade de Marnaz, en Haute-Savoie, haut-lieu de l’industrie micromécanique de la vallée de l’Arve. L’essentiel de son activité consiste à concevoir et élaborer des brochures vantant pour les donneurs d’ordres l’excellence des PME du secteur.
Jusqu’à une époque récente, ses clients étaient plutôt coulants sur le coût de ces brochures et le passage de commande se faisait à la bonne franquette : « Tu m’y fais ça bien, pour le prix on y arrangera !» Une fois son travail terminé, Charly transmettait ses maquettes à l’un ou l’autre des imprimeurs du coin, en leur disant « on y fait comme d’habitude et tu m’envoies la facture. » Ledit imprimeur repoussait alors à plus tard la série d’étiquettes de reblochon commandée par des éleveurs qui en avaient discuté le prix aussi âprement que celui d’une génisse au foirail de la Roche-sur-Foron. Priorité à la commande de Charly, qui lui, au moins, n’avait pas d’oursins dans le crapaud.
Le boulot était fait, et bien fait et le patron de la PME était ravi de diffuser à travers l’Europe et même au-delà la prose et les photos vantant son atelier pourvu de machines à commandes numériques capables d’usiner une pièce minuscule au dixième de micron près.[access capability= »lire_inedits »]
Mais comme dirait Bob Dylan, « The times, they are changing… »
Beaucoup de vieux décolleteurs[1. Le décolletage, issu de l’artisanat des pièces d’horlogerie, fournit aux industriels de l’automobile, de l’aéronautique, de l’armement des pièces de métal usinée avec une haute précision] ont écouté les sirènes de la City de Londres, des hedge-funds et autres nomades de la finance qui leur ont offert des sommes considérables pour aller flamber à Saint-Martin ou dans d’autres paradis tropicaux et fiscaux le fruit de leur travail de quarante ans.
L’arrivée des Béotiens qui ne regardent que la page des tarifs
Ces messieurs-dames de la finance internationale, lorsqu’ils prennent possession de la poule aux œufs d’or chèrement acquise, ne se déplacent jamais sans leurs vautours, qu’on appelle en anglais cost-killers. Le fait qu’il n’existe pas de traduction française satisfaisante de ce vocable est un signe : ces gens-là, qui regardent jusqu’à la facture du papier-chiottes des toilettes du personnel pour voir si on ne pourrait pas trouver moins cher chez Lidl, sont totalement étrangers à notre culture industrielle.
Cette évolution n’a pas été sans influence sur les affaires de mon ami Charly. Plus question de laisser les imprimeurs du coin faire du gras sur l’impression de brochures publicitaires aussi soignées que des catalogues d’exposition au Louvre, quand on travaille pour des Béotiens qui ne regardent que la page des tarifs.
Il faut dire que ces patrons d’imprimerie souffrent du syndrome MOF (meilleur ouvrier de France) qui les pousse à faire un chef-d’œuvre de chaque ouvrage qui leur est commandé. C’est qu’ils travaillent pour leurs pairs, pas pour les utilisateurs de leurs produits pour qui la quadrichromie style Playboy est le comble de l’art.
Donc Charly, qui jusque-là avait mis régulièrement à la corbeille électronique les offres de services d’imprimeurs allemands, commence par demander des devis comparatifs à ses fournisseurs habituels, et, pour voir, aux descendants de Gutenberg. Voici le résultat de ses démarches.
À Marnaz et dans les environs, le résultat est le suivant : la secrétaire du patron imprimeur (sa femme ou sa cousine) est partie deux jours en congé et enverra un devis à son retour si elle a le temps parce qu’elle n’a pas que ça à faire et que d’habitude on s’épargne ce genre de paperasses.
À Heidelberg ou Karlsruhe, dans les 24 heures, la Schpountz Druckerei GMBH adresse à Charly, par internet et en français, un devis détaillé proposant trois tarifs (normal, rapide, urgent) et un délai de livraison ferme et définitif pour chacune de ces options. Les tarifs sont vraiment compétitifs. Charly aime bien ses potes imprimeurs savoyards avec qui il fait de la montagne et boit quelques coups de blanc dans les alpages. Mais il lui faut bien faire tourner sa petite boite malgré les cost-killers.
On apprenait début juillet 2011 que jamais le déficit commercial de la France n’avait été aussi important. On se demande bien pourquoi.[/access]
La scène se passe dans les jardins du Château Bellevue, à Berlin. Angela von Mecklemburg et Nicolas de Neuilly se sont discrètement éclipsés de la réception offerte par le roi de Prusse. On entend, au loin, les accents du quatuor de Joseph Haydn.
Nicolas :
Madame, l’heure est grave : alors que Berlin danse
Athènes est en émoi et Lisbonne est en transes.
Voyez la verte Erin, voyez l’Estrémadoure
Entendez les Romains : ils appellent au secours !
Ils scrutent l’horizon, et implorent les Dieux.
Tous les coffres sont vides, et les peuples anxieux
Attendent de vous, madame, le geste généreux !
De leur accablement ils m’ont fait l’interprète :
Leur destin est scellé, à moins qu’on ne leur prête
Cet argent des Allemands sur lesquels vous régnez.
Cette cause est bien rude, mais laissez moi plaider…
Angela :
Taisez-vous Nicolas ! Je crois qu’il y a méprise
Folle étais-je de croire à une douce surprise
En vous suivant ici seule et sans équipage
Je m’attendais, c’est sûr, à bien d’autres hommages !
Mais je dois déchanter, et comme c’est humiliant
De n’être courtisée que pour son seul argent !
Nicolas :
Madame, les temps sont durs, et votre cœur est grand
Vos attraits sont troublants, mais il n’est point décent
D’entrer en badinage quand notre maison brûle !
Le monde nous regarde, craignons le ridicule !
Notre Europe est malade, et vous seule pouvez
La soigner, la guérir et, qui sait ? La sauver !
Nous sommes aujourd’hui tout au bord de l’abîme
Vous n’y êtes pour rien, mais soyez magnanime !
Les Grecs ont trop triché ? Alors la belle affaire !
Qu’on les châtie un peu, mais votre main de fer
Est cruelle aux Hellènes, et nous frappe d’effroi !
Angela :
J’entends partout gronder, en Saxe, Bade ou Bavière
L’ouvrier mécontent, le patron en colère.
Ma richesse est la leur, ils ont bien travaillé.
L’or du Rhin, c’est leur sueur et leur habileté.
Et vous me demandez, avec fougue et passion
De jeter cette fortune au pied du Parthénon ?
Ce serait trop facile et ma réponse est non !
Nicolas :
On ne se grandit pas en affamant la Grèce
En oubliant Platon, Sophocle et Périclès !
Nos anciens nous regardent, et nous font le grief
D’être des épiciers et non pas de vrais chefs !
Helmut Kohl est furieux et Giscard désespère.
Un seul geste suffit, et demain à Bruxelles
Desserrez, je vous prie, le nœud de l’escarcelle !
Angela :
Brisons là, je vous prie, la nuit est encore belle
Votre éloquence est grande et mon âme chancelle…
Mais si je disais oui à toutes vos demandes
Je comblerais la femme, et trahirais l’Allemande !
Si vous pensez que le magazine Éléments est un repère de néodroitards obsédés par la sociobiologie, le culte du dieu Thor et la récusation de l’égalitarisme freudo-marxiste, c’est que vous avez quelques décennies de retard.
Pour s’en rendre compte, il suffit d’ouvrir le tout récent numéro 140 de la revue, consacré aux révoltes arabes. Sous la plume de Robert de Herte, alias Alain de Benoist, on y lit une critique radicale de la guerre (civile) libyenne, qui n’est pas sans rappeler un article publié sur Causeur dès le début de l’opération de l’OTAN, ainsi qu’une très fine analyse des aspirations identitaires des insurgés arabes. Comme votre fidèle serviteur, Benoist perçoit par ailleurs la domination idéologique de la Turquie d’Erdogan derrière la grammaire islamique des insurgés arabes.
Aussi n’est-il pas illogique de conclure ce dossier par un décryptage de la « nouvelle révolution verte » menée en Turquie depuis dix ans par la puissante AKP, non sans avoir préalablement interrogé Patrick Haenni sur « l’islam de marché », ce syncrétisme entre libéralisme économique et valeurs culturelles islamiques qui déferle actuellement sur le monde arabo-musulman.
Au cours de ce petit voyage de l’autre côté de la Méditerranée, grâce à Pascal Eysseric, nouveau rédacteur en chef du journal, vous comprendrez aussi la réalité des influences américaines sur des révoltes que les Etats-Unis n’ont pas provoqué mais tenté d’accompagner en usant de leur soft power.
Échappant à tout conspirationnisme, Eléments est désormais tout simplement inclassable. A lire !
Georges Kaplan concluait son dernier article en citant Bastiat : « si les marchandises ne traversent pas les frontières, les soldats le feront ». Cette allégation imbécile renferme un chantage implicite qui sous-entend : « si vous ne voulez pas jouer le jeu du grand marché mondial, on viendra mitrailler vos familles ». Voilà qui vous pose un pacifiste.
On peut lui objecter que le chantage, la terreur sournoise et l’injonction autoritaire indirecte sont typiques du langage marchand. Les publicités omniprésentes nous disent en substance : « si vous n’achetez pas le dernier Smartphone, vous demeurerez une merde insignifiante ». Fort de ce constat, on vous propose la camelote dernier cri pour que vous puissiez consommer au nom de la sacrosainte « liberté ».
Il est frappant d’observer que les apôtres de la déesse Marchandise produisent une rhétorique, des réflexes et des valeurs de pisseuse. Tout cela donne la nostalgie des confrontations franches d’autrefois. Il fut en effet un temps où la guerre était à la fois considérée comme la pire calamité possible et comme la mère de toutes les vertus. Quel paradoxe ! Mais toute vérité profonde n’est-elle pas paradoxale ?
L’ethos consumériste ne déteste pas tant la guerre que les vertus militaires
A contrario, la paix marchande qui, pour paraphraser Clausewitz, n’est que la guerre poursuivie par des moyens économiques, se révèle mère de tous les vices. Car la guerre économique en cours repose sur la capacité de chaque individu à se faire acheter. Cet éthos consumériste ne déteste pas tant la guerre classique, qui peut tout aussi bien interrompre les flux commerciaux qu’ouvrir de nouveaux marchés, que les vertus militaires : honneur, sacrifice de soi et fidélités supérieures. Ce triptyque de valeurs forge des types d’hommes peu maniables, sinon réfractaires à la marchandisation.
Or, la marchandise n’a pas besoin d’hommes prêts à mourir – d’ailleurs, qui mourrait pour elle ?- mais de femelles prêtes à se coucher. Lorsque plus personne ne sera en mesure de prendre les armes pour défendre une souveraineté, donc une liberté concrète, lorsque tout aura été pris en charge par l’alliance du Droit et du Marché[1. Comme l’a brillamment démontré Jean-Claude Michéa.], la marchandise pourra pleinement étendre son empire.
Ce jour-là, le Droit totalitaire aura triomphé, permettant la poursuite incessante de la guerre économique mondiale. Un Droit totalitaire dont Eva Joly aimerait exalter le triomphe par des « défilés citoyens » dont l’exemplarité morale désignerait fatalement tous ceux qui ne savent pas suffisamment « vivre-ensemble » et autres sociaux-traîtres présumés.
Les conséquences monstrueuses de cette guerre économique étant indénombrables, ne mentionnons que ses ravages les plus visibles : inégalités comme aucune époque n’en a jamais connues, esclavage industriel dans des proportions inouïes, millions de déportés économiques qui migrent (il)légalement pour occuper des franges sinistrées des territoires autochtones avec le ressentiment et le désespoir des vaincus, colonisations culturelles nivelant par le bas la diversité des créations humaines et minant les plus anciennes et les plus hautes civilisations, etc.
Quand les hommes ont des mentalités de pisseuses
Avec désormais en ligne de mire la possible destruction de la planète elle-même, la marchandise poursuit sa course effrénée. Pour quelque idéal inatteignable brandi comme un étendard au-dessus du monde en souffrance ? Pour la gloire de quelque civilisation supérieure ? Pour le rayonnement d’un mot sacré ? Non, rien de tout cela.
Ce processus qui s’autoalimente ne vise qu’à dorer les chiottes du yacht privé de quelque boutiquier milliardaire, ou autres joyeusetés frivoles.
Alors, contrairement à la phrase imbécile de Bastiat prétendant nous préserver de grands maux grâce à un déversement massif de camelote, le 14 juillet, tandis que la circulation automobile avait en grande partie cessé et que le ciel se voyait fendu d’escadrilles, je pensais à la Justice, à la Paix et à l’Honneur de l’Homme.
Je me disais que pour préserver ces mots trop grands et trop fragiles, il nous faudrait moins d’hommes aux mentalités de pisseuses. Moins d’individus convaincus d’exister le dernier Smartphone en poche et davantage d’hommes fiers, libres, intransigeants à la mentalité de soldats. Non pas davantage de soldats mais plus d’hommes capables, pour défendre un peuple et une liberté, de partir exploser en plein ciel aux commandes d’un Rafale.
On me pardonnera de recourir à une métaphore sportive pour traiter un sujet grave et complexe, obsédant et à juste titre pour les quelques économistes qui s’attachent à discerner le futur sans se laisser aveugler par une idéologie prémâchée. Acteur majeur des économies occidentales pendant les Trente Glorieuses et encore après, la France sera-t-elle reléguée dans l’obscurité d’une deuxième division économique ou reviendra-t-elle dans le peloton de tête de la compétition mondiale ?
La question est plus compliquée qu’il n’y paraît, et ceci pour deux raisons.
Tout d’abord, le classement annuel du World Economic Forum, qui désigne les bons et les mauvais élèves, est établi à partir de critères définis par les économistes néolibéraux américains et anglais. La capacité à créer des emplois productifs, la productivité du travail, le taux d’innovation, le taux d’investissement, l’évolution des parts de marché à l’exportation sont à l’évidence des paramètres parlants et pertinents. Mais ils devraient être pondérés par d’autres, comme le taux de fréquentation de l’enseignement secondaire, supérieur et professionnel ou la répartition des investissements des entreprises à l’intérieur et à l’extérieur du pays : que deviendra l’industrie américaine si sa main-d’œuvre qualifiée n’est pas renouvelée et que les innovations qu’elle élabore sont réalisées hors du territoire des États-Unis, comme c’est en partie le cas depuis une grosse décennie ?
On le comprend aisément, la méthodologie traduit un cadre de pensée. En l’occurrence, le WEF fait un choix implicite mais clair en faveur des institutions et mécanismes typiques du capitalisme néolibéral : retraites financées par capitalisation plutôt que par répartition, marchés financiers aussi faiblement réglementés que possible. Cette préférence qui ne se dit pas va de pair avec un aveuglement aux dangers collatéraux. En septembre 2008, le WEF plaçait le Royaume-Uni et les États-Unis en tête pour la souplesse de leurs réglementations financières et la qualité de leurs banques ![access capability= »lire_inedits »]
L’ancien monde dominant dans la panade
La deuxième difficulté pour l’analyste tient à la fragilité des principales économies engendrée par la crise financière, puis économique et budgétaire. Certes, elle a été le révélateur des faiblesses structurelles des pays les plus prospères en apparence, Grande-Bretagne, Espagne, États-Unis. Mais ce faisant, elle a renversé les vieilles hiérarchies, réduisant l’horizon des entreprises européennes, américaines et japonaises, c’est-à-dire de l’ancien monde économique dominant, et infligeant aux nations des handicaps qui semblent à certains égards insurmontables. On ne voit aucun remède crédible à l’explosion des dettes publiques : il faudrait au moins une décennie de bonne croissance pour combler les brèches ouvertes dans les comptes publics. Le chômage structurel s’est installé là où on ne l’attendait pas, jusque dans cette Amérique laborieuse dont les ressortissants trouvaient toujours à s’employer utilement d’une façon ou d’une autre. Partout, l’investissement et la production industrielle plafonnent à des niveaux très inférieurs à ce qu’ils ont été – la seule exception étant la surpuissante Allemagne qui maintient son niveau de production. L’investissement productif des entreprises américaines reste 14 points au-dessous de son niveau – modeste − d’avant-crise, la production industrielle de la France a chuté de 10 points.
Dans ces conditions, les trompettes de la reprise n’ont-elles pas résonné trop tôt ? On dirait bien que si. Des deux côtés de l’Atlantique, la chute progressive des indicateurs avancés de l’activité montre que le retour à la croissance zéro est déjà programmé. Et il est inutile de spéculer sur l’issue problématique de la crise de l’euro qui, chaque jour, déborde un peu plus nos dirigeants : de nouveaux jours sombres nous attendent.
Si la messe est dite, il peut sembler spécieux ou vain de se livrer à une réflexion sur la compétitivité française. Et pourtant non, dès lors que, comme on l’a vu, l’évolution objectivement défavorable de celle-ci nous renseigne à la fois sur les lourds défis venus de l’extérieur, que nous ne pouvions peut-être pas tous relever, et sur les faiblesses intrinsèques de notre économie. Si nous voulons un jour nous relever, je dirais même ressusciter, nous devrons tirer tous les enseignements de l’actuelle dureté des temps.
Oui, notre industrie fout le camp !
Les économistes néolibéraux nous le rabâchent et pour le coup ils n’ont pas entièrement tort. Le déclin économique de la France, marqué par la perte de parts de marchés à étranger et la dégradation de son solde extérieur, n’appelle pas tant des discussions que des remèdes de choc. De fait, le retournement de la situation anciennement favorable de nos échanges extérieurs est préoccupant. Au tournant des années 2003 et 2004, notre excédent a cédé la place à un déficit toujours croissant depuis sauf durant de courts épisodes. Depuis quelques mois, il accuse une chute angoissante, puisque nous devrions achever l’exercice en cours avec un « trou » de 80 ou 90 milliards d’euros, soit 4 ou 4,5% du PIB. Nous avons presque rejoint l’affligeante médiocrité de la situation américaine !
Les exportations françaises progressent toujours moins vite que celles des autres pays de la zone euro. Certes, le différentiel est un peu moins élevé si on exclut l’Allemagne, mais même par rapport au reste de l’Europe, la France est à la traîne. Le made in France s’exporte avec peine. Le secteur automobile en fournit une consternante illustration : l’excédent du secteur, 12 milliards d’euros en 2004, a basculé vers un déficit qui devrait atteindre 5 milliards en 2011. Et la délocalisation massive de l’ancienne Régie Renault n’est pas seule en cause. Notre excédent dans le secteur des services s’est tari. La filière agro-alimentaire accuse des faiblesses, au point que l’Allemagne, qui a industrialisé son agriculture, nous devance par ses exportations agricoles.
Ce constat brutal en appelle un autre, plus cruel encore : après des années durant lesquelles notre classe politique et médiatique a cultivé, dans le sillage de l’économiste Daniel Cohen, le fantasme de la société post-industrielle, certains politiques et journalistes comprennent enfin que la contraction de notre appareil industriel est le handicap crucial de l’économie française, Oui, notre industrie fout le camp. Reste à comprendre comment.
L’hémorragie des emplois industriels n’a guère cessé depuis trente ans, durant lesquels 2 millions d’emplois ont été perdus, plus de 500.000 encore ces dix dernières années. La part de l’industrie dans le PIB a reculé de 24% à 14%, au niveau de l’Angleterre, moquée par certains pour sa désindustrialisation, tandis qu’elle est deux fois plus importante en Allemagne et supérieure de 22 % dans le reste de la zone euro.
Ce recul est d’abord imputable à trois facteurs. Le premier, l’externalisation vers des fournisseurs de services spécialisés (un quart des pertes), est neutre quant à la solidité de l’économie. Le deuxième, plutôt favorable en première analyse, tient aux gains de productivité de l’industrie, toujours plus élevés que ceux des services, ce qui minore mécaniquement la part de la production industrielle. Enfin nous avons accepté de nous soumettre à la concurrence inégale imposée par l’OMC et même par l’Europe qui encourage les délocalisations en son sein : et nous avons géré cette situation de façon moins « patriotique » que l’Allemagne, puisque nous sommes, depuis 1994, le pays européen le plus « délocalisateur », tandis que la République fédérale ferme la marche.
Productivité forte, industrie faible : le paradoxe français
Reste qu’on ne comprend pas l’ampleur et la brutalité de la chute si on ne prend pas en compte la faiblesse intrinsèque de l’appareil industriel français par rapport à celui de certains pays européens. Il y a là une énigme quand on sait que la productivité française, notamment dans l’industrie, reste parmi les premières du monde. Comment pouvons-nous reculer sur les marchés, armés que nous sommes d’une main-d’œuvre, de techniciens, d’organisateurs encore de première qualité ? Le coût relatif élevé des travailleurs français ne fournit qu’une explication partielle : il est légèrement plus haut qu’en Allemagne après l’opération cynique qui, à partir de 2005, a permis aux employeurs allemands de faire travailler plus pour gagner autant voire moins (c’est le grand legs de Gerhard Schröder à la chancelière Angela Merkel). Le salaire annuel moyen du Français, de 49.631 dollars, excède sans outrance son équivalent allemand, 47054 (chiffres de 2008).
En tout cas, avec ou sans raison, notre production est affectée par une moindre confiance dans sa qualité et un moindre prestige de ses marques.
J’avancerai trois explications, l’une communément admise, les deux autres plus personnelles et soumise à la libre appréciation des bienheureux lecteurs de Causeur. La première réside dans la faiblesse relative du tissu des entreprises moyennes : la proportion d’entreprises de 50 à 500 salariés est deux fois moindre en France qu’en Allemagne. Chacun voit dans cet écart la manifestation persistante d’une culture industrielle qui s’est encore renforcée en Allemagne alors qu’elle s’est délitée chez nous.
Deux autres phénomènes sont relativement ignorés. D’une part, et cela n’est pas sans lien avec ce déficit « culturel », les entreprises industrielles françaises manquent de capitalistes de référence, fidèles et coopératifs, qui sont bien présents dans le capitalisme familial allemand, néerlandais, suédois et même italien. D’autre part, les donneurs d’ordres à l’industrie, grandes entreprises de l’industrie ou de la distribution, qui opèrent en aval du système français, exercent une pression souvent dolosive sur leurs fournisseurs.
Le retour de l’investissement public
Ma conclusion sera à la fois surprenante et modérément optimiste. Notre très libéral président en exercice a en effet pris conscience du talon d’Achille de l’industrie française. Mis au défi par la crise d’il y a trois ans, il a renoué avec l’investissement public pour mener une politique industrielle − qui ne peut s’avouer pas comme telle. Différents organismes de consolidation financière des entreprises sont entrés en action, les plus importants étant le Fonds stratégique d’investissement, filiale de la Caisse des dépôts et consignations et OSEO, banque publique des PME. Nicolas Sarkozy a créé cette Banque nationale d’investissement qui figurait au programme de François Mitterrand, mais était restée dans les limbes. Le FSI est entré dans le capital de 3000 entreprises françaises, industrielles en majorité : il projette d’atteindre le nombre de 4200 en 2013. Bref, le colbertisme n’est pas mort. Mais il ne faut pas le dire à Bruxelles ou à Luxembourg.
Certes, il est bien tard. Il aurait fallu prendre le virage dès 2004 ou 2005, quand les signes de déclin se sont multipliés. Le calamiteux débat économique, entretenu par les médias et les politiques, a finalement eu pour effet d’interdire à la discussion des questions cruciales. À droite, on a ergoté sur les 35 heures sans agir par ailleurs ; à gauche, on a fait le procès de la politique économique sans rien proposer, ainsi qu’on le sait.
La faiblesse diagnostiquée de la France et la crise toujours à l’œuvre en Occident doivent être des aiguillons pour la pensée et pour l’action. Nous devons affronter des interrogations cruciales. Ne faut-il pas faire sauter le tabou du libre-échange avec l’Asie émergente ? Le moment n’est-il pas venu de reconsidérer la question de la monnaie, et de faire baisser la parité de l’euro, suicidaire pour toute l’Europe du Sud, et pour nous aussi ? Ne faut-il pas abandonner les 35 heures, ne serait-ce que pour répondre à nos très chers amis allemands, comme le berger répond à sa bergère ? Rien n’est perdu. Mais il y a urgence.[/access]
En proposant de supprimer le défilé du 14 juillet, Eva Joly nous a rappelé opportunément que la passion des écologistes pour la Terre ne va pas sans une vaillante répudiation de la Guerre. On se souvient du mot si bizarre du défunt général Bigeard : « Etre partout où la France se bat ». L’injonction morale du bon écologiste serait plutôt : « Etre partout où la France ne se bat plus ».
Être contre la Guerre et pour la Paix, peut-on imaginer parti plus sage ? La Terre n’est-elle pas en paix, par nature ? La Guerre n’est-elle pas dommageable pour l’environnement, par contraste ? A quoi bon rappeler au citoyen français qu’il s’est battu bêtement contre son voisin ? Et si nous faisions l’Histoire sans nous battre, à présent ? Et si nous supprimions de notre chant patriotique ces fameux versets malheureux (« Qu’un sang impur abreuve nos sillons ») ? Ce serait bien, nous aurions une Marseillaise verte.
Avec ça, nous pourrions faire défiler nos enfants sur les Champs-Élysées, puisque c’est la proposition très joyeuse qui nous est soumise. Trêve de Famas, place aux biberons. Un beau défilé de poussettes, mamans comprises, voilà un signe d’avenir.
Nous ferions l’Histoire sans faire d’histoires et nous marcherions dans la nature avec le sentiment de respecter l’environnement. Écoutez les oiseaux, rien n’est plus reposant. Il suffit de s’asseoir et de fermer les yeux.
Dans la campagne des primaires socialistes, François Hollande a trouvé son créneau : il sera le « socialiste responsable », s’alignant sur les objectifs les plus ambitieux de réduction du déficit, également favorable à une plus grande intégration européenne.
Les marchés contre le peuple
On peut se demander à quel point de dégénérescence mentale peut arriver un responsable « socialiste » pour prendre de telles positions. L’ancien Premier Secrétaire du PS ne cherche pourtant pas l’absolution d’un parti libéral professant sa foi absolue dans le marché, mais bien l’investiture « socialiste ». Or, le député de Corrèze veut tellement faire la course au centre qu’il finit par dépasser DSK sur sa droite. Un comble !
Il n’hésite pas à contredire le programme socialiste en avançant d’un an l’objectif du retour à un déficit de 3% du PIB et s’aligne ainsi sur les objectifs peu réalistes du gouvernement. Certes, certains aspects de son projet de grande réforme fiscale, partiellement inspiré par les propositions de Thomas Piketty et Camille Landais, sont intéressants. Il n’empêche : qu’un dirigeant « socialiste » privilégie la réduction des déficits sur la lutte contre le chômage reste incompréhensible.
En fait, tout cela n’est pas très surprenant. En refusant d’imiter les Etats-Unis et la Grande-Bretagne qui injectent des liquidités sur les marchés financiers, François Hollande se fait le digne représentant de la « grande purge libérale » du PS si bien décrite par le blogueur Yann.
On aurait pu croire Martine Aubry plus originale que son prédécesseur. Mais le choix du social-libéral Daniel Cohen comme conseiller économique démontre que l’actuelle première secrétaire ne sera pas plus ouverte que l’ancien aux idées économiques hétérodoxes.
L’Europe ? Irresponsable
Non content de se couler dans le moule de la plus stricte orthodoxie budgétaire, François Hollande prétend vouloir « sauver la zone euro ». A ce titre, il pourfend les atermoiements des dirigeants européens. Pour contrer leur prétendu immobilisme, il propose même d’approfondir l’intégration dans l’Union Européenne, en fusionnant le poste de président du Conseil avec celui de président de la Commission.
Last but not least, Hollande souhaite mettre en place des euro obligations dans un système de « fédéralisme budgétaire et fiscal ». Adieu la souveraineté, dont le premier fondement consiste à voter le budget suivant l’intérêt général déterminé par le peuple, seul décideur légitime en démocratie.
En plus de mettre notre budget sous tutelle européenne, le possible futur candidat du PS entend ainsi développer le mécanisme irresponsable des obligations européennes, qui consiste à égaliser les conditions de crédit à l’intérieur de la zone euro. De cette manière, les Etats les moins bien évalués bénéficient des mêmes conditions d’emprunt obligataire que les pays les mieux notés. Ceci conduit ni plus ni moins à pénaliser les élèves les plus sérieux de la zone tout en favorisant les Etats les moins regardants vis-à-vis de l’argent public. Une prime au vice !
Croire que ce faux mécanisme d’entraide résoudra la crise de l’euro relève du raisonnement par l’absurde. En effet, on reproduit là l’attitude irresponsable des marchés lors de la création de l’euro, qui a abouti à l’actuelle crise des dettes souveraines. Heureusement, l’Allemagne freine des quatre fers la fédéralisation des politiques budgétaires et fiscales. N’en déplaise à Hollande, Berlin sait encore ce que démocratie et souveraineté veulent dire !
En fin de compte, si François Hollande est peut-être aujourd’hui le représentant le plus crédible du PS, c’est qu’il incarne mieux que quiconque sa dérive antisociale et démocratique. Sous couvert d’européisme, sa victoire aux primaires de la gauche confirmerait la mainmise des partisans du « laisser-faire » libéral sur un Parti « Socialiste » dont il n’y a plus rien à espérer.
Cette année, le 14 juillet a servi de prétexte à une belle foire d’empoigne autour d’un thème que l’on croyait éculé : la nation.
A gauche, la petite phrase d’Eva Joly, qui n’a fait qu’exprimer la position déjà ancienne des Verts – qu’ils soient semi-Norvégiens ou Français pur sucre bio- et la réplique ambiguë de François Fillon ont suscité la désapprobation générale. A l’exception notable de Jean-Pierre Chevènement, qui a déclaré tout de go au sujet de Joly : « La nature de la France lui échappe sans doute. Peut-être lui faut-il encore un peu d’accoutumance ». Hormis cette heureuse fausse note, les porte-voix de la gauche ont tous joué les vierges effarouchées, Martine Aubry montant comme de bien entendu sur ses grands chevaux de mère-la-morale.
Certaines âmes choquées, comme Manuel Valls, n’entendent cependant pas jeter l’idée de nation avec l’eau du bain filloniste. Valls, libéral de gauche défenseur assumé de la « nation républicaine », a sans doute à cœur de sortir de l’anonymat auquel le condamne son statut de microcandidat aux primaires socialistes. Si ses positions économiques très hétérodoxes le marginalisent à gauche, son exaltation de l’universalisme républicain synthétise assez bien le consensus sinistre autour d’une nation supposément née en 1792, avec la République.
Oublier l’Histoire n’est pas un cadeau fait aux binationaux, bien au contraire : les « Français par choix » sont souvent les premiers à célébrer la France immémoriale !
A droite, on a beau être franchouillard, cocardier et saliver devant un apéro saucisson-pinard, on ignore plutôt la géographie. Vive la France éternelle, la richesse de son patrimoine régional… et l’économie mondiale de marché, qui érode les deux premières par sa puissance uniformisatrice et sa concurrence sauvage. Que voulez-vous, parler de rapports de classes, même mondiaux, c’est toujours moins bath que de déboucher une bonne bouteille de rouge.
Autant dire qu’aux deux flancs de l’échiquier politique, où l’on se dispute pourtant les suffrages populaires, chacun préfère rester dans l’artifice : la nation amnésique pour les uns, la mondialisation heureuse pour les autres.
Dommage, que l’on soit coco, socialiste, écolo royaliste ou républicain des deux mains, on pourrait trouver un minimum d’accord pour défendre une France pluriséculaire dans l’univers impitoyable de la mondialisation.
Je résume : zéro pour la gauche en Histoire, zéro pour la droite en géo. En 2012, on tire la tête à Toto ?
Vous n’aurez pas patienté en vain. Certes, comme chaque année en juillet, Causeur magazine arrive dans votre boite aux lettres un peu plus tard que les autres numéros de l’année, mais c’est un numéro double ! 64 pages 100% inédites, où l’on trouvera un dossier explosif : La quadrature du sexe.
Rassurez-vous, on ne va pas tartiner, comme les collègues, sur les bons plans drague pour l’été, ou les positions tendances du Kama Sutra. Mais néanmoins, on parlera sexe. Et pour être précis, on parlera tant de sexe que des sexes, et parfois même des deux à la fois. En ces affaires, de toute façon, il y a interpénétration. On a bien vu ce printemps comment on avait glissé progressivement, pour parler comme Robbe-Grillet, du procès de DSK à celui de tous les mâles blancs, et de celui-ci à l’exigence du partage des tâches ménagères puis à la promotion du clitoris libérateur, sans oublier la négation programmée de l’identité sexuelle dans les manuels scolaires.
Autant de thèmes sur lesquels nos auteurs, qu’ils soient hommes ou femmes, de droite ou de gauche, homos ou hétéros, s’en sont donnés à cœur joie, et semble-t-il, sans trop de compassion pour les intégristes de l’égalité sexuelle ou les penseurs militants en lutte contre l’hétérofascisme. Ce qui est sans doute, comme le dit Elisabeth Lévy dans son texte introductif, « le signe d’un attachement commun à la division, aux conflits, aux contradictions, aux ambiguïtés de l’existence ».
Pour pouvoir lire tout cela – ainsi que les articles verrouillés sur le site – il faudra bien sûr vous abonner ou, si besoin est, vous réabonner. Et si vous le faites d’ici samedi soir, nous nous engageons à ce que vous receviez Causeur magazine dès ce numéro 37 dans votre boîte aux lettres. Rappelons en outre qu’il est désormais possible de s’abonner uniquement à l’édition en ligne (avec bien sûr l’accès aux papiers verrouillés).
Pour les couples abonnés, nous rappellerons enfin que l’égalité dans le temps de lecture du magazine est un impératif moral, même si la violation de cette règle n’est pas encore punissable pénalement. Remarquez, rien n’interdit de souscrire à deux abonnements…
Heureux ceux qui comme moi étaient devant leur poste hier après-midi. Pour la première fois depuis Fausto Coppi ou presque, un coureur a attaqué en pleine montagne à 60 km de l’arrivée, et a conclu triomphalement sa cavalcade solitaire.
Comme si ce n’était pas assez beau, il faut savoir que pour emporter l’étape, Andy Schleck-le-fabuleux, qui avait déjà le col d’Agnel dans les jambes, s’est évadé en solo au niveau de la Casse déserte, à mi-pente de l’Izoard, alors qu’il était sous haute surveillance des autres favoris, puis s’est grimpé tout seul le Lautaret et le Galibier, pour lever les bras sur la plus haute ligne d’arrivée de toute l’Histoire du Tour. Ajoutez à cela la fabuleuse contre-attaque de Cadel Evans, la leçon de courage de Voeckler et le dévissage de Contador, c’était du vélo comme on n’en avait plus vu depuis les meilleures années d’Armstrong.
Seul bémol, pourquoi a-t-il fallu que l’ensemble des commentateurs de radiotélé et les organisateurs du Tour parlent sans arrêt de « Pinerolo », pour nommer la ville de départ de cette 18ème étape. Alors que cette cité aujourd’hui piémontaise, après avoir été française pendant des siècles, posséde un toponyme bien français, et même franco-occitan, à savoir Pignerol. Quand le Tour part de Londres ou arrive à Coblence, il ne viendrait à l’idée de personne d’évoquer à longueur de micro London ou Koblenz.
Bref si j’étais chef du CSA, je te flanquerais immédiatement tous les coupables en prison, et si possible, à Pignerol. C’est en effet là-bas que Louis XIV fit enfermer durant quinze ans le Surintendant Nicolas Fouquet, après l’avoir fait arrêter par d’Artagnan…
Mon ami Charly exerce le métier de graphiste-maquettiste dans la charmante bourgade de Marnaz, en Haute-Savoie, haut-lieu de l’industrie micromécanique de la vallée de l’Arve. L’essentiel de son activité consiste à concevoir et élaborer des brochures vantant pour les donneurs d’ordres l’excellence des PME du secteur.
Jusqu’à une époque récente, ses clients étaient plutôt coulants sur le coût de ces brochures et le passage de commande se faisait à la bonne franquette : « Tu m’y fais ça bien, pour le prix on y arrangera !» Une fois son travail terminé, Charly transmettait ses maquettes à l’un ou l’autre des imprimeurs du coin, en leur disant « on y fait comme d’habitude et tu m’envoies la facture. » Ledit imprimeur repoussait alors à plus tard la série d’étiquettes de reblochon commandée par des éleveurs qui en avaient discuté le prix aussi âprement que celui d’une génisse au foirail de la Roche-sur-Foron. Priorité à la commande de Charly, qui lui, au moins, n’avait pas d’oursins dans le crapaud.
Le boulot était fait, et bien fait et le patron de la PME était ravi de diffuser à travers l’Europe et même au-delà la prose et les photos vantant son atelier pourvu de machines à commandes numériques capables d’usiner une pièce minuscule au dixième de micron près.[access capability= »lire_inedits »]
Mais comme dirait Bob Dylan, « The times, they are changing… »
Beaucoup de vieux décolleteurs[1. Le décolletage, issu de l’artisanat des pièces d’horlogerie, fournit aux industriels de l’automobile, de l’aéronautique, de l’armement des pièces de métal usinée avec une haute précision] ont écouté les sirènes de la City de Londres, des hedge-funds et autres nomades de la finance qui leur ont offert des sommes considérables pour aller flamber à Saint-Martin ou dans d’autres paradis tropicaux et fiscaux le fruit de leur travail de quarante ans.
L’arrivée des Béotiens qui ne regardent que la page des tarifs
Ces messieurs-dames de la finance internationale, lorsqu’ils prennent possession de la poule aux œufs d’or chèrement acquise, ne se déplacent jamais sans leurs vautours, qu’on appelle en anglais cost-killers. Le fait qu’il n’existe pas de traduction française satisfaisante de ce vocable est un signe : ces gens-là, qui regardent jusqu’à la facture du papier-chiottes des toilettes du personnel pour voir si on ne pourrait pas trouver moins cher chez Lidl, sont totalement étrangers à notre culture industrielle.
Cette évolution n’a pas été sans influence sur les affaires de mon ami Charly. Plus question de laisser les imprimeurs du coin faire du gras sur l’impression de brochures publicitaires aussi soignées que des catalogues d’exposition au Louvre, quand on travaille pour des Béotiens qui ne regardent que la page des tarifs.
Il faut dire que ces patrons d’imprimerie souffrent du syndrome MOF (meilleur ouvrier de France) qui les pousse à faire un chef-d’œuvre de chaque ouvrage qui leur est commandé. C’est qu’ils travaillent pour leurs pairs, pas pour les utilisateurs de leurs produits pour qui la quadrichromie style Playboy est le comble de l’art.
Donc Charly, qui jusque-là avait mis régulièrement à la corbeille électronique les offres de services d’imprimeurs allemands, commence par demander des devis comparatifs à ses fournisseurs habituels, et, pour voir, aux descendants de Gutenberg. Voici le résultat de ses démarches.
À Marnaz et dans les environs, le résultat est le suivant : la secrétaire du patron imprimeur (sa femme ou sa cousine) est partie deux jours en congé et enverra un devis à son retour si elle a le temps parce qu’elle n’a pas que ça à faire et que d’habitude on s’épargne ce genre de paperasses.
À Heidelberg ou Karlsruhe, dans les 24 heures, la Schpountz Druckerei GMBH adresse à Charly, par internet et en français, un devis détaillé proposant trois tarifs (normal, rapide, urgent) et un délai de livraison ferme et définitif pour chacune de ces options. Les tarifs sont vraiment compétitifs. Charly aime bien ses potes imprimeurs savoyards avec qui il fait de la montagne et boit quelques coups de blanc dans les alpages. Mais il lui faut bien faire tourner sa petite boite malgré les cost-killers.
On apprenait début juillet 2011 que jamais le déficit commercial de la France n’avait été aussi important. On se demande bien pourquoi.[/access]
La scène se passe dans les jardins du Château Bellevue, à Berlin. Angela von Mecklemburg et Nicolas de Neuilly se sont discrètement éclipsés de la réception offerte par le roi de Prusse. On entend, au loin, les accents du quatuor de Joseph Haydn.
Nicolas :
Madame, l’heure est grave : alors que Berlin danse
Athènes est en émoi et Lisbonne est en transes.
Voyez la verte Erin, voyez l’Estrémadoure
Entendez les Romains : ils appellent au secours !
Ils scrutent l’horizon, et implorent les Dieux.
Tous les coffres sont vides, et les peuples anxieux
Attendent de vous, madame, le geste généreux !
De leur accablement ils m’ont fait l’interprète :
Leur destin est scellé, à moins qu’on ne leur prête
Cet argent des Allemands sur lesquels vous régnez.
Cette cause est bien rude, mais laissez moi plaider…
Angela :
Taisez-vous Nicolas ! Je crois qu’il y a méprise
Folle étais-je de croire à une douce surprise
En vous suivant ici seule et sans équipage
Je m’attendais, c’est sûr, à bien d’autres hommages !
Mais je dois déchanter, et comme c’est humiliant
De n’être courtisée que pour son seul argent !
Nicolas :
Madame, les temps sont durs, et votre cœur est grand
Vos attraits sont troublants, mais il n’est point décent
D’entrer en badinage quand notre maison brûle !
Le monde nous regarde, craignons le ridicule !
Notre Europe est malade, et vous seule pouvez
La soigner, la guérir et, qui sait ? La sauver !
Nous sommes aujourd’hui tout au bord de l’abîme
Vous n’y êtes pour rien, mais soyez magnanime !
Les Grecs ont trop triché ? Alors la belle affaire !
Qu’on les châtie un peu, mais votre main de fer
Est cruelle aux Hellènes, et nous frappe d’effroi !
Angela :
J’entends partout gronder, en Saxe, Bade ou Bavière
L’ouvrier mécontent, le patron en colère.
Ma richesse est la leur, ils ont bien travaillé.
L’or du Rhin, c’est leur sueur et leur habileté.
Et vous me demandez, avec fougue et passion
De jeter cette fortune au pied du Parthénon ?
Ce serait trop facile et ma réponse est non !
Nicolas :
On ne se grandit pas en affamant la Grèce
En oubliant Platon, Sophocle et Périclès !
Nos anciens nous regardent, et nous font le grief
D’être des épiciers et non pas de vrais chefs !
Helmut Kohl est furieux et Giscard désespère.
Un seul geste suffit, et demain à Bruxelles
Desserrez, je vous prie, le nœud de l’escarcelle !
Angela :
Brisons là, je vous prie, la nuit est encore belle
Votre éloquence est grande et mon âme chancelle…
Mais si je disais oui à toutes vos demandes
Je comblerais la femme, et trahirais l’Allemande !
Si vous pensez que le magazine Éléments est un repère de néodroitards obsédés par la sociobiologie, le culte du dieu Thor et la récusation de l’égalitarisme freudo-marxiste, c’est que vous avez quelques décennies de retard.
Pour s’en rendre compte, il suffit d’ouvrir le tout récent numéro 140 de la revue, consacré aux révoltes arabes. Sous la plume de Robert de Herte, alias Alain de Benoist, on y lit une critique radicale de la guerre (civile) libyenne, qui n’est pas sans rappeler un article publié sur Causeur dès le début de l’opération de l’OTAN, ainsi qu’une très fine analyse des aspirations identitaires des insurgés arabes. Comme votre fidèle serviteur, Benoist perçoit par ailleurs la domination idéologique de la Turquie d’Erdogan derrière la grammaire islamique des insurgés arabes.
Aussi n’est-il pas illogique de conclure ce dossier par un décryptage de la « nouvelle révolution verte » menée en Turquie depuis dix ans par la puissante AKP, non sans avoir préalablement interrogé Patrick Haenni sur « l’islam de marché », ce syncrétisme entre libéralisme économique et valeurs culturelles islamiques qui déferle actuellement sur le monde arabo-musulman.
Au cours de ce petit voyage de l’autre côté de la Méditerranée, grâce à Pascal Eysseric, nouveau rédacteur en chef du journal, vous comprendrez aussi la réalité des influences américaines sur des révoltes que les Etats-Unis n’ont pas provoqué mais tenté d’accompagner en usant de leur soft power.
Échappant à tout conspirationnisme, Eléments est désormais tout simplement inclassable. A lire !
Georges Kaplan concluait son dernier article en citant Bastiat : « si les marchandises ne traversent pas les frontières, les soldats le feront ». Cette allégation imbécile renferme un chantage implicite qui sous-entend : « si vous ne voulez pas jouer le jeu du grand marché mondial, on viendra mitrailler vos familles ». Voilà qui vous pose un pacifiste.
On peut lui objecter que le chantage, la terreur sournoise et l’injonction autoritaire indirecte sont typiques du langage marchand. Les publicités omniprésentes nous disent en substance : « si vous n’achetez pas le dernier Smartphone, vous demeurerez une merde insignifiante ». Fort de ce constat, on vous propose la camelote dernier cri pour que vous puissiez consommer au nom de la sacrosainte « liberté ».
Il est frappant d’observer que les apôtres de la déesse Marchandise produisent une rhétorique, des réflexes et des valeurs de pisseuse. Tout cela donne la nostalgie des confrontations franches d’autrefois. Il fut en effet un temps où la guerre était à la fois considérée comme la pire calamité possible et comme la mère de toutes les vertus. Quel paradoxe ! Mais toute vérité profonde n’est-elle pas paradoxale ?
L’ethos consumériste ne déteste pas tant la guerre que les vertus militaires
A contrario, la paix marchande qui, pour paraphraser Clausewitz, n’est que la guerre poursuivie par des moyens économiques, se révèle mère de tous les vices. Car la guerre économique en cours repose sur la capacité de chaque individu à se faire acheter. Cet éthos consumériste ne déteste pas tant la guerre classique, qui peut tout aussi bien interrompre les flux commerciaux qu’ouvrir de nouveaux marchés, que les vertus militaires : honneur, sacrifice de soi et fidélités supérieures. Ce triptyque de valeurs forge des types d’hommes peu maniables, sinon réfractaires à la marchandisation.
Or, la marchandise n’a pas besoin d’hommes prêts à mourir – d’ailleurs, qui mourrait pour elle ?- mais de femelles prêtes à se coucher. Lorsque plus personne ne sera en mesure de prendre les armes pour défendre une souveraineté, donc une liberté concrète, lorsque tout aura été pris en charge par l’alliance du Droit et du Marché[1. Comme l’a brillamment démontré Jean-Claude Michéa.], la marchandise pourra pleinement étendre son empire.
Ce jour-là, le Droit totalitaire aura triomphé, permettant la poursuite incessante de la guerre économique mondiale. Un Droit totalitaire dont Eva Joly aimerait exalter le triomphe par des « défilés citoyens » dont l’exemplarité morale désignerait fatalement tous ceux qui ne savent pas suffisamment « vivre-ensemble » et autres sociaux-traîtres présumés.
Les conséquences monstrueuses de cette guerre économique étant indénombrables, ne mentionnons que ses ravages les plus visibles : inégalités comme aucune époque n’en a jamais connues, esclavage industriel dans des proportions inouïes, millions de déportés économiques qui migrent (il)légalement pour occuper des franges sinistrées des territoires autochtones avec le ressentiment et le désespoir des vaincus, colonisations culturelles nivelant par le bas la diversité des créations humaines et minant les plus anciennes et les plus hautes civilisations, etc.
Quand les hommes ont des mentalités de pisseuses
Avec désormais en ligne de mire la possible destruction de la planète elle-même, la marchandise poursuit sa course effrénée. Pour quelque idéal inatteignable brandi comme un étendard au-dessus du monde en souffrance ? Pour la gloire de quelque civilisation supérieure ? Pour le rayonnement d’un mot sacré ? Non, rien de tout cela.
Ce processus qui s’autoalimente ne vise qu’à dorer les chiottes du yacht privé de quelque boutiquier milliardaire, ou autres joyeusetés frivoles.
Alors, contrairement à la phrase imbécile de Bastiat prétendant nous préserver de grands maux grâce à un déversement massif de camelote, le 14 juillet, tandis que la circulation automobile avait en grande partie cessé et que le ciel se voyait fendu d’escadrilles, je pensais à la Justice, à la Paix et à l’Honneur de l’Homme.
Je me disais que pour préserver ces mots trop grands et trop fragiles, il nous faudrait moins d’hommes aux mentalités de pisseuses. Moins d’individus convaincus d’exister le dernier Smartphone en poche et davantage d’hommes fiers, libres, intransigeants à la mentalité de soldats. Non pas davantage de soldats mais plus d’hommes capables, pour défendre un peuple et une liberté, de partir exploser en plein ciel aux commandes d’un Rafale.
On me pardonnera de recourir à une métaphore sportive pour traiter un sujet grave et complexe, obsédant et à juste titre pour les quelques économistes qui s’attachent à discerner le futur sans se laisser aveugler par une idéologie prémâchée. Acteur majeur des économies occidentales pendant les Trente Glorieuses et encore après, la France sera-t-elle reléguée dans l’obscurité d’une deuxième division économique ou reviendra-t-elle dans le peloton de tête de la compétition mondiale ?
La question est plus compliquée qu’il n’y paraît, et ceci pour deux raisons.
Tout d’abord, le classement annuel du World Economic Forum, qui désigne les bons et les mauvais élèves, est établi à partir de critères définis par les économistes néolibéraux américains et anglais. La capacité à créer des emplois productifs, la productivité du travail, le taux d’innovation, le taux d’investissement, l’évolution des parts de marché à l’exportation sont à l’évidence des paramètres parlants et pertinents. Mais ils devraient être pondérés par d’autres, comme le taux de fréquentation de l’enseignement secondaire, supérieur et professionnel ou la répartition des investissements des entreprises à l’intérieur et à l’extérieur du pays : que deviendra l’industrie américaine si sa main-d’œuvre qualifiée n’est pas renouvelée et que les innovations qu’elle élabore sont réalisées hors du territoire des États-Unis, comme c’est en partie le cas depuis une grosse décennie ?
On le comprend aisément, la méthodologie traduit un cadre de pensée. En l’occurrence, le WEF fait un choix implicite mais clair en faveur des institutions et mécanismes typiques du capitalisme néolibéral : retraites financées par capitalisation plutôt que par répartition, marchés financiers aussi faiblement réglementés que possible. Cette préférence qui ne se dit pas va de pair avec un aveuglement aux dangers collatéraux. En septembre 2008, le WEF plaçait le Royaume-Uni et les États-Unis en tête pour la souplesse de leurs réglementations financières et la qualité de leurs banques ![access capability= »lire_inedits »]
L’ancien monde dominant dans la panade
La deuxième difficulté pour l’analyste tient à la fragilité des principales économies engendrée par la crise financière, puis économique et budgétaire. Certes, elle a été le révélateur des faiblesses structurelles des pays les plus prospères en apparence, Grande-Bretagne, Espagne, États-Unis. Mais ce faisant, elle a renversé les vieilles hiérarchies, réduisant l’horizon des entreprises européennes, américaines et japonaises, c’est-à-dire de l’ancien monde économique dominant, et infligeant aux nations des handicaps qui semblent à certains égards insurmontables. On ne voit aucun remède crédible à l’explosion des dettes publiques : il faudrait au moins une décennie de bonne croissance pour combler les brèches ouvertes dans les comptes publics. Le chômage structurel s’est installé là où on ne l’attendait pas, jusque dans cette Amérique laborieuse dont les ressortissants trouvaient toujours à s’employer utilement d’une façon ou d’une autre. Partout, l’investissement et la production industrielle plafonnent à des niveaux très inférieurs à ce qu’ils ont été – la seule exception étant la surpuissante Allemagne qui maintient son niveau de production. L’investissement productif des entreprises américaines reste 14 points au-dessous de son niveau – modeste − d’avant-crise, la production industrielle de la France a chuté de 10 points.
Dans ces conditions, les trompettes de la reprise n’ont-elles pas résonné trop tôt ? On dirait bien que si. Des deux côtés de l’Atlantique, la chute progressive des indicateurs avancés de l’activité montre que le retour à la croissance zéro est déjà programmé. Et il est inutile de spéculer sur l’issue problématique de la crise de l’euro qui, chaque jour, déborde un peu plus nos dirigeants : de nouveaux jours sombres nous attendent.
Si la messe est dite, il peut sembler spécieux ou vain de se livrer à une réflexion sur la compétitivité française. Et pourtant non, dès lors que, comme on l’a vu, l’évolution objectivement défavorable de celle-ci nous renseigne à la fois sur les lourds défis venus de l’extérieur, que nous ne pouvions peut-être pas tous relever, et sur les faiblesses intrinsèques de notre économie. Si nous voulons un jour nous relever, je dirais même ressusciter, nous devrons tirer tous les enseignements de l’actuelle dureté des temps.
Oui, notre industrie fout le camp !
Les économistes néolibéraux nous le rabâchent et pour le coup ils n’ont pas entièrement tort. Le déclin économique de la France, marqué par la perte de parts de marchés à étranger et la dégradation de son solde extérieur, n’appelle pas tant des discussions que des remèdes de choc. De fait, le retournement de la situation anciennement favorable de nos échanges extérieurs est préoccupant. Au tournant des années 2003 et 2004, notre excédent a cédé la place à un déficit toujours croissant depuis sauf durant de courts épisodes. Depuis quelques mois, il accuse une chute angoissante, puisque nous devrions achever l’exercice en cours avec un « trou » de 80 ou 90 milliards d’euros, soit 4 ou 4,5% du PIB. Nous avons presque rejoint l’affligeante médiocrité de la situation américaine !
Les exportations françaises progressent toujours moins vite que celles des autres pays de la zone euro. Certes, le différentiel est un peu moins élevé si on exclut l’Allemagne, mais même par rapport au reste de l’Europe, la France est à la traîne. Le made in France s’exporte avec peine. Le secteur automobile en fournit une consternante illustration : l’excédent du secteur, 12 milliards d’euros en 2004, a basculé vers un déficit qui devrait atteindre 5 milliards en 2011. Et la délocalisation massive de l’ancienne Régie Renault n’est pas seule en cause. Notre excédent dans le secteur des services s’est tari. La filière agro-alimentaire accuse des faiblesses, au point que l’Allemagne, qui a industrialisé son agriculture, nous devance par ses exportations agricoles.
Ce constat brutal en appelle un autre, plus cruel encore : après des années durant lesquelles notre classe politique et médiatique a cultivé, dans le sillage de l’économiste Daniel Cohen, le fantasme de la société post-industrielle, certains politiques et journalistes comprennent enfin que la contraction de notre appareil industriel est le handicap crucial de l’économie française, Oui, notre industrie fout le camp. Reste à comprendre comment.
L’hémorragie des emplois industriels n’a guère cessé depuis trente ans, durant lesquels 2 millions d’emplois ont été perdus, plus de 500.000 encore ces dix dernières années. La part de l’industrie dans le PIB a reculé de 24% à 14%, au niveau de l’Angleterre, moquée par certains pour sa désindustrialisation, tandis qu’elle est deux fois plus importante en Allemagne et supérieure de 22 % dans le reste de la zone euro.
Ce recul est d’abord imputable à trois facteurs. Le premier, l’externalisation vers des fournisseurs de services spécialisés (un quart des pertes), est neutre quant à la solidité de l’économie. Le deuxième, plutôt favorable en première analyse, tient aux gains de productivité de l’industrie, toujours plus élevés que ceux des services, ce qui minore mécaniquement la part de la production industrielle. Enfin nous avons accepté de nous soumettre à la concurrence inégale imposée par l’OMC et même par l’Europe qui encourage les délocalisations en son sein : et nous avons géré cette situation de façon moins « patriotique » que l’Allemagne, puisque nous sommes, depuis 1994, le pays européen le plus « délocalisateur », tandis que la République fédérale ferme la marche.
Productivité forte, industrie faible : le paradoxe français
Reste qu’on ne comprend pas l’ampleur et la brutalité de la chute si on ne prend pas en compte la faiblesse intrinsèque de l’appareil industriel français par rapport à celui de certains pays européens. Il y a là une énigme quand on sait que la productivité française, notamment dans l’industrie, reste parmi les premières du monde. Comment pouvons-nous reculer sur les marchés, armés que nous sommes d’une main-d’œuvre, de techniciens, d’organisateurs encore de première qualité ? Le coût relatif élevé des travailleurs français ne fournit qu’une explication partielle : il est légèrement plus haut qu’en Allemagne après l’opération cynique qui, à partir de 2005, a permis aux employeurs allemands de faire travailler plus pour gagner autant voire moins (c’est le grand legs de Gerhard Schröder à la chancelière Angela Merkel). Le salaire annuel moyen du Français, de 49.631 dollars, excède sans outrance son équivalent allemand, 47054 (chiffres de 2008).
En tout cas, avec ou sans raison, notre production est affectée par une moindre confiance dans sa qualité et un moindre prestige de ses marques.
J’avancerai trois explications, l’une communément admise, les deux autres plus personnelles et soumise à la libre appréciation des bienheureux lecteurs de Causeur. La première réside dans la faiblesse relative du tissu des entreprises moyennes : la proportion d’entreprises de 50 à 500 salariés est deux fois moindre en France qu’en Allemagne. Chacun voit dans cet écart la manifestation persistante d’une culture industrielle qui s’est encore renforcée en Allemagne alors qu’elle s’est délitée chez nous.
Deux autres phénomènes sont relativement ignorés. D’une part, et cela n’est pas sans lien avec ce déficit « culturel », les entreprises industrielles françaises manquent de capitalistes de référence, fidèles et coopératifs, qui sont bien présents dans le capitalisme familial allemand, néerlandais, suédois et même italien. D’autre part, les donneurs d’ordres à l’industrie, grandes entreprises de l’industrie ou de la distribution, qui opèrent en aval du système français, exercent une pression souvent dolosive sur leurs fournisseurs.
Le retour de l’investissement public
Ma conclusion sera à la fois surprenante et modérément optimiste. Notre très libéral président en exercice a en effet pris conscience du talon d’Achille de l’industrie française. Mis au défi par la crise d’il y a trois ans, il a renoué avec l’investissement public pour mener une politique industrielle − qui ne peut s’avouer pas comme telle. Différents organismes de consolidation financière des entreprises sont entrés en action, les plus importants étant le Fonds stratégique d’investissement, filiale de la Caisse des dépôts et consignations et OSEO, banque publique des PME. Nicolas Sarkozy a créé cette Banque nationale d’investissement qui figurait au programme de François Mitterrand, mais était restée dans les limbes. Le FSI est entré dans le capital de 3000 entreprises françaises, industrielles en majorité : il projette d’atteindre le nombre de 4200 en 2013. Bref, le colbertisme n’est pas mort. Mais il ne faut pas le dire à Bruxelles ou à Luxembourg.
Certes, il est bien tard. Il aurait fallu prendre le virage dès 2004 ou 2005, quand les signes de déclin se sont multipliés. Le calamiteux débat économique, entretenu par les médias et les politiques, a finalement eu pour effet d’interdire à la discussion des questions cruciales. À droite, on a ergoté sur les 35 heures sans agir par ailleurs ; à gauche, on a fait le procès de la politique économique sans rien proposer, ainsi qu’on le sait.
La faiblesse diagnostiquée de la France et la crise toujours à l’œuvre en Occident doivent être des aiguillons pour la pensée et pour l’action. Nous devons affronter des interrogations cruciales. Ne faut-il pas faire sauter le tabou du libre-échange avec l’Asie émergente ? Le moment n’est-il pas venu de reconsidérer la question de la monnaie, et de faire baisser la parité de l’euro, suicidaire pour toute l’Europe du Sud, et pour nous aussi ? Ne faut-il pas abandonner les 35 heures, ne serait-ce que pour répondre à nos très chers amis allemands, comme le berger répond à sa bergère ? Rien n’est perdu. Mais il y a urgence.[/access]
En proposant de supprimer le défilé du 14 juillet, Eva Joly nous a rappelé opportunément que la passion des écologistes pour la Terre ne va pas sans une vaillante répudiation de la Guerre. On se souvient du mot si bizarre du défunt général Bigeard : « Etre partout où la France se bat ». L’injonction morale du bon écologiste serait plutôt : « Etre partout où la France ne se bat plus ».
Être contre la Guerre et pour la Paix, peut-on imaginer parti plus sage ? La Terre n’est-elle pas en paix, par nature ? La Guerre n’est-elle pas dommageable pour l’environnement, par contraste ? A quoi bon rappeler au citoyen français qu’il s’est battu bêtement contre son voisin ? Et si nous faisions l’Histoire sans nous battre, à présent ? Et si nous supprimions de notre chant patriotique ces fameux versets malheureux (« Qu’un sang impur abreuve nos sillons ») ? Ce serait bien, nous aurions une Marseillaise verte.
Avec ça, nous pourrions faire défiler nos enfants sur les Champs-Élysées, puisque c’est la proposition très joyeuse qui nous est soumise. Trêve de Famas, place aux biberons. Un beau défilé de poussettes, mamans comprises, voilà un signe d’avenir.
Nous ferions l’Histoire sans faire d’histoires et nous marcherions dans la nature avec le sentiment de respecter l’environnement. Écoutez les oiseaux, rien n’est plus reposant. Il suffit de s’asseoir et de fermer les yeux.
Dans la campagne des primaires socialistes, François Hollande a trouvé son créneau : il sera le « socialiste responsable », s’alignant sur les objectifs les plus ambitieux de réduction du déficit, également favorable à une plus grande intégration européenne.
Les marchés contre le peuple
On peut se demander à quel point de dégénérescence mentale peut arriver un responsable « socialiste » pour prendre de telles positions. L’ancien Premier Secrétaire du PS ne cherche pourtant pas l’absolution d’un parti libéral professant sa foi absolue dans le marché, mais bien l’investiture « socialiste ». Or, le député de Corrèze veut tellement faire la course au centre qu’il finit par dépasser DSK sur sa droite. Un comble !
Il n’hésite pas à contredire le programme socialiste en avançant d’un an l’objectif du retour à un déficit de 3% du PIB et s’aligne ainsi sur les objectifs peu réalistes du gouvernement. Certes, certains aspects de son projet de grande réforme fiscale, partiellement inspiré par les propositions de Thomas Piketty et Camille Landais, sont intéressants. Il n’empêche : qu’un dirigeant « socialiste » privilégie la réduction des déficits sur la lutte contre le chômage reste incompréhensible.
En fait, tout cela n’est pas très surprenant. En refusant d’imiter les Etats-Unis et la Grande-Bretagne qui injectent des liquidités sur les marchés financiers, François Hollande se fait le digne représentant de la « grande purge libérale » du PS si bien décrite par le blogueur Yann.
On aurait pu croire Martine Aubry plus originale que son prédécesseur. Mais le choix du social-libéral Daniel Cohen comme conseiller économique démontre que l’actuelle première secrétaire ne sera pas plus ouverte que l’ancien aux idées économiques hétérodoxes.
L’Europe ? Irresponsable
Non content de se couler dans le moule de la plus stricte orthodoxie budgétaire, François Hollande prétend vouloir « sauver la zone euro ». A ce titre, il pourfend les atermoiements des dirigeants européens. Pour contrer leur prétendu immobilisme, il propose même d’approfondir l’intégration dans l’Union Européenne, en fusionnant le poste de président du Conseil avec celui de président de la Commission.
Last but not least, Hollande souhaite mettre en place des euro obligations dans un système de « fédéralisme budgétaire et fiscal ». Adieu la souveraineté, dont le premier fondement consiste à voter le budget suivant l’intérêt général déterminé par le peuple, seul décideur légitime en démocratie.
En plus de mettre notre budget sous tutelle européenne, le possible futur candidat du PS entend ainsi développer le mécanisme irresponsable des obligations européennes, qui consiste à égaliser les conditions de crédit à l’intérieur de la zone euro. De cette manière, les Etats les moins bien évalués bénéficient des mêmes conditions d’emprunt obligataire que les pays les mieux notés. Ceci conduit ni plus ni moins à pénaliser les élèves les plus sérieux de la zone tout en favorisant les Etats les moins regardants vis-à-vis de l’argent public. Une prime au vice !
Croire que ce faux mécanisme d’entraide résoudra la crise de l’euro relève du raisonnement par l’absurde. En effet, on reproduit là l’attitude irresponsable des marchés lors de la création de l’euro, qui a abouti à l’actuelle crise des dettes souveraines. Heureusement, l’Allemagne freine des quatre fers la fédéralisation des politiques budgétaires et fiscales. N’en déplaise à Hollande, Berlin sait encore ce que démocratie et souveraineté veulent dire !
En fin de compte, si François Hollande est peut-être aujourd’hui le représentant le plus crédible du PS, c’est qu’il incarne mieux que quiconque sa dérive antisociale et démocratique. Sous couvert d’européisme, sa victoire aux primaires de la gauche confirmerait la mainmise des partisans du « laisser-faire » libéral sur un Parti « Socialiste » dont il n’y a plus rien à espérer.
Cette année, le 14 juillet a servi de prétexte à une belle foire d’empoigne autour d’un thème que l’on croyait éculé : la nation.
A gauche, la petite phrase d’Eva Joly, qui n’a fait qu’exprimer la position déjà ancienne des Verts – qu’ils soient semi-Norvégiens ou Français pur sucre bio- et la réplique ambiguë de François Fillon ont suscité la désapprobation générale. A l’exception notable de Jean-Pierre Chevènement, qui a déclaré tout de go au sujet de Joly : « La nature de la France lui échappe sans doute. Peut-être lui faut-il encore un peu d’accoutumance ». Hormis cette heureuse fausse note, les porte-voix de la gauche ont tous joué les vierges effarouchées, Martine Aubry montant comme de bien entendu sur ses grands chevaux de mère-la-morale.
Certaines âmes choquées, comme Manuel Valls, n’entendent cependant pas jeter l’idée de nation avec l’eau du bain filloniste. Valls, libéral de gauche défenseur assumé de la « nation républicaine », a sans doute à cœur de sortir de l’anonymat auquel le condamne son statut de microcandidat aux primaires socialistes. Si ses positions économiques très hétérodoxes le marginalisent à gauche, son exaltation de l’universalisme républicain synthétise assez bien le consensus sinistre autour d’une nation supposément née en 1792, avec la République.
Oublier l’Histoire n’est pas un cadeau fait aux binationaux, bien au contraire : les « Français par choix » sont souvent les premiers à célébrer la France immémoriale !
A droite, on a beau être franchouillard, cocardier et saliver devant un apéro saucisson-pinard, on ignore plutôt la géographie. Vive la France éternelle, la richesse de son patrimoine régional… et l’économie mondiale de marché, qui érode les deux premières par sa puissance uniformisatrice et sa concurrence sauvage. Que voulez-vous, parler de rapports de classes, même mondiaux, c’est toujours moins bath que de déboucher une bonne bouteille de rouge.
Autant dire qu’aux deux flancs de l’échiquier politique, où l’on se dispute pourtant les suffrages populaires, chacun préfère rester dans l’artifice : la nation amnésique pour les uns, la mondialisation heureuse pour les autres.
Dommage, que l’on soit coco, socialiste, écolo royaliste ou républicain des deux mains, on pourrait trouver un minimum d’accord pour défendre une France pluriséculaire dans l’univers impitoyable de la mondialisation.
Je résume : zéro pour la gauche en Histoire, zéro pour la droite en géo. En 2012, on tire la tête à Toto ?
Vous n’aurez pas patienté en vain. Certes, comme chaque année en juillet, Causeur magazine arrive dans votre boite aux lettres un peu plus tard que les autres numéros de l’année, mais c’est un numéro double ! 64 pages 100% inédites, où l’on trouvera un dossier explosif : La quadrature du sexe.
Rassurez-vous, on ne va pas tartiner, comme les collègues, sur les bons plans drague pour l’été, ou les positions tendances du Kama Sutra. Mais néanmoins, on parlera sexe. Et pour être précis, on parlera tant de sexe que des sexes, et parfois même des deux à la fois. En ces affaires, de toute façon, il y a interpénétration. On a bien vu ce printemps comment on avait glissé progressivement, pour parler comme Robbe-Grillet, du procès de DSK à celui de tous les mâles blancs, et de celui-ci à l’exigence du partage des tâches ménagères puis à la promotion du clitoris libérateur, sans oublier la négation programmée de l’identité sexuelle dans les manuels scolaires.
Autant de thèmes sur lesquels nos auteurs, qu’ils soient hommes ou femmes, de droite ou de gauche, homos ou hétéros, s’en sont donnés à cœur joie, et semble-t-il, sans trop de compassion pour les intégristes de l’égalité sexuelle ou les penseurs militants en lutte contre l’hétérofascisme. Ce qui est sans doute, comme le dit Elisabeth Lévy dans son texte introductif, « le signe d’un attachement commun à la division, aux conflits, aux contradictions, aux ambiguïtés de l’existence ».
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