Pour Libération, la cinquième saison de Fauda, qui reconstitue les attaques du 7-Octobre, fait le « Tsahal boulot ». La série commet surtout le crime de désigner sans détour le Hamas comme l’ennemi sanguinaire d’Israël et de l’Occident. Face à cette tragédie, elle nous interroge aussi sur la Justice et la vengeance.
Depuis la sortie le 8 septembre de sa cinquième saison, la série israélienne Fauda n’a jamais aussi bien porté son nom. Il faut dire qu’en arabe, fauda signifie « chaos » et que les nouveaux épisodes, déjà tous disponibles sur Netflix, ont pour point d’orgue l’attaque terroriste du 7-Octobre, restituée à l’écran avec un réalisme époustouflant.
Records d’audience au Liban, au Qatar ou en Egypte
Si, dès les premiers jours de sa diffusion, le programme a sans surprise enregistré un record d’audience en Israël, il a aussi connu un grand succès au-delà des frontières du pays. Dans le monde arabe, où une bonne partie du public n’éprouve aucune sympathie pour le Hamas (contrairement à certaines catégories de téléspectateurs en France), les chiffres de Netflix sont sans appel : dans la semaine qui a suivi sa mise en ligne, Fauda a été la série la plus regardée de la plateforme au Liban, la deuxième en Jordanie, la troisième au Qatar, à Oman et au Koweït et la quatrième en Égypte.
Voilà de quoi balayer les critiques aigries de Libération, qui accuse la série de « reconstituer sans immense pudeur les attentats du Hamas » et de n’être en fin de compte qu’une officine faisant le « Tsahal boulot », ce qui ne manque pas de sel quand on se remémore les innombrables articles indécents du quotidien, qui depuis trois ans, ont relayé, eux aussi sans pudeur, la pire propagande islamiste sur le « génocide en cours », « la famine en marche » et « les innocents journalistes tués par Israël ».
Fauda raconte les aventures de Doron, un officier aguerri des Mista’arvim, ces forces spéciales israéliennes dont les membres, tous parfaitement arabophones, sont spécialisés dans l’infiltration en territoire hostile. Homme intuitif et impulsif, Doron doit parfois se battre contre sa hiérarchie, qui se méfie de sa personnalité de risque-tout courageux et charismatique.
Les difficultés rencontrées par l’agent de terrain avec ses hauts gradés ne sont hélas pas qu’un artifice d’écriture. Ce phénomène répandu dans l’armée israélienne s’est illustré de façon terrible le 7-Octobre, quand les alertes des « observatrices », ces conscrites d’une vingtaine d’années chargées de surveiller la frontière avec Gaza, ont été sous-estimées pour ne pas dire méprisées par des militaires de premier rang.
Depuis sa création, il y a une douzaine d’années, Fauda s’évertue ainsi à refléter la vérité du conflit au Proche-Orient sous tous ses aspects, même ceux qui ne sont pas à l’honneur de l’État juif. Portant un regard nuancé mais jamais timoré sur la situation régionale, la série montre l’échec complet des accords d’Oslo, l’affaiblissement de l’Autorité palestinienne et l’internationalisation du conflit, se penchant à ce titre en particulier sur la manière dont le Hamas a étendu son emprise à Gaza mais aussi en Cisjordanie, a tissé des liens avec Daech et a posé ses jalons en Europe, en l’occurrence en Belgique, puis en France, ces deux ventres mous de l’Occident.
Dès le début de la série, l’ennemi de la paix est donc clairement identifié : c’est le Hamas. Jamais l’Autorité palestinienne n’est en revanche vraiment décriée, sinon pour montrer que ses efforts sont toujours insuffisants, voire ambigus quand il s’agit de réduire l’influence des islamistes qui lui nuisent pourtant autant qu’à Israël. Les services de renseignement de Ramallah sont ainsi présentés comme des interlocuteurs impuissants, distillant des informations qu’ils peinent à recueillir tant ils sont déconnectés de leur population.
Tragédie globale
En 2020, à partir de la troisième saison, l’intrigue, qui avait commencé en Cisjordanie, se transporte dans le huis clos terrifiant de Gaza. S’introduisant dans la densité urbaine de l’enclave surpeuplée, pénétrant dans les réseaux de tunnels du Hamas, constatant l’endoctrinement islamiste des Gazaouis, les hommes de Doron ressentent dès cet instant qu’un cheminement vers une tragédie globale est en cours.
Cette tragédie prend encore plus forme dans la quatrième saison de 2023, qui montre la mondialisation du conflit voulue par le Hamas, avec un scénario où l’on voit des membres du mouvement terroriste œuvrer main dans la main avec la diaspora djihadiste de Bruxelles, ainsi qu’avec le Hezbollah et le régime iranien. La saison se termine d’ailleurs dramatiquement puisque toute l’unité de Doron semble décimée.
La nouvelle saison de Fauda se déroule dans le cadre du 7-Octobre cette fois. Elle est dès lors encore plus désespérante et crépusculaire que les précédentes. À travers une mission dans laquelle Doron se trouve embarqué presque malgré lui, c’est tout un pays qui ne paraît plus certain de pouvoir sortir un jour de ce chaos tandis que le héros revit en boucle le traumatisme de l’échec sécuritaire de l’attaque du 7-Octobre. Plus que jamais, tout le monde perd ses repères au cours de ces épisodes haletants. Tout le monde sauf le Hamas bien sûr, qui poursuit son objectif criminel, s’appuyant désormais sur le capital de sympathie qu’il s’est construit auprès d’une opinion occidentale ignorante des enjeux, instrumentalisée et aveuglée.
Le tha’ar (mot arabe pour vengeance) est le fil rouge de cette saison, où l’on voit Ali, un Bédouin musulman, convaincre son ami juif Eli de l’aider à tuer un terroriste qui a assassiné leurs deux familles le 7-Octobre. On voit aussi des gauchistes embrigadés par le Hamas à Marseille finir par se retourner contre Sayid al-Khatib, le « Sinwar européen » impeccablement interprété par l’acteur franco-algérien Hakim Djaziri. Sans oublier Doron, qui se venge quant à lui de ses chefs en leur désobéissant une fois encore pour démasquer leur cynisme.
Avi Issacharoff, le créateur de Fauda, dit avoir voulu poser une question dans cette dernière saison : « La vengeance n’est-elle pas la perpétuation d’un cycle de violence sans fin ? » On pourrait lui répondre que la vengeance peut aussi être la mère de la Justice. Chez Eschyle, les déesses de la vengeance deviennent les Euménides, les gardiennes du tribunal. De même, la loi du talion est à l’origine de la proportionnalité de la peine : pas plus que le mal infligé. Mais si la Justice se trouve impuissante à punir les auteurs des crimes, si elle renverse toutes les valeurs civilisationnelles en mettant en équivalence d’une part le massacre de civils ciblés selon leur origine et d’autre part des pertes collatérales liées à un conflit militaire de forte intensité, à quoi d’autre un esprit humain enfiévré de douleur peut-il se raccrocher si ce n’est au fil rouge de la vengeance ?




