Reconstitution luxueuse des années 80 vécues par une famille de la classe moyenne de banlieue parisienne, le film d’Olivier Nakache et Éric Toledano (Intouchables, 2011) ne raconte rien d’intéressant. Ras le bol des films « doudou »!
La nostalgie ne fait pas un film. Et encore moins un bon film. Si ce retour vers le passé a été salué comme réjouissant, il s’avère surtout plombant. Se réfugier derrière une bande-son des années 80 et une accumulation de souvenirs d’enfance ne suffit pas à faire du cinéma. Là où certains critiques s’attendrissent devant la prétendue « chronique émouvante » de la France des années François Mitterrand, il n’y a qu’un empilement paresseux de clichés mille fois recyclés : l’ado qui tombe amoureux pour la première fois, le grand frère rockeur un peu rebelle, des parents dépassés, incapables de se parler sans se disputer, et bien sûr les premières transgressions… Rien ne surprend, et rien ne dépasse le stade du Polaroïd aux couleurs rétro. « In Between Days » de The Cure, « Sailing » de Christopher Cross ou encore « Just an Illusion » d’Imagination — qui donne son titre au film — ont beau saturer la bande-son, rien n’y fait : on s’ennuie ferme. Les plans s’étirent, les scènes s’enlisent.
Film « doudou »
Et pour combler le vide, le film « doudou » en rajoute toujours un peu plus : Camille Cottin se trémousse dans tous les sens dans le salon sur « I’m So Excited », comme pour injecter artificiellement de l’énergie là où le récit en manque cruellement. Quant aux dialogues, ils peinent à exister : d’une platitude confondante, ils laissent les scènes dériver, incapables de leur insuffler le moindre élan. Là où l’on attendrait de l’exaltation, ne subsiste qu’une forme d’exaspération. Tout se passe comme si le simple fait d’évoquer une époque suffisait à captiver. Mais non : sans écriture forte, sans point de vue, il ne reste qu’un film assez vide qui avance péniblement. On enfile les perles : Louis Garrel, père au chômage et à l’autorité inexistante — Mai 68 oblige — fait face à une mère, Camille Cottin, qui se met à l’informatique pour s’émanciper de ses casseroles et de son rôle de secrétaire servant le café à des patrons misogynes. Le gardien, Pierre Lottin, est la caricature du beauf tout droit sorti de Cabu, à la fois serviable et lourdement dragueur… Et puis il y a les ados prépubères, occupés à élaborer des stratagèmes pour louer en douce un porno au vidéoclub du quartier. Sans parler de la famille catholique tradi du coin, réduite à une galerie de clichés : un pater familias coincé et autoritaire, teinté d’un antisémitisme latent. Que de subtilité !
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Catalogue de références eighties
Quant aux références culturelles, elles s’enchaînent comme dans un catalogue, voire tournent en boucle. L’évocation du célèbre jeu radiophonique « La valise RTL », qui récompensait les auditeurs capables de réciter le montant de la cagnotte, revient de manière insistante: le père, ne parvenant pas à retrouver un emploi, en vient à miser sur la chance pour s’en sortir. À cela s’ajoutent les cassettes VHS empruntées au vidéoclub, la chaîne hi-fi et toute la panoplie d’objets d’époque… qui défile sans jamais dépasser le simple clin d’œil. Ici, on recycle plus qu’on ne crée. On ne revisite pas les années 80, on les consomme.
Et en toile de fond se télescopent la crise économique, avec son cortège de cadres au chômage, et l’irruption sur la scène médiatique de SOS Racisme, dont la petite main jaune « Touche pas à mon pote » s’affiche partout, épinglée sur les vestes en jean et les blousons Chevignon des jeunes, avec en point d’orgue le concert gratuit de 1985 place de la Concorde, organisé par l’association, où le discours de son président, Harlem Désir, cède la place à Jean-Louis Aubert, figure du groupe Téléphone, pour le tube à succès « Un autre monde ». Toute une époque. Toute une jeunesse bercée par les « lendemains qui chantent » d’une idéologie multiculturaliste érigée en idéal, dont on mesure aujourd’hui les illusions. Libre alors au spectateur de voir ce que le film élude : un antiracisme érigé en caution morale, permettant à la gauche mitterrandienne de faire oublier la débâcle économique et de déstabiliser la droite pendant des années, jusqu’à la récupération d’un mouvement de jeunesse au service de la réélection de tonton en 1988.
Olivier Nakache et Éric Toledano ont voulu mettre en scène, et surtout en musique, leurs souvenirs d’enfance dans la France des années 1980. Mais ils ne font que tomber dans l’écueil stérile d’une nostalgie idéalisée à tout prix. Le film fait en réalité l’impasse sur les deux phénomènes sous-jacents de cette période : la crise économique et l’antiracisme. Il ne s’en saisit pas réellement : cela n’intéresse manifestement pas les réalisateurs. Comme si regarder dans le rétroviseur suffisait à faire du cinéma. Pari manqué. Ici, le moteur tourne à vide. Juste une illusion, en somme. Et le spectateur, lui, déchante.
1h56
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