Selon Frédéric Beigbeder, la domination imminente des robots est une chance pour la littérature. Il publie un recueil de nouvelles.

D’emblée Frédéric redevenu Octave, le dandy, – 99 francs, vous vous souvenez ? – nous avertit : nous avons changé d’époque. Mais il a décidé de nous y replonger, glissant au passage à propos d’une Histoire sans prénom que: « un ventre plat, doré et duveteux peut être plus excitant qu’une paire de seins de quatre cents centimètres cubes chacun. » On sent qu’on va se régaler. Définitif. Essentialiste. Mais léger. Tout ce qu’on aime. Frédéric ne s’écrit toujours pas avec des accents graves, dit Éric Naulleau.
On connaissait l’expression écrire comme un pied, Beigbeder invente écrire avec les fesses d’une petite Anglaise – taper avec ses fesses sur le clavier, une jolie blonde rencontrée au bar de l’hôtel Claridge’s. Un paragraphe illisible qui vaut le détour, au premier chapitre qui n’en compte qu’un. Les plaisanteries les plus courtes… Portait-elle sa petite culotte de coton Dim se demandera-t-on au chapitre trois ? L’ancien pubard, qui en 1994 n’hésita pas à placer à l’arrière des bus l’affiche accidentogène de la top tchèque Eva Herzigova, égérie de Wonder Bra, disant « Regardez-moi dans les yeux… j’ai dit les yeux », et boum ! n’hésite pas à faire du placement de produit, après tout Michel-Ange n’avait-il pas lui aussi un mécène : le pape Jules II. Une histoire sans prénom a été publiée dans la NRF de chez Gallimard en 2016 sous le titre moins bon parce que trop pauvre, trop terre à terre. Une histoire sans importance.
La littérature : dernier rempart contre l’IA
Avec Ardisson, Séguéla, Beigbeder a ringardisé les aphorismes au profit des punchline. Ibiza a beaucoup changé, tout est dit dans le titre du recueil qui reprend celui d’une des nouvelles qu’on trouve page 145, déjà publiée dans le magazine de mode masculine ICON lancé en 2024. Tiens ! C’est une idée, je vais leur proposer : Trois Singapore Slings au bar du Ritz, la nouvelle que j’ai écrite cet été.
« À part le ciel bleu comme une piscine de David Hockney, tout a changé. » Il faut dire que nous sommes en plein Covid. Même si en 2020 on ignorait l’existence des coronavirus. Corona « était seulement le nom de la fille qui chantait This is the rhythm of the night. » « Je crois que je préférerais avoir tort avec Bret Easton Ellis que raison avec Emmanuel Carrère » conclut-il. C’est qu’il y a quelque chose du White de ce cher Bret Easton Ellis dans Ibiza a beaucoup changé, le livre.
Avec La France contre les robots, on entre dans le dur, le sérieux, on se mesure à Bernanos. « La France, pays littéraire par excellence, peut incarner la résistance aux entreprises américaines de décervelage. Le monde sera sauvé par quelques lecteurs de Baudelaire dans des caves. »
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L’IA c’est « le contraire de l’imprévisible : toujours l’image, le son ou le mot le plus attendu. » « La capacité de compréhension humaine décroît à mesure que les gens cessent de lire des livres pour scroller un flux continu de conneries choisies par des algorithmes. » « La littérature est le dernier rempart contre les robots de type ChatGPT. Réjouissons-nous de cette situation nouvelle : la littérature trouve enfin une justification politique (autre que la joie de se contempler le nombril) pour faire face aux textes pondus par des logiciels de probabilités. Les livres d’humains curieux, sensibles, drôles, qui voyagent, lisent, flânent et se souviennent sont la dernière preuve de notre humanité. Écrire quand on est un humain et non un algorithme, c’est être imprévisible, sexuel, incorrect, le contraire du remâché. Ce qui manque aux machines (elles le savent et vont bientôt nous détester pour ça), c’est un cœur. Ce truc qui saigne est irremplaçable, et c’est le porteur de stent qui vous le dit. La domination imminente des robots est une chance pour la littérature humaine. »
L’obsession du contrôle s’est aujourd’hui répandue avec la « démocratisation », sous le Covid, du QR code. Mais déjà, à propos de la résistance à la prise systématique des empreintes digitales, Bernanos nous rappelait que « ce n’étaient pas les doigts que le petit bourgeois français, l’immortel La Brige de Courteline, craignait de salir, c’était sa dignité, c’était son âme » ajoutant page suivante que le jour n’était pas loin peut-être « où il semblera aussi naturel de laisser notre clef dans la serrure, afin que la police puisse entrer chez nous nuit et jour, que d’ouvrir notre portefeuille sur réquisition » et pourquoi pas une marque extérieure à la joue ou à la fesse, pour faciliter les contrôles, comme le bétail !
Comment classer les nouvelles d’un recueil ?
Reprendre le combat de Bernanos parce que « nous disposons d’une occasion historique de montrer au monde entier que l’avenir de l’homme, c’est… le Français. »
Quand Frédéric Beigbeder a commencé à agencer son recueil de nouvelles, il lui a fallu rechercher dans ses tiroirs, trouver une cohérence entre ses textes et en écrire d’autres, près d’une dizaine. Somerset Maugham dit que : « une des principales difficultés pour un auteur qui veut rassembler dans un volume un certain nombre de récits tient au choix du classement », dans le but d’en faciliter la lecture. Comme au BHV, il y a de tout dans ce Beigbeder. Des histoires courtes avec une chute mais aussi des textes, – depuis Virginia Woolf, on sait qu’une nouvelle peut être un texte sans nécessairement de chute –, mais aussi, des libelle, épigramme, factum, sotie. Le retour de notre Octave Parango des années 1990 sert de fil rouge à ce qui s’apparente de temps en temps à un essai. « Un pays dirigé par un bon élève qui n’a jamais fait la fête de sa vie. Macron est tellement fayot qu’il a épousé sa prof. Depuis neuf mois, il a détruit un mode de vie qui faisait vivre des millions de travailleurs, d’artistes, de disc-jockeys, de barmen, et aidait d’autres millions de citoyens à supporter leur quotidien. » (La nouvelle traversée de Paris.)
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La jeune fille assise à la table voisine de la terrasse ensoleillée du P’tit bistrot, me voyant lire, souligner, corner les pages et noter à l’aide d’un crayon à papier sur le dos de la page jointe par l’éditeur Albin Michel, tout en mangeant mon steak tartare-frites-salade, s’enquit de savoir ce que je faisais. « Vous connaissez Beigbeder », lui dis-je en montrant la couverture du livre où une image représentait Beigbeder habillé debout au fond de la piscine. Elle tapa le nom sur son smartphone et s’esclaffa en apercevant sa photo. « Ah ! c’est lui. » « Quel salaud ce vieux vicieux. » #Metoo était passé par là. Mais elle le confondait avec Octave. « C’est un has-been. Il ne connaît rien de notre époque. Il veut nous donner des leçons. » En fait, la plupart de ces nouvelles nous ramènent aux années 1990, mais il en parle depuis aujourd’hui. La décennie dorée, golden nineties (1989-2001), dernier instant d’humanité avant le World Wide Web, mais surtout avant le 11 septembre aurait dû préciser celui qui a écrit Windows on the world en 2003. Je prépare une chronique de ce livre pour Causeur. « Il devrait écrire un roman pas des nouvelles. » Sans comprendre ce qu’elle voulait dire par là, je lui dis que justement, j’avais moi-même écrit un roman qui se passait en 1995, juste avant le turning point technologique. À la différence qu’il était écrit du point de vue de 1995, celui des personnages. L’Américaine se passe durant Noël 1995 après la vague d’attentats islamistes et pendant la grève des transports publics qui contraint les deux protagonistes à prendre le bateau-mouche pour aller travailler. Ce jour-là, le narrateur ne retrouve pas Télesphore, son compagnon de voyage habituel ; un jeune type qui prie saint Antoine de Padoue pour que sa Natalia, exilée en Amérique pour finir sa thèse, revienne, et qui a été en partie exaucé quand le saint facétieux lui a fourgué une Américaine pure beurre de cacahouète, à l’arrêt du bus 42 de Carrefour Auteuil. Alison, aussi blonde que Natalia est brune. Je lui raconte le synopsis du premier tiers de l’histoire. Elle me dit que ça a l’air vraiment intéressant sauf que sa génération ne lit plus ce genre de romance mais des thrillers. Elle regarde encore le livre. « En plus, 19,90, n’importe quoi ! Vingt balles, oui ! » Sans imaginer que l’éditeur avait sans doute inscrit 19,90 € en hommage à 99 francs, même si ça fait un peu plus de 130 francs.
L’homme remplacé par les femmes (Le dernier homme, page 200) et bientôt par les machines.
Voilà où nous en sommes, mon cher Frédéric. Certes tu t’es mis au vert, à Hendaye, mais de grâce, ne cherche pas à adopter la doxa verte des millennials extinctionnistes. Toi-même ferais semblant d’y croire, dirais-tu lucide à la jeune fille. En fait tu n’aimes que Lara Micheli, ta dernière épouse, qui t’a débarrassé de toutes les autres. Ce ne serait pas une idée récupérée dans Puta madre de notre ami Patrick Besson, ça ?
On a tous cru à ton look christique mais tu déclares désormais que tu aimerais qu’on dise que tu as été le Karl Marx de l’IA… N’oublie pas que tous les régimes qui se sont inspirés du célèbre barbu ont été, et c’est un euphémisme, criminels et liberticides. Si tu es devenu marxiste, c’est peut-être tendance Groucho, comme on disait, non pas à l’époque, mais avant, et que tu cites page 197 dans Octave in Paris.
224 pages





