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Renaud Camus l’hérétique

 « Matière humaine », « génocide par substitution », « bloc génocidaire » sont des expressions extrêmement fortes. Elles choquent et surprennent venant d’un subtil bathmologue,d’un diariste scrupuleux qui n’a jamais cessé de s’interroger sur la pertinence de ses convictions, de chercher la part de vérité dans les points de vue adverses. Goût de la provocation? Colère froide? Grande analyse 


Les historiens de la littérature se pencheront un jour avec étonnement sur la véritable affaire Renaud Camus : la mise à l’index d’un des plus grands prosateurs français de notre temps. Au lieu de siéger à l’Académie française qu’il illustrerait par son verbe et la profondeur de sa pensée comme Paul Valéry avant-guerre, l’auteur du Dictionnaire des délicatesses du français contemporain[1] et de cent autres ouvrages de haute facture doit éditer lui-même ses livres[2] et, à de rares exceptions près, les médias ne mentionnent son nom que pour l’habiller en une sorte de nazillon. Aussi une œuvre littéraire, philosophique, esthétique considérable n’est-elle connue que d’une poignée de lecteurs. Cet anathème restera sans doute comme l’un des sommets de l’aveuglement de l’intelligentsia française dont elle a pourtant donné tant d’exemples depuis sa satellisation par l’Union soviétique. Ce n’est pas son œuvre, si peu lue, qui lui vaut cet opprobre. La ridicule « affaire Camus »[3] a déclenché la tempête il y a un quart de siècle, mais ce qui a rendu la fatwa irrévocable c’est un simple syntagme, « le grand remplacement ».

Racines

Le Grand remplacement est au XXIe siècle ce que la Société du spectacle a été au XXe, le nom emblématique d’une époque (comme Guy Debord, sans excès de modestie, l’a écrit de sa trouvaille). La formule plonge droit dans le cœur de l’ultralibéralisme contemporain. S’il y a grand remplacement, c’est qu’il y a quelque chose de grand à remplacer, quelque chose qui réunit et civilise des hommes, et qui s’oppose à l’extension illimitée du marché, lequel ne connaît que des individus, travailleurs ou consommateurs, et les considère en masses. Les masses ne se remplacent pas, elles se renouvellent.

La tradition conservatrice à laquelle se rattache Renaud Camus tient, avec quelque vraisemblance que, comme une plante, une collectivité humaine ne peut vivre sans racines. Ces racines nourrissent des cultures qui donnent leur aspect à des ensembles humains plus ou moins larges : peuples, nations, « races ». Ces mots n’ont pas bonne presse de nos jours. Peuple a tant servi à tout et n’importe quoi, jusqu’à désigner l’inverse de son sens traditionnel (les « people » c’est-à-dire les riches), qu’on en est venu à le reléguer au rayon des accessoires du théâtre politicien. Nation, national sont en Europe occidentale des termes de football, de rugby ou d’ethnographie. Quant à la « race »…

Le projet mondialiste ultralibéral qui guide aujourd’hui avec assurance la marche du monde s’accommode mal des frontières et plus généralement de « l ’étrangèreté », il tend à l’abolir. Suivant le principe orwellien de renversement du sens des mots, il nomme « diversité » un processus sans précédent d’uniformisation. Cela se voit dans la rue : jeans ou survêtement ou « pantacourts », sneakers et casquette de base-ball constituent le nouvel uniforme mondial. Ce projet se réclame de la paix universelle mais il n’est rien d’autre que l’extension institutionnelle et morale de la mondialisation économique et financière. Il se veut, comme jadis le communisme, le représentant du Bien sur terre. Aussi partage-t-il avec celui-ci une propension à déclarer hérétiques, et à traiter comme telles, les idées qui se mettent en travers de sa route.

C’est précisément ce que font ces deux mots « Grand remplacement ». Ils sont   inadmissibles parce qu’ils proclament que la vitalité, la beauté de l’humanité tiennent à la pluralité de ses peuples et de ses cultures, que leur remplacement ou leur dilution dans une créolisation générale n’est pas une simple évolution mais une catastrophe et, dans la mesure où ils sont voulus et organisés par la caste au pouvoir, un crime. Si encore Camus s’arrêtait à « grand remplacement », mais il enfonce le clou. Puisque crime contre l’humanité il y a, abolition d’un peuple, il déclare, empruntant l’expression à Aimé Césaire, le « génocide par substitution ». (C’est là que la droite Barbour l’abandonne). Puisque ce sont les racines qui sont menacées, il sort des oubliettes le mot « race ». Et ça, c’est une véritable provocation linguistique : l’affirmation que le langage n’a pas à se soumettre aux oukazes de la politique, fût-elle des droits de l’homme, qu’il ne doit ni ne peut consentir à son propre appauvrissement.

 « Race », « Grand remplacement », ne sont pas des mots de la science. Ils ne désignent rien de mesurable (de numérisable), et prétendent cependant montrer des réalités, ce sont des mots de la littérature. Comme Montaigne, Camus pense dans la langue de la littérature. A la façon de son illustre prédécesseur il montre à merveille comment cette langue peut mieux que toute autre dire le monde, ses couleurs, ses mouvements, ses emportements, ses éblouissements et ses affaissements.

Ainsi « race » est un mot de la littérature qui ne veut pas être défini et pourtant Camus nous fait voir à quel point il est pratique, comment il dispense d’une infinité de circonvolutions « ethniques », religieuses, linguistiques[4]. Et l’on comprend pourquoi les écrivains, avant sa défiguration par le nazisme, et même jusque dans les années soixante-dix, en faisaient un usage aussi général et aussi insouciant pour nommer des groupes humains où ils pensaient avoir observé un ensemble de traits, physiques, affectifs, ou culturels, qui se transmettent de génération en génération. Ces désignations floues, « la race française », « la race juive », « la race des Vikings », « la race berbère », ne valaient, ne valent, que par le crédit qu’on leur accorde. Celui-ci pouvait être grand quand « race » désignait une antique et glorieuse filiation comme dans « race royale ». Pour mettre ce mot au service de la barbarie industrielle, pour pouvoir dresser des listes et remplir des trains, il a fallu inventer une science de la race, rendre celle-ci mesurable en la rabattant sur la biologie, et même améliorable par les techniques de l’eugénisme.

Cette grotesque opération fut menée au moment-même où un peu plus à l’Est sévissaient Lyssenko et ses camarades. Ces épisodes ont été depuis expliqués comme des accès de délinquance scientifique liés à des régimes totalitaires. Pourtant, les manifestations croissantes de défiance à l’égard du magistère de la science, le négationnisme sexuel qui sévit jusque dans les départements de sciences naturelles des universités[5], devraient inciter à se demander si la disparition des deux grands systèmes totalitaires du XXe siècle suffit à prévenir le retour de telles dérives au sein d’institutions qui revendiquent le monopole de la vérité et n’existent que dans la proximité des pouvoirs. En tout cas, si les mots de la littérature sont utiles et légitimes, autrement dit si la littérature avec ses bricolages sémantiques et sa subjectivité, peut décrire le monde mieux que les « sciences sociales », celles-ci ont quelque raison de se sentir humiliées.

Mais pourquoi relever un mot qui a subi un tel déshonneur ? D’abord parce que comme l’écrit Renaud Camus, « (les races) comptent parmi les principales forces qui régissent le destin du monde, la vie des nations, les relations entre les peuples ou les continents, la fabrique des opinions. »[6]

Le partage des opinions à propos du conflit israélo-arabe en est aujourd’hui l’illustration la plus claire. J’ai pu en observer un autre exemple : Après les accords de Paris de 1990, le Cambodge fut placé sous tutelle de l’ONU. L’APRONUC[7] avait entre autres missions celle de doter ce pays dévasté d’une constitution. Une commission mixte fut donc établie composée pour moitié de Cambodgiens représentant trois des quatre factions signataires des accords[8] et pour moitié d’experts internationaux. Une fois avalisé le principe de la monarchie à l’anglaise (le roi règne mais ne gouverne pas), les Cambodgiens approuvèrent tout ce qu’on voulait. L’Etat de droit cambodgien démocratique et bicaméral se construisait à toute allure. Et puis arriva la question du droit de vote, autrement dit de la nationalité. Les experts étrangers proposèrent de retenir le critère de la résidence : toute personne résidant sur le territoire cambodgien depuis un certain temps, serait électeur. Cette définition incluait donc les communautés vietnamiennes présentes au Cambodge depuis le XVIIIe siècle et excluait les émigrés cambodgiens. C’est là que les choses se gâtèrent. Devant le refus unanime de leurs collègues cambodgiens, les internationaux leur demandèrent de fournir leur propre définition de la nationalité cambodgienne. La réponse fut en substance: un Cambodgien est un Cambodgien, où qu’il réside, un Viet-Namien n’en est pas un.

La prohibition du mot « race » n’a pas calmé nos crispations identitaires

Sous le vernis des constitutions, dans la plupart des pays du monde c’est cette conception tout simplement raciale (tu es ce que tes origines disent que tu es) qui prévaut. En Occident, elle est prohibée et méprisée. Mais comment peut-on espérer comprendre des interlocuteurs étrangers si l’on disqualifie a priori leurs schémas de pensée? Mettre Renaud Camus au programme du concours des Affaires étrangères aiderait peut-être les futurs diplomates à se faire une idée plus claire de l’altérité dans la vraie vie selon la formule à la mode.

Race n’est pas un terme plus agressif ni plus déterministe que les autres façons de désigner les identités : il dit d’où une personne vient (ou croit, ou veut venir), une part de ce qu’elle est, rien de ce qu’elle peut devenir. Sa prohibition ouest-européenne, surtout française, n’a en rien contribué à calmer les crispations et les rivalités qu’elles suscitent. Par une sorte de retour du refoulé, elle semble même avoir eu l’effet inverse comme on le voit avec un « anti-racisme » qui fait abusivement de la race (« les racisés ») une cause essentielle de la ségrégation sociale.

Sa réintégration, en restituant un peu de l’ancienne noblesse de la filiation à ceux qui croient pouvoir s’accomplir dans « l’arrogance du présent » (Jean-Claude Milner) ou dans le « patriotisme constitutionnel » d’Habermas, serait de nature à dissiper des troubles inutiles. Exemple: un Français descendant de Juifs, assimilé jusqu’à la méconnaissance totale de la religion et des traditions juives, même pas circoncis, relié à cet immense passé par la seule mémoire d’un grand-père martyrisé parce que juif – comme une tâche ineffaçable sur l’humanité commune, et un discret avertissement – et qui répugne cependant à renier le nom juif. Il n’a jamais pu répondre sans embarras à la question : Es-tu juif ? religion ? non. Culture, appartenance à une communauté ? non. Restait la formule de George Steiner : le judaïsme est un club dont on ne démissionne pas. C’est joli, mais club ne va pas. Si, grâce à Renaud Camus, la race juive peut à nouveau se dire (j’anticipe un peu), la question se résout d’elle-même. On ne sait toujours pas précisément qui on est (qui le sait ?), mais on s’inscrit dans une filiation. La race, c’est la trace. La pensée d’une longue chaîne dont on est le dernier maillon (le culte des morts ou des ancêtres est au départ de toutes les cultures humaines) a quelque chose de rassurant quoi qu’en disent les ennemis de l’origine.

La haine n’a pas besoin d’un mot. Elle en crée à foison. Ceux qui crient aujourd’hui « mort aux sionistes » n’ont pas besoin du syntagme « la race juive », ils « savent » ce qu’est un Juif. Et d’ailleurs la métonymie du « sioniste » inventée sous Staline a montré son efficacité dès 1968 en Pologne quand elle a servi à en chasser les derniers Juifs. Quant à la tentation stupide de construire des hiérarchies de races, avec ou sans le mot elle ne disparaîtra qu’en même temps que la bêtise humaine, c’est-à-dire jamais.

La dignité de l’intelligence c’est de ne pas se soumettre au consensus, surtout lorsqu’il préside à L’Étrange suicide de l’Europe[9] . Mais l’insoumission expose à des risques considérables. Le plus grave n’est pas la correctionnelle. Il est des condamnations qui valent des décorations comme l’écrivait Victor Hugo à Baudelaire. Ce n’est même pas d’endurer la condition de paria des lettres françaises et de grand épouvantail. C’est d’être récupéré par les imbéciles, les nuisibles, les « nocents » pour parler camusien.

Les mots peuvent devenir des armes par destination, on a vu ce que le nazisme a fait du mot race, quel usage le communisme a fait du mot classe (sans la victoire soviétique de 1945 il aurait sans doute été lui aussi frappé d’interdit). « Grand remplacement » se propose de nommer, à sa manière littéraire, le cours des choses et ce faisant, qu’on l’approuve ou non, il a fait entrer dans le langage, et par là dans la politique, ce qui n’affleurait à la conscience de beaucoup que sous forme de malaise ou de colère. Il a imposé dans le débat français la question de l’explosion migratoire et de ses conséquences alors que, au grand étonnement de toute l’Europe orientale, elle en était jusqu’alors exclue par le dogme « anti-raciste ». Mais « The Great remplacement », c’est aussi le titre que le meurtrier de Christchurch en 2019[10] a donné à son manifeste. La meute a aussitôt tenté d’incriminer Renaud Camus. En vain, bien entendu : il suffit de le lire pour savoir qu’il déteste la violence, qu’il n’a rien d’un xénophobe ni d’un stupide suprémaciste blanc. Reste qu’un débile illuminé a trouvé dans « Grand remplacement » une expression qui convenait à l’habillage de ses pulsions. Et l’on voit bien comment tous les Charles Martel au petit pied pourraient le brandir en étendard.

Un grand auteur est un voyant

Si « Grand remplacement » n’était qu’une formule choc, l’enjeu n’en vaudrait pas la chandelle. Mais l’écho qu’elle a rencontré signifie quelque chose. Beaucoup ressentent avec angoisse que remplacement, qui rime avec effacement, devient de façon de plus en plus vive, synonyme de marche de l’Histoire. Pour Camus, le « Grand remplacement » n’est qu’une conséquence de ce dont il offre une théorie : « le remplacisme global »[11].  Il s’inscrit ainsi dans la lignée des penseurs, Debord, Eco, Baudrillard, Mac-Luhan, Muray, qui ont, chacun à sa façon, donné à voir ce trait essentiel de notre post-modernité : le renversement de l’exigence moderne d’énonciation scientifique du réel en une généralisation du simulacre.  Il est un continuateur de Marx en ce qu’il prolonge sa description du remplacement sans fin de la valeur d’usage par la valeur marchande. Mais ce que Marx ne pouvait voir à son époque et qui n’est que trop visible à la nôtre, c’est que la valorisation n’est pas seulement une étrange assomption des rapports sociaux (le fétichisme de la marchandise), elle transforme, elle remplace, elle liquéfie le monde pour le rendre universellement valorisable.

Un grand auteur est un voyant. Non seulement il voit plus, mais il offre son regard, ses mots à ses lecteurs. Un dernier exemple tiré de mon expérience professionnelle : Il y a quelques années, conseiller culturel dans une ambassade, je reçus comme tous mes collègues de la planète, un télégramme d’instruction. Il s’agissait de participer à une prestigieuse opération : projeter « en temps réel » le visage de l’être humain moyen (je ne suis plus tout à fait certain de l’adjectif « moyen », mais c’était l’idée) sur la façade du Centre Pompidou. A cette fin, nous allions être dotés de cabines de type Photomaton à installer dans les centres culturels ou Alliances françaises. Les agents de ces établissements inviteraient les visiteurs à s’y faire photographier, et ces images seraient instantanément transmises et fondues par un ordinateur dans celle de l’humain moyen, ainsi livré à l’admiration du passant parisien. Mon premier réflexe fut de demander si l’humain moyen serait un homme ou une femme. J’eus la prudence de n’en rien faire et, comme d’autres idées géniales de la même eau, celle-ci finit par s’évanouir dans l’amnésie insondable du Quai d’Orsay. Cette chimère est née du cerveau d’un geek huluberlu mais un directeur progressiste l’a trouvée assez chic pour l’avaliser. C’est qu’elle s’inscrivait dans l’air du temps ou plus exactement dans une sinistre entreprise à laquelle Renaud Camus a donné un nom : la fabrique de la Matière Humaine Indifférenciée (MHI). Laquelle, naïf que j’étais, n’a pas de sexe et, bien sûr, pas de race.  

 « Matière humaine », « génocide par substitution », « bloc génocidaire » sont des expressions extrêmement fortes. Elles choquent et surprennent venant d’un subtil bathmologue[12] (voir sa vertigineuse analyse des degrés du sens dans les fragments 90 et 93 des Pensées de Pascal)[13], d’un diariste scrupuleux qui n’a jamais cessé de s’interroger sur la pertinence de ses convictions, de chercher la part de vérité dans les points de vue adverses. Goût de la provocation ? Colère froide ?  Renaud Camus veut nous réveiller. Il a vu ce que nous ne voulons pas voir : l’emprise croissante d’une idéologie totalisante sinon totalitaire, une nouvelle forme de barbarie, qui n’opère pas par la violence mais par l’abrutissement, par la succession insensible des remplacements jusqu’à la MHI, le « parc humain » de Sloterdijk, le troupeau enfin pacifié d’où ne surnagera qu’une seule race, celle des maîtres.

Le « grand remplacement » démographique n’est que la suite logique et nécessaire de ce qu’il a nommé le « petit remplacement » : l’effacement de la  culture par l’abaissement de l’école, par l’affadissement du langage, son remplacement insidieux par une industrie mondiale de l’hébétude. Quand tout se vaut, tout est remplaçable, les hommes comme le reste. Ce ne sont pas seulement des civilisations, c’est la Civilisation qui est ainsi menacée. Partant d’autres prémisses, Michel Henry nous en avait déjà avertis il y a un demi-siècle[14].  Renaud Camus le fait à son tour, avec ces mots qui tonnent comme des coups de canon.  

Aujourd’hui le débat ne porte plus sur l’existence ou non d’une arrivée massive d’immigrés, mais sur son interprétation. Même l’opinion de gauche est forcée de sortir du déni. Elle se partage désormais entre ceux qui, comme Jean-Luc Mélenchon, assument le grand remplacement et voient naître avec satisfaction une « nouvelle France », et la gauche divine qui ne démord pas de ses lubies universalistes, les mêmes exactement qui ont lancé, il y a un siècle et demi, ses ancêtres à la conquête d’un empire colonial. Pour celle-ci, il faut seulement savoir supporter les inévitables frottements temporaires d’une heureuse mutation que l’on atténuera par l’injection d’argent public. Quant à la droite modérée, elle craint de nuire à l’économie. Elle voit bien que les chômeurs français ne sont nullement disposés à prendre les « shit jobs » occupés plus ou moins légalement par les immigrés, et puis elle croit au progrès, remède universel capable de guérir nos maux sans trop faire de vagues.

Infatigable

Renaud Camus, lui, voit un « changement de peuple ». Ce n’est pas une notion quantitative et encore moins une affaire de pigmentation de peau. C’est le remplacement de l’Eglise, et avec elle du compromis longuement négocié sous le nom de laïcité, par la mosquée ; c’est l’apparition impérieuse d’une pensée juridique qui n’exclut ni la polygamie ni les mutilations génitales féminines et remet en cause un certain équilibre entre l’individu et le collectif, notre constitution inconsciente ; c’est l’arrivée en trop grand nombre de jeunes gens qui n’ont pas été éduqués à nos formes de civilité et ont perdu en chemin celles  de leurs sociétés d’origine ; c’est l’ensauvagement, et l’effondrement de l’école qui en résultent ; c’est la disparition de la confiance, première condition d’une vie sociale agréable. Il n’y a rien de raciste et encore moins de fasciste là-dedans, c’est une pensée réactionnaire ou plutôt nostalgique. Renaud Camus l’affirme sans ambages : « C’était mieux avant ».

A ce réquisitoire on pourrait opposer le diagnostic-même de l’auteur : le petit remplacement a précédé le grand. La désertion des églises a commencé avant l’explosion migratoire. L’effritement de la pierre angulaire qui portait l’ordre social, la famille traditionnelle, a débuté lui aussi il y a longtemps. Avant de céder sous le nombre des jeunes immigrés, l’école a commencé à se saborder en adoptant une idéologie égalitariste contraire à l’idée-même de la transmission. Etc.

Mais Renaud Camus a un cap et il n’en dévie pas : il faut enrayer le génocide par substitution. Cela implique la « remigration ». Cette idée, désormais ouvertement défendue par la droite radicale[15] suscite  de nombreuses objections : morales (le respect des personnes), juridiques (une modification de la Constitution serait nécessaire pour contourner le droit européen qui s’y oppose) sécuritaires (les risques de violence), économiques (en période de contraction démographique comment renoncer à l’apport de l’immigration si l’on veut conserver une population active pour faire fonctionner l’économie, assurer les services essentiels et payer les retraites ?)

L’infatigable Renaud Camus monte aussitôt sur la brèche. Il propose des mots pour donner son sens à l’évènement : « colonisation », qu’il prend dans son acception ancienne, grecque ou romaine, de peuplement, et « décolonisation » [16]. En substituant décolonisation à remigration, il déplace la réflexion de l’individu vers le peuple. En affirmant la primauté du droit des peuples à leur pérennité, il écarte les objections juridiques : une décolonisation ne peut se faire avec un droit qui ne considère que les individus et ignore les peuples. Il faudra changer le droit parce que c’est la survie du peuple français qui est en cause.

« Décolonisation » est une brillante manœuvre tactique. Elle renvoie à l’imaginaire des anciens colonisés, ceux-là même dont Renaud Camus nous dit qu’ils sont désormais les nouveaux colonisateurs. Elle lui attirera de nouvelles critiques et des objections, par exemple celle-ci : on connaît des colonisations qui ont réussi, en Gaule par exemple ou aux Amériques (ou plutôt on ne les connaît pas car leur succès-même a effacé la mémoire des débuts coloniaux), mais on ne connaît pas dans les temps modernes, à l’exception peut-être du Vietnam, de décolonisation qui puisse être qualifiée de réussite. Il faut remonter à la Reconquista ibérique et, dans une certaine mesure, à la libération de la Russie du joug tatar pour en trouver des exemples, lesquels ne furent d’ailleurs guère pacifiques.

Mais à quoi bon chercher des précédents à une situation, le grand remplacement, qui n’en a pas pour la simple raison que les conditions techniques de sa réalisation, les transports rapides et les télécommunications, n’existaient pas auparavant ? Avec ses mots terribles, Renaud Camus nous invite à faire face au scandale d’un peuple sommé par ses élites d’accepter sa dissolution. Si l’idéologie dominante, si les pouvoirs « davocratiques » le poursuivent de leur vindicte, c’est qu’il les rappelle à un devoir fondamental que, dans leur hubris mondialiste, ils ont perdu de vue:

« On doit du respect à une collectivité, quelle qu’elle soit – patrie, famille, ou toute autre -, non pas pour elle-même, mais comme nourriture d’un certain nombre d’âmes humaines.

Cette obligation (…) considérée en elle-même, est absolument identique pour tous.

Notamment, elle est absolument identique pour ceux qui sont à l’extérieur.

Le degré de respect qui est dû aux collectivités humaines est très élevé pour plusieurs considérations.

D’abord chacune est unique, et, si elle est détruite, n’est pas remplacée. Un sac de blé peut toujours être substitué à un autre sac de blé. La nourriture qu’une collectivité fournit à l’âme de ceux qui en sont membres n’a pas d’équivalent dans l’univers entier.

Puis, de par sa durée, la collectivité pénètre déjà dans l’avenir. Elle contient de la nourriture non seulement pour les âmes des vivants, mais aussi pour celles d’êtres non encore nés qui viendront au monde au cours des siècles prochains. Enfin, de par la même durée, la collectivité a ses racines dans le passé. Elle constitue l’unique organe de conservation pour les trésors spirituels amassés par les morts, l’unique organe de transmission par l’intermédiaire desquels les morts puissent parler aux vivants. »[17]

Simone Weil, grande pourfendeuse de la colonisation, écrivit ces lignes en 1943 alors que, d’une autre façon, la France était menacée de disparition.


[1] Chez l’Auteur 2021

[2] Tous les ouvrages de Renaud Camus sont disponibles sur son site internet renaud-camus.net

[3] Dans  son journal de 1994, La Campagne de France,  Renaud Camus se moquait gentiment  d’une émission de débat de Franceculture où la plupart des participants étaient juifs, et qui évoquait fréquemment  des questions liées au judaïsme (“Les collaborateurs juifs du Panorama de France culture exagèrent un peu, tout de même”). Relevée par un journaliste en 2000, cette page lui a valu une campagne de diffamation inouïe qui a entraîné le retrait  du livre de la vente. Il en a fait le récit dans un tome de son journal , Corbeaux. Journal de l’affaire Camus, Eds Les Impressions nouvelles, 2000. Cette affaire, les distorsions du sens des mots, les interprétations auxquelles elle a donné lieu, constituent  le  fil conducteur d’une longue méditation publiée en 2002: Du Sens, dans ses rapports avec l’origine, le temps, l’histoire, l’étymologie,la morale, la culture, la littérature, l’éducation, la nationalité, l’immigration, l’”affaire Camus,” etc. Editions du Château 2024

[4] Voir l’article “race” du Dictionnaire des délicatesses du français contemporain

[5] Cf Peggy Sastre et Lonardo Orlando, Sexe, science et censure. Les vérités taboiues de la guerre du genre, L’Observatoire 2026.

[6] Dictionnaire des délicatesses du français contemporain (I-Z), p.289.

[7] Autorité Provisoire des Nations Unies pour le Cambodge.

[8] Les Khmers rouges avaient eux aussi leurs bureaux à Phnom-Penh, mais ils pratiquaient la politique de la chaise vide.

[9] Douglas Murray, L’Etrange suicide de l’Europe : Immigration, Identité, Islam, Eds. l’Artilleur 2018

[10] Le 15 mars 2019,  Brenton Tarrant a tué 51 personnes et en a blessé 40 autres  dans deux mosquées  de Christchurch, Nouvelle-Zélande

[11] La Dépossesssion ou du remplacisme global, Eds La Nouvelle Librairie 2022, et aussi La Destruction des Européens d’Europe, Editions du Château, 2024

[12] Ainsi nommée  par Roland Barthes, la bathmologie est l’étude des degrés du langage, l’analyse des différents niveaux du discours

[13] Du Sens, p.219 sqq.

[14] Michel Henry, La Barbarie, Grasset 1987

[15] Cf Jean-Yves Le ,Gallou, Remigration. Pour l’Europe de nos enfants, La Nouvelle Librairie/Institut Iliade ainsi que le dossier La remigration est-elle possible ? in Elements N° 220, juin-juillet 2026

[16] Décolonisation, Eds. du Château, 2025

[17] L’enracinement, Gallimard 1949, Folio essais 1990. p.15,  16

Pour réussir au bac, coupons le budget de l’École!

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Professeurs manquants, formation insuffisante, bâtiments mal entretenus. Les rapports décrivent une Éducation nationale en difficulté, mais le taux de réussite au bac continue de progresser. Et si l’on avait enfin trouvé la bonne méthode?


Depuis des années, les critiques contre l’Éducation nationale (EN) reviennent sur les mêmes difficultés, manque de moyens humains, formation insuffisante des enseignants, bâtiments mal entretenus ou inadaptés. Ces alertes viennent des syndicats et des parlementaires. La Cour des comptes en documente également plusieurs aspects.

Constats sévères

Le manque de moyens se manifeste d’abord par l’absence d’enseignants. Le 6 septembre 2024, le SNES-FSU publiait une enquête portant sur 893 collèges et lycées indiquant que dans 56 % de ces établissements, soit presque 500, au moins un professeur manquait au lendemain de la rentrée. Le syndicat dénonçait une « crise structurelle » et réclamait une revalorisation des salaires ainsi qu’une amélioration des conditions de travail. Cette enquête syndicale illustre une difficulté bien connue, celle des élèves inscrits dans une classe sans bénéficier de tous les enseignements prévus.

Pour assurer les cours, l’institution recourt davantage aux contractuels. Dans son rapport budgétaire déposé le 24 novembre 2025, le Sénat dénombrait près de 52 000 enseignants contractuels en 2024. Dans l’enseignement public, ils représentaient 11,1 % des enseignants du second degré et 2,7 % du premier degré. Le recours à ces personnels permet de combler une partie des vacances, mais il pose la question de leur préparation au métier. Car la formation constitue un deuxième sujet de critique.

Dans un rapport du 11 juillet 2023, le sénateur Gérard Longuet soulignait que la formation initiale des contractuels était souvent « réduite à sa portion congrue », sans qu’un dispositif national de formation continue adapté compense cette faiblesse. Le problème dépasse toutefois les seuls contractuels. En s’appuyant sur l’enquête internationale TALIS de 2018, le rapport rappelait que 34 % des enseignants français de collège exprimaient un besoin élevé de formation pour enseigner aux élèves ayant des besoins spécifiques, contre 21 % en moyenne dans l’Union européenne.

Le 7 septembre 2023, la Cour des comptes dressait un constat tout aussi sévère. La formation continue apparaissait encore comme une « mission de second rang ». Le nombre de journées demeurait insuffisant, les formations ne correspondaient pas toujours aux attentes des enseignants et leur participation se heurtait au problème du remplacement. La Cour relevait également une qualité inégale de formation des formateurs. Autrement dit, les enseignants sont appelés à répondre à des exigences croissantes sans disposer systématiquement de l’accompagnement nécessaire.

Quand le bâti scolaire ne va pas

À ces difficultés humaines s’ajoutent celles des bâtiments. Dans son rapport du 28 juin 2023, le Sénat décrivait des établissements souvent mal isolés et insuffisamment adaptés aux fortes chaleurs, avec des protections solaires absentes, des fenêtres difficiles à ouvrir, des surfaces vitrées accumulant la chaleur et des cours sans ombre. Le rapport soulignait aussi les obstacles financiers et techniques qui retardent les rénovations. Il faut ici préciser les responsabilités. Puisque les écoles relèvent des communes, les collèges des départements et les lycées des régions, cette critique concerne l’ensemble de l’organisation publique de l’éducation.

Ce tableau ne signifie pourtant pas que les dépenses d’éducation diminuent globalement. Selon la DEPP[1], la France a consacré 197,1 milliards d’euros à l’éducation en 2024, soit 6,8 % du PIB. Mais la hausse de 3,6 % en euros courants se réduit à 1,4 % une fois l’inflation déduite. Ce montant couvre en outre l’ensemble du système éducatif et comprend les contributions au financement des retraites des fonctionnaires de l’État.

Dans son analyse du projet de budget pour 2026, le Sénat identifiait 25,16 milliards d’euros de contribution au compte d’affectation spéciale « Pensions », sur un budget total de l’enseignement scolaire de 89,64 milliards, soit 28 %. Surtout, 835 millions d’euros sur le milliard d’augmentation prévu correspondaient à la hausse de cette contribution. Cette augmentation ne finance ni des professeurs supplémentaires devant les élèves, ni des formations, ni des rénovations.

Pour apprécier l’évolution des moyens consacrés à l’enseignement, il faut raisonner en dépenses publiques par élève, corrigées de l’inflation et hors contributions au financement des retraites des fonctionnaires. Les chiffres de dépense par élève publiés par la DEPP incluent ces contributions et ne permettent donc pas de mesurer directement l’évolution des moyens consacrés effectivement à la mission principale de l’EN.

Dans son rapport du 18 juin 2025, le Sénat indiquait que les dépenses exécutées de la mission « Enseignement scolaire » avaient augmenté de 3,87 milliards d’euros entre 2023 et 2024, hors pensions. Mais cette progression est exprimée en euros courants et ne tient pas compte de l’évolution des effectifs. Elle ne constitue donc pas encore une hausse réelle de la dépense par élève. La comparaison doit porter sur ce qui reste, pour chaque élève, après retrait des contributions aux retraites et correction de l’inflation. Les chiffres précédemment cités ne permettent pas de trancher cette question pour la période 2010–2024.

Le tableau est donc celui d’un système qui, sans manquer cruellement de moyens globalement, peine à répondre aux besoins de ses établissements. Ce constat pointe un paradoxe. Car tandis que s’accumulent les critiques sur les conditions matérielles, morales et intellectuelles d’enseignement, le taux de réussite au baccalauréat progresse sur longue période. Il était de 85,6 % en 2010, puis de 88,1 % à la session de juin 2019. En juin 2020, les modalités exceptionnelles liées à la crise sanitaire l’ont porté à 95,7 %. Après ce sommet particulier, les résultats définitifs restent élevés, avec 91,2 % en 2024, puis 91,6 % en 2025, et même 96,2 % dans la voie générale cette dernière année.

L’école manquerait de professeurs, les enseignants de formation et les bâtiments d’entretien, d’isolation et de rénovation. Et pourtant, une proportion croissante de candidats obtient le diplôme qui sanctionne la fin des études secondaires. Et si, dans cette forêt de chiffres, se trouvait la clé des problèmes de l’Éducation nationale ? Pendant des années, nous aurions donc consacré trop d’argent à l’Éducation nationale pour des taux de réussite médiocres. Il aurait fallu commencer à la négliger pour que ses performances s’améliorent. Plus on la néglige, moins on la soutient, mieux elle prépare les élèves au bac. Pour 100 % de réussite, coupons le budget de l’EN !


[1] Direction de l’évaluation, de la prospective et de la performance NDLR.

Initiales P. D.

Desproges n’était pas gentil: il était civilisé. Sa férocité venait après la lecture, après le doute et après cette forme supérieure de politesse qui consiste à ne jamais s’épargner soi-même. Ses héritiers ont supprimé ce long apprentissage mais conservé le coup de pied final. C’est plus démocratique et brutal – et nettement moins drôle.


Fin des années 1980.

Un dimanche après-midi aussi printanier que pluvieux dont ma Belgique natale a le secret.

Je suis dans le grenier et je vide des caisses de livres : je tente en vain de mettre la main sur la cachette où – j’en suis convaincu – mon père a planqué sa collection de Playboy.

À défaut de trouver le trésor attendu, je tombe sur un livre de Pierre Desproges qui annonce fièrement la couleur : Les étrangers sont nuls !

Le titre me ravit immédiatement, d’autant que je me suis fait voler mon Walkman quelque temps auparavant par un type au teint vaguement basané.

« Les Wallons comme les Flamands, y lis-je, sont d’une lourdeur inouïe. Ils sont tellement lourds et bornés que même les Lillois s’en aperçoivent.

En résumé, on peut dire qu’il ne faut pas se moquer de la lourdeur de nos amis belges. D’ailleurs, le Belge est lourd, certes, mais il est franc alors que quand le franc est lourd, c’est qu’il est suisse. »

J’ai ri.
Et ri.
Et ri.

Certes, je suis au départ un peu surpris d’apprendre que c’est moi l’étranger, ce qui va à l’encontre de toutes mes convictions. N’empêche qu’en l’absence de nymphes texanes, je suis in love avec un humoriste limousin. (Amoureux d’un type qui était déjà mort d’une tumeur au poumon. C’est ballot.)

La férocité est un art

Le tout jeune homme que j’étais découvre quelque chose de rare : un humour suffisamment hardi pour ne demander la permission à personne et suffisamment subtil pour ne pas dépendre de sa méchanceté.

Car si Desproges était féroce, sa férocité était cultivée.

Elle passait par la littérature, par l’histoire, par une langue maniée avec une précision d’horloger.

Elle passait aussi par une autodérision permanente. Chez lui, le ridicule circulait librement. Chez le bourgeois, chez l’ouvrier, chez le militant, chez le journaliste, chez l’imbécile et surtout, chez lui-même.

C’est précisément ce qui rend sa relecture si étrange aujourd’hui.

Car les exploitants contemporains du commerce de l’irrévérence et de la méchanceté comique ont souvent oublié la leçon de Cyrano qui consiste à d’abord se les servir à eux-mêmes.

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Ils ont gardé l’agressivité, mais ils ont oublié l’autodérision.

Ils ont gardé l’insolence, mais oublié le doute.

Ils ont gardé la distribution de gifles, mais ils ont oublié de tendre l’autre joue.

Il fallait un homme qui a souffert d’avoir pour initiales « P. D. » pour écrire : « Les Grecs s’appellent aussi “Hélène”, c’est dire à quel point ils sont pédés. Quelquefois, ils enculent même leurs chevaux et roulent des pelles aux poneyses. »

La culture n’était pas chez Pierre le Grand un simple accessoire. Elle était la condition même de sa liberté.

Il pouvait consacrer une chronique entière à se moquer de l’Académie française. Mais il le faisait dans une langue si riche, avec un plaisir si manifeste des mots et des nuances, qu’on imagine sans peine un immortel lardé de traits d’esprit rêvant de l’inviter à les rejoindre, histoire de se marrer un peu plus en rédigeant leur dictionnaire.

Du fleuret moucheté au tesson de bouteille

Hélas, le fleuret moucheté a aujourd’hui été remplacé par le tesson de bouteille.

Car il y a une différence fondamentale entre dire à Jean d’Ormesson : « N’avez-vous point honte, à votre âge, un grand garçon comme vous, de vous déguiser périodiquement en guignol vert pomme avec un chapeau à plume à la con et une épée de panoplie de Zorro ? » et dire, comme le fit récemment un amuseur du service public – sans immortel pour lui répondre – que plutôt que de s’occuper des problèmes de la langue, les académiciens feraient mieux de s’occuper de leurs problèmes de prostate.

Cette saillie financée par vos impôts se veut irrévérencieuse. Elle est surtout paresseuse.

Elle ne raille pas une institution ni une prétention, elle ne rappelle pas aux puissants ce qu’ils sont, comme le faisait l’esclave qui soufflait à l’oreille de l’empereur romain : « Memento Mori » ; elle se contente de rappeler à des vieillards qu’ils sont vieux.

C’est nul.

C’est presque aussi nul que les étrangers.

Pour avoir le droit d’être féroce, il faut d’abord avoir lu, travaillé, appris, s’être mis à la place de l’autre et surtout avoir poli sa phrase jusqu’à ce qu’on puisse s’y voir dedans.

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Notre époque a décroché le miroir, l’humour a quitté la pièce et il ne reste qu’une cruauté sans objet.

C’est pourquoi Pierre Desproges apparaît désormais comme un personnage venu d’un autre âge. Trop cultivé pour les polémistes. Trop libre pour les censeurs. Trop ironique pour les littéralistes, qui n’auraient de cesse que de le faire taire.

« Le Belge prête à rire parce qu’il est blanc, ce qui permet aux comiques chafouins de se gausser à ses dépens sans encourir les foudres des diverses associations pour la défense de la dignité des Bougnoules. »

À 14 ans, je tombe donc amoureux d’un type qui m’insulte alors qu’il est mort. (C’est l’amour doublement vache.)

Mais je me console en me disant que sa disparition prématurée lui a peut-être évité la plus cruelle des peines : être condamné non pour ce qu’il pensait, mais pour ce qu’un imbécile aurait pu croire qu’il pensait.

Il aurait sûrement vu de faux héritiers réduire son œuvre à la méchanceté et de minables procureurs falsifier sa pensée grâce à quelques phrases sorties de leur contexte.

Heureusement pour lui, un cancer lui a fermé sa grande gueule.

Étonnant, non ?

Il était mince, il était beau

Dans une biographie romancée dont elle a le secret, Stéphanie des Horts, reine du genre, évoque le souvenir de Philip Mountbatten (1921-2021), prince sans couronne, époux au long cours d’Elisabeth II, figurant d’un couple entré dans la légende britannique…


Stéphanie des Horts est un écrivain qui déteste les injustices. Elle a un faible pour les grands aristos, vaillants et flamboyants, tenaces et tristes, noceurs et amoureux, les éternels exilés de l’existence. Dans ce bas-monde, on ne pardonne ni la beauté, ni le panache. Il fallait rétablir la vérité sur l’histoire du prince Philip et aller au-delà des raccourcis scénaristiques de la série The Crown, passer ce halo de lumière pour comprendre la vérité d’un homme plongé dans le chaudron de la monarchie. Elle ne s’est pas contentée du reliquat de la presse à scandale. Ces racontars qui salissent et avilissent. Elle a enquêté et amassé une documentation considérable pour s’approcher au plus près de ce prince sans couronne, ce second à trois pas derrière la reine. Elle s’est intéressée à l’enfant, au marin, au mari et à sa place (unique) de guingois dans une organisation « papale ». Philip, cet intrus agile, ombre et miroir, a conquis le cœur de sa Lilibet, il y a fort longtemps maintenant. La future reine n’avait que treize ans, elle l’a aimé de tout son âme, de tout son corps, comme ça, instantanément, passionnément, elle l’a désiré, il fut son ancre et son horizon, sa Tour de Londres, forteresse des tourments intimes ; lui, dix-huit ans fut amusé par cette rencontre arrangée, avant d’être saisi par cette force de la nature. « L’écart est parfait », selon ce roué de Lord Mountbatten, cet oncle qui lui voulait du bien.

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Lilibet, d’une volonté de fer, stratège en diable, maîtresse en son palais, n’a jamais perdu l’essence de sa mission, c’est-à-dire régner. Et cependant, elle l’a aimé toute sa vie. Un historien même honorable aurait péniblement suivi la chronologie des événements mais n’aurait pas réussi à percer le mystère Philip. Stéphanie des Horts est une conteuse hors-pair, elle déplie soyeusement sa toile ; d’un trait de plume, elle trouve l’entrée psychologique de ses personnages, quand elle les fait parler, on les entend. Son art du dialogue a pris une autre dimension dans ce dernier livre Philip, le dernier prince aux éditions Albin Michel. Elle a gardé ce qui fait le charme de son écriture, une vivacité, un esprit très français, un romantisme qui n’est pas mièvre, un goût pour la description tactile, mais cette fois-ci, il y a une gravité nouvelle. Elle s’est mise dans la peau de Philip, a compris ses failles originelles, son ballotement permanent, son envie de prendre la mer et l’inflexibilité de son statut. Elle a effectué cette transposition sans graisse, presque à l’os, en démontant la mécanique complexe de ce jeune homme sans nom, sans patrie, sans le sou avec un sexappeal fou. « Non. Je n’ai pas de maison. Pas de royaume. Rien du tout » lui fait-elle dire.

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L’enfance du petit Philip n’est pas commune. Qui est-il ? Sujet grec, danois ou anglais ? Parentèle foutraque et déracinement constant. Comment s’appelle-t-il vraiment ? Mountbatten ou Battenberg ? Le prince consort était né à Corfou. On l’imagine intrépide et sauvage, à la manière des enfants dans les récits de Gerald Durrell. Comme tout Anglais de haut pedigree qui se respecte, il a eu une éducation parisienne parachevée par une formation militaire sans faille. Philip n’a rien quémandé. Il a offert à la couronne son courage, il le prouvera dans la Royal Navy durant la Seconde Guerre mondiale, sa franchise et sa fidélité à Lilibet. Bien sûr que Philip plaît, les mondaines sont attirées par son aisance hollywoodienne, c’est un athlète accompli, cavalier, barreur, tireur et amateur de voitures. Il est arrivé, un jour, à Buckingham Palace au volant de sa petite MG TC et il n’en est plus reparti. Stéphanie des Horts explique parfaitement que cette greffe fut douloureuse. À Windsor, deux clans s’opposèrent, ce fut pire que la bataille des généraux chez les Français Libres de Londres ou d’Alger. Soit, il avait tous les défauts de la terre, c’était un cavaleur, ses sœurs avaient été mariées à des nazis ; soit, au contraire, c’était un grand gaillard solide qui serait capable de supporter la charge de ne pas être le numéro 1 du couple. Une telle indélicate position imposait, en effet, d’avoir des nerfs d’acier. Comme toujours, Lilibet a tranché, a décidé, manœuvré, elle restera jusqu’à sa mort, la taulière de l’empire. Philip, le dernier prince se veut plus sombre et beau que les autres ouvrages de l’auteur, il a des accents de sincérité et de tiraillements intérieurs. Stéphanie des Horts a notamment écrit un remarquable passage sur les liens amicaux entre Philip et la romancière Daphné du Maurier, tout est dit, avec pudeur et sensitivité, ça s’appelle de la littérature. Il serait temps que l’Académie se penche sur le cas Des Horts pour lui décerner un prix de poids.

Philip, le dernier prince de Stéphanie des Horts – Albin Michel 368 pages

Stephanie des Horts © BALTEL/SIPA

Terreurs urbaines: les masques tombent

Violences autour des lycées. Malheureusement pour les apôtres du progressisme et du vivre-ensemble, le réel n’est plus soluble dans le déni et les faits se vengent.


Révolution du réel

À mesure que s’étendent les terreurs urbaines, s’effondre la société diversitaire dont elles sont le produit. Les faussaires (socialistes en tête, en débat hier soir sur BFM) qui sacralisent encore l’immigration de masse alimentent, en réaction, la révolution du réel. Voici venue l’épreuve de vérité. Les faits ébranlent l’hégémonie du mensonge. Ainsi, il n’y a plus de scrupules, hormis dans la gauche mondaine convaincue par ses trucages, à dénoncer la supercherie du « roman » d’un migrant haïtien (C’était ça ou mourir, de Thélyson Orélien) qui n’en a probablement pas écrit trois lignes. Pareillement, la prétendue neutralité du service public de l’audiovisuel laisse voir le sectarisme de ses journalistes refusant la présence sur France Inter, deux minutes par semaine, d’un confrère (Charles Sapin) de Valeurs Actuelles.

Prémices de guerre civile

Toutefois, le plus spectaculaire est, sous couvert de « révoltes lycéennes », la confirmation de ce qu’est la « nouvelle France », portée par l’extrême gauche, la gauche et l’extrême centre. Des encagoulés hurlant « wallah ! » et « wesh ! » s’en sont pris, ces derniers jours, à des dizaines de professeurs et proviseurs, ont incendié ou saccagé 24 lycées, cassé un piano, pillé des commerces, brandi des drapeaux palestiniens, crié « Israël assassin ! », « Nous sommes tous des enfants de Gaza ! ». Mohamed Louizi, ex- membre des Frères musulmans, a dénoncé sur CNews des « intifadas des lycées ». De fait, les razzias, les slogans anti-juifs, la haine des policiers vus comme force d’occupation, confirment les prémices d’une guerre civile. Or l’Etat est désarmé. Depuis plus de 40 ans, dirigeants et médias suiveurs ont toujours refusé d’entendre les lanceurs d’alerte qui annonçaient, avec raison, le pire.

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L’heure de vérité

« Le réel nous rattrape », a admis Sébastien Lecornu, mercredi, confronté à l’envolée de la dette et des taux d’intérêt (4,9%). Cependant, l’effondrement ne s’arrête pas aux finances publiques. La chute est générale, à commencer par l’Ecole égalitariste, devenue pour partie une fabrique de casseurs nihilistes. Pourtant, quand Le Monde dénonce ce week-end « la guerre culturelle de l’extrême droite » que mènerait « la galaxie de Vincent Bolloré » – citant notamment votre serviteur – le quotidien de gauche perpétue la diabolisation d’un journalisme de proximité et de témoignage. Rendre compte de la vie des oubliés demeure, pour les dénégationnistes, une démarche « nauséabonde ». Vendredi, une quarantaine de sociétés de journalistes (SDJ), dont la rédaction du Figaro, a fait connaître son soutien à Mediapart contre le RN : le site d’extrême gauche se dit victime de « menaces de mort ». En réalité, Marine Le Pen a invité, en riposte à l’assaut de Mediapart contre Jordan Bardella, à porter, pour elle-même et l’accusateur, des « costards en kevlar ». La tentative de nazification de Bardella, accusé d’avoir tenu en privé à 17 ans des propos antisémites qu’il nie, rejoint la nazification d’Israël, coupable de résister au djihad. Les antisémites sont chez les  » progressistes » qui défendent un multiculturalisme qui banalise le rejet du juif et du mécréant.

Jean-Luc Mélenchon espère, pour les prochains jours, désamorcer la machine infernale que LFI a activé avec ses appels à la « violence légitime » (Bally Bagayoko). Mais les masques des incendiaires sont tombés. Le 2 mai 2027, si le RN gagne, les casseurs seront à nouveau dans la rue pour contester les urnes.

Mais comment fait Alain Bauer pour avoir toujours raison sur tout?

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Les violences s’enchaînent, les établissements brûlent, les pompiers sont agressés. Heureusement, Alain Bauer a réponse à tout: un médiateur, et le tour serait joué. Reste à savoir si le réel se montrera aussi docile que ses démonstrations.


A-t-on le droit de contredire Alain Bauer ? Ce dernier est intervenu longuement dans l’émission de Sonia Mabrouk, le 1er octobre, sur BFMTV. Elle l’a questionné et écouté religieusement. Sans doute le ton dont il use n’y est-il pas pour rien : tant il paraît assuré d’avoir raison et de dire le vrai, dans la forme, qu’on éprouve presque quelque scrupule à le discuter sur le fond. Comme il est omniprésent médiatiquement, on a parfois l’impression qu’il lui est facile de se donner lui-même raison en permanence…

Pourtant, certaines de ses analyses peuvent au moins engendrer de véritables interrogations. Trois notamment. Elles concernent les violences urbaines de ces derniers jours, sans commune mesure avec les contestations lycéennes antérieures, et les dévastations d’établissements qui les ont accompagnées, sans parler des agressions contre les pompiers ni, comme on l’a appris le 2 octobre, du fait que quarante proviseurs ont été blessés. De mon point de vue, il n’y a pas une instrumentalisation politique, mais bien davantage une incitation politique, en particulier de LFI, qui ne se contente pas de soutenir, mais jette du feu sur le feu.

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Quand Alain Bauer, sur le ton de l’évidence, affirme qu’il aurait été très simple pour le pouvoir d’apaiser ce climat exacerbé et antagoniste en faisant nommer un médiateur qui, presque par magie, apaiserait tout, on peut douter de cet optimisme. Pour aujourd’hui comme pour les crises et les émeutes d’hier.

D’abord, il est peu probable que, dans l’incandescence, et plus encore à ses débuts, le choix de quelque personnalité que ce soit puisse être validé par les forces en présence. Surtout, que pourrait-elle réellement tenter, alors que le propre des conflits actuels est de mêler des éléments qui leur sont spécifiques – par exemple les problématiques des collèges et des lycées – à d’autres qui leur sont étrangers, comme Gaza ou la présomption de légitime défense pour la police.

Ensuite, cette idée chère à Alain Bauer selon laquelle cette fureur collective comblerait le vide laissé par l’État est sujette à caution. Peut-on admettre ce constat ou doit-on, au contraire, considérer, et c’est pire, que l’État n’a pas disparu, mais que sa bonne volonté demeure sans effet, qu’il est impuissant et que le citoyen est condamné à lui dire sans cesse : « Pourrait faire mieux ! » ?

Une pensée iconoclaste surgit alors, qui ferait des actions prétendument efficaces du pouvoir l’équivalent de ces villages Potemkine qui faisaient illusion dans la Russie impériale. La folie et les violences, qui n’ont déjà que trop duré, ne remplacent pas le vide : elles s’ajoutent à l’impuissance.

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Enfin, il est permis de récuser ce qui est, en définitive, une banalité, d’apparence originale et provocatrice, mais fausse. Peut-on réellement soutenir que le chaos vindicatif et destructeur d’aujourd’hui n’est pas seulement ce qu’il est, mais qu’il représente la création d’un autre ordre qu’il conviendrait, d’une certaine manière, de saluer tout en dénonçant le désordre qui l’a produit ?

En forçant le trait, on pourrait appliquer cette grille à toute incohérence sociale, à toute criminalité à la fois sauvage et organisée. C’est précisément cette spontanéité sans limites, cette fureur sans fil directeur autre que la libération de certains instincts, d’une haine et d’une contestation s’égarant sur mille chemins, qui rendent difficilement maîtrisable ce prétendu ordre, ce vrai dérèglement…

Sur ces trois sujets, ce n’est pas offenser Alain Bauer que d’oser la contradiction. Mais, et c’est un comble, cet expert mis à toutes les sauces n’est pas loin de faire trembler celui qui s’autorise quelques doutes face à une science proférée comme une vérité laïque.

Quand l’IA scie la branche sur laquelle sont assis les artistes

Le danger de l’intelligence artificielle n’est pas vraiment qu’elle devienne plus intelligente que nous.


Voici un orchestre symphonique qui, d’une certaine manière, scie la branche sur laquelle sont assis ses propres musiciens. Créées en collaboration avec le Budapest Art Orchestra, les sections de cordes virtuelles d’ACE Studio AI transforment de simples fichiers MIDI en interprétations d’ensemble expressives, avec phrasé, nuances, dynamisme et articulations d’un réalisme saisissant. Votre serviteur les a entendues : c’est bluffant ! Bluffant, certes. Mais aussi vertigineux.

Le grand remplacement était bien réel !

Car voici un exemple parmi tant d’autres de ce qui est en train de se produire : des années d’études, puis une vie entière consacrée à perfectionner un geste, une technique, une sensibilité, peuvent désormais être imitées en quelques secondes par une machine.

Ces nouvelles technologies qui ont « IA » pour nom de famille remplacent progressivement — et à une vitesse exponentielle — les artistes de toutes disciplines, après s’être nourries de quantités gigantesques d’œuvres produites par ces mêmes artistes. Textes, dessins, photographies, musiques, voix, films : rien ou presque n’échappe à cette immense ingestion de données.

La littérature elle-même n’est plus à l’abri. Nous l’avons constaté récemment avec l’affaire Thélyson Orélien. Cet auteur, encensé par une partie de la critique et présent dans la sélection du prix Goncourt, a été accusé d’avoir eu recours à l’intelligence artificielle pour écrire son œuvre. Il a contesté ces accusations. Mais, au-delà de son cas particulier, la polémique pose une question qui aurait paru absurde il y a encore quelques années : lorsque nous lisons un roman, pouvons-nous encore être certains qu’un être humain l’a écrit ? Et cela va bien au-delà de l’écriture.

On peut désormais scanner un objet, une personne ou un animal, en produire une réplique en cire grâce à l’impression 3D, puis la couler en bronze avec un réalisme stupéfiant. Que devient alors le travail du sculpteur ?

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Quel dessinateur reçoit encore des commandes d’affiches ? Quel compositeur écrit encore les quelques mesures destinées à accompagner une publicité, lorsque quelques instructions suffisent à une machine pour générer un dessin ou une musique en quelques secondes ?

Et, par extension, que deviennent les rédacteurs, traducteurs, graphistes, photographes, doubleurs, journalistes ? Des communiqués de presse aux plaidoiries d’avocats, aucun domaine fondé sur la production de textes, d’images ou de sons ne semble totalement à l’abri.

Humanité zombie

Mais la disparition possible de certains métiers n’est peut-être même pas le problème le plus grave. Car l’IA ne menace pas seulement notre rapport au travail et à la création. Elle bouleverse notre rapport au réel. Peut-on encore se fier à une photographie ? À une vidéo ? À un enregistrement sonore ? Comment savoir si les images qui circulent sur les réseaux sociaux sont authentiques, lorsque l’on peut désormais faire dire à peu près n’importe quoi à n’importe qui ? Le cas de Zelda Williams est particulièrement révélateur. La fille de Robin Williams a demandé à plusieurs reprises que l’on cesse d’envoyer des vidéos générées par IA mettant en scène son père disparu : « Please, just stop sending me AI videos of Dad. » Elle dénonçait cette manière de transformer les morts en « marionnettes » numériques.

En septembre 2026, elle est de nouveau intervenue après la diffusion d’une fausse vidéo dans laquelle une version artificielle de Robin Williams tenait des propos complotistes. Elle demandait simplement qu’on laisse son père en dehors de tout cela, qu’on le « laisse reposer en paix ». Faire prononcer artificiellement à un mort des paroles qu’il n’a jamais dites afin de donner du poids à une opinion constitue une forme particulièrement troublante de manipulation.

Cet exemple est révélateur d’un problème beaucoup plus vaste. Notre société entretenait déjà un rapport fragile avec le réel. Sur les réseaux sociaux comme dans le débat public, l’émotion, l’indignation et le slogan prennent trop souvent le pas sur l’argument fondé sur des faits. Or voici qu’arrivent des technologies capables non seulement de déformer la réalité, mais d’en fabriquer une autre, parfaitement vraisemblable.

Nous entrons ainsi dans une époque paradoxale : jamais nous n’aurons disposé d’autant d’informations, et jamais il n’aura été aussi facile de fabriquer de toutes pièces les preuves de quelque chose qui n’a jamais existé.

Le danger de l’intelligence artificielle n’est donc peut-être pas qu’elle devienne plus intelligente que nous. Il est que nous finissions par ne plus savoir distinguer ce qui vient d’un être humain de ce qui vient d’une machine, ce qui a réellement eu lieu de ce qui a été généré, ce qui a réellement été dit de ce qu’on fait dire à quelqu’un. Et lorsqu’une société ne peut plus s’accorder sur la réalité des faits, ce ne sont plus seulement les artistes qui voient la branche se rompre sous leurs pieds.

Nous sommes tous assis dessus.

Le vol Flydubai, une métaphore de la vie en Israël

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Après l’attentat terroriste évité la semaine dernière dans un vol entre Dubaï et Tel-Aviv, la compagnie Flydubai a décidé de ne plus desservir Israël jusqu’à nouvel ordre. Destination sensible! Mais au-delà du choc, cet épisode agit comme un miroir saisissant: les Israéliens ont le sentiment d’y retrouver leur réalité quotidienne — celle d’une urgence absolue où la survie dépend de l’action immédiate, alors qu’on ne transmet que des récits déformés de la situation au Proche-Orient au monde extérieur qui observe sans grande émotion.


J’ai préféré attendre quelques jours avant d’écrire sur l’affaire du vol Flydubai. Le temps de comprendre l’enchaînement des faits, d’écouter les passagers et de lire les réactions internationales. Je dois dire que je n’ai pas été déçue. Cet avion entre Dubaï et Tel-Aviv est une métaphore presque trop parfaite de la manière dont nous, Israéliens, vivons notre vie et l’Histoire. Et de la distance vertigineuse entre ce que nous vivons de l’intérieur et la façon dont cette même histoire est racontée, parfois – souvent – travestie, à l’extérieur.

Des bruits de hurlements à proximité du cockpit

Les faits, d’abord. Mercredi matin, le vol FZ1073 décolle de Dubaï. À bord, une majorité d’Israéliens qui rentrent chez eux, sur l’une de ces lignes devenues banales depuis les accords d’Abraham.

Deux heures plus tard, des passagers qui attendent devant les toilettes, près du cockpit, entendent des hurlements. La porte n’est pas verrouillée. Ils l’entrebâillent et s’engouffrent. Le commandant est ensanglanté : le copilote vient de l’attaquer avec une hache de secours. Dans cet espace minuscule, à dix mille mètres d’altitude, les passagers le maîtrisent et l’attachent avec des fils d’écouteurs. Pendant ce temps, l’avion plonge.

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Yaniv Hayoun se trouve à bord de cet avion. Le plombier est un fidèle de Dangers dans le ciel, une émission sur les catastrophes aériennes. Sa femme déteste la regarder, mais ce matin-là, au-dessus de l’Arabie saoudite, un détail qui paraissait anecdotique lui revient. Il sait comment redresser l’avion et il le fait d’instinct. C’est la tushiya israélienne dans toute sa splendeur : la capacité à improviser dans l’urgence, à trouver une solution quand il n’y en a pas, à agir avec ce qu’on a sous la main, sans attendre une autorisation qui, si elle vient, viendra trop tard. Dans cet avion aux 174 passagers, « chaque passager avait un rôle précis » comme l’écrira plus tard Assaf Rejwan, un autre héros du vol. L’un partage sa connexion Wi-Fi. Une Australienne est la seule à joindre Israël depuis l’espace aérien saoudien. D’autres communiquent avec les services de sécurité. Une femme récite des Psaumes. Un dentiste prodigue les premiers secours au pilote grièvement blessé par l’assaillant. Puis un pilote voyageant parmi les passagers prend les commandes et pose l’appareil en Arabie saoudite. « Arabie saoudite, Angola, n’importe où, raconte Yaniv Hayoun. Pourvu qu’on atterrisse. » Ce n’est que sur le tarmac que les passagers découvrent qu’une partie de l’aile manque.

Mondes parallèles

A la question, comment avez-vous su quoi faire, Yaniv répond humblement, « nous étions entre l’adrénaline de la peur et de la survie mais surtout obligés d’y arriver. »

Cette phrase dépasse le vol FZ1073. Nous vivons en Israël comme dans cet avion. L’essayiste britannique Douglas Murray l’a résumé ainsi : « Ce qui s’est passé mercredi matin dans le ciel d’Arabie saoudite constitue une métaphore de ces trois dernières années de guerre. Les Israéliens ont vu une menace existentielle, ont pris les choses en main et ont décidé eux-mêmes de la direction à suivre. »

Israël n’a pas le temps d’attendre des validations extérieures qui prendront le temps infini que l’Etat en état d’urgence n’a pas.

Mais pendant que les faits parlaient d’un avion qui plonge, d’un commandant ensanglanté, d’un copilote armé d’une hache, Marianne titrait assez maladroitement : « Atterrissage d’urgence d’un vol Dubaï-Tel-Aviv : une altercation entre les pilotes à l’origine de « l’incident ». » Tandis que la vidéo d’Assaf Rejwan, avec le front ensanglanté faisait déjà le tour du monde et parlait déjà d’un terroriste neutralisé… A ce stade, nous ne parlons plus d’une distance entre Israël et le reste du monde, mais de mondes parallèles.

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Depuis le 7-Octobre, c’est devenu pour beaucoup d’Israéliens une expérience quotidienne.

Je la retrouve jusque dans la diversion des regards sur les mêmes images. À propos de la cinquième saison de Fauda, Libération écrit qu’elle raconte « le traumatisme d’une société travaillée par le désir de vengeance ». Depuis Israël, j’y vois presque l’inverse : une société travaillée par la peur que cela recommence. Avant, la série Fauda nous paraissait excessive : des frontières poreuses, des terroristes avec toujours un coup d’avance. Puis la réalité a dépassé la fiction. Aujourd’hui, quand la série fait planer l’ombre d’un second 7-Octobre, ce n’est pas la vengeance que je ressens. C’est la peur que nous n’ayons rien appris et que cela recommence.

Encore une fois, nous ne regardons pas le même avion. Quelques heures après l’atterrissage, une blague circulait déjà sur les réseaux : le plan d’une cabine, quelques sièges marqués d’une étoile de David, et cette publicité fictive : « Nouvelle option en classe premium : asseyez-vous à côté d’Israéliens pour une sécurité supplémentaire. »

La défense de Jordan Bardella interroge

« Si les propos qu’on lui prête étaient avérés, Jordan Bardella aurait-il commis un simple péché de jeunesse ou une faute inexpiable le rendant indigne de gouverner ? », se demande notre chroniqueur.


Il y a les accusations de Mediapart et les dénégations de Jordan Bardella, soutenu par Marine Le Pen, laquelle a dénoncé une « dinguerie », et par le Rassemblement national tout entier, invoquant une manipulation politique. Les propos et les écrits antisémites attribués à Bardella dateraient de ses dix-sept ans environ, à une époque où il aurait été intellectuellement proche d’Alain Soral et sous son influence. Le président de la République a réagi sans attendre que toute la lumière soit faite et, jugeant « gravissime » cet antisémitisme présumé et se mêlant, ce qui est plus étonnant, des rapports du RN avec Mediapart, a exigé « une clarification ». De quoi se mêle-t-il ? Son indignation n’a-t-elle pas tout d’une exhibition ?

Si l’on veut tenter de rassembler tout ce que suscite cette controverse, très opportune à cette date pour accabler le futur Premier ministre de Marine Le Pen si elle était élue présidente, quelques observations permettent de couvrir l’essentiel de la problématique à charge.

Mediapart choisit son moment et feuilletonne

Que Mediapart ait choisi son moment est une évidence et on n’a pas à le lui reprocher. Ce sont des éléments de nature à éclairer aujourd’hui la personnalité de Jordan Bardella à partir de ce qu’il a pu penser ou dire hier, dans sa prime jeunesse.

Sans préjuger de rien, mais connaissant la méthode de Mediapart, qui adore le sadisme de l’information au compte-gouttes, il est difficile de concevoir que ce site se soit lancé dans cette offensive sans une certitude et des preuves indiscutables, après de multiples recoupements, comme Fabrice Arfi l’a confirmé auprès du Monde[1]. Le premier mouvement du RN a été d’annoncer une plainte en diffamation, mais est-ce vraiment, en l’occurrence, l’attitude la plus efficace ? Si le principal intéressé craint le pire à court terme, il devrait, plutôt que de nier, avouer et assumer.

Edwy Plenel, une belle carrière

Il y aurait une argumentation à faire valoir. Edwy Plenel, à vingt ans, avait apporté dans Rouge son soutien à Septembre noir après le massacre des onze athlètes israéliens aux Jeux olympiques de Munich en 1972 mais heureusement, en 2018, il a déclaré récuser « fermement aujourd’hui » cette position. Fabrice Arfi soutient que cela n’a rien à voir parce que Plenel avait « reconnu et récusé » ses propos de jeunesse. On a le droit de juger cette mansuétude excessive, leur collaboration permettant aisément de la comprendre ! Et si Jordan Bardella faisait de même, en arguant de son âge d’alors, de son immaturité et de son radical changement depuis des années, puisque, dès 2017, il s’inquiétait de l’antisémitisme de Soral ?

À ce sujet, on peut faire fond sur une remarquable chronique d’Élisabeth Lévy[2] dans Causeur. Elle y démontrait, en la regrettant, l’influence déterminante de Soral, à une certaine époque, sur les mouvances d’extrême droite et d’extrême gauche. Des propos et des écrits antisémites, relevant de la plus basse et banale stigmatisation, avec les stéréotypes les plus éculés, seraient-ils devenus, dans notre monde où le pire, même le plus atrocement factuel, est trop relativisé, le seul crime inexpiable, l’unique transgression sans rédemption admise ? Serait-on indigne à vie parce qu’à une période de son existence où l’excès imbécile est souvent cultivé, on a offensé la morale ? Avec quelle volupté s’est-on rué sur les comportements de Jordan Bardella, sans doute pour faire oublier les délires profondément antisémites d’adultes, au prétexte qu’on les avait habillés d’un vague vernis politique !

Les mêmes qui, face à la criminalité et à la délinquance ordinaires, ce qu’ils appellent trop souvent des « incivilités », font preuve d’une indulgence et d’une compréhension entières poussent des hauts cris, au prétexte que le parcours méritant de Jordan Bardella, sur le plan politique, ferait de lui à perpétuité un candidat, ou peut-être un Premier ministre illégitime…

Même si l’antisémitisme, aussi odieusement ordinaire soit-il, n’a évidemment pas la même portée selon qu’il émane d’un quidam, d’un humoriste, d’un artiste ou d’un responsable politique, on n’a pu qu’être frappé, au fil des années, par l’indulgence dont ont bénéficié les dérapages de l’extrême gauche sur ce registre, notamment parce qu’ils étaient censés émaner de ceux qui « pensaient bien » tout de même. Jordan Bardella ne devrait pas avoir honte de ce qui relèverait, très ponctuellement, de ce moment où l’être se cherche, se trompe ou s’égare. Comme tant d’autres, il a évolué, progressé et réfléchi. Comme Plenel. Ce qu’il a dit et exprimé alors ne serait pas un péché mortel, mais un péché de jeunesse. Mais qu’il l’assume. Le RN sortirait à l’évidence conforté, plutôt qu’affaibli, par cette controverse qui, elle, deviendrait réellement indigne !


[1] https://www.lemonde.fr/politique/article/2026/09/30/enquete-de-mediapart-sur-jordan-bardella-la-violence-verbale-du-rn-ne-nous-impressionne-pas-reagit-fabrice-arfi_6786024_823448.html

[2] https://www.causeur.fr/affaire-bardella-mediapart-soral-t-on-un-jour-la-verite-334454

Bataille à la barre

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Dans son livre, Patrice Trigano (notre photo) évoque la figure de Georges Bataille, appelé à témoigner dans les années 50 au procès de l’éditeur Jean-Jacques Pauvert.


Je me promène dans les couloirs de la Fondation Miró à Barcelone. Derrière les baies vitrées, j’aperçois le ciel bleu et quelques cyprès. J’arrive dans un espace plus sombre, un peu à l’écart. Silence. Quelques photos sont consacrées à Georges Bataille, ami de Miró, l’art subversif et la lutte contre le fascisme les ayant réunis. L’une d’entre elles, en noir et blanc, illustre un court texte de Bataille intitulé Le gros orteil. Un cor le déforme, l’ongle semble rongé par une mycose. C’est répugnant. Pourtant, l’équilibre que nous cherchons en permanence repose sur ce pied posé par ailleurs dans la boue. Bataille : « Mais quel que soit le rôle joué dans l’érection par son pied, l’homme qui a la tête légère, c’est-à-dire élevée vers le ciel et les choses du ciel, le regarde comme un crachat sous prétexte qu’il a ce pied dans la boue. » La boue terrestre est aussi montrable que la beauté céleste. C’est l’un des enjeux de la littérature, mais pas n’importe laquelle : celle qui explore et montre toutes les facettes de l’homme, sans exception, jusque dans son inacceptable vérité. Chez Bataille, il y a la promesse d’une aube souillée mais vraie.

De retour en France, je constate que le roman de Patrice Trigano, neveu du créateur du Club Med, Bataille en procès, figure sur la première liste du Goncourt. Petit livre de 140 pages, « pas essentiel », selon un journaliste d’un célèbre hebdomadaire, soudain victime d’un prurit germanopratin, alors que les autres romans sont solides, bien ficelés, dans le moule d’une rentrée littéraire globalement morose, voire franchement déprimante – notre terrain de jeu contaminé par la machine . Oui, mais voilà, ce livre s’adresse « à ceux qui préfèrent la brûlure au mensonge ». Ça élimine presque la totalité du lectorat français. Il est publié chez Maurice Nadeau.

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Trigano est un homme atypique. Il a fait des études de droit et de philosophie avant de se consacrer à l’art en tant que galeriste, expert international et écrivain. Ainsi a-t-il refusé de participer à la grande aventure du tourisme de masse pour promouvoir la culture. Son roman, documenté et sobrement écrit, rappelle que les éditeurs peuvent être traînés devant les tribunaux pour publication jugée immorale. C’est le cas de Jean-Jacques Pauvert, qui a publié les œuvres de Sade. Il est convoqué devant la XVIIᵉ chambre correctionnelle. Nous sommes le 15 décembre 1956. Il est défendu par maître Maurice Garçon. Trigano s’appuie sur sa plaidoirie. Georges Bataille est venu soutenir son ami et éditeur. Il témoigne. Outre le fait de rappeler que, même condamnée, une œuvre de qualité triomphe toujours de la frilosité et de l’hypocrisie des juges soumis à la classe sociale dominante, les « pensées saines » ne résistant pas à l’épreuve du temps, l’intérêt majeur du livre réside dans le rappel des grandes périodes de la vie de l’auteur du Bleu du ciel.

La littérature contre la morale

La réflexion que mène Bataille sur la force de la littérature subversive est capitale. Il confirme que la littérature du Mal, pour reprendre son expression, finit par prendre sa revanche sur les dévots transformés en spectres shakespeariens. La salle d’audience devient le réceptacle de son existence scandaleuse ainsi que de ses écrits qui le sont tout autant. Bataille le débauché, l’amateur de prostituées, de bacchanales dans des lieux de perdition, le promoteur de la dépense – pour faire hurler les capitalistes – se tient droit devant la cour. Dans son morne costume gris anthracite, les cheveux blancs gominés, la raie sur le côté, il parle d’une voix douce. On lui donnerait le bon Dieu sans confession, lui qui faillit être prêtre. Il est certes irrité par le débat au ras des pâquerettes. Il transpire, sa cravate noire le serre un peu. C’est qu’il a le sang chaud, celui qui arpentait dans les années trente, ivre, l’angoisse au ventre, le quartier des filles fardées, à Barcelone. Il évoque l’érotisme, le sacré, la souillure, la mort, tout ce qui fonde la littérature. « Si la littérature doit être morale, elle mourra », affirme-t-il. Puis il politise son propos en déclarant que l’œuvre de Sade – comme la sienne – est « un moyen de détourner l’homme de l’ordre moral, de la stabilité qui gangrène les sociétés en les attirant vers le fascisme ».

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La pureté, la « pensée saine » ont conduit à la construction d’Auschwitz. Le désir d’ordre étouffe la vie, qui n’est que perpétuelle violation de l’ordre. Au nom de la vertu, combien de morts sur les bords de la mer de Sibérie orientale ? Le communisme, en effet, ne vaut guère mieux. C’est pour Bataille « une machine morale ». Il sait que le franquisme a tué autant que les staliniens à Madrid. Patrice Trigano exhume un texte de Bataille dans lequel l’écrivain, loin d’équilibrer les comptes, souhaite les faire exploser, résumant ainsi sa pensée : « Vous croyez à la révolution productive. Je crois à l’insurrection de la dépense. » Insoutenable pour ceux qui ont encouragé la construction de Disneyland et préparent le triomphe du technofascisme. Bataille, dans ses excès, offre une critique lumineuse de notre époque soumise au nouveau puritanisme. Le roman de Trigano, en puisant aux sources de la pensée bataillienne, le démontre efficacement.

L’insurrection de l’impur

Des fragments de la vie de Bataille, donc, né à Billom (Puy-de-Dôme) en 1897 et mort à Paris en 1962. Son père est paralysé et aveugle. Ses propos sont obscènes ; son fils le voit uriner sous ses yeux, la robe de chambre entrouverte. Il meurt abandonné par sa famille, sous les bombes en 1915, devant la cathédrale de Reims. Bataille ne se remettra jamais de cet abandon. Sa mère est maniaco-dépressive, en proie à de longues périodes de mélancolie. Elle tente de se suicider. Quand son fils lui révèle qu’il a été victime d’attouchements par un prêtre, cette femme pieuse refuse de le croire. Le déni la protège des déviances sexuelles. Son fils nourrit envers elle les pires fantasmes. Dans Ma mère, il raconte l’hommage sacrilège qu’il lui rend, nu, devant son cadavre éclairé par deux bougies. Bataille joue avec les limites, les dépasse, plus transgressif que jamais. C’est impardonnable, car Jocaste reste intouchable. Trigano évoque les femmes qui ont compté pour Bataille, Sylvia, Colette, Denise, Diane, toutes complices de ses excès de débauche. Diane, pourtant très amoureuse, décide de rompre, épuisée par les orgies, le sacré dans la luxure, la mystique de l’impur. Bataille, à propos de l’amour, déclare en riant : « J’en ai une vision poétique. »

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Le procès intenté à Jean-Jacques Pauvert, qui n’est au fond qu’une mascarade, permet de découvrir l’un des penseurs les plus séditieux du XXᵉ siècle. L’une des phrases qui résume le mieux cet athée intraitable, enterré sur la colline de Vézelay, au pied de la basilique grandiose, est celle-ci : « Personne n’a deviné plus loin que moi. » Il faut lire la scène finale du Bleu du ciel, le meilleur livre de Bataille, qui se déroule dans un cimetière d’Allemagne, pour s’en convaincre. Dirty, sainte bataillienne, ne jouit que parmi les tombes. Thanatos est aux commandes, avec, dans le lointain, la fanfare du défilé de jeunes nazis, « raides comme des triques », qui annonce le massacre général. Comme le note Philippe Sollers dans La Guerre du goût : « La mort est l’ersatz de la jouissance sexuelle quand celle-ci est bloquée de tous côtés. »

Patrice Trigano, Bataille au procès, Éditions Maurice Nadeau, 146 pages.

Bataille au procès

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Renaud Camus l’hérétique

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L'écrivain Renaud Camus © Hannah Assouline

 « Matière humaine », « génocide par substitution », « bloc génocidaire » sont des expressions extrêmement fortes. Elles choquent et surprennent venant d’un subtil bathmologue,d’un diariste scrupuleux qui n’a jamais cessé de s’interroger sur la pertinence de ses convictions, de chercher la part de vérité dans les points de vue adverses. Goût de la provocation? Colère froide? Grande analyse 


Les historiens de la littérature se pencheront un jour avec étonnement sur la véritable affaire Renaud Camus : la mise à l’index d’un des plus grands prosateurs français de notre temps. Au lieu de siéger à l’Académie française qu’il illustrerait par son verbe et la profondeur de sa pensée comme Paul Valéry avant-guerre, l’auteur du Dictionnaire des délicatesses du français contemporain[1] et de cent autres ouvrages de haute facture doit éditer lui-même ses livres[2] et, à de rares exceptions près, les médias ne mentionnent son nom que pour l’habiller en une sorte de nazillon. Aussi une œuvre littéraire, philosophique, esthétique considérable n’est-elle connue que d’une poignée de lecteurs. Cet anathème restera sans doute comme l’un des sommets de l’aveuglement de l’intelligentsia française dont elle a pourtant donné tant d’exemples depuis sa satellisation par l’Union soviétique. Ce n’est pas son œuvre, si peu lue, qui lui vaut cet opprobre. La ridicule « affaire Camus »[3] a déclenché la tempête il y a un quart de siècle, mais ce qui a rendu la fatwa irrévocable c’est un simple syntagme, « le grand remplacement ».

Racines

Le Grand remplacement est au XXIe siècle ce que la Société du spectacle a été au XXe, le nom emblématique d’une époque (comme Guy Debord, sans excès de modestie, l’a écrit de sa trouvaille). La formule plonge droit dans le cœur de l’ultralibéralisme contemporain. S’il y a grand remplacement, c’est qu’il y a quelque chose de grand à remplacer, quelque chose qui réunit et civilise des hommes, et qui s’oppose à l’extension illimitée du marché, lequel ne connaît que des individus, travailleurs ou consommateurs, et les considère en masses. Les masses ne se remplacent pas, elles se renouvellent.

La tradition conservatrice à laquelle se rattache Renaud Camus tient, avec quelque vraisemblance que, comme une plante, une collectivité humaine ne peut vivre sans racines. Ces racines nourrissent des cultures qui donnent leur aspect à des ensembles humains plus ou moins larges : peuples, nations, « races ». Ces mots n’ont pas bonne presse de nos jours. Peuple a tant servi à tout et n’importe quoi, jusqu’à désigner l’inverse de son sens traditionnel (les « people » c’est-à-dire les riches), qu’on en est venu à le reléguer au rayon des accessoires du théâtre politicien. Nation, national sont en Europe occidentale des termes de football, de rugby ou d’ethnographie. Quant à la « race »…

Le projet mondialiste ultralibéral qui guide aujourd’hui avec assurance la marche du monde s’accommode mal des frontières et plus généralement de « l ’étrangèreté », il tend à l’abolir. Suivant le principe orwellien de renversement du sens des mots, il nomme « diversité » un processus sans précédent d’uniformisation. Cela se voit dans la rue : jeans ou survêtement ou « pantacourts », sneakers et casquette de base-ball constituent le nouvel uniforme mondial. Ce projet se réclame de la paix universelle mais il n’est rien d’autre que l’extension institutionnelle et morale de la mondialisation économique et financière. Il se veut, comme jadis le communisme, le représentant du Bien sur terre. Aussi partage-t-il avec celui-ci une propension à déclarer hérétiques, et à traiter comme telles, les idées qui se mettent en travers de sa route.

C’est précisément ce que font ces deux mots « Grand remplacement ». Ils sont   inadmissibles parce qu’ils proclament que la vitalité, la beauté de l’humanité tiennent à la pluralité de ses peuples et de ses cultures, que leur remplacement ou leur dilution dans une créolisation générale n’est pas une simple évolution mais une catastrophe et, dans la mesure où ils sont voulus et organisés par la caste au pouvoir, un crime. Si encore Camus s’arrêtait à « grand remplacement », mais il enfonce le clou. Puisque crime contre l’humanité il y a, abolition d’un peuple, il déclare, empruntant l’expression à Aimé Césaire, le « génocide par substitution ». (C’est là que la droite Barbour l’abandonne). Puisque ce sont les racines qui sont menacées, il sort des oubliettes le mot « race ». Et ça, c’est une véritable provocation linguistique : l’affirmation que le langage n’a pas à se soumettre aux oukazes de la politique, fût-elle des droits de l’homme, qu’il ne doit ni ne peut consentir à son propre appauvrissement.

 « Race », « Grand remplacement », ne sont pas des mots de la science. Ils ne désignent rien de mesurable (de numérisable), et prétendent cependant montrer des réalités, ce sont des mots de la littérature. Comme Montaigne, Camus pense dans la langue de la littérature. A la façon de son illustre prédécesseur il montre à merveille comment cette langue peut mieux que toute autre dire le monde, ses couleurs, ses mouvements, ses emportements, ses éblouissements et ses affaissements.

Ainsi « race » est un mot de la littérature qui ne veut pas être défini et pourtant Camus nous fait voir à quel point il est pratique, comment il dispense d’une infinité de circonvolutions « ethniques », religieuses, linguistiques[4]. Et l’on comprend pourquoi les écrivains, avant sa défiguration par le nazisme, et même jusque dans les années soixante-dix, en faisaient un usage aussi général et aussi insouciant pour nommer des groupes humains où ils pensaient avoir observé un ensemble de traits, physiques, affectifs, ou culturels, qui se transmettent de génération en génération. Ces désignations floues, « la race française », « la race juive », « la race des Vikings », « la race berbère », ne valaient, ne valent, que par le crédit qu’on leur accorde. Celui-ci pouvait être grand quand « race » désignait une antique et glorieuse filiation comme dans « race royale ». Pour mettre ce mot au service de la barbarie industrielle, pour pouvoir dresser des listes et remplir des trains, il a fallu inventer une science de la race, rendre celle-ci mesurable en la rabattant sur la biologie, et même améliorable par les techniques de l’eugénisme.

Cette grotesque opération fut menée au moment-même où un peu plus à l’Est sévissaient Lyssenko et ses camarades. Ces épisodes ont été depuis expliqués comme des accès de délinquance scientifique liés à des régimes totalitaires. Pourtant, les manifestations croissantes de défiance à l’égard du magistère de la science, le négationnisme sexuel qui sévit jusque dans les départements de sciences naturelles des universités[5], devraient inciter à se demander si la disparition des deux grands systèmes totalitaires du XXe siècle suffit à prévenir le retour de telles dérives au sein d’institutions qui revendiquent le monopole de la vérité et n’existent que dans la proximité des pouvoirs. En tout cas, si les mots de la littérature sont utiles et légitimes, autrement dit si la littérature avec ses bricolages sémantiques et sa subjectivité, peut décrire le monde mieux que les « sciences sociales », celles-ci ont quelque raison de se sentir humiliées.

Mais pourquoi relever un mot qui a subi un tel déshonneur ? D’abord parce que comme l’écrit Renaud Camus, « (les races) comptent parmi les principales forces qui régissent le destin du monde, la vie des nations, les relations entre les peuples ou les continents, la fabrique des opinions. »[6]

Le partage des opinions à propos du conflit israélo-arabe en est aujourd’hui l’illustration la plus claire. J’ai pu en observer un autre exemple : Après les accords de Paris de 1990, le Cambodge fut placé sous tutelle de l’ONU. L’APRONUC[7] avait entre autres missions celle de doter ce pays dévasté d’une constitution. Une commission mixte fut donc établie composée pour moitié de Cambodgiens représentant trois des quatre factions signataires des accords[8] et pour moitié d’experts internationaux. Une fois avalisé le principe de la monarchie à l’anglaise (le roi règne mais ne gouverne pas), les Cambodgiens approuvèrent tout ce qu’on voulait. L’Etat de droit cambodgien démocratique et bicaméral se construisait à toute allure. Et puis arriva la question du droit de vote, autrement dit de la nationalité. Les experts étrangers proposèrent de retenir le critère de la résidence : toute personne résidant sur le territoire cambodgien depuis un certain temps, serait électeur. Cette définition incluait donc les communautés vietnamiennes présentes au Cambodge depuis le XVIIIe siècle et excluait les émigrés cambodgiens. C’est là que les choses se gâtèrent. Devant le refus unanime de leurs collègues cambodgiens, les internationaux leur demandèrent de fournir leur propre définition de la nationalité cambodgienne. La réponse fut en substance: un Cambodgien est un Cambodgien, où qu’il réside, un Viet-Namien n’en est pas un.

La prohibition du mot « race » n’a pas calmé nos crispations identitaires

Sous le vernis des constitutions, dans la plupart des pays du monde c’est cette conception tout simplement raciale (tu es ce que tes origines disent que tu es) qui prévaut. En Occident, elle est prohibée et méprisée. Mais comment peut-on espérer comprendre des interlocuteurs étrangers si l’on disqualifie a priori leurs schémas de pensée? Mettre Renaud Camus au programme du concours des Affaires étrangères aiderait peut-être les futurs diplomates à se faire une idée plus claire de l’altérité dans la vraie vie selon la formule à la mode.

Race n’est pas un terme plus agressif ni plus déterministe que les autres façons de désigner les identités : il dit d’où une personne vient (ou croit, ou veut venir), une part de ce qu’elle est, rien de ce qu’elle peut devenir. Sa prohibition ouest-européenne, surtout française, n’a en rien contribué à calmer les crispations et les rivalités qu’elles suscitent. Par une sorte de retour du refoulé, elle semble même avoir eu l’effet inverse comme on le voit avec un « anti-racisme » qui fait abusivement de la race (« les racisés ») une cause essentielle de la ségrégation sociale.

Sa réintégration, en restituant un peu de l’ancienne noblesse de la filiation à ceux qui croient pouvoir s’accomplir dans « l’arrogance du présent » (Jean-Claude Milner) ou dans le « patriotisme constitutionnel » d’Habermas, serait de nature à dissiper des troubles inutiles. Exemple: un Français descendant de Juifs, assimilé jusqu’à la méconnaissance totale de la religion et des traditions juives, même pas circoncis, relié à cet immense passé par la seule mémoire d’un grand-père martyrisé parce que juif – comme une tâche ineffaçable sur l’humanité commune, et un discret avertissement – et qui répugne cependant à renier le nom juif. Il n’a jamais pu répondre sans embarras à la question : Es-tu juif ? religion ? non. Culture, appartenance à une communauté ? non. Restait la formule de George Steiner : le judaïsme est un club dont on ne démissionne pas. C’est joli, mais club ne va pas. Si, grâce à Renaud Camus, la race juive peut à nouveau se dire (j’anticipe un peu), la question se résout d’elle-même. On ne sait toujours pas précisément qui on est (qui le sait ?), mais on s’inscrit dans une filiation. La race, c’est la trace. La pensée d’une longue chaîne dont on est le dernier maillon (le culte des morts ou des ancêtres est au départ de toutes les cultures humaines) a quelque chose de rassurant quoi qu’en disent les ennemis de l’origine.

La haine n’a pas besoin d’un mot. Elle en crée à foison. Ceux qui crient aujourd’hui « mort aux sionistes » n’ont pas besoin du syntagme « la race juive », ils « savent » ce qu’est un Juif. Et d’ailleurs la métonymie du « sioniste » inventée sous Staline a montré son efficacité dès 1968 en Pologne quand elle a servi à en chasser les derniers Juifs. Quant à la tentation stupide de construire des hiérarchies de races, avec ou sans le mot elle ne disparaîtra qu’en même temps que la bêtise humaine, c’est-à-dire jamais.

La dignité de l’intelligence c’est de ne pas se soumettre au consensus, surtout lorsqu’il préside à L’Étrange suicide de l’Europe[9] . Mais l’insoumission expose à des risques considérables. Le plus grave n’est pas la correctionnelle. Il est des condamnations qui valent des décorations comme l’écrivait Victor Hugo à Baudelaire. Ce n’est même pas d’endurer la condition de paria des lettres françaises et de grand épouvantail. C’est d’être récupéré par les imbéciles, les nuisibles, les « nocents » pour parler camusien.

Les mots peuvent devenir des armes par destination, on a vu ce que le nazisme a fait du mot race, quel usage le communisme a fait du mot classe (sans la victoire soviétique de 1945 il aurait sans doute été lui aussi frappé d’interdit). « Grand remplacement » se propose de nommer, à sa manière littéraire, le cours des choses et ce faisant, qu’on l’approuve ou non, il a fait entrer dans le langage, et par là dans la politique, ce qui n’affleurait à la conscience de beaucoup que sous forme de malaise ou de colère. Il a imposé dans le débat français la question de l’explosion migratoire et de ses conséquences alors que, au grand étonnement de toute l’Europe orientale, elle en était jusqu’alors exclue par le dogme « anti-raciste ». Mais « The Great remplacement », c’est aussi le titre que le meurtrier de Christchurch en 2019[10] a donné à son manifeste. La meute a aussitôt tenté d’incriminer Renaud Camus. En vain, bien entendu : il suffit de le lire pour savoir qu’il déteste la violence, qu’il n’a rien d’un xénophobe ni d’un stupide suprémaciste blanc. Reste qu’un débile illuminé a trouvé dans « Grand remplacement » une expression qui convenait à l’habillage de ses pulsions. Et l’on voit bien comment tous les Charles Martel au petit pied pourraient le brandir en étendard.

Un grand auteur est un voyant

Si « Grand remplacement » n’était qu’une formule choc, l’enjeu n’en vaudrait pas la chandelle. Mais l’écho qu’elle a rencontré signifie quelque chose. Beaucoup ressentent avec angoisse que remplacement, qui rime avec effacement, devient de façon de plus en plus vive, synonyme de marche de l’Histoire. Pour Camus, le « Grand remplacement » n’est qu’une conséquence de ce dont il offre une théorie : « le remplacisme global »[11].  Il s’inscrit ainsi dans la lignée des penseurs, Debord, Eco, Baudrillard, Mac-Luhan, Muray, qui ont, chacun à sa façon, donné à voir ce trait essentiel de notre post-modernité : le renversement de l’exigence moderne d’énonciation scientifique du réel en une généralisation du simulacre.  Il est un continuateur de Marx en ce qu’il prolonge sa description du remplacement sans fin de la valeur d’usage par la valeur marchande. Mais ce que Marx ne pouvait voir à son époque et qui n’est que trop visible à la nôtre, c’est que la valorisation n’est pas seulement une étrange assomption des rapports sociaux (le fétichisme de la marchandise), elle transforme, elle remplace, elle liquéfie le monde pour le rendre universellement valorisable.

Un grand auteur est un voyant. Non seulement il voit plus, mais il offre son regard, ses mots à ses lecteurs. Un dernier exemple tiré de mon expérience professionnelle : Il y a quelques années, conseiller culturel dans une ambassade, je reçus comme tous mes collègues de la planète, un télégramme d’instruction. Il s’agissait de participer à une prestigieuse opération : projeter « en temps réel » le visage de l’être humain moyen (je ne suis plus tout à fait certain de l’adjectif « moyen », mais c’était l’idée) sur la façade du Centre Pompidou. A cette fin, nous allions être dotés de cabines de type Photomaton à installer dans les centres culturels ou Alliances françaises. Les agents de ces établissements inviteraient les visiteurs à s’y faire photographier, et ces images seraient instantanément transmises et fondues par un ordinateur dans celle de l’humain moyen, ainsi livré à l’admiration du passant parisien. Mon premier réflexe fut de demander si l’humain moyen serait un homme ou une femme. J’eus la prudence de n’en rien faire et, comme d’autres idées géniales de la même eau, celle-ci finit par s’évanouir dans l’amnésie insondable du Quai d’Orsay. Cette chimère est née du cerveau d’un geek huluberlu mais un directeur progressiste l’a trouvée assez chic pour l’avaliser. C’est qu’elle s’inscrivait dans l’air du temps ou plus exactement dans une sinistre entreprise à laquelle Renaud Camus a donné un nom : la fabrique de la Matière Humaine Indifférenciée (MHI). Laquelle, naïf que j’étais, n’a pas de sexe et, bien sûr, pas de race.  

 « Matière humaine », « génocide par substitution », « bloc génocidaire » sont des expressions extrêmement fortes. Elles choquent et surprennent venant d’un subtil bathmologue[12] (voir sa vertigineuse analyse des degrés du sens dans les fragments 90 et 93 des Pensées de Pascal)[13], d’un diariste scrupuleux qui n’a jamais cessé de s’interroger sur la pertinence de ses convictions, de chercher la part de vérité dans les points de vue adverses. Goût de la provocation ? Colère froide ?  Renaud Camus veut nous réveiller. Il a vu ce que nous ne voulons pas voir : l’emprise croissante d’une idéologie totalisante sinon totalitaire, une nouvelle forme de barbarie, qui n’opère pas par la violence mais par l’abrutissement, par la succession insensible des remplacements jusqu’à la MHI, le « parc humain » de Sloterdijk, le troupeau enfin pacifié d’où ne surnagera qu’une seule race, celle des maîtres.

Le « grand remplacement » démographique n’est que la suite logique et nécessaire de ce qu’il a nommé le « petit remplacement » : l’effacement de la  culture par l’abaissement de l’école, par l’affadissement du langage, son remplacement insidieux par une industrie mondiale de l’hébétude. Quand tout se vaut, tout est remplaçable, les hommes comme le reste. Ce ne sont pas seulement des civilisations, c’est la Civilisation qui est ainsi menacée. Partant d’autres prémisses, Michel Henry nous en avait déjà avertis il y a un demi-siècle[14].  Renaud Camus le fait à son tour, avec ces mots qui tonnent comme des coups de canon.  

Aujourd’hui le débat ne porte plus sur l’existence ou non d’une arrivée massive d’immigrés, mais sur son interprétation. Même l’opinion de gauche est forcée de sortir du déni. Elle se partage désormais entre ceux qui, comme Jean-Luc Mélenchon, assument le grand remplacement et voient naître avec satisfaction une « nouvelle France », et la gauche divine qui ne démord pas de ses lubies universalistes, les mêmes exactement qui ont lancé, il y a un siècle et demi, ses ancêtres à la conquête d’un empire colonial. Pour celle-ci, il faut seulement savoir supporter les inévitables frottements temporaires d’une heureuse mutation que l’on atténuera par l’injection d’argent public. Quant à la droite modérée, elle craint de nuire à l’économie. Elle voit bien que les chômeurs français ne sont nullement disposés à prendre les « shit jobs » occupés plus ou moins légalement par les immigrés, et puis elle croit au progrès, remède universel capable de guérir nos maux sans trop faire de vagues.

Infatigable

Renaud Camus, lui, voit un « changement de peuple ». Ce n’est pas une notion quantitative et encore moins une affaire de pigmentation de peau. C’est le remplacement de l’Eglise, et avec elle du compromis longuement négocié sous le nom de laïcité, par la mosquée ; c’est l’apparition impérieuse d’une pensée juridique qui n’exclut ni la polygamie ni les mutilations génitales féminines et remet en cause un certain équilibre entre l’individu et le collectif, notre constitution inconsciente ; c’est l’arrivée en trop grand nombre de jeunes gens qui n’ont pas été éduqués à nos formes de civilité et ont perdu en chemin celles  de leurs sociétés d’origine ; c’est l’ensauvagement, et l’effondrement de l’école qui en résultent ; c’est la disparition de la confiance, première condition d’une vie sociale agréable. Il n’y a rien de raciste et encore moins de fasciste là-dedans, c’est une pensée réactionnaire ou plutôt nostalgique. Renaud Camus l’affirme sans ambages : « C’était mieux avant ».

A ce réquisitoire on pourrait opposer le diagnostic-même de l’auteur : le petit remplacement a précédé le grand. La désertion des églises a commencé avant l’explosion migratoire. L’effritement de la pierre angulaire qui portait l’ordre social, la famille traditionnelle, a débuté lui aussi il y a longtemps. Avant de céder sous le nombre des jeunes immigrés, l’école a commencé à se saborder en adoptant une idéologie égalitariste contraire à l’idée-même de la transmission. Etc.

Mais Renaud Camus a un cap et il n’en dévie pas : il faut enrayer le génocide par substitution. Cela implique la « remigration ». Cette idée, désormais ouvertement défendue par la droite radicale[15] suscite  de nombreuses objections : morales (le respect des personnes), juridiques (une modification de la Constitution serait nécessaire pour contourner le droit européen qui s’y oppose) sécuritaires (les risques de violence), économiques (en période de contraction démographique comment renoncer à l’apport de l’immigration si l’on veut conserver une population active pour faire fonctionner l’économie, assurer les services essentiels et payer les retraites ?)

L’infatigable Renaud Camus monte aussitôt sur la brèche. Il propose des mots pour donner son sens à l’évènement : « colonisation », qu’il prend dans son acception ancienne, grecque ou romaine, de peuplement, et « décolonisation » [16]. En substituant décolonisation à remigration, il déplace la réflexion de l’individu vers le peuple. En affirmant la primauté du droit des peuples à leur pérennité, il écarte les objections juridiques : une décolonisation ne peut se faire avec un droit qui ne considère que les individus et ignore les peuples. Il faudra changer le droit parce que c’est la survie du peuple français qui est en cause.

« Décolonisation » est une brillante manœuvre tactique. Elle renvoie à l’imaginaire des anciens colonisés, ceux-là même dont Renaud Camus nous dit qu’ils sont désormais les nouveaux colonisateurs. Elle lui attirera de nouvelles critiques et des objections, par exemple celle-ci : on connaît des colonisations qui ont réussi, en Gaule par exemple ou aux Amériques (ou plutôt on ne les connaît pas car leur succès-même a effacé la mémoire des débuts coloniaux), mais on ne connaît pas dans les temps modernes, à l’exception peut-être du Vietnam, de décolonisation qui puisse être qualifiée de réussite. Il faut remonter à la Reconquista ibérique et, dans une certaine mesure, à la libération de la Russie du joug tatar pour en trouver des exemples, lesquels ne furent d’ailleurs guère pacifiques.

Mais à quoi bon chercher des précédents à une situation, le grand remplacement, qui n’en a pas pour la simple raison que les conditions techniques de sa réalisation, les transports rapides et les télécommunications, n’existaient pas auparavant ? Avec ses mots terribles, Renaud Camus nous invite à faire face au scandale d’un peuple sommé par ses élites d’accepter sa dissolution. Si l’idéologie dominante, si les pouvoirs « davocratiques » le poursuivent de leur vindicte, c’est qu’il les rappelle à un devoir fondamental que, dans leur hubris mondialiste, ils ont perdu de vue:

« On doit du respect à une collectivité, quelle qu’elle soit – patrie, famille, ou toute autre -, non pas pour elle-même, mais comme nourriture d’un certain nombre d’âmes humaines.

Cette obligation (…) considérée en elle-même, est absolument identique pour tous.

Notamment, elle est absolument identique pour ceux qui sont à l’extérieur.

Le degré de respect qui est dû aux collectivités humaines est très élevé pour plusieurs considérations.

D’abord chacune est unique, et, si elle est détruite, n’est pas remplacée. Un sac de blé peut toujours être substitué à un autre sac de blé. La nourriture qu’une collectivité fournit à l’âme de ceux qui en sont membres n’a pas d’équivalent dans l’univers entier.

Puis, de par sa durée, la collectivité pénètre déjà dans l’avenir. Elle contient de la nourriture non seulement pour les âmes des vivants, mais aussi pour celles d’êtres non encore nés qui viendront au monde au cours des siècles prochains. Enfin, de par la même durée, la collectivité a ses racines dans le passé. Elle constitue l’unique organe de conservation pour les trésors spirituels amassés par les morts, l’unique organe de transmission par l’intermédiaire desquels les morts puissent parler aux vivants. »[17]

Simone Weil, grande pourfendeuse de la colonisation, écrivit ces lignes en 1943 alors que, d’une autre façon, la France était menacée de disparition.


[1] Chez l’Auteur 2021

[2] Tous les ouvrages de Renaud Camus sont disponibles sur son site internet renaud-camus.net

[3] Dans  son journal de 1994, La Campagne de France,  Renaud Camus se moquait gentiment  d’une émission de débat de Franceculture où la plupart des participants étaient juifs, et qui évoquait fréquemment  des questions liées au judaïsme (“Les collaborateurs juifs du Panorama de France culture exagèrent un peu, tout de même”). Relevée par un journaliste en 2000, cette page lui a valu une campagne de diffamation inouïe qui a entraîné le retrait  du livre de la vente. Il en a fait le récit dans un tome de son journal , Corbeaux. Journal de l’affaire Camus, Eds Les Impressions nouvelles, 2000. Cette affaire, les distorsions du sens des mots, les interprétations auxquelles elle a donné lieu, constituent  le  fil conducteur d’une longue méditation publiée en 2002: Du Sens, dans ses rapports avec l’origine, le temps, l’histoire, l’étymologie,la morale, la culture, la littérature, l’éducation, la nationalité, l’immigration, l’”affaire Camus,” etc. Editions du Château 2024

[4] Voir l’article “race” du Dictionnaire des délicatesses du français contemporain

[5] Cf Peggy Sastre et Lonardo Orlando, Sexe, science et censure. Les vérités taboiues de la guerre du genre, L’Observatoire 2026.

[6] Dictionnaire des délicatesses du français contemporain (I-Z), p.289.

[7] Autorité Provisoire des Nations Unies pour le Cambodge.

[8] Les Khmers rouges avaient eux aussi leurs bureaux à Phnom-Penh, mais ils pratiquaient la politique de la chaise vide.

[9] Douglas Murray, L’Etrange suicide de l’Europe : Immigration, Identité, Islam, Eds. l’Artilleur 2018

[10] Le 15 mars 2019,  Brenton Tarrant a tué 51 personnes et en a blessé 40 autres  dans deux mosquées  de Christchurch, Nouvelle-Zélande

[11] La Dépossesssion ou du remplacisme global, Eds La Nouvelle Librairie 2022, et aussi La Destruction des Européens d’Europe, Editions du Château, 2024

[12] Ainsi nommée  par Roland Barthes, la bathmologie est l’étude des degrés du langage, l’analyse des différents niveaux du discours

[13] Du Sens, p.219 sqq.

[14] Michel Henry, La Barbarie, Grasset 1987

[15] Cf Jean-Yves Le ,Gallou, Remigration. Pour l’Europe de nos enfants, La Nouvelle Librairie/Institut Iliade ainsi que le dossier La remigration est-elle possible ? in Elements N° 220, juin-juillet 2026

[16] Décolonisation, Eds. du Château, 2025

[17] L’enracinement, Gallimard 1949, Folio essais 1990. p.15,  16

Pour réussir au bac, coupons le budget de l’École!

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Des policiers sécurisent l'arrivée des élèves au Lycée Gustave Eiffel à Bordeaux, le 5 octobre 2026 © UGO AMEZ/SIPA

Professeurs manquants, formation insuffisante, bâtiments mal entretenus. Les rapports décrivent une Éducation nationale en difficulté, mais le taux de réussite au bac continue de progresser. Et si l’on avait enfin trouvé la bonne méthode?


Depuis des années, les critiques contre l’Éducation nationale (EN) reviennent sur les mêmes difficultés, manque de moyens humains, formation insuffisante des enseignants, bâtiments mal entretenus ou inadaptés. Ces alertes viennent des syndicats et des parlementaires. La Cour des comptes en documente également plusieurs aspects.

Constats sévères

Le manque de moyens se manifeste d’abord par l’absence d’enseignants. Le 6 septembre 2024, le SNES-FSU publiait une enquête portant sur 893 collèges et lycées indiquant que dans 56 % de ces établissements, soit presque 500, au moins un professeur manquait au lendemain de la rentrée. Le syndicat dénonçait une « crise structurelle » et réclamait une revalorisation des salaires ainsi qu’une amélioration des conditions de travail. Cette enquête syndicale illustre une difficulté bien connue, celle des élèves inscrits dans une classe sans bénéficier de tous les enseignements prévus.

Pour assurer les cours, l’institution recourt davantage aux contractuels. Dans son rapport budgétaire déposé le 24 novembre 2025, le Sénat dénombrait près de 52 000 enseignants contractuels en 2024. Dans l’enseignement public, ils représentaient 11,1 % des enseignants du second degré et 2,7 % du premier degré. Le recours à ces personnels permet de combler une partie des vacances, mais il pose la question de leur préparation au métier. Car la formation constitue un deuxième sujet de critique.

Dans un rapport du 11 juillet 2023, le sénateur Gérard Longuet soulignait que la formation initiale des contractuels était souvent « réduite à sa portion congrue », sans qu’un dispositif national de formation continue adapté compense cette faiblesse. Le problème dépasse toutefois les seuls contractuels. En s’appuyant sur l’enquête internationale TALIS de 2018, le rapport rappelait que 34 % des enseignants français de collège exprimaient un besoin élevé de formation pour enseigner aux élèves ayant des besoins spécifiques, contre 21 % en moyenne dans l’Union européenne.

Le 7 septembre 2023, la Cour des comptes dressait un constat tout aussi sévère. La formation continue apparaissait encore comme une « mission de second rang ». Le nombre de journées demeurait insuffisant, les formations ne correspondaient pas toujours aux attentes des enseignants et leur participation se heurtait au problème du remplacement. La Cour relevait également une qualité inégale de formation des formateurs. Autrement dit, les enseignants sont appelés à répondre à des exigences croissantes sans disposer systématiquement de l’accompagnement nécessaire.

Quand le bâti scolaire ne va pas

À ces difficultés humaines s’ajoutent celles des bâtiments. Dans son rapport du 28 juin 2023, le Sénat décrivait des établissements souvent mal isolés et insuffisamment adaptés aux fortes chaleurs, avec des protections solaires absentes, des fenêtres difficiles à ouvrir, des surfaces vitrées accumulant la chaleur et des cours sans ombre. Le rapport soulignait aussi les obstacles financiers et techniques qui retardent les rénovations. Il faut ici préciser les responsabilités. Puisque les écoles relèvent des communes, les collèges des départements et les lycées des régions, cette critique concerne l’ensemble de l’organisation publique de l’éducation.

Ce tableau ne signifie pourtant pas que les dépenses d’éducation diminuent globalement. Selon la DEPP[1], la France a consacré 197,1 milliards d’euros à l’éducation en 2024, soit 6,8 % du PIB. Mais la hausse de 3,6 % en euros courants se réduit à 1,4 % une fois l’inflation déduite. Ce montant couvre en outre l’ensemble du système éducatif et comprend les contributions au financement des retraites des fonctionnaires de l’État.

Dans son analyse du projet de budget pour 2026, le Sénat identifiait 25,16 milliards d’euros de contribution au compte d’affectation spéciale « Pensions », sur un budget total de l’enseignement scolaire de 89,64 milliards, soit 28 %. Surtout, 835 millions d’euros sur le milliard d’augmentation prévu correspondaient à la hausse de cette contribution. Cette augmentation ne finance ni des professeurs supplémentaires devant les élèves, ni des formations, ni des rénovations.

Pour apprécier l’évolution des moyens consacrés à l’enseignement, il faut raisonner en dépenses publiques par élève, corrigées de l’inflation et hors contributions au financement des retraites des fonctionnaires. Les chiffres de dépense par élève publiés par la DEPP incluent ces contributions et ne permettent donc pas de mesurer directement l’évolution des moyens consacrés effectivement à la mission principale de l’EN.

Dans son rapport du 18 juin 2025, le Sénat indiquait que les dépenses exécutées de la mission « Enseignement scolaire » avaient augmenté de 3,87 milliards d’euros entre 2023 et 2024, hors pensions. Mais cette progression est exprimée en euros courants et ne tient pas compte de l’évolution des effectifs. Elle ne constitue donc pas encore une hausse réelle de la dépense par élève. La comparaison doit porter sur ce qui reste, pour chaque élève, après retrait des contributions aux retraites et correction de l’inflation. Les chiffres précédemment cités ne permettent pas de trancher cette question pour la période 2010–2024.

Le tableau est donc celui d’un système qui, sans manquer cruellement de moyens globalement, peine à répondre aux besoins de ses établissements. Ce constat pointe un paradoxe. Car tandis que s’accumulent les critiques sur les conditions matérielles, morales et intellectuelles d’enseignement, le taux de réussite au baccalauréat progresse sur longue période. Il était de 85,6 % en 2010, puis de 88,1 % à la session de juin 2019. En juin 2020, les modalités exceptionnelles liées à la crise sanitaire l’ont porté à 95,7 %. Après ce sommet particulier, les résultats définitifs restent élevés, avec 91,2 % en 2024, puis 91,6 % en 2025, et même 96,2 % dans la voie générale cette dernière année.

L’école manquerait de professeurs, les enseignants de formation et les bâtiments d’entretien, d’isolation et de rénovation. Et pourtant, une proportion croissante de candidats obtient le diplôme qui sanctionne la fin des études secondaires. Et si, dans cette forêt de chiffres, se trouvait la clé des problèmes de l’Éducation nationale ? Pendant des années, nous aurions donc consacré trop d’argent à l’Éducation nationale pour des taux de réussite médiocres. Il aurait fallu commencer à la négliger pour que ses performances s’améliorent. Plus on la néglige, moins on la soutient, mieux elle prépare les élèves au bac. Pour 100 % de réussite, coupons le budget de l’EN !


[1] Direction de l’évaluation, de la prospective et de la performance NDLR.

Initiales P. D.

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Pierre Desproges en septembre 1983. © Hannah Assouline

Desproges n’était pas gentil: il était civilisé. Sa férocité venait après la lecture, après le doute et après cette forme supérieure de politesse qui consiste à ne jamais s’épargner soi-même. Ses héritiers ont supprimé ce long apprentissage mais conservé le coup de pied final. C’est plus démocratique et brutal – et nettement moins drôle.


Fin des années 1980.

Un dimanche après-midi aussi printanier que pluvieux dont ma Belgique natale a le secret.

Je suis dans le grenier et je vide des caisses de livres : je tente en vain de mettre la main sur la cachette où – j’en suis convaincu – mon père a planqué sa collection de Playboy.

À défaut de trouver le trésor attendu, je tombe sur un livre de Pierre Desproges qui annonce fièrement la couleur : Les étrangers sont nuls !

Le titre me ravit immédiatement, d’autant que je me suis fait voler mon Walkman quelque temps auparavant par un type au teint vaguement basané.

« Les Wallons comme les Flamands, y lis-je, sont d’une lourdeur inouïe. Ils sont tellement lourds et bornés que même les Lillois s’en aperçoivent.

En résumé, on peut dire qu’il ne faut pas se moquer de la lourdeur de nos amis belges. D’ailleurs, le Belge est lourd, certes, mais il est franc alors que quand le franc est lourd, c’est qu’il est suisse. »

J’ai ri.
Et ri.
Et ri.

Certes, je suis au départ un peu surpris d’apprendre que c’est moi l’étranger, ce qui va à l’encontre de toutes mes convictions. N’empêche qu’en l’absence de nymphes texanes, je suis in love avec un humoriste limousin. (Amoureux d’un type qui était déjà mort d’une tumeur au poumon. C’est ballot.)

La férocité est un art

Le tout jeune homme que j’étais découvre quelque chose de rare : un humour suffisamment hardi pour ne demander la permission à personne et suffisamment subtil pour ne pas dépendre de sa méchanceté.

Car si Desproges était féroce, sa férocité était cultivée.

Elle passait par la littérature, par l’histoire, par une langue maniée avec une précision d’horloger.

Elle passait aussi par une autodérision permanente. Chez lui, le ridicule circulait librement. Chez le bourgeois, chez l’ouvrier, chez le militant, chez le journaliste, chez l’imbécile et surtout, chez lui-même.

C’est précisément ce qui rend sa relecture si étrange aujourd’hui.

Car les exploitants contemporains du commerce de l’irrévérence et de la méchanceté comique ont souvent oublié la leçon de Cyrano qui consiste à d’abord se les servir à eux-mêmes.

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Ils ont gardé l’agressivité, mais ils ont oublié l’autodérision.

Ils ont gardé l’insolence, mais oublié le doute.

Ils ont gardé la distribution de gifles, mais ils ont oublié de tendre l’autre joue.

Il fallait un homme qui a souffert d’avoir pour initiales « P. D. » pour écrire : « Les Grecs s’appellent aussi “Hélène”, c’est dire à quel point ils sont pédés. Quelquefois, ils enculent même leurs chevaux et roulent des pelles aux poneyses. »

La culture n’était pas chez Pierre le Grand un simple accessoire. Elle était la condition même de sa liberté.

Il pouvait consacrer une chronique entière à se moquer de l’Académie française. Mais il le faisait dans une langue si riche, avec un plaisir si manifeste des mots et des nuances, qu’on imagine sans peine un immortel lardé de traits d’esprit rêvant de l’inviter à les rejoindre, histoire de se marrer un peu plus en rédigeant leur dictionnaire.

Du fleuret moucheté au tesson de bouteille

Hélas, le fleuret moucheté a aujourd’hui été remplacé par le tesson de bouteille.

Car il y a une différence fondamentale entre dire à Jean d’Ormesson : « N’avez-vous point honte, à votre âge, un grand garçon comme vous, de vous déguiser périodiquement en guignol vert pomme avec un chapeau à plume à la con et une épée de panoplie de Zorro ? » et dire, comme le fit récemment un amuseur du service public – sans immortel pour lui répondre – que plutôt que de s’occuper des problèmes de la langue, les académiciens feraient mieux de s’occuper de leurs problèmes de prostate.

Cette saillie financée par vos impôts se veut irrévérencieuse. Elle est surtout paresseuse.

Elle ne raille pas une institution ni une prétention, elle ne rappelle pas aux puissants ce qu’ils sont, comme le faisait l’esclave qui soufflait à l’oreille de l’empereur romain : « Memento Mori » ; elle se contente de rappeler à des vieillards qu’ils sont vieux.

C’est nul.

C’est presque aussi nul que les étrangers.

Pour avoir le droit d’être féroce, il faut d’abord avoir lu, travaillé, appris, s’être mis à la place de l’autre et surtout avoir poli sa phrase jusqu’à ce qu’on puisse s’y voir dedans.

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Notre époque a décroché le miroir, l’humour a quitté la pièce et il ne reste qu’une cruauté sans objet.

C’est pourquoi Pierre Desproges apparaît désormais comme un personnage venu d’un autre âge. Trop cultivé pour les polémistes. Trop libre pour les censeurs. Trop ironique pour les littéralistes, qui n’auraient de cesse que de le faire taire.

« Le Belge prête à rire parce qu’il est blanc, ce qui permet aux comiques chafouins de se gausser à ses dépens sans encourir les foudres des diverses associations pour la défense de la dignité des Bougnoules. »

À 14 ans, je tombe donc amoureux d’un type qui m’insulte alors qu’il est mort. (C’est l’amour doublement vache.)

Mais je me console en me disant que sa disparition prématurée lui a peut-être évité la plus cruelle des peines : être condamné non pour ce qu’il pensait, mais pour ce qu’un imbécile aurait pu croire qu’il pensait.

Il aurait sûrement vu de faux héritiers réduire son œuvre à la méchanceté et de minables procureurs falsifier sa pensée grâce à quelques phrases sorties de leur contexte.

Heureusement pour lui, un cancer lui a fermé sa grande gueule.

Étonnant, non ?

Il était mince, il était beau

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La reine Élisabeth II et le prince Philip, duc d'Édimbourg. Portrait du couronnement, Londres, 1953. DR.

Dans une biographie romancée dont elle a le secret, Stéphanie des Horts, reine du genre, évoque le souvenir de Philip Mountbatten (1921-2021), prince sans couronne, époux au long cours d’Elisabeth II, figurant d’un couple entré dans la légende britannique…


Stéphanie des Horts est un écrivain qui déteste les injustices. Elle a un faible pour les grands aristos, vaillants et flamboyants, tenaces et tristes, noceurs et amoureux, les éternels exilés de l’existence. Dans ce bas-monde, on ne pardonne ni la beauté, ni le panache. Il fallait rétablir la vérité sur l’histoire du prince Philip et aller au-delà des raccourcis scénaristiques de la série The Crown, passer ce halo de lumière pour comprendre la vérité d’un homme plongé dans le chaudron de la monarchie. Elle ne s’est pas contentée du reliquat de la presse à scandale. Ces racontars qui salissent et avilissent. Elle a enquêté et amassé une documentation considérable pour s’approcher au plus près de ce prince sans couronne, ce second à trois pas derrière la reine. Elle s’est intéressée à l’enfant, au marin, au mari et à sa place (unique) de guingois dans une organisation « papale ». Philip, cet intrus agile, ombre et miroir, a conquis le cœur de sa Lilibet, il y a fort longtemps maintenant. La future reine n’avait que treize ans, elle l’a aimé de tout son âme, de tout son corps, comme ça, instantanément, passionnément, elle l’a désiré, il fut son ancre et son horizon, sa Tour de Londres, forteresse des tourments intimes ; lui, dix-huit ans fut amusé par cette rencontre arrangée, avant d’être saisi par cette force de la nature. « L’écart est parfait », selon ce roué de Lord Mountbatten, cet oncle qui lui voulait du bien.

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Lilibet, d’une volonté de fer, stratège en diable, maîtresse en son palais, n’a jamais perdu l’essence de sa mission, c’est-à-dire régner. Et cependant, elle l’a aimé toute sa vie. Un historien même honorable aurait péniblement suivi la chronologie des événements mais n’aurait pas réussi à percer le mystère Philip. Stéphanie des Horts est une conteuse hors-pair, elle déplie soyeusement sa toile ; d’un trait de plume, elle trouve l’entrée psychologique de ses personnages, quand elle les fait parler, on les entend. Son art du dialogue a pris une autre dimension dans ce dernier livre Philip, le dernier prince aux éditions Albin Michel. Elle a gardé ce qui fait le charme de son écriture, une vivacité, un esprit très français, un romantisme qui n’est pas mièvre, un goût pour la description tactile, mais cette fois-ci, il y a une gravité nouvelle. Elle s’est mise dans la peau de Philip, a compris ses failles originelles, son ballotement permanent, son envie de prendre la mer et l’inflexibilité de son statut. Elle a effectué cette transposition sans graisse, presque à l’os, en démontant la mécanique complexe de ce jeune homme sans nom, sans patrie, sans le sou avec un sexappeal fou. « Non. Je n’ai pas de maison. Pas de royaume. Rien du tout » lui fait-elle dire.

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L’enfance du petit Philip n’est pas commune. Qui est-il ? Sujet grec, danois ou anglais ? Parentèle foutraque et déracinement constant. Comment s’appelle-t-il vraiment ? Mountbatten ou Battenberg ? Le prince consort était né à Corfou. On l’imagine intrépide et sauvage, à la manière des enfants dans les récits de Gerald Durrell. Comme tout Anglais de haut pedigree qui se respecte, il a eu une éducation parisienne parachevée par une formation militaire sans faille. Philip n’a rien quémandé. Il a offert à la couronne son courage, il le prouvera dans la Royal Navy durant la Seconde Guerre mondiale, sa franchise et sa fidélité à Lilibet. Bien sûr que Philip plaît, les mondaines sont attirées par son aisance hollywoodienne, c’est un athlète accompli, cavalier, barreur, tireur et amateur de voitures. Il est arrivé, un jour, à Buckingham Palace au volant de sa petite MG TC et il n’en est plus reparti. Stéphanie des Horts explique parfaitement que cette greffe fut douloureuse. À Windsor, deux clans s’opposèrent, ce fut pire que la bataille des généraux chez les Français Libres de Londres ou d’Alger. Soit, il avait tous les défauts de la terre, c’était un cavaleur, ses sœurs avaient été mariées à des nazis ; soit, au contraire, c’était un grand gaillard solide qui serait capable de supporter la charge de ne pas être le numéro 1 du couple. Une telle indélicate position imposait, en effet, d’avoir des nerfs d’acier. Comme toujours, Lilibet a tranché, a décidé, manœuvré, elle restera jusqu’à sa mort, la taulière de l’empire. Philip, le dernier prince se veut plus sombre et beau que les autres ouvrages de l’auteur, il a des accents de sincérité et de tiraillements intérieurs. Stéphanie des Horts a notamment écrit un remarquable passage sur les liens amicaux entre Philip et la romancière Daphné du Maurier, tout est dit, avec pudeur et sensitivité, ça s’appelle de la littérature. Il serait temps que l’Académie se penche sur le cas Des Horts pour lui décerner un prix de poids.

Philip, le dernier prince de Stéphanie des Horts – Albin Michel 368 pages

Philip, le dernier prince: La véritable histoire du prince Philip

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Stephanie des Horts © BALTEL/SIPA

Terreurs urbaines: les masques tombent

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Autour du Lycée Charlie Chaplin à Décines-Charpieu (69), le 29 septembre 2026 © Adrien Pittore/SIPA

Violences autour des lycées. Malheureusement pour les apôtres du progressisme et du vivre-ensemble, le réel n’est plus soluble dans le déni et les faits se vengent.


Révolution du réel

À mesure que s’étendent les terreurs urbaines, s’effondre la société diversitaire dont elles sont le produit. Les faussaires (socialistes en tête, en débat hier soir sur BFM) qui sacralisent encore l’immigration de masse alimentent, en réaction, la révolution du réel. Voici venue l’épreuve de vérité. Les faits ébranlent l’hégémonie du mensonge. Ainsi, il n’y a plus de scrupules, hormis dans la gauche mondaine convaincue par ses trucages, à dénoncer la supercherie du « roman » d’un migrant haïtien (C’était ça ou mourir, de Thélyson Orélien) qui n’en a probablement pas écrit trois lignes. Pareillement, la prétendue neutralité du service public de l’audiovisuel laisse voir le sectarisme de ses journalistes refusant la présence sur France Inter, deux minutes par semaine, d’un confrère (Charles Sapin) de Valeurs Actuelles.

Prémices de guerre civile

Toutefois, le plus spectaculaire est, sous couvert de « révoltes lycéennes », la confirmation de ce qu’est la « nouvelle France », portée par l’extrême gauche, la gauche et l’extrême centre. Des encagoulés hurlant « wallah ! » et « wesh ! » s’en sont pris, ces derniers jours, à des dizaines de professeurs et proviseurs, ont incendié ou saccagé 24 lycées, cassé un piano, pillé des commerces, brandi des drapeaux palestiniens, crié « Israël assassin ! », « Nous sommes tous des enfants de Gaza ! ». Mohamed Louizi, ex- membre des Frères musulmans, a dénoncé sur CNews des « intifadas des lycées ». De fait, les razzias, les slogans anti-juifs, la haine des policiers vus comme force d’occupation, confirment les prémices d’une guerre civile. Or l’Etat est désarmé. Depuis plus de 40 ans, dirigeants et médias suiveurs ont toujours refusé d’entendre les lanceurs d’alerte qui annonçaient, avec raison, le pire.

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L’heure de vérité

« Le réel nous rattrape », a admis Sébastien Lecornu, mercredi, confronté à l’envolée de la dette et des taux d’intérêt (4,9%). Cependant, l’effondrement ne s’arrête pas aux finances publiques. La chute est générale, à commencer par l’Ecole égalitariste, devenue pour partie une fabrique de casseurs nihilistes. Pourtant, quand Le Monde dénonce ce week-end « la guerre culturelle de l’extrême droite » que mènerait « la galaxie de Vincent Bolloré » – citant notamment votre serviteur – le quotidien de gauche perpétue la diabolisation d’un journalisme de proximité et de témoignage. Rendre compte de la vie des oubliés demeure, pour les dénégationnistes, une démarche « nauséabonde ». Vendredi, une quarantaine de sociétés de journalistes (SDJ), dont la rédaction du Figaro, a fait connaître son soutien à Mediapart contre le RN : le site d’extrême gauche se dit victime de « menaces de mort ». En réalité, Marine Le Pen a invité, en riposte à l’assaut de Mediapart contre Jordan Bardella, à porter, pour elle-même et l’accusateur, des « costards en kevlar ». La tentative de nazification de Bardella, accusé d’avoir tenu en privé à 17 ans des propos antisémites qu’il nie, rejoint la nazification d’Israël, coupable de résister au djihad. Les antisémites sont chez les  » progressistes » qui défendent un multiculturalisme qui banalise le rejet du juif et du mécréant.

Jean-Luc Mélenchon espère, pour les prochains jours, désamorcer la machine infernale que LFI a activé avec ses appels à la « violence légitime » (Bally Bagayoko). Mais les masques des incendiaires sont tombés. Le 2 mai 2027, si le RN gagne, les casseurs seront à nouveau dans la rue pour contester les urnes.

La révolution des oubliés

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Mais comment fait Alain Bauer pour avoir toujours raison sur tout?

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Alain Bauer, criminologue et docteur en droit, était l'invité de Sonia Mabrouk sur BFMTV le 1er octobre 2026. Capture d'écran YT BFMTV / OpenAI.

Les violences s’enchaînent, les établissements brûlent, les pompiers sont agressés. Heureusement, Alain Bauer a réponse à tout: un médiateur, et le tour serait joué. Reste à savoir si le réel se montrera aussi docile que ses démonstrations.


A-t-on le droit de contredire Alain Bauer ? Ce dernier est intervenu longuement dans l’émission de Sonia Mabrouk, le 1er octobre, sur BFMTV. Elle l’a questionné et écouté religieusement. Sans doute le ton dont il use n’y est-il pas pour rien : tant il paraît assuré d’avoir raison et de dire le vrai, dans la forme, qu’on éprouve presque quelque scrupule à le discuter sur le fond. Comme il est omniprésent médiatiquement, on a parfois l’impression qu’il lui est facile de se donner lui-même raison en permanence…

Pourtant, certaines de ses analyses peuvent au moins engendrer de véritables interrogations. Trois notamment. Elles concernent les violences urbaines de ces derniers jours, sans commune mesure avec les contestations lycéennes antérieures, et les dévastations d’établissements qui les ont accompagnées, sans parler des agressions contre les pompiers ni, comme on l’a appris le 2 octobre, du fait que quarante proviseurs ont été blessés. De mon point de vue, il n’y a pas une instrumentalisation politique, mais bien davantage une incitation politique, en particulier de LFI, qui ne se contente pas de soutenir, mais jette du feu sur le feu.

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Quand Alain Bauer, sur le ton de l’évidence, affirme qu’il aurait été très simple pour le pouvoir d’apaiser ce climat exacerbé et antagoniste en faisant nommer un médiateur qui, presque par magie, apaiserait tout, on peut douter de cet optimisme. Pour aujourd’hui comme pour les crises et les émeutes d’hier.

D’abord, il est peu probable que, dans l’incandescence, et plus encore à ses débuts, le choix de quelque personnalité que ce soit puisse être validé par les forces en présence. Surtout, que pourrait-elle réellement tenter, alors que le propre des conflits actuels est de mêler des éléments qui leur sont spécifiques – par exemple les problématiques des collèges et des lycées – à d’autres qui leur sont étrangers, comme Gaza ou la présomption de légitime défense pour la police.

Ensuite, cette idée chère à Alain Bauer selon laquelle cette fureur collective comblerait le vide laissé par l’État est sujette à caution. Peut-on admettre ce constat ou doit-on, au contraire, considérer, et c’est pire, que l’État n’a pas disparu, mais que sa bonne volonté demeure sans effet, qu’il est impuissant et que le citoyen est condamné à lui dire sans cesse : « Pourrait faire mieux ! » ?

Une pensée iconoclaste surgit alors, qui ferait des actions prétendument efficaces du pouvoir l’équivalent de ces villages Potemkine qui faisaient illusion dans la Russie impériale. La folie et les violences, qui n’ont déjà que trop duré, ne remplacent pas le vide : elles s’ajoutent à l’impuissance.

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Enfin, il est permis de récuser ce qui est, en définitive, une banalité, d’apparence originale et provocatrice, mais fausse. Peut-on réellement soutenir que le chaos vindicatif et destructeur d’aujourd’hui n’est pas seulement ce qu’il est, mais qu’il représente la création d’un autre ordre qu’il conviendrait, d’une certaine manière, de saluer tout en dénonçant le désordre qui l’a produit ?

En forçant le trait, on pourrait appliquer cette grille à toute incohérence sociale, à toute criminalité à la fois sauvage et organisée. C’est précisément cette spontanéité sans limites, cette fureur sans fil directeur autre que la libération de certains instincts, d’une haine et d’une contestation s’égarant sur mille chemins, qui rendent difficilement maîtrisable ce prétendu ordre, ce vrai dérèglement…

Sur ces trois sujets, ce n’est pas offenser Alain Bauer que d’oser la contradiction. Mais, et c’est un comble, cet expert mis à toutes les sauces n’est pas loin de faire trembler celui qui s’autorise quelques doutes face à une science proférée comme une vérité laïque.

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Quand l’IA scie la branche sur laquelle sont assis les artistes

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La journaliste Sonia Devillers présente une vidéo bidon de l'acteur Robin Williams, décédé, générée avec l'intelligence artificielle, dans son émission "Le dessous des images" / Capture Arte.

Le danger de l’intelligence artificielle n’est pas vraiment qu’elle devienne plus intelligente que nous.


Voici un orchestre symphonique qui, d’une certaine manière, scie la branche sur laquelle sont assis ses propres musiciens. Créées en collaboration avec le Budapest Art Orchestra, les sections de cordes virtuelles d’ACE Studio AI transforment de simples fichiers MIDI en interprétations d’ensemble expressives, avec phrasé, nuances, dynamisme et articulations d’un réalisme saisissant. Votre serviteur les a entendues : c’est bluffant ! Bluffant, certes. Mais aussi vertigineux.

Le grand remplacement était bien réel !

Car voici un exemple parmi tant d’autres de ce qui est en train de se produire : des années d’études, puis une vie entière consacrée à perfectionner un geste, une technique, une sensibilité, peuvent désormais être imitées en quelques secondes par une machine.

Ces nouvelles technologies qui ont « IA » pour nom de famille remplacent progressivement — et à une vitesse exponentielle — les artistes de toutes disciplines, après s’être nourries de quantités gigantesques d’œuvres produites par ces mêmes artistes. Textes, dessins, photographies, musiques, voix, films : rien ou presque n’échappe à cette immense ingestion de données.

La littérature elle-même n’est plus à l’abri. Nous l’avons constaté récemment avec l’affaire Thélyson Orélien. Cet auteur, encensé par une partie de la critique et présent dans la sélection du prix Goncourt, a été accusé d’avoir eu recours à l’intelligence artificielle pour écrire son œuvre. Il a contesté ces accusations. Mais, au-delà de son cas particulier, la polémique pose une question qui aurait paru absurde il y a encore quelques années : lorsque nous lisons un roman, pouvons-nous encore être certains qu’un être humain l’a écrit ? Et cela va bien au-delà de l’écriture.

On peut désormais scanner un objet, une personne ou un animal, en produire une réplique en cire grâce à l’impression 3D, puis la couler en bronze avec un réalisme stupéfiant. Que devient alors le travail du sculpteur ?

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Quel dessinateur reçoit encore des commandes d’affiches ? Quel compositeur écrit encore les quelques mesures destinées à accompagner une publicité, lorsque quelques instructions suffisent à une machine pour générer un dessin ou une musique en quelques secondes ?

Et, par extension, que deviennent les rédacteurs, traducteurs, graphistes, photographes, doubleurs, journalistes ? Des communiqués de presse aux plaidoiries d’avocats, aucun domaine fondé sur la production de textes, d’images ou de sons ne semble totalement à l’abri.

Humanité zombie

Mais la disparition possible de certains métiers n’est peut-être même pas le problème le plus grave. Car l’IA ne menace pas seulement notre rapport au travail et à la création. Elle bouleverse notre rapport au réel. Peut-on encore se fier à une photographie ? À une vidéo ? À un enregistrement sonore ? Comment savoir si les images qui circulent sur les réseaux sociaux sont authentiques, lorsque l’on peut désormais faire dire à peu près n’importe quoi à n’importe qui ? Le cas de Zelda Williams est particulièrement révélateur. La fille de Robin Williams a demandé à plusieurs reprises que l’on cesse d’envoyer des vidéos générées par IA mettant en scène son père disparu : « Please, just stop sending me AI videos of Dad. » Elle dénonçait cette manière de transformer les morts en « marionnettes » numériques.

En septembre 2026, elle est de nouveau intervenue après la diffusion d’une fausse vidéo dans laquelle une version artificielle de Robin Williams tenait des propos complotistes. Elle demandait simplement qu’on laisse son père en dehors de tout cela, qu’on le « laisse reposer en paix ». Faire prononcer artificiellement à un mort des paroles qu’il n’a jamais dites afin de donner du poids à une opinion constitue une forme particulièrement troublante de manipulation.

Cet exemple est révélateur d’un problème beaucoup plus vaste. Notre société entretenait déjà un rapport fragile avec le réel. Sur les réseaux sociaux comme dans le débat public, l’émotion, l’indignation et le slogan prennent trop souvent le pas sur l’argument fondé sur des faits. Or voici qu’arrivent des technologies capables non seulement de déformer la réalité, mais d’en fabriquer une autre, parfaitement vraisemblable.

Nous entrons ainsi dans une époque paradoxale : jamais nous n’aurons disposé d’autant d’informations, et jamais il n’aura été aussi facile de fabriquer de toutes pièces les preuves de quelque chose qui n’a jamais existé.

Le danger de l’intelligence artificielle n’est donc peut-être pas qu’elle devienne plus intelligente que nous. Il est que nous finissions par ne plus savoir distinguer ce qui vient d’un être humain de ce qui vient d’une machine, ce qui a réellement eu lieu de ce qui a été généré, ce qui a réellement été dit de ce qu’on fait dire à quelqu’un. Et lorsqu’une société ne peut plus s’accorder sur la réalité des faits, ce ne sont plus seulement les artistes qui voient la branche se rompre sous leurs pieds.

Nous sommes tous assis dessus.

Le vol Flydubai, une métaphore de la vie en Israël

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Les passagers ayant subi un atterrissage d'urgence en Arabie saoudite après une tentative d'attentat, arrivent finalement à Tel Aviv après avoir pris un autre vol, 30 septembre 2026 © Ohad Zwigenberg/AP/SIPA

Après l’attentat terroriste évité la semaine dernière dans un vol entre Dubaï et Tel-Aviv, la compagnie Flydubai a décidé de ne plus desservir Israël jusqu’à nouvel ordre. Destination sensible! Mais au-delà du choc, cet épisode agit comme un miroir saisissant: les Israéliens ont le sentiment d’y retrouver leur réalité quotidienne — celle d’une urgence absolue où la survie dépend de l’action immédiate, alors qu’on ne transmet que des récits déformés de la situation au Proche-Orient au monde extérieur qui observe sans grande émotion.


J’ai préféré attendre quelques jours avant d’écrire sur l’affaire du vol Flydubai. Le temps de comprendre l’enchaînement des faits, d’écouter les passagers et de lire les réactions internationales. Je dois dire que je n’ai pas été déçue. Cet avion entre Dubaï et Tel-Aviv est une métaphore presque trop parfaite de la manière dont nous, Israéliens, vivons notre vie et l’Histoire. Et de la distance vertigineuse entre ce que nous vivons de l’intérieur et la façon dont cette même histoire est racontée, parfois – souvent – travestie, à l’extérieur.

Des bruits de hurlements à proximité du cockpit

Les faits, d’abord. Mercredi matin, le vol FZ1073 décolle de Dubaï. À bord, une majorité d’Israéliens qui rentrent chez eux, sur l’une de ces lignes devenues banales depuis les accords d’Abraham.

Deux heures plus tard, des passagers qui attendent devant les toilettes, près du cockpit, entendent des hurlements. La porte n’est pas verrouillée. Ils l’entrebâillent et s’engouffrent. Le commandant est ensanglanté : le copilote vient de l’attaquer avec une hache de secours. Dans cet espace minuscule, à dix mille mètres d’altitude, les passagers le maîtrisent et l’attachent avec des fils d’écouteurs. Pendant ce temps, l’avion plonge.

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Yaniv Hayoun se trouve à bord de cet avion. Le plombier est un fidèle de Dangers dans le ciel, une émission sur les catastrophes aériennes. Sa femme déteste la regarder, mais ce matin-là, au-dessus de l’Arabie saoudite, un détail qui paraissait anecdotique lui revient. Il sait comment redresser l’avion et il le fait d’instinct. C’est la tushiya israélienne dans toute sa splendeur : la capacité à improviser dans l’urgence, à trouver une solution quand il n’y en a pas, à agir avec ce qu’on a sous la main, sans attendre une autorisation qui, si elle vient, viendra trop tard. Dans cet avion aux 174 passagers, « chaque passager avait un rôle précis » comme l’écrira plus tard Assaf Rejwan, un autre héros du vol. L’un partage sa connexion Wi-Fi. Une Australienne est la seule à joindre Israël depuis l’espace aérien saoudien. D’autres communiquent avec les services de sécurité. Une femme récite des Psaumes. Un dentiste prodigue les premiers secours au pilote grièvement blessé par l’assaillant. Puis un pilote voyageant parmi les passagers prend les commandes et pose l’appareil en Arabie saoudite. « Arabie saoudite, Angola, n’importe où, raconte Yaniv Hayoun. Pourvu qu’on atterrisse. » Ce n’est que sur le tarmac que les passagers découvrent qu’une partie de l’aile manque.

Mondes parallèles

A la question, comment avez-vous su quoi faire, Yaniv répond humblement, « nous étions entre l’adrénaline de la peur et de la survie mais surtout obligés d’y arriver. »

Cette phrase dépasse le vol FZ1073. Nous vivons en Israël comme dans cet avion. L’essayiste britannique Douglas Murray l’a résumé ainsi : « Ce qui s’est passé mercredi matin dans le ciel d’Arabie saoudite constitue une métaphore de ces trois dernières années de guerre. Les Israéliens ont vu une menace existentielle, ont pris les choses en main et ont décidé eux-mêmes de la direction à suivre. »

Israël n’a pas le temps d’attendre des validations extérieures qui prendront le temps infini que l’Etat en état d’urgence n’a pas.

Mais pendant que les faits parlaient d’un avion qui plonge, d’un commandant ensanglanté, d’un copilote armé d’une hache, Marianne titrait assez maladroitement : « Atterrissage d’urgence d’un vol Dubaï-Tel-Aviv : une altercation entre les pilotes à l’origine de « l’incident ». » Tandis que la vidéo d’Assaf Rejwan, avec le front ensanglanté faisait déjà le tour du monde et parlait déjà d’un terroriste neutralisé… A ce stade, nous ne parlons plus d’une distance entre Israël et le reste du monde, mais de mondes parallèles.

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Depuis le 7-Octobre, c’est devenu pour beaucoup d’Israéliens une expérience quotidienne.

Je la retrouve jusque dans la diversion des regards sur les mêmes images. À propos de la cinquième saison de Fauda, Libération écrit qu’elle raconte « le traumatisme d’une société travaillée par le désir de vengeance ». Depuis Israël, j’y vois presque l’inverse : une société travaillée par la peur que cela recommence. Avant, la série Fauda nous paraissait excessive : des frontières poreuses, des terroristes avec toujours un coup d’avance. Puis la réalité a dépassé la fiction. Aujourd’hui, quand la série fait planer l’ombre d’un second 7-Octobre, ce n’est pas la vengeance que je ressens. C’est la peur que nous n’ayons rien appris et que cela recommence.

Encore une fois, nous ne regardons pas le même avion. Quelques heures après l’atterrissage, une blague circulait déjà sur les réseaux : le plan d’une cabine, quelques sièges marqués d’une étoile de David, et cette publicité fictive : « Nouvelle option en classe premium : asseyez-vous à côté d’Israéliens pour une sécurité supplémentaire. »

La défense de Jordan Bardella interroge

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Jordan Bardella à Macon, 1er mai 2026 © SIPA/SIPA

« Si les propos qu’on lui prête étaient avérés, Jordan Bardella aurait-il commis un simple péché de jeunesse ou une faute inexpiable le rendant indigne de gouverner ? », se demande notre chroniqueur.


Il y a les accusations de Mediapart et les dénégations de Jordan Bardella, soutenu par Marine Le Pen, laquelle a dénoncé une « dinguerie », et par le Rassemblement national tout entier, invoquant une manipulation politique. Les propos et les écrits antisémites attribués à Bardella dateraient de ses dix-sept ans environ, à une époque où il aurait été intellectuellement proche d’Alain Soral et sous son influence. Le président de la République a réagi sans attendre que toute la lumière soit faite et, jugeant « gravissime » cet antisémitisme présumé et se mêlant, ce qui est plus étonnant, des rapports du RN avec Mediapart, a exigé « une clarification ». De quoi se mêle-t-il ? Son indignation n’a-t-elle pas tout d’une exhibition ?

Si l’on veut tenter de rassembler tout ce que suscite cette controverse, très opportune à cette date pour accabler le futur Premier ministre de Marine Le Pen si elle était élue présidente, quelques observations permettent de couvrir l’essentiel de la problématique à charge.

Mediapart choisit son moment et feuilletonne

Que Mediapart ait choisi son moment est une évidence et on n’a pas à le lui reprocher. Ce sont des éléments de nature à éclairer aujourd’hui la personnalité de Jordan Bardella à partir de ce qu’il a pu penser ou dire hier, dans sa prime jeunesse.

Sans préjuger de rien, mais connaissant la méthode de Mediapart, qui adore le sadisme de l’information au compte-gouttes, il est difficile de concevoir que ce site se soit lancé dans cette offensive sans une certitude et des preuves indiscutables, après de multiples recoupements, comme Fabrice Arfi l’a confirmé auprès du Monde[1]. Le premier mouvement du RN a été d’annoncer une plainte en diffamation, mais est-ce vraiment, en l’occurrence, l’attitude la plus efficace ? Si le principal intéressé craint le pire à court terme, il devrait, plutôt que de nier, avouer et assumer.

Edwy Plenel, une belle carrière

Il y aurait une argumentation à faire valoir. Edwy Plenel, à vingt ans, avait apporté dans Rouge son soutien à Septembre noir après le massacre des onze athlètes israéliens aux Jeux olympiques de Munich en 1972 mais heureusement, en 2018, il a déclaré récuser « fermement aujourd’hui » cette position. Fabrice Arfi soutient que cela n’a rien à voir parce que Plenel avait « reconnu et récusé » ses propos de jeunesse. On a le droit de juger cette mansuétude excessive, leur collaboration permettant aisément de la comprendre ! Et si Jordan Bardella faisait de même, en arguant de son âge d’alors, de son immaturité et de son radical changement depuis des années, puisque, dès 2017, il s’inquiétait de l’antisémitisme de Soral ?

À ce sujet, on peut faire fond sur une remarquable chronique d’Élisabeth Lévy[2] dans Causeur. Elle y démontrait, en la regrettant, l’influence déterminante de Soral, à une certaine époque, sur les mouvances d’extrême droite et d’extrême gauche. Des propos et des écrits antisémites, relevant de la plus basse et banale stigmatisation, avec les stéréotypes les plus éculés, seraient-ils devenus, dans notre monde où le pire, même le plus atrocement factuel, est trop relativisé, le seul crime inexpiable, l’unique transgression sans rédemption admise ? Serait-on indigne à vie parce qu’à une période de son existence où l’excès imbécile est souvent cultivé, on a offensé la morale ? Avec quelle volupté s’est-on rué sur les comportements de Jordan Bardella, sans doute pour faire oublier les délires profondément antisémites d’adultes, au prétexte qu’on les avait habillés d’un vague vernis politique !

Les mêmes qui, face à la criminalité et à la délinquance ordinaires, ce qu’ils appellent trop souvent des « incivilités », font preuve d’une indulgence et d’une compréhension entières poussent des hauts cris, au prétexte que le parcours méritant de Jordan Bardella, sur le plan politique, ferait de lui à perpétuité un candidat, ou peut-être un Premier ministre illégitime…

Même si l’antisémitisme, aussi odieusement ordinaire soit-il, n’a évidemment pas la même portée selon qu’il émane d’un quidam, d’un humoriste, d’un artiste ou d’un responsable politique, on n’a pu qu’être frappé, au fil des années, par l’indulgence dont ont bénéficié les dérapages de l’extrême gauche sur ce registre, notamment parce qu’ils étaient censés émaner de ceux qui « pensaient bien » tout de même. Jordan Bardella ne devrait pas avoir honte de ce qui relèverait, très ponctuellement, de ce moment où l’être se cherche, se trompe ou s’égare. Comme tant d’autres, il a évolué, progressé et réfléchi. Comme Plenel. Ce qu’il a dit et exprimé alors ne serait pas un péché mortel, mais un péché de jeunesse. Mais qu’il l’assume. Le RN sortirait à l’évidence conforté, plutôt qu’affaibli, par cette controverse qui, elle, deviendrait réellement indigne !


[1] https://www.lemonde.fr/politique/article/2026/09/30/enquete-de-mediapart-sur-jordan-bardella-la-violence-verbale-du-rn-ne-nous-impressionne-pas-reagit-fabrice-arfi_6786024_823448.html

[2] https://www.causeur.fr/affaire-bardella-mediapart-soral-t-on-un-jour-la-verite-334454

Bataille à la barre

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Patrice Trigano, collectionneur, galeriste et écrivain français. D.R.

Dans son livre, Patrice Trigano (notre photo) évoque la figure de Georges Bataille, appelé à témoigner dans les années 50 au procès de l’éditeur Jean-Jacques Pauvert.


Je me promène dans les couloirs de la Fondation Miró à Barcelone. Derrière les baies vitrées, j’aperçois le ciel bleu et quelques cyprès. J’arrive dans un espace plus sombre, un peu à l’écart. Silence. Quelques photos sont consacrées à Georges Bataille, ami de Miró, l’art subversif et la lutte contre le fascisme les ayant réunis. L’une d’entre elles, en noir et blanc, illustre un court texte de Bataille intitulé Le gros orteil. Un cor le déforme, l’ongle semble rongé par une mycose. C’est répugnant. Pourtant, l’équilibre que nous cherchons en permanence repose sur ce pied posé par ailleurs dans la boue. Bataille : « Mais quel que soit le rôle joué dans l’érection par son pied, l’homme qui a la tête légère, c’est-à-dire élevée vers le ciel et les choses du ciel, le regarde comme un crachat sous prétexte qu’il a ce pied dans la boue. » La boue terrestre est aussi montrable que la beauté céleste. C’est l’un des enjeux de la littérature, mais pas n’importe laquelle : celle qui explore et montre toutes les facettes de l’homme, sans exception, jusque dans son inacceptable vérité. Chez Bataille, il y a la promesse d’une aube souillée mais vraie.

De retour en France, je constate que le roman de Patrice Trigano, neveu du créateur du Club Med, Bataille en procès, figure sur la première liste du Goncourt. Petit livre de 140 pages, « pas essentiel », selon un journaliste d’un célèbre hebdomadaire, soudain victime d’un prurit germanopratin, alors que les autres romans sont solides, bien ficelés, dans le moule d’une rentrée littéraire globalement morose, voire franchement déprimante – notre terrain de jeu contaminé par la machine . Oui, mais voilà, ce livre s’adresse « à ceux qui préfèrent la brûlure au mensonge ». Ça élimine presque la totalité du lectorat français. Il est publié chez Maurice Nadeau.

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Trigano est un homme atypique. Il a fait des études de droit et de philosophie avant de se consacrer à l’art en tant que galeriste, expert international et écrivain. Ainsi a-t-il refusé de participer à la grande aventure du tourisme de masse pour promouvoir la culture. Son roman, documenté et sobrement écrit, rappelle que les éditeurs peuvent être traînés devant les tribunaux pour publication jugée immorale. C’est le cas de Jean-Jacques Pauvert, qui a publié les œuvres de Sade. Il est convoqué devant la XVIIᵉ chambre correctionnelle. Nous sommes le 15 décembre 1956. Il est défendu par maître Maurice Garçon. Trigano s’appuie sur sa plaidoirie. Georges Bataille est venu soutenir son ami et éditeur. Il témoigne. Outre le fait de rappeler que, même condamnée, une œuvre de qualité triomphe toujours de la frilosité et de l’hypocrisie des juges soumis à la classe sociale dominante, les « pensées saines » ne résistant pas à l’épreuve du temps, l’intérêt majeur du livre réside dans le rappel des grandes périodes de la vie de l’auteur du Bleu du ciel.

La littérature contre la morale

La réflexion que mène Bataille sur la force de la littérature subversive est capitale. Il confirme que la littérature du Mal, pour reprendre son expression, finit par prendre sa revanche sur les dévots transformés en spectres shakespeariens. La salle d’audience devient le réceptacle de son existence scandaleuse ainsi que de ses écrits qui le sont tout autant. Bataille le débauché, l’amateur de prostituées, de bacchanales dans des lieux de perdition, le promoteur de la dépense – pour faire hurler les capitalistes – se tient droit devant la cour. Dans son morne costume gris anthracite, les cheveux blancs gominés, la raie sur le côté, il parle d’une voix douce. On lui donnerait le bon Dieu sans confession, lui qui faillit être prêtre. Il est certes irrité par le débat au ras des pâquerettes. Il transpire, sa cravate noire le serre un peu. C’est qu’il a le sang chaud, celui qui arpentait dans les années trente, ivre, l’angoisse au ventre, le quartier des filles fardées, à Barcelone. Il évoque l’érotisme, le sacré, la souillure, la mort, tout ce qui fonde la littérature. « Si la littérature doit être morale, elle mourra », affirme-t-il. Puis il politise son propos en déclarant que l’œuvre de Sade – comme la sienne – est « un moyen de détourner l’homme de l’ordre moral, de la stabilité qui gangrène les sociétés en les attirant vers le fascisme ».

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La pureté, la « pensée saine » ont conduit à la construction d’Auschwitz. Le désir d’ordre étouffe la vie, qui n’est que perpétuelle violation de l’ordre. Au nom de la vertu, combien de morts sur les bords de la mer de Sibérie orientale ? Le communisme, en effet, ne vaut guère mieux. C’est pour Bataille « une machine morale ». Il sait que le franquisme a tué autant que les staliniens à Madrid. Patrice Trigano exhume un texte de Bataille dans lequel l’écrivain, loin d’équilibrer les comptes, souhaite les faire exploser, résumant ainsi sa pensée : « Vous croyez à la révolution productive. Je crois à l’insurrection de la dépense. » Insoutenable pour ceux qui ont encouragé la construction de Disneyland et préparent le triomphe du technofascisme. Bataille, dans ses excès, offre une critique lumineuse de notre époque soumise au nouveau puritanisme. Le roman de Trigano, en puisant aux sources de la pensée bataillienne, le démontre efficacement.

L’insurrection de l’impur

Des fragments de la vie de Bataille, donc, né à Billom (Puy-de-Dôme) en 1897 et mort à Paris en 1962. Son père est paralysé et aveugle. Ses propos sont obscènes ; son fils le voit uriner sous ses yeux, la robe de chambre entrouverte. Il meurt abandonné par sa famille, sous les bombes en 1915, devant la cathédrale de Reims. Bataille ne se remettra jamais de cet abandon. Sa mère est maniaco-dépressive, en proie à de longues périodes de mélancolie. Elle tente de se suicider. Quand son fils lui révèle qu’il a été victime d’attouchements par un prêtre, cette femme pieuse refuse de le croire. Le déni la protège des déviances sexuelles. Son fils nourrit envers elle les pires fantasmes. Dans Ma mère, il raconte l’hommage sacrilège qu’il lui rend, nu, devant son cadavre éclairé par deux bougies. Bataille joue avec les limites, les dépasse, plus transgressif que jamais. C’est impardonnable, car Jocaste reste intouchable. Trigano évoque les femmes qui ont compté pour Bataille, Sylvia, Colette, Denise, Diane, toutes complices de ses excès de débauche. Diane, pourtant très amoureuse, décide de rompre, épuisée par les orgies, le sacré dans la luxure, la mystique de l’impur. Bataille, à propos de l’amour, déclare en riant : « J’en ai une vision poétique. »

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Le procès intenté à Jean-Jacques Pauvert, qui n’est au fond qu’une mascarade, permet de découvrir l’un des penseurs les plus séditieux du XXᵉ siècle. L’une des phrases qui résume le mieux cet athée intraitable, enterré sur la colline de Vézelay, au pied de la basilique grandiose, est celle-ci : « Personne n’a deviné plus loin que moi. » Il faut lire la scène finale du Bleu du ciel, le meilleur livre de Bataille, qui se déroule dans un cimetière d’Allemagne, pour s’en convaincre. Dirty, sainte bataillienne, ne jouit que parmi les tombes. Thanatos est aux commandes, avec, dans le lointain, la fanfare du défilé de jeunes nazis, « raides comme des triques », qui annonce le massacre général. Comme le note Philippe Sollers dans La Guerre du goût : « La mort est l’ersatz de la jouissance sexuelle quand celle-ci est bloquée de tous côtés. »

Patrice Trigano, Bataille au procès, Éditions Maurice Nadeau, 146 pages.

Bataille au procès

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