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Pourquoi les Français ont-ils le conservatisme si honteux?

Pourquoi le conservatisme politique est-il si bien implanté dans un pays libéral comme le Royaume-Uni et rejeté dans un pays conservateur comme la France ? Réflexions.


« Le coming out conservateur de Yannick Jadot » titrait Le Point en décembre 2025, suite à la publication par le sénateur EE-LV d’un ouvrage dans lequel il plaidait pour une écologie moins dogmatique que celle souvent mise en avant par son parti. « Conservateur mais pas réac » se croit-il obligé de préciser dans la suite de l’interview. Ce faisant, et sans doute de façon plus intuitive que réfléchie, il s’inscrit moins dans le sillage d’Alain Finkielkraut qui a toujours plaidé pour une écologie visant à préserver natures et paysages (« du jardinage » pour les tenants de la ligne écolo-gauchiste), que dans la droite ligne du conservatisme britannique. Mieux, la critique que lui adressa quelques jours plus tard l’urbaniste Catherine Tricot dans le très à gauche magazine Regards en utilisant la formule de l’architecte Paul Chemetov « conserver, c’est transformer », sonne comme la définition même du « conservatisme » tel qu’il est entendu Outre-Manche !

Graduel et maîtrisé

Les trois principes du conservatisme britannique ont en effet été énoncés pour la première fois en 1834 par Robert Peel dans son Tamworth manifesto – du nom d’un comté du Staffordshire ou il faisait campagne pour un siège au Parlement: la défense de l’Eglise anglicane comme église officielle (Established church), l’assurance de ne pas revenir sur le Reform Act de 1832 qui avait élargi le corps électoral tout en maintenant le suffrage censitaire et la promesse d’une « revue prudente des institutions civiles et ecclésiastiques », ceci afin d’éviter un « tourbillon incessant d’agitation » (« a perpetual vortex of agitation »). Dès ses débuts, le Conservative Party (le nom fut officiellement adopté en 1832, remplaçant l’ancienne appellation générique de « Tories ») n’adopte donc pas une posture réactionnaire – dans le sens où il chercherait à résister au moindre changement : il accepte le changement à condition que celui-ci soit graduel et maitrisé, afin d’assurer la stabilité et la continuité du cadre institutionnel.

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Benjamin Disraeli, qui sera Premier ministre conservateur de 1874 à 1880, y ajoutera une touche sociale. Dans son roman publie en 1845, Sybil or the two nations, il affirmait déjà la nécessité de rapprocher « ces deux nations, entre lesquelles il n’existe aucune sorte de relation ni de sympathie ; qui sont ignorantes des habitudes, pensées et sentiments de l’une et l’autres (…) : le riche et le pauvre ». Il ne s’agit en aucun cas de bouleverser l’organisation de la société : ceux en haut de l’échelle sociale sont toutefois tenus de se garder d’une richesse trop ostentatoire et de traiter correctement ceux d’en bas, lesquels en retour doivent s’acquitter consciencieusement de leurs tâches et faire preuve de respect pour les hiérarchies sociales. Chacun à sa place, mais avec déférence et sans mépris – comme dans un épisode de Downtown Abbey. Disraeli fit ainsi voter une série de lois pour améliorer les conditions de travail et de logements de la classe ouvrière, et renforça même le droit de grève – à condition bien sûr qu’il soit exercé de façon pacifique et courtoise.

Thatcher, une libérale plus qu’une conservatrice

Les derniers représentants de cette approche (volontiers qualifiée de ce côté-ci de la Manche de « paternaliste ») à avoir occupé le 10 Downing street furent Harold MacMillan (de 1957 à 1963), dernier Premier ministre à porter le chapeau (melon, homburg ou haut de forme), et Edward Heath (1970-1974), dont la carrière fut interrompue par l’ascension au sein du Conservative Party d’une figure dont le programme n’était en rien conservateur : Margaret Thatcher. Le fait que ses parents fussent de fervents méthodistes (une forme de protestantisme particulièrement austère) et tiennent une épicerie à Grantham (une triste petite bourgade à l’est des Midlands – la boutique abrite de nos jours un salon de beauté) est souvent mis en avant pour expliquer ses positions tranchées et son aptitude à mettre en œuvre ses convictions en dépit de fortes résistances. C’est faire fi de l’influence politique de son père, qui avait occupé des fonctions municipales sous la bannière du Liberal Party – nom officiellement pris en 1859 par les « Whigs », représentants traditionnels des classes moyennes en ascension (marchands, professions libérales) et des minorités religieuses (protestantes et juives). Le Liberal party, qui domina la vie politique britannique durant tout le 19eme siècle, fut peu à peu évincé (après s’y être allié au sein de coalitions gouvernementales) par le Labour, parti créé en 1900 par le puissant mouvement syndical implanté dans les industries lourdes et manufacturières.

L’élection de Thatcher en 1979 illustre parfaitement le retour d’une pensée libérale (libre-échange, intervention minimale de l’Etat dans l’économie, individualisme et responsabilité individuelle) via le Conservative Party. Ses mesures de dérégulation et de privatisation se heurtèrent d’ailleurs autant à l’hostilité du Labour que des old (public) school Conservatives et il n’est pas étonnant que le plus « thatcherien » de tous les ministres des gouvernements Thatcher n’était ni Michael Heseltine ni Nigel Lawson ou Willie Whitelaw, conservateurs bon teints issus des classes supérieures, mais Norman Tebbitt, un pilote de ligne ayant commencé à travailler dès l’âge de 16 ans après une scolarité dans des établissements publics (state schools), surnommé « On yer bike » pour avoir utilisé l’exemple de son père qui, chômeur durant la Grande Dépression, serait parti chaque matin sur son vélo à la recherche d’un gagne-pain.  

There is no such thing as society

Le conservatisme « à la papa Disraeli » fit un retour dans les années 2010 avec David Cameron (Premier ministre de 2010 à 2016) et son projet de « Big society » : l’idée était de faire délivrer certains services publics par des bénévoles et des associations locales plutôt que par des services de l’Etat. Si l’idée est séduisante et pourrait s’envisager dans une riche et paisible bourgade du Somerset (celles qui servent de toile de fond aux épisodes d’Inspecteur Barnaby), elle est nettement plus difficile à mettre en place à grande échelle. Surtout, il s’agissait de faire oublier le « there is no such thing as society » lancé par Thatcher en 1987, voulant ainsi souligner que toute société est avant tout composée d’individus. Ce retour a des idéaux réellement conservateurs permit notamment d’attirer de nouveaux sympathisants, notamment issus des minorités ethniques, dont la deuxième génération grimpait l’échelle sociale grâce au travail de leurs parents : par exemple, Priti Patel, née de parents immigrés indiens, sera une ministre de l’Intérieur (Home Affairs) impitoyable envers l’immigration illégale. De même, le fait que la loi instaurant le mariage entre personnes du même sexe fut passée par le gouvernement Cameron signait un retour au Tamworth manifesto : cela permettait de moderniser l’image du Conservatisme et d’éviter l’étiquette réactionnaire, tout en affirmant qu’étendre la norme maritale était une mesure de nature profondément conservatrice.

La cure austéritaire administrée au Royaume-Uni par le ministre des finances George Osborne après la crise financière de 2008 a fait voler en éclat le « conservatisme compatissant ». De surcroit, la mise en œuvre du Brexit a mis à jour les dissensions au sein du Conservative party sur l’objectif de la sortie de l’Union européenne : si Theresa May défendait un Brexit devant permettre (en théorie) d’investir dans les services publics et de réindustrialiser la Grande-Bretagne, Boris Johnson était résolument sur une ligne ultralibérale, qu’incarna ensuite jusqu’à la caricature une Liz Truss arborant lavallière et casque de cheveux à la manière de son modèle, Maggie. Force est de constater qu’en dépit de ses contradictions internes, le conservatisme est au Royaume-Uni un mouvement de pensée ancien et structuré, qui se reconnait comme tel.

Conservatisme, mot français

Tout le contraire en France, ou en dépit des efforts de quelques spécialistes en sciences-politiques (ainsi un Dictionnaire du conservatisme fut publié en 2017 sous la direction de Frédéric Rouvillois, Olivier Dard et Christophe Boutin), le conservatisme est assimilé soit à un refus obstiné de tout changement (à l’image de ces nobles d’Ancien Régime qui, arcboutés sur leurs privilèges fiscaux, précipitèrent la Révolution avant de revenir sous la Restauration « n’ayant rien appris, rien oublié » selon la formule attribuée à Talleyrand), soit à un faux-nez du libéralisme économique le plus débridé. Si la gauche française rejette l’étiquette conservatrice tout en défendant statu quo et avantages acquis en matière économique et sociale, c’est avant tout pour ne pas apparaitre moins progressiste sur les questions de mœurs. Quant à la droite, elle s’affiche avant tout comme libérale économiquement tout en concédant du bout des lèvres un certain conservatisme plus ou moins honteux sur les évolutions dites « sociétales ». Les moments où elle semble assumer son conservatisme apparaissent alors surtout comme des bouffées réactionnaires sans lendemain, qui accentuent encore le discrédit dont souffre le conservatisme en France. Ainsi la droite, dont une partie s’était élevée contre le PACS, défila ensuite avec la Manif pour Tous pour un « PACS amélioré ». De même, l’opposition frontale a l’élargissement de la procréation médicalement assistée avec donneur aux couples de femmes et aux femmes seules était perdue d’avance, et d’ailleurs ne sera jamais remise en cause. Une position véritablement conservatrice aurait été de prendre acte d’un certain « désir d’enfant » afin de l’inscrire dans une politique familiale de soutien à la natalité tout en mettant l’accent sur un accès aux origines beaucoup plus étendu (et non circonscrit comme aujourd’hui a des informations non identifiantes), voir donner des droits aux donneurs. Bref, prendre au sérieux les propos de la sociologue Irène Thery sur la PMA comme « une autre façon d’avoir des enfants », tout en rappelant que ces enfants sont, in fine, « tous nés d’un père et d’une mère » comme le disait le slogan. Il n’y a qu’à voir les récentes positions de la Haute Commissaire à l’Enfance, lesbienne assumée et mère d’une petite fille, Sarah El-Hairy, pour voir combien l’ouverture de nouveaux droits a fait passer « les homos à droite » pour paraphraser le titre de l’essai publié par le militant LGBT historique Didier Lestrade en 2012.

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Au fond, peut-être que le frein le plus puissant à l’émergence en France d’un véritable mouvement conservateur est la nature profondément conservatrice du pays, surtout quand on la compare à la Grande-Bretagne – un trait souvent souligné par le philosophe Marcel Gauchet. Le Royaume-Uni passerait a première vue pour une nation confite dans ses traditions (ces usages souvent désuets, parfois franchement bizarres, qui enchantent les observateurs anglophiles), avec une histoire politique remarquablement stable depuis la restauration de la monarchie a la mort de Cromwell en 1659: des souverains successifs qui règnent mais ne gouvernent pas, des changements dynastiques sans heurts ni effusion de sang, une domination des idées libérales et libre-échangistes (Gladstone et Palmerston alternant au poste de Premier Ministre). A côté, la France empile frénétiquement les régimes (pas moins de dix régimes différents entre 1789 et 1870) et semble ne parvenir à se reformer que « dans les convulsions » (pour reprendre l’expression récemment utilisée sur France Inter par le directeur de la BPI Nicolas Dufourcq). Pour au final aboutir au même résultat : un pays centralisé ou l’Etat est prédominant, peuplé de citoyens mécontents mais incapables de s’entendre.

Sauf que les apparences sont trompeuses : les changements au Royaume-Uni, pour être moins spectaculaires, sont d’autant plus radicaux. Ainsi du remembrement des 17eme et 18eme siècles (« enclosures ») au profit des grands propriétaires terriens, les expulsions massives (surtout en Ecosse, les « clearances ») afin de créer de grands élevages de moutons pour en exporter la laine ou encore la Grande Famine qui affecta durablement la géographie de l’Irlande. La Révolution Industrielle transforma en profondeur les villes et paysages du nord et des Midlands – ceux-là même qui ne se sont jamais complètement relevés de la désindustrialisation des années 1970-80. Dernier exemple, le vote en faveur du Brexit de 2016, n’a jamais été remis en cause par aucun des gouvernements successifs, et la sortie de l’Union Européenne fut effective en 2019. C’est comme si les Français décidaient à intervalles réguliers de faire table rase de leur maison commune avant d’utiliser les mêmes plans pour la reconstruire, tandis que les Britanniques ont recours à cette technique qu’il est courant d’observer dans les rues de la City ou les chantiers de construction semblent ne jamais s’achever : de vénérables bâtiments sont impitoyablement mis à bas, seule la façade sur rue est conservée, donnant ainsi l’illusion que les tours de verres poussent au milieu des vieilles pierres – et que « rien ne change alors que tout est en train de changer ».

Le dictionnaire du conservatisme

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🎙️ Atlanti’Causeur: ni pour, ni contre, bien au contraire !

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Élisabeth Lévy (Causeur) et Jean-Sébastien Ferjou (Atlantico) débattent de l’actualité de la semaine. Une discussion toujours franche, jamais froide, parfois féroce. Sans langue de bois ni sujets tabou, ces deux-là ne sont pas toujours d’accord et ne se l’envoient pas dire !


Au menu de l’émission: l’affaire Epstein, le mouvement « no kids », Melania Trump, l’interdiction des réseaux sociaux pour les moins de 15 ans, le rétablissement de l’esclavage en Afghanistan.

Pour retrouver en intégralité le nouveau podcast d’Atlanti’Causeur : cliquez ICI

Tant qu’il y aura des films

Maigret, Saddam Hussein et un adepte des petits boulots : l’énoncé des films du mois de février est comme un inventaire à la Prévert, improbable et alléchant.


Policier

Maigret et le Mort amoureux, de Pascal Bonitzer

Sortie le 18 février

Il semble bien que tout a commencé en 1932 avec un film mineur mais plutôt réussi de Jean Renoir, La Nuit du carrefour. C’est la première fois que le personnage du commissaire Maigret s’évadait de l’univers littéraire de son créateur, Georges Simenon, et débarquait sur grand écran sous les traits de Pierre Renoir, le frère du cinéaste. Simenon n’avait pas aimé cette première adaptation, dit-on. On ne comprend pas pourquoi, car le film est à l’os (il dure seulement soixante-quinze minutes), son acteur principal vraisemblable, et l’atmosphère entre brouillard et pluie parfaitement conforme au modèle. S’ensuivront des réussites notables (La Tête d’un homme de Julien Duvivier, avec le génial Harry Baur ; Cécile est morte de Maurice Tourneur, avec Albert Préjean ; Maigret tend un piège et Maigret et l’Affaire Saint-Fiacre,les deux films de Jean Delannoy avec Jean Gabin ; Maigret voit rouge de Gilles Grangier, toujours avec Gabin dans le rôle-titre) et des échecs affligeants (Maigret à Pigalle de Mario Landi, avec l’improbable Gino « Peppone » Cervi, pour n’en citer qu’un seul par charité pour d’autres nanars encore pires). On se permettra d’ajouter à cette liste Bellamy, l’ultime film de Claude Chabrol dans lequel Gérard Depardieu incarne un commissaire en vacances : faussement débonnaire et vraiment sombre, ce pourrait sans problème être « un Maigret ». Et nul doute que Chabrol (qui adapta Simenon avec Les Fantômes du chapelier) y a pensé. Il faudrait aussi ajouter les deux séries télévisées avec Jean Richard, puis Bruno Cremer, même si tous leurs épisodes ne sont pas à la hauteur du génie de Simenon.

Quand on évoque ainsi le passage de Maigret de l’écrit à l’écran, on s’arrête en général sur son aspect physique. Or, Simenon ne s’y est jamais attardé. On trouve certes l’adjectif « massif » pour désigner le policier, mais les descriptions sont en général assez floues et parfois même contradictoires d’un volume à l’autre. C’est pourquoi il faut saluer à sa juste mesure, et plus précisément à sa haute ironie, le premier plan du nouveau film du très talentueux Pascal Bonitzer, Maigret et le Mort amoureux. Aux côtés d’un homme à la carrure digne d’une armoire à glace, on devine le fluet Denis Podalydès et on se dit que dans ce couple à la Laurel et Hardy, Maigret, c’est forcément le gros. Perdu ! Il revient à Podalydès d’incarner le commissaire et chacun est prié d’oublier ses idées préconçues. Demeurent la pipe, le flegme, le chapeau et l’imper, sans oublier la bière, une épouse cordon-bleu et surtout une incroyable capacité à questionner. Alors, on accepte sans difficulté que cette frêle silhouette mène l’enquête. Dans le cas présent, il s’agit du roman Maigret et les Vieillards (il est fort probable que notre belle époque ait servi d’alibi pour ne pas reprendre au cinéma le titre original qui aurait pu déplaire aux « seniors »). Soit une enquête dans le monde feutré du Quai d’Orsay, puisque tout commence avec le cadavre d’un ancien diplomate à la retraite retrouvé mort chez lui par sa fidèle et dévouée domestique, un beau matin, le corps criblé de balles… L’étonnante plasticité de Podalydès lui permet donc d’enfiler les habits de Maigret avec brio tout en donnant la réplique à une distribution qui est à elle seule un véritable régal : d’Anne Alvaro à Micha Lescot en passant par Dominique Reymond, Julia Faure et Laurent Poitrenaux, entre autres. Le résultat est brillant, réjouissant, alerte et vif. On ne s’ennuie pas un instant devant cette savoureuse galerie de portraits où les non-dits et autres hypocrisies de haut vol font figure de viatiques. Bonitzer se permet en outre un pied de nez final en donnant à la conclusion de l’enquête une dimension troublante, absente du roman. Cette vraie-fausse trahison est une bonne façon de rendre hommage à l’insaisissable Maigret.


Pâtissier

Le Gâteau du président, de Hasan Hadi

Sortie le 4 février

Un film irakien ? La chose n’est guère fréquente. C’est dire si l’on a accueilli avec curiosité ce Gâteau du président, premier film réalisé par Hasan Hadi. On s’est ensuite frotté les yeux en découvrant le synopsis de cette fiction largement inspirée du réel : dans l’Irak de Saddam Hussein, une petite fille de 9 ans doit confectionner un gâteau pour célébrer l’anniversaire du président ! S’ensuit une délirante course-poursuite aux ingrédients les plus basiques que sont la farine et les œufs notamment. Ou comment décrire la pénurie quotidienne d’un régime aux abois, à travers ce qui pourrait n’être qu’une fable vertueuse, mais qui correspond à une réalité tangible, comme le montrent les images d’actualité finales. Sans jamais tomber dans le mélo facile, le réalisateur suit le parcours de cette fillette non sans ironie et distance. Comme si le pathétique de la situation lui permettait d’en dire bien plus sur une société kafkaïenne.


Précarisé

À pied d’œuvre, de Valérie Donzelli

Sortie le 4 février

Bastien Bouillon (C) Christine Tamalet

Le nouveau film de Valérie Donzelli étonne d’abord par son apparente simplicité : l’adaptation de l’autobiographie homonyme de Franck Courtès publiée en 2023. Ce photographe de renom y racontait comment il avait abandonné par lassitude le grand confort de sa vie professionnelle pour devenir un adepte des petits boulots domestiques via des applications de recrutement par intérim. Le film s’avère particulièrement fidèle au livre en recréant ce lent déclassement social assumé et analysé. Incarné avec finesse par Bastien Bouillon, le narrateur ne cache rien de son quotidien de plus en plus restreint, pauvre et contraint. On découvre ainsi un monde parallèle où des gens se louent à la journée pour des travaux souvent pénibles et dont la rétribution fait l’objet d’incroyables enchères à la baisse. On parlera sans crainte d’esclavage moderne mais l’intelligence, et du livre et du film, est de transformer cette expérience sociale en un objet artistique digne de ce nom. Ce qui donne aussi à réfléchir.


À pied d'oeuvre

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Iran/Etats-Unis: la veillée d’armes

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Américains et Iraniens ont discuté à Oman vendredi dernier, pour la première fois depuis la guerre des 12 jours déclenchée par Israël en 2025. Les émissaires des deux pays se retrouvent ce mardi pour une seconde rencontre.


Le premier round de négociations entre les États-Unis et l’Iran, tenu le 6 février 2026 à Mascate sous médiation omanaise, a surtout servi de prise de contact et de test des intentions réciproques plutôt que de véritable discussion de fond. Les échanges, indirects et limités à quelques heures, se sont concentrés principalement sur la question nucléaire, Téhéran refusant d’élargir l’agenda, tandis que Washington cherchait à inclure les missiles balistiques et le soutien aux groupes armés régionaux.

Evolutions de la dissuasion nucléaire au Proche Orient

Les deux parties ont néanmoins qualifié la rencontre de constructive et ont convenu de poursuivre les discussions, signe que ce premier round visait surtout à évaluer le sérieux de l’adversaire et à rouvrir un canal diplomatique.

Sans surprise aucun compromis n’a été annoncé, et les positions de départ demeurent largement incompatibles. Cependant les questions au cœur de ces négociations structurent un vaste espace stratégique qui s’étend du golfe Persique à la Méditerranée orientale, de la mer Rouge à l’Asie centrale. Les capitales arabes du Golfe, les villes et infrastructures israéliennes, les bases américaines en Jordanie, les installations pétrolières saoudiennes, les détroits contrôlés par les Houthis ou encore les champs gaziers de Méditerranée orientale appartiennent désormais à un même théâtre. Dans cet espace continu, les missiles balistiques, les drones, les missiles de croisière et les systèmes anti-aériens dessinent une nouvelle géographie de la puissance.

Depuis une quinzaine d’années, l’Iran a construit un dispositif militaire fondé sur la profondeur stratégique externalisée. Plutôt que de chercher à rivaliser frontalement avec les grandes armées de la région, Téhéran a développé une architecture de projection indirecte. Celle-ci repose sur un arsenal balistique de portée régionale et sur un réseau d’alliés ou de supplétifs, du Liban au Yémen. Ce sont leurs poitrines et leurs territoires qui sont supposés servir de première ligne de défense iranienne. Les missiles et les drones iraniens ne sont donc pas seulement conçus pour atteindre Israël. Ils visent l’ensemble du système régional, notamment les bases américaines dans le Golfe, les infrastructures pétrolières saoudiennes, les ports émiratis, les centres logistiques en Irak ou en Syrie et, bien sûr, les routes maritimes.

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Les distances structurent cette stratégie. Entre Téhéran et Tel-Aviv, environ 1 600 kilomètres. Entre l’Iran et Riyad, des distances comparables. Entre les zones contrôlées par les Houthis et les routes maritimes de la mer Rouge, quelques centaines de kilomètres seulement. Dans cet espace, des missiles comme le Shahab-3, l’Emad, le Qadr, le Khorramshahr ou le Sejjil couvrent l’ensemble du Levant et de la péninsule Arabique. Les drones de type Shahed, plus lents mais moins coûteux et plus nombreux, complètent ce dispositif en saturant les défenses adverses.

Cette évolution a transformé la nature de la dissuasion au Moyen-Orient. La capacité à lancer des salves de missiles ou des essaims de drones est devenue un facteur décisif. L’attaque contre les installations pétrolières saoudiennes d’Abqaïq en 2019 a marqué un tournant en montrant la capacité iranienne à paralyser une partie du système énergétique mondial sans déployer une armée conventionnelle, en s’appuyant sur des drones utilisés par un allié. Depuis 2018 et la sortie des États-Unis du Joint Comprehensive Plan of Action (JCPOA), l’enjeu dépasse largement le seul dossier nucléaire. Il concerne l’équilibre militaire de toute la région, et donc la question des missiles, des drones et des forces supplétives.

Groupes aéronavals, bases en Jordanie, au Qatar ou aux Émirats, sous-marins équipés de missiles de croisière, drones armés : les forces américaines dans la région sont estimées à plusieurs dizaines de milliers d’hommes. L’architecture militaire américaine constitue le second pilier du système régional face au réseau balistique iranien, avec une dimension défensive destinée à protéger les alliés et une dimension offensive visant à dégrader les capacités militaires de Téhéran et mettre la pression sur le régime.

Les acteurs non-étatiques complexifient encore le jeu

Israël, dans cet ensemble, représente un cas particulier. C’est le seul acteur régional à avoir développé une défense anti-missile multicouche sophistiquée avec les systèmes Arrow, Fronde de David et Dôme de fer. Mais cette architecture n’est pas seulement destinée à protéger le territoire israélien. Elle s’inscrit dans une transformation plus large d’une région où la survie économique dépend désormais de la capacité à protéger des infrastructures critiques contre des frappes à longue distance. Les terminaux pétroliers, les ports, les centrales électriques et les centres urbains sont devenus des cibles potentielles dans une guerre de missiles. Cet ensemble est progressivement protégé par un système régional qui met en réseau les moyens américains et ceux de leurs alliés pour une réponse coordonnée.

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Le rôle des acteurs non étatiques renforce encore cette logique. Les Houthis au Yémen, le Hezbollah au Liban ou certaines milices en Irak forment une extension du dispositif iranien. Leur fonction n’est pas seulement militaire. Ils permettent de déplacer les lignes de front, d’ouvrir plusieurs axes de pression et de transformer un conflit bilatéral en confrontation régionale. Une frappe israélienne ou américaine contre l’Iran pourrait ainsi se traduire par des attaques contre le trafic maritime en mer Rouge, des tirs de roquettes depuis le Liban ou des frappes de drones contre des installations pétrolières dans le Golfe.

Dans ce paysage, une posture offensive américaine renforce les alliances sécuritaires et les investissements dans les défenses anti-missiles. Une posture de retrait ou de compromis peut, à l’inverse, encourager les acteurs régionaux à développer leurs propres capacités de dissuasion. Le ministre saoudien de la Défense, et frère du prince héritier, Khaled ben Salmane, l’a exprimé clairement à Washington la semaine dernière. Selon lui, si Washington renonçait à l’option militaire et se contentait d’un compromis limité, cela renforcerait la position de l’ayatollah Ali Khamenei et du noyau dur du régime. Aux yeux des dirigeants saoudiens, une désescalade sans modification réelle du comportement iranien serait interprétée à Téhéran comme une victoire stratégique. Elle consoliderait le camp des Gardiens de la révolution et confirmerait, dans l’esprit des dirigeants iraniens, que leur stratégie de pression par les missiles et les milices finit toujours par payer.

Quant à l’Iran lui-même, son système intérieur demeure fragile. Les protestations sociales ont été durement réprimées, et la population vit sous la pression d’une inflation élevée, d’un isolement international et de sanctions étouffantes. Une guerre qui ne modifierait pas radicalement la situation du régime risquerait de l’affaiblir encore davantage tout en encourageant ceux qui souhaitent sa chute.

Mais même affaiblie, la République islamique reste militairement capable de menacer une large partie du Moyen-Orient. Enfin quant aux intentions des Américains, rappelons qu’il y a dix mois nous étions dans le même brouillard avec les mêmes interrogations. Et puis le 13 juin Israël a lancé l’opération contre l’Iran et 10 jours plus tard Trump avait ordonné des frappes contre ses installations nucléaires.

Karine Le Marchand ou l’immigration bisounours

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M6 consacrait hier une grande soirée à 100 ans d’immigration en France. Le documentaire était réussi et plaisant à regarder ; il ne niait pas les difficultés de l’intégration. Mais, il faudrait toutefois une deuxième soirée pour nous expliquer pourquoi le RN est aux portes du pouvoir, pourquoi le séparatisme alarme les services de renseignements, ou pourquoi certains avancent qu’un pays comme l’Algérie a désormais une 5e colonne dans le pays…


Il est vrai que regarder les affaires du monde sous l’angle de l’optimisme le plus affirmé n’a jamais fait de mal à personne. Et que s’ingénier à voir la réalité plus rose qu’elle n’est s’avère quelquefois plutôt gratifiant. Enfin, qui irait nier que la bienveillance puisse être une vertu digne d’intérêt ?

La petite chaîne qui monte et la Nouvelle France

De l’optimisme, de la bienveillance, le documentaire de M6 diffusé hier soir, présenté par Karine Le Marchand, nous en a servi une assez jolie dose. Son titre : « Les nouveaux Français ». En sous-titre, « 100 ans d’immigration ».

OK pour le titre. L’émission nous présentait en effet des personnes qu’on peut effectivement qualifier de « nouveaux Français ». Moins évidents en revanche la pertinence de la mention « Cent ans d’immigration ». Précisément en raison de l’a priori volontairement positif avec lequel le sujet est abordé. A priori au demeurant tout à fait acceptable, sauf à prétendre qu’à lui seul il pourrait permettre une approche réellement objective et satisfaisante du problème si complexe qu’est l’immigration.

A relire: Immigration et démographie urbaine: les cartes à peine croyables de France Stratégie

Le documentaire nous présente donc des personnages dont l’intégration a été particulièrement réussie. Mieux encore, on a assez vite l’impression d’assister à l’évocation d’une succession de success stories. Non seulement les intervenants se sont très bien intégrés, mais en prime ils ont fort bien réussi socialement dans leur parcours. Or, on aura bien compris que si l’intégration réussie est la condition nécessaire pour réussir dans le pays d’accueil, elle n’est en aucune manière suffisante. Il faut bien autre chose. A commencer par des qualités humaines qui ne sont pas données à tout le monde. Le caractère, la ténacité, le sens de l’effort. Et surtout la volonté farouche d’être aussi français que les Français si ce n’est plus et mieux… Et bien sûr, un peu de chance.

Il est bien évident que nous montrer ces personnes avec leur parcours si valorisant ne peut que nous faire du bien. Ils nous portent la démonstration que devenir français quand on ne l’est pas d’emblée est possible. Mais cela nous montre aussi, en filigrane, en creux, que cela relève, quoi qu’on en dise, de l’exception. Pas plus qu’une hirondelle ne fait le printemps comme disait ce bon vieil Aristote, une brochette de destinées d’exception ne saurait à elle seule rendre compte de la réalité de « 100 ans d’immigration ». Pas plus d’ailleurs que ces remarquables parcours ne sauraient rendre compte de la réalité de ce que vit le Français moyen, de souche, comme on dit. 

L’exception dans ce domaine est évidemment à saluer bien bas, mais, redisons-le, elle reste l’exception.

Immigration intra et extra-européenne

Cela d’autant qu’il est fait dans ce documentaire – fort intéressant en soi – une large place à l’émigration intra-européenne, italienne, espagnole, polonaise, portugaise. Autrement dit, l’afflux de populations dont les références civilisationnelles sont dans une très large mesure identiques aux nôtres. Rien à voir, donc, avec ce qu’est aujourd’hui le flux migratoire que nous avons à gérer. Par ailleurs, le nombre : chaque année nous arrive, pour ne parler que de l’immigration légale, à peu près autant de personnes que la totalité de l’émigration italienne ou espagnole sur toutes les années où elle s’est produite. Le nombre, voilà le paramètre qui tue, tout le monde le sait. Hélas, jamais abordé dans le documentaire.

De même que ne sont pas abordées les profondes différences culturelles, religieuses, non plus d’ailleurs que la motivation initiale des uns et des autres. Il est clair que ceux des mouvements de populations inter-européens d’hier venaient ici pour bosser et surtout donc l’intention bien claire de se faire autant que possible plus français que français. C’était l’immigration qui avait à cœur de franciser le prénom des enfants, voire le patronyme. Ce ne semble plus avoir cours aujourd’hui. Les hit-parades des états civils nous le montrent amplement.

A ne pas manquer: Alexandre Devecchio, le livre blanc du «vivre-ensemble»

Et puis, l’immigration d’hier intervenait lorsque le besoin social, économique en était objectivement observable, après les saignées humaines et les ruines matérielles des guerres. Il fallait des bras. Des bras, du courage et de la volonté. La volonté d’épouser le pays d’accueil, ses lois, ses mœurs, ses bonheurs et ses peines. En sommes-nous là aujourd’hui ?

Posez la question en ces termes, revient évidemment à y répondre…

Il reste que la bienveillance de Karine Le Marchand, du regard qu’elle pose sur le monde et la vie, sont bien agréables. Il reste aussi qu’on a raison de dire que le meilleur demeure possible, toujours possible. Raison aussi de donner en exemple ces réussites absolument remarquables. Mais on attend un second volet, peut-être, traitant des « nouveaux non-français », ceux de l’immigration d’aujourd’hui pour qui il n’est absolument pas question de devenir ce que nous sommes. Ce qui serait en outre, du moins pour certains d’entre eux, quelque chose comme l’horreur absolue.

Voir l’émission.

LES TÊTES MOLLES - HONTE ET RUINE DE LA FRANCE

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Reproduisez-vous!

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Réarmement démographique. Le gouvernement écrit une lettre aux jeunes Français de 29 ans: il est temps de réfléchir à votre « projet d’enfant ».


Le gouvernement va écrire aux jeunes Français pour les inciter à avoir des enfants. En 1830 un Premier ministre – Guizot – lançait aux Français « Enrichissez-vous ». Aujourd’hui, le gouvernement exhorte les jeunes : reproduisez-vous ! Une cause assurément noble et importante. D’après FranceInfo, dans le cadre d’un plan contre l’infertilité, le gouvernement Lecornu prépare pour l’été une lettre aux Français des deux sexes âgés de 29 ans. Elle commencerait ainsi: « Il est temps de réfléchir au projet ou non d’avoir un enfant. » Traduction : attention, l’horloge biologique tourne.

Pas tous égaux face à la reproduction

C’est surtout celle des Françaises qui tourne mais écrire seulement aux femmes ce serait encore plus sexiste que de leur réserver les congés menstruels. Après tout, la natalité est aussi l’affaire des hommes puisque dans la plupart des cas un « projet d’enfant », comme on dit dans les magazines féminins, se fait à deux.

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Reste que les deux sexes ne sont pas égaux face à la reproduction. Nous connaissons tous d’heureux pères de 60 ans. Si le gouvernement communique sur le sujet, c’est pour rappeler aux femmes que leur fertilité, optimale à 25 ans, chute après 30 ans. Pas de pression mais tic-tac-tic-tac.

A côté de la plaque

Faudrait savoir, il faut encourager la natalité ou pas ? Evidemment, même si les progressistes trouvent que c’est réac et nauséabond – pétainiste. Mais mettre l’accent sur l’aspect simplement médical (l’infertilité) me semble à côté de la plaque.

On pourrait déjà arrêter de financer tous les écolos-dingues qui racontent que faire des enfants c’est mauvais pour la planète. Le maire de Cannes, le LR David Lisnard a découvert que, selon le manuel de référence en SVT, Nathan, l’action la plus efficace, pour sauver la planète, c’est faire un enfant de moins. Pourquoi pas carrément zéro enfant pour purifier la planète de toute présence humaine ?

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En réalité, si les gens font moins d’enfants et plus tard, ce n’est pas toujours à cause de l’infertilité ni du réchauffement climatique mais plus prosaïquement parce qu’ils ne peuvent pas se loger. Et s’ils ne peuvent pas se loger c’est à cause des prix de l’immobilier mais aussi parce qu’ils sont écrasés par les charges, particulièrement par nos retraites qui ponctionnent une part croissante de leurs revenus. Allez trimer pour que je puisse partir en croisière, jeunes gens ! En clair, pour que les jeunes fassent des enfants, il faut que les moins jeunes travaillent un peu plus. Sinon, j’ai une dernière solution : que le gouvernement encourage les Français à congeler leurs gamètes. Ils feront des enfants à la retraite.


Cette chronique a été diffusée sur Sud radio ce matin

Retrouvez Elisabeth Lévy dans la matinale de Patrick Roger

Non, «Le Mage du Kremlin» n’est pas trop long!

Aux origines du pouvoir : un film entre fiction historique et portrait politique. Le Mage du Kremlin, d’Olivier Assayas, toujours en salles.


Le Mage du Kremlin est à la fois un film sur Poutine et une fiction historique, adapté du roman éponyme de Giuliano da Empoli, paru en avril 2022 aux éditions Gallimard, couronné par le Grand Prix du roman de l’Académie française et par un beau succès de librairie. Depuis sa sortie en salles[1], le long métrage d’Olivier Assayas suscite de nombreuses critiques, tant sur la forme — sa mise en scène — que sur le fond — l’image de la Russie qu’il donne à voir. Pierre Murat, dans Télérama, estime qu’Olivier Assayas filme des personnages qui, face à nous, tiennent des propos intelligents mais avec une certaine morosité qui finit par envahir le film. Murielle Joudet, quant à elle, déclare : « Je n’ai pas l’impression que le film m’apprenne autre chose que ce que j’ai déjà vu dans des documentaires sur Poutine. » D’autres reprochent au film son caractère jugé trop didactique, sa lenteur et l’ampleur excessive de la période historique couverte. Des spécialistes des sociétés post-soviétiques, tels qu’Anna Colin Lebedev ou Jean-Robert Raviot, vont plus loin en qualifiant le film de dangereux, le jugeant trompeur quant à la réalité russe. Leurs critiques portent notamment sur l’impact politique ambigu du film, qui pourrait, selon eux, faire l’éloge implicite de la verticalité du régime poutinien. Pour ma part, je considère ce film — l’un des plus beaux de son réalisateur — comme une œuvre de fiction passionnante, puissante et d’une grande finesse. Olivier Assayas y met en lumière la mécanique mortifère d’un pouvoir sans limites, sans pour autant faire de Vladimir Poutine un monstre, montrant que chacun agit selon ses raisons, même lorsque celles-ci servent des idéologies ou des pulsions malsaines.

La Russie post-soviétique : chaos et recomposition

Russie, dans les années 1990. L’Union des Républiques socialistes soviétiques s’effondre. Le pays fait face à l’irruption de la liberté et du capitalisme sauvage, où la mafia russe est dominante. Domination de l’argent, folies et dégénérescences présentes dans les pays de l’Ouest déferlent. Mais le FSB – successeur du KGB – veille. Dans le tumulte de ce pays en reconstruction, un jeune homme intelligent, redoutable, implacable, Vadim Baranov, trace sa voie sans aucune morale. Artiste, homme de théâtre et de télévision – il produit des émissions de télé-réalité perverses et infâmes – il va devenir, par le hasard des rencontres et des circonstances, le conseiller officieux d’un ancien agent du KGB promis à un pouvoir absolu : Vladimir Poutine, le futur tsar d’une Russie revancharde.

Paul Dano (C) Curiosa Films / Gaumont

Vadim Baranov, le stratège de l’ombre

Comme le roman, le film centre son regard sur le mentor dans l’ombre de Poutine, ce jeune et brillant Vadim Baranov (Paul Dano, roide et rude, imperturbable). Le cinéaste, grâce à son scénario habile, fin et perspicace, coécrit avec Emmanuel Carrère, filme le récit de la rencontre secrète entre Rowland (Jeffrey Wright, impeccable interprète de la droiture morale occidentale), universitaire américain – sorte de double de l’écrivain Giuliano da Empoli – ayant écrit un ouvrage sur ce conseiller. Il dresse un portrait cru, acerbe et sans concession de Vadim Baranov – personnage fictionnel librement inspiré de l’idéologue et homme politique russe Vladislav Sourkov – qui, au fil de sa confession à Rowland, s’avère être un homme qui agit porté par son goût immodéré du pouvoir. Sa voix détachée, monotone et glaciale, et son rapport aux hommes, aux femmes et aux événements tragiques permettent de comprendre la psychologie complexe d’un homme qui n’a peur de rien – seule Ksenia (Alicia Vikander, royale), jeune et belle femme libre, rebelle et mystérieuse, semble lui échapper – et qui ne recule devant aucun crime pour parvenir à ses fins.

Vladimir Poutine : la construction d’un pouvoir absolu

Olivier Assayas filme un Vladimir Poutine (Jude Law, juste, précis, glaçant) qui ne cesse d’affirmer avec conviction que la Russie humiliée doit retrouver son prestige perdu depuis la chute des tsars ou celle du communisme, voire de Staline. Il montre la montée d’un pouvoir où l’absence de démocratie et l’autoritarisme règnent, et le positionnement d’un homme d’État qui déteste les États de l’Ouest occidental et le décadentisme de l’Europe. Il rêve d’un empire russe défendant un « Idéal » qui régenterait avec poigne son peuple et dominerait le monde perverti.

Durant 2 h 30, Olivier Assayas mène de main de maître son projet et livre un film d’une grande ampleur politique et romanesque, grâce à sa mise en scène brillante et rigoureuse, aux cadres et aux lumières signés par le chef opérateur Yorick Le Saux, et à l’interprétation exigeante et remarquable de tous les acteurs, en particulier Paul Dano et Jude Law. Il filme le verbe – la parole tranchante de Poutine, celle douce et monocorde mais intraitable du mage du Kremlin – et l’action rapide, fulgurante, brutale. La guerre, les crimes politiques, la mort en marche, le règne du machiavélisme.

Il sait aussi rendre compte de l’état de décomposition des artistes se pensant libres dans une société corrompue où tout le monde est écouté et vit sous la menace de l’enfermement ou de la mort.

Une œuvre majeure dans la filmographie d’Assayas

C’est donc un grand plaisir de voir ce nouveau film ambitieux du cinéaste, proche de ses œuvres politiques Carlos (2010) et Cuban Network (2019), mais aussi de ses fictions plus romanesques ou littéraires telles que Fin août, début septembre (1999) ou Sils Maria (2014).

Le résultat de ce travail est une réussite, montrant un univers redoutable de cruauté et de cynisme, révélant la force de persuasion et de manipulation d’un homme qui concentre autour de lui tous les pouvoirs.

2h25


[1] Relire notre critique dans le magazine de janvier

Alexandre Devecchio, le livre blanc du «vivre-ensemble»

Alexandre Devecchio a grandi dans le 9-3 à une époque où la religion et la couleur de peau n’avaient pas d’importance, puis il a connu le basculement progressif vers le séparatisme. Nous vivions côte à côte est le récit de cette fracture démographique et idéologique qui a changé le visage de la France.


Causeur. En lisant le récit de votre jeunesse en Seine-Saint-Denis, on apprend que vous avez commencé votre carrière au Bondy Blog, un média aux antipodes du conservatisme bon teint du Figaro, dont vous dirigez à présent les pages opinions. Seriez-vous un agent double ?

Alexandre Devecchio. Pour être honnête, je ne me sentais pas en phase avec la ligne éditoriale, mais j’y ai vu l’opportunité de faire mes premières armes dans le journalisme et d’avoir une tribune pour y défendre les idées qui me tenaient à cœur. Le Bondy Blog, média associatif, avait été créé au lendemain des émeutes de 2005 pour donner la parole aux habitants des « quartiers », et après tout j’étais tout aussi représentatif des banlieues que les autres blogueurs, même si je portais sur celles-ci un regard différent. Y travailler m’a offert la possibilité de faire entendre une autre voix. Par ailleurs, Nordine Nabili et Antoine Menusier, qui étaient à sa tête à l’époque, avaient le souci de ne pas en faire un média communautaire.

Il faut aussi savoir que le Bondy Blog comporte une branche formation, associée à l’ESJ de Lille, qui prépare chaque année une vingtaine de boursiers aux concours des écoles de journalisme. En 2010, j’ai été l’un des premiers élèves de ce programme, grâce auquel j’ai pu rentrer au CFJ de Paris, ce qui a permis par la suite mon ascension sociale dans la presse écrite, moi qui venais d’Épinay-sur-Seine et dont les parents travaillaient sur les marchés.

Qu’auriez-vous fait dans la vie si vous n’étiez pas rentré au CFJ ?

J’aurais peut-être enseigné dans le secondaire. Mais ma première vocation, c’était le cinéma. C’est pour étudier dans une section cinéma que j’ai quitté l’établissement Jean-Baptiste-de-La-Salle, que Jordan Bardella fréquentera des années après moi, pour le lycée Suger, un lycée public de Saint-Denis situé entre la cité des 4 000 et celle des Francs-Moisins. Ensuite, j’ai été étudiant à l’université Paris 8 de Saint-Denis. Après avoir raté deux fois l’entrée de la Femis, la seule grande école de cinéma française gratuite, j’étais en train de m’orienter, un peu à contrecœur, vers un Capes d’histoire pour devenir professeur. C’est alors que mes parents m’ont soufflé l’idée de postuler à la prépa Bondy Blog, dont ils avaient entendu parler à la radio. Comme je vous l’ai dit, l’idée de ce projet, mené en collaboration avec l’ESJ de Lille, était de diversifier le recrutement des journalistes.

De diversifier socialement ou ethniquement ?

L’objectif était d’ouvrir davantage les écoles de journalisme aux classes populaires d’où qu’elles viennent. Ce n’était pas un dispositif de discrimination positive ou un système de quotas. Contrairement aux élèves des conventions d’éducation prioritaire (CEP) de Sciences-Po, imaginées par Richard Descoings, nous n’avons pas été sélectionnés sur des critères territoriaux ou ethniques. Et si nous avons eu la chance de bénéficier d’un accompagnement scolaire et d’aides financières, nous ne sommes pas passés par des voies d’admission dérogatoires. À l’écrit comme à l’oral, nous avons passé les mêmes concours que tous les autres, de manière anonyme.

Seriez-vous par ailleurs l’un des derniers étudiants à avoir appris quelque chose à Paris 8 ?

Figurez-vous que oui ! J’ai eu la chance d’y avoir comme professeur le regretté Daniel Lefeuvre, un ancien communiste, spécialiste de l’histoire coloniale, dont le cours démontait la légende selon laquelle la France aurait été un empire génocidaire. En 2006, dans son livre, Pour en finir avec la repentance coloniale, il a été le premier à pointer du doigt la mouvance indigéniste, voyant dans celle-ci un poison idéologique susceptible de dresser ses élèves contre la France. Il pressentait que l’université de Saint-Denis deviendrait le bastion de l’islamo-gauchisme. Mais il n’avait pas imaginé qu’on y ferait aujourd’hui applaudir le pogrom du 7-Octobre !

Après Paris 8, vous vous retrouvez à Lille à préparer les concours de journalisme avec d’autres jeunes venus de la France entière. Y avait-il beaucoup de « petits Blancs », pour reprendre le sous-titre de votre livre ?

La couleur de peau n’avait pas d’importance pour la plupart d’entre nous. Mes camarades de prépa s’appelaient Kevin, Claudia, Faïza, Arthur, Ikram, Nassira, Louisa, Mehdi, Ludivine… Nous avions pour point commun notre ambition de devenir journalistes, d’être tous boursiers, d’avoir un bon dossier scolaire et une vingtaine d’années. Pour le reste, nous avions des parcours très différents et nous venions des quatre coins de la France. Certains habitaient en Seine-Saint-Denis comme moi ou dans les Yvelines comme Ikram, qui avait grandi à Mantes-la-Jolie, dans les grands ensembles du Val-Fourré. Louisa était niçoise, Arthur, montpelliérain, Kevin, lensois, Ludivine, jurassienne. La France périphérique et rurale était aussi bien représentée que celle des banlieues.

Avec le recul, diriez-vous que cela a été une expérience concrète du fameux « vivre-ensemble » !

L’expression « vivre-ensemble » est insupportable tant elle sonne comme un slogan publicitaire. Mais comme l’indique le titre de mon livre, nous vivions encore « côte à côte » et pas « face à face ».

Certes mais à côté de vous, justement, il y avait aussi les futures stars de la génération décoloniale. Finalement, vous vivez à petite échelle ce qui adviendra à la France.

Oui, derrière l’ambiance bon enfant affleuraient malgré tout les fractures qui allaient diviser la France d’après. Nous étions à un tournant et la « prépa égalité des chances » a représenté les derniers feux de la France d’avant, où le mélange pouvait encore être fraternel. Mais en même temps, elle préfigurait la France archipélisée qui est aujourd’hui la nôtre. Les relations étaient déjà houleuses avec une petite minorité d’étudiantes militantes. Elles revendiquaient bruyamment leurs origines et manifestaient de manière obsessionnelle leur détestation de la France, pays qu’elles jugeaient raciste et « islamophobe ». Je pense à Nassira El Moaddem. À l’époque, nous étions, Nassira et moi, déjà en désaccord sur tout, ou presque. Mais nous ne pouvions pas imaginer que, quinze ans plus tard, nous continuerions à nous opposer par médias interposés, défendant des visions du monde radicalement antagonistes. Nous avons connu une ascension parallèle, mais Nassira est devenue l’une des figures de proue du décolonialisme tandis que j’en suis un adversaire résolu. Avec le recul, la prépa égalité des chances m’apparaît comme une sorte de laboratoire. Les dynamiques à l’œuvre dans notre groupe se sont ensuite prolongées dans le pays tout entier.

Quand voyez-vous apparaître les premières tensions entre « communautés », terme qu’on n’employait pas au xxe siècle, sinon pour le récuser ?

S’il faut donner une date, je dirais le 11 septembre 2001, quand au lycée Suger, j’ai entendu mes camarades ricaner de l’attentat contre les tours jumelles. Mais je dépeins plutôt un glissement progressif, un bouleversement démographique insensible au terme duquel les « petits Blancs » comme moi sont devenus minoritaires dans leur ville et ont fini par en éprouver parfois une forme de ressentiment : pas envers les immigrés, mais envers les élites qui non seulement ont favorisé cette évolution, mais en plus ont diabolisé tous ceux qui osaient se rebiffer.

Un jour, alors que vous avez été agressé, votre père a une altercation avec un surveillant de votre collège qui est maghrébin. Et il lui lance : « Je ne suis pas raciste, mais je vais finir par voter Le Pen ! »

C’était en 2002, à la veille de l’élection présidentielle. Mon père a agressé verbalement ce surveillant qui venait juste de l’informer que le proviseur ne le recevrait pas, et qui n’y était pour rien. Cela m’a évidemment mis mal à l’aise. Ça ne lui ressemblait pas, mais a posteriori, je revois cette scène comme un symptôme des fractures que j’analyse. Le 21 avril, Jean-Marie Le Pen était au second tour. Si finalement mon père n’a pas voté pour le FN, d’autres, emportés par leur colère, écœurés par l’insécurité, ont basculé.

Le livre fourmille de scènes comme celle-là, autrement plus instructives qu’un précis de sociologie. Elles disent le malaise et le sentiment de dépossession culturelle des classes populaires.

C’est vraiment la raison d’être de cet ouvrage : raconter ce qu’il y a dans le cœur de cette population que Canal + a longtemps traité de « Deschiens ». Cependant, je déteste le pathos victimaire.

Il est pourtant de bon ton aujourd’hui à droite de dénoncer le racisme antiblanc.

Je suis bien placé pour vous confirmer que ce racisme existe, mais ne comptez pas sur moi pour lui opposer un antiracisme problanc. Il y a suffisamment d’antiracisme comme ça ! À la place, j’ai voulu écrire un livre de combat constructif, pour dire que les Français « de souche » sont en réalité la solution aux problèmes d’intégration dans les banlieues. On devrait les présenter aux nouveaux arrivants comme des modèles au lieu de les mépriser et de les traiter, en dépit des évidences, de xénophobes. C’est ce que j’appelle l’intégration ou l’assimilation par le bas.

Ce n’est pas gagné ! Vous observez que les enfants d’immigrés sont bien souvent plus rétifs à l’intégration que leurs parents.

Oui, il y a une génération perdue, il ne faut pas se le cacher. Faute d’avoir valorisé notre identité nationale et à force de dire que la France est un pays structurellement raciste, on a poussé beaucoup de gamins de banlieue à chercher une fierté d’appartenance dans une communauté de substitution. Mais je suis persuadé qu’on peut inverser la tendance pour les générations suivantes. Compte tenu du caractère massif de l’immigration, renouer avec une politique d’assimilation sera difficile. S’il est possible d’assimiler des individus, même issus d’une culture très différente, il est en revanche plus ardu d’assimiler des peuples. C’est pourquoi la première urgence est de réduire drastiquement les flux migratoires et de renvoyer les délinquants étrangers. Ensuite, pour les enfants de la deuxième et troisième génération qui ont vocation à rester en France, je ne vois pas d’autre solution que le modèle assimilationniste. Je rappelle comment cela a pu fonctionner pour mon grand-père italien ou ma mère portugaise. Il est vrai que ces deux pays sont proches culturellement du nôtre et partagent le même héritage chrétien.

Symbole des dérives militantes de l’université française : Paris 8, lors d’une journée de mobilisation pour la Palestine, 3 octobre 2025. DR.

Le racialisme antiraciste a-t-il entraîné en réaction une ethnicisation de l’identité française ? Le « peuple old school » comme dit Michel Onfray, a-t-il tendance à se définir comme blanc ?

En devenant minoritaire dans certains quartiers ou dans certaines villes, ce « peuple old school » a sans doute pris conscience de sa couleur de peau. Mais l’extension du communautarisme aux « petits Blancs » ne ferait qu’accélérer l’archipellisation de la France. Pour l’heure, il me semble que la vraie fracture dans les banlieues n’oppose pas les « petits Blancs » et les « musulmans », mais ceux qui désirent conserver un modèle français commun et ceux qui le refusent et souhaitent imposer, par l’intimidation ou la force, leurs propres codes identitaires ou religieux.

Il y a une dizaine d’années, vous avez participé à la création du FigaroVox, sous la direction de Vincent Trémolet de Villers, avec notre chère Eugénie Bastié comme première stagiaire. Seriez-vous l’un des responsables de la droitisation du pays ?

 C’est la réalité qui s’est droitisée ! Pourtant, jamais Le Figaro n’a accueilli autant de voix de gauche que depuis la naissance du Vox. Nous avons ouvert en grand nos pages à des auteurs comme Laurent Bouvet, Régis Debray, Christophe Guilluy, Jacques Julliard, Jean-Claude Michéa ou Michel Onfray.

Du reste, au Figaro, vous êtes un drôle de zèbre, assez loin des convictions libérales de la maison et même franchement populiste sur les bords. Cela ne vous pose pas de problèmes en interne ?

Absolument pas. Le Figaro est une maison pluraliste, c’est sans doute la clé de son succès. Et puis je ne suis pas en opposition frontale avec les principes fondamentaux du journal. Sur le régalien, je suis tout à fait d’accord avec les valeurs d’ordre républicain et de patriotisme de mes camarades. Ensuite, d’un point de vue humain, je dois dire que les bourgeois catholiques avec lesquels je travaille ont un grand respect pour les classes populaires. Et parfois même davantage de considération pour les questions sociales que les milieux progressistes.

Vos camarades d’origine immigrée, expliquez-vous, ont vite compris que les portes de médias progressistes s’ouvraient plus volontiers quand ils s’identifiaient au cliché sociétal du « racisé » plutôt qu’à la réalité sociale du prolo. Le journalisme woke est-il une façon d’arriver ?

Un peu. Le wokisme a ses Rastignac ! Mais il nourrit et amplifie aussi un véritable conflit de loyauté. Quand mes ex-camarades du Bondy Blog ont commencé à voir leur carrière s’envoler, beaucoup ont eu un complexe de culpabilité vis-à-vis de leur famille et de leurs amis restés en bas de l’échelle. Ajoutez à cela qu’ils se sentent regardés de haut par les collègues venus des beaux quartiers. Certains se sont alors tournés vers la radicalité et le séparatisme, parfois de façon spectaculaire, comme ma camarade de promotion Louisa Yousfi, qui était une jeune femme parfaitement assimilée quand elle avait 20 ans et qui, dix ans plus tard, est le quasi-bras droit d’Houria Bouteldja. Elle a écrit récemment un livre hallucinant, Restez barbare, dans lequel elle explique pourquoi elle se méfie de ce qu’elle appelle la « culture légitime », comprenez la culture occidentale. Qu’on se rassure toutefois, Yousfi n’a pas poussé la logique jusqu’à s’inscrire à une madrasa en Afghanistan. Aux dernières nouvelles, elle était… pensionnaire à la Villa Médicis !

Alexandre Devecchio, Nous vivions côte à côte. Itinéraire d’un « petit Blanc » de banlieue, Fayard, 2026. 264 pages

Nous vivions côte à côte

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Hurlevent: du roman culte à la pochade charnelle

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Il y avait dans Les Hauts de Hurlevent quelque chose d’infilmable : une haine amoureuse trop vaste, trop sale, trop sociale pour devenir image sans perdre son venin. Le film Hurlevent a pourtant essayé. Il en reste une élégante agitation des corps, une passion polie, charnelle, débarrassée de ce qui faisait la cruauté et la grandeur du roman.


Il fallait oser. Oser prendre Les Hauts de Hurlevent, ce livre malade, ce roman fiévreux, plein de haine rentrée, de désir avarié, de classes qui s’écrasent les unes les autres comme des corps dans la boue, et le transformer en objet de désir contemporain. Il fallait oser vider Emily Brontë de son poison pour ne garder que la morsure de la peau. Hurlevent, film réalisé par Emerald Fennell, avec Margot Robbie et Jacob Elordi, l’a fait. Avec application. Avec méthode. Avec ce sourire tranquille de l’époque qui croit encore que tout peut devenir image, surface, pulsation.

Trop esthétique ?

Chez Brontë, l’amour n’est pas sexy. Il est violent, déformant, incurable. Heathcliff n’est pas un fantasme : il est une plaie sociale. Il est l’enfant trouvé, l’étranger, celui qu’on ne regarde pas sans malaise. Son désir n’est pas une promesse mais une condamnation. Catherine le dit elle-même, dans une phrase qui ne console pas mais enferme : « Mon amour pour Heathcliff ressemble aux rochers éternels sous nos pieds. » Ce n’est pas une métaphore romantique. C’est une déclaration de fatalité.

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Le film, lui, a choisi autre chose. Il a choisi le corps. Le frisson. La chair filmée comme une réponse suffisante à tout. Le tragique devient atmosphère, la violence devient tension érotique, la destruction devient esthétique. Heathcliff n’est plus un être ravagé : il est regardable. Catherine n’est plus déchirée entre classes, conventions et pulsion : elle est magnétique. L’écran lisse ce que le roman creusait. Là où Brontë insistait, le film caresse.

Ce déplacement n’est pas innocent. Il dit quelque chose de notre époque. Nous vivons dans un temps incapable de supporter la laideur morale sans la transformer en spectacle. L’amour absolu doit être filmable, partageable, désirable. La souffrance doit avoir un beau grain de peau. On ne supporte plus que la passion soit repoussante. Alors on la rend séduisante. On l’éclaire. On la stylise. On la consomme.


Dans le roman, Heathcliff lance cette phrase qui écrase toute tentative de romantisation : « Je ne peux vivre sans ma vie. Je ne peux vivre sans mon âme. » C’est une phrase monstrueuse, excessive, presque insupportable. Elle ne cherche pas l’adhésion, elle impose l’abîme. Le film, lui, remplace cette démesure par une intensité maîtrisée. On ne ressent plus l’étau. On ressent l’excitation.
Ce n’est pas seulement une trahison littéraire. C’est une conversion idéologique. Hurlevent ne raconte plus l’impossibilité d’aimer sans se détruire. Il raconte la possibilité de tout rendre désirable, même la destruction. Même l’emprise. Même la violence affective. À condition qu’elle soit bien incarnée, bien filmée, bien exposée.

Une machine qui absorbe un classique

La caméra aime trop. Elle s’attarde. Elle construit des figures plutôt que des êtres. On sent que le film regarde ses interprètes plus qu’il ne regarde Brontë. Le roman devient un alibi prestigieux, un socle culturel sur lequel on érige un dispositif de fascination. Ce n’est pas une adaptation qui interroge un texte. C’est une machine contemporaine qui absorbe un classique pour produire de l’intensité charnelle.
Emily Brontë écrivait contre son temps. Le film, lui, épouse le sien. Il parle à une société qui confond profondeur et intensité, tragédie et sensualité, violence et esthétique. Une société qui préfère l’image de la passion à ses conséquences. Qui ne veut plus être salie, seulement stimulée.

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Alors oui, Hurlevent est un film élégant, maîtrisé, techniquement sûr. Mais il ne mord jamais là où le roman mordait. Il ne fait pas mal. Il excite. Il remplace la brûlure par la chaleur, la damnation par le désir, la fatalité par la performance.
Ce que Brontë écrivait avec de la boue, du vent et des nerfs, le film le réécrit avec de la peau, du souffle et un imaginaire contemporain parfaitement huilé. Ce n’est pas une adaptation ratée. C’est plus grave : c’est une adaptation symptomatique. Elle ne dit pas seulement ce qu’on a fait d’un roman. Elle dit ce que nous sommes devenus – incapables de regarder sans le rendre séduisant.

Par ailleurs, cette adaptation illustre un phénomène contemporain : le romantisme sombre du XIXᵉ siècle, avec ses passions destructrices et sa noirceur sociale, est souvent galvaudé dans l’imaginaire du public. Là où Emily Brontë écrivait la tragédie des passions irrésolues, le film transforme le tourment en romance mélodramatique et sensuelle, séduisante mais plate, réduisant le romantisme noir à un mélo consommable.

2h 16

Les Hauts de Hurle-Vent

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Quand l’ONU parle la langue d’Al-Jazeera

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Scandale : lors d’un forum organisé par la chaîne arabe Al Jazeera, la Rapporteuse spéciale des Nations unies sur les territoires palestiniens a déclaré, en visioconférence samedi soir, que « l’humanité a un ennemi commun : Israël ».


Il est des phrases qui ne relèvent plus de l’analyse, mais de la désignation. Dire, comme l’a fait Francesca Albanese sur Al-Jazeera, que « l’humanité a un ennemi commun : Israël », ce n’est ni juger une politique ni condamner un État, c’est fabriquer une figure de détestation morale totale. Un adversaire absolu, un nom à retrancher de l’humanité commune. Le nom de trop.

Un peu de nuance, svp !

Madame Albanese sort ici du droit international pour entrer dans une dramaturgie idéologique. Lorsqu’il est encore du droit, le droit parle de faits, de qualifications rigoureuses, de responsabilités circonscrites. Il distingue, hiérarchise, nuance. Il ne sacralise pas sa propre indignation, ne transforme pas un État en incarnation métaphysique du Mal, ne convoque pas « l’humanité » comme une foule sommée d’adhérer à la désignation d’un ennemi. Le problème n’est pas que Madame Albanese critique Israël, c’est sa mission, son métier, pourrions-nous dire. Le problème est qu’elle ne fait plus que cela, et toujours selon la même grammaire : hyperbole morale, vocabulaire de l’exclusion, rhétorique de l’absolu. Chez elle, ce n’est ni un dérapage ni une maladresse, c’est un style assumé, une méthode, presque une obsession. Israël n’est jamais un État fautif parmi d’autres, mais une anomalie globale, une tache morale sur l’humanité.

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Le problème est que lorsqu’une militante propalestinienne est promue rapporteure spéciale des Nations unies et continue à parler comme un coureur d’estrade, ce n’est pas Israël qui se trouve disqualifié, c’est la fonction elle-même, et avec elle l’institution qu’elle est censée incarner. La neutralité n’est plus un impératif catégorique, mais un obstacle. Le droit n’est plus une discipline exigeante et rigoureuse, mais un simple prétexte rhétorique.

Une cible de choix

Ce glissement individuel s’inscrit dans un dysfonctionnement ancien et structurel. Depuis la fin des années 1960, l’Organisation des Nations unies est traversée par une dynamique héritée de la guerre froide et du tiers-mondisme militant. À mesure que les dictatures du prétendu « Sud global » ont investi ses instances, la défense des droits de l’homme s’est muée en gros bâton politique. Israël – semence d’Occident, allié des États-Unis, démocratie imparfaite mais réelle – est devenu la cible idéale, non parce que cet Etat serait irréprochable – quel Etat l’est ? -, mais parce qu’il permettait de fédérer des régimes autoritaires autour d’un ennemi – éternel, ontologique, commode – unanimement condamnable et symboliquement surchargé.

Le Conseil des droits de l’homme de l’ONU, héritier direct de l’ancienne Commission, a parachevé ce basculement. Il a fait d’Israël le seul État au monde soumis à un point permanent à l’ordre du jour, indépendamment de l’actualité et des faits. Une exception juridique sans aucun équivalent ! Dans le même temps, des régimes qui emprisonnent, torturent, exécutent, lapident ou pendent leurs opposants siègent, sans vergogne aucune, dans cette instance censée incarner l’universel. Lorsque l’Iran des mollahs – un régime qui tire sur les femmes, pend les homosexuels et écrase ses dissidents – peut y exercer une influence déterminante, l’inversion morale est absolument complète. Les bourreaux deviennent juges, et la démocratie imparfaite se retrouve sur le banc des accusés, conspuée par la masse sans cesse plus nombreuse des imbéciles.

Dans ce théâtre, Israël joue un rôle fonctionnel. Il concentre la colère, absorbe la culpabilité, permet à d’autres de se blanchir à bon compte. L’antisionisme devient la monnaie morale commune, le signe de ralliement idéologique minimal, le certificat de vertu à faible coût. Peu importe la complexité des faits, peu importe la réalité des conflits, la condamnation précède l’enquête, et la sentence précède toujours le droit.

Un antisémitisme recyclé

C’est ici que la question de l’antisémitisme ne peut plus être éludée, n’en déplaise à ceux qui n’ont que le mot « instrumentalisation » à la bouche. Non pas l’antisémitisme grossier, biologisant, assumé né au XIXème siècle – celui-là est aujourd’hui marginalisé, « résiduel » comme dirait Jean-Luc Mélenchon -, mais un antisémitisme politique, recyclé, déplacé, qui ne vise plus le Juif comme individu mais comme collectivité historique redevenue État. Lorsque l’on parle d’Israël comme de « l’ennemi de l’humanité », lorsque l’on nie sa légitimité existentielle plus que ses choix politiques, lorsque l’on exige de lui ce que l’on ne demande à aucun autre État, on ne critique plus, on stigmatise. Et l’on réactive, sous des habits juridiques et moraux de circonstance, le très vieux schème de désignation du bouc émissaire. Dès lors, si Israël est « l’ennemi commun de l’humanité », que fait-on de l’Iran, de la Syrie, du Soudan, de la Russie, de la Corée du Nord ? Sont-ils excusés par comparaison ? Ou bien l’ennemi n’est-il plus le crime, mais le Juif collectif redevenu État, sommé d’expier pour l’ensemble du monde ?

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Il n’y a rien de plus dangereux qu’un droit qui se prend pour une conscience morale universelle, rien de plus inquiétant qu’une institution persuadée de racheter le monde en désignant un coupable unique. L’histoire européenne devrait pourtant nous avoir appris que le Mal ne commence jamais par le massacre, mais par la certitude d’être du bon côté, par la conviction d’incarner l’humanité, par la désignation publique de l’ennemi légitime.

Le jour où le droit parle comme un prêche, il ne protège plus les hommes : il les trie. Et lorsqu’une institution internationale chargée de défendre l’universel accepte de fabriquer un ennemi absolu, ce n’est pas Israël qu’elle met en accusation, c’est sa crédibilité qu’elle enterre. Ce faisant, elle signe moins la condamnation d’un État que son propre effacement, devenu inéluctable.

Pourquoi les Français ont-ils le conservatisme si honteux?

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Reagan et Thatcher, 1984. DR.

Pourquoi le conservatisme politique est-il si bien implanté dans un pays libéral comme le Royaume-Uni et rejeté dans un pays conservateur comme la France ? Réflexions.


« Le coming out conservateur de Yannick Jadot » titrait Le Point en décembre 2025, suite à la publication par le sénateur EE-LV d’un ouvrage dans lequel il plaidait pour une écologie moins dogmatique que celle souvent mise en avant par son parti. « Conservateur mais pas réac » se croit-il obligé de préciser dans la suite de l’interview. Ce faisant, et sans doute de façon plus intuitive que réfléchie, il s’inscrit moins dans le sillage d’Alain Finkielkraut qui a toujours plaidé pour une écologie visant à préserver natures et paysages (« du jardinage » pour les tenants de la ligne écolo-gauchiste), que dans la droite ligne du conservatisme britannique. Mieux, la critique que lui adressa quelques jours plus tard l’urbaniste Catherine Tricot dans le très à gauche magazine Regards en utilisant la formule de l’architecte Paul Chemetov « conserver, c’est transformer », sonne comme la définition même du « conservatisme » tel qu’il est entendu Outre-Manche !

Graduel et maîtrisé

Les trois principes du conservatisme britannique ont en effet été énoncés pour la première fois en 1834 par Robert Peel dans son Tamworth manifesto – du nom d’un comté du Staffordshire ou il faisait campagne pour un siège au Parlement: la défense de l’Eglise anglicane comme église officielle (Established church), l’assurance de ne pas revenir sur le Reform Act de 1832 qui avait élargi le corps électoral tout en maintenant le suffrage censitaire et la promesse d’une « revue prudente des institutions civiles et ecclésiastiques », ceci afin d’éviter un « tourbillon incessant d’agitation » (« a perpetual vortex of agitation »). Dès ses débuts, le Conservative Party (le nom fut officiellement adopté en 1832, remplaçant l’ancienne appellation générique de « Tories ») n’adopte donc pas une posture réactionnaire – dans le sens où il chercherait à résister au moindre changement : il accepte le changement à condition que celui-ci soit graduel et maitrisé, afin d’assurer la stabilité et la continuité du cadre institutionnel.

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Benjamin Disraeli, qui sera Premier ministre conservateur de 1874 à 1880, y ajoutera une touche sociale. Dans son roman publie en 1845, Sybil or the two nations, il affirmait déjà la nécessité de rapprocher « ces deux nations, entre lesquelles il n’existe aucune sorte de relation ni de sympathie ; qui sont ignorantes des habitudes, pensées et sentiments de l’une et l’autres (…) : le riche et le pauvre ». Il ne s’agit en aucun cas de bouleverser l’organisation de la société : ceux en haut de l’échelle sociale sont toutefois tenus de se garder d’une richesse trop ostentatoire et de traiter correctement ceux d’en bas, lesquels en retour doivent s’acquitter consciencieusement de leurs tâches et faire preuve de respect pour les hiérarchies sociales. Chacun à sa place, mais avec déférence et sans mépris – comme dans un épisode de Downtown Abbey. Disraeli fit ainsi voter une série de lois pour améliorer les conditions de travail et de logements de la classe ouvrière, et renforça même le droit de grève – à condition bien sûr qu’il soit exercé de façon pacifique et courtoise.

Thatcher, une libérale plus qu’une conservatrice

Les derniers représentants de cette approche (volontiers qualifiée de ce côté-ci de la Manche de « paternaliste ») à avoir occupé le 10 Downing street furent Harold MacMillan (de 1957 à 1963), dernier Premier ministre à porter le chapeau (melon, homburg ou haut de forme), et Edward Heath (1970-1974), dont la carrière fut interrompue par l’ascension au sein du Conservative Party d’une figure dont le programme n’était en rien conservateur : Margaret Thatcher. Le fait que ses parents fussent de fervents méthodistes (une forme de protestantisme particulièrement austère) et tiennent une épicerie à Grantham (une triste petite bourgade à l’est des Midlands – la boutique abrite de nos jours un salon de beauté) est souvent mis en avant pour expliquer ses positions tranchées et son aptitude à mettre en œuvre ses convictions en dépit de fortes résistances. C’est faire fi de l’influence politique de son père, qui avait occupé des fonctions municipales sous la bannière du Liberal Party – nom officiellement pris en 1859 par les « Whigs », représentants traditionnels des classes moyennes en ascension (marchands, professions libérales) et des minorités religieuses (protestantes et juives). Le Liberal party, qui domina la vie politique britannique durant tout le 19eme siècle, fut peu à peu évincé (après s’y être allié au sein de coalitions gouvernementales) par le Labour, parti créé en 1900 par le puissant mouvement syndical implanté dans les industries lourdes et manufacturières.

L’élection de Thatcher en 1979 illustre parfaitement le retour d’une pensée libérale (libre-échange, intervention minimale de l’Etat dans l’économie, individualisme et responsabilité individuelle) via le Conservative Party. Ses mesures de dérégulation et de privatisation se heurtèrent d’ailleurs autant à l’hostilité du Labour que des old (public) school Conservatives et il n’est pas étonnant que le plus « thatcherien » de tous les ministres des gouvernements Thatcher n’était ni Michael Heseltine ni Nigel Lawson ou Willie Whitelaw, conservateurs bon teints issus des classes supérieures, mais Norman Tebbitt, un pilote de ligne ayant commencé à travailler dès l’âge de 16 ans après une scolarité dans des établissements publics (state schools), surnommé « On yer bike » pour avoir utilisé l’exemple de son père qui, chômeur durant la Grande Dépression, serait parti chaque matin sur son vélo à la recherche d’un gagne-pain.  

There is no such thing as society

Le conservatisme « à la papa Disraeli » fit un retour dans les années 2010 avec David Cameron (Premier ministre de 2010 à 2016) et son projet de « Big society » : l’idée était de faire délivrer certains services publics par des bénévoles et des associations locales plutôt que par des services de l’Etat. Si l’idée est séduisante et pourrait s’envisager dans une riche et paisible bourgade du Somerset (celles qui servent de toile de fond aux épisodes d’Inspecteur Barnaby), elle est nettement plus difficile à mettre en place à grande échelle. Surtout, il s’agissait de faire oublier le « there is no such thing as society » lancé par Thatcher en 1987, voulant ainsi souligner que toute société est avant tout composée d’individus. Ce retour a des idéaux réellement conservateurs permit notamment d’attirer de nouveaux sympathisants, notamment issus des minorités ethniques, dont la deuxième génération grimpait l’échelle sociale grâce au travail de leurs parents : par exemple, Priti Patel, née de parents immigrés indiens, sera une ministre de l’Intérieur (Home Affairs) impitoyable envers l’immigration illégale. De même, le fait que la loi instaurant le mariage entre personnes du même sexe fut passée par le gouvernement Cameron signait un retour au Tamworth manifesto : cela permettait de moderniser l’image du Conservatisme et d’éviter l’étiquette réactionnaire, tout en affirmant qu’étendre la norme maritale était une mesure de nature profondément conservatrice.

La cure austéritaire administrée au Royaume-Uni par le ministre des finances George Osborne après la crise financière de 2008 a fait voler en éclat le « conservatisme compatissant ». De surcroit, la mise en œuvre du Brexit a mis à jour les dissensions au sein du Conservative party sur l’objectif de la sortie de l’Union européenne : si Theresa May défendait un Brexit devant permettre (en théorie) d’investir dans les services publics et de réindustrialiser la Grande-Bretagne, Boris Johnson était résolument sur une ligne ultralibérale, qu’incarna ensuite jusqu’à la caricature une Liz Truss arborant lavallière et casque de cheveux à la manière de son modèle, Maggie. Force est de constater qu’en dépit de ses contradictions internes, le conservatisme est au Royaume-Uni un mouvement de pensée ancien et structuré, qui se reconnait comme tel.

Conservatisme, mot français

Tout le contraire en France, ou en dépit des efforts de quelques spécialistes en sciences-politiques (ainsi un Dictionnaire du conservatisme fut publié en 2017 sous la direction de Frédéric Rouvillois, Olivier Dard et Christophe Boutin), le conservatisme est assimilé soit à un refus obstiné de tout changement (à l’image de ces nobles d’Ancien Régime qui, arcboutés sur leurs privilèges fiscaux, précipitèrent la Révolution avant de revenir sous la Restauration « n’ayant rien appris, rien oublié » selon la formule attribuée à Talleyrand), soit à un faux-nez du libéralisme économique le plus débridé. Si la gauche française rejette l’étiquette conservatrice tout en défendant statu quo et avantages acquis en matière économique et sociale, c’est avant tout pour ne pas apparaitre moins progressiste sur les questions de mœurs. Quant à la droite, elle s’affiche avant tout comme libérale économiquement tout en concédant du bout des lèvres un certain conservatisme plus ou moins honteux sur les évolutions dites « sociétales ». Les moments où elle semble assumer son conservatisme apparaissent alors surtout comme des bouffées réactionnaires sans lendemain, qui accentuent encore le discrédit dont souffre le conservatisme en France. Ainsi la droite, dont une partie s’était élevée contre le PACS, défila ensuite avec la Manif pour Tous pour un « PACS amélioré ». De même, l’opposition frontale a l’élargissement de la procréation médicalement assistée avec donneur aux couples de femmes et aux femmes seules était perdue d’avance, et d’ailleurs ne sera jamais remise en cause. Une position véritablement conservatrice aurait été de prendre acte d’un certain « désir d’enfant » afin de l’inscrire dans une politique familiale de soutien à la natalité tout en mettant l’accent sur un accès aux origines beaucoup plus étendu (et non circonscrit comme aujourd’hui a des informations non identifiantes), voir donner des droits aux donneurs. Bref, prendre au sérieux les propos de la sociologue Irène Thery sur la PMA comme « une autre façon d’avoir des enfants », tout en rappelant que ces enfants sont, in fine, « tous nés d’un père et d’une mère » comme le disait le slogan. Il n’y a qu’à voir les récentes positions de la Haute Commissaire à l’Enfance, lesbienne assumée et mère d’une petite fille, Sarah El-Hairy, pour voir combien l’ouverture de nouveaux droits a fait passer « les homos à droite » pour paraphraser le titre de l’essai publié par le militant LGBT historique Didier Lestrade en 2012.

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Au fond, peut-être que le frein le plus puissant à l’émergence en France d’un véritable mouvement conservateur est la nature profondément conservatrice du pays, surtout quand on la compare à la Grande-Bretagne – un trait souvent souligné par le philosophe Marcel Gauchet. Le Royaume-Uni passerait a première vue pour une nation confite dans ses traditions (ces usages souvent désuets, parfois franchement bizarres, qui enchantent les observateurs anglophiles), avec une histoire politique remarquablement stable depuis la restauration de la monarchie a la mort de Cromwell en 1659: des souverains successifs qui règnent mais ne gouvernent pas, des changements dynastiques sans heurts ni effusion de sang, une domination des idées libérales et libre-échangistes (Gladstone et Palmerston alternant au poste de Premier Ministre). A côté, la France empile frénétiquement les régimes (pas moins de dix régimes différents entre 1789 et 1870) et semble ne parvenir à se reformer que « dans les convulsions » (pour reprendre l’expression récemment utilisée sur France Inter par le directeur de la BPI Nicolas Dufourcq). Pour au final aboutir au même résultat : un pays centralisé ou l’Etat est prédominant, peuplé de citoyens mécontents mais incapables de s’entendre.

Sauf que les apparences sont trompeuses : les changements au Royaume-Uni, pour être moins spectaculaires, sont d’autant plus radicaux. Ainsi du remembrement des 17eme et 18eme siècles (« enclosures ») au profit des grands propriétaires terriens, les expulsions massives (surtout en Ecosse, les « clearances ») afin de créer de grands élevages de moutons pour en exporter la laine ou encore la Grande Famine qui affecta durablement la géographie de l’Irlande. La Révolution Industrielle transforma en profondeur les villes et paysages du nord et des Midlands – ceux-là même qui ne se sont jamais complètement relevés de la désindustrialisation des années 1970-80. Dernier exemple, le vote en faveur du Brexit de 2016, n’a jamais été remis en cause par aucun des gouvernements successifs, et la sortie de l’Union Européenne fut effective en 2019. C’est comme si les Français décidaient à intervalles réguliers de faire table rase de leur maison commune avant d’utiliser les mêmes plans pour la reconstruire, tandis que les Britanniques ont recours à cette technique qu’il est courant d’observer dans les rues de la City ou les chantiers de construction semblent ne jamais s’achever : de vénérables bâtiments sont impitoyablement mis à bas, seule la façade sur rue est conservée, donnant ainsi l’illusion que les tours de verres poussent au milieu des vieilles pierres – et que « rien ne change alors que tout est en train de changer ».

Le dictionnaire du conservatisme

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🎙️ Atlanti’Causeur: ni pour, ni contre, bien au contraire !

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Les journalistes Jean-Sébastien Ferjou et Elisabeth Lévy. DR.

Élisabeth Lévy (Causeur) et Jean-Sébastien Ferjou (Atlantico) débattent de l’actualité de la semaine. Une discussion toujours franche, jamais froide, parfois féroce. Sans langue de bois ni sujets tabou, ces deux-là ne sont pas toujours d’accord et ne se l’envoient pas dire !


Au menu de l’émission: l’affaire Epstein, le mouvement « no kids », Melania Trump, l’interdiction des réseaux sociaux pour les moins de 15 ans, le rétablissement de l’esclavage en Afghanistan.

Pour retrouver en intégralité le nouveau podcast d’Atlanti’Causeur : cliquez ICI

Tant qu’il y aura des films

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© Pyramide Distribution

Maigret, Saddam Hussein et un adepte des petits boulots : l’énoncé des films du mois de février est comme un inventaire à la Prévert, improbable et alléchant.


Policier

Maigret et le Mort amoureux, de Pascal Bonitzer

Sortie le 18 février

Il semble bien que tout a commencé en 1932 avec un film mineur mais plutôt réussi de Jean Renoir, La Nuit du carrefour. C’est la première fois que le personnage du commissaire Maigret s’évadait de l’univers littéraire de son créateur, Georges Simenon, et débarquait sur grand écran sous les traits de Pierre Renoir, le frère du cinéaste. Simenon n’avait pas aimé cette première adaptation, dit-on. On ne comprend pas pourquoi, car le film est à l’os (il dure seulement soixante-quinze minutes), son acteur principal vraisemblable, et l’atmosphère entre brouillard et pluie parfaitement conforme au modèle. S’ensuivront des réussites notables (La Tête d’un homme de Julien Duvivier, avec le génial Harry Baur ; Cécile est morte de Maurice Tourneur, avec Albert Préjean ; Maigret tend un piège et Maigret et l’Affaire Saint-Fiacre,les deux films de Jean Delannoy avec Jean Gabin ; Maigret voit rouge de Gilles Grangier, toujours avec Gabin dans le rôle-titre) et des échecs affligeants (Maigret à Pigalle de Mario Landi, avec l’improbable Gino « Peppone » Cervi, pour n’en citer qu’un seul par charité pour d’autres nanars encore pires). On se permettra d’ajouter à cette liste Bellamy, l’ultime film de Claude Chabrol dans lequel Gérard Depardieu incarne un commissaire en vacances : faussement débonnaire et vraiment sombre, ce pourrait sans problème être « un Maigret ». Et nul doute que Chabrol (qui adapta Simenon avec Les Fantômes du chapelier) y a pensé. Il faudrait aussi ajouter les deux séries télévisées avec Jean Richard, puis Bruno Cremer, même si tous leurs épisodes ne sont pas à la hauteur du génie de Simenon.

Quand on évoque ainsi le passage de Maigret de l’écrit à l’écran, on s’arrête en général sur son aspect physique. Or, Simenon ne s’y est jamais attardé. On trouve certes l’adjectif « massif » pour désigner le policier, mais les descriptions sont en général assez floues et parfois même contradictoires d’un volume à l’autre. C’est pourquoi il faut saluer à sa juste mesure, et plus précisément à sa haute ironie, le premier plan du nouveau film du très talentueux Pascal Bonitzer, Maigret et le Mort amoureux. Aux côtés d’un homme à la carrure digne d’une armoire à glace, on devine le fluet Denis Podalydès et on se dit que dans ce couple à la Laurel et Hardy, Maigret, c’est forcément le gros. Perdu ! Il revient à Podalydès d’incarner le commissaire et chacun est prié d’oublier ses idées préconçues. Demeurent la pipe, le flegme, le chapeau et l’imper, sans oublier la bière, une épouse cordon-bleu et surtout une incroyable capacité à questionner. Alors, on accepte sans difficulté que cette frêle silhouette mène l’enquête. Dans le cas présent, il s’agit du roman Maigret et les Vieillards (il est fort probable que notre belle époque ait servi d’alibi pour ne pas reprendre au cinéma le titre original qui aurait pu déplaire aux « seniors »). Soit une enquête dans le monde feutré du Quai d’Orsay, puisque tout commence avec le cadavre d’un ancien diplomate à la retraite retrouvé mort chez lui par sa fidèle et dévouée domestique, un beau matin, le corps criblé de balles… L’étonnante plasticité de Podalydès lui permet donc d’enfiler les habits de Maigret avec brio tout en donnant la réplique à une distribution qui est à elle seule un véritable régal : d’Anne Alvaro à Micha Lescot en passant par Dominique Reymond, Julia Faure et Laurent Poitrenaux, entre autres. Le résultat est brillant, réjouissant, alerte et vif. On ne s’ennuie pas un instant devant cette savoureuse galerie de portraits où les non-dits et autres hypocrisies de haut vol font figure de viatiques. Bonitzer se permet en outre un pied de nez final en donnant à la conclusion de l’enquête une dimension troublante, absente du roman. Cette vraie-fausse trahison est une bonne façon de rendre hommage à l’insaisissable Maigret.


Pâtissier

Le Gâteau du président, de Hasan Hadi

Sortie le 4 février

Un film irakien ? La chose n’est guère fréquente. C’est dire si l’on a accueilli avec curiosité ce Gâteau du président, premier film réalisé par Hasan Hadi. On s’est ensuite frotté les yeux en découvrant le synopsis de cette fiction largement inspirée du réel : dans l’Irak de Saddam Hussein, une petite fille de 9 ans doit confectionner un gâteau pour célébrer l’anniversaire du président ! S’ensuit une délirante course-poursuite aux ingrédients les plus basiques que sont la farine et les œufs notamment. Ou comment décrire la pénurie quotidienne d’un régime aux abois, à travers ce qui pourrait n’être qu’une fable vertueuse, mais qui correspond à une réalité tangible, comme le montrent les images d’actualité finales. Sans jamais tomber dans le mélo facile, le réalisateur suit le parcours de cette fillette non sans ironie et distance. Comme si le pathétique de la situation lui permettait d’en dire bien plus sur une société kafkaïenne.


Précarisé

À pied d’œuvre, de Valérie Donzelli

Sortie le 4 février

Bastien Bouillon (C) Christine Tamalet

Le nouveau film de Valérie Donzelli étonne d’abord par son apparente simplicité : l’adaptation de l’autobiographie homonyme de Franck Courtès publiée en 2023. Ce photographe de renom y racontait comment il avait abandonné par lassitude le grand confort de sa vie professionnelle pour devenir un adepte des petits boulots domestiques via des applications de recrutement par intérim. Le film s’avère particulièrement fidèle au livre en recréant ce lent déclassement social assumé et analysé. Incarné avec finesse par Bastien Bouillon, le narrateur ne cache rien de son quotidien de plus en plus restreint, pauvre et contraint. On découvre ainsi un monde parallèle où des gens se louent à la journée pour des travaux souvent pénibles et dont la rétribution fait l’objet d’incroyables enchères à la baisse. On parlera sans crainte d’esclavage moderne mais l’intelligence, et du livre et du film, est de transformer cette expérience sociale en un objet artistique digne de ce nom. Ce qui donne aussi à réfléchir.


À pied d'oeuvre

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Iran/Etats-Unis: la veillée d’armes

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Sur cette photo diffusée par le bureau du Conseil suprême de sécurité nationale de l’Iran, le secrétaire du Conseil suprême de sécurité nationale, Ali Larijani, au centre, arrive à Mascate, à Oman, le mardi 10 février 2026 © Erfan Kouchari/AP/SIPA

Américains et Iraniens ont discuté à Oman vendredi dernier, pour la première fois depuis la guerre des 12 jours déclenchée par Israël en 2025. Les émissaires des deux pays se retrouvent ce mardi pour une seconde rencontre.


Le premier round de négociations entre les États-Unis et l’Iran, tenu le 6 février 2026 à Mascate sous médiation omanaise, a surtout servi de prise de contact et de test des intentions réciproques plutôt que de véritable discussion de fond. Les échanges, indirects et limités à quelques heures, se sont concentrés principalement sur la question nucléaire, Téhéran refusant d’élargir l’agenda, tandis que Washington cherchait à inclure les missiles balistiques et le soutien aux groupes armés régionaux.

Evolutions de la dissuasion nucléaire au Proche Orient

Les deux parties ont néanmoins qualifié la rencontre de constructive et ont convenu de poursuivre les discussions, signe que ce premier round visait surtout à évaluer le sérieux de l’adversaire et à rouvrir un canal diplomatique.

Sans surprise aucun compromis n’a été annoncé, et les positions de départ demeurent largement incompatibles. Cependant les questions au cœur de ces négociations structurent un vaste espace stratégique qui s’étend du golfe Persique à la Méditerranée orientale, de la mer Rouge à l’Asie centrale. Les capitales arabes du Golfe, les villes et infrastructures israéliennes, les bases américaines en Jordanie, les installations pétrolières saoudiennes, les détroits contrôlés par les Houthis ou encore les champs gaziers de Méditerranée orientale appartiennent désormais à un même théâtre. Dans cet espace continu, les missiles balistiques, les drones, les missiles de croisière et les systèmes anti-aériens dessinent une nouvelle géographie de la puissance.

Depuis une quinzaine d’années, l’Iran a construit un dispositif militaire fondé sur la profondeur stratégique externalisée. Plutôt que de chercher à rivaliser frontalement avec les grandes armées de la région, Téhéran a développé une architecture de projection indirecte. Celle-ci repose sur un arsenal balistique de portée régionale et sur un réseau d’alliés ou de supplétifs, du Liban au Yémen. Ce sont leurs poitrines et leurs territoires qui sont supposés servir de première ligne de défense iranienne. Les missiles et les drones iraniens ne sont donc pas seulement conçus pour atteindre Israël. Ils visent l’ensemble du système régional, notamment les bases américaines dans le Golfe, les infrastructures pétrolières saoudiennes, les ports émiratis, les centres logistiques en Irak ou en Syrie et, bien sûr, les routes maritimes.

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Les distances structurent cette stratégie. Entre Téhéran et Tel-Aviv, environ 1 600 kilomètres. Entre l’Iran et Riyad, des distances comparables. Entre les zones contrôlées par les Houthis et les routes maritimes de la mer Rouge, quelques centaines de kilomètres seulement. Dans cet espace, des missiles comme le Shahab-3, l’Emad, le Qadr, le Khorramshahr ou le Sejjil couvrent l’ensemble du Levant et de la péninsule Arabique. Les drones de type Shahed, plus lents mais moins coûteux et plus nombreux, complètent ce dispositif en saturant les défenses adverses.

Cette évolution a transformé la nature de la dissuasion au Moyen-Orient. La capacité à lancer des salves de missiles ou des essaims de drones est devenue un facteur décisif. L’attaque contre les installations pétrolières saoudiennes d’Abqaïq en 2019 a marqué un tournant en montrant la capacité iranienne à paralyser une partie du système énergétique mondial sans déployer une armée conventionnelle, en s’appuyant sur des drones utilisés par un allié. Depuis 2018 et la sortie des États-Unis du Joint Comprehensive Plan of Action (JCPOA), l’enjeu dépasse largement le seul dossier nucléaire. Il concerne l’équilibre militaire de toute la région, et donc la question des missiles, des drones et des forces supplétives.

Groupes aéronavals, bases en Jordanie, au Qatar ou aux Émirats, sous-marins équipés de missiles de croisière, drones armés : les forces américaines dans la région sont estimées à plusieurs dizaines de milliers d’hommes. L’architecture militaire américaine constitue le second pilier du système régional face au réseau balistique iranien, avec une dimension défensive destinée à protéger les alliés et une dimension offensive visant à dégrader les capacités militaires de Téhéran et mettre la pression sur le régime.

Les acteurs non-étatiques complexifient encore le jeu

Israël, dans cet ensemble, représente un cas particulier. C’est le seul acteur régional à avoir développé une défense anti-missile multicouche sophistiquée avec les systèmes Arrow, Fronde de David et Dôme de fer. Mais cette architecture n’est pas seulement destinée à protéger le territoire israélien. Elle s’inscrit dans une transformation plus large d’une région où la survie économique dépend désormais de la capacité à protéger des infrastructures critiques contre des frappes à longue distance. Les terminaux pétroliers, les ports, les centrales électriques et les centres urbains sont devenus des cibles potentielles dans une guerre de missiles. Cet ensemble est progressivement protégé par un système régional qui met en réseau les moyens américains et ceux de leurs alliés pour une réponse coordonnée.

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Le rôle des acteurs non étatiques renforce encore cette logique. Les Houthis au Yémen, le Hezbollah au Liban ou certaines milices en Irak forment une extension du dispositif iranien. Leur fonction n’est pas seulement militaire. Ils permettent de déplacer les lignes de front, d’ouvrir plusieurs axes de pression et de transformer un conflit bilatéral en confrontation régionale. Une frappe israélienne ou américaine contre l’Iran pourrait ainsi se traduire par des attaques contre le trafic maritime en mer Rouge, des tirs de roquettes depuis le Liban ou des frappes de drones contre des installations pétrolières dans le Golfe.

Dans ce paysage, une posture offensive américaine renforce les alliances sécuritaires et les investissements dans les défenses anti-missiles. Une posture de retrait ou de compromis peut, à l’inverse, encourager les acteurs régionaux à développer leurs propres capacités de dissuasion. Le ministre saoudien de la Défense, et frère du prince héritier, Khaled ben Salmane, l’a exprimé clairement à Washington la semaine dernière. Selon lui, si Washington renonçait à l’option militaire et se contentait d’un compromis limité, cela renforcerait la position de l’ayatollah Ali Khamenei et du noyau dur du régime. Aux yeux des dirigeants saoudiens, une désescalade sans modification réelle du comportement iranien serait interprétée à Téhéran comme une victoire stratégique. Elle consoliderait le camp des Gardiens de la révolution et confirmerait, dans l’esprit des dirigeants iraniens, que leur stratégie de pression par les missiles et les milices finit toujours par payer.

Quant à l’Iran lui-même, son système intérieur demeure fragile. Les protestations sociales ont été durement réprimées, et la population vit sous la pression d’une inflation élevée, d’un isolement international et de sanctions étouffantes. Une guerre qui ne modifierait pas radicalement la situation du régime risquerait de l’affaiblir encore davantage tout en encourageant ceux qui souhaitent sa chute.

Mais même affaiblie, la République islamique reste militairement capable de menacer une large partie du Moyen-Orient. Enfin quant aux intentions des Américains, rappelons qu’il y a dix mois nous étions dans le même brouillard avec les mêmes interrogations. Et puis le 13 juin Israël a lancé l’opération contre l’Iran et 10 jours plus tard Trump avait ordonné des frappes contre ses installations nucléaires.

Karine Le Marchand ou l’immigration bisounours

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© Thomas BRAUT/CAPTURE D'ECRAN POTICHE PROD/M6

M6 consacrait hier une grande soirée à 100 ans d’immigration en France. Le documentaire était réussi et plaisant à regarder ; il ne niait pas les difficultés de l’intégration. Mais, il faudrait toutefois une deuxième soirée pour nous expliquer pourquoi le RN est aux portes du pouvoir, pourquoi le séparatisme alarme les services de renseignements, ou pourquoi certains avancent qu’un pays comme l’Algérie a désormais une 5e colonne dans le pays…


Il est vrai que regarder les affaires du monde sous l’angle de l’optimisme le plus affirmé n’a jamais fait de mal à personne. Et que s’ingénier à voir la réalité plus rose qu’elle n’est s’avère quelquefois plutôt gratifiant. Enfin, qui irait nier que la bienveillance puisse être une vertu digne d’intérêt ?

La petite chaîne qui monte et la Nouvelle France

De l’optimisme, de la bienveillance, le documentaire de M6 diffusé hier soir, présenté par Karine Le Marchand, nous en a servi une assez jolie dose. Son titre : « Les nouveaux Français ». En sous-titre, « 100 ans d’immigration ».

OK pour le titre. L’émission nous présentait en effet des personnes qu’on peut effectivement qualifier de « nouveaux Français ». Moins évidents en revanche la pertinence de la mention « Cent ans d’immigration ». Précisément en raison de l’a priori volontairement positif avec lequel le sujet est abordé. A priori au demeurant tout à fait acceptable, sauf à prétendre qu’à lui seul il pourrait permettre une approche réellement objective et satisfaisante du problème si complexe qu’est l’immigration.

A relire: Immigration et démographie urbaine: les cartes à peine croyables de France Stratégie

Le documentaire nous présente donc des personnages dont l’intégration a été particulièrement réussie. Mieux encore, on a assez vite l’impression d’assister à l’évocation d’une succession de success stories. Non seulement les intervenants se sont très bien intégrés, mais en prime ils ont fort bien réussi socialement dans leur parcours. Or, on aura bien compris que si l’intégration réussie est la condition nécessaire pour réussir dans le pays d’accueil, elle n’est en aucune manière suffisante. Il faut bien autre chose. A commencer par des qualités humaines qui ne sont pas données à tout le monde. Le caractère, la ténacité, le sens de l’effort. Et surtout la volonté farouche d’être aussi français que les Français si ce n’est plus et mieux… Et bien sûr, un peu de chance.

Il est bien évident que nous montrer ces personnes avec leur parcours si valorisant ne peut que nous faire du bien. Ils nous portent la démonstration que devenir français quand on ne l’est pas d’emblée est possible. Mais cela nous montre aussi, en filigrane, en creux, que cela relève, quoi qu’on en dise, de l’exception. Pas plus qu’une hirondelle ne fait le printemps comme disait ce bon vieil Aristote, une brochette de destinées d’exception ne saurait à elle seule rendre compte de la réalité de « 100 ans d’immigration ». Pas plus d’ailleurs que ces remarquables parcours ne sauraient rendre compte de la réalité de ce que vit le Français moyen, de souche, comme on dit. 

L’exception dans ce domaine est évidemment à saluer bien bas, mais, redisons-le, elle reste l’exception.

Immigration intra et extra-européenne

Cela d’autant qu’il est fait dans ce documentaire – fort intéressant en soi – une large place à l’émigration intra-européenne, italienne, espagnole, polonaise, portugaise. Autrement dit, l’afflux de populations dont les références civilisationnelles sont dans une très large mesure identiques aux nôtres. Rien à voir, donc, avec ce qu’est aujourd’hui le flux migratoire que nous avons à gérer. Par ailleurs, le nombre : chaque année nous arrive, pour ne parler que de l’immigration légale, à peu près autant de personnes que la totalité de l’émigration italienne ou espagnole sur toutes les années où elle s’est produite. Le nombre, voilà le paramètre qui tue, tout le monde le sait. Hélas, jamais abordé dans le documentaire.

De même que ne sont pas abordées les profondes différences culturelles, religieuses, non plus d’ailleurs que la motivation initiale des uns et des autres. Il est clair que ceux des mouvements de populations inter-européens d’hier venaient ici pour bosser et surtout donc l’intention bien claire de se faire autant que possible plus français que français. C’était l’immigration qui avait à cœur de franciser le prénom des enfants, voire le patronyme. Ce ne semble plus avoir cours aujourd’hui. Les hit-parades des états civils nous le montrent amplement.

A ne pas manquer: Alexandre Devecchio, le livre blanc du «vivre-ensemble»

Et puis, l’immigration d’hier intervenait lorsque le besoin social, économique en était objectivement observable, après les saignées humaines et les ruines matérielles des guerres. Il fallait des bras. Des bras, du courage et de la volonté. La volonté d’épouser le pays d’accueil, ses lois, ses mœurs, ses bonheurs et ses peines. En sommes-nous là aujourd’hui ?

Posez la question en ces termes, revient évidemment à y répondre…

Il reste que la bienveillance de Karine Le Marchand, du regard qu’elle pose sur le monde et la vie, sont bien agréables. Il reste aussi qu’on a raison de dire que le meilleur demeure possible, toujours possible. Raison aussi de donner en exemple ces réussites absolument remarquables. Mais on attend un second volet, peut-être, traitant des « nouveaux non-français », ceux de l’immigration d’aujourd’hui pour qui il n’est absolument pas question de devenir ce que nous sommes. Ce qui serait en outre, du moins pour certains d’entre eux, quelque chose comme l’horreur absolue.

Voir l’émission.

LES TÊTES MOLLES - HONTE ET RUINE DE LA FRANCE

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Reproduisez-vous!

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Image d'illustration.

Réarmement démographique. Le gouvernement écrit une lettre aux jeunes Français de 29 ans: il est temps de réfléchir à votre « projet d’enfant ».


Le gouvernement va écrire aux jeunes Français pour les inciter à avoir des enfants. En 1830 un Premier ministre – Guizot – lançait aux Français « Enrichissez-vous ». Aujourd’hui, le gouvernement exhorte les jeunes : reproduisez-vous ! Une cause assurément noble et importante. D’après FranceInfo, dans le cadre d’un plan contre l’infertilité, le gouvernement Lecornu prépare pour l’été une lettre aux Français des deux sexes âgés de 29 ans. Elle commencerait ainsi: « Il est temps de réfléchir au projet ou non d’avoir un enfant. » Traduction : attention, l’horloge biologique tourne.

Pas tous égaux face à la reproduction

C’est surtout celle des Françaises qui tourne mais écrire seulement aux femmes ce serait encore plus sexiste que de leur réserver les congés menstruels. Après tout, la natalité est aussi l’affaire des hommes puisque dans la plupart des cas un « projet d’enfant », comme on dit dans les magazines féminins, se fait à deux.

A lire aussi, Nicolas Pouvreau-Monti: Immigration: bienvenue en France-Afrique

Reste que les deux sexes ne sont pas égaux face à la reproduction. Nous connaissons tous d’heureux pères de 60 ans. Si le gouvernement communique sur le sujet, c’est pour rappeler aux femmes que leur fertilité, optimale à 25 ans, chute après 30 ans. Pas de pression mais tic-tac-tic-tac.

A côté de la plaque

Faudrait savoir, il faut encourager la natalité ou pas ? Evidemment, même si les progressistes trouvent que c’est réac et nauséabond – pétainiste. Mais mettre l’accent sur l’aspect simplement médical (l’infertilité) me semble à côté de la plaque.

On pourrait déjà arrêter de financer tous les écolos-dingues qui racontent que faire des enfants c’est mauvais pour la planète. Le maire de Cannes, le LR David Lisnard a découvert que, selon le manuel de référence en SVT, Nathan, l’action la plus efficace, pour sauver la planète, c’est faire un enfant de moins. Pourquoi pas carrément zéro enfant pour purifier la planète de toute présence humaine ?

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En réalité, si les gens font moins d’enfants et plus tard, ce n’est pas toujours à cause de l’infertilité ni du réchauffement climatique mais plus prosaïquement parce qu’ils ne peuvent pas se loger. Et s’ils ne peuvent pas se loger c’est à cause des prix de l’immobilier mais aussi parce qu’ils sont écrasés par les charges, particulièrement par nos retraites qui ponctionnent une part croissante de leurs revenus. Allez trimer pour que je puisse partir en croisière, jeunes gens ! En clair, pour que les jeunes fassent des enfants, il faut que les moins jeunes travaillent un peu plus. Sinon, j’ai une dernière solution : que le gouvernement encourage les Français à congeler leurs gamètes. Ils feront des enfants à la retraite.


Cette chronique a été diffusée sur Sud radio ce matin

Retrouvez Elisabeth Lévy dans la matinale de Patrick Roger

Non, «Le Mage du Kremlin» n’est pas trop long!

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Jude Law et Paul Dano © Carole Bethuel

Aux origines du pouvoir : un film entre fiction historique et portrait politique. Le Mage du Kremlin, d’Olivier Assayas, toujours en salles.


Le Mage du Kremlin est à la fois un film sur Poutine et une fiction historique, adapté du roman éponyme de Giuliano da Empoli, paru en avril 2022 aux éditions Gallimard, couronné par le Grand Prix du roman de l’Académie française et par un beau succès de librairie. Depuis sa sortie en salles[1], le long métrage d’Olivier Assayas suscite de nombreuses critiques, tant sur la forme — sa mise en scène — que sur le fond — l’image de la Russie qu’il donne à voir. Pierre Murat, dans Télérama, estime qu’Olivier Assayas filme des personnages qui, face à nous, tiennent des propos intelligents mais avec une certaine morosité qui finit par envahir le film. Murielle Joudet, quant à elle, déclare : « Je n’ai pas l’impression que le film m’apprenne autre chose que ce que j’ai déjà vu dans des documentaires sur Poutine. » D’autres reprochent au film son caractère jugé trop didactique, sa lenteur et l’ampleur excessive de la période historique couverte. Des spécialistes des sociétés post-soviétiques, tels qu’Anna Colin Lebedev ou Jean-Robert Raviot, vont plus loin en qualifiant le film de dangereux, le jugeant trompeur quant à la réalité russe. Leurs critiques portent notamment sur l’impact politique ambigu du film, qui pourrait, selon eux, faire l’éloge implicite de la verticalité du régime poutinien. Pour ma part, je considère ce film — l’un des plus beaux de son réalisateur — comme une œuvre de fiction passionnante, puissante et d’une grande finesse. Olivier Assayas y met en lumière la mécanique mortifère d’un pouvoir sans limites, sans pour autant faire de Vladimir Poutine un monstre, montrant que chacun agit selon ses raisons, même lorsque celles-ci servent des idéologies ou des pulsions malsaines.

La Russie post-soviétique : chaos et recomposition

Russie, dans les années 1990. L’Union des Républiques socialistes soviétiques s’effondre. Le pays fait face à l’irruption de la liberté et du capitalisme sauvage, où la mafia russe est dominante. Domination de l’argent, folies et dégénérescences présentes dans les pays de l’Ouest déferlent. Mais le FSB – successeur du KGB – veille. Dans le tumulte de ce pays en reconstruction, un jeune homme intelligent, redoutable, implacable, Vadim Baranov, trace sa voie sans aucune morale. Artiste, homme de théâtre et de télévision – il produit des émissions de télé-réalité perverses et infâmes – il va devenir, par le hasard des rencontres et des circonstances, le conseiller officieux d’un ancien agent du KGB promis à un pouvoir absolu : Vladimir Poutine, le futur tsar d’une Russie revancharde.

Paul Dano (C) Curiosa Films / Gaumont

Vadim Baranov, le stratège de l’ombre

Comme le roman, le film centre son regard sur le mentor dans l’ombre de Poutine, ce jeune et brillant Vadim Baranov (Paul Dano, roide et rude, imperturbable). Le cinéaste, grâce à son scénario habile, fin et perspicace, coécrit avec Emmanuel Carrère, filme le récit de la rencontre secrète entre Rowland (Jeffrey Wright, impeccable interprète de la droiture morale occidentale), universitaire américain – sorte de double de l’écrivain Giuliano da Empoli – ayant écrit un ouvrage sur ce conseiller. Il dresse un portrait cru, acerbe et sans concession de Vadim Baranov – personnage fictionnel librement inspiré de l’idéologue et homme politique russe Vladislav Sourkov – qui, au fil de sa confession à Rowland, s’avère être un homme qui agit porté par son goût immodéré du pouvoir. Sa voix détachée, monotone et glaciale, et son rapport aux hommes, aux femmes et aux événements tragiques permettent de comprendre la psychologie complexe d’un homme qui n’a peur de rien – seule Ksenia (Alicia Vikander, royale), jeune et belle femme libre, rebelle et mystérieuse, semble lui échapper – et qui ne recule devant aucun crime pour parvenir à ses fins.

Vladimir Poutine : la construction d’un pouvoir absolu

Olivier Assayas filme un Vladimir Poutine (Jude Law, juste, précis, glaçant) qui ne cesse d’affirmer avec conviction que la Russie humiliée doit retrouver son prestige perdu depuis la chute des tsars ou celle du communisme, voire de Staline. Il montre la montée d’un pouvoir où l’absence de démocratie et l’autoritarisme règnent, et le positionnement d’un homme d’État qui déteste les États de l’Ouest occidental et le décadentisme de l’Europe. Il rêve d’un empire russe défendant un « Idéal » qui régenterait avec poigne son peuple et dominerait le monde perverti.

Durant 2 h 30, Olivier Assayas mène de main de maître son projet et livre un film d’une grande ampleur politique et romanesque, grâce à sa mise en scène brillante et rigoureuse, aux cadres et aux lumières signés par le chef opérateur Yorick Le Saux, et à l’interprétation exigeante et remarquable de tous les acteurs, en particulier Paul Dano et Jude Law. Il filme le verbe – la parole tranchante de Poutine, celle douce et monocorde mais intraitable du mage du Kremlin – et l’action rapide, fulgurante, brutale. La guerre, les crimes politiques, la mort en marche, le règne du machiavélisme.

Il sait aussi rendre compte de l’état de décomposition des artistes se pensant libres dans une société corrompue où tout le monde est écouté et vit sous la menace de l’enfermement ou de la mort.

Une œuvre majeure dans la filmographie d’Assayas

C’est donc un grand plaisir de voir ce nouveau film ambitieux du cinéaste, proche de ses œuvres politiques Carlos (2010) et Cuban Network (2019), mais aussi de ses fictions plus romanesques ou littéraires telles que Fin août, début septembre (1999) ou Sils Maria (2014).

Le résultat de ce travail est une réussite, montrant un univers redoutable de cruauté et de cynisme, révélant la force de persuasion et de manipulation d’un homme qui concentre autour de lui tous les pouvoirs.

2h25


[1] Relire notre critique dans le magazine de janvier

Alexandre Devecchio, le livre blanc du «vivre-ensemble»

Alexandre Devecchio © Hannah Assouline

Alexandre Devecchio a grandi dans le 9-3 à une époque où la religion et la couleur de peau n’avaient pas d’importance, puis il a connu le basculement progressif vers le séparatisme. Nous vivions côte à côte est le récit de cette fracture démographique et idéologique qui a changé le visage de la France.


Causeur. En lisant le récit de votre jeunesse en Seine-Saint-Denis, on apprend que vous avez commencé votre carrière au Bondy Blog, un média aux antipodes du conservatisme bon teint du Figaro, dont vous dirigez à présent les pages opinions. Seriez-vous un agent double ?

Alexandre Devecchio. Pour être honnête, je ne me sentais pas en phase avec la ligne éditoriale, mais j’y ai vu l’opportunité de faire mes premières armes dans le journalisme et d’avoir une tribune pour y défendre les idées qui me tenaient à cœur. Le Bondy Blog, média associatif, avait été créé au lendemain des émeutes de 2005 pour donner la parole aux habitants des « quartiers », et après tout j’étais tout aussi représentatif des banlieues que les autres blogueurs, même si je portais sur celles-ci un regard différent. Y travailler m’a offert la possibilité de faire entendre une autre voix. Par ailleurs, Nordine Nabili et Antoine Menusier, qui étaient à sa tête à l’époque, avaient le souci de ne pas en faire un média communautaire.

Il faut aussi savoir que le Bondy Blog comporte une branche formation, associée à l’ESJ de Lille, qui prépare chaque année une vingtaine de boursiers aux concours des écoles de journalisme. En 2010, j’ai été l’un des premiers élèves de ce programme, grâce auquel j’ai pu rentrer au CFJ de Paris, ce qui a permis par la suite mon ascension sociale dans la presse écrite, moi qui venais d’Épinay-sur-Seine et dont les parents travaillaient sur les marchés.

Qu’auriez-vous fait dans la vie si vous n’étiez pas rentré au CFJ ?

J’aurais peut-être enseigné dans le secondaire. Mais ma première vocation, c’était le cinéma. C’est pour étudier dans une section cinéma que j’ai quitté l’établissement Jean-Baptiste-de-La-Salle, que Jordan Bardella fréquentera des années après moi, pour le lycée Suger, un lycée public de Saint-Denis situé entre la cité des 4 000 et celle des Francs-Moisins. Ensuite, j’ai été étudiant à l’université Paris 8 de Saint-Denis. Après avoir raté deux fois l’entrée de la Femis, la seule grande école de cinéma française gratuite, j’étais en train de m’orienter, un peu à contrecœur, vers un Capes d’histoire pour devenir professeur. C’est alors que mes parents m’ont soufflé l’idée de postuler à la prépa Bondy Blog, dont ils avaient entendu parler à la radio. Comme je vous l’ai dit, l’idée de ce projet, mené en collaboration avec l’ESJ de Lille, était de diversifier le recrutement des journalistes.

De diversifier socialement ou ethniquement ?

L’objectif était d’ouvrir davantage les écoles de journalisme aux classes populaires d’où qu’elles viennent. Ce n’était pas un dispositif de discrimination positive ou un système de quotas. Contrairement aux élèves des conventions d’éducation prioritaire (CEP) de Sciences-Po, imaginées par Richard Descoings, nous n’avons pas été sélectionnés sur des critères territoriaux ou ethniques. Et si nous avons eu la chance de bénéficier d’un accompagnement scolaire et d’aides financières, nous ne sommes pas passés par des voies d’admission dérogatoires. À l’écrit comme à l’oral, nous avons passé les mêmes concours que tous les autres, de manière anonyme.

Seriez-vous par ailleurs l’un des derniers étudiants à avoir appris quelque chose à Paris 8 ?

Figurez-vous que oui ! J’ai eu la chance d’y avoir comme professeur le regretté Daniel Lefeuvre, un ancien communiste, spécialiste de l’histoire coloniale, dont le cours démontait la légende selon laquelle la France aurait été un empire génocidaire. En 2006, dans son livre, Pour en finir avec la repentance coloniale, il a été le premier à pointer du doigt la mouvance indigéniste, voyant dans celle-ci un poison idéologique susceptible de dresser ses élèves contre la France. Il pressentait que l’université de Saint-Denis deviendrait le bastion de l’islamo-gauchisme. Mais il n’avait pas imaginé qu’on y ferait aujourd’hui applaudir le pogrom du 7-Octobre !

Après Paris 8, vous vous retrouvez à Lille à préparer les concours de journalisme avec d’autres jeunes venus de la France entière. Y avait-il beaucoup de « petits Blancs », pour reprendre le sous-titre de votre livre ?

La couleur de peau n’avait pas d’importance pour la plupart d’entre nous. Mes camarades de prépa s’appelaient Kevin, Claudia, Faïza, Arthur, Ikram, Nassira, Louisa, Mehdi, Ludivine… Nous avions pour point commun notre ambition de devenir journalistes, d’être tous boursiers, d’avoir un bon dossier scolaire et une vingtaine d’années. Pour le reste, nous avions des parcours très différents et nous venions des quatre coins de la France. Certains habitaient en Seine-Saint-Denis comme moi ou dans les Yvelines comme Ikram, qui avait grandi à Mantes-la-Jolie, dans les grands ensembles du Val-Fourré. Louisa était niçoise, Arthur, montpelliérain, Kevin, lensois, Ludivine, jurassienne. La France périphérique et rurale était aussi bien représentée que celle des banlieues.

Avec le recul, diriez-vous que cela a été une expérience concrète du fameux « vivre-ensemble » !

L’expression « vivre-ensemble » est insupportable tant elle sonne comme un slogan publicitaire. Mais comme l’indique le titre de mon livre, nous vivions encore « côte à côte » et pas « face à face ».

Certes mais à côté de vous, justement, il y avait aussi les futures stars de la génération décoloniale. Finalement, vous vivez à petite échelle ce qui adviendra à la France.

Oui, derrière l’ambiance bon enfant affleuraient malgré tout les fractures qui allaient diviser la France d’après. Nous étions à un tournant et la « prépa égalité des chances » a représenté les derniers feux de la France d’avant, où le mélange pouvait encore être fraternel. Mais en même temps, elle préfigurait la France archipélisée qui est aujourd’hui la nôtre. Les relations étaient déjà houleuses avec une petite minorité d’étudiantes militantes. Elles revendiquaient bruyamment leurs origines et manifestaient de manière obsessionnelle leur détestation de la France, pays qu’elles jugeaient raciste et « islamophobe ». Je pense à Nassira El Moaddem. À l’époque, nous étions, Nassira et moi, déjà en désaccord sur tout, ou presque. Mais nous ne pouvions pas imaginer que, quinze ans plus tard, nous continuerions à nous opposer par médias interposés, défendant des visions du monde radicalement antagonistes. Nous avons connu une ascension parallèle, mais Nassira est devenue l’une des figures de proue du décolonialisme tandis que j’en suis un adversaire résolu. Avec le recul, la prépa égalité des chances m’apparaît comme une sorte de laboratoire. Les dynamiques à l’œuvre dans notre groupe se sont ensuite prolongées dans le pays tout entier.

Quand voyez-vous apparaître les premières tensions entre « communautés », terme qu’on n’employait pas au xxe siècle, sinon pour le récuser ?

S’il faut donner une date, je dirais le 11 septembre 2001, quand au lycée Suger, j’ai entendu mes camarades ricaner de l’attentat contre les tours jumelles. Mais je dépeins plutôt un glissement progressif, un bouleversement démographique insensible au terme duquel les « petits Blancs » comme moi sont devenus minoritaires dans leur ville et ont fini par en éprouver parfois une forme de ressentiment : pas envers les immigrés, mais envers les élites qui non seulement ont favorisé cette évolution, mais en plus ont diabolisé tous ceux qui osaient se rebiffer.

Un jour, alors que vous avez été agressé, votre père a une altercation avec un surveillant de votre collège qui est maghrébin. Et il lui lance : « Je ne suis pas raciste, mais je vais finir par voter Le Pen ! »

C’était en 2002, à la veille de l’élection présidentielle. Mon père a agressé verbalement ce surveillant qui venait juste de l’informer que le proviseur ne le recevrait pas, et qui n’y était pour rien. Cela m’a évidemment mis mal à l’aise. Ça ne lui ressemblait pas, mais a posteriori, je revois cette scène comme un symptôme des fractures que j’analyse. Le 21 avril, Jean-Marie Le Pen était au second tour. Si finalement mon père n’a pas voté pour le FN, d’autres, emportés par leur colère, écœurés par l’insécurité, ont basculé.

Le livre fourmille de scènes comme celle-là, autrement plus instructives qu’un précis de sociologie. Elles disent le malaise et le sentiment de dépossession culturelle des classes populaires.

C’est vraiment la raison d’être de cet ouvrage : raconter ce qu’il y a dans le cœur de cette population que Canal + a longtemps traité de « Deschiens ». Cependant, je déteste le pathos victimaire.

Il est pourtant de bon ton aujourd’hui à droite de dénoncer le racisme antiblanc.

Je suis bien placé pour vous confirmer que ce racisme existe, mais ne comptez pas sur moi pour lui opposer un antiracisme problanc. Il y a suffisamment d’antiracisme comme ça ! À la place, j’ai voulu écrire un livre de combat constructif, pour dire que les Français « de souche » sont en réalité la solution aux problèmes d’intégration dans les banlieues. On devrait les présenter aux nouveaux arrivants comme des modèles au lieu de les mépriser et de les traiter, en dépit des évidences, de xénophobes. C’est ce que j’appelle l’intégration ou l’assimilation par le bas.

Ce n’est pas gagné ! Vous observez que les enfants d’immigrés sont bien souvent plus rétifs à l’intégration que leurs parents.

Oui, il y a une génération perdue, il ne faut pas se le cacher. Faute d’avoir valorisé notre identité nationale et à force de dire que la France est un pays structurellement raciste, on a poussé beaucoup de gamins de banlieue à chercher une fierté d’appartenance dans une communauté de substitution. Mais je suis persuadé qu’on peut inverser la tendance pour les générations suivantes. Compte tenu du caractère massif de l’immigration, renouer avec une politique d’assimilation sera difficile. S’il est possible d’assimiler des individus, même issus d’une culture très différente, il est en revanche plus ardu d’assimiler des peuples. C’est pourquoi la première urgence est de réduire drastiquement les flux migratoires et de renvoyer les délinquants étrangers. Ensuite, pour les enfants de la deuxième et troisième génération qui ont vocation à rester en France, je ne vois pas d’autre solution que le modèle assimilationniste. Je rappelle comment cela a pu fonctionner pour mon grand-père italien ou ma mère portugaise. Il est vrai que ces deux pays sont proches culturellement du nôtre et partagent le même héritage chrétien.

Symbole des dérives militantes de l’université française : Paris 8, lors d’une journée de mobilisation pour la Palestine, 3 octobre 2025. DR.

Le racialisme antiraciste a-t-il entraîné en réaction une ethnicisation de l’identité française ? Le « peuple old school » comme dit Michel Onfray, a-t-il tendance à se définir comme blanc ?

En devenant minoritaire dans certains quartiers ou dans certaines villes, ce « peuple old school » a sans doute pris conscience de sa couleur de peau. Mais l’extension du communautarisme aux « petits Blancs » ne ferait qu’accélérer l’archipellisation de la France. Pour l’heure, il me semble que la vraie fracture dans les banlieues n’oppose pas les « petits Blancs » et les « musulmans », mais ceux qui désirent conserver un modèle français commun et ceux qui le refusent et souhaitent imposer, par l’intimidation ou la force, leurs propres codes identitaires ou religieux.

Il y a une dizaine d’années, vous avez participé à la création du FigaroVox, sous la direction de Vincent Trémolet de Villers, avec notre chère Eugénie Bastié comme première stagiaire. Seriez-vous l’un des responsables de la droitisation du pays ?

 C’est la réalité qui s’est droitisée ! Pourtant, jamais Le Figaro n’a accueilli autant de voix de gauche que depuis la naissance du Vox. Nous avons ouvert en grand nos pages à des auteurs comme Laurent Bouvet, Régis Debray, Christophe Guilluy, Jacques Julliard, Jean-Claude Michéa ou Michel Onfray.

Du reste, au Figaro, vous êtes un drôle de zèbre, assez loin des convictions libérales de la maison et même franchement populiste sur les bords. Cela ne vous pose pas de problèmes en interne ?

Absolument pas. Le Figaro est une maison pluraliste, c’est sans doute la clé de son succès. Et puis je ne suis pas en opposition frontale avec les principes fondamentaux du journal. Sur le régalien, je suis tout à fait d’accord avec les valeurs d’ordre républicain et de patriotisme de mes camarades. Ensuite, d’un point de vue humain, je dois dire que les bourgeois catholiques avec lesquels je travaille ont un grand respect pour les classes populaires. Et parfois même davantage de considération pour les questions sociales que les milieux progressistes.

Vos camarades d’origine immigrée, expliquez-vous, ont vite compris que les portes de médias progressistes s’ouvraient plus volontiers quand ils s’identifiaient au cliché sociétal du « racisé » plutôt qu’à la réalité sociale du prolo. Le journalisme woke est-il une façon d’arriver ?

Un peu. Le wokisme a ses Rastignac ! Mais il nourrit et amplifie aussi un véritable conflit de loyauté. Quand mes ex-camarades du Bondy Blog ont commencé à voir leur carrière s’envoler, beaucoup ont eu un complexe de culpabilité vis-à-vis de leur famille et de leurs amis restés en bas de l’échelle. Ajoutez à cela qu’ils se sentent regardés de haut par les collègues venus des beaux quartiers. Certains se sont alors tournés vers la radicalité et le séparatisme, parfois de façon spectaculaire, comme ma camarade de promotion Louisa Yousfi, qui était une jeune femme parfaitement assimilée quand elle avait 20 ans et qui, dix ans plus tard, est le quasi-bras droit d’Houria Bouteldja. Elle a écrit récemment un livre hallucinant, Restez barbare, dans lequel elle explique pourquoi elle se méfie de ce qu’elle appelle la « culture légitime », comprenez la culture occidentale. Qu’on se rassure toutefois, Yousfi n’a pas poussé la logique jusqu’à s’inscrire à une madrasa en Afghanistan. Aux dernières nouvelles, elle était… pensionnaire à la Villa Médicis !

Alexandre Devecchio, Nous vivions côte à côte. Itinéraire d’un « petit Blanc » de banlieue, Fayard, 2026. 264 pages

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Hurlevent: du roman culte à la pochade charnelle

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Emerald Fennell, Margot Robbie et Jacob Elordi, Paris, 2 février 2026 © Laurent VU/SIPA

Il y avait dans Les Hauts de Hurlevent quelque chose d’infilmable : une haine amoureuse trop vaste, trop sale, trop sociale pour devenir image sans perdre son venin. Le film Hurlevent a pourtant essayé. Il en reste une élégante agitation des corps, une passion polie, charnelle, débarrassée de ce qui faisait la cruauté et la grandeur du roman.


Il fallait oser. Oser prendre Les Hauts de Hurlevent, ce livre malade, ce roman fiévreux, plein de haine rentrée, de désir avarié, de classes qui s’écrasent les unes les autres comme des corps dans la boue, et le transformer en objet de désir contemporain. Il fallait oser vider Emily Brontë de son poison pour ne garder que la morsure de la peau. Hurlevent, film réalisé par Emerald Fennell, avec Margot Robbie et Jacob Elordi, l’a fait. Avec application. Avec méthode. Avec ce sourire tranquille de l’époque qui croit encore que tout peut devenir image, surface, pulsation.

Trop esthétique ?

Chez Brontë, l’amour n’est pas sexy. Il est violent, déformant, incurable. Heathcliff n’est pas un fantasme : il est une plaie sociale. Il est l’enfant trouvé, l’étranger, celui qu’on ne regarde pas sans malaise. Son désir n’est pas une promesse mais une condamnation. Catherine le dit elle-même, dans une phrase qui ne console pas mais enferme : « Mon amour pour Heathcliff ressemble aux rochers éternels sous nos pieds. » Ce n’est pas une métaphore romantique. C’est une déclaration de fatalité.

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Le film, lui, a choisi autre chose. Il a choisi le corps. Le frisson. La chair filmée comme une réponse suffisante à tout. Le tragique devient atmosphère, la violence devient tension érotique, la destruction devient esthétique. Heathcliff n’est plus un être ravagé : il est regardable. Catherine n’est plus déchirée entre classes, conventions et pulsion : elle est magnétique. L’écran lisse ce que le roman creusait. Là où Brontë insistait, le film caresse.

Ce déplacement n’est pas innocent. Il dit quelque chose de notre époque. Nous vivons dans un temps incapable de supporter la laideur morale sans la transformer en spectacle. L’amour absolu doit être filmable, partageable, désirable. La souffrance doit avoir un beau grain de peau. On ne supporte plus que la passion soit repoussante. Alors on la rend séduisante. On l’éclaire. On la stylise. On la consomme.


Dans le roman, Heathcliff lance cette phrase qui écrase toute tentative de romantisation : « Je ne peux vivre sans ma vie. Je ne peux vivre sans mon âme. » C’est une phrase monstrueuse, excessive, presque insupportable. Elle ne cherche pas l’adhésion, elle impose l’abîme. Le film, lui, remplace cette démesure par une intensité maîtrisée. On ne ressent plus l’étau. On ressent l’excitation.
Ce n’est pas seulement une trahison littéraire. C’est une conversion idéologique. Hurlevent ne raconte plus l’impossibilité d’aimer sans se détruire. Il raconte la possibilité de tout rendre désirable, même la destruction. Même l’emprise. Même la violence affective. À condition qu’elle soit bien incarnée, bien filmée, bien exposée.

Une machine qui absorbe un classique

La caméra aime trop. Elle s’attarde. Elle construit des figures plutôt que des êtres. On sent que le film regarde ses interprètes plus qu’il ne regarde Brontë. Le roman devient un alibi prestigieux, un socle culturel sur lequel on érige un dispositif de fascination. Ce n’est pas une adaptation qui interroge un texte. C’est une machine contemporaine qui absorbe un classique pour produire de l’intensité charnelle.
Emily Brontë écrivait contre son temps. Le film, lui, épouse le sien. Il parle à une société qui confond profondeur et intensité, tragédie et sensualité, violence et esthétique. Une société qui préfère l’image de la passion à ses conséquences. Qui ne veut plus être salie, seulement stimulée.

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Alors oui, Hurlevent est un film élégant, maîtrisé, techniquement sûr. Mais il ne mord jamais là où le roman mordait. Il ne fait pas mal. Il excite. Il remplace la brûlure par la chaleur, la damnation par le désir, la fatalité par la performance.
Ce que Brontë écrivait avec de la boue, du vent et des nerfs, le film le réécrit avec de la peau, du souffle et un imaginaire contemporain parfaitement huilé. Ce n’est pas une adaptation ratée. C’est plus grave : c’est une adaptation symptomatique. Elle ne dit pas seulement ce qu’on a fait d’un roman. Elle dit ce que nous sommes devenus – incapables de regarder sans le rendre séduisant.

Par ailleurs, cette adaptation illustre un phénomène contemporain : le romantisme sombre du XIXᵉ siècle, avec ses passions destructrices et sa noirceur sociale, est souvent galvaudé dans l’imaginaire du public. Là où Emily Brontë écrivait la tragédie des passions irrésolues, le film transforme le tourment en romance mélodramatique et sensuelle, séduisante mais plate, réduisant le romantisme noir à un mélo consommable.

2h 16

Les Hauts de Hurle-Vent

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Quand l’ONU parle la langue d’Al-Jazeera

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La chaine d'information en continu Al Jazeera. Doha, Qatar. DR.

Scandale : lors d’un forum organisé par la chaîne arabe Al Jazeera, la Rapporteuse spéciale des Nations unies sur les territoires palestiniens a déclaré, en visioconférence samedi soir, que « l’humanité a un ennemi commun : Israël ».


Il est des phrases qui ne relèvent plus de l’analyse, mais de la désignation. Dire, comme l’a fait Francesca Albanese sur Al-Jazeera, que « l’humanité a un ennemi commun : Israël », ce n’est ni juger une politique ni condamner un État, c’est fabriquer une figure de détestation morale totale. Un adversaire absolu, un nom à retrancher de l’humanité commune. Le nom de trop.

Un peu de nuance, svp !

Madame Albanese sort ici du droit international pour entrer dans une dramaturgie idéologique. Lorsqu’il est encore du droit, le droit parle de faits, de qualifications rigoureuses, de responsabilités circonscrites. Il distingue, hiérarchise, nuance. Il ne sacralise pas sa propre indignation, ne transforme pas un État en incarnation métaphysique du Mal, ne convoque pas « l’humanité » comme une foule sommée d’adhérer à la désignation d’un ennemi. Le problème n’est pas que Madame Albanese critique Israël, c’est sa mission, son métier, pourrions-nous dire. Le problème est qu’elle ne fait plus que cela, et toujours selon la même grammaire : hyperbole morale, vocabulaire de l’exclusion, rhétorique de l’absolu. Chez elle, ce n’est ni un dérapage ni une maladresse, c’est un style assumé, une méthode, presque une obsession. Israël n’est jamais un État fautif parmi d’autres, mais une anomalie globale, une tache morale sur l’humanité.

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Le problème est que lorsqu’une militante propalestinienne est promue rapporteure spéciale des Nations unies et continue à parler comme un coureur d’estrade, ce n’est pas Israël qui se trouve disqualifié, c’est la fonction elle-même, et avec elle l’institution qu’elle est censée incarner. La neutralité n’est plus un impératif catégorique, mais un obstacle. Le droit n’est plus une discipline exigeante et rigoureuse, mais un simple prétexte rhétorique.

Une cible de choix

Ce glissement individuel s’inscrit dans un dysfonctionnement ancien et structurel. Depuis la fin des années 1960, l’Organisation des Nations unies est traversée par une dynamique héritée de la guerre froide et du tiers-mondisme militant. À mesure que les dictatures du prétendu « Sud global » ont investi ses instances, la défense des droits de l’homme s’est muée en gros bâton politique. Israël – semence d’Occident, allié des États-Unis, démocratie imparfaite mais réelle – est devenu la cible idéale, non parce que cet Etat serait irréprochable – quel Etat l’est ? -, mais parce qu’il permettait de fédérer des régimes autoritaires autour d’un ennemi – éternel, ontologique, commode – unanimement condamnable et symboliquement surchargé.

Le Conseil des droits de l’homme de l’ONU, héritier direct de l’ancienne Commission, a parachevé ce basculement. Il a fait d’Israël le seul État au monde soumis à un point permanent à l’ordre du jour, indépendamment de l’actualité et des faits. Une exception juridique sans aucun équivalent ! Dans le même temps, des régimes qui emprisonnent, torturent, exécutent, lapident ou pendent leurs opposants siègent, sans vergogne aucune, dans cette instance censée incarner l’universel. Lorsque l’Iran des mollahs – un régime qui tire sur les femmes, pend les homosexuels et écrase ses dissidents – peut y exercer une influence déterminante, l’inversion morale est absolument complète. Les bourreaux deviennent juges, et la démocratie imparfaite se retrouve sur le banc des accusés, conspuée par la masse sans cesse plus nombreuse des imbéciles.

Dans ce théâtre, Israël joue un rôle fonctionnel. Il concentre la colère, absorbe la culpabilité, permet à d’autres de se blanchir à bon compte. L’antisionisme devient la monnaie morale commune, le signe de ralliement idéologique minimal, le certificat de vertu à faible coût. Peu importe la complexité des faits, peu importe la réalité des conflits, la condamnation précède l’enquête, et la sentence précède toujours le droit.

Un antisémitisme recyclé

C’est ici que la question de l’antisémitisme ne peut plus être éludée, n’en déplaise à ceux qui n’ont que le mot « instrumentalisation » à la bouche. Non pas l’antisémitisme grossier, biologisant, assumé né au XIXème siècle – celui-là est aujourd’hui marginalisé, « résiduel » comme dirait Jean-Luc Mélenchon -, mais un antisémitisme politique, recyclé, déplacé, qui ne vise plus le Juif comme individu mais comme collectivité historique redevenue État. Lorsque l’on parle d’Israël comme de « l’ennemi de l’humanité », lorsque l’on nie sa légitimité existentielle plus que ses choix politiques, lorsque l’on exige de lui ce que l’on ne demande à aucun autre État, on ne critique plus, on stigmatise. Et l’on réactive, sous des habits juridiques et moraux de circonstance, le très vieux schème de désignation du bouc émissaire. Dès lors, si Israël est « l’ennemi commun de l’humanité », que fait-on de l’Iran, de la Syrie, du Soudan, de la Russie, de la Corée du Nord ? Sont-ils excusés par comparaison ? Ou bien l’ennemi n’est-il plus le crime, mais le Juif collectif redevenu État, sommé d’expier pour l’ensemble du monde ?

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Il n’y a rien de plus dangereux qu’un droit qui se prend pour une conscience morale universelle, rien de plus inquiétant qu’une institution persuadée de racheter le monde en désignant un coupable unique. L’histoire européenne devrait pourtant nous avoir appris que le Mal ne commence jamais par le massacre, mais par la certitude d’être du bon côté, par la conviction d’incarner l’humanité, par la désignation publique de l’ennemi légitime.

Le jour où le droit parle comme un prêche, il ne protège plus les hommes : il les trie. Et lorsqu’une institution internationale chargée de défendre l’universel accepte de fabriquer un ennemi absolu, ce n’est pas Israël qu’elle met en accusation, c’est sa crédibilité qu’elle enterre. Ce faisant, elle signe moins la condamnation d’un État que son propre effacement, devenu inéluctable.