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Hurlevent: du roman culte à la pochade charnelle

« Hurlevent », un film de Emerald Fennell, demain au cinéma


Hurlevent: du roman culte à la pochade charnelle
Emerald Fennell, Margot Robbie et Jacob Elordi, Paris, 2 février 2026 © Laurent VU/SIPA

Il y avait dans Les Hauts de Hurlevent quelque chose d’infilmable : une haine amoureuse trop vaste, trop sale, trop sociale pour devenir image sans perdre son venin. Le film Hurlevent a pourtant essayé. Il en reste une élégante agitation des corps, une passion polie, charnelle, débarrassée de ce qui faisait la cruauté et la grandeur du roman.


Il fallait oser. Oser prendre Les Hauts de Hurlevent, ce livre malade, ce roman fiévreux, plein de haine rentrée, de désir avarié, de classes qui s’écrasent les unes les autres comme des corps dans la boue, et le transformer en objet de désir contemporain. Il fallait oser vider Emily Brontë de son poison pour ne garder que la morsure de la peau. Hurlevent, film réalisé par Emerald Fennell, avec Margot Robbie et Jacob Elordi, l’a fait. Avec application. Avec méthode. Avec ce sourire tranquille de l’époque qui croit encore que tout peut devenir image, surface, pulsation.

Trop esthétique ?

Chez Brontë, l’amour n’est pas sexy. Il est violent, déformant, incurable. Heathcliff n’est pas un fantasme : il est une plaie sociale. Il est l’enfant trouvé, l’étranger, celui qu’on ne regarde pas sans malaise. Son désir n’est pas une promesse mais une condamnation. Catherine le dit elle-même, dans une phrase qui ne console pas mais enferme : « Mon amour pour Heathcliff ressemble aux rochers éternels sous nos pieds. » Ce n’est pas une métaphore romantique. C’est une déclaration de fatalité.

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Le film, lui, a choisi autre chose. Il a choisi le corps. Le frisson. La chair filmée comme une réponse suffisante à tout. Le tragique devient atmosphère, la violence devient tension érotique, la destruction devient esthétique. Heathcliff n’est plus un être ravagé : il est regardable. Catherine n’est plus déchirée entre classes, conventions et pulsion : elle est magnétique. L’écran lisse ce que le roman creusait. Là où Brontë insistait, le film caresse.

Ce déplacement n’est pas innocent. Il dit quelque chose de notre époque. Nous vivons dans un temps incapable de supporter la laideur morale sans la transformer en spectacle. L’amour absolu doit être filmable, partageable, désirable. La souffrance doit avoir un beau grain de peau. On ne supporte plus que la passion soit repoussante. Alors on la rend séduisante. On l’éclaire. On la stylise. On la consomme.


Dans le roman, Heathcliff lance cette phrase qui écrase toute tentative de romantisation : « Je ne peux vivre sans ma vie. Je ne peux vivre sans mon âme. » C’est une phrase monstrueuse, excessive, presque insupportable. Elle ne cherche pas l’adhésion, elle impose l’abîme. Le film, lui, remplace cette démesure par une intensité maîtrisée. On ne ressent plus l’étau. On ressent l’excitation.
Ce n’est pas seulement une trahison littéraire. C’est une conversion idéologique. Hurlevent ne raconte plus l’impossibilité d’aimer sans se détruire. Il raconte la possibilité de tout rendre désirable, même la destruction. Même l’emprise. Même la violence affective. À condition qu’elle soit bien incarnée, bien filmée, bien exposée.

Une machine qui absorbe un classique

La caméra aime trop. Elle s’attarde. Elle construit des figures plutôt que des êtres. On sent que le film regarde ses interprètes plus qu’il ne regarde Brontë. Le roman devient un alibi prestigieux, un socle culturel sur lequel on érige un dispositif de fascination. Ce n’est pas une adaptation qui interroge un texte. C’est une machine contemporaine qui absorbe un classique pour produire de l’intensité charnelle.
Emily Brontë écrivait contre son temps. Le film, lui, épouse le sien. Il parle à une société qui confond profondeur et intensité, tragédie et sensualité, violence et esthétique. Une société qui préfère l’image de la passion à ses conséquences. Qui ne veut plus être salie, seulement stimulée.

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Alors oui, Hurlevent est un film élégant, maîtrisé, techniquement sûr. Mais il ne mord jamais là où le roman mordait. Il ne fait pas mal. Il excite. Il remplace la brûlure par la chaleur, la damnation par le désir, la fatalité par la performance.
Ce que Brontë écrivait avec de la boue, du vent et des nerfs, le film le réécrit avec de la peau, du souffle et un imaginaire contemporain parfaitement huilé. Ce n’est pas une adaptation ratée. C’est plus grave : c’est une adaptation symptomatique. Elle ne dit pas seulement ce qu’on a fait d’un roman. Elle dit ce que nous sommes devenus – incapables de regarder sans le rendre séduisant.

Par ailleurs, cette adaptation illustre un phénomène contemporain : le romantisme sombre du XIXᵉ siècle, avec ses passions destructrices et sa noirceur sociale, est souvent galvaudé dans l’imaginaire du public. Là où Emily Brontë écrivait la tragédie des passions irrésolues, le film transforme le tourment en romance mélodramatique et sensuelle, séduisante mais plate, réduisant le romantisme noir à un mélo consommable.

2h 16

Les Hauts de Hurle-Vent

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Grégory Rateau évolue entre la France et Bucarest en Roumanie, où il dirige un média local en français et poursuit son activité d’écriture.

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