Accueil Culture Non, «Le Mage du Kremlin» n’est pas trop long!

Non, «Le Mage du Kremlin» n’est pas trop long!

La mise en scène ample et rigoureuse d’Olivier Assayas permet de bien comprendre la Russie de Poutine


Non, «Le Mage du Kremlin» n’est pas trop long!
Jude Law et Paul Dano © Carole Bethuel

Aux origines du pouvoir : un film entre fiction historique et portrait politique. Le Mage du Kremlin, d’Olivier Assayas, toujours en salles.


Le Mage du Kremlin est à la fois un film sur Poutine et une fiction historique, adapté du roman éponyme de Giuliano da Empoli, paru en avril 2022 aux éditions Gallimard, couronné par le Grand Prix du roman de l’Académie française et par un beau succès de librairie. Depuis sa sortie en salles[1], le long métrage d’Olivier Assayas suscite de nombreuses critiques, tant sur la forme — sa mise en scène — que sur le fond — l’image de la Russie qu’il donne à voir. Pierre Murat, dans Télérama, estime qu’Olivier Assayas filme des personnages qui, face à nous, tiennent des propos intelligents mais avec une certaine morosité qui finit par envahir le film. Murielle Joudet, quant à elle, déclare : « Je n’ai pas l’impression que le film m’apprenne autre chose que ce que j’ai déjà vu dans des documentaires sur Poutine. » D’autres reprochent au film son caractère jugé trop didactique, sa lenteur et l’ampleur excessive de la période historique couverte. Des spécialistes des sociétés post-soviétiques, tels qu’Anna Colin Lebedev ou Jean-Robert Raviot, vont plus loin en qualifiant le film de dangereux, le jugeant trompeur quant à la réalité russe. Leurs critiques portent notamment sur l’impact politique ambigu du film, qui pourrait, selon eux, faire l’éloge implicite de la verticalité du régime poutinien. Pour ma part, je considère ce film — l’un des plus beaux de son réalisateur — comme une œuvre de fiction passionnante, puissante et d’une grande finesse. Olivier Assayas y met en lumière la mécanique mortifère d’un pouvoir sans limites, sans pour autant faire de Vladimir Poutine un monstre, montrant que chacun agit selon ses raisons, même lorsque celles-ci servent des idéologies ou des pulsions malsaines.

La Russie post-soviétique : chaos et recomposition

Russie, dans les années 1990. L’Union des Républiques socialistes soviétiques s’effondre. Le pays fait face à l’irruption de la liberté et du capitalisme sauvage, où la mafia russe est dominante. Domination de l’argent, folies et dégénérescences présentes dans les pays de l’Ouest déferlent. Mais le FSB – successeur du KGB – veille. Dans le tumulte de ce pays en reconstruction, un jeune homme intelligent, redoutable, implacable, Vadim Baranov, trace sa voie sans aucune morale. Artiste, homme de théâtre et de télévision – il produit des émissions de télé-réalité perverses et infâmes – il va devenir, par le hasard des rencontres et des circonstances, le conseiller officieux d’un ancien agent du KGB promis à un pouvoir absolu : Vladimir Poutine, le futur tsar d’une Russie revancharde.

Paul Dano (C) Curiosa Films / Gaumont

Vadim Baranov, le stratège de l’ombre

Comme le roman, le film centre son regard sur le mentor dans l’ombre de Poutine, ce jeune et brillant Vadim Baranov (Paul Dano, roide et rude, imperturbable). Le cinéaste, grâce à son scénario habile, fin et perspicace, coécrit avec Emmanuel Carrère, filme le récit de la rencontre secrète entre Rowland (Jeffrey Wright, impeccable interprète de la droiture morale occidentale), universitaire américain – sorte de double de l’écrivain Giuliano da Empoli – ayant écrit un ouvrage sur ce conseiller. Il dresse un portrait cru, acerbe et sans concession de Vadim Baranov – personnage fictionnel librement inspiré de l’idéologue et homme politique russe Vladislav Sourkov – qui, au fil de sa confession à Rowland, s’avère être un homme qui agit porté par son goût immodéré du pouvoir. Sa voix détachée, monotone et glaciale, et son rapport aux hommes, aux femmes et aux événements tragiques permettent de comprendre la psychologie complexe d’un homme qui n’a peur de rien – seule Ksenia (Alicia Vikander, royale), jeune et belle femme libre, rebelle et mystérieuse, semble lui échapper – et qui ne recule devant aucun crime pour parvenir à ses fins.

Vladimir Poutine : la construction d’un pouvoir absolu

Olivier Assayas filme un Vladimir Poutine (Jude Law, juste, précis, glaçant) qui ne cesse d’affirmer avec conviction que la Russie humiliée doit retrouver son prestige perdu depuis la chute des tsars ou celle du communisme, voire de Staline. Il montre la montée d’un pouvoir où l’absence de démocratie et l’autoritarisme règnent, et le positionnement d’un homme d’État qui déteste les États de l’Ouest occidental et le décadentisme de l’Europe. Il rêve d’un empire russe défendant un « Idéal » qui régenterait avec poigne son peuple et dominerait le monde perverti.

Durant 2 h 30, Olivier Assayas mène de main de maître son projet et livre un film d’une grande ampleur politique et romanesque, grâce à sa mise en scène brillante et rigoureuse, aux cadres et aux lumières signés par le chef opérateur Yorick Le Saux, et à l’interprétation exigeante et remarquable de tous les acteurs, en particulier Paul Dano et Jude Law. Il filme le verbe – la parole tranchante de Poutine, celle douce et monocorde mais intraitable du mage du Kremlin – et l’action rapide, fulgurante, brutale. La guerre, les crimes politiques, la mort en marche, le règne du machiavélisme.

Il sait aussi rendre compte de l’état de décomposition des artistes se pensant libres dans une société corrompue où tout le monde est écouté et vit sous la menace de l’enfermement ou de la mort.

Une œuvre majeure dans la filmographie d’Assayas

C’est donc un grand plaisir de voir ce nouveau film ambitieux du cinéaste, proche de ses œuvres politiques Carlos (2010) et Cuban Network (2019), mais aussi de ses fictions plus romanesques ou littéraires telles que Fin août, début septembre (1999) ou Sils Maria (2014).

Le résultat de ce travail est une réussite, montrant un univers redoutable de cruauté et de cynisme, révélant la force de persuasion et de manipulation d’un homme qui concentre autour de lui tous les pouvoirs.

2h25


[1] Relire notre critique dans le magazine de janvier




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est directeur de cinéma.

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