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Lettre à mes congénères catholiques pantouflards

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creche noel baroin eglise

Comme l’an dernier, le débat sur la présence des crèches dans les mairies commence à pointer son nez. Beaucoup de catholiques s’agitent dans tous les sens pour préserver le droit inaliénable à voir une crèche dans le hall de leur mairie au mois de décembre. Et voilà qu’on va encore encombrer les tribunaux administratifs, lesquels ne savent plus à quel saint se vouer, indiquant ici que la présence de ladite crèche est conforme à la loi de 1905 et là que cette dernière l’interdit rigoureusement. Afin de guider les pauvres maires non-militants devant l’incertitude juridique que fait peser sur eux cette jurisprudence aléatoire, l’Association des Maires de France a publié un vademecum juridique, que les édiles sont évidemment libres de suivre ou pas. Tollé ! D’aucuns redécouvrent que feu le papa de François Baroin, président de l’AMF, dirigeait naguère le Grand Orient de France et on y voit la main de la franc-maçonnerie qui milite pour l’athéisme d’Etat. La crèche en mairie est devenue le symbole des racines chrétiennes qu’il ne faudrait plus refouler sur l’autel du « laïcisme ».

Il serait en effet idiot de nier nos racines chrétiennes. La présence de nos cathédrales, de nos églises dont les cloches nous annoncent l’heure, ou notre calendrier grégorien en portent la marque. J’ai même entendu Philippe de Villiers expliquer que le catholicisme avait accouché de la séparation entre l’Eglise et l’Etat et donc de la laïcité. Et je l’ai bien entendu approuvé. Mais célébrer la Nativité reste, en revanche, un acte profondément cultuel.

D’ailleurs, pourquoi diable vouloir se battre pour admirer une crèche lorsqu’on va renouveler son passeport ou faire sa demande de permis de construire ? Les catholiques pratiquants pourront en admirer lorsqu’ils vont à la messe dominicale, c’est-à-dire plus souvent que lors d’un passage en mairie. Quant à ceux qui ne vont plus à la messe depuis longtemps, ou qui n’y ont même jamais mis les pieds, et qui se considèrent, comme moi, comme des « catholiques culturels », pourquoi manifestent-ils cette envie ? S’ils veulent absolument voir le petit Jésus, la Sainte Vierge, l’étable, l’âne et le bœuf, pourquoi n’iraient-ils pas à la messe ? Et si, au lieu de rester au lit le dimanche matin, de regarder Téléfoot ou d’aller à Castorama (dont certains d’entre eux regrettaient même qu’il ne puisse ouvrir plus souvent le septième jour), ils décidaient de se comporter en catholiques conséquents ? Et s’ils décidaient de ne déguster leur foie gras qu’après avoir assisté à la messe de minuit ? Ils ont même la possibilité – soyons fous ! – de fabriquer une crèche à domicile.

Ils pourront alors expliquer à leurs enfants la signification de cette tradition millénaire. Croyez-moi, cela aurait une autre gueule que de le faire dans le hall de l’Hôtel de ville. Paradoxalement, la crèche des mairies est en train de devenir le symbole du renoncement à la pratique religieuse catholique. Un alibi. « Je ne vais plus à la messe. Je ne sais même pas si je crois encore en Dieu. Et puis la Vierge l’était-elle réellement ? Mais n’enlevez pas la crèche de la mairie car je suis catholique, vingt-dieux ! ».

Si mes amis cathos pantouflards, espèce dont je suis un exemple vivant, faisaient le point sur leur propre foi – qu’ils retournent à la messe ou qu’ils y renoncent définitivement-  ils cesseraient alors de vouloir des crèches dans des lieux qui ne s’y prêtent pas. Peut-être aussi qu’ils cesseraient de fustiger le « laïcisme » censé menacer le catholicisme et d’invoquer la déesse Laïcité vis-à-vis d’autres religions. Chez nombre d’entre eux, ce combat apparaîtrait peut-être pour ce qu’il est : la culpabilité de ne plus pratiquer la religion dont ils ont reçu le baptême.

 

*Photo: FaceMePLS.

Black Blocks contre CRS: Paris brûle-t-il?

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cop21 republique antifas crs

La France en état d’urgence, une place de la République encore sous le choc du 13 novembre, des Parisiens sonnés par l’atmosphère post-apocalyptique : le décor est planté. Hier, à la veille de l’ouverture de la Conférence sur le climat (Cop 21), une poignée d’« écolos-libertaires-anarchistes » (rayez les mentions inutiles) s’est violemment opposée aux escadrons de CRS aux abords de la République. Jetant des chaussures contre la maréchaussée pour protester contre l’interdiction de leur manifestation, les Black Blocs, traditionnels fauteurs de troubles en marge des sommets du G8, ont provoqué les forces de l’ordre, s’attirant une volée de gaz lacrymogènes en guise de riposte policière. Brûlant des drapeaux bleu-blanc-rouge, certains sont allés jusqu’à piller le monument improvisé en hommage aux victimes des derniers attentats pour lancer des bougies aux CRS. Sacrilège suprême que cette atteinte à la mémoire des 130 victimes du vendredi 13, de la part de ces antifascistes imbibés de nihilisme. Le bruit du vol d’un hélicoptère quadrillant le quartier complétait cette scène digne des pires séries B. Bilan de la journée : 341 arrestations, 317 gardes à vues et Mediapart qui crie à la dictature policière.

Pour un peu, on se croirait revenu au temps béni de la Manif pour tous, en ces journées printanières de 2013 où les CRS chargeaient des bandes de jeunes opposés à la loi Taubira en les asphyxiant parfois au moyen de gaz lacrymogène sur la pelouse de Invalides. Que n’a-t-on alors entendu Mediapart et les vigies de « l’autre gauche » s’indigner des interpellations arbitraires et l’internement inique du jeune Nicolas, incarcéré plusieurs semaines à Fleury pour avoir défilé contre le mariage pour tous ! Mais voilà, ces jeunes gens polis et pacifiques n’avaient pas le bon goût de voter à gauche…

Il faut bien l’admettre : pour la bonne presse, le jeune antifa est un übermensch. A fortiori par gros temps démocratique, quand le pouvoir exécutif n’a d’autre recours que l’état d’urgence pour (tenter de) désarmer les caves islamistes et parer au plus pressé.  Voudraient-ils légitimer cette politique de l’urgence que les Black Blocs ne s’y seraient pas pris autrement. Faire assaut de violence pour provoquer l’adversaire et dénoncer la réaction policière est le b.a-ba de tout contestataire sans foi ni loi. Il y a une quinzaine d’années, au plus fort des émeutes contre le sommet du G8 à Gênes, ces Netchaïev postmodernes s’étaient déjà illustrés en entraînant l’un des leurs vers une mort annoncée[1. Tué par une balle des carabinieri le 20 juillet 2001 alors qu’il s’apprêtait à jeter un extincteur sur leur jeep, Carlo Giuliani est devenu un martyr de la cause altermondialiste.].

En Italie comme à Paris, l’antifa remplit une fonction policière bien précise : discréditer, à son corps défendant, toute idée de contestation. Flics zélés du système qu’ils prétendent combattre, ces adeptes de la barre de fer légitiment a posteriori l’assignation à résidence d’innocents zadistes, militants de la cause animale et autres « écolos radicaux » pendant la durée de la Cop 21. Traités comme de vulgaires apprentis-djihadistes, ces derniers font les frais du manque de discernement gouvernemental, lequel peut désormais s’appuyer sur les voies de fait d’hier. Un peu plus loin dans l’Est de Paris, tandis que le désordre régnait à République, à l’appel d’Edwy Plenel, dix mille Parisiens formaient une chaîne humaine en signe de protestation contre l’état d’urgence. Organiser une manif contre l’interdiction de manifester – pour raisons de sécurité – n’est pas le dernier des paradoxes.

Il faut dire que l’« antifascisme de manière, inutile, hypocrite et, au fond, apprécié par le régime » (Pasolini) ne recule devant aucune facilité. Quoi qu’en diront les lecteurs de Mediapart, si les émeutiers de dimanche se révèlent littéralement indéfendables, ce n’est pas tant en raison de leur indécence commune – laquelle leur a fait allègrement profaner le temple laïc de la République – qu’à cause de leur profonde bêtise. Comme leurs meilleurs ennemis skinheads, mais à une échelle de violence bien supérieure, ces orphelins du XXe siècle tournent sans fin dans la nuit à la recherche d’un ennemi rassurant (l’Etat policier, la bourgeoisie, le flic raciste et misogyne…). Le péril islamiste, hélas bien réel, sied si mal à leur esprit anachronique qu’ils préfèrent l’ignorer, voire le railler. Leur désordre est la continuation de l’ordre par d’autres moyens.

*Photo: Sipa. Numéro de reportage : 00732558_000002.

Les filles de Paris seront toujours Paris

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du grabuge veuves

La Parisienne fait et fera toujours la nique aux terroristes ! Depuis plus de cinquante ans, sur les écrans ou dans la rue, elle incarne le parfum du scandale, les amours triangulaires, la douce musique du bas nylon qui file au bout de la nuit et cette mauvaise foi atavique qui rend le couple aussi ardent, dernière aventure où les vrais hommes jouent leur peau. Sans elle, quel intérêt de sortir le soir, de se poster à une terrasse de café, de vider son compte en banque et de mourir d’aimer. Sans elle, l’alcool est moins fort, la Tour Eiffel baisse la tête et Paris perd l’appétit. Sans elle, à quoi bon noyer son chagrin dans la Seine. Sans elle, inexorablement, nous nous consumons. Notre cœur n’y résisterait pas. Je ne me lasserai donc jamais de regarder les filles qui boivent du vin blanc et picorent de la charcuterie en se plaignant de leur ligne élastique.

J’aime les filles qui parlent fort et souffrent en silence. J’aime les filles qui portent des mini-jupes et philosophent sur la vie. J’aime les filles qui exagèrent par peur de ne pas se faire assez remarquer. J’aime les filles libérées qui rêvent d’être demandées en mariage. J’aime les filles qui ne se prennent pas au sérieux et nous mettent KO d’un mouvement de cheveux. J’aime les filles qui marchent sur le pavé, les jours de pluie, la nuque conquérante, les chevilles fragiles, et qui ont, dans le regard, ce vague à l’âme irrésistible, cet érotisme chaste comme le qualifiait Prévert à propos d’Arletty. J’aime les filles à talons hauts, pudiques et romantiques. J’aime les filles myopes qui voient clair dans notre jeu trouble. J’aime les filles qui ne répondent à aucun stéréotype, à aucun diktat. J’aime les filles qui nous font la gueule, c’est leur façon de nous aimanter, de nous retenir. La Parisienne est ce fantasme-là, multiple, incohérent, délicieux en somme. Un rêve de provincial, un souvenir innommable que les touristes emportent et conservent précieusement au fond de leur mémoire.

On reconnait la puissance d’une Nation aux rires des jeunes filles qui éclatent dans la rue, spontanément, sans raison, et qui jaillissent comme des promesses d’amitié, d’éternité. Après l’infamie du week-end dernier, chacun d’entre nous se débrouille comme il peut avec sa douleur sourde, sa rage ou son hébétement. Certains crient leur désespoir, d’autres se terrent, personne n’a la solution. Le malheur est toujours mauvais conseiller. Les mots dont nous faisons profession, ne nous soulagent pas mieux. On connaît trop leur miroitement factice, souvent ils nous leurrent, nous aveuglent. C’est pourquoi aux injonctions d’agir, à la peur de blesser, je préfère vous faire partager ce week-end trois films en noir et blanc.

Trois « vieilleries » des années 50/60 qui, par leur innocence, leur morale, leur sex-appeal démodés, en disent long sur la persistance, à travers les époques, du génie français. Si la parisienne d’hier et d’aujourd’hui a mis le monde à ses pieds, qu’elle soit vamp ou ménagère, étudiante ou caissière, c’est grâce à son insolence ravageuse, sa moue bravache et sa liberté de ton. Dans le chaos de ces derniers jours, la légèreté est un acte de résistance. Futile peut-être, dérisoire sûrement, donc indispensable à notre survie. Le 16 décembre 1957 dans les cinémas « Berlitz » et « Wepler », à Paris of course, sortait La Parisienne, un film de Michel Boisrond avec une BB explosive. Cette bombe-là a fait table-rase du passé, de tous les archaïsmes, de tous les conformismes. Aucune femme sur la surface du globe n’a échappé à cet élan émancipateur. Compressée dans une robe fourreau rouge, Brigitte était notre plus bel étendard. Un an plus tard, sa fausse rivale, Mylène Demongeot éclairait de son sourire mutin et démoniaque « Cette Nuit-là… », film de Maurice Cazeneuve d’après un roman de Michel Lebrun. Maurice Ronet et Jean Servais tombaient dans ce piège blond comme les blés, piquant comme une méduse. Avec la  parisienne, on se fiche bien de connaître sa couleur de peau ou sa classe sociale, son pedigree indiffère, seule son effronterie nous assaille. Dans « Du Grabuge chez les Veuves », film de Jacques Poitrenaud sorti en 1964, Dany Carrel et Danielle Darrieux jouaient à armes égales en matière de séduction. Toutes ces actrices n’ont pas gravi les marches du Palais Bourbon, ni rédigé des lois d’exception mais elles ont représenté une France libre, à l’intérieur et à l’extérieur de notre pays, et ont fait souffler un vent d’insouciance. De grandes sœurs qui ont, sans le savoir, ni le vouloir, façonné notre art de vivre.

La Parisienne, film de Michel Boisrond – DVD René Chateau.

Cette nuit-là…, film de Maurice Cazeneuve – DVD René Chateau.

Du grabuge chez les veuves, film de Jacques Poitrenaud – DVD Les Films du Collectionneur.

Des conservatoires et de leurs sauveurs

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conservatoire fleur pellerin

« Les réponses à toutes les questions étaient admirablement exposées, et ces réponses ne faisaient pas l’ombre d’un doute, car elles n’étaient pas l’œuvre d’une pensée humaine constamment faillible, mais étaient toutes le produit de l’activité administrative ».

Léon Tolstoï, Anna Karénine, IV, 6

Nos conservatoires ont bien de la chance ! Après une éclipse médiatique que l’on pensait sans rémission (qui s’intéressait naguère à une activité de saltimbanques réservée à une « caste de riches et de sachants », selon l’aphorisme délicat de Jean-Marie Le Guen?) l’année 2015 a vu se succéder mobilisations et tribunes alarmistes à la suite de la décision, prise comme de coutume par la droite pour mieux être accomplie par la gauche, d’abroger la participation de l’État à leur financement, pris en charge pour l’essentiel par les collectivités locales. Ainsi, le 24 juin dernier s’est tenu à l’Assemblée nationale un colloque intitulé Quel avenir pour nos conservatoires ?, organisé par François de Mazières, un député qui s’est récemment employé à défendre ces institutions face à un PS ne cessant de confondre démocratie et démagogie. Mais suffit-il d’être député-maire de Versailles pour réussir des États généraux ?

Un rapide coup d’œil sur le programme suffit à dissiper toute illusion : on ne compte aucun professeur des conservatoires en exercice parmi les intervenants. Il est vrai que les agents que sont les professeurs et autres assistants territoriaux d’enseignement artistique (PEA et ATEA) sont sommés d’observer un strict devoir de réserve et de borner non moins scrupuleusement l’expression de leur savoir-être ; à ce titre, ils n’ont pas à formuler de diagnostic concernant l’avenir de leurs établissements : dans un schéma de gouvernance moderne et efficient, cette lourde tâche incombe principalement aux gestionnaires et autres experts ès-pilotages. Conformément aux valeurs du projet d’établissement ou du schéma départemental qu’ils ont co-construit dans la plus pure tradition du management transversal, il serait bien imprudent d’envisager qu’ils fussent seulement aptes à réfléchir, et encore moins à faire de la prospective – d’autant que l’expérience a amplement montré leur incapacité innée à s’emparer de la nécessaire évolution de leurs pratiques, d’interroger ces dernières au regard d’une identité professionnelle en pleine mutation, voire à « trouver leur place dans les mouvements de la société ». Mais hâtons-nous d’interrompre cette litanie de l’absurde : les candidats aux concours territoriaux et autres agents sommés de suivre les formations dûment professionnalisantes ont déjà cauchemardé plus que de raison !

Parmi les orateurs figure donc la députée lr Annie Genevard qui s’est récemment distinguée en dénonçant avec à-propos l’idéologie sectaire et l’opacité régnant au sein des instances consultatives chargées de concevoir les programmes du nouveau collège. À l’instar de la plupart de ses camarades de parti, cette élue préconise d’acclimater à l’école publique (comme à l’Université) française les recettes de l’autonomie des établissements, émanation de l’indépassable management à l’anglo-saxonne. Activisme communicationnel, gestion à courte vue, clientélisme, perte d’exigence artistique et rupture de l’égalité républicaine sont pourtant quelques unes des dérives de cette démission du politique que l’on observe dans un nombre croissant de conservatoires– ces derniers étant soumis à la tutelle politique locale et, par conséquent, à une gouvernance de petits chefs au profil toujours plus gestionnaire. Autre personnalité invitée, la sénatrice udi Catherine Morin-Desailly qui préconisait jadis, dans un rapport sur les enseignements artistiques, d’« assouplir certains critères de classement des établissements dans le sens d’une plus grande mutualisation des moyens d’enseignement »[1. Une mutualisation qui encourage les élus à interpréter les statuts de l’enseignement artistique avec une certaine flexibilité. Une offre d’emploi parue au printemps 2015 dans la Lettre du Musicien proposait ainsi un service de 23 heures alors qu’un temps complet d’Assistant Territorial d’Enseignement Artistique s’élève normalement à 20 heures.] et de transformer le conservatoire en « pôle ressource pour un territoire de référence [ouvert] sur la Cité et [placé] au cœur de partenariats multiples ». C’est donc en toute logique que les intervenants appellent à revenir à la loi du 13 août 2004 déléguant aux régions le 3e cycle pré-professionnel et ratifiant la fin du financement d’État des conservatoires (hors enseignement supérieur). Pourtant, ce texte, jamais appliqué pour cause d’absence de transfert de crédits afférents, avait précisément déclenché la crise que les mêmes s’emploient maintenant à résoudre…

Mais il y a mieux – ou pire – : parmi les intervenants, on retrouve des personnalités qualifiées que l’on n’associe pas spontanément aux sauveurs d’un « modèle historique » qu’ils déclarent obsolète. Ainsi, Catherine Baubin, de Conservatoires de France, qui déclarait récemment : « notre action ne se limite plus au seul enseignement spécialisé » – on ne saurait être plus clair. Autre membre de cette association de personnels de direction dont l’intitulé consensuel n’est que le paravent d’un ardent militantisme socio-pédagogiste, Nicolas Stroesser déploie une extrême sollicitude à l’égard d’élus qui, déplorant « l’écart persistant entre ce qu’est effectivement leur conservatoire et ce qu’il serait souhaitable qu’il soit », finissent (incidemment ?) par questionner « la légitimité d’une telle dépense, surtout lorsqu’elle est mise en regard du nombre d’élèves concernés directement et de leur origine sociale » (sic). Cet adepte de la réforme des rythmes scolaires et de la refondation de l’École fustige pêle-mêle une « organisation qui emprunte beaucoup à la forme scolaire », un « apprentissage de type académique » impliquant la recherche (dépassée, il va sans dire) d’une « excellence instrumentale », et « des critères d’évaluation perçus comme décalés par rapport à une attente initiale qui se trouve “d’abord” du côté du loisir et de l’émancipation culturelle » – si l’on peut qualifier ainsi une attitude brutalement consumériste.

Les mauvais esprits ne manqueront cependant pas de relever que la dure loi de la discipline de parti conduisait il y a peu les mêmes à s’accommoder de la fin du financement d’État des conservatoires. Autre membre de Conservatoires de France, Olivier Mérot considérait même la crise financière comme une opportunité, pour ne pas dire l’occasion rêvée de débarrasser enfin l’enseignement artistique des normes nationales en l’assujettissant aux lubies de barons locaux : « La disparition de ces aides de l’État invite à plus de liberté, d’innovation, de créativité dans les conservatoires, plus d’adéquation avec leurs territoires, pour qu’on puisse construire des partenariats plus forts avec les acteurs culturels locaux et mettre en place des actions plus en phase avec les populations et les dynamiques du territoire. ». Voilà donc ces hiérarques contraints de jouer le rôle d’ouvriers de la onzième heure en acceptant l’invitation d’un député qu’ils savent aussi conservateur… que les conservatoires eux-mêmes, selon le bon mot de Bruno Julliard. On leur concèdera volontiers que la cause de l’innovation pédagogique justifie tous les sacrifices et que les ors de la République valent bien qu’on se munisse d’une cuiller plus longue qu’à l’accoutumée[2. Ces pédagogues se sentiraient-ils (eux aussi) menacés, en ces temps de vaches maigres ?].

Mais on ne saurait décemment reprocher aux représentants de l’administration de se conformer avec zèle aux ordres provenant des plus hautes sphères de l’État. Au détour d’un entretien où la ministre prodigue ses valeurs affectives et dévoile au lecteur ravi ses talents de pianiste du dimanche (serait-ce pour mieux faire oublier quelques lacunes de culture générale inopinément livrées à l’opinion publique ?), Fleur Pellerin déclare être « mal à l’aise » face à l’abandon des conservatoires après avoir longtemps invoqué un simple redéploiement technique. Certes, il n’est jamais trop tard pour bien faire ! La joie des professionnels risque toutefois d’être de courte durée : en associant dans le même propos la crise financière des conservatoires et la nécessité supposée de leur réforme pédagogique, la ministre ne fait que confirmer sa volonté persistante (bien que non assumée) de faire des économies, la démocratisation de l’enseignement artistique tenant lieu de levier idéologique de cet ajustement. Quant à son plan triennal de restauration des crédits, il est à l’évidence promis à se fracasser contre le séisme annoncé pour 2017 – sans parler des chocs (technocratiques et non plus telluriques) et autres pactes culturels censés sanctuariser les budgets des villes qui risquent de ne concerner que quelques privilégiés… dont on devine déjà la couleur politique.

Si la baisse des crédits de l’État affectant les conservatoires a été amplement discutée, la question de la répartition de (ce qui reste de) ces aides a semble-t-il échappé à la sagacité des commentateurs. Le public gagnerait pourtant à saisir le principe, pour le moins obscur, de cette redistribution. Citons à titre d’exemple le cas de deux pôles supérieurs : pour l’année 2013, le bilan du Centre d’Études Supérieures Musique et Danse (CESMD) de Poitou-Charentes fait état de 1 107 000 euros de subventions de la Direction Régionale des Affaires Culturelles (DRAC, service déconcentré de l’État) alors que pour la même période, le rapport d’activité du Conservatoire de Strasbourg (incluant l’enseignement dit initial et l’Académie supérieure de musique) indique un total de 277 827 euros donnés par l’État. Une disparité qui s’explique d’autant moins que la taille respective des deux écoles et le nombre d’élèves et d’étudiants qui les fréquentent sont largement en faveur de Strasbourg. Mais sans doute a-t-on jugé en haut lieu que Poitiers, en tant que fer de lance de la pédagogie la plus fondamentale, méritait une attention toute particulière.

On objectera volontiers à ce propos son aspect clivant et élitiste : après tout, les cultures se valent, les compétences sont diverses et la virtuosité peut s’exercer dans divers domaines, à commencer par l’univers fascinant du novlangue pédago-managérial. Il n’en reste pas moins qu’on ne résoudra pas la crise des conservatoires en les confiant à des adversaires déclarés de l’institution scolaire, pas plus qu’on ne guérira le malade en recourant aux médecins de Molière. Et c’est en vain qu’on persiste à débattre des questions d’organisation administrative et de moyens avant même d’avoir clairement distingué l’étude des loisirs, la contrainte du temps long du mirage de l’immédiateté, l’accomplissement de l’individu d’un divertissement procédant avant tout du marché, quand ce n’est pas d’une volonté d’assurer coûte que coûte la paix sociale. Un choix politique résolu s’impose, résultat d’une réflexion collective dont l’objet, les savoirs artistiques et leur transmission, s’articule nécessairement à l’exigence républicaine.

Quête de pureté à Hollywood

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malick knight cups

Trois ans après A la merveille, version un peu surfaite de son éblouissant Tree of life, Terrence Malick revient sur les écrans avec un film un peu moins biblique que ses deux précédents longs métrages. Sur la magnifique musique au rythme de boléro du compositeur polonais Wojciech Kilar, auteur prolifique de musiques de film, Knight of cups nous plonge, comme le titre l’indique, dans l’univers chevaleresque. Malick délaisse ses références habituelles aux Livres des Prophètes et aux Épitres des Apôtres pour se tourner vers la féérie du conte pour enfants. Les paroles bibliques sont ici remplacées par des citations platoniciennes et la Bible par un jeu de Tarot… À croire que le réalisateur fait sa crise de foi ! Mais que ses fans se rassurent, Malick reste fidèle à son style. Sa virtuosité est bien au rendez-vous. Sa caméra s’attarde toujours sur ses personnages, épousant l’ondulation des corps et le frémissement des émotions, et filme toujours la nature comme si elle était animée par une puissance spirituelle, offrant ainsi des images d’une grande beauté.

Le film s’ouvre donc sur la célèbre formule marquant le début de ces contes qui façonnent l’imaginaire de l’enfance : « Il était une fois un jeune prince que son père, souverain du royaume d’orient, avait envoyé en Egypte afin qu’il trouve une perle. » Mais l’histoire ne se déroule pas aux temps moyenâgeux des troubadours, des tournois et de l’amour courtois, mais dans le monde d’aujourd’hui. Rick, interprété par un Christian Bale qui illumine la pellicule par sa seule présence, est scénariste à Los Angeles. Et un beau jour, il se souvient de cette histoire racontée par son père lorsqu’il était petit. Cette réminiscence du merveilleux surgit au coeur de la vacuité de sa vie et agit comme un appel qui fait émerger, des tréfonds de sa mémoire, la nécessité de partir en quête de cette perle, tel un chevalier à la recherche du Saint Graal. Et comme dans tous les contes, des obstacles se dressent sur son chemin l’empêchant d’atteindre son but « Lorsque le prince arriva, le peuple lui offrit une coupe pour étancher sa soif. En buvant, le prince oublia qu’il était fils de roi; il oublia sa quête et sombra dans un profond sommeil. »

Malick fait rentrer en résonance le conte imaginaire, véritable trame du film, avec la réalité vécue. Rick est ce chevalier égaré dans les méandres des artifices séducteurs mais trompeurs qui le détournent de sa quête, sans jamais toutefois réussir à éteindre ce sentiment d’incomplétude et d’insatisfaction qu’il ressent et qui suscite chez lui une aspiration à autre chose de plus élevé, de plus absolu que ce monde des apparences. Entre les disputes avec son père et son plus jeune frère et la succession de femmes, très différentes les unes des autres, qui apparaissent puis disparaissent de sa vie, Rick se demande quel chemin il doit prendre pour trouver cette perle, ce précieux objet qui le comblera vraiment et qui n’est d’autre que le symbole de la pureté d’un amour absolu.

 

Que Los Angeles soit le décor du film et que Rick soit scénariste n’est évidement pas un hasard. Cette mise en abîme filmique, loin de proposer une énième réflexion sur le 7e art, est une métaphore de l’immersion de Rick dans cette capitale mythique du cinéma, véritable royaume du divertissement avec ses fêtes, ses paillettes et ses starlettes. Rick n’est pas le chevalier de la foi de Kierkegaard ni le valeureux guerrier parti combattre pour son Roi, mais le chevalier des coupes qui s’enivre, dérive, s’éparpille. Malick se sert de l’hétérogénéité des plans qui se succèdent sans suite logique narrative pour refléter les morceaux épars de la vie de Rick, privée de sens. Et le réalisateur n’a pas peur de jouer avec la surenchère. Mais s’il abuse de ses procédés stylistiques, c’est pour mieux épuiser le spectateur qui, contraint à être dans le même état que le héros, peut s’identifier à lui.

Ainsi avec ce déferlement en continue d’images et de paroles, la tête nous tourne et on vacille comme Rick sous les sunlights de soirées arrosées de Los Angeles, de cette cité des anges déchus. Comme le juge son ex femme, jouée par la charismatique Cate Blanchett, il « absorbé » par ce bas monde, par ce « marais » dans lequel évoluent ces âmes qui, comme dans le mythe platonicien, ont perdu leurs ails et ont chuté dans des corps imparfaits.

 

Mais Rick ne s’y embourbe pas. Il se tient à distance de ce monde factice. Conscient de la superficialité des choses, il n’est jamais vraiment présent, toujours un peu ailleurs, à la fois dedans et dehors, à mi chemin entre deux rives, celle du monde vécu, du monde de l’insignifiance et de la débauche et celle de l’endroit désiré mais encore inconnu où existe cette perle qu’il recherche. Que cela soit lors des réceptions où se retrouve tout le gratin du showbizz ou bien lors des shooting photos où les poses des mannequins doivent être le plus sexy possible, Rick lève les yeux vers le ciel, espérant apercevoir un signe. Comme souvent chez Malick, la voix off qui reflète la pensée intérieure des personnages rentre en décalage avec les images et les paroles prononcées dans la réalité.

 

Pourtant, c’est bien au coeur de ces ténèbres que la lumière apparait. Ces femmes qui croisent le chemin de Rick ne sont pas d’inutiles apparitions fugitives mais de véritables guides. A l’image de Virgile chez Dante, elles l’aident à se rapprocher de la voie qu’il doit prendre. Chaque rencontre correspond non pas à une épreuve à surmonter pour franchir les étapes de la Carte du Tendre mais à une carte de Tarot : le soleil, la tour, la grande prêtresse, le jugement, la mort, la liberté. À chaque carte, sa dame de coeur. De la rockeuse au coeur tendre, à la stripteaseuse au sourire enchanteur en passant par la mannequin au charme à la fois apaisant et exotique jusqu’à cette jeune femme hélas mariée mais tombée enceinte de lui (interprétée par la si délicate Nathalie Portman), toutes lui portent un amour qui lui permet d’orienter son regard et d’avancer sous sa lumière, leur beauté étant, comme chez Platon le reflet de l’idée de l’Amour.

 

Avec une fluidité qui lui est propre, Terrence Malick parvient à orchestrer toute sa mise en scène autour de cette élévation difficile mais sublime. L’alternance entre plans panoramiques et plans rapprochées et le rythme en crescendo de la musique de Kilar, viennent parfaitement illustrer ce lent mouvement de marche et de hauteur qu’entreprend Rick pour se détourner de la vanité accaparante du monde des apparences.

 

 

 

 

Knight of cups de Terrence Malick   en salle depuis le 25 novembre

 

 

Temps durs, drogues douces

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drogue dick huxley

« Le monde est stable à présent. Les gens sont heureux ; ils obtiennent ce qu’ils veulent, et ils ne veulent jamais ce qu’ils ne peuvent obtenir. (…)Et si par hasard quelque chose allait de travers, il y a le soma. »  C’est ainsi qu’Aldous Huxley décrivait Le meilleur des mondes et le rôle capital qu’y jouait un anxiolytique puissant dans le maintien de l’ordre social. Si Huxley fixait la date de sa société future en l’an 632 après Ford, soit dans les environs du XXVIème siècle, c’est le 15 octobre 2015 qu’un décret paru au  Journal Officiel, qui a soulevé assez peu d’échos au bout du compte, nous en a rapprochés singulièrement : les consommateurs de cannabis pourront désormais s’acquitter d’une simple amende auprès de la police et échapper au tribunal, ce qui, d’après L’Observatoire français des drogues et des toxicomanies, ressemble à une dépénalisation déguisée pour « 4,6 millions de consommateurs occasionnels et 700 000 consommateurs quotidiens ».[access capability= »lire_inedits »]

En dehors d’Huxley, un certain nombre d’écrivains de SF ont pensé que l’usage de la drogue était le meilleur auxiliaire de police possible dans une société vécue comme insupportable et postulé qu’il n’y avait pas de raison pour le pouvoir de se priver des camisoles, chimiques ou autres, plébiscitées par les consommateurs eux-mêmes. Dans Le dieu venu du Centaure le D-Liss, Philip K. Dick, lui aussi un   géant de la science-fiction, imagine une drogue qui permet à des colons envoyés sur des planètes hostiles de vivre par procuration des aventures intenses grâce à des petites figurines et des jouets miniatures. Voilà qui ressemble furieusement aux jeux vidéo dans un roman qui date de cinquante ans. Et comme pour lui donner raison, selon une enquête de l’Inpes[1. Inpes : Institut national de protection et d’éducation pour la santé.] publiée au début de l’année, nombre de psychiatres estiment que pour l’adolescent « confronté à la dureté du réel et son culte de la performance, le jeu peut constituer une solution, une sorte d’antidépresseur ».

On voit en fait que le discours libérateur de la beat generation sur la drogue comme moyen d’explorer de nouveaux univers a été assez cyniquement retourné par un monde qui a tout intérêt à ce que le citoyen vive dans une réalité altérée, ce que Huxley, encore lui, formulait ainsi dans Retour au Meilleur des Mondes : « Si le soma n’existe pas encore,  d’assez bons produits de remplacement pour certains de ses aspects ont déjà été découverts. Il existe aujourd’hui des tranquillisants, des hallucinogènes et des stimulants à bon compte, physiologiquement parlant. »[/access]

Le dieu venu du Centaure

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*Photo: Pixabay.

Mia Madre: vertige social et intime

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Mia Madre Nanni Moretti

Mia madre est un éblouissement. Peut-être le plus beau de son auteur Nanni Moretti, cinéaste qui au long de sa carrière, riche en films justes, drôles, sincères, intenses, continue de travailler à mettre en scène deux versants importants de son œuvre : l’intime (Je Suis un autarcique, Ecce Bombo, Sogni d’oro, Journal intime, Aprile…) et le politique (La Messe est finie, Le Caïman, Habemus Papam…), les entremêlant souvent sur le registre de la comédie, de la fable politique et de la satire sociale.

Son nouveau long métrage est – avec La Chambre du fils, Palme d’or à Cannes en 2001 – son film le plus bouleversant. Il couvre à la fois le registre du travail, du social et de l’intime. Margherita  est jouée par l’exceptionnelle Margherita Buy, présente dans deux autres films de Moretti, Le Caïman (2006) et Habemus papam (2011). Elle est cinéaste et tourne un film social, qui met en scène la révolte des ouvriers devant le plan de licenciement prévu par le nouveau patron acquéreur de l’entreprise, interprété par Barry Huggins (John Turturro). Le soir, après la journée de tournage, Margherita retrouve son frère Giovanni à l’hôpital. Joué par Nanni Moretti, toujours aussi excellent acteur, Giovanni est un fils modèle qui a abandonné son travail pour se consacrer aux derniers jours de sa mère, enseignante de latin très estimée. Margherita doit aussi s’occuper de suivre les études de sa fille Livia (Beatrice Mancini), très attachée à sa grand-mère, et gérer la fin d’une relation amoureuse.

Il s’agit bien ici des vertiges du monde, de questions existentielles profondes, de la relation à l’éternité et à la mort. Le film embrasse tout ce qui, dans une existence humaine, nous touche au plus près : la difficulté du travail, des problèmes sociaux, des relations amoureuses et familiales, de la mort d’un être cher. Et il le fait sur les registres du comique et du tragique, de l’amour, de la mélancolie, de la détestation misanthrope et de la compassion humaniste, le tout avec grâce, délicatesse, intelligence et humour.

Nanni Moretti affronte aussi, avec un sens aigu de la mise en scène et du montage, l’imbrication des deux blocs narratifs. Il les fait dialoguer d’une manière vertigineuse, ouvrant les spectateurs à une réflexion philosophique sur le sens de la vie. Filmant la mort au travail, il nous révèle la difficulté des êtres humains à vivre, à construire des relations humaines intimes et profondes, à produire un travail qui fasse sens, soit utile, nécessaire.

Il nous montre que la vie de nos enfants, parents, relations intimes et de travail nous échappent irrémédiablement. Mais il nous dit aussi avec fermeté que si nous choisissons nos manières de nous comporter, nous pouvons lutter contre le délitement social (la lutte présente dans le film tourné par Margherita) et le délaissement où l’abadon familial. L’exemplarité de Giovanni et Margherita dans l’accompagnement de leur mère vers la mort est le point nodal fort du film. Nanni Moretti, avec un tact et une pudeur sans pareils nous donne à voir et à comprendre la beauté de l’amour de ces deux enfatns pour leur mère mourante. Il filme aussi avec beaucoup de sensibilité et d’amour le travail du personnel soignant. Enfin, il nous montre combien Ada, la mère, magistralement interprétée par Guilia Lazzarini, une comédienne du Piccolo Teatro de Strehler, a l’intense désir de continuer à vivre, de voir ses enfants et sa petite fille Livia qu’elle aide à traduire ses versions latines.

Ce qui il y a de beau dans le cinéma de Nanni Moretti c’est le côté à la fois très personnel, politique, intime, sentimental, social de son cinéma que l’on voit parfaitement à l’œuvre dans ce film  profond, humaniste, comme une saine et ferme réponse à la barbarie du monde.

Mia Madre un film de Nanni Moretti, en salle le 2 décembre.
Italie – 2015 – 1h47 avec Margherita Buy, John Turturro, Guilia Lazzarini, Nanni Moretti, Beatrice Mancini…

Onfray exporte l’édition de son essai sur l’islam

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(Avec AFP)- Penser l’islam, l’essai de Michel Onfray ne sera finalement pas publié le 27 janvier prochain. C’est ce qu’a annoncé ce vendredi son éditeur Grasset. « Michel Onfray, convaincu qu’aucun débat serein n’est plus possible en France au sujet de l’Islam dans le contexte actuel, renonce à publier Penser l’Islam comme prévu au mois de janvier 2016 ».

L’essai était annoncé comme un livre d’entretien entre le philosophe et la journaliste algérienne Asma Kouar. Le livre sera publié à l’étranger mais le philosophe a décidé de « sursoir sans date à sa publication en France ». Paraîtra, paraîtra pas en France. Mystère…

« Depuis son Traité d’athéologie, nul n’ignore que Michel Onfray n’est pas l’ami des religions – qu’il considère, en homme des Lumières, comme des maladies propices à la haine, au fanatisme, à la négation des corps. Évidemment, l’islam ne fait pas exception à cette critique radicale – au contraire… », affirmait son éditeur en octobre dans la fiche de présentation de ce livre qui devait compter environ 200 pages.

Michel Onfray a lu le Coran « de très près », affirmait son éditeur. « De telle sorte qu’il ne craint pas d’y percevoir – comme dans les autres monothéismes – de fréquentes apologies de la violence et de la guerre », ajoutait-il. « Citant de nombreuses sourates, confrontant les interprétations, il place les musulmans devant la réalité d’un texte qui, à côté de ces élans sublimes, fait également la part belle à la cruauté, à la haine des femmes, à l’esprit de conquête », avait mis en avant Grasset.

Depuis les attentats du 13 novembre, Michel Onfray a fait entendre une voix discordante en dénonçant « la politique islamophobe » de Paris. Au lendemain des attentats qui ont fait 130 morts, le philosophe avait écrit sur Twitter : « Droite et gauche qui ont internationalement semé la guerre contre l’islam politique récoltent nationalement la guerre de l’islam politique ». Des propos qui avaient immédiatement créé la polémique. Ce vendredi le philosophe a annoncé au Point fermer son compte Twitter : « J’en ai assez que mes tweets soient plus importants que mes livres, confie-t-il au Point. J’ai pris la décision de fermer mon compte Twitter. Je veux retourner dans mon bureau. Commenter les commentaires, ça ne m’intéresse pas. »

Récemment Michel Onfray avait été accusé de « défendre » l’Etat islamique. Invité à réagir sur les attentats de Paris et de Saint-Denis, le philosophe avait déclaré sur iTélé : « Bombarder l’EI ne permettra pas de calmer les jeunes soldats de l’EI qui sont partout dans les banlieues en France ».

L’Etat islamique  a utilisé les propos du philosophe dans une vidéo de propagande. Cette vidéo relaye des extraits d’interviews du philosophe où il demande de «cesser de bombarder les populations musulmanes sur la totalité de la planète ».

« Le travail du philosophe est de mettre en perspective ce qui est avec les conditions qui ont rendu possible ce qui advient », a expliqué Michel Onfray après cette vidéo. « Je ne défends pas l’Etat islamique », a-t-il insisté. Et de conclure : « on est toujours instrumentalisé par tout le monde ».

Petit exercice de novlangue

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novlangue féministe égalité

Le Haut Conseil à l’égalité entre les femmes et les hommes vient de publier une brochure intitulée « Guide pratique pour une communication publique sans stéréotype de sexe ». Elle vise, grâce à dix recommandations pratiques, à aider les personnes publiques (Etat et collectivités territoriales) à éradiquer ces stéréotypes dans leur communication. Ce document mérite d’être lu, ne serait-ce que pour rire ; si vous n’avez pas le temps, Anna Rosencher, dans Marianne, en a tiré les meilleurs morceaux. On se demande ce qui terrifie le plus dans ce prototype de la prose bureaucratique moderne, caractéristique du despotisme démocratique prévu par Tocqueville, « absolu, détaillé, régulier, prévoyant et doux ». L’esprit de sérieux ? Le souci, précisément, de l’infime détail ? Le plus frappant, en fait, c’est peut-être l’indifférence absolue des auteurs à l’égard de la beauté de la langue. Ils n’ont aucun, mais alors vraiment aucun scrupule à la ravager pour les besoins de la cause. Même, ils le revendiquent. Répondant aux objections contre la féminisation de la langue (pardon, « l’usage du féminin dans la langue »), notamment l’argument « esthétique » selon lequel « “écrivaine”, “pompière”, ce n’est pas beau », ils écrivent : « Le fait de systématiser l’usage du féminin est d’abord une question d’habitude. Ce n’est pas une question d’esthétique, car aucun mot n’est beau ou laid en soi. »

Aucun mot n’est beau ou laid en soi. Vraiment, rien n’est plus étranger à ces gens que l’idée de la poésie. On dira qu’il n’appartient pas aux personnes publiques, destinataires du guide, de se préoccuper d’abord de beauté de la langue ; de là à dire qu’elles doivent s’en désintéresser tout à fait, il y a un pas. Le Haut Conseil le franchit dans ses recommandations. Notamment, à l’écrit, il explique que « le point peut être utilisé alternativement en composant le mot comme suit : racine du mot + suffixe masculin + point + suffixe féminin ». Exemple, page 3 : « Ces représentations auxquelles les citoyen.ne.s sont constamment exposé.e.s  renforcent les stéréotypes de sexe » ; ou bien, même page : « Nous remercions les linguistes, les professionnel.le.s de la communication, les fonctionnaires et toutes celles et ceux, dont les membres du HCEfh, qui y ont contribué ». Génial, non ? Le correcteur de mon traitement de texte souligne « citoyen.ne.s », « exposé.e.s » et « professionnel.le.s » ; il faudra rééduquer les gens de Microsoft. Je remarque aussi que les auteurs restent en-deçà de leurs préconisations : il aurait fallu écrire « tou.te.s celles et ceux » et non « toutes celles et ceux ». Pas si simple, la novlangue !

Pour m’entraîner, je me suis livré à un exercice : réécrire en français postmoderne quelques articles de notre Constitution, laquelle, rédigée dans des temps obscurs, est scandaleusement incompatible avec les recommandations qu’on vient de lire. Voici ma copie, que je compte expédier au Haut Conseil pour correction.

Article 5 : « Le ou la Président.e de la République veille au respect de la Constitution. Il ou elle assure, par son arbitrage, le fonctionnement régulier des pouvoirs publics ainsi que la continuité de l’État. Il ou elle est le garant de l’indépendance nationale, de l’intégrité du territoire et du respect des traités. »

Article 8 : « Le ou la Président.e de la République nomme le ou la Premier.e ministre [faut-il dire ministre ou ministresse, pour une femme ? J’hésite. Dans le doute, je prends le parti du maximalisme : Premier.e ministre.sse]. Il ou elle met fin à ses fonctions sur la présentation par celui ou celle-ci de la démission du Gouvernement. Sur la proposition du ou de la Premier.e ministre.sse, il ou elle nomme les autres membres du Gouvernement et met fin à leurs fonctions. »

Article 14 : « Le ou la Président.e de la République accrédite les ambassadeurs ou ambassadrices et les envoyé.e.s extraordinaires auprès des puissances étrangères ; les ambassadeurs ou ambassadrices et les envoyé.e.s extraordinaires étranger.e.s sont accrédité.e.s auprès d’elle ou de lui. »

J’attire ici l’attention du correcteur ou de la correctrice sur le fait que j’ai suivi la recommandation n°4, page 17 : « utiliser l’ordre alphabétique lors de l’énumération de termes identiques (ou équivalents) au féminin et au masculin », pour « varier afin de ne pas mettre systématiquement le masculin en premier, par habitude, ou en second, par “galanterie” » ; d’où « d’elle ou de lui » plutôt que « de lui ou d’elle ». Reprenons.

Article 32 : « Le ou la président.e de l’Assemblée nationale est élu.e pour la durée de la législature. Le ou la Président.e du Sénat est élu.e après chaque renouvellement partiel. »

Article 49 : « Le ou la Premier.e ministre.sse, après délibération du conseil des ministre.sse.s, engage devant l’Assemblée nationale la responsabilité du Gouvernement sur son programme ou éventuellement sur une déclaration de politique générale. »

Article 54 : « Si le Conseil constitutionnel, saisi par le ou la Président.e de la République, par le ou la Premier.e ministre.sse, par le ou la président.e de l’une ou l’autre assemblée ou par soixante député.e.s ou soixante sénateurs ou sénatrices, a déclaré qu’un engagement international comporte une clause contraire à la Constitution, etc. »

C’est mieux, en effet. Le texte paraît-il plus encombré ? Non. Le Haut Conseil l’assure, « l’usage du féminin clarifie un texte puisqu’il permet de comprendre qu’on y évoque aussi les femmes » (page 8). La féminisation systématique des noms de fonction, elle, permet de ne pas « invisibiliser les femmes » (page 12. Mon correcteur tique à nouveau sur « invisibiliser ». Décidément !). Enfin, le message constitutionnel s’adressant à « tous et toutes », le fait d’y employer le féminin et le masculin permet que « les femmes comme les hommes soient inclus.e.s, se sentent représenté.e.s et s’identifient » (page 15).

Nouvelle faute de novlangue de la part du HCEfh, au passage : il aurait fallu écrire « soient inclus.es » et non « soient inclus.e.s », le masculin d’incluses n’étant pas « incluss ». Comme on voit, c’est difficile. Moi-même, j’ai encore besoin d’entraînement ; je vais donc continuer ma réécriture de la Constitution.

Il faudra trouver, je crois, quelque chose pour remplacer l’article 2, alinéa 1 : « La langue de la République est le français. »

*Photo : Flickr.com.

Lettre à mes congénères catholiques pantouflards

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creche noel baroin eglise

creche noel baroin eglise

Comme l’an dernier, le débat sur la présence des crèches dans les mairies commence à pointer son nez. Beaucoup de catholiques s’agitent dans tous les sens pour préserver le droit inaliénable à voir une crèche dans le hall de leur mairie au mois de décembre. Et voilà qu’on va encore encombrer les tribunaux administratifs, lesquels ne savent plus à quel saint se vouer, indiquant ici que la présence de ladite crèche est conforme à la loi de 1905 et là que cette dernière l’interdit rigoureusement. Afin de guider les pauvres maires non-militants devant l’incertitude juridique que fait peser sur eux cette jurisprudence aléatoire, l’Association des Maires de France a publié un vademecum juridique, que les édiles sont évidemment libres de suivre ou pas. Tollé ! D’aucuns redécouvrent que feu le papa de François Baroin, président de l’AMF, dirigeait naguère le Grand Orient de France et on y voit la main de la franc-maçonnerie qui milite pour l’athéisme d’Etat. La crèche en mairie est devenue le symbole des racines chrétiennes qu’il ne faudrait plus refouler sur l’autel du « laïcisme ».

Il serait en effet idiot de nier nos racines chrétiennes. La présence de nos cathédrales, de nos églises dont les cloches nous annoncent l’heure, ou notre calendrier grégorien en portent la marque. J’ai même entendu Philippe de Villiers expliquer que le catholicisme avait accouché de la séparation entre l’Eglise et l’Etat et donc de la laïcité. Et je l’ai bien entendu approuvé. Mais célébrer la Nativité reste, en revanche, un acte profondément cultuel.

D’ailleurs, pourquoi diable vouloir se battre pour admirer une crèche lorsqu’on va renouveler son passeport ou faire sa demande de permis de construire ? Les catholiques pratiquants pourront en admirer lorsqu’ils vont à la messe dominicale, c’est-à-dire plus souvent que lors d’un passage en mairie. Quant à ceux qui ne vont plus à la messe depuis longtemps, ou qui n’y ont même jamais mis les pieds, et qui se considèrent, comme moi, comme des « catholiques culturels », pourquoi manifestent-ils cette envie ? S’ils veulent absolument voir le petit Jésus, la Sainte Vierge, l’étable, l’âne et le bœuf, pourquoi n’iraient-ils pas à la messe ? Et si, au lieu de rester au lit le dimanche matin, de regarder Téléfoot ou d’aller à Castorama (dont certains d’entre eux regrettaient même qu’il ne puisse ouvrir plus souvent le septième jour), ils décidaient de se comporter en catholiques conséquents ? Et s’ils décidaient de ne déguster leur foie gras qu’après avoir assisté à la messe de minuit ? Ils ont même la possibilité – soyons fous ! – de fabriquer une crèche à domicile.

Ils pourront alors expliquer à leurs enfants la signification de cette tradition millénaire. Croyez-moi, cela aurait une autre gueule que de le faire dans le hall de l’Hôtel de ville. Paradoxalement, la crèche des mairies est en train de devenir le symbole du renoncement à la pratique religieuse catholique. Un alibi. « Je ne vais plus à la messe. Je ne sais même pas si je crois encore en Dieu. Et puis la Vierge l’était-elle réellement ? Mais n’enlevez pas la crèche de la mairie car je suis catholique, vingt-dieux ! ».

Si mes amis cathos pantouflards, espèce dont je suis un exemple vivant, faisaient le point sur leur propre foi – qu’ils retournent à la messe ou qu’ils y renoncent définitivement-  ils cesseraient alors de vouloir des crèches dans des lieux qui ne s’y prêtent pas. Peut-être aussi qu’ils cesseraient de fustiger le « laïcisme » censé menacer le catholicisme et d’invoquer la déesse Laïcité vis-à-vis d’autres religions. Chez nombre d’entre eux, ce combat apparaîtrait peut-être pour ce qu’il est : la culpabilité de ne plus pratiquer la religion dont ils ont reçu le baptême.

 

*Photo: FaceMePLS.

Black Blocks contre CRS: Paris brûle-t-il?

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cop21 republique antifas crs

cop21 republique antifas crs

La France en état d’urgence, une place de la République encore sous le choc du 13 novembre, des Parisiens sonnés par l’atmosphère post-apocalyptique : le décor est planté. Hier, à la veille de l’ouverture de la Conférence sur le climat (Cop 21), une poignée d’« écolos-libertaires-anarchistes » (rayez les mentions inutiles) s’est violemment opposée aux escadrons de CRS aux abords de la République. Jetant des chaussures contre la maréchaussée pour protester contre l’interdiction de leur manifestation, les Black Blocs, traditionnels fauteurs de troubles en marge des sommets du G8, ont provoqué les forces de l’ordre, s’attirant une volée de gaz lacrymogènes en guise de riposte policière. Brûlant des drapeaux bleu-blanc-rouge, certains sont allés jusqu’à piller le monument improvisé en hommage aux victimes des derniers attentats pour lancer des bougies aux CRS. Sacrilège suprême que cette atteinte à la mémoire des 130 victimes du vendredi 13, de la part de ces antifascistes imbibés de nihilisme. Le bruit du vol d’un hélicoptère quadrillant le quartier complétait cette scène digne des pires séries B. Bilan de la journée : 341 arrestations, 317 gardes à vues et Mediapart qui crie à la dictature policière.

Pour un peu, on se croirait revenu au temps béni de la Manif pour tous, en ces journées printanières de 2013 où les CRS chargeaient des bandes de jeunes opposés à la loi Taubira en les asphyxiant parfois au moyen de gaz lacrymogène sur la pelouse de Invalides. Que n’a-t-on alors entendu Mediapart et les vigies de « l’autre gauche » s’indigner des interpellations arbitraires et l’internement inique du jeune Nicolas, incarcéré plusieurs semaines à Fleury pour avoir défilé contre le mariage pour tous ! Mais voilà, ces jeunes gens polis et pacifiques n’avaient pas le bon goût de voter à gauche…

Il faut bien l’admettre : pour la bonne presse, le jeune antifa est un übermensch. A fortiori par gros temps démocratique, quand le pouvoir exécutif n’a d’autre recours que l’état d’urgence pour (tenter de) désarmer les caves islamistes et parer au plus pressé.  Voudraient-ils légitimer cette politique de l’urgence que les Black Blocs ne s’y seraient pas pris autrement. Faire assaut de violence pour provoquer l’adversaire et dénoncer la réaction policière est le b.a-ba de tout contestataire sans foi ni loi. Il y a une quinzaine d’années, au plus fort des émeutes contre le sommet du G8 à Gênes, ces Netchaïev postmodernes s’étaient déjà illustrés en entraînant l’un des leurs vers une mort annoncée[1. Tué par une balle des carabinieri le 20 juillet 2001 alors qu’il s’apprêtait à jeter un extincteur sur leur jeep, Carlo Giuliani est devenu un martyr de la cause altermondialiste.].

En Italie comme à Paris, l’antifa remplit une fonction policière bien précise : discréditer, à son corps défendant, toute idée de contestation. Flics zélés du système qu’ils prétendent combattre, ces adeptes de la barre de fer légitiment a posteriori l’assignation à résidence d’innocents zadistes, militants de la cause animale et autres « écolos radicaux » pendant la durée de la Cop 21. Traités comme de vulgaires apprentis-djihadistes, ces derniers font les frais du manque de discernement gouvernemental, lequel peut désormais s’appuyer sur les voies de fait d’hier. Un peu plus loin dans l’Est de Paris, tandis que le désordre régnait à République, à l’appel d’Edwy Plenel, dix mille Parisiens formaient une chaîne humaine en signe de protestation contre l’état d’urgence. Organiser une manif contre l’interdiction de manifester – pour raisons de sécurité – n’est pas le dernier des paradoxes.

Il faut dire que l’« antifascisme de manière, inutile, hypocrite et, au fond, apprécié par le régime » (Pasolini) ne recule devant aucune facilité. Quoi qu’en diront les lecteurs de Mediapart, si les émeutiers de dimanche se révèlent littéralement indéfendables, ce n’est pas tant en raison de leur indécence commune – laquelle leur a fait allègrement profaner le temple laïc de la République – qu’à cause de leur profonde bêtise. Comme leurs meilleurs ennemis skinheads, mais à une échelle de violence bien supérieure, ces orphelins du XXe siècle tournent sans fin dans la nuit à la recherche d’un ennemi rassurant (l’Etat policier, la bourgeoisie, le flic raciste et misogyne…). Le péril islamiste, hélas bien réel, sied si mal à leur esprit anachronique qu’ils préfèrent l’ignorer, voire le railler. Leur désordre est la continuation de l’ordre par d’autres moyens.

*Photo: Sipa. Numéro de reportage : 00732558_000002.

Les filles de Paris seront toujours Paris

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du grabuge veuves

du grabuge veuves

La Parisienne fait et fera toujours la nique aux terroristes ! Depuis plus de cinquante ans, sur les écrans ou dans la rue, elle incarne le parfum du scandale, les amours triangulaires, la douce musique du bas nylon qui file au bout de la nuit et cette mauvaise foi atavique qui rend le couple aussi ardent, dernière aventure où les vrais hommes jouent leur peau. Sans elle, quel intérêt de sortir le soir, de se poster à une terrasse de café, de vider son compte en banque et de mourir d’aimer. Sans elle, l’alcool est moins fort, la Tour Eiffel baisse la tête et Paris perd l’appétit. Sans elle, à quoi bon noyer son chagrin dans la Seine. Sans elle, inexorablement, nous nous consumons. Notre cœur n’y résisterait pas. Je ne me lasserai donc jamais de regarder les filles qui boivent du vin blanc et picorent de la charcuterie en se plaignant de leur ligne élastique.

J’aime les filles qui parlent fort et souffrent en silence. J’aime les filles qui portent des mini-jupes et philosophent sur la vie. J’aime les filles qui exagèrent par peur de ne pas se faire assez remarquer. J’aime les filles libérées qui rêvent d’être demandées en mariage. J’aime les filles qui ne se prennent pas au sérieux et nous mettent KO d’un mouvement de cheveux. J’aime les filles qui marchent sur le pavé, les jours de pluie, la nuque conquérante, les chevilles fragiles, et qui ont, dans le regard, ce vague à l’âme irrésistible, cet érotisme chaste comme le qualifiait Prévert à propos d’Arletty. J’aime les filles à talons hauts, pudiques et romantiques. J’aime les filles myopes qui voient clair dans notre jeu trouble. J’aime les filles qui ne répondent à aucun stéréotype, à aucun diktat. J’aime les filles qui nous font la gueule, c’est leur façon de nous aimanter, de nous retenir. La Parisienne est ce fantasme-là, multiple, incohérent, délicieux en somme. Un rêve de provincial, un souvenir innommable que les touristes emportent et conservent précieusement au fond de leur mémoire.

On reconnait la puissance d’une Nation aux rires des jeunes filles qui éclatent dans la rue, spontanément, sans raison, et qui jaillissent comme des promesses d’amitié, d’éternité. Après l’infamie du week-end dernier, chacun d’entre nous se débrouille comme il peut avec sa douleur sourde, sa rage ou son hébétement. Certains crient leur désespoir, d’autres se terrent, personne n’a la solution. Le malheur est toujours mauvais conseiller. Les mots dont nous faisons profession, ne nous soulagent pas mieux. On connaît trop leur miroitement factice, souvent ils nous leurrent, nous aveuglent. C’est pourquoi aux injonctions d’agir, à la peur de blesser, je préfère vous faire partager ce week-end trois films en noir et blanc.

Trois « vieilleries » des années 50/60 qui, par leur innocence, leur morale, leur sex-appeal démodés, en disent long sur la persistance, à travers les époques, du génie français. Si la parisienne d’hier et d’aujourd’hui a mis le monde à ses pieds, qu’elle soit vamp ou ménagère, étudiante ou caissière, c’est grâce à son insolence ravageuse, sa moue bravache et sa liberté de ton. Dans le chaos de ces derniers jours, la légèreté est un acte de résistance. Futile peut-être, dérisoire sûrement, donc indispensable à notre survie. Le 16 décembre 1957 dans les cinémas « Berlitz » et « Wepler », à Paris of course, sortait La Parisienne, un film de Michel Boisrond avec une BB explosive. Cette bombe-là a fait table-rase du passé, de tous les archaïsmes, de tous les conformismes. Aucune femme sur la surface du globe n’a échappé à cet élan émancipateur. Compressée dans une robe fourreau rouge, Brigitte était notre plus bel étendard. Un an plus tard, sa fausse rivale, Mylène Demongeot éclairait de son sourire mutin et démoniaque « Cette Nuit-là… », film de Maurice Cazeneuve d’après un roman de Michel Lebrun. Maurice Ronet et Jean Servais tombaient dans ce piège blond comme les blés, piquant comme une méduse. Avec la  parisienne, on se fiche bien de connaître sa couleur de peau ou sa classe sociale, son pedigree indiffère, seule son effronterie nous assaille. Dans « Du Grabuge chez les Veuves », film de Jacques Poitrenaud sorti en 1964, Dany Carrel et Danielle Darrieux jouaient à armes égales en matière de séduction. Toutes ces actrices n’ont pas gravi les marches du Palais Bourbon, ni rédigé des lois d’exception mais elles ont représenté une France libre, à l’intérieur et à l’extérieur de notre pays, et ont fait souffler un vent d’insouciance. De grandes sœurs qui ont, sans le savoir, ni le vouloir, façonné notre art de vivre.

La Parisienne, film de Michel Boisrond – DVD René Chateau.

Cette nuit-là…, film de Maurice Cazeneuve – DVD René Chateau.

Du grabuge chez les veuves, film de Jacques Poitrenaud – DVD Les Films du Collectionneur.

Des conservatoires et de leurs sauveurs

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conservatoire fleur pellerin

conservatoire fleur pellerin

« Les réponses à toutes les questions étaient admirablement exposées, et ces réponses ne faisaient pas l’ombre d’un doute, car elles n’étaient pas l’œuvre d’une pensée humaine constamment faillible, mais étaient toutes le produit de l’activité administrative ».

Léon Tolstoï, Anna Karénine, IV, 6

Nos conservatoires ont bien de la chance ! Après une éclipse médiatique que l’on pensait sans rémission (qui s’intéressait naguère à une activité de saltimbanques réservée à une « caste de riches et de sachants », selon l’aphorisme délicat de Jean-Marie Le Guen?) l’année 2015 a vu se succéder mobilisations et tribunes alarmistes à la suite de la décision, prise comme de coutume par la droite pour mieux être accomplie par la gauche, d’abroger la participation de l’État à leur financement, pris en charge pour l’essentiel par les collectivités locales. Ainsi, le 24 juin dernier s’est tenu à l’Assemblée nationale un colloque intitulé Quel avenir pour nos conservatoires ?, organisé par François de Mazières, un député qui s’est récemment employé à défendre ces institutions face à un PS ne cessant de confondre démocratie et démagogie. Mais suffit-il d’être député-maire de Versailles pour réussir des États généraux ?

Un rapide coup d’œil sur le programme suffit à dissiper toute illusion : on ne compte aucun professeur des conservatoires en exercice parmi les intervenants. Il est vrai que les agents que sont les professeurs et autres assistants territoriaux d’enseignement artistique (PEA et ATEA) sont sommés d’observer un strict devoir de réserve et de borner non moins scrupuleusement l’expression de leur savoir-être ; à ce titre, ils n’ont pas à formuler de diagnostic concernant l’avenir de leurs établissements : dans un schéma de gouvernance moderne et efficient, cette lourde tâche incombe principalement aux gestionnaires et autres experts ès-pilotages. Conformément aux valeurs du projet d’établissement ou du schéma départemental qu’ils ont co-construit dans la plus pure tradition du management transversal, il serait bien imprudent d’envisager qu’ils fussent seulement aptes à réfléchir, et encore moins à faire de la prospective – d’autant que l’expérience a amplement montré leur incapacité innée à s’emparer de la nécessaire évolution de leurs pratiques, d’interroger ces dernières au regard d’une identité professionnelle en pleine mutation, voire à « trouver leur place dans les mouvements de la société ». Mais hâtons-nous d’interrompre cette litanie de l’absurde : les candidats aux concours territoriaux et autres agents sommés de suivre les formations dûment professionnalisantes ont déjà cauchemardé plus que de raison !

Parmi les orateurs figure donc la députée lr Annie Genevard qui s’est récemment distinguée en dénonçant avec à-propos l’idéologie sectaire et l’opacité régnant au sein des instances consultatives chargées de concevoir les programmes du nouveau collège. À l’instar de la plupart de ses camarades de parti, cette élue préconise d’acclimater à l’école publique (comme à l’Université) française les recettes de l’autonomie des établissements, émanation de l’indépassable management à l’anglo-saxonne. Activisme communicationnel, gestion à courte vue, clientélisme, perte d’exigence artistique et rupture de l’égalité républicaine sont pourtant quelques unes des dérives de cette démission du politique que l’on observe dans un nombre croissant de conservatoires– ces derniers étant soumis à la tutelle politique locale et, par conséquent, à une gouvernance de petits chefs au profil toujours plus gestionnaire. Autre personnalité invitée, la sénatrice udi Catherine Morin-Desailly qui préconisait jadis, dans un rapport sur les enseignements artistiques, d’« assouplir certains critères de classement des établissements dans le sens d’une plus grande mutualisation des moyens d’enseignement »[1. Une mutualisation qui encourage les élus à interpréter les statuts de l’enseignement artistique avec une certaine flexibilité. Une offre d’emploi parue au printemps 2015 dans la Lettre du Musicien proposait ainsi un service de 23 heures alors qu’un temps complet d’Assistant Territorial d’Enseignement Artistique s’élève normalement à 20 heures.] et de transformer le conservatoire en « pôle ressource pour un territoire de référence [ouvert] sur la Cité et [placé] au cœur de partenariats multiples ». C’est donc en toute logique que les intervenants appellent à revenir à la loi du 13 août 2004 déléguant aux régions le 3e cycle pré-professionnel et ratifiant la fin du financement d’État des conservatoires (hors enseignement supérieur). Pourtant, ce texte, jamais appliqué pour cause d’absence de transfert de crédits afférents, avait précisément déclenché la crise que les mêmes s’emploient maintenant à résoudre…

Mais il y a mieux – ou pire – : parmi les intervenants, on retrouve des personnalités qualifiées que l’on n’associe pas spontanément aux sauveurs d’un « modèle historique » qu’ils déclarent obsolète. Ainsi, Catherine Baubin, de Conservatoires de France, qui déclarait récemment : « notre action ne se limite plus au seul enseignement spécialisé » – on ne saurait être plus clair. Autre membre de cette association de personnels de direction dont l’intitulé consensuel n’est que le paravent d’un ardent militantisme socio-pédagogiste, Nicolas Stroesser déploie une extrême sollicitude à l’égard d’élus qui, déplorant « l’écart persistant entre ce qu’est effectivement leur conservatoire et ce qu’il serait souhaitable qu’il soit », finissent (incidemment ?) par questionner « la légitimité d’une telle dépense, surtout lorsqu’elle est mise en regard du nombre d’élèves concernés directement et de leur origine sociale » (sic). Cet adepte de la réforme des rythmes scolaires et de la refondation de l’École fustige pêle-mêle une « organisation qui emprunte beaucoup à la forme scolaire », un « apprentissage de type académique » impliquant la recherche (dépassée, il va sans dire) d’une « excellence instrumentale », et « des critères d’évaluation perçus comme décalés par rapport à une attente initiale qui se trouve “d’abord” du côté du loisir et de l’émancipation culturelle » – si l’on peut qualifier ainsi une attitude brutalement consumériste.

Les mauvais esprits ne manqueront cependant pas de relever que la dure loi de la discipline de parti conduisait il y a peu les mêmes à s’accommoder de la fin du financement d’État des conservatoires. Autre membre de Conservatoires de France, Olivier Mérot considérait même la crise financière comme une opportunité, pour ne pas dire l’occasion rêvée de débarrasser enfin l’enseignement artistique des normes nationales en l’assujettissant aux lubies de barons locaux : « La disparition de ces aides de l’État invite à plus de liberté, d’innovation, de créativité dans les conservatoires, plus d’adéquation avec leurs territoires, pour qu’on puisse construire des partenariats plus forts avec les acteurs culturels locaux et mettre en place des actions plus en phase avec les populations et les dynamiques du territoire. ». Voilà donc ces hiérarques contraints de jouer le rôle d’ouvriers de la onzième heure en acceptant l’invitation d’un député qu’ils savent aussi conservateur… que les conservatoires eux-mêmes, selon le bon mot de Bruno Julliard. On leur concèdera volontiers que la cause de l’innovation pédagogique justifie tous les sacrifices et que les ors de la République valent bien qu’on se munisse d’une cuiller plus longue qu’à l’accoutumée[2. Ces pédagogues se sentiraient-ils (eux aussi) menacés, en ces temps de vaches maigres ?].

Mais on ne saurait décemment reprocher aux représentants de l’administration de se conformer avec zèle aux ordres provenant des plus hautes sphères de l’État. Au détour d’un entretien où la ministre prodigue ses valeurs affectives et dévoile au lecteur ravi ses talents de pianiste du dimanche (serait-ce pour mieux faire oublier quelques lacunes de culture générale inopinément livrées à l’opinion publique ?), Fleur Pellerin déclare être « mal à l’aise » face à l’abandon des conservatoires après avoir longtemps invoqué un simple redéploiement technique. Certes, il n’est jamais trop tard pour bien faire ! La joie des professionnels risque toutefois d’être de courte durée : en associant dans le même propos la crise financière des conservatoires et la nécessité supposée de leur réforme pédagogique, la ministre ne fait que confirmer sa volonté persistante (bien que non assumée) de faire des économies, la démocratisation de l’enseignement artistique tenant lieu de levier idéologique de cet ajustement. Quant à son plan triennal de restauration des crédits, il est à l’évidence promis à se fracasser contre le séisme annoncé pour 2017 – sans parler des chocs (technocratiques et non plus telluriques) et autres pactes culturels censés sanctuariser les budgets des villes qui risquent de ne concerner que quelques privilégiés… dont on devine déjà la couleur politique.

Si la baisse des crédits de l’État affectant les conservatoires a été amplement discutée, la question de la répartition de (ce qui reste de) ces aides a semble-t-il échappé à la sagacité des commentateurs. Le public gagnerait pourtant à saisir le principe, pour le moins obscur, de cette redistribution. Citons à titre d’exemple le cas de deux pôles supérieurs : pour l’année 2013, le bilan du Centre d’Études Supérieures Musique et Danse (CESMD) de Poitou-Charentes fait état de 1 107 000 euros de subventions de la Direction Régionale des Affaires Culturelles (DRAC, service déconcentré de l’État) alors que pour la même période, le rapport d’activité du Conservatoire de Strasbourg (incluant l’enseignement dit initial et l’Académie supérieure de musique) indique un total de 277 827 euros donnés par l’État. Une disparité qui s’explique d’autant moins que la taille respective des deux écoles et le nombre d’élèves et d’étudiants qui les fréquentent sont largement en faveur de Strasbourg. Mais sans doute a-t-on jugé en haut lieu que Poitiers, en tant que fer de lance de la pédagogie la plus fondamentale, méritait une attention toute particulière.

On objectera volontiers à ce propos son aspect clivant et élitiste : après tout, les cultures se valent, les compétences sont diverses et la virtuosité peut s’exercer dans divers domaines, à commencer par l’univers fascinant du novlangue pédago-managérial. Il n’en reste pas moins qu’on ne résoudra pas la crise des conservatoires en les confiant à des adversaires déclarés de l’institution scolaire, pas plus qu’on ne guérira le malade en recourant aux médecins de Molière. Et c’est en vain qu’on persiste à débattre des questions d’organisation administrative et de moyens avant même d’avoir clairement distingué l’étude des loisirs, la contrainte du temps long du mirage de l’immédiateté, l’accomplissement de l’individu d’un divertissement procédant avant tout du marché, quand ce n’est pas d’une volonté d’assurer coûte que coûte la paix sociale. Un choix politique résolu s’impose, résultat d’une réflexion collective dont l’objet, les savoirs artistiques et leur transmission, s’articule nécessairement à l’exigence républicaine.

Quête de pureté à Hollywood

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malick knight cups

malick knight cups

Trois ans après A la merveille, version un peu surfaite de son éblouissant Tree of life, Terrence Malick revient sur les écrans avec un film un peu moins biblique que ses deux précédents longs métrages. Sur la magnifique musique au rythme de boléro du compositeur polonais Wojciech Kilar, auteur prolifique de musiques de film, Knight of cups nous plonge, comme le titre l’indique, dans l’univers chevaleresque. Malick délaisse ses références habituelles aux Livres des Prophètes et aux Épitres des Apôtres pour se tourner vers la féérie du conte pour enfants. Les paroles bibliques sont ici remplacées par des citations platoniciennes et la Bible par un jeu de Tarot… À croire que le réalisateur fait sa crise de foi ! Mais que ses fans se rassurent, Malick reste fidèle à son style. Sa virtuosité est bien au rendez-vous. Sa caméra s’attarde toujours sur ses personnages, épousant l’ondulation des corps et le frémissement des émotions, et filme toujours la nature comme si elle était animée par une puissance spirituelle, offrant ainsi des images d’une grande beauté.

Le film s’ouvre donc sur la célèbre formule marquant le début de ces contes qui façonnent l’imaginaire de l’enfance : « Il était une fois un jeune prince que son père, souverain du royaume d’orient, avait envoyé en Egypte afin qu’il trouve une perle. » Mais l’histoire ne se déroule pas aux temps moyenâgeux des troubadours, des tournois et de l’amour courtois, mais dans le monde d’aujourd’hui. Rick, interprété par un Christian Bale qui illumine la pellicule par sa seule présence, est scénariste à Los Angeles. Et un beau jour, il se souvient de cette histoire racontée par son père lorsqu’il était petit. Cette réminiscence du merveilleux surgit au coeur de la vacuité de sa vie et agit comme un appel qui fait émerger, des tréfonds de sa mémoire, la nécessité de partir en quête de cette perle, tel un chevalier à la recherche du Saint Graal. Et comme dans tous les contes, des obstacles se dressent sur son chemin l’empêchant d’atteindre son but « Lorsque le prince arriva, le peuple lui offrit une coupe pour étancher sa soif. En buvant, le prince oublia qu’il était fils de roi; il oublia sa quête et sombra dans un profond sommeil. »

Malick fait rentrer en résonance le conte imaginaire, véritable trame du film, avec la réalité vécue. Rick est ce chevalier égaré dans les méandres des artifices séducteurs mais trompeurs qui le détournent de sa quête, sans jamais toutefois réussir à éteindre ce sentiment d’incomplétude et d’insatisfaction qu’il ressent et qui suscite chez lui une aspiration à autre chose de plus élevé, de plus absolu que ce monde des apparences. Entre les disputes avec son père et son plus jeune frère et la succession de femmes, très différentes les unes des autres, qui apparaissent puis disparaissent de sa vie, Rick se demande quel chemin il doit prendre pour trouver cette perle, ce précieux objet qui le comblera vraiment et qui n’est d’autre que le symbole de la pureté d’un amour absolu.

 

Que Los Angeles soit le décor du film et que Rick soit scénariste n’est évidement pas un hasard. Cette mise en abîme filmique, loin de proposer une énième réflexion sur le 7e art, est une métaphore de l’immersion de Rick dans cette capitale mythique du cinéma, véritable royaume du divertissement avec ses fêtes, ses paillettes et ses starlettes. Rick n’est pas le chevalier de la foi de Kierkegaard ni le valeureux guerrier parti combattre pour son Roi, mais le chevalier des coupes qui s’enivre, dérive, s’éparpille. Malick se sert de l’hétérogénéité des plans qui se succèdent sans suite logique narrative pour refléter les morceaux épars de la vie de Rick, privée de sens. Et le réalisateur n’a pas peur de jouer avec la surenchère. Mais s’il abuse de ses procédés stylistiques, c’est pour mieux épuiser le spectateur qui, contraint à être dans le même état que le héros, peut s’identifier à lui.

Ainsi avec ce déferlement en continue d’images et de paroles, la tête nous tourne et on vacille comme Rick sous les sunlights de soirées arrosées de Los Angeles, de cette cité des anges déchus. Comme le juge son ex femme, jouée par la charismatique Cate Blanchett, il « absorbé » par ce bas monde, par ce « marais » dans lequel évoluent ces âmes qui, comme dans le mythe platonicien, ont perdu leurs ails et ont chuté dans des corps imparfaits.

 

Mais Rick ne s’y embourbe pas. Il se tient à distance de ce monde factice. Conscient de la superficialité des choses, il n’est jamais vraiment présent, toujours un peu ailleurs, à la fois dedans et dehors, à mi chemin entre deux rives, celle du monde vécu, du monde de l’insignifiance et de la débauche et celle de l’endroit désiré mais encore inconnu où existe cette perle qu’il recherche. Que cela soit lors des réceptions où se retrouve tout le gratin du showbizz ou bien lors des shooting photos où les poses des mannequins doivent être le plus sexy possible, Rick lève les yeux vers le ciel, espérant apercevoir un signe. Comme souvent chez Malick, la voix off qui reflète la pensée intérieure des personnages rentre en décalage avec les images et les paroles prononcées dans la réalité.

 

Pourtant, c’est bien au coeur de ces ténèbres que la lumière apparait. Ces femmes qui croisent le chemin de Rick ne sont pas d’inutiles apparitions fugitives mais de véritables guides. A l’image de Virgile chez Dante, elles l’aident à se rapprocher de la voie qu’il doit prendre. Chaque rencontre correspond non pas à une épreuve à surmonter pour franchir les étapes de la Carte du Tendre mais à une carte de Tarot : le soleil, la tour, la grande prêtresse, le jugement, la mort, la liberté. À chaque carte, sa dame de coeur. De la rockeuse au coeur tendre, à la stripteaseuse au sourire enchanteur en passant par la mannequin au charme à la fois apaisant et exotique jusqu’à cette jeune femme hélas mariée mais tombée enceinte de lui (interprétée par la si délicate Nathalie Portman), toutes lui portent un amour qui lui permet d’orienter son regard et d’avancer sous sa lumière, leur beauté étant, comme chez Platon le reflet de l’idée de l’Amour.

 

Avec une fluidité qui lui est propre, Terrence Malick parvient à orchestrer toute sa mise en scène autour de cette élévation difficile mais sublime. L’alternance entre plans panoramiques et plans rapprochées et le rythme en crescendo de la musique de Kilar, viennent parfaitement illustrer ce lent mouvement de marche et de hauteur qu’entreprend Rick pour se détourner de la vanité accaparante du monde des apparences.

 

 

 

 

Knight of cups de Terrence Malick   en salle depuis le 25 novembre

 

 

Temps durs, drogues douces

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drogue dick huxley

drogue dick huxley

« Le monde est stable à présent. Les gens sont heureux ; ils obtiennent ce qu’ils veulent, et ils ne veulent jamais ce qu’ils ne peuvent obtenir. (…)Et si par hasard quelque chose allait de travers, il y a le soma. »  C’est ainsi qu’Aldous Huxley décrivait Le meilleur des mondes et le rôle capital qu’y jouait un anxiolytique puissant dans le maintien de l’ordre social. Si Huxley fixait la date de sa société future en l’an 632 après Ford, soit dans les environs du XXVIème siècle, c’est le 15 octobre 2015 qu’un décret paru au  Journal Officiel, qui a soulevé assez peu d’échos au bout du compte, nous en a rapprochés singulièrement : les consommateurs de cannabis pourront désormais s’acquitter d’une simple amende auprès de la police et échapper au tribunal, ce qui, d’après L’Observatoire français des drogues et des toxicomanies, ressemble à une dépénalisation déguisée pour « 4,6 millions de consommateurs occasionnels et 700 000 consommateurs quotidiens ».[access capability= »lire_inedits »]

En dehors d’Huxley, un certain nombre d’écrivains de SF ont pensé que l’usage de la drogue était le meilleur auxiliaire de police possible dans une société vécue comme insupportable et postulé qu’il n’y avait pas de raison pour le pouvoir de se priver des camisoles, chimiques ou autres, plébiscitées par les consommateurs eux-mêmes. Dans Le dieu venu du Centaure le D-Liss, Philip K. Dick, lui aussi un   géant de la science-fiction, imagine une drogue qui permet à des colons envoyés sur des planètes hostiles de vivre par procuration des aventures intenses grâce à des petites figurines et des jouets miniatures. Voilà qui ressemble furieusement aux jeux vidéo dans un roman qui date de cinquante ans. Et comme pour lui donner raison, selon une enquête de l’Inpes[1. Inpes : Institut national de protection et d’éducation pour la santé.] publiée au début de l’année, nombre de psychiatres estiment que pour l’adolescent « confronté à la dureté du réel et son culte de la performance, le jeu peut constituer une solution, une sorte d’antidépresseur ».

On voit en fait que le discours libérateur de la beat generation sur la drogue comme moyen d’explorer de nouveaux univers a été assez cyniquement retourné par un monde qui a tout intérêt à ce que le citoyen vive dans une réalité altérée, ce que Huxley, encore lui, formulait ainsi dans Retour au Meilleur des Mondes : « Si le soma n’existe pas encore,  d’assez bons produits de remplacement pour certains de ses aspects ont déjà été découverts. Il existe aujourd’hui des tranquillisants, des hallucinogènes et des stimulants à bon compte, physiologiquement parlant. »[/access]

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*Photo: Pixabay.

Mia Madre: vertige social et intime

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Mia Madre Nanni Moretti

Mia Madre Nanni Moretti

Mia madre est un éblouissement. Peut-être le plus beau de son auteur Nanni Moretti, cinéaste qui au long de sa carrière, riche en films justes, drôles, sincères, intenses, continue de travailler à mettre en scène deux versants importants de son œuvre : l’intime (Je Suis un autarcique, Ecce Bombo, Sogni d’oro, Journal intime, Aprile…) et le politique (La Messe est finie, Le Caïman, Habemus Papam…), les entremêlant souvent sur le registre de la comédie, de la fable politique et de la satire sociale.

Son nouveau long métrage est – avec La Chambre du fils, Palme d’or à Cannes en 2001 – son film le plus bouleversant. Il couvre à la fois le registre du travail, du social et de l’intime. Margherita  est jouée par l’exceptionnelle Margherita Buy, présente dans deux autres films de Moretti, Le Caïman (2006) et Habemus papam (2011). Elle est cinéaste et tourne un film social, qui met en scène la révolte des ouvriers devant le plan de licenciement prévu par le nouveau patron acquéreur de l’entreprise, interprété par Barry Huggins (John Turturro). Le soir, après la journée de tournage, Margherita retrouve son frère Giovanni à l’hôpital. Joué par Nanni Moretti, toujours aussi excellent acteur, Giovanni est un fils modèle qui a abandonné son travail pour se consacrer aux derniers jours de sa mère, enseignante de latin très estimée. Margherita doit aussi s’occuper de suivre les études de sa fille Livia (Beatrice Mancini), très attachée à sa grand-mère, et gérer la fin d’une relation amoureuse.

Il s’agit bien ici des vertiges du monde, de questions existentielles profondes, de la relation à l’éternité et à la mort. Le film embrasse tout ce qui, dans une existence humaine, nous touche au plus près : la difficulté du travail, des problèmes sociaux, des relations amoureuses et familiales, de la mort d’un être cher. Et il le fait sur les registres du comique et du tragique, de l’amour, de la mélancolie, de la détestation misanthrope et de la compassion humaniste, le tout avec grâce, délicatesse, intelligence et humour.

Nanni Moretti affronte aussi, avec un sens aigu de la mise en scène et du montage, l’imbrication des deux blocs narratifs. Il les fait dialoguer d’une manière vertigineuse, ouvrant les spectateurs à une réflexion philosophique sur le sens de la vie. Filmant la mort au travail, il nous révèle la difficulté des êtres humains à vivre, à construire des relations humaines intimes et profondes, à produire un travail qui fasse sens, soit utile, nécessaire.

Il nous montre que la vie de nos enfants, parents, relations intimes et de travail nous échappent irrémédiablement. Mais il nous dit aussi avec fermeté que si nous choisissons nos manières de nous comporter, nous pouvons lutter contre le délitement social (la lutte présente dans le film tourné par Margherita) et le délaissement où l’abadon familial. L’exemplarité de Giovanni et Margherita dans l’accompagnement de leur mère vers la mort est le point nodal fort du film. Nanni Moretti, avec un tact et une pudeur sans pareils nous donne à voir et à comprendre la beauté de l’amour de ces deux enfatns pour leur mère mourante. Il filme aussi avec beaucoup de sensibilité et d’amour le travail du personnel soignant. Enfin, il nous montre combien Ada, la mère, magistralement interprétée par Guilia Lazzarini, une comédienne du Piccolo Teatro de Strehler, a l’intense désir de continuer à vivre, de voir ses enfants et sa petite fille Livia qu’elle aide à traduire ses versions latines.

Ce qui il y a de beau dans le cinéma de Nanni Moretti c’est le côté à la fois très personnel, politique, intime, sentimental, social de son cinéma que l’on voit parfaitement à l’œuvre dans ce film  profond, humaniste, comme une saine et ferme réponse à la barbarie du monde.

Mia Madre un film de Nanni Moretti, en salle le 2 décembre.
Italie – 2015 – 1h47 avec Margherita Buy, John Turturro, Guilia Lazzarini, Nanni Moretti, Beatrice Mancini…

Onfray exporte l’édition de son essai sur l’islam

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(Avec AFP)- Penser l’islam, l’essai de Michel Onfray ne sera finalement pas publié le 27 janvier prochain. C’est ce qu’a annoncé ce vendredi son éditeur Grasset. « Michel Onfray, convaincu qu’aucun débat serein n’est plus possible en France au sujet de l’Islam dans le contexte actuel, renonce à publier Penser l’Islam comme prévu au mois de janvier 2016 ».

L’essai était annoncé comme un livre d’entretien entre le philosophe et la journaliste algérienne Asma Kouar. Le livre sera publié à l’étranger mais le philosophe a décidé de « sursoir sans date à sa publication en France ». Paraîtra, paraîtra pas en France. Mystère…

« Depuis son Traité d’athéologie, nul n’ignore que Michel Onfray n’est pas l’ami des religions – qu’il considère, en homme des Lumières, comme des maladies propices à la haine, au fanatisme, à la négation des corps. Évidemment, l’islam ne fait pas exception à cette critique radicale – au contraire… », affirmait son éditeur en octobre dans la fiche de présentation de ce livre qui devait compter environ 200 pages.

Michel Onfray a lu le Coran « de très près », affirmait son éditeur. « De telle sorte qu’il ne craint pas d’y percevoir – comme dans les autres monothéismes – de fréquentes apologies de la violence et de la guerre », ajoutait-il. « Citant de nombreuses sourates, confrontant les interprétations, il place les musulmans devant la réalité d’un texte qui, à côté de ces élans sublimes, fait également la part belle à la cruauté, à la haine des femmes, à l’esprit de conquête », avait mis en avant Grasset.

Depuis les attentats du 13 novembre, Michel Onfray a fait entendre une voix discordante en dénonçant « la politique islamophobe » de Paris. Au lendemain des attentats qui ont fait 130 morts, le philosophe avait écrit sur Twitter : « Droite et gauche qui ont internationalement semé la guerre contre l’islam politique récoltent nationalement la guerre de l’islam politique ». Des propos qui avaient immédiatement créé la polémique. Ce vendredi le philosophe a annoncé au Point fermer son compte Twitter : « J’en ai assez que mes tweets soient plus importants que mes livres, confie-t-il au Point. J’ai pris la décision de fermer mon compte Twitter. Je veux retourner dans mon bureau. Commenter les commentaires, ça ne m’intéresse pas. »

Récemment Michel Onfray avait été accusé de « défendre » l’Etat islamique. Invité à réagir sur les attentats de Paris et de Saint-Denis, le philosophe avait déclaré sur iTélé : « Bombarder l’EI ne permettra pas de calmer les jeunes soldats de l’EI qui sont partout dans les banlieues en France ».

L’Etat islamique  a utilisé les propos du philosophe dans une vidéo de propagande. Cette vidéo relaye des extraits d’interviews du philosophe où il demande de «cesser de bombarder les populations musulmanes sur la totalité de la planète ».

« Le travail du philosophe est de mettre en perspective ce qui est avec les conditions qui ont rendu possible ce qui advient », a expliqué Michel Onfray après cette vidéo. « Je ne défends pas l’Etat islamique », a-t-il insisté. Et de conclure : « on est toujours instrumentalisé par tout le monde ».

Petit exercice de novlangue

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novlangue féministe égalité

novlangue féministe égalité

Le Haut Conseil à l’égalité entre les femmes et les hommes vient de publier une brochure intitulée « Guide pratique pour une communication publique sans stéréotype de sexe ». Elle vise, grâce à dix recommandations pratiques, à aider les personnes publiques (Etat et collectivités territoriales) à éradiquer ces stéréotypes dans leur communication. Ce document mérite d’être lu, ne serait-ce que pour rire ; si vous n’avez pas le temps, Anna Rosencher, dans Marianne, en a tiré les meilleurs morceaux. On se demande ce qui terrifie le plus dans ce prototype de la prose bureaucratique moderne, caractéristique du despotisme démocratique prévu par Tocqueville, « absolu, détaillé, régulier, prévoyant et doux ». L’esprit de sérieux ? Le souci, précisément, de l’infime détail ? Le plus frappant, en fait, c’est peut-être l’indifférence absolue des auteurs à l’égard de la beauté de la langue. Ils n’ont aucun, mais alors vraiment aucun scrupule à la ravager pour les besoins de la cause. Même, ils le revendiquent. Répondant aux objections contre la féminisation de la langue (pardon, « l’usage du féminin dans la langue »), notamment l’argument « esthétique » selon lequel « “écrivaine”, “pompière”, ce n’est pas beau », ils écrivent : « Le fait de systématiser l’usage du féminin est d’abord une question d’habitude. Ce n’est pas une question d’esthétique, car aucun mot n’est beau ou laid en soi. »

Aucun mot n’est beau ou laid en soi. Vraiment, rien n’est plus étranger à ces gens que l’idée de la poésie. On dira qu’il n’appartient pas aux personnes publiques, destinataires du guide, de se préoccuper d’abord de beauté de la langue ; de là à dire qu’elles doivent s’en désintéresser tout à fait, il y a un pas. Le Haut Conseil le franchit dans ses recommandations. Notamment, à l’écrit, il explique que « le point peut être utilisé alternativement en composant le mot comme suit : racine du mot + suffixe masculin + point + suffixe féminin ». Exemple, page 3 : « Ces représentations auxquelles les citoyen.ne.s sont constamment exposé.e.s  renforcent les stéréotypes de sexe » ; ou bien, même page : « Nous remercions les linguistes, les professionnel.le.s de la communication, les fonctionnaires et toutes celles et ceux, dont les membres du HCEfh, qui y ont contribué ». Génial, non ? Le correcteur de mon traitement de texte souligne « citoyen.ne.s », « exposé.e.s » et « professionnel.le.s » ; il faudra rééduquer les gens de Microsoft. Je remarque aussi que les auteurs restent en-deçà de leurs préconisations : il aurait fallu écrire « tou.te.s celles et ceux » et non « toutes celles et ceux ». Pas si simple, la novlangue !

Pour m’entraîner, je me suis livré à un exercice : réécrire en français postmoderne quelques articles de notre Constitution, laquelle, rédigée dans des temps obscurs, est scandaleusement incompatible avec les recommandations qu’on vient de lire. Voici ma copie, que je compte expédier au Haut Conseil pour correction.

Article 5 : « Le ou la Président.e de la République veille au respect de la Constitution. Il ou elle assure, par son arbitrage, le fonctionnement régulier des pouvoirs publics ainsi que la continuité de l’État. Il ou elle est le garant de l’indépendance nationale, de l’intégrité du territoire et du respect des traités. »

Article 8 : « Le ou la Président.e de la République nomme le ou la Premier.e ministre [faut-il dire ministre ou ministresse, pour une femme ? J’hésite. Dans le doute, je prends le parti du maximalisme : Premier.e ministre.sse]. Il ou elle met fin à ses fonctions sur la présentation par celui ou celle-ci de la démission du Gouvernement. Sur la proposition du ou de la Premier.e ministre.sse, il ou elle nomme les autres membres du Gouvernement et met fin à leurs fonctions. »

Article 14 : « Le ou la Président.e de la République accrédite les ambassadeurs ou ambassadrices et les envoyé.e.s extraordinaires auprès des puissances étrangères ; les ambassadeurs ou ambassadrices et les envoyé.e.s extraordinaires étranger.e.s sont accrédité.e.s auprès d’elle ou de lui. »

J’attire ici l’attention du correcteur ou de la correctrice sur le fait que j’ai suivi la recommandation n°4, page 17 : « utiliser l’ordre alphabétique lors de l’énumération de termes identiques (ou équivalents) au féminin et au masculin », pour « varier afin de ne pas mettre systématiquement le masculin en premier, par habitude, ou en second, par “galanterie” » ; d’où « d’elle ou de lui » plutôt que « de lui ou d’elle ». Reprenons.

Article 32 : « Le ou la président.e de l’Assemblée nationale est élu.e pour la durée de la législature. Le ou la Président.e du Sénat est élu.e après chaque renouvellement partiel. »

Article 49 : « Le ou la Premier.e ministre.sse, après délibération du conseil des ministre.sse.s, engage devant l’Assemblée nationale la responsabilité du Gouvernement sur son programme ou éventuellement sur une déclaration de politique générale. »

Article 54 : « Si le Conseil constitutionnel, saisi par le ou la Président.e de la République, par le ou la Premier.e ministre.sse, par le ou la président.e de l’une ou l’autre assemblée ou par soixante député.e.s ou soixante sénateurs ou sénatrices, a déclaré qu’un engagement international comporte une clause contraire à la Constitution, etc. »

C’est mieux, en effet. Le texte paraît-il plus encombré ? Non. Le Haut Conseil l’assure, « l’usage du féminin clarifie un texte puisqu’il permet de comprendre qu’on y évoque aussi les femmes » (page 8). La féminisation systématique des noms de fonction, elle, permet de ne pas « invisibiliser les femmes » (page 12. Mon correcteur tique à nouveau sur « invisibiliser ». Décidément !). Enfin, le message constitutionnel s’adressant à « tous et toutes », le fait d’y employer le féminin et le masculin permet que « les femmes comme les hommes soient inclus.e.s, se sentent représenté.e.s et s’identifient » (page 15).

Nouvelle faute de novlangue de la part du HCEfh, au passage : il aurait fallu écrire « soient inclus.es » et non « soient inclus.e.s », le masculin d’incluses n’étant pas « incluss ». Comme on voit, c’est difficile. Moi-même, j’ai encore besoin d’entraînement ; je vais donc continuer ma réécriture de la Constitution.

Il faudra trouver, je crois, quelque chose pour remplacer l’article 2, alinéa 1 : « La langue de la République est le français. »

*Photo : Flickr.com.