Trois ans après A la merveille, version un peu surfaite de son éblouissant Tree of life, Terrence Malick revient sur les écrans avec un film un peu moins biblique que ses deux précédents longs métrages. Sur la magnifique musique au rythme de boléro du compositeur polonais Wojciech Kilar, auteur prolifique de musiques de film, Knight of cups nous plonge, comme le titre l’indique, dans l’univers chevaleresque. Malick délaisse ses références habituelles aux Livres des Prophètes et aux Épitres des Apôtres pour se tourner vers la féérie du conte pour enfants. Les paroles bibliques sont ici remplacées par des citations platoniciennes et la Bible par un jeu de Tarot… À croire que le réalisateur fait sa crise de foi ! Mais que ses fans se rassurent, Malick reste fidèle à son style. Sa virtuosité est bien au rendez-vous. Sa caméra s’attarde toujours sur ses personnages, épousant l’ondulation des corps et le frémissement des émotions, et filme toujours la nature comme si elle était animée par une puissance spirituelle, offrant ainsi des images d’une grande beauté.

Le film s’ouvre donc sur la célèbre formule marquant le début de ces contes qui façonnent l’imaginaire de l’enfance : « Il était une fois un jeune prince que son père, souverain du royaume d’orient, avait envoyé en Egypte afin qu’il trouve une perle. » Mais l’histoire ne se déroule pas aux temps moyenâgeux des troubadours, des tournois et de l’amour courtois, mais dans le monde d’aujourd’hui. Rick, interprété par un Christian Bale qui illumine la pellicule par sa seule présence, est scénariste à Los Angeles. Et un beau jour, il se souvient de cette histoire racontée par son père lorsqu’il était petit. Cette réminiscence du merveilleux surgit au coeur de la vacuité de sa vie et agit comme un appel qui fait émerger, des tréfonds de sa mémoire, la nécessité de partir en quête de cette perle, tel un chevalier à la recherche du Saint Graal. Et comme dans tous les contes, des obstacles se dressent sur son chemin l’empêchant d’atteindre son but « Lorsque le prince arriva, le peuple lui offrit une coupe pour étancher sa soif. En buvant, le prince oublia qu’il était fils de roi; il oublia sa quête et sombra dans un profond sommeil. »

Malick fait rentrer en résonance le conte imaginaire, véritable trame du film, avec la réalité vécue. Rick est ce chevalier égaré dans les méandres des artifices séducteurs mais trompeurs qui le détournent de sa quête, sans jamais toutefois réussir à éteindre ce sentiment d’incomplétude et d’insatisfaction qu’il ressent et qui suscite chez lui une aspiration à autre chose de plus élevé, de plus absolu que ce monde des apparences. Entre les disputes avec son père et son plus jeune frère et la succession de femmes, très différentes les unes des autres, qui apparaissent puis disparaissent de sa vie, Rick se demande quel chemin il doit prendre pour trouver cette perle, ce précieux objet qui le comblera vraiment et qui n’est d’autre que le symbole de la pureté d’un amour absolu.

 

Que Los Angeles soit le décor du film et que Rick soit scénariste n’est évidement pas un hasard. Cette mise en abîme filmique, loin de proposer une énième réflexion sur le 7e art, est une métaphore de l’immersion de Rick dans cette capitale mythique du cinéma, véritable royaume du divertissement avec ses fêtes, ses paillettes et ses starlettes. Rick n’est pas le chevalier de la foi de Kierkegaard ni le valeureux guerrier parti combattre pour son Roi, mais le chevalier des coupes qui s’enivre, dérive, s’éparpille. Malick se sert de l’hétérogénéité des plans qui se succèdent sans suite logique narrative pour refléter les morceaux épars de la vie de Rick, privée de sens. Et le réalisateur n’a pas peur de jouer avec la surenchère. Mais s’il abuse de ses procédés stylistiques, c’est pour mieux épuiser le spectateur qui, contraint à être dans le même état que le héros, peut s’identifier à lui.

Ainsi avec ce déferlement en continue d’images et de paroles, la tête nous tourne et on vacille comme Rick sous les sunlights de soirées arrosées de Los Angeles, de cette cité des anges déchus. Comme le juge son ex femme, jouée par la charismatique Cate Blanchett, il « absorbé » par ce bas monde, par ce « marais » dans lequel évoluent ces âmes qui, comme dans le mythe platonicien, ont perdu leurs ails et ont chuté dans des corps imparfaits.

 

Mais Rick ne s’y embourbe pas. Il se tient à distance de ce monde factice. Conscient de la superficialité des choses, il n’est jamais vraiment présent, toujours un peu ailleurs, à la fois dedans et dehors, à mi chemin entre deux rives, celle du monde vécu, du monde de l’insignifiance et de la débauche et celle de l’endroit désiré mais encore inconnu où existe cette perle qu’il recherche. Que cela soit lors des réceptions où se retrouve tout le gratin du showbizz ou bien lors des shooting photos où les poses des mannequins doivent être le plus sexy possible, Rick lève les yeux vers le ciel, espérant apercevoir un signe. Comme souvent chez Malick, la voix off qui reflète la pensée intérieure des personnages rentre en décalage avec les images et les paroles prononcées dans la réalité.

 

Pourtant, c’est bien au coeur de ces ténèbres que la lumière apparait. Ces femmes qui croisent le chemin de Rick ne sont pas d’inutiles apparitions fugitives mais de véritables guides. A l’image de Virgile chez Dante, elles l’aident à se rapprocher de la voie qu’il doit prendre. Chaque rencontre correspond non pas à une épreuve à surmonter pour franchir les étapes de la Carte du Tendre mais à une carte de Tarot : le soleil, la tour, la grande prêtresse, le jugement, la mort, la liberté. À chaque carte, sa dame de coeur. De la rockeuse au coeur tendre, à la stripteaseuse au sourire enchanteur en passant par la mannequin au charme à la fois apaisant et exotique jusqu’à cette jeune femme hélas mariée mais tombée enceinte de lui (interprétée par la si délicate Nathalie Portman), toutes lui portent un amour qui lui permet d’orienter son regard et d’avancer sous sa lumière, leur beauté étant, comme chez Platon le reflet de l’idée de l’Amour.

 

Avec une fluidité qui lui est propre, Terrence Malick parvient à orchestrer toute sa mise en scène autour de cette élévation difficile mais sublime. L’alternance entre plans panoramiques et plans rapprochées et le rythme en crescendo de la musique de Kilar, viennent parfaitement illustrer ce lent mouvement de marche et de hauteur qu’entreprend Rick pour se détourner de la vanité accaparante du monde des apparences.

 

 

 

 

Knight of cups de Terrence Malick   en salle depuis le 25 novembre

 

 

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