Mia madre est un éblouissement. Peut-être le plus beau de son auteur Nanni Moretti, cinéaste qui au long de sa carrière, riche en films justes, drôles, sincères, intenses, continue de travailler à mettre en scène deux versants importants de son œuvre : l’intime (Je Suis un autarcique, Ecce Bombo, Sogni d’oro, Journal intime, Aprile) et le politique (La Messe est finie, Le Caïman, Habemus Papam), les entremêlant souvent sur le registre de la comédie, de la fable politique et de la satire sociale.

Son nouveau long métrage est – avec La Chambre du fils, Palme d’or à Cannes en 2001 – son film le plus bouleversant. Il couvre à la fois le registre du travail, du social et de l’intime. Margherita  est jouée par l’exceptionnelle Margherita Buy, présente dans deux autres films de Moretti, Le Caïman (2006) et Habemus papam (2011). Elle est cinéaste et tourne un film social, qui met en scène la révolte des ouvriers devant le plan de licenciement prévu par le nouveau patron acquéreur de l’entreprise, interprété par Barry Huggins (John Turturro). Le soir, après la journée de tournage, Margherita retrouve son frère Giovanni à l’hôpital. Joué par Nanni Moretti, toujours aussi excellent acteur, Giovanni est un fils modèle qui a abandonné son travail pour se consacrer aux derniers jours de sa mère, enseignante de latin très estimée. Margherita doit aussi s’occuper de suivre les études de sa fille Livia (Beatrice Mancini), très attachée à sa grand-mère, et gérer la fin d’une relation amoureuse.

Il s’agit bien ici des vertiges du monde, de questions existentielles profondes, de la relation à l’éternité et à la mort. Le film embrasse tout ce qui, dans une existence humaine, nous touche au plus près : la difficulté du travail, des problèmes sociaux, des relations amoureuses et familiales, de la mort d’un être cher. Et il le fait sur les registres du comique et du tragique, de l’amour, de la mélancolie, de la détestation misanthrope et de la compassion humaniste, le tout avec grâce, délicatesse, intelligence et humour.

Nanni Moretti affronte aussi, avec un sens aigu de la mise en scène et du montage, l’imbrication des deux blocs narratifs. Il les fait dialoguer d’une manière vertigineuse, ouvrant les spectateurs à une réflexion philosophique sur le sens de la vie. Filmant la mort au travail, il nous révèle la difficulté des êtres humains à vivre, à construire des relations humaines intimes et profondes, à produire un travail qui fasse sens, soit utile, nécessaire.

Il nous montre que la vie de nos enfants, parents, relations intimes et de travail nous échappent irrémédiablement. Mais il nous dit aussi avec fermeté que si nous choisissons nos manières de nous comporter, nous pouvons lutter contre le délitement social (la lutte présente dans le film tourné par Margherita) et le délaissement où l’abadon familial. L’exemplarité de Giovanni et Margherita dans l’accompagnement de leur mère vers la mort est le point nodal fort du film. Nanni Moretti, avec un tact et une pudeur sans pareils nous donne à voir et à comprendre la beauté de l’amour de ces deux enfatns pour leur mère mourante. Il filme aussi avec beaucoup de sensibilité et d’amour le travail du personnel soignant. Enfin, il nous montre combien Ada, la mère, magistralement interprétée par Guilia Lazzarini, une comédienne du Piccolo Teatro de Strehler, a l’intense désir de continuer à vivre, de voir ses enfants et sa petite fille Livia qu’elle aide à traduire ses versions latines.

Ce qui il y a de beau dans le cinéma de Nanni Moretti c’est le côté à la fois très personnel, politique, intime, sentimental, social de son cinéma que l’on voit parfaitement à l’œuvre dans ce film  profond, humaniste, comme une saine et ferme réponse à la barbarie du monde.

Mia Madre un film de Nanni Moretti, en salle le 2 décembre.
Italie – 2015 – 1h47 avec Margherita Buy, John Turturro, Guilia Lazzarini, Nanni Moretti, Beatrice Mancini…

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Jacques Déniel
est directeur de cinéma.est directeur de cinéma.