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Lula: un anti-trumpisme d’opérette

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Au Brésil, le président Lula se pose en adversaire résolu de Donald Trump. D’après notre correspondant à Sao Paulo, ces bruyantes protestations permettent surtout au leader socialiste de ne pas parler de son système verrouillé de l’intérieur et insignifiant à l’extérieur.


Dans la famille da Silva, je vous présente Rosangela, l’épouse du président Lula. Tout le monde l’appelle « Janja ». Ancienne cadre dans le secteur de l’énergie, elle aurait, dit-on, inventé le slogan de réélection de son mari  (« L’amour vaincra la haine »), peu de temps après l’avoir épousé en 2022. Mais c’est avec une formule beaucoup moins amène que la quinquagénaire a accédé à la notoriété planétaire, le 16 novembre à Rio de Janeiro lors d’un colloque altermondialiste.

Ce jour-là, alors que Janja s’exprimait, micro à la main, au milieu de jeunes gens acquis à sa cause, un bruit étrange a soudain retenti dans la salle. Rien de grave, sans doute une ampoule qui venait d’éclater. Sauf que l’espace d’un instant, l’hypothèse fantaisiste d’un attentat fomenté par Elon Musk a traversé l’esprit de la première dame, qui, pour faire rire son auditoire, a lancé, en anglais, sous les applaudissements : « Fuck you, Elon Musk ! »

Étalement de vertu

On ne saurait mieux résumer l’état d’esprit de l’élite brésilienne de gauche face à l’alternance politique qui vient d’avoir lieu aux États-Unis. Dans le pays, colère, rage et hystérie sont partout. Par exemple, si vous ouvrez votre poste, vous verrez les présentatrices Daniela Lima et Andreia Sadi, équivalentes respectives de Léa Salamé et d’Apolline de Malherbe, faire la moue à chaque fois qu’elles prononcent le nom de Donald Trump. Un étalement de vertu beaucoup plus décomplexé que ce que l’on observe en Europe dans les milieux médiatico-politiques. Au Brésil, si les progressistes sont indignés par le nouveau locataire de la Maison-Blanche, ce n’est pas à cause de ses positions sur l’Ukraine, Gaza ou le libre-échange, mais parce qu’il a sorti brutalement Lula de sa zone de confort.

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Durant le mandat de Joe Biden, le président brésilien jouissait du « parapluie médiatique et diplomatique américain ». Il était applaudi à Washington à chaque fois qu’il arrivait à mettre des bâtons dans les roues, avec ses méthodes déloyales, de quiconque, dans le camp conservateur, avait une chance de le battre lors de la prochaine élection en 2026, à commencer par Jair Bolsonaro, son prédécesseur, condamné en 2023 à huit ans d’inéligibilité par le Tribunal supérieur électoral (TSE). Censure, entorses aux droits de la défense, poursuites engagées sur la base de crimes qui n’existent pas dans le code pénal, tout était pardonné à Lula au nom de la lutte contre le populisme, les fake news et les « discours de haine ».

Occupée par des dossiers plus brûlants, la nouvelle administration Trump n’a pas encore eu le temps de traiter le cas du Brésil. Mais tout porte à croire que plusieurs opérations mijotent à feu doux. En mars, des membres républicains du Congrès de Washington ont déposé un projet de loi pour annuler le visa d’Alexandre de Moraes, le président du TSE. Un élu républicain, Rich McCormick, vient même de suggérer à Trump de confisquer tous les biens enregistrés aux États-Unis au nom de ce précieux allié de Lula. Sueurs froides dans les cercles du pouvoir brésilien, où l’on apprécie la Floride et ses belles propriétés en bord de mer.

Le Sud global ne se laisse pas faire

Face à ces signes avant-coureurs d’hostilité, Lula riposte d’ores et déjà. « Il ne sert à rien que Trump élève la voix depuis là où il est, j’ai appris à ne pas avoir peur des gens qui gesticulent et menacent », a-t-il déclaré, certes plus poliment que sa femme, dans un discours à Belo Horizonte le 11 mars.

Quelques jours auparavant, il s’était adressé à ses homologues des BRICS (le groupe des pays émergents les plus riches de la planète) pour les appeler à constituer une alternative au« chaos » et à « l’incertitude » provoqués selon lui par Trump. Lors de cette intervention, le président brésilien n’avait que le mot « multilatéralisme » à la bouche, comme on invoque le nom d’un saint lorsqu’on est dans une mauvaise passe. Pas sûr toutefois qu’il ait été entendu : quinze jours après, loin des instances internationales et des formats de négociation internationale classiques, la Russie, membre fondateur des BRICS, a entamé, en Arabie Saoudite, elle aussi ralliée au club, des pourparlers sur l’Ukraine avec les États-Unis.

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Lula, lui, n’est à l’aise que dans les grands forums mondiaux où l’on brasse du vent en appelant, avec des trémolos dans la voix, à l’avènement d’un futur radieux, d’une monnaie commune internationale et de Nations unies réformées. Seulement, dès que l’on met ces chimères de côté et que l’on rentre dans le concret, le président brésilien n’a aucun projet d’influence en Amérique latine, aucun désir de tisser des liens avec l’Afrique (dont son pays est pourtant l’enfant légitime), pas davantage l’intention d’occuper la place qui devrait être la sienne dans la géopolitique de l’Atlantique, ni de s’exprimer sur le choc des civilisations alors que son pays incarne une diversité relativement heureuse. Tout juste se contente-t-il d’afficher sa proximité avec Vladimir Poutine, à côté de qui il a assisté le 9 mai à Moscou à la parade de 80 ans de la victoire sur le nazisme, en présence d’une brochette de leaders autoritaires du « Sud global » : Xi Jinping, Nicolas Maduro, Alexandre Loukachenko…

Quand le Brésil se réveillera (ou pas)…

Au fond, la bourgeoisie pro-Lula veut tout simplement qu’on la laisse tranquille, isolée dans son coin, barricadée derrière les tarifs douaniers, l’insécurité juridique et l’ultra-violence de son pays. Elle veut bien des capitaux spéculatifs (des transferts d’argent d’une place boursière à une autre) mais pas d’investisseurs directs qui pourraient faire de l’ombre aux champions nationaux. Un huis clos qui profite à l’oligarchie locale. Il faut dire que le banquet est immense : services financiers, télécoms, mines, agriculture etc. On croit le Brésil ouvert sur le monde, il n’est qu’entrouvert, juste ce qu’il faut pour éviter que l’argent change de mains.

Alors certes, Trump a donné un coup de taser à l’ordre mondial et Lula, comme bien d’autres, s’est réveillé les cheveux en bataille. Mais le président brésilien est un pragmatique. Il comprendra tôt ou tard qu’il faut lâcher du lest sur la répression politique de ses opposants de droite, histoire de ne pas attirer sur lui les foudres des milieux conservateurs américains. Et il se rendra vite compte que Trump, un pragmatique comme lui, a besoin d’un Brésil faible et insignifiant, incapable de tenir son rang dans l’hémisphère ouest. En gesticulant comme il le fait, Lula rassure l’oncle Donald, car il continue ainsi de saboter son pays et de lui interdire, encore et toujours, de transformer son immense potentiel en réalité.

L’équipe d’Israël menacée, le Tour de France en danger?

Dimanche premier juin, le Giro s’est terminé avec la victoire du Britannique Simon Yates. Mais cette édition 2025 du Tour d’Italie cycliste aura été marquée par un événement extra-sportif mais ultra-palestinien, une opération menée contre Israël.


Le 15 mai, lors de l’étape du Tour d’Italie arrivant à Naples, se produit une scène hallucinante : alors que deux coureurs échappés déboulent dans le final avec une quinzaine de secondes d’avance sur le peloton lancé à toute vitesse, deux individus prennent pied sur la chaussée et tendent une corde, un véritable coupe-gorge. Heureusement les deux échappés en réchappent en baissant la tête et le peloton peut freiner et éviter le carnage d’une chute collective, tandis que les deux intrus sont maîtrisés manu militari.

La raison de cet attentat : protester contre la participation au Giro de l’équipe Israël-Premier Tech.

À Naples, en référence au 15 mai 1948 (soit le lendemain de la proclamation de l’État d’Israël le 14 mai 1948, quand les armées arabes déclenchèrent la première guerre israélo-arabe), des affiches et des tracts (voir notre illustration plus bas) avaient été imprimés pour inviter les  »pro-palestiniens » à venir manifester leur hostilité à l’équipe Israël-Premier Tech… ça aurait pu tourner au drame.

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Pour les non-initiés, l’équipe Israël-Premier Tech n’est pas une équipe composée de coureurs israéliens, mais une formation internationale, qu’Israël finance et sponsorise. En affichant son nom sur un maillot, Israël ne constitue pas une exception. Si depuis 1969, les équipes cyclistes portent traditionnellement le nom des marques commerciales qui les financent (Groupama, Ineos, AG2R…), depuis une dizaine d’années, certains pays musulmans entretiennent des formations (composées de coureurs de tout pays et de toute confession) et l’affichent officiellement pour soigner leur image, comme Bahrain Victorious, les Émirats arabes unis-Team Emirates, voire encore l’équipe Astana, du nom de la capitale du Kazakhstan.

Jusqu’à présent ça ne mettait aucun bâton dans les roues… Mais après le coupe-gorge de Naples, on peut craindre un retour de… bâton. Est-ce que le Tour de France, qui part de Lille le 5 juillet, est menacé ? Oui. Dans son édition du 16 avril l’organe militant « Chronique de Palestine » accusait les organisateurs du Giro d’Italia (9 mai – 1er juin), du Tour de France (5 – 27 juillet) et de la Vuelta a Espana (23 août –14 septembre) d’autoriser « honteusement » la participation d’Israël-Premier Tech, qualifiée d’équipe du génocide. Et d’inviter les partisans pro-palestiniens à venir sur le bord des routes « manifester pacifiquement ». Mais à l’heure actuelle, une telle formule, c’est un oxymore…

Tolstoï et Tchekhov au Théâtre de Poche: what else?

Le Bonheur conjugal, de Tolstoï – La Demande en mariage ET L’Ours, de Tchekhov



Le Bonheur conjugal de Tolstoï, court roman (1859) ici adapté par Françoise Petit, est une petite merveille que nous ignorions. Le bonheur conjugal ? Ce sont deux étapes successives (au moins) et le glissement progressif de l’une (l’euphorie) à l’autre (l’eau grise – du quotidien, de la répétition, etc.).

L’eau grise ? Oui, comme chez Jacques Chardonne dans L’Épithalame (1921) (par exemple – mais en fait, partout dans son œuvre). Comme le titre du premier livre de François Nourissier : L’Eau grise (1954) – explicite référence à Chardonne, qui était son ami, son aîné et un de ses mentors.
Comme c’est étrange. Comme si la littérature était une histoire de familles, ou une famille, ou un pays – avec sa géographie (littéraire), ses contrées voisines, et ses frontières (Stendhal versus Chateaubriand, ou Tolstoï versus Dostoïevski, si l’on doit caricaturer). Jugez plutôt.

Comment passe-t-on de Tolstoï à Nourissier ? Suivez-moi. D’abord il y a Flaubert, que Tolstoï a lu, dont il s’est souvenu pour Anna Karénine – parenté-proximité de Bovary revendiquée, par Tolstoï lui-même.
Flaubert que Chardonne vénérait (son modèle avoué), et ses livres (de Chardonne) s’en ressentent, comme son style (et étonnamment, pour la figure tutélaire des Hussards, si stendhaliens – Nimier et Déon en particulier).
Enfin, de Chardonne au Nourissier de L’Eau grise, l’influence est transparente.

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Voilà pour la littérature comme pays. Et ce sentiment qui ne nous a pas quitté durant la représentation, d’être entre Flaubert et Chardonne – donc avec Tolstoï lorsqu’il écrit Le Bonheur conjugal, à 30 ans. Étonnant.

Le Bonheur conjugal, c’est une histoire exaltante, prometteuse – celle de Macha, une jeune femme de 17 ans, qui épouse un ami de son père, son aîné de 20 ans. Le bonheur est d’abord total – l’allégresse des débuts – puis… moins. Vous avez compris. L’adaptation et la mise en scène de Françoise Petit fonctionne parfaitement. Le récit est pris en charge par Macha – jouée par Anne Richard, irréprochable de bout en bout, qui déroule le fil de son existence, et surtout l’histoire de son mariage.

À l’évocation de certaines scènes-clés de sa vie, son monologue est ponctué par les apparitions spectrales de son mari – ici joué par Jean-François Balmer, dans un rôle muet (spectral), mais éloquent : il est parfait – amoureux, galant, inquiétant, irascible et… muet (l’homme idéal en somme).


Le troisième acteur est un piano – enfin : un pianiste, Nicolas Chevereau, qui accompagne le récit. Ou, mieux, y supplée lorsque les mots viennent à manquer. Je vais aggraver mon cas (après Chardonne) – mais j’ai alors pensé à un petit livre de Jacques Benoist-Méchin (relu à l’occasion de la parution de la biographie qu’Éric Roussel vient de lui consacrer chez Perrin).
Ce petit livre, c’est son Avec Proust, écrit si jeune (22-24 ans), et assez remarquable – où il étudie en particulier le rôle de la musique chez Proust.

Benoist-Méchin commence par explorer le style, le désir, la naissance de l’amour, le déclin de l’amour, etc. dans La Recherche. Avant d’aborder, enfin, la musique. Pourquoi ce détour – et nous revenons au pianiste de notre spectacle ? Car, écrit-il, « avant d’examiner ce que peut la musique, ne fallait-il pas déterminer ce que ne peuvent pas les mots ? »

Voilà pour le rôle du pianiste dans ce spectacle qui nous a enchanté – où les couleurs, les mots, les émotions et la musique se répondent… et correspondent.  

Anne Richard et Nicolas Chevereau au piano © Sébastien Toubon

Je poursuivrai avec quelques mots à propos de l’autre spectacle qui se joue au Poche-Montparnasse, aussi épatant. Tchekhov, donc.

Petit repère – Tolstoï : 1828-1910 ; Tchekhov : 1860-1904. L’aîné a salué la mort du cadet : « On le voit jeter comme au hasard les couleurs qu’il a sous la main, et on pense que toutes ces touches de peinture n’ont aucun rapport entre elles. Mais dès qu’on s’écarte et qu’on regarde de loin, l’impression est extraordinaire. On a devant soi un tableau éclatant, irrésistible. » Pas mieux.

On connaît le mot de… Staline (j’aggrave décidément mon cas…), drôle malgré lui : « En littérature, il y a Shakespeare et Tchekhov. Moi, si j’avais été écrivain, j’aurais plutôt écrit comme Tchekhov. »

On ne le saura jamais – mais à considérer ce mot, il aurait eu au moins une chose en commun avec Tchekhov : son humour et son goût de l’absurde, tous deux magnifiés dans La Demande en mariage et L’Ours, deux pièces classiques dorénavant que Tchekhov considérait comme des « plaisanteries », mais où appert sa fantaisie – facette de sa nature souvent occultée par sa mélancolie.

Ici, ce sont 3 tempéraments véritablement comiques qui s’en emparent : Émeline Bayart (remarquée récemment dans La Culotte d’Anouilh), Jean-Paul Farré (qu’on ne présente plus), et Luc Tremblais (que je connaissais mal).

Un trio drôlissime, deux pièces apéritives – le spectacle est court (1H20), comme le Tolstoï par ailleurs – où éclate la parenté insoupçonnée jusqu’alors par nous, du jeune Tchekhov (ce sont ses deux premier succès) avec… Feydeau (1862-1921). Une précision : les premiers écrits de Tchekhov étudiant furent des histoires drôles, pour des journaux satiriques. C’est ce Tchekhov qui écrit ces deux pièces. Et il « rappelle » en effet Feydeau (comique outré, scènes hénaurmes, situations abracadabrantes mais réglage millimétré, etc.).


Ce – en dépit de ce qu’éprouve Jean-Paul Benoît, metteur en scène que l’on ne présente plus (non plus) et dont le travail ici corrobore tout le bien que l’on en pense depuis longtemps.
Dans un entretien substantiel avec Stéphanie Tesson, Benoît précise en effet que, selon lui, les personnages de Feydeau sont, en gros, des mécaniques (géniales, bien sûr, mais des mécaniques quand même) – tandis que chez Tchekhov, ils sont VIVANTS (sa formation de médecin (de Tchekhov), son regard, n’y étant pas pour rien – selon Benoît toujours).

Il ajoute – c’est passionnant – que pour lui, Tchekhov est un latin (d’où, entre autres, le côté outrancier, voire absurde de ses personnages) : il est né au sud de la Russie, à la même latitude que… Venise. Et de préciser, après la parenté de Tchekhov avec Goldoni et Gogol (« l’insolite des situations excessives ») : « D’ailleurs, les metteurs en scène qui ont le mieux monté Tchekhov sont des Italiens ! »

À ceux qui nous auraient lu jusque-là (oui, toi) – merci.

Coda – Deux spectacles, le temps n’est pas illimité, certains choisiront – l’un… ou l’autre. Je ne pourrai les aider. Les spectacles sont très différents, comme Tolstoï et Tchekhov – mais également réussis. J’ai parlé de « géographie littéraire » au début de ce billet. J’ajouterai qu’il y a aussi les « affinités électives » – et que chacun(e) tranchera, selon sa plus ou moins grande proximité avec Tchekhov – ou avec Tolstoï. Deux ambiances – mais deux excellentes soirées. Donc aucun risque de se tromper de salle.


Le Bonheur conjugal, de Léon Tolstoï, adaptation et mise en scène de Françoise Petit, avec Anne Richard et Nicolas Chevereau au piano, et la participation amicale de Jean-François Balmer.  Lumière : Hervé Gary. Musique : Sonate « Quasi una fantasia » de Beethoven.
Vendredi et samedi à 19H. Dimanche à 15H. Théâtre de Poche – 0145445021 – 75 bd du Montparnasse.

Tchekhov à la folie – La Demande en mariage + L’Ours. Deux pièces de Tchekhov. Mise en scène : Jean-Louis Benoît. Avec Emelyne Bayart, Jean-Paul Farré et Luc Tremblais.
Costumes : Krystel Hamonic. Lumières : Alireza Khishipour. Scénographie : Jean Haas.
Du mardi au samedi à 21H. Dimanche à 17H. Théâtre de Poche – Montparnasse.

Et toujours : Bréviaire capricieux de littérature contemporaine pour lecteurs déconcertés, désorientés, désemparés, de François Kasbi, Éditions de Paris-Max Chaleil – à propos de 600 écrivains, femmes et hommes, de France et d’ailleurs.

Ils étaient nés en 1936…

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Nicole Croisille, l’une des plus belles voix françaises et Philippe Labro, le prince des médias viennent de nous quitter. Monsieur Nostalgie se souvient…


Hier encore, un ami journaliste me demandait : C’est quoi, pour toi, l’esprit français ? Alors, je remontais à Villon, j’enjambais Rabelais, je filais chez Larbaud dans le Bourbonnais, je me risquais à flirter avec Morand, je n’oubliais pas de parler de ce bon vieux bigleux de Prévert aux paupières lourdes tout en me laissant ceinturer par le phrasé d’Aragon. Pour le narguer, j’évoquais même Jean-Pierre Rives et Yannick Noah sans oublier Carlos et Nino Ferrer. Mon cabas est profond, il n’est pas sectaire, j’y entasse les sportifs et les écrivains, les starlettes et les beaux mecs, les non-alignés et les amuseurs du dimanche, les vignes de mon pays au début de l’automne et la Seine boueuse qui vient cogner sur les quais de la Mégisserie. Chacun son folklore, chacun son identité.

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Esprits français percutés par les lueurs américaines

Et puis ce matin, la réponse m’a été donnée. La triste actualité me l’apporte sur un plateau d’argent avec ces deux actes de décès. Nicole Croisille et Philippe Labro étaient nés en 1936 à une saison d’intervalle, ils étaient dans le registre des professions oisives et essentielles, c’est-à-dire le divertissement et l’art populaire, la chanson frissonnante et le cinéma d’élite, deux figures de mon enfance, deux visages qui charrient tant de souvenirs. Je pourrais affirmer aujourd’hui à cet ami qu’ils incarnaient l’esprit français bien que ces deux-là eussent été très tôt percutés par les lueurs américaines ; planaient sur leur tête, le parfum de JFK et les boîtes de jazz de New-York. Les belles demeures des Hamptons et les voix cassées des champs de coton. Oui, c’était ça l’esprit français, l’érotisme canaille d’une chanteuse pouvant tendre son arc, de la tragédie à la comédie, moduler ses cordes à nous arracher des larmes et nous emplir d’une joie frivole et puis, cet aventurier des salles de presse, cet ambitieux qui, du journalisme au cinéma, de l’écriture aux paroles d’un tube, d’une radio luxembourgeoise aux studios Eclair d’Épinay-sur-Seine, voulait goûter à tous les plaisirs et à tous les honneurs.

Ogres de travail

En leur temps, ces deux personnalités ont été célébrées, primées, jalousées, moquées, tendrement aimées pour leurs défauts visibles, ils agaçaient car tout semblait leur réussir ; benoîtement, ils nous donnaient de leurs nouvelles en passant à la télévision chez Guy Lux ou Drucker, chez Pivot ou au micro de RTL. Ces deux personnalités publiques étaient des ogres de travail. Le grand âge arrivant au galop, elles n’avaient pas complètement disparu de nos imaginaires. À chaque fois, même affaiblies par les pépins de santé, on les trouvait dignes et élégantes, piquantes et courtoises sans être trop mielleuses, ce qui est un exploit dans les métiers de communication. Dans une France qui valide tant de fausses valeurs et de pleurnicheurs du soir, ces deux-là conservaient une forme d’élégance dans leur apparence et leur propos. Ça paraît peut-être banal, ridicule, anecdotique, mais à l’heure des sauvageries et des faillites intellectuelles, on se sentait bien avec eux, on n’avait pas honte de nos artistes.

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Dans nos provinces, on trouvait même que Nicole, son carré court blanc éclatant et ses mains d’harpiste et Philippe, sa gueule d’acteur et son allure d’éternel étudiant de la Ivy League donnaient du lustre à notre nation. Avec eux, on se sentait respectés. Compris. Ce matin en apprenant leur disparition, j’ai eu deux flashs. J’ai revu Nicole en duo avec Mort Shuman à Genève pour une émission enregistrée en public sur la RTS. Ensemble, ils interprètent au débotté, naturellement comme seuls les grands professionnels savent briller ; ça semble improvisé, facile, ils se chambrent, ils se taquinent, ils s’apprivoisent, ils nous amusent. Leur duo est drôle et d’une intelligence folle. Mort donne la note au piano, et Nicole enflamme l’auditoire, elle envoie les mots de « Parlez-moi de lui » tout en puissance cristalline. Elle foudroie. Elle nous terrasse. Elle est géniale de charme et d’émotion. Elle nous transperce. Nicole en robe lamée, prend possession de nos friches intérieures, à la manière d’une Barbra Streisand. Quand je repense à Philippe, ce sont des noms qui surgissent, des codes personnels : Bart Cordell, la famille Galazzi, le nonce, etc… J’aime le cinéma de Labro qui n’était pas comme celui de tous ces réalisateurs révolutionnaires subventionnés car il aimait sincèrement les puissants. J’aimais son manichéisme soyeux. J’aime L’Héritier, L’Alpagueur et même Rive droite, rive gauche. J’aime le triangle amoureux, Jean-Paul entouré de Maureen Kerwin et de Carla Gravina. J’aime passionnément Charles Denner. Nicole et Philippe étaient des artistes car ils nous ont fait changer de peau. Parlez-nous encore longtemps d’eux !

Monsieur Nostalgie

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Tendre est la province

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La perte de contrôle de l’État sonne la fin d’un monde

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De concert, MM. Philippe, Retailleau, Attal ou Darmanin déplorent l’ensauvagement de la société et fustigent le laxisme de la justice française, à la suite des émeutes et pillages ayant suivi la victoire du PSG. Mais le peuple français sera-t-il prêt à « renverser la table » avec ceux-là mêmes qui sont au pouvoir depuis des années, sans avoir su faire preuve de la fermeté qu’ils réclament aujourd’hui ?


« Je suis en colère », dit Edouard Philippe, ancien Premier ministre, à la une du Point. « Je suis en colère, comme beaucoup de Français », a semblablement déclaré Bruno Retailleau, ministre de l’Intérieur, lundi, en réaction aux violences urbaines, majoritairement issues de cités d’immigration, ayant accompagné la victoire du PSG samedi soir à Munich, en Ligue des champions. « Il faut faire évoluer radicalement la loi », a renchéri mardi Gérald Darmanin, garde des Sceaux, après les premiers jugements bienveillants rendus contre les interpellés.

Implacable toi-même !

Emmanuel Macron avait déclaré, dimanche : « Nous poursuivrons, nous punirons, on sera implacables »… Seul François Bayrou, Premier ministre, a gardé le silence; peut-être pour faire oublier son angélisme qui lui faisait dire en 2007 que « même dans la plus lointaine banlieue on est heureux d’être français ». Un vent de panique souffle sur le gouvernement. Il ne maîtrise plus rien. L’État a perdu le contrôle des finances publiques, de l’immigration de masse, de la transmission culturelle, du maintien de l’ordre, des réponses pénales. L’abandon du pouvoir saute aux yeux, même s’il mime encore l’autorité en interdisant de fumer sur les plages ou les parcs dès le 1er juillet ou en ayant convoqué lundi les patrons des réseaux sociaux pour tenter de les contrôler. Or ce sont ces réseaux libres qui sont devenus indispensables à la démocratie. Ils ont, une fois de plus, brisé le récit officiel melliflu répercuté par les médias dominants s’arrêtant à la version unique d’une rencontre sportive « bon enfant », d’une « liesse populaire ». Ce n’est que mardi que Le Parisien a titré : « Quelle honte ! » en évoquant enfin « deux nuits de saccage ». Mais que diable est allé faire Retailleau dans cette galère ! Son salut est dans la démission.

A ne pas manquer, notre nouveau numéro en vente aujourd’hui: Causeur #135: A-t-on le droit de défendre Israël?

On coule

La colère française ne se reconnaitra jamais dans les désolations partagées des politiques : ils ont avalisé ce système qui prend l’eau. Une rupture radicale avec ce monde dépassé permettra de remettre les esprits à l’endroit. En cela, le ministre de l’Intérieur, qui porte une alternative crédible, n’a aucun intérêt à cautionner plus longtemps un centrisme incapable de s’autoréformer. La décision des députés, l’autre jour, de supprimer les ZFE (zones à faible émission) a été prise après la mobilisation de la société civile, menée par Alexandre Jardin sur les réseaux sociaux. Cette France invisible, qui s’éloigne des médias traditionnels et des partis de gouvernement, est appelée à s’affirmer dans le débat public en usant des nouveaux outils de communication et de son bon sens du terrain.

Face à elle, la caste est condamnée à se caricaturer dans un entre-soi salonnard cherchant à se protéger d’un « populisme » qui n’est que le désir des gens de corriger cinquante années d’erreurs idéologiques.

L’image que donne la France au monde, avec ces intifadas dans les villes et ces communautés qui s’affrontent dans un racisme parfois meurtrier, est effrayante. Entendre le chef de l’État remercier le Qatar, propriétaire du PSG depuis 2011, alors même que cet État soutient les Frères musulmans, le Hamas et l’islamisation des cités, est révoltant de légèreté. Tout ce monde doit partir. Il faut tout reconstruire.

Causeur: A-t-on le droit de défendre Israël?

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Découvrez le sommaire de notre numéro de juin


Jamais la réprobation d’Israël n’avait atteint un tel paroxysme. L’accusation de génocide se banalise, bien au-delà des cercles islamo-mélenchonistes. Tel est le constat d’Elisabeth Lévy qui présente notre dossier spécial. « Israël est devenu l’autre nom du mal ». Et l’interminable guerre de Gaza divise les soutiens d’Israël. À l’instar de Delphine Horvilleur, certains dénoncent publiquement la poursuite de la guerre et les attaques de Netanyahou contre l’État de droit, suscitant colère et désarroi dans la rue juive. Pour Gil Mihaely, les critiques de Delphine Horvilleur mêlent – et emmêlent – position morale et opinion politique. Elles réveillent une querelle profonde née de la tension entre deux définitions du judaïsme, théologique et politique. Alors que la synthèse israélienne ne permet plus de réduire les fractures qui traversent le monde juif, il est urgent de penser l’État juif. Il s’agit aussi, nous explique Noémie Halioua, d’une longue tradition d’affrontements internes quasi constitutive de l’identité israélienne. Les détracteurs de Delphine Horvilleur ne lui reprochent pas d’exprimer ses idées, mais de se parer d’une supériorité morale pour les défendre.

Le numéro de juin est disponible aujourd’hui sur le site Internet, et demain chez votre marchand de journaux.

Denis Olivennes, qui se confie à Élisabeth Lévy et Jean-Baptiste Roques, a soutenu Israël dans sa guerre contre le Hamas. Mais face à la tournure du conflit, le président d’Éditis et de CMI France dénonce désormais la politique menée par Benjamin Netanyahou qu’il estime prisonnier de l’extrême droite. Le risque étant de voir l’État juif devenir un État paria. Selon lui, « être juif, c’est une exigence morale. Même pour un État ». Pour l’historien Georges Bensoussan, la tribune de Delphine Horvilleur reflète la fracture entre la rue juive et les notables de la communauté. Selon lui, les personnalités qui accusent Israël de faillite morale sont d’abord soucieuses de leur respectabilité sociale et médiatique. Vincent Hervouët, grand spécialiste de politique estrangère, dont les propos ont été recueillis par Élisabeth Lévy, a couvert suffisamment de conflits pour ne pas prendre pour argent comptant la communication des belligérants et se méfier des analyses moralisantes. Une qualité rare au sein d’une profession si conformiste. Enfin, Philippe Val, l’ancien patron de Charlie Hebdo, qui se confie aussi à notre directrice de la rédaction, pense que dans cette période de grande tension, où tous les Juifs du monde sont tenus pour responsables de la politique de Netanyahou, il est inopportun d’accabler Israël. « La critique du gouvernement israélien est légitime, la condamnation morale du pays me semble bien imprudente ».

Frères musulmans : mission invisible

Causeur consacre un mini-dossier à l’activisme des Frères musulmans en France dont le rapport Gouyette-Courtade décrit les réseaux solides, les stratégies masquées et les menaces réelles. Comme le soulignent Elisabeth Lévy et Jean-Baptiste Roques dans leur introduction, les médias et la gauche dénoncent l’islamophobie, la stigmatisation et l’amalgame. Pour eux, le problème n’est pas l’islam séparatiste mais la droite Retailleau. La vraie limite du rapport, c’est qu’il ne propose pas de nouvelles mesures fortes pour endiguer la progression de l’islamisme politique en France. Spécialiste mondialement reconnu de la Syrie, Fabrice Balanche sait parfaitement de quoi les Frères musulmans sont capables et n’hésite pas à le dire. Il livre son témoignage à Elisabeth Lévy et Jean-Baptiste Roques. Enragés par sa lucidité et son expertise, les islamo-gauchistes qui règnent à Lyon 2 depuis des années tentent de le faire taire. Pas sûr qu’ils y parviennent. Céline Pina enquête sur l’islam politique au niveau local en France, où pour consolider leur base électorale, des élus municipaux cèdent au clientélisme communautaire, pendant que j’explique comment le Royaume Uni est devenu la tête de pont des organisations islamistes internationales pour conquérir l’Europe.

Dans son édito du mois, Elisabeth Lévy commente les accusations de « diffusion d’images à caractère pornographique de mineurs » portées contre Bastien Vivès. Le seul crime de l’ex-enfant chéri de la BD française, c’est d’avoir dessiné certaines joyeuses obscénités. Pourtant, il a été traité, au cours d’une enquête, comme s’il avait potentiellement commis des actes de pédo-criminalité. Ses livres sont retirés de la vente et il fait l’objet de tombereaux d’insultes sur les réseaux sociaux. Devant les arguments de son avocat, Richard Malka, expliquant la différence entre la réalité et la fiction, et soulevant une question de compétence territoriale, le procès a été renvoyé et n’aura peut-être jamais lieu. Conclusion : « la Justice se ridiculise quand elle prétend combattre le mal en interdisant sa représentation ».

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Nicolas Bedos est lui aussi victime d’une tentative de mise à mort sociale par les nouvelles ligues de vertu. Il raconte sa descente aux enfers de MeToo dans La Soif de honte. Pour Elisabeth Lévy, ce que lui reproche le tribunal médiatico-féministe, au-delà des faits pénalement repréhensibles, c’est d’avoir été un séducteur volage et égoïste. Sous couvert de justice, il s’agit d’imposer une nouvelle morale. Voulez-vous mourir légalement assisté ? La réponse de Cyril Bennasar est : « Plutôt crever ! » Selon lui, la mort souffrait d’un vide juridique, la loi euthanasie l’a comblé. Le monde flou du privé, de l’intime et du discret a vécu, le droit et la transparence s’imposent. On mourra désormais dans le cadre prévu pour, assisté et couvert légalement. Loup Viallet a enquêté sur Awassir, une association parrainée par le président Tebboune et hébergée par la Grande mosquée de Paris, dont l’objectif est de transformer la diaspora en une force politique au service du régime d’Alger. Se confiant à Bérénice Levet, le géographe Christophe Guilluy approfondit sa réflexion sur la France périphérique. Délaissant les chiffres pour les lettres, son nouvel essai prend la forme de la fable, pour mieux décrire le fossé qui sépare les élites déconnectées des gens ordinaires.

Parmi nos chroniqueurs réguliers, Olivier Dartigolles parle de la faillite et du déshonneur de tous ceux à gauche qui, pour des raisons électoralistes, n’entérineraient pas une rupture définitive avec LFI. Emmanuelle Ménard nous entretient de l’euthanasie, du débat télévisé du chef de l’État et du complotisme d’Aymeric Caron. Jean-Jacques Netter se penche sur le coût de nos prisons, le prix de l’électricité, et les promesses du gouvernement de supprimer un tiers des comités Théodule de la République. Pour Ivan Rioufol, le conformisme médiatique nazifie la démocratie israélienne, abandonne Boualem Sansal et nie l’entrisme islamiste. Enfin, Gilles-William Goldnadel ne revient pas de la tribune, publiée par 900 artistes en marge du Festival de Cannes, qui condamne le « silence » sur le « génocide » à Gaza.

Côté culture, la chanteuse et comédienne Caroline Loeb raconte à Yannis Ezziadi ses années Palace. Elle a été une des créatures peuplant les nuits de la boîte mythique du Faubourg-Montmartre. Le Tout-Paris s’y mêlait à des inconnus hauts en couleurs dans un tourbillon de fêtes, de sexe, de drogue et de créativité. Jonathan Siksou nous raconte la vie en rose : au cœur d’une nature préservée adossée à la colline de Grasse, les jardiniers de Lancôme entretiennent avec passion le Domaine de la Rose. Ce conservatoire horticole dédié aux professionnels de la parfumerie ouvre ses portes au grand public. Julien San Frax fait le portrait du communiquant Timothée Gaget qui bataille sur la scène médiatique pour défendre ceux qui font le « made in France », et Emmanuel Tresmontant rend hommage à « La tribune des critiques de disques », cette émission qui, chaque dimanche après-midi sur France Musique, réunit critiques et musiciens animés par un idéal de beauté pour débattre interprétation et direction d’orchestre.

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Dans les romans de Mario Vargas Llosa, il y a des pages magnifiques sur les liens qui unissent l’homme et la femme. Georgia Ray met en valeur le côté furieusement érotique du prix Nobel de littérature. Le goût de l’érotisme n’était pas étranger non plus au grand acteur, Michel Simon, mort il y a 50 ans, dont Pascal Louvrier nous rappelle la boulimie de travail (150 pièces, 140 films). Vincent Roy nous présente le nouveau roman de Jean Le Gall qui plonge dans les méandres de la crise existentielle d’un homme politique dans la Rome des années 1960, tandis que Jean Chauvet parcourt les salles obscures où il trouve un Denis Podalydès en majesté, un réjouissant polar camerounais et une comédie bobo insupportable. « Bobo » et « insupportable » ? Pour nos lecteurs, il ne peut s’agir au fond que d’une tautologie…

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Scientifiques trop genrés

Face à la pénurie d’ingénieurs et d’informaticiens, la France tente de remonter la pente en misant sur les lycéennes. Mais, la stratégie du gouvernement fondée sur la dénonciation de stéréotypes de genre dès la maternelle occulte l’essentiel


Selon un rapport de l’Institut Montaigne publié le 20 mai, l’économie française manque cruellement d’ingénieurs et d’informaticiens. Il faudrait en former 100 000 de plus par an, estiment les auteurs, Éric Labaye, ancien président de Polytechnique, et Aiman Ezzat, directeur général de Capgemini. Une gageure. Car le niveau en sciences des élèves de notre pays est dramatiquement faible.

D’après la dernière enquête internationale Timms, parue en décembre, le score moyen en mathématiques dans les classes de CM1 est le plus bas de toute l’Europe. Et celui mesuré en 4e est à peine plus satisfaisant, puisque notre pays arrive à se hisser glorieusement à l’avant-dernière place, devant la Roumanie…

Face à cette catastrophe nationale, la ministre de l’Éducation Élisabeth Borne a une idée : attirer davantage les filles, du moins celles qui échappent à la terrible baisse de niveau général, vers les filières scientifiques. Excellent projet sans aucun doute. Sauf que le « Plan filles et maths », lancé voilà quelques jours par la Rue de Grenelle, s’appuie sur une étude complètement à côté de la plaque.

À lire aussi, Jean-Paul Brighelli : Hors l’élitisme républicain, pas de salut pour l’École

À en croire les pédagogues qui l’ont rédigée, les lycéennes brillantes seraient peu nombreuses à opter pour des études d’ingénieur (où elles ne représentent que 25 % des effectifs) à cause des « stéréotypes de genre » qui seraient relayés dès la maternelle par les enseignants. Qui peut gober une telle fable ? Qui peut croire que le personnel de l’Éducation nationale, cette corporation féminisée à 75 % et dont les deux tiers des membres votent à gauche, serait un bastion sexiste ?

Si l’on veut comprendre pourquoi tant de demoiselles douées se détournent des sciences, il conviendrait plutôt d’interroger un autre stéréotype, écolo-wokiste celui-là, qui leur est professé à longueur de scolarité : le lieu commun selon lequel l’industrie et la technologie sont mauvaises pour la planète et aliénantes pour l’homme. Dans un monde où les émotions et la communication sont présentées par la gauche, qui a troqué la rationalité contre le romantisme, comme la clé du progrès, doit-on s’étonner si les fortes en thème conçoivent les lettres et les sciences humaines comme la voie royale ?

Allo, allo Monsieur le répondeur ?

La voix royale… La petite tornade cannoise passée, le cinéma reprend le chemin des salles obscures avec un Denis Podalydès en majesté


Sur le papier, on pouvait craindre le pire de la comédie française écrite par-dessus la jambe. Ne serait-ce qu’en lisant le synopsis, cette quatrième de couverture cinématographique : « Baptiste, un imitateur de talent, ne parvient pas à vivre de son art. Un jour, il est approché par Pierre Chozène, romancier célèbre mais discret, constamment dérangé par les appels incessants de son éditeur, sa fille, son ex-femme… Pierre, qui a besoin de calme pour écrire son texte le plus ambitieux, propose alors à Baptiste de devenir son “répondeur”, en se faisant tout simplement passer pour lui au téléphone. Peu à peu, celui-ci ne se contente pas d’imiter l’écrivain : il développe son personnage. » À cette seule lecture, on se dit que le générique devrait d’abord créditer Edmond Rostand et son tandem Cyrano-Christian. Mais, comme d’habitude, tout réside dans la façon dont on s’empare d’une bonne idée, comment on l’adapte, comment on la travaille. Bref, comment on fait oublier le plagiat initial pour parvenir à une vraie situation originale. Et c’est assurément ce qui se passe ici : en adaptant Le Répondeur,livre de Luc Blanvillain, la réalisatrice Fabienne Godet et sa scénariste Claire Barré ont réussi le double examen de passage : faire oublier Rostand, tout en laissant le roman adapté vivre sa vie littéraire. Autrement dit, le film existe par lui-même, avec son univers autonome et sa capacité à nous faire sourire régulièrement.

Les précédents films de Fabienne Godet plaidaient plutôt en sa faveur, même si on peine jusqu’ici à trouver un fil directeur. Ses cinq longs métrages oscillent entre un film sur l’entreprise et ses démons (Sauf le respect que je vous dois), un portrait du braqueur Michel Vaujour (Ne me libérez pas, je m’en charge), une comédie dramatique avec Benoît Poelvoorde (Une place sur la Terre), un film « choral » sur la résilience (Nos vies formidables) et, beaucoup moins réussi, un road-movie existentiel (Si demain). En arpentant avec Le Répondeur le terrain de la comédie, elle prouve une fois de plus son éclectisme. Tant pis pour l’idée de film d’auteur mais, dans le cas présent, tant mieux dans la mesure où les comédies françaises brillent plus par leur médiocrité d’écriture et de réalisation que par leur inspiration. Ce qui fédère peut-être la courte filmographie de cette cinéaste sexagénaire, c’est un amour manifeste des acteurs poids lourds dans leur catégorie : Olivier Gourmet et Benoît Poelvoorde notamment. Ici, c’est le toujours étonnant Denis Podalydès qui s’y colle, avec un allant incontestable. Il est plus que parfait en romancier à succès constamment remis à sa place par le catastrophique jugement paternel. À la fois très lâche et très courageux, il navigue entre la tentation du désert et le confort de la reconnaissance. Il pourrait évidemment jeter aux orties son téléphone portable et rompre toutes relations sociales. Comme le fait, soit dit en passant, Rodolphe Martin, le héros du nouveau et délicieux roman de Patrice Leconte, La Tentation du lac (Arthaud). Mais non, Pierre Chozène choisit, lui, la voie particulièrement tordue de la voix d’autrui… Et, comme il se doit, l’imitateur voudra devenir l’imité, ou du moins prendre les commandes de sa vie puisqu’il y est en quelque sorte autorisé. Salif Cissé incarne avec brio ce Baptiste chargé de répondre au téléphone d’un autre. Et, il faut le dire, ce duo de comédiens fonctionne à merveille – Podalydès retrouvant les vieilles mais efficaces ficelles d’un répertoire classique qu’il connaît par cœur. On se laisse alors entraîner avec plaisir dans cette comédie assurément sans prétention. Il va de soi que c’est la voix de Podalydès que l’on entend durant tout le film, même quand elle est portée par Salif Cissé. Ce « doublage » permanent crée un décalage savoureux qui contribue à la réussite de l’ensemble. Comme une célébration de la voix de l’acteur, au-delà du corps et de l’apparence : c’est la voix qui fait spectacle d’abord et avant tout.

1h42

Gouverner sans gouverner: l’étrange stratégie de Wilders

Pays-Bas. M. Wilders quitte la coalition gouvernementale parce que ses partenaires ont refusé de signer un plan très strict sur l’immigration qu’il voulait imposer rapidement. Il n’est pas certain que cette stratégie renforce ou affaiblisse sa position en vue de nouvelles élections, raconte notre correspondant.


L’équipe de rêve de la droite néerlandaise, avec M. Geert Wilders comme Premier ministre fantôme, s’est écroulée après 11 mois et un jour de bisbilles internes interminables.

Mardi 3 juin, Geert Wilders a brusquement retiré les ministres de son Parti pour la Liberté (PVV) de la coalition gouvernementale quadripartite qui avait promis, menacé ont dit certains, de mener la politique d’immigration et d’asile la plus sévère que le pays ait jamais connue.

Les Pays-Bas de nouveau plongés dans l’incertitude

Wilders avait exigé la signature des trois dirigeants des partis « amis » au bas de son programme en dix points renforçant encore la politique migratoire. Et cela en envoyant l’armée aux frontières à la chasse aux clandestins, en rendant impossible toute réunification familiale et en fermant autant de foyers de demandeurs d’asile possible.

Quand les partenaires ainsi malmenés ont refusé de signer, M. Wilders a annoncé mardi matin le retrait de ses ministres, plongeant le pays dans l’incertitude. Visiblement sous le choc, les partenaires éconduits ont accusé M. Wilders de se comporter en kamikaze. Ou, pire, de préparer le retour de la gauche en cas d’élections anticipées…

Et dire que cela avait si bien commencé pour la droite quand, fin 2023, le PVV de M. Wilders était devenu de loin le plus grand parti aux législatives. Après de laborieuses négociations, le leader populiste avait conclu en juin 2024 un accord gouvernemental avec les libéraux du parti VVD, le Mouvement Citoyens-Paysans (BBB) et le Nouveau Contrat Social (NSC). Assurée d’une majorité confortable au Parlement, la coalition l’était également de dissensions internes. Le NSC, scission du parti chrétien démocrate, avait le plus hésité à rejoindre M. Wilders, accusé de racisme antimusulman après avoir exprimé le souhait de voir moins de Marocains aux Pays-Bas. Puisque grand vainqueur des élections, M. Wilders aurait dû être nommé ministre selon une tradition bien établie. Ce qui aurait posé un problème pour un homme qui, depuis 2004, vit sous des menaces de mort d’organisations islamistes, et sous stricte protection policière. En plus, on peut parier que le monde arabo-musulman ne l’aurait pas porté dans son cœur. Et que dire des réactions des « jeunes des quartiers », vus par M. Wilders comme de la racaille, tout comme d’ailleurs de celles des journalistes ?

Au revoir, M. Dick Schoof

En lieu et en place de M. Wilders, c’est donc M. Dick Schoof, ancien dirigeant de services de sécurité, sans étiquette, qui fut nommé Premier ministre. Le pauvre ! Au Parlement, M. Wilders n’a jamais manqué l’occasion de le rabrouer pour son inexpérience. Drôles de scènes parlementaires, où Wilders se comportait tantôt en Premier ministre fantôme, tantôt en adversaire du véritable et éphémère dirigeant du gouvernement.

En cas de probables élections législatives anticipées, comment jugeront les fans de M. Wilders son sabordage d’un gouvernement qui avait éveillé tant d’espoirs à droite ? Au sein de son parti, c’est le silence total ce mardi matin. Toute critique du chef omniscient y revient à un renvoi immédiat. Et même si M. Wilders devait connaître un second triomphe électoral, de potentiels partenaires gouvernementaux y réfléchiront cette fois à deux fois avant de lier leur sort à celui qui peut ainsi les lâcher sur un coup de tête.

Délit de sale gosse

L’éditorial de juin d’Elisabeth Lévy


J’avoue. Je suis coupable de recel et de diffusion de littérature à caractère pédopornographique. Et pas qu’un peu. Il y en a plein ma bibliothèque. Passons sur la Bible et les deux filles de Loth, ces salopes qui enivrent leur père pour le violer. Mais prenez la petite Volanges dans Les Liaisons dangereuses : d’accord, elle est bien contente de voir le loup – qui n’est pas celui de son fiancé attitré, trop niais pour la déniaiser. Pire, la friponne en redemande. Le problème, c’est qu’à 13 ans, elle n’a pas pu consentir. Valmont est donc coupable de viol, Laclos d’apologie du viol et ma pomme, de recel des mêmes crimes. Et puis, il n’y a pas que les mots, il y a aussi les images. Heureusement, les mangas avec Japonaises en socquettes, c’est pas mon truc. Mais j’aimerais savoir où est passé l’album de Gotlib où cette coquine de Cosette taille une pipe à ce vieux pervers de Jean Valjean, je crois que je l’ai passé à ma nièce de 9 ans. Mon compte est bon. Et à moins que vous ayez arrêté la BD à Tintin et la littérature au Petit Prince (deux héros parfaitement asexués), le vôtre aussi.

J’ai l’air de blaguer mais pas du tout. Le 27 mai, Bastien Vivès, ex-enfant chéri de la BD française a comparu devant le tribunal de Nanterre pour « diffusion d’images à caractère pornographique de mineurs ». On se dit que le gars estl’un de ces gros dégoûtants qui se masturbent devant des photos de gamine et que c’est bien fait pour lui. Sauf qu’on n’a aucun acte ni propos délictueux à lui reprocher. Son seul crime, c’est de dessiner. En particulier trois ouvrages pornos-rigolos (vendus sous plastique): La Décharge mentale, Les Melons de la colère et Petit Paul, récit des aventures érotiques d’un garçon à gros pénis qui lutine des femmes à gros seins – dont sa mère me semble-t-il. Si ça se trouve, ça a donné des idées tordues à certains lecteurs. Fin 2022, ces joyeuses obscénités choquent des étudiants des écoles d’art d’Angoulême qui dénoncent « la banalisation et l’apologie de l’inceste et de la pédocriminalité » et obtiennent par voie de pétition l’annulation d’une exposition consacrée au dessinateur. Ils font froid dans le dos, les artistes de demain. Dans la foulée, trois associations de protection de l’enfance qui doivent manquer de vrais enfants à protéger saisissent la justice. Les réseaux sociaux font le reste : Vivès est un pédo-pornographe et, pourquoi s’arrêter là, un pédophile. Il reçoit des tombereaux d’insultes, des menaces de mort, ses livres sont retirés de la vente. Le cauchemar ordinaire des victimes de chasses aux sorcières.

À lire aussi, Annabelle Piquet : Procès Bastien Vivès: de mauvais desseins?

Le plus inquiétant, c’est que la Justice se soumet à l’air du temps. En 2019, la section « mineurs » du parquet de Nanterre, saisie de plaintes similaires contre les mêmes ouvrages, avait eu la seule réaction raisonnable : les jeter au panier. Trois ans plus tard, la même section du même parquet estime au contraire indispensable d’engager des poursuites. Pendant deux ans et demi, des policiers et des magistrats travaillent pour protéger Petit Paul et sa sœur Magalie des agissements criminels de leur créateur. Celui-ci est soumis à un test ADN, comme s’il y avait de vraies victimes, interrogé sur ses pratiques masturbatoires et inscrit au fichier des délinquants sexuels. Pour des dessins. Les enquêteurs estimant que l’absence de dents de sagesse prouve que Petit Paul est mineur, Malka produit une étude affirmant que de très nombreux adultes en sont dépourvus. Ils veulent aussi savoir si Petit Paul était consentant (sic). « Et les Romains, dans Astérix, ils sont consentants pour prendre des tartes ? » s’amuse Richard Malka, l’avocat du dessinateur. Il croit cependant nécessaire de préciser dans ses conclusions adressées à la cour que Petit Paul et Magalie ne sont pas des êtres humains, mais des « créatures oniriques aux caractéristiques physiques n’existant pas, puisque Petit Paul est doté d’un sexe de 80 centimètres et que toutes les femmes apparaissant dans cette BD ont des poitrines singulièrement disproportionnées ». On en est là : un avocat doit expliquer à des juges qu’il y a une différence entre la réalité et la fiction. Malka ayant soulevé un problème de compétence territoriale, le procès a été renvoyé et peut-être n’aura-t-il jamais lieu. Il est possible que quelqu’un au parquet de Nanterre finisse par comprendre que la Justice se ridiculise quand elle prétend combattre le mal en interdisant sa représentation. Mais ce précédent risque de donner des ailes aux ligues de vertu et autres lobbys hargneux qui n’existent que par leurs criailleries numériques et leurs manigances judiciaires et trouveront dans la fiction des perspectives infinies de plaintes et de proscriptions. Remarquez, quand on sera tous en taule, on pourra au moins se raconter des blagues cochonnes.

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Lula: un anti-trumpisme d’opérette

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Le président Lula et son épouse Rosangela à Brasilia, le 7 septembre 2023 © Eraldo Peres/AP/SIPA

Au Brésil, le président Lula se pose en adversaire résolu de Donald Trump. D’après notre correspondant à Sao Paulo, ces bruyantes protestations permettent surtout au leader socialiste de ne pas parler de son système verrouillé de l’intérieur et insignifiant à l’extérieur.


Dans la famille da Silva, je vous présente Rosangela, l’épouse du président Lula. Tout le monde l’appelle « Janja ». Ancienne cadre dans le secteur de l’énergie, elle aurait, dit-on, inventé le slogan de réélection de son mari  (« L’amour vaincra la haine »), peu de temps après l’avoir épousé en 2022. Mais c’est avec une formule beaucoup moins amène que la quinquagénaire a accédé à la notoriété planétaire, le 16 novembre à Rio de Janeiro lors d’un colloque altermondialiste.

Ce jour-là, alors que Janja s’exprimait, micro à la main, au milieu de jeunes gens acquis à sa cause, un bruit étrange a soudain retenti dans la salle. Rien de grave, sans doute une ampoule qui venait d’éclater. Sauf que l’espace d’un instant, l’hypothèse fantaisiste d’un attentat fomenté par Elon Musk a traversé l’esprit de la première dame, qui, pour faire rire son auditoire, a lancé, en anglais, sous les applaudissements : « Fuck you, Elon Musk ! »

Étalement de vertu

On ne saurait mieux résumer l’état d’esprit de l’élite brésilienne de gauche face à l’alternance politique qui vient d’avoir lieu aux États-Unis. Dans le pays, colère, rage et hystérie sont partout. Par exemple, si vous ouvrez votre poste, vous verrez les présentatrices Daniela Lima et Andreia Sadi, équivalentes respectives de Léa Salamé et d’Apolline de Malherbe, faire la moue à chaque fois qu’elles prononcent le nom de Donald Trump. Un étalement de vertu beaucoup plus décomplexé que ce que l’on observe en Europe dans les milieux médiatico-politiques. Au Brésil, si les progressistes sont indignés par le nouveau locataire de la Maison-Blanche, ce n’est pas à cause de ses positions sur l’Ukraine, Gaza ou le libre-échange, mais parce qu’il a sorti brutalement Lula de sa zone de confort.

A lire aussi, du même auteur: Sonia Mabrouk: dernier appel avant la catastrophe

Durant le mandat de Joe Biden, le président brésilien jouissait du « parapluie médiatique et diplomatique américain ». Il était applaudi à Washington à chaque fois qu’il arrivait à mettre des bâtons dans les roues, avec ses méthodes déloyales, de quiconque, dans le camp conservateur, avait une chance de le battre lors de la prochaine élection en 2026, à commencer par Jair Bolsonaro, son prédécesseur, condamné en 2023 à huit ans d’inéligibilité par le Tribunal supérieur électoral (TSE). Censure, entorses aux droits de la défense, poursuites engagées sur la base de crimes qui n’existent pas dans le code pénal, tout était pardonné à Lula au nom de la lutte contre le populisme, les fake news et les « discours de haine ».

Occupée par des dossiers plus brûlants, la nouvelle administration Trump n’a pas encore eu le temps de traiter le cas du Brésil. Mais tout porte à croire que plusieurs opérations mijotent à feu doux. En mars, des membres républicains du Congrès de Washington ont déposé un projet de loi pour annuler le visa d’Alexandre de Moraes, le président du TSE. Un élu républicain, Rich McCormick, vient même de suggérer à Trump de confisquer tous les biens enregistrés aux États-Unis au nom de ce précieux allié de Lula. Sueurs froides dans les cercles du pouvoir brésilien, où l’on apprécie la Floride et ses belles propriétés en bord de mer.

Le Sud global ne se laisse pas faire

Face à ces signes avant-coureurs d’hostilité, Lula riposte d’ores et déjà. « Il ne sert à rien que Trump élève la voix depuis là où il est, j’ai appris à ne pas avoir peur des gens qui gesticulent et menacent », a-t-il déclaré, certes plus poliment que sa femme, dans un discours à Belo Horizonte le 11 mars.

Quelques jours auparavant, il s’était adressé à ses homologues des BRICS (le groupe des pays émergents les plus riches de la planète) pour les appeler à constituer une alternative au« chaos » et à « l’incertitude » provoqués selon lui par Trump. Lors de cette intervention, le président brésilien n’avait que le mot « multilatéralisme » à la bouche, comme on invoque le nom d’un saint lorsqu’on est dans une mauvaise passe. Pas sûr toutefois qu’il ait été entendu : quinze jours après, loin des instances internationales et des formats de négociation internationale classiques, la Russie, membre fondateur des BRICS, a entamé, en Arabie Saoudite, elle aussi ralliée au club, des pourparlers sur l’Ukraine avec les États-Unis.

A lire aussi, Dominique Labarrière: État mental délabré. Et ta sœur ! répond Trump

Lula, lui, n’est à l’aise que dans les grands forums mondiaux où l’on brasse du vent en appelant, avec des trémolos dans la voix, à l’avènement d’un futur radieux, d’une monnaie commune internationale et de Nations unies réformées. Seulement, dès que l’on met ces chimères de côté et que l’on rentre dans le concret, le président brésilien n’a aucun projet d’influence en Amérique latine, aucun désir de tisser des liens avec l’Afrique (dont son pays est pourtant l’enfant légitime), pas davantage l’intention d’occuper la place qui devrait être la sienne dans la géopolitique de l’Atlantique, ni de s’exprimer sur le choc des civilisations alors que son pays incarne une diversité relativement heureuse. Tout juste se contente-t-il d’afficher sa proximité avec Vladimir Poutine, à côté de qui il a assisté le 9 mai à Moscou à la parade de 80 ans de la victoire sur le nazisme, en présence d’une brochette de leaders autoritaires du « Sud global » : Xi Jinping, Nicolas Maduro, Alexandre Loukachenko…

Quand le Brésil se réveillera (ou pas)…

Au fond, la bourgeoisie pro-Lula veut tout simplement qu’on la laisse tranquille, isolée dans son coin, barricadée derrière les tarifs douaniers, l’insécurité juridique et l’ultra-violence de son pays. Elle veut bien des capitaux spéculatifs (des transferts d’argent d’une place boursière à une autre) mais pas d’investisseurs directs qui pourraient faire de l’ombre aux champions nationaux. Un huis clos qui profite à l’oligarchie locale. Il faut dire que le banquet est immense : services financiers, télécoms, mines, agriculture etc. On croit le Brésil ouvert sur le monde, il n’est qu’entrouvert, juste ce qu’il faut pour éviter que l’argent change de mains.

Alors certes, Trump a donné un coup de taser à l’ordre mondial et Lula, comme bien d’autres, s’est réveillé les cheveux en bataille. Mais le président brésilien est un pragmatique. Il comprendra tôt ou tard qu’il faut lâcher du lest sur la répression politique de ses opposants de droite, histoire de ne pas attirer sur lui les foudres des milieux conservateurs américains. Et il se rendra vite compte que Trump, un pragmatique comme lui, a besoin d’un Brésil faible et insignifiant, incapable de tenir son rang dans l’hémisphère ouest. En gesticulant comme il le fait, Lula rassure l’oncle Donald, car il continue ainsi de saboter son pays et de lui interdire, encore et toujours, de transformer son immense potentiel en réalité.

L’équipe d’Israël menacée, le Tour de France en danger?

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Potenza / Naples, Tour d'Italie, 15 mai 2025 © Ferrari/LaPresse/Shutterstock/SIPA

Dimanche premier juin, le Giro s’est terminé avec la victoire du Britannique Simon Yates. Mais cette édition 2025 du Tour d’Italie cycliste aura été marquée par un événement extra-sportif mais ultra-palestinien, une opération menée contre Israël.


Le 15 mai, lors de l’étape du Tour d’Italie arrivant à Naples, se produit une scène hallucinante : alors que deux coureurs échappés déboulent dans le final avec une quinzaine de secondes d’avance sur le peloton lancé à toute vitesse, deux individus prennent pied sur la chaussée et tendent une corde, un véritable coupe-gorge. Heureusement les deux échappés en réchappent en baissant la tête et le peloton peut freiner et éviter le carnage d’une chute collective, tandis que les deux intrus sont maîtrisés manu militari.

La raison de cet attentat : protester contre la participation au Giro de l’équipe Israël-Premier Tech.

À Naples, en référence au 15 mai 1948 (soit le lendemain de la proclamation de l’État d’Israël le 14 mai 1948, quand les armées arabes déclenchèrent la première guerre israélo-arabe), des affiches et des tracts (voir notre illustration plus bas) avaient été imprimés pour inviter les  »pro-palestiniens » à venir manifester leur hostilité à l’équipe Israël-Premier Tech… ça aurait pu tourner au drame.

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Pour les non-initiés, l’équipe Israël-Premier Tech n’est pas une équipe composée de coureurs israéliens, mais une formation internationale, qu’Israël finance et sponsorise. En affichant son nom sur un maillot, Israël ne constitue pas une exception. Si depuis 1969, les équipes cyclistes portent traditionnellement le nom des marques commerciales qui les financent (Groupama, Ineos, AG2R…), depuis une dizaine d’années, certains pays musulmans entretiennent des formations (composées de coureurs de tout pays et de toute confession) et l’affichent officiellement pour soigner leur image, comme Bahrain Victorious, les Émirats arabes unis-Team Emirates, voire encore l’équipe Astana, du nom de la capitale du Kazakhstan.

Jusqu’à présent ça ne mettait aucun bâton dans les roues… Mais après le coupe-gorge de Naples, on peut craindre un retour de… bâton. Est-ce que le Tour de France, qui part de Lille le 5 juillet, est menacé ? Oui. Dans son édition du 16 avril l’organe militant « Chronique de Palestine » accusait les organisateurs du Giro d’Italia (9 mai – 1er juin), du Tour de France (5 – 27 juillet) et de la Vuelta a Espana (23 août –14 septembre) d’autoriser « honteusement » la participation d’Israël-Premier Tech, qualifiée d’équipe du génocide. Et d’inviter les partisans pro-palestiniens à venir sur le bord des routes « manifester pacifiquement ». Mais à l’heure actuelle, une telle formule, c’est un oxymore…

Tolstoï et Tchekhov au Théâtre de Poche: what else?

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Anne Richard dans "Le bonheur conjugal", de Léon Tolstoï, au théâtre de Poche-Montparnasse © Sébastien Toubon

Le Bonheur conjugal, de Tolstoï – La Demande en mariage ET L’Ours, de Tchekhov



Le Bonheur conjugal de Tolstoï, court roman (1859) ici adapté par Françoise Petit, est une petite merveille que nous ignorions. Le bonheur conjugal ? Ce sont deux étapes successives (au moins) et le glissement progressif de l’une (l’euphorie) à l’autre (l’eau grise – du quotidien, de la répétition, etc.).

L’eau grise ? Oui, comme chez Jacques Chardonne dans L’Épithalame (1921) (par exemple – mais en fait, partout dans son œuvre). Comme le titre du premier livre de François Nourissier : L’Eau grise (1954) – explicite référence à Chardonne, qui était son ami, son aîné et un de ses mentors.
Comme c’est étrange. Comme si la littérature était une histoire de familles, ou une famille, ou un pays – avec sa géographie (littéraire), ses contrées voisines, et ses frontières (Stendhal versus Chateaubriand, ou Tolstoï versus Dostoïevski, si l’on doit caricaturer). Jugez plutôt.

Comment passe-t-on de Tolstoï à Nourissier ? Suivez-moi. D’abord il y a Flaubert, que Tolstoï a lu, dont il s’est souvenu pour Anna Karénine – parenté-proximité de Bovary revendiquée, par Tolstoï lui-même.
Flaubert que Chardonne vénérait (son modèle avoué), et ses livres (de Chardonne) s’en ressentent, comme son style (et étonnamment, pour la figure tutélaire des Hussards, si stendhaliens – Nimier et Déon en particulier).
Enfin, de Chardonne au Nourissier de L’Eau grise, l’influence est transparente.

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Voilà pour la littérature comme pays. Et ce sentiment qui ne nous a pas quitté durant la représentation, d’être entre Flaubert et Chardonne – donc avec Tolstoï lorsqu’il écrit Le Bonheur conjugal, à 30 ans. Étonnant.

Le Bonheur conjugal, c’est une histoire exaltante, prometteuse – celle de Macha, une jeune femme de 17 ans, qui épouse un ami de son père, son aîné de 20 ans. Le bonheur est d’abord total – l’allégresse des débuts – puis… moins. Vous avez compris. L’adaptation et la mise en scène de Françoise Petit fonctionne parfaitement. Le récit est pris en charge par Macha – jouée par Anne Richard, irréprochable de bout en bout, qui déroule le fil de son existence, et surtout l’histoire de son mariage.

À l’évocation de certaines scènes-clés de sa vie, son monologue est ponctué par les apparitions spectrales de son mari – ici joué par Jean-François Balmer, dans un rôle muet (spectral), mais éloquent : il est parfait – amoureux, galant, inquiétant, irascible et… muet (l’homme idéal en somme).


Le troisième acteur est un piano – enfin : un pianiste, Nicolas Chevereau, qui accompagne le récit. Ou, mieux, y supplée lorsque les mots viennent à manquer. Je vais aggraver mon cas (après Chardonne) – mais j’ai alors pensé à un petit livre de Jacques Benoist-Méchin (relu à l’occasion de la parution de la biographie qu’Éric Roussel vient de lui consacrer chez Perrin).
Ce petit livre, c’est son Avec Proust, écrit si jeune (22-24 ans), et assez remarquable – où il étudie en particulier le rôle de la musique chez Proust.

Benoist-Méchin commence par explorer le style, le désir, la naissance de l’amour, le déclin de l’amour, etc. dans La Recherche. Avant d’aborder, enfin, la musique. Pourquoi ce détour – et nous revenons au pianiste de notre spectacle ? Car, écrit-il, « avant d’examiner ce que peut la musique, ne fallait-il pas déterminer ce que ne peuvent pas les mots ? »

Voilà pour le rôle du pianiste dans ce spectacle qui nous a enchanté – où les couleurs, les mots, les émotions et la musique se répondent… et correspondent.  

Anne Richard et Nicolas Chevereau au piano © Sébastien Toubon

Je poursuivrai avec quelques mots à propos de l’autre spectacle qui se joue au Poche-Montparnasse, aussi épatant. Tchekhov, donc.

Petit repère – Tolstoï : 1828-1910 ; Tchekhov : 1860-1904. L’aîné a salué la mort du cadet : « On le voit jeter comme au hasard les couleurs qu’il a sous la main, et on pense que toutes ces touches de peinture n’ont aucun rapport entre elles. Mais dès qu’on s’écarte et qu’on regarde de loin, l’impression est extraordinaire. On a devant soi un tableau éclatant, irrésistible. » Pas mieux.

On connaît le mot de… Staline (j’aggrave décidément mon cas…), drôle malgré lui : « En littérature, il y a Shakespeare et Tchekhov. Moi, si j’avais été écrivain, j’aurais plutôt écrit comme Tchekhov. »

On ne le saura jamais – mais à considérer ce mot, il aurait eu au moins une chose en commun avec Tchekhov : son humour et son goût de l’absurde, tous deux magnifiés dans La Demande en mariage et L’Ours, deux pièces classiques dorénavant que Tchekhov considérait comme des « plaisanteries », mais où appert sa fantaisie – facette de sa nature souvent occultée par sa mélancolie.

Ici, ce sont 3 tempéraments véritablement comiques qui s’en emparent : Émeline Bayart (remarquée récemment dans La Culotte d’Anouilh), Jean-Paul Farré (qu’on ne présente plus), et Luc Tremblais (que je connaissais mal).

Un trio drôlissime, deux pièces apéritives – le spectacle est court (1H20), comme le Tolstoï par ailleurs – où éclate la parenté insoupçonnée jusqu’alors par nous, du jeune Tchekhov (ce sont ses deux premier succès) avec… Feydeau (1862-1921). Une précision : les premiers écrits de Tchekhov étudiant furent des histoires drôles, pour des journaux satiriques. C’est ce Tchekhov qui écrit ces deux pièces. Et il « rappelle » en effet Feydeau (comique outré, scènes hénaurmes, situations abracadabrantes mais réglage millimétré, etc.).


Ce – en dépit de ce qu’éprouve Jean-Paul Benoît, metteur en scène que l’on ne présente plus (non plus) et dont le travail ici corrobore tout le bien que l’on en pense depuis longtemps.
Dans un entretien substantiel avec Stéphanie Tesson, Benoît précise en effet que, selon lui, les personnages de Feydeau sont, en gros, des mécaniques (géniales, bien sûr, mais des mécaniques quand même) – tandis que chez Tchekhov, ils sont VIVANTS (sa formation de médecin (de Tchekhov), son regard, n’y étant pas pour rien – selon Benoît toujours).

Il ajoute – c’est passionnant – que pour lui, Tchekhov est un latin (d’où, entre autres, le côté outrancier, voire absurde de ses personnages) : il est né au sud de la Russie, à la même latitude que… Venise. Et de préciser, après la parenté de Tchekhov avec Goldoni et Gogol (« l’insolite des situations excessives ») : « D’ailleurs, les metteurs en scène qui ont le mieux monté Tchekhov sont des Italiens ! »

À ceux qui nous auraient lu jusque-là (oui, toi) – merci.

Coda – Deux spectacles, le temps n’est pas illimité, certains choisiront – l’un… ou l’autre. Je ne pourrai les aider. Les spectacles sont très différents, comme Tolstoï et Tchekhov – mais également réussis. J’ai parlé de « géographie littéraire » au début de ce billet. J’ajouterai qu’il y a aussi les « affinités électives » – et que chacun(e) tranchera, selon sa plus ou moins grande proximité avec Tchekhov – ou avec Tolstoï. Deux ambiances – mais deux excellentes soirées. Donc aucun risque de se tromper de salle.


Le Bonheur conjugal, de Léon Tolstoï, adaptation et mise en scène de Françoise Petit, avec Anne Richard et Nicolas Chevereau au piano, et la participation amicale de Jean-François Balmer.  Lumière : Hervé Gary. Musique : Sonate « Quasi una fantasia » de Beethoven.
Vendredi et samedi à 19H. Dimanche à 15H. Théâtre de Poche – 0145445021 – 75 bd du Montparnasse.

Tchekhov à la folie – La Demande en mariage + L’Ours. Deux pièces de Tchekhov. Mise en scène : Jean-Louis Benoît. Avec Emelyne Bayart, Jean-Paul Farré et Luc Tremblais.
Costumes : Krystel Hamonic. Lumières : Alireza Khishipour. Scénographie : Jean Haas.
Du mardi au samedi à 21H. Dimanche à 17H. Théâtre de Poche – Montparnasse.

Et toujours : Bréviaire capricieux de littérature contemporaine pour lecteurs déconcertés, désorientés, désemparés, de François Kasbi, Éditions de Paris-Max Chaleil – à propos de 600 écrivains, femmes et hommes, de France et d’ailleurs.

Ils étaient nés en 1936…

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© T.F.1-CHARZAT CHRISTOPHE/TF1/SIPA ANDERSEN ULF/SIPA

Nicole Croisille, l’une des plus belles voix françaises et Philippe Labro, le prince des médias viennent de nous quitter. Monsieur Nostalgie se souvient…


Hier encore, un ami journaliste me demandait : C’est quoi, pour toi, l’esprit français ? Alors, je remontais à Villon, j’enjambais Rabelais, je filais chez Larbaud dans le Bourbonnais, je me risquais à flirter avec Morand, je n’oubliais pas de parler de ce bon vieux bigleux de Prévert aux paupières lourdes tout en me laissant ceinturer par le phrasé d’Aragon. Pour le narguer, j’évoquais même Jean-Pierre Rives et Yannick Noah sans oublier Carlos et Nino Ferrer. Mon cabas est profond, il n’est pas sectaire, j’y entasse les sportifs et les écrivains, les starlettes et les beaux mecs, les non-alignés et les amuseurs du dimanche, les vignes de mon pays au début de l’automne et la Seine boueuse qui vient cogner sur les quais de la Mégisserie. Chacun son folklore, chacun son identité.

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Esprits français percutés par les lueurs américaines

Et puis ce matin, la réponse m’a été donnée. La triste actualité me l’apporte sur un plateau d’argent avec ces deux actes de décès. Nicole Croisille et Philippe Labro étaient nés en 1936 à une saison d’intervalle, ils étaient dans le registre des professions oisives et essentielles, c’est-à-dire le divertissement et l’art populaire, la chanson frissonnante et le cinéma d’élite, deux figures de mon enfance, deux visages qui charrient tant de souvenirs. Je pourrais affirmer aujourd’hui à cet ami qu’ils incarnaient l’esprit français bien que ces deux-là eussent été très tôt percutés par les lueurs américaines ; planaient sur leur tête, le parfum de JFK et les boîtes de jazz de New-York. Les belles demeures des Hamptons et les voix cassées des champs de coton. Oui, c’était ça l’esprit français, l’érotisme canaille d’une chanteuse pouvant tendre son arc, de la tragédie à la comédie, moduler ses cordes à nous arracher des larmes et nous emplir d’une joie frivole et puis, cet aventurier des salles de presse, cet ambitieux qui, du journalisme au cinéma, de l’écriture aux paroles d’un tube, d’une radio luxembourgeoise aux studios Eclair d’Épinay-sur-Seine, voulait goûter à tous les plaisirs et à tous les honneurs.

Ogres de travail

En leur temps, ces deux personnalités ont été célébrées, primées, jalousées, moquées, tendrement aimées pour leurs défauts visibles, ils agaçaient car tout semblait leur réussir ; benoîtement, ils nous donnaient de leurs nouvelles en passant à la télévision chez Guy Lux ou Drucker, chez Pivot ou au micro de RTL. Ces deux personnalités publiques étaient des ogres de travail. Le grand âge arrivant au galop, elles n’avaient pas complètement disparu de nos imaginaires. À chaque fois, même affaiblies par les pépins de santé, on les trouvait dignes et élégantes, piquantes et courtoises sans être trop mielleuses, ce qui est un exploit dans les métiers de communication. Dans une France qui valide tant de fausses valeurs et de pleurnicheurs du soir, ces deux-là conservaient une forme d’élégance dans leur apparence et leur propos. Ça paraît peut-être banal, ridicule, anecdotique, mais à l’heure des sauvageries et des faillites intellectuelles, on se sentait bien avec eux, on n’avait pas honte de nos artistes.

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Dans nos provinces, on trouvait même que Nicole, son carré court blanc éclatant et ses mains d’harpiste et Philippe, sa gueule d’acteur et son allure d’éternel étudiant de la Ivy League donnaient du lustre à notre nation. Avec eux, on se sentait respectés. Compris. Ce matin en apprenant leur disparition, j’ai eu deux flashs. J’ai revu Nicole en duo avec Mort Shuman à Genève pour une émission enregistrée en public sur la RTS. Ensemble, ils interprètent au débotté, naturellement comme seuls les grands professionnels savent briller ; ça semble improvisé, facile, ils se chambrent, ils se taquinent, ils s’apprivoisent, ils nous amusent. Leur duo est drôle et d’une intelligence folle. Mort donne la note au piano, et Nicole enflamme l’auditoire, elle envoie les mots de « Parlez-moi de lui » tout en puissance cristalline. Elle foudroie. Elle nous terrasse. Elle est géniale de charme et d’émotion. Elle nous transperce. Nicole en robe lamée, prend possession de nos friches intérieures, à la manière d’une Barbra Streisand. Quand je repense à Philippe, ce sont des noms qui surgissent, des codes personnels : Bart Cordell, la famille Galazzi, le nonce, etc… J’aime le cinéma de Labro qui n’était pas comme celui de tous ces réalisateurs révolutionnaires subventionnés car il aimait sincèrement les puissants. J’aimais son manichéisme soyeux. J’aime L’Héritier, L’Alpagueur et même Rive droite, rive gauche. J’aime le triangle amoureux, Jean-Paul entouré de Maureen Kerwin et de Carla Gravina. J’aime passionnément Charles Denner. Nicole et Philippe étaient des artistes car ils nous ont fait changer de peau. Parlez-nous encore longtemps d’eux !

Monsieur Nostalgie

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Tendre est la province

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La perte de contrôle de l’État sonne la fin d’un monde

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Le garde des Sceaux et le président de la République visitent une prison à Vendin-le-Vieil (62), le 14 mai 2025 © Christian Liewig-pool/SIPA

De concert, MM. Philippe, Retailleau, Attal ou Darmanin déplorent l’ensauvagement de la société et fustigent le laxisme de la justice française, à la suite des émeutes et pillages ayant suivi la victoire du PSG. Mais le peuple français sera-t-il prêt à « renverser la table » avec ceux-là mêmes qui sont au pouvoir depuis des années, sans avoir su faire preuve de la fermeté qu’ils réclament aujourd’hui ?


« Je suis en colère », dit Edouard Philippe, ancien Premier ministre, à la une du Point. « Je suis en colère, comme beaucoup de Français », a semblablement déclaré Bruno Retailleau, ministre de l’Intérieur, lundi, en réaction aux violences urbaines, majoritairement issues de cités d’immigration, ayant accompagné la victoire du PSG samedi soir à Munich, en Ligue des champions. « Il faut faire évoluer radicalement la loi », a renchéri mardi Gérald Darmanin, garde des Sceaux, après les premiers jugements bienveillants rendus contre les interpellés.

Implacable toi-même !

Emmanuel Macron avait déclaré, dimanche : « Nous poursuivrons, nous punirons, on sera implacables »… Seul François Bayrou, Premier ministre, a gardé le silence; peut-être pour faire oublier son angélisme qui lui faisait dire en 2007 que « même dans la plus lointaine banlieue on est heureux d’être français ». Un vent de panique souffle sur le gouvernement. Il ne maîtrise plus rien. L’État a perdu le contrôle des finances publiques, de l’immigration de masse, de la transmission culturelle, du maintien de l’ordre, des réponses pénales. L’abandon du pouvoir saute aux yeux, même s’il mime encore l’autorité en interdisant de fumer sur les plages ou les parcs dès le 1er juillet ou en ayant convoqué lundi les patrons des réseaux sociaux pour tenter de les contrôler. Or ce sont ces réseaux libres qui sont devenus indispensables à la démocratie. Ils ont, une fois de plus, brisé le récit officiel melliflu répercuté par les médias dominants s’arrêtant à la version unique d’une rencontre sportive « bon enfant », d’une « liesse populaire ». Ce n’est que mardi que Le Parisien a titré : « Quelle honte ! » en évoquant enfin « deux nuits de saccage ». Mais que diable est allé faire Retailleau dans cette galère ! Son salut est dans la démission.

A ne pas manquer, notre nouveau numéro en vente aujourd’hui: Causeur #135: A-t-on le droit de défendre Israël?

On coule

La colère française ne se reconnaitra jamais dans les désolations partagées des politiques : ils ont avalisé ce système qui prend l’eau. Une rupture radicale avec ce monde dépassé permettra de remettre les esprits à l’endroit. En cela, le ministre de l’Intérieur, qui porte une alternative crédible, n’a aucun intérêt à cautionner plus longtemps un centrisme incapable de s’autoréformer. La décision des députés, l’autre jour, de supprimer les ZFE (zones à faible émission) a été prise après la mobilisation de la société civile, menée par Alexandre Jardin sur les réseaux sociaux. Cette France invisible, qui s’éloigne des médias traditionnels et des partis de gouvernement, est appelée à s’affirmer dans le débat public en usant des nouveaux outils de communication et de son bon sens du terrain.

Face à elle, la caste est condamnée à se caricaturer dans un entre-soi salonnard cherchant à se protéger d’un « populisme » qui n’est que le désir des gens de corriger cinquante années d’erreurs idéologiques.

L’image que donne la France au monde, avec ces intifadas dans les villes et ces communautés qui s’affrontent dans un racisme parfois meurtrier, est effrayante. Entendre le chef de l’État remercier le Qatar, propriétaire du PSG depuis 2011, alors même que cet État soutient les Frères musulmans, le Hamas et l’islamisation des cités, est révoltant de légèreté. Tout ce monde doit partir. Il faut tout reconstruire.

Causeur: A-t-on le droit de défendre Israël?

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© Causeur

Découvrez le sommaire de notre numéro de juin


Jamais la réprobation d’Israël n’avait atteint un tel paroxysme. L’accusation de génocide se banalise, bien au-delà des cercles islamo-mélenchonistes. Tel est le constat d’Elisabeth Lévy qui présente notre dossier spécial. « Israël est devenu l’autre nom du mal ». Et l’interminable guerre de Gaza divise les soutiens d’Israël. À l’instar de Delphine Horvilleur, certains dénoncent publiquement la poursuite de la guerre et les attaques de Netanyahou contre l’État de droit, suscitant colère et désarroi dans la rue juive. Pour Gil Mihaely, les critiques de Delphine Horvilleur mêlent – et emmêlent – position morale et opinion politique. Elles réveillent une querelle profonde née de la tension entre deux définitions du judaïsme, théologique et politique. Alors que la synthèse israélienne ne permet plus de réduire les fractures qui traversent le monde juif, il est urgent de penser l’État juif. Il s’agit aussi, nous explique Noémie Halioua, d’une longue tradition d’affrontements internes quasi constitutive de l’identité israélienne. Les détracteurs de Delphine Horvilleur ne lui reprochent pas d’exprimer ses idées, mais de se parer d’une supériorité morale pour les défendre.

Le numéro de juin est disponible aujourd’hui sur le site Internet, et demain chez votre marchand de journaux.

Denis Olivennes, qui se confie à Élisabeth Lévy et Jean-Baptiste Roques, a soutenu Israël dans sa guerre contre le Hamas. Mais face à la tournure du conflit, le président d’Éditis et de CMI France dénonce désormais la politique menée par Benjamin Netanyahou qu’il estime prisonnier de l’extrême droite. Le risque étant de voir l’État juif devenir un État paria. Selon lui, « être juif, c’est une exigence morale. Même pour un État ». Pour l’historien Georges Bensoussan, la tribune de Delphine Horvilleur reflète la fracture entre la rue juive et les notables de la communauté. Selon lui, les personnalités qui accusent Israël de faillite morale sont d’abord soucieuses de leur respectabilité sociale et médiatique. Vincent Hervouët, grand spécialiste de politique estrangère, dont les propos ont été recueillis par Élisabeth Lévy, a couvert suffisamment de conflits pour ne pas prendre pour argent comptant la communication des belligérants et se méfier des analyses moralisantes. Une qualité rare au sein d’une profession si conformiste. Enfin, Philippe Val, l’ancien patron de Charlie Hebdo, qui se confie aussi à notre directrice de la rédaction, pense que dans cette période de grande tension, où tous les Juifs du monde sont tenus pour responsables de la politique de Netanyahou, il est inopportun d’accabler Israël. « La critique du gouvernement israélien est légitime, la condamnation morale du pays me semble bien imprudente ».

Frères musulmans : mission invisible

Causeur consacre un mini-dossier à l’activisme des Frères musulmans en France dont le rapport Gouyette-Courtade décrit les réseaux solides, les stratégies masquées et les menaces réelles. Comme le soulignent Elisabeth Lévy et Jean-Baptiste Roques dans leur introduction, les médias et la gauche dénoncent l’islamophobie, la stigmatisation et l’amalgame. Pour eux, le problème n’est pas l’islam séparatiste mais la droite Retailleau. La vraie limite du rapport, c’est qu’il ne propose pas de nouvelles mesures fortes pour endiguer la progression de l’islamisme politique en France. Spécialiste mondialement reconnu de la Syrie, Fabrice Balanche sait parfaitement de quoi les Frères musulmans sont capables et n’hésite pas à le dire. Il livre son témoignage à Elisabeth Lévy et Jean-Baptiste Roques. Enragés par sa lucidité et son expertise, les islamo-gauchistes qui règnent à Lyon 2 depuis des années tentent de le faire taire. Pas sûr qu’ils y parviennent. Céline Pina enquête sur l’islam politique au niveau local en France, où pour consolider leur base électorale, des élus municipaux cèdent au clientélisme communautaire, pendant que j’explique comment le Royaume Uni est devenu la tête de pont des organisations islamistes internationales pour conquérir l’Europe.

Dans son édito du mois, Elisabeth Lévy commente les accusations de « diffusion d’images à caractère pornographique de mineurs » portées contre Bastien Vivès. Le seul crime de l’ex-enfant chéri de la BD française, c’est d’avoir dessiné certaines joyeuses obscénités. Pourtant, il a été traité, au cours d’une enquête, comme s’il avait potentiellement commis des actes de pédo-criminalité. Ses livres sont retirés de la vente et il fait l’objet de tombereaux d’insultes sur les réseaux sociaux. Devant les arguments de son avocat, Richard Malka, expliquant la différence entre la réalité et la fiction, et soulevant une question de compétence territoriale, le procès a été renvoyé et n’aura peut-être jamais lieu. Conclusion : « la Justice se ridiculise quand elle prétend combattre le mal en interdisant sa représentation ».

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Nicolas Bedos est lui aussi victime d’une tentative de mise à mort sociale par les nouvelles ligues de vertu. Il raconte sa descente aux enfers de MeToo dans La Soif de honte. Pour Elisabeth Lévy, ce que lui reproche le tribunal médiatico-féministe, au-delà des faits pénalement repréhensibles, c’est d’avoir été un séducteur volage et égoïste. Sous couvert de justice, il s’agit d’imposer une nouvelle morale. Voulez-vous mourir légalement assisté ? La réponse de Cyril Bennasar est : « Plutôt crever ! » Selon lui, la mort souffrait d’un vide juridique, la loi euthanasie l’a comblé. Le monde flou du privé, de l’intime et du discret a vécu, le droit et la transparence s’imposent. On mourra désormais dans le cadre prévu pour, assisté et couvert légalement. Loup Viallet a enquêté sur Awassir, une association parrainée par le président Tebboune et hébergée par la Grande mosquée de Paris, dont l’objectif est de transformer la diaspora en une force politique au service du régime d’Alger. Se confiant à Bérénice Levet, le géographe Christophe Guilluy approfondit sa réflexion sur la France périphérique. Délaissant les chiffres pour les lettres, son nouvel essai prend la forme de la fable, pour mieux décrire le fossé qui sépare les élites déconnectées des gens ordinaires.

Parmi nos chroniqueurs réguliers, Olivier Dartigolles parle de la faillite et du déshonneur de tous ceux à gauche qui, pour des raisons électoralistes, n’entérineraient pas une rupture définitive avec LFI. Emmanuelle Ménard nous entretient de l’euthanasie, du débat télévisé du chef de l’État et du complotisme d’Aymeric Caron. Jean-Jacques Netter se penche sur le coût de nos prisons, le prix de l’électricité, et les promesses du gouvernement de supprimer un tiers des comités Théodule de la République. Pour Ivan Rioufol, le conformisme médiatique nazifie la démocratie israélienne, abandonne Boualem Sansal et nie l’entrisme islamiste. Enfin, Gilles-William Goldnadel ne revient pas de la tribune, publiée par 900 artistes en marge du Festival de Cannes, qui condamne le « silence » sur le « génocide » à Gaza.

Côté culture, la chanteuse et comédienne Caroline Loeb raconte à Yannis Ezziadi ses années Palace. Elle a été une des créatures peuplant les nuits de la boîte mythique du Faubourg-Montmartre. Le Tout-Paris s’y mêlait à des inconnus hauts en couleurs dans un tourbillon de fêtes, de sexe, de drogue et de créativité. Jonathan Siksou nous raconte la vie en rose : au cœur d’une nature préservée adossée à la colline de Grasse, les jardiniers de Lancôme entretiennent avec passion le Domaine de la Rose. Ce conservatoire horticole dédié aux professionnels de la parfumerie ouvre ses portes au grand public. Julien San Frax fait le portrait du communiquant Timothée Gaget qui bataille sur la scène médiatique pour défendre ceux qui font le « made in France », et Emmanuel Tresmontant rend hommage à « La tribune des critiques de disques », cette émission qui, chaque dimanche après-midi sur France Musique, réunit critiques et musiciens animés par un idéal de beauté pour débattre interprétation et direction d’orchestre.

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Dans les romans de Mario Vargas Llosa, il y a des pages magnifiques sur les liens qui unissent l’homme et la femme. Georgia Ray met en valeur le côté furieusement érotique du prix Nobel de littérature. Le goût de l’érotisme n’était pas étranger non plus au grand acteur, Michel Simon, mort il y a 50 ans, dont Pascal Louvrier nous rappelle la boulimie de travail (150 pièces, 140 films). Vincent Roy nous présente le nouveau roman de Jean Le Gall qui plonge dans les méandres de la crise existentielle d’un homme politique dans la Rome des années 1960, tandis que Jean Chauvet parcourt les salles obscures où il trouve un Denis Podalydès en majesté, un réjouissant polar camerounais et une comédie bobo insupportable. « Bobo » et « insupportable » ? Pour nos lecteurs, il ne peut s’agir au fond que d’une tautologie…

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Scientifiques trop genrés

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© D.R.

Face à la pénurie d’ingénieurs et d’informaticiens, la France tente de remonter la pente en misant sur les lycéennes. Mais, la stratégie du gouvernement fondée sur la dénonciation de stéréotypes de genre dès la maternelle occulte l’essentiel


Selon un rapport de l’Institut Montaigne publié le 20 mai, l’économie française manque cruellement d’ingénieurs et d’informaticiens. Il faudrait en former 100 000 de plus par an, estiment les auteurs, Éric Labaye, ancien président de Polytechnique, et Aiman Ezzat, directeur général de Capgemini. Une gageure. Car le niveau en sciences des élèves de notre pays est dramatiquement faible.

D’après la dernière enquête internationale Timms, parue en décembre, le score moyen en mathématiques dans les classes de CM1 est le plus bas de toute l’Europe. Et celui mesuré en 4e est à peine plus satisfaisant, puisque notre pays arrive à se hisser glorieusement à l’avant-dernière place, devant la Roumanie…

Face à cette catastrophe nationale, la ministre de l’Éducation Élisabeth Borne a une idée : attirer davantage les filles, du moins celles qui échappent à la terrible baisse de niveau général, vers les filières scientifiques. Excellent projet sans aucun doute. Sauf que le « Plan filles et maths », lancé voilà quelques jours par la Rue de Grenelle, s’appuie sur une étude complètement à côté de la plaque.

À lire aussi, Jean-Paul Brighelli : Hors l’élitisme républicain, pas de salut pour l’École

À en croire les pédagogues qui l’ont rédigée, les lycéennes brillantes seraient peu nombreuses à opter pour des études d’ingénieur (où elles ne représentent que 25 % des effectifs) à cause des « stéréotypes de genre » qui seraient relayés dès la maternelle par les enseignants. Qui peut gober une telle fable ? Qui peut croire que le personnel de l’Éducation nationale, cette corporation féminisée à 75 % et dont les deux tiers des membres votent à gauche, serait un bastion sexiste ?

Si l’on veut comprendre pourquoi tant de demoiselles douées se détournent des sciences, il conviendrait plutôt d’interroger un autre stéréotype, écolo-wokiste celui-là, qui leur est professé à longueur de scolarité : le lieu commun selon lequel l’industrie et la technologie sont mauvaises pour la planète et aliénantes pour l’homme. Dans un monde où les émotions et la communication sont présentées par la gauche, qui a troqué la rationalité contre le romantisme, comme la clé du progrès, doit-on s’étonner si les fortes en thème conçoivent les lettres et les sciences humaines comme la voie royale ?

Allo, allo Monsieur le répondeur ?

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© Tandem

La voix royale… La petite tornade cannoise passée, le cinéma reprend le chemin des salles obscures avec un Denis Podalydès en majesté


Sur le papier, on pouvait craindre le pire de la comédie française écrite par-dessus la jambe. Ne serait-ce qu’en lisant le synopsis, cette quatrième de couverture cinématographique : « Baptiste, un imitateur de talent, ne parvient pas à vivre de son art. Un jour, il est approché par Pierre Chozène, romancier célèbre mais discret, constamment dérangé par les appels incessants de son éditeur, sa fille, son ex-femme… Pierre, qui a besoin de calme pour écrire son texte le plus ambitieux, propose alors à Baptiste de devenir son “répondeur”, en se faisant tout simplement passer pour lui au téléphone. Peu à peu, celui-ci ne se contente pas d’imiter l’écrivain : il développe son personnage. » À cette seule lecture, on se dit que le générique devrait d’abord créditer Edmond Rostand et son tandem Cyrano-Christian. Mais, comme d’habitude, tout réside dans la façon dont on s’empare d’une bonne idée, comment on l’adapte, comment on la travaille. Bref, comment on fait oublier le plagiat initial pour parvenir à une vraie situation originale. Et c’est assurément ce qui se passe ici : en adaptant Le Répondeur,livre de Luc Blanvillain, la réalisatrice Fabienne Godet et sa scénariste Claire Barré ont réussi le double examen de passage : faire oublier Rostand, tout en laissant le roman adapté vivre sa vie littéraire. Autrement dit, le film existe par lui-même, avec son univers autonome et sa capacité à nous faire sourire régulièrement.

Les précédents films de Fabienne Godet plaidaient plutôt en sa faveur, même si on peine jusqu’ici à trouver un fil directeur. Ses cinq longs métrages oscillent entre un film sur l’entreprise et ses démons (Sauf le respect que je vous dois), un portrait du braqueur Michel Vaujour (Ne me libérez pas, je m’en charge), une comédie dramatique avec Benoît Poelvoorde (Une place sur la Terre), un film « choral » sur la résilience (Nos vies formidables) et, beaucoup moins réussi, un road-movie existentiel (Si demain). En arpentant avec Le Répondeur le terrain de la comédie, elle prouve une fois de plus son éclectisme. Tant pis pour l’idée de film d’auteur mais, dans le cas présent, tant mieux dans la mesure où les comédies françaises brillent plus par leur médiocrité d’écriture et de réalisation que par leur inspiration. Ce qui fédère peut-être la courte filmographie de cette cinéaste sexagénaire, c’est un amour manifeste des acteurs poids lourds dans leur catégorie : Olivier Gourmet et Benoît Poelvoorde notamment. Ici, c’est le toujours étonnant Denis Podalydès qui s’y colle, avec un allant incontestable. Il est plus que parfait en romancier à succès constamment remis à sa place par le catastrophique jugement paternel. À la fois très lâche et très courageux, il navigue entre la tentation du désert et le confort de la reconnaissance. Il pourrait évidemment jeter aux orties son téléphone portable et rompre toutes relations sociales. Comme le fait, soit dit en passant, Rodolphe Martin, le héros du nouveau et délicieux roman de Patrice Leconte, La Tentation du lac (Arthaud). Mais non, Pierre Chozène choisit, lui, la voie particulièrement tordue de la voix d’autrui… Et, comme il se doit, l’imitateur voudra devenir l’imité, ou du moins prendre les commandes de sa vie puisqu’il y est en quelque sorte autorisé. Salif Cissé incarne avec brio ce Baptiste chargé de répondre au téléphone d’un autre. Et, il faut le dire, ce duo de comédiens fonctionne à merveille – Podalydès retrouvant les vieilles mais efficaces ficelles d’un répertoire classique qu’il connaît par cœur. On se laisse alors entraîner avec plaisir dans cette comédie assurément sans prétention. Il va de soi que c’est la voix de Podalydès que l’on entend durant tout le film, même quand elle est portée par Salif Cissé. Ce « doublage » permanent crée un décalage savoureux qui contribue à la réussite de l’ensemble. Comme une célébration de la voix de l’acteur, au-delà du corps et de l’apparence : c’est la voix qui fait spectacle d’abord et avant tout.

1h42

Gouverner sans gouverner: l’étrange stratégie de Wilders

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M. Wilders s'adresse à la presse après avoir retiré son parti de la coalition gouvernementale, La Haye, 3 juin 2025 © Peter Dejong/AP/SIPA

Pays-Bas. M. Wilders quitte la coalition gouvernementale parce que ses partenaires ont refusé de signer un plan très strict sur l’immigration qu’il voulait imposer rapidement. Il n’est pas certain que cette stratégie renforce ou affaiblisse sa position en vue de nouvelles élections, raconte notre correspondant.


L’équipe de rêve de la droite néerlandaise, avec M. Geert Wilders comme Premier ministre fantôme, s’est écroulée après 11 mois et un jour de bisbilles internes interminables.

Mardi 3 juin, Geert Wilders a brusquement retiré les ministres de son Parti pour la Liberté (PVV) de la coalition gouvernementale quadripartite qui avait promis, menacé ont dit certains, de mener la politique d’immigration et d’asile la plus sévère que le pays ait jamais connue.

Les Pays-Bas de nouveau plongés dans l’incertitude

Wilders avait exigé la signature des trois dirigeants des partis « amis » au bas de son programme en dix points renforçant encore la politique migratoire. Et cela en envoyant l’armée aux frontières à la chasse aux clandestins, en rendant impossible toute réunification familiale et en fermant autant de foyers de demandeurs d’asile possible.

Quand les partenaires ainsi malmenés ont refusé de signer, M. Wilders a annoncé mardi matin le retrait de ses ministres, plongeant le pays dans l’incertitude. Visiblement sous le choc, les partenaires éconduits ont accusé M. Wilders de se comporter en kamikaze. Ou, pire, de préparer le retour de la gauche en cas d’élections anticipées…

Et dire que cela avait si bien commencé pour la droite quand, fin 2023, le PVV de M. Wilders était devenu de loin le plus grand parti aux législatives. Après de laborieuses négociations, le leader populiste avait conclu en juin 2024 un accord gouvernemental avec les libéraux du parti VVD, le Mouvement Citoyens-Paysans (BBB) et le Nouveau Contrat Social (NSC). Assurée d’une majorité confortable au Parlement, la coalition l’était également de dissensions internes. Le NSC, scission du parti chrétien démocrate, avait le plus hésité à rejoindre M. Wilders, accusé de racisme antimusulman après avoir exprimé le souhait de voir moins de Marocains aux Pays-Bas. Puisque grand vainqueur des élections, M. Wilders aurait dû être nommé ministre selon une tradition bien établie. Ce qui aurait posé un problème pour un homme qui, depuis 2004, vit sous des menaces de mort d’organisations islamistes, et sous stricte protection policière. En plus, on peut parier que le monde arabo-musulman ne l’aurait pas porté dans son cœur. Et que dire des réactions des « jeunes des quartiers », vus par M. Wilders comme de la racaille, tout comme d’ailleurs de celles des journalistes ?

Au revoir, M. Dick Schoof

En lieu et en place de M. Wilders, c’est donc M. Dick Schoof, ancien dirigeant de services de sécurité, sans étiquette, qui fut nommé Premier ministre. Le pauvre ! Au Parlement, M. Wilders n’a jamais manqué l’occasion de le rabrouer pour son inexpérience. Drôles de scènes parlementaires, où Wilders se comportait tantôt en Premier ministre fantôme, tantôt en adversaire du véritable et éphémère dirigeant du gouvernement.

En cas de probables élections législatives anticipées, comment jugeront les fans de M. Wilders son sabordage d’un gouvernement qui avait éveillé tant d’espoirs à droite ? Au sein de son parti, c’est le silence total ce mardi matin. Toute critique du chef omniscient y revient à un renvoi immédiat. Et même si M. Wilders devait connaître un second triomphe électoral, de potentiels partenaires gouvernementaux y réfléchiront cette fois à deux fois avant de lier leur sort à celui qui peut ainsi les lâcher sur un coup de tête.

Délit de sale gosse

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Elisabeth Levy © Hannah Assouline

L’éditorial de juin d’Elisabeth Lévy


J’avoue. Je suis coupable de recel et de diffusion de littérature à caractère pédopornographique. Et pas qu’un peu. Il y en a plein ma bibliothèque. Passons sur la Bible et les deux filles de Loth, ces salopes qui enivrent leur père pour le violer. Mais prenez la petite Volanges dans Les Liaisons dangereuses : d’accord, elle est bien contente de voir le loup – qui n’est pas celui de son fiancé attitré, trop niais pour la déniaiser. Pire, la friponne en redemande. Le problème, c’est qu’à 13 ans, elle n’a pas pu consentir. Valmont est donc coupable de viol, Laclos d’apologie du viol et ma pomme, de recel des mêmes crimes. Et puis, il n’y a pas que les mots, il y a aussi les images. Heureusement, les mangas avec Japonaises en socquettes, c’est pas mon truc. Mais j’aimerais savoir où est passé l’album de Gotlib où cette coquine de Cosette taille une pipe à ce vieux pervers de Jean Valjean, je crois que je l’ai passé à ma nièce de 9 ans. Mon compte est bon. Et à moins que vous ayez arrêté la BD à Tintin et la littérature au Petit Prince (deux héros parfaitement asexués), le vôtre aussi.

J’ai l’air de blaguer mais pas du tout. Le 27 mai, Bastien Vivès, ex-enfant chéri de la BD française a comparu devant le tribunal de Nanterre pour « diffusion d’images à caractère pornographique de mineurs ». On se dit que le gars estl’un de ces gros dégoûtants qui se masturbent devant des photos de gamine et que c’est bien fait pour lui. Sauf qu’on n’a aucun acte ni propos délictueux à lui reprocher. Son seul crime, c’est de dessiner. En particulier trois ouvrages pornos-rigolos (vendus sous plastique): La Décharge mentale, Les Melons de la colère et Petit Paul, récit des aventures érotiques d’un garçon à gros pénis qui lutine des femmes à gros seins – dont sa mère me semble-t-il. Si ça se trouve, ça a donné des idées tordues à certains lecteurs. Fin 2022, ces joyeuses obscénités choquent des étudiants des écoles d’art d’Angoulême qui dénoncent « la banalisation et l’apologie de l’inceste et de la pédocriminalité » et obtiennent par voie de pétition l’annulation d’une exposition consacrée au dessinateur. Ils font froid dans le dos, les artistes de demain. Dans la foulée, trois associations de protection de l’enfance qui doivent manquer de vrais enfants à protéger saisissent la justice. Les réseaux sociaux font le reste : Vivès est un pédo-pornographe et, pourquoi s’arrêter là, un pédophile. Il reçoit des tombereaux d’insultes, des menaces de mort, ses livres sont retirés de la vente. Le cauchemar ordinaire des victimes de chasses aux sorcières.

À lire aussi, Annabelle Piquet : Procès Bastien Vivès: de mauvais desseins?

Le plus inquiétant, c’est que la Justice se soumet à l’air du temps. En 2019, la section « mineurs » du parquet de Nanterre, saisie de plaintes similaires contre les mêmes ouvrages, avait eu la seule réaction raisonnable : les jeter au panier. Trois ans plus tard, la même section du même parquet estime au contraire indispensable d’engager des poursuites. Pendant deux ans et demi, des policiers et des magistrats travaillent pour protéger Petit Paul et sa sœur Magalie des agissements criminels de leur créateur. Celui-ci est soumis à un test ADN, comme s’il y avait de vraies victimes, interrogé sur ses pratiques masturbatoires et inscrit au fichier des délinquants sexuels. Pour des dessins. Les enquêteurs estimant que l’absence de dents de sagesse prouve que Petit Paul est mineur, Malka produit une étude affirmant que de très nombreux adultes en sont dépourvus. Ils veulent aussi savoir si Petit Paul était consentant (sic). « Et les Romains, dans Astérix, ils sont consentants pour prendre des tartes ? » s’amuse Richard Malka, l’avocat du dessinateur. Il croit cependant nécessaire de préciser dans ses conclusions adressées à la cour que Petit Paul et Magalie ne sont pas des êtres humains, mais des « créatures oniriques aux caractéristiques physiques n’existant pas, puisque Petit Paul est doté d’un sexe de 80 centimètres et que toutes les femmes apparaissant dans cette BD ont des poitrines singulièrement disproportionnées ». On en est là : un avocat doit expliquer à des juges qu’il y a une différence entre la réalité et la fiction. Malka ayant soulevé un problème de compétence territoriale, le procès a été renvoyé et peut-être n’aura-t-il jamais lieu. Il est possible que quelqu’un au parquet de Nanterre finisse par comprendre que la Justice se ridiculise quand elle prétend combattre le mal en interdisant sa représentation. Mais ce précédent risque de donner des ailes aux ligues de vertu et autres lobbys hargneux qui n’existent que par leurs criailleries numériques et leurs manigances judiciaires et trouveront dans la fiction des perspectives infinies de plaintes et de proscriptions. Remarquez, quand on sera tous en taule, on pourra au moins se raconter des blagues cochonnes.

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