Qu’en est-il de cette Bête du Gévaudan qui fit tant de dégâts entre 1764 et 1767 ? Toutes les thèses ont circulé renforçant ainsi son pouvoir d’attraction sur les foules et les écrivains. On évoque une sorte de loup, au pelage rougeâtre, rayé de noir sur le dos, gros comme un veau, « félin et souple », un museau de lévrier et doté d’une impitoyable mâchoire.

Le roman d’un diplomate

Les éditions de L’Éveilleur, dont le travail de reparutions est remarquable, dégainent le roman d’Abel Chevalley (1838-1933) qui connut un succès de librairie dans sa première édition chez Gallimard en 1936 puis dans la collection J’ai lu. Déjà, la notice biographique de l’auteur vaut le détour et ouvre les vannes de la fiction. Le réel et l’irréel cohabitent. Car il fut diplomate, consul général à Pretoria, représentant de la France en Prusse Orientale, haut-commissaire en Géorgie (1920-1921) mais aussi traducteur de l’anglais et écrivain d’ouvrages historiques (La Reine Victoria). Tant de féerie dans une biographie incite à une lecture attentive. Son roman La bête du Gévaudan croise les sources, brouille les pistes, mélange le vrai et le faux, ressemble à une enquête sans en être vraiment une. Un véritable casse-tête pour les adorateurs du « Data Mining ».

Fantasmes en Lozère

La bête sanguinaire qui s’attaqua sous Louis XV principalement à des femmes, fillettes et à de jeunes garçons n’en finit pas de faire fantasmer les terres de Lozère. Abel Chevalley raconte cette succession d’attaques par la voix d’un certain Jacques Denis, contemporain des événements dont les souvenirs ont été retrouvés par sa descendance. C’est habile, très instructif sur la vie d’alors des habitants de cette région, des rapports entre villageois et seigneurs, du mystère de ces montagnes et sur une affaire aussi « complexe ». « C’est encore une énigme, la plus célèbre de celles qui relèvent à la fois de la chronique et de la biologie. Certains se persuadent que la Bête n’était qu’un nom collectif attribué par la simplicité populaire à une multitude de gros loups. D’autres pensent que la Bête était une espèce de monstre, ou plusieurs, quelque hybride d’hyène et de louve, ou toute une portée de ces animaux disparus qu’un caprice d’hérédité fait parfois reparaître » écrit-il en préambule du récit.

Du fait divers enrichi

Vous l’aurez compris, quand la littérature s’empare d’un fait divers, elle le fait dériver, divaguer et lui redonne de la matière. Qui mieux qu’elle, peut cerner les hommes dans leurs outrances et leurs peurs. Si vous êtes déjà usé par les débats d’idées qui agitent la sphère médiatique, (re)lisez cette Bête, faites la connaissance de M. Antoine le porte-arquebuse du roi, des Dragons, de la famille Chastel et des sorcelleries du temps passé.

La bête du Gévaudan, Abel Chevalley, L’Éveilleur, 2018.

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