La journée des droits des femmes n’est pas qu’une journée pour les femmes. Le 8 mars est l’affaire de tous. Le féminisme est universaliste ou il est trahison. 


Encore un homme qui parle des femmes ! Le 8 mars, ne faudrait-il pas plutôt réserver la parole et la plume aux femmes ? Eh bien non. De toute façon, à Causeur, la patronne se réserve la parole quand elle veut…

Et surtout, que serait un 8 mars où les femmes parleraient juste entre elles des droits des femmes, comme s’il s’agissait – qu’on me pardonne l’expression – d’un « sujet de bonnes femmes » ? Comme si les mâles de l’espèce n’étaient pas concernés ! Mais ils le sont. Ils le sont d’autant plus que les droits des femmes que l’on croyait acquis sont de plus en plus menacés, au détriment de toutes… et de tous. Il est indispensable de le dire, de l’écrire, de le dénoncer.

Je suis un homme qui se sont concerné par les droits des femmes

Je suis donc un homme qui parle des droits des femmes, qui espère pouvoir en parler avec les femmes, mais qui s’interdit de prétendre parler en leur nom ou à leur place. Je suis un être humain qui parle des droits de la moitié de l’humanité, ce qui concerne toute l’humanité. Je suis un citoyen qui parle des droits de la moitié de ses concitoyens, ce qui concerne toute la communauté nationale. Je suis un individu profondément attaché à la mixité dans la vie de tous les jours, et je parle des droits d’une grande partie des personnes que je côtoie et rencontre dans mon foyer, dans ma vie amicale, sociale, professionnelle, intellectuelle, d’alliées et d’adversaires dans les combats que je mène et les causes que je défends.

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Je suis un homme qui a le privilège de vivre dans un pays où il peut considérer une femme avant tout comme sa semblable et son égale, partageant les mêmes droits et les mêmes devoirs, partageant la même liberté d’exercer notre esprit critique, partageant la même citoyenneté qui nous rapproche, nous réunit et nous pousse à avoir conscience de notre commune humanité. Commune aux hommes et aux femmes, commune aux hommes et aux femmes de toutes les origines, de toutes les ethnies, de toutes les religions. Je suis un homme blanc qui considère qu’aucune femme ne devrait se contenter d’un « féminisme au rabais ».

Je suis, aussi, un homme qui sait que sur certains points il ne peut accéder à ce que c’est qu’être une femme que par personnes interposées, par ce que des femmes peuvent en dire et en partager – et encore ne suis-je pas sûr de tout comprendre. Mais je trouve cet irréductible mystère plus enrichissant qu’effrayant, et je n’oublie pas qu’il se tient en regard d’un mystère équivalent pour les femmes face aux hommes, et que ces deux mystères réunis créent un espace d’inconnu et de liberté où chaque rencontre peut déployer son génie propre.

Je suis un homme qui sait qu’il n’est pas une femme

Au demeurant, n’en est-il pas toujours de même entre deux êtres, quels que soient leurs sexes ? Une part de l’autre me sera à jamais étrangère, différente, surprenante, preuve de son altérité. Si proches que nous soyons, il n’est pas mon double. C’est ce qui fait de la confiance une prise de risque, donc un don, indispensable à l’amitié, l’amour, la fraternité de notre devise – entre hommes, entre femmes, entre hommes et femmes.

Le féminisme véritable est une sublime ligne de crête qui s’appuie à la fois sur notre universelle humanité et sur le respect de la féminité dans ce qu’elle a de spécifique, sur une stricte et absolue égalité des droits et sur l’acceptation des différences, qui défend à la fois les femmes et la liberté de chaque femme.

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Nier les différences entre les sexes est absurde, pourvu que les vérités générales n’enferment pas les individus. Une femme peut parfaitement être un humain admirable sans renoncer à être femme, et l’être à sa manière. Nos identités ne sont pas interchangeables, et que l’on puisse parfois passer de l’une à l’autre ou en créer de nouvelles ne veut pas dire qu’elles n’existent pas. Il y a de nombreuses façons d’être femme, ou d’ailleurs d’être homme, par nature ou par choix, et ce qui est inhabituel, étrange ou minoritaire n’est pas forcément mauvais, ni moins bon – mais n’est pas non plus forcément bon, ni forcément meilleur ! L’indifférenciation est un appauvrissement, le renoncement au jugement éthique et rationnel est une démission.

Ce n’est pas la domination masculine qui menace les femmes en Occident

Certains critères s’appliquent, et ils sont universels. La dignité intrinsèque que je veux que l’on me reconnaisse, les responsabilités que celle-ci implique, la liberté qui découle de cette dignité et accompagne indissolublement ces responsabilités sont pour les autres comme pour moi, pour moi comme pour les autres. Je n’accepterai aucune idéologie qui ferait de l’autre par nature un être humain au rabais.

Nier l’universel est monstrueux, et revient à enfermer les individus dans des catégorisations souvent arbitraires. Être prisonnier de la norme d’une minorité à laquelle on est décrété appartenir n’a rien d’une libération ! Quel écœurant mépris, chez ceux qui refuseraient qu’on leur impose telle ou telle règle irrationnelle, mais trouvent que pour « ces gens-là » on saura bien s’en contenter ! La liberté d’un groupe ne doit jamais se faire au prix de l’asservissement des individus qui le composent. Nous avons tous besoin de racines, non pour qu’elles nous enchaînent, mais comme point d’appui pour nous élancer et affirmer ce que nous dicte notre conscience.

Or, aujourd’hui, ce n’est pas une hypothétique domination masculine qui menace les droits des femmes en Occident, c’est le renoncement à l’universalisme.

Renoncement dans l’androphobie, manifeste dans certaines dérives visant à criminaliser toute expression du désir masculin, quand ce n’est pas de tous les traits de caractère traditionnellement considérés comme masculins. Faut-il le redire ? Les hommes n’ont pas le droit de faire des femmes des jouets à leur convenance, condamnées à être ce qu’ils voudraient qu’elles soient. Et la réciproque est vraie : les femmes n’ont pas le droit de faire des hommes des jouets à leur convenance, condamnés à être ce qu’elles voudraient qu’ils soient !

La question centrale du féminisme n’est pas celle de la place des femmes, mais de la liberté de chaque femme

La dignité humaine est universelle, même pour les mâles. Ce qui veut dire qu’ils n’ont pas à accepter d’être considérés comme inférieurs ou présumés coupables en raison de leur sexe (ou de leur couleur de peau, fut-elle blanche), mais aussi qu’ils n’ont pas à rejeter sur les femmes la responsabilité de leurs propres actes. Une femme peut être la cause ou le déclencheur du désir d’un homme (et c’est heureux !), mais l’homme reste pleinement responsable de ce qu’il fait de ce désir. Vouloir imposer aux femmes de ne pas susciter le désir masculin, c’est enfermer les femmes mais aussi infantiliser les hommes. C’est simultanément nier la liberté des femmes, la responsabilité des hommes, et l’humaine dignité des deux sexes.

Renoncement dans le relativisme moral et les communautarismes, où la liberté des femmes est toujours sacrifiée au nom de la tradition, du dogme, ou de je ne sais quelle lutte du moment présentée comme prioritaire. L’asservissement et l’injustice deviendraient-il acceptables pourvu qu’ils durent assez longtemps pour être dits traditionnels ? Deviendraient-ils bons pourvu qu’ils soient réputés avoir été arbitrairement fixés par je ne sais quelle puissance surnaturelle ?

La question centrale du féminisme n’est pas celle de la place des femmes : pourquoi prétendre leur en assigner une ? C’est la question de la liberté de chaque femme de choisir sa place dans la dignité. Sans dignité, la liberté n’est que vaine errance. Sans liberté, la dignité n’est qu’un leurre pour imposer un carcan de règles sous prétexte d’honneur, de pudeur, de cohésion du groupe.

Et la République n’est pas un espace neutre où chacun pourrait afficher ses appartenances dans une concurrence d’ostentation entre groupes rivaux. Elle est un espace neutre où chacun doit s’astreindre à faire discrètes ses appartenances pour aller au-delà, rencontrer l’autre dans une citoyenneté partagée afin d’œuvrer ensemble au bien commun, lequel n’est jamais la seule conciliation des intérêts particuliers mais leur dépassement au bénéfice de tous.

Le féminisme a de vrais combats à mener

Renoncement dans une mesquinerie facile et l’obsession du contrôle, entre police de la pensée ubuesque et réinvention idéologique des règles d’orthographe et de grammaire. Paradoxe selon lequel ce qui était et devrait être un combat pour la liberté devient une menace pour la liberté d’expression, donc d’échanges, de réflexion, de pensée, et le terreau d’absurdités sacrifiant la plus élémentaire rigueur intellectuelle au profit d’un militantisme fanatique. Et pendant que ces délires prennent le risque terrible de discréditer la cause féministe, des millions de femmes dans le monde sont obligées de se battre dans l’espoir d’une simple égalité des droits civiques. Au Pakistan, en Algérie, au Maroc, en Argentine, en Inde, en Iran, sans oublier l’Arabie Saoudite et autres

Par bonheur, malgré tout, le féminisme humaniste et universaliste existe toujours, et il brille d’un magnifique éclat.

Il est dans le très bel appel « Pour un huit mars féministe universaliste ! » qui dénonce avec force les impostures « décoloniales, indigénistes, racialistes, postmodernes ». J’aurais cru Libération incapable de publier un tel texte, je suis heureux de constater que j’avais tort – même si, hélas, d’autres textes de cette semaine montrent que les vieux démons sont toujours là…

Je suis un Homme

Il est dans le franc-parler, le bon sens et le courage du dernier livre de Lydia Guirous, Le suicide féministe. Cri du cœur de citoyenne et de femme, elle y dresse un état des lieux parfois dur mais toujours lucide, et l’accompagne de propositions réalistes, résolument actuelles tout en restant fermement ancrées dans l’esprit de Simone Veil et d’Élisabeth Badinter. Espérons que son parti (LR) trouvera là son projet européen pour défendre les droits des femmes !

Voilà en tout cas qui prouve que cette cause peut et doit rassembler par-delà les clivages partisans habituels, et qu’à droite comme à gauche il y a des femmes (et des hommes) qui savent et préservent le véritable sens du mot « république ».

Je suis un homme. Tous les droits qui me seraient accordés mais seraient refusés aux femmes seraient certes octroyés à ma masculinité, mais refusés à mon humanité. Sous prétexte d’exalter ma dignité d’homme mâle, ce serait nier ma dignité d’homme être humain. J’affirme pourtant que les deux ne sont pas incompatibles. Plus encore : que l’un ne va pas sans l’autre.

Aujourd’hui mais aussi tous les jours de l’année, j’ai une dette envers toutes les véritables féministes : elles se battent pour la société dans laquelle nous vivons, pour nos enfants, mais aussi pour moi, et pour nous tous. La dignité et la liberté des femmes ne sont rien de moins que la dignité et la liberté de notre commune humanité.

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