Tout est bon chez Gérard Guégan. Y compris son dernier roman Nikolaï, le bolchevik amoureux. Ce conte historique virtuose s’inspire du destin de Boukharine, commissaire soviétique favori de Lénine tombé en disgrâce sous Staline.


Ça commence à se savoir, je ne chronique que les livres de mes amis, à l’exception notable d’Annie Le Brun que je ne connais pas, mais dont j’ai la faiblesse d’aimer le style éblouissant, la poésie percutante, l’antiféminisme féminin – quelles que soient mes divergences avec certains morceaux de bravoure post-surréalistes et diverses postures ultragauches surannées.

C’est déjà assez difficile comme ça !… Mes copains écrivent régulièrement et ça tombe toujours au mauvais moment. Oui, parce que nous, les brasseurs d’abstractions, on ne roule pas sur l’or. William Burroughs disait : « Dans ce métier, ce qui manque, c’est le pognon. » Et vous croyez que je m’en mets plein les fouilles avec mes critiques de bouquins ?

Boukharine marche sur des œufs

Bref, les devoirs de l’amitié passent au-dessus de cette inavouable cupidité. Du reste, en ce qui concerne Nikolaï, le bolchevik amoureux, de Gérard Guégan, ce fut loin d’être une corvée. Je passai une après-midi splendide à lire la prose du vieux forban – si aérien le style de ce conte historique, un domaine dans lequel Guégan est passé maître avec Fontenoy, Tout a une fin Drieu, et Hemingway, Hammett, dernière – j’ai déjà parlé des deux derniers dans ces pages. L’enchanteur est de retour. Qui d’autre, de nos jours marqués en littérature d’un nombrilisme sordide, pour nous raconter une histoire pareille ?Boukharine, favori de Lénine et déjà en disgrâce auprès du régime totalitaire, promis au peloton d’exécution à plus ou moins long terme, est envoyé à Paris au début 1936, fait du prince, pour racheter les manuscrits de Marx aux Mencheviks en exil, qui les tiennent des sociaux-démocrates allemands les ayant sauvés des autodafés nazis. Dans cette Ville-Lumière chausse-trappe et nid d’espions, Boukharine marche sur des œufs : les Mencheviks sont les ennemis du régime, or il doit traiter avec eux. L’Oncle Joe l’a-t-il envoyé pour le compromettre plus avant ?…

Malraux, Nizan, Jean Renoir

Un Bolchevik de cette stature attire les personnages phares de l’époque, Malraux, parfaitement décrit avec sa « concision qui tourne à l’obscur »  écrivait notre cher Drieu – Nizan, Jean Renoir et autres, dont le passage rapide dans cette fresque d’un Paris disparu enlumine les pages d’un épisode historique peu connu, mais ô combien révélateur jusqu’à aujourd’hui, où une Union européenne d’essence soviétique nous apprend que les techniques de pouvoir ne meurent jamais, elles se contentent de muer. Elles subsistent dans l’ADN de la technobureaucratie parasitaire. Elles passent de façon subliminale dans les formes suivantes de la domination. La politcorrectitude ambiante n’étant que la suite du Plan quinquennal. Celui du capitalisme de l’information, avec ses fatwas, ses purges et ses invasions justifiées à grand renfort d’idéologie post-industrielle – concoction de mièvrerie victimaire et d’absolutisme mercantile.

Sur un plan plus intime, et comme il l’a entrepris dans ses fables historiques depuis Fontenoy, Guégan nous décrit en détail la faiblesse d’un personnage historique. C’est un trait de caractère auquel il s’attache avec opiniâtreté depuis quelques livres, peut-être pour sa productivité littéraire. Notre Bolchevik, non des moindres puisqu’il fut un proche de Lénine, outre qu’il souffre d’une certaine pusillanimité, a un talon d’Achille. Bien que vieillissant, ce Casanova impénitent s’est amouraché d’une jeunesse, restée en Russie et enceinte de lui. Dans la sarabande des hyènes autour des manuscrits de Marx, suscitant nombre de convoitises internationales, dans sa panique face aux staliniens acharnés à sa perte, Boukharine doit aussi compter avec ses récentes amours aux conséquences imprévisibles – le contexte incertain de la broyeuse soviétique en pleine bourre, fusillant à tire-larigot.

Effarant poker menteur 

Il s’agit avec Nikolaï d’un effarant poker menteur sur un enjeu symbolique, raconté de main de maître – dans la beauté enfuie d’un Paris à présent dégradé sans retour par les chacals de l’urbanisme, les charognards de l’immobilier, les politiciens vautours de la ville à vendre.

Nikolaï, le Bolchevik amoureux, Gérard Guégan, Éditions Vagabonde.

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