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Le chant profond de Vargas Llosa

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Le dernier roman de Mario Vargas Llosa, au titre prémonitoire de Je vous dédie mon silence, est paru en France avant l’été, deux mois seulement après son décès à Lima…


C’est un livre singulier, dans la bibliographie de l’auteur de La Ville et les Chiens (1963), une nouvelle incarnation littéraire de lui-même, avec un message politique inédit chez celui qu’on prenait jusqu’alors pour un grand libéral.

Je vous dédie mon silence est un vaste panorama de la musique de son pays natal, avec en vedette la fameuse valse péruvienne. Cette valse, écrit Vargas Llosa, « au-delà des préjugés et des anathèmes, unirait les Péruviens et leur donnerait un robuste socle musical sur lequel, sans que personne l’exige, se forgerait ce lien entre tous les fils de cette terre ». On comprend rapidement tout l’enjeu de cette forme artistique du folklore national, que Vargas Llosa va illustrer par l’histoire de Toňo Azpilcueta, journaliste expert en musiquedite « criolla » (au sens de « autochtone et authentique », nous explique le glossaire).

Lalo Molfino, un guitariste bizarre

L’histoire narrée par Vargas Llosa est simple et très belle. Au fil de ses déambulations dans le Lima underground et interlope, à la recherche de musiciens d’exception, Toňo tombe un soir sur un guitariste du nom de Lalo Molfina qui le stupéfie. Il se trouve que ce sera son dernier concert, puisque le prodige meurt, quelques semaines plus tard, dans un hôpital réservé aux pauvres. Toňo apprend la nouvelle avec émotion, et il décide d’enquêter sur cette figure mystérieuse, que très peu ont connue. « Je vous dédie mon silence », ce sont les paroles d’adieu de Lalo Molfino à la chanteuse Cecilia Barraza, qui a brièvement travaillé avec lui. Elle confie à Toňo : « c’était un génie à la guitare, mais quelqu’un d’étrange, de très bizarre ». Elle ajoute : « Il s’enfermait dans sa chambre d’hôtel pour remplacer les cordes de sa guitare et l’accorder. Il y passait toutes ses journées. »

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Une somme sur la musique criolla

Dès lors, Toňo va tenter de rassembler le plus grand nombre possible de témoignages sur Lalo Molfino. Il a le projet d’écrire un livre dans lequel, tout en retraçant la biographie de l’éphémère guitariste, il exposera son propre savoir musicologique sur la musique criolla, la passion de sa vie.Toňo se rend en car dans la ville natale de Molfino, une petite bourgade péruvienne perdue au fin fond du territoire. Toňo y rencontre de rares témoins de la vie de Molfina, dont l’un lui raconte sa naissance cauchemardesque dans la décharge pestilentielle d’un bidonville. « Vous voulez dire que la mère l’a abandonné là, au milieu des ordures ? Pour être mangé par les rats ? », s’exclame Toňo, lorsqu’il apprend cela. Cette naissance, dans des conditions aussi épouvantables, me fait penser à celle d’un autre personnage de roman, le « nez » Jean-Baptiste Grenouille, l’anti-héros génial du célèbre roman Le Parfum de Patrick Süskind, paru en 1986. Le sieur Grenouille était venu au monde dans « l’endroit le plus puant de tout le royaume », écrit Süskind.Sa mère se débarrasse de Grenouille, qu’elle croit mort, en le dissimulant sous des détritus, mais un passant entend pleurer le nouveau-né et le sauve. La mère, condamnée pour infanticide (tous ses enfants ont disparu ainsi), sera décapitée. Ainsi naquit Grenouille, être d’exception — et ainsi naquit d’une manière presque identique Lalo Molfino, comme si la naissance des génies devait toujours excéder la norme.

L’identité péruvienne

Toňo Azpilcueta écrira donc un livre sur Lalo Molfino, ou plus précisément à partir de lui. En effet, il voudrait en profiter pour faire aussi un portrait global du Pérou, traquer son identité perdue. Son livre-manifeste devra répondre aux questions que l’homme péruvien se pose en tant que « métis ». Chez un littéraire comme Vargas Llosa, cela passe beaucoup par le vocabulaire, de manière très légitime. Ainsi, pour caractériser le chant profond de Lalo Molfino, Vargas Llosa décortique savamment un mot typique du Pérou, « huachaferίa » qui, à la base, signifie « comportement de mauvais goût ». Mais Vargas Llosa tente une explication plus poussée. Pour lui, huachaferίa, c’est surtout « une autre façon de comprendre le monde, quelque chose de plus naïf et de plus tendre, de moins recherché mais de plus intuitif et caractéristique de chaque classe sociale ». En somme, cette attitude typique pourrait ressembler à une sorte de sprezzatura des antipodes.

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Ce qui frappe dans Je vous dédie mon silence, c’est la rupture de ton avec les grands romans de Vargas Llosa. Ici, on sent qu’il n’a plus rien à prouver, ni de temps à perdre, et qu’il se laisse porter par son inspiration et sa gouaille de vrai Péruvien. Il ne boude pas son plaisir à revenir une nouvelle fois au Pérou, sa patrie, son chez-soi, et à y parler musique plutôt que rapport de force entre hommes d’État. Néanmoins, ce roman conserve une indiscutable portée politique, à l’image de son héros, Toňo Azpilcueta, attaché aux traditions, et toujours à la recherche d’un Pérou renaissant de ses cendres. Comme il le dit : « N’avait-on pas besoin maintenant plus que jamais, d’un livre qui unisse le Pérou ? » Cette question que pose Vargas Llosa, grand cosmopolite devant l’Éternel, n’est-elle pas celle aujourd’hui que tous les peuples devraient se poser ? Le « chant profond », c’est aussi cela, avec sa dimension politique inévitable qui s’ajoute à la fascination culturelle.

Mario Vargas Llosa, Je vous dédie mon silence. Traduit de l’espagnol (Pérou) par Albert Bensoussan et Daniel Lefort. Éd. Gallimard, 286 pages.

Je vous dédie mon silence

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Ils sont encore là !

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« On allait voir ce qu’on allait voir ce 10 septembre ! » a menacé l’extrême gauche pendant tout l’été. Et qu’a-t-on vu ? Une pièce de théâtre navrante et éculée, une rediffusion de mauvais film du dimanche soir à la télévision.

On a vaguement aperçu les habitués du blocage dans quelques services dits publics, jouant sans conviction leur rôle de jusqu’au-boutistes d’un syndicalisme politisé, histoire de faire bonne figure face à leurs commanditaires des partis de gauche.

Frissons

Sur scène, les mêmes jeunes issus des classes privilégiées, en terrain familier dans leurs grands centres urbains boboïsés, s’offraient une petite frayeur en se déguisant en révolutionnaires. Toujours la même rengaine : les rejetons des beaux quartiers rêvent de revivre le frisson insurrectionnel de papy et mamie soixante-huitards, en s’attaquant au policier – qui, ironie du sort, est souvent un enfant de prolo. Pasolini l’avait vu, et rien n’a changé.

En face de ce chaos de carton-pâte, la classe politique poursuit sa propre comédie, celle de la « remuante inertie » résumée par l’aphorisme du Guépard de Lampedusa : « Il faut que tout change pour que rien ne change ».

Au théâtre du Grand Soir, on nous avait promis une adaptation version 2025 des gilets jaunes, sept ans après la première représentation. Mais repris en main par l’extrême gauche, le mouvement du 10 septembre n’avait rien de la spontanéité ni de la sincérité de ses prédécesseurs. Les gilets jaunes, du moins à leurs débuts, portaient une colère brute, sans récupération partisane – exactement l’inverse de ce que l’on a vu mercredi.

Armée en déroute

À minuit, ce mercredi, en bas de chez moi, dans ma petite ville de province, un homme a entonné le fameux « On est là ! » des gilets jaunes. Il avait attendu l’heure pile pour pousser son cri. Il était seul, pathétique comme un ivrogne braillant au milieu de la nuit. Mais au moins, lui, avait la sincérité d’y croire encore.

Ce larron, avec certains anciens de son mouvement qu’on a pu revoir sur quelques ronds-points, fut finalement l’un des rares acteurs authentiques de cette farce du 10 septembre. Ces hommes et ces femmes, qu’on aperçoit encore parfois le samedi après-midi dans les centres-villes, vêtus de leurs vieux gilets crasseux et déchirés, ressemblent à la fois à une armée en déroute et à un carnaval misérable, manifestant pour tout et parfois pour rien.

Si les passants les observent désormais avec condescendance, beaucoup avaient cru en eux à l’époque. Ils appartiennent toujours à cette France silencieuse qui ne battait pas le pavé le 10 septembre, occupée à travailler pour survivre, espérant encore qu’on entende un jour la souffrance des déclassés sociaux, économiques et culturels.

Et puis, le rideau est tombé. Le Grand-Guignol du jour, terminé avec son lot de fumée, de casse et de sang, a renvoyé chacun dans son rôle : les révolutionnaires vers leurs beaux quartiers, les autres vers leurs vies de rond-point.

Hyper ! Hyper ! Juste à côté du coeur

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L’état mental de Donald Trump

Le président Trump adore jouer au cow-boy émotif, et le Russe Poutine est en train d’en faire son jouet préféré.


« Ma patience s’épuise rapidement », déclare vendredi sur Fox News Donald Trump au sujet de Vladimir Poutine. C’est une information sur l’état émotionnel du président américain, et cela seulement. Car cela ne nous dit absolument rien sur les conséquences possibles de cet état en termes géopolitiques concrets. Que va-t-il se passer ? Mystère.

Cette énigme serait sans grande importance, si elle n’était la énième en trois ans au sujet de la guerre et, surtout, si elle n’était un indicateur peu rassurant sur la stratégie de Trump et sur son état mental.

Frontières

Depuis sa réélection, Trump nous a assuré qu’il « faisait confiance » à Poutine. Jusque-là, rien que de très diplomatique, même s’il est toujours risqué d’accorder trop visiblement sa confiance à un tyran qui attaque un de vos alliés. Mais, depuis, Trump n’a cessé de nous répéter qu’il était « déçu » par les gestes du président russe à son égard. Du reste, de gestes, il n’y en a jamais eu un seul. Poutine n’a rien concédé, rien offert. Pas un seul centimètre carré du champ de bataille, pas un pas en arrière, pas un seul demi-aveu de commencement de doute, rien. Trump a proposé, essayé, temporisé, assoupli, négocié, mais Vladimir Vladimirovitch Poutine est resté d’acier. Pour le moment, dans ce tête-à-tête, toutes les caresses sont venues de Washington, toutes les morsures de Moscou. Alors, Donald est déçu. De plus en plus.

Que voyons-nous ? Que Trump échoue complètement à ramener à la raison un ex-officier du FSB né au pays de l’idéologie, qui a été élevé dans le cynisme, est devenu adulte dans la corruption, et déploie sur son voisin ukrainien ses grandes ailes de chauve-souris soviétique. Pas le genre de gars que l’on ramène à la raison, pour la simple raison que la raison, il s’en fiche. Il n’en a pas l’utilité. Il veut Kiev comme Gollum veut son Précieux. Et, probablement, ensuite, lorsqu’il aura passé Kiev à son doigt, il voudra Vilnius, Kaunas, Riga, Helsinki, que sait-on encore ? Poutine a déclaré un jour : « La Russie n’a pas de frontières ». Il le pense. Alain Besançon, grand expert du monde slave, expliquait que « la Russie est une religion ». Appuyé à une icône de Saint Staline, patron des impérialistes, Poutine est prosélyte. Il veut que nous devenions croyants. Et, pour cela, il doit démontrer à Donald la supériorité de la foi de la taïga sur celle du Grand Canyon. Alors, comme le lui a enseigné le catéchisme du Kremlin, il humilie quiconque lui résiste. C’est très efficace, quand l’interlocuteur est émotif et pressé d’aboutir.

Dur, froid, têtu comme une mule

1940, Berlin. Les yeux dans les yeux, Molotov pose une question à Hitler sur ses intentions stratégiques concernant la Turquie. Hitler élude en bavassant, comme il sait si bien faire. Molotov repose sa question à l’identique. Hitler re-élude. Molotov repose sa question. Hitler s’acharne à détourner le sujet, en faisant l’éloge de Staline. Molotov revient à la charge. Hitler met fin à la réunion, quitte la salle et dit à son entourage : « Jamais on ne m’a parlé sur ce ton. » Staline tire les ficelles, mais c’est Vyacheslav Molotov le plus grand négociateur de l’histoire soviétique. Dur, froid, têtu comme une mule, il ne lâche jamais sa proie. Molotov est un grand diplomate et un grand assassin. Pendant la Grande Famine, il se rend en Ukraine pour interdire aux fonctionnaires de flancher face à la souffrance du peuple. Dans les années 70, il dit à un journaliste : « J’ai toujours été favorable à la Grande Terreur, j’ai toujours encouragé Staline à mener des exécutions de masse. » Aucun remords. Indispensable. Un des rares caciques que Staline ne tuera pas. Voilà l’école bolchévique des relations internationales. Difficile de ne pas songer à M. Poutine quand on pense à Molotov aujourd’hui. Il vous dira mille fois le même mensonge s’il le faut. Et si vous êtes pressé et émotif, il vous fera perdre la face. Trump est pressé et émotif.


Plus important : « Démoraliser l’adversaire est notre devoir, nous ne serions pas communistes si nous ne le faisions pas », confie Molotov à un journaliste dans les années 70. On tient là la clé de la déception de Trump. Elle est provoquée. Poutine sait que, pour désarmer Donald, il faut que les bras lui en tombent, le forcer à quitter la salle outré et désemparé, comme Molotov y pousse Hitler. Mais le plus navrant est qu’en réagissant ainsi, ouvertement, publiquement, médiatiquement, Trump commet une énorme erreur. Une faute grave : il dit à Poutine ce qu’il ressent. Et, pour le tyran des steppes, tellement friand des faiblesses de ses adversaires (demandez à Angela Merkel, elle en sait quelque chose), l’émotion de Trump sent bon la chair fraîche.

Mauvais comédien

On pourrait nous répondre que Trump fait semblant, qu’il joue sa déception. Sans aucun doute. Mais il ne joue pas à contre-emploi de ce qu’il est réellement : il surjoue. Il exagère ce qu’il est pour le rendre spectaculaire. Du reste, vous ne l’ignorez pas : il suffit de le regarder. Son exhibitionnisme émotionnel, si évident, n’est nullement constitué de paradoxes. Quand il est content, il montre qu’il est incroyablement content. Quand il est en colère, il fait savoir qu’il est exceptionnellement en colère. C’est sa manière de se cacher. Feindre l’hyperthermie est une manière de timidité.

Donc, Trump dit qu’il est déçu parce qu’il est inquiet. Et Poutine en conclut qu’il va falloir continuer à l’inquiéter et le décevoir. Pourquoi ? Pour prouver au monde que Donald est incapable de réagir autrement que par des émotions, rougeurs aux joues. Le prétendu bagarreur qui s’écrie « Retenez-moi, ou je lui casse la gueule ! » démontre son incapacité à se battre. Vladimir veut fournir au monde cette évidence : Trump recule à mesure qu’il vibre. Poutine sera alors celui qui a dompté le lion au cheveux jaunes, et cela inspirera aux autres puissants une crainte non négligeable. Vladimir va continuer à provoquer Donald. Toujours un peu plus méchamment. Déclenchant des émotions toujours un peu plus troubles, amères – et ridicules.

Trump est-il piégé ? Il peut s’évader de l’impasse, mais à une seule condition : s’engager. Faire dix pas en avant. Bousculer Poutine sans demander pardon à celui qu’il a qualifié, il n’y a pas si longtemps, d’ « ami ». Faire d’un coup changer la peur de camp. C’est possible. La dernière chose à faire, face à la Russie, est de la laisser penser qu’elle est imbattable. Elle veut le croire, mais elle ne l’est pas. Cela exige du sang-froid. Et Trump a le sang en fusion du soir au matin. Même quand il dort, il grogne. « Tempête sous un crâne », disait Hugo. C’est tout le problème. Le FSB veut que la pensée stratégique de la Maison-Blanche soit un ouragan enfermé dans une boîte. Un rugissement en vase clos.

Flop !

On connaît la chanson: la rentrée de septembre, c’est la grande sortie des films présentés en mai au Festival de Cannes. Pour le pire et pas pour le meilleur, hélas. « Oui », le film de Nadav Lapid, malgré ses ambitions politiques et esthétiques, échoue à convaincre, apparaissant trop déconnecté du réel pour atteindre son objectif.


Ce devait être une déflagration cannoise, le film ayant même été refusé en compétition officielle pour éviter, disait-on, un incident diplomatique avec Israël. Il a donc été présenté à la Quinzaine des cinéastes pour y faire finalement un flop relatif. Oui (c’est le titre du film) mais non, finalement, serait-on tenté de dire. Son auteur, l’Israélien Nadav Lapid, développe depuis longtemps une vision critique à l’égard de son pays natal. Elle trouve ici son apogée, évidemment renforcée par le contexte international. Se fondant sur une histoire vraie (la commande par un groupuscule d’extrême droite israélien d’un nouvel hymne national aux relents parfaitement xénophobes et racistes), le réalisateur en tire une fable déjantée sur fond d’amour fou. Mais peut-on actuellement refaire un Sailor et Lula à Jérusalem tendance David Lynch ? Certes, Lapid tente un numéro d’équilibriste politique en consacrant une séquence glaçante aux attentats du 7-Octobre sous la forme d’un récit halluciné. Mais cela ne suffit pas à effacer l’impression d’un trop grand décalage avec le réel.

Sortie le 17 septembre

D’excellents Français

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« Qu’ils chantent, pourvu qu’ils paient » (Mazarin)


Sans crampons, boussole, ni oxygène, l’Himalaya, c’est plus compliqué que le massif du Madrès. François Bayrou a dévissé, englouti dans la cascade de glace du Khumbu, avant même d’atteindre le camp I. Les politistes et journalistes naïfs accusent nos institutions, la Ve République, pelée, galeuse, monarchiste, viriliste… Les débats sympas dans l’agora, le parlementarisme à la papa, au bon goût d’autrefois, les compromis salutaires, ont beaucoup déçu. Vers quel sombre et nauséabond recoin de notre histoire, le vent mauvais qui souffle va-t-il ramener Marianne ?

Histoires de nuls pour la France

Chacun ses fantômes, fantasmes, uchronies. Une constante : la technique du coup d’éclat.« Le Français a gardé l’habitude et les traditions de la révolution. Il ne lui manque que l’estomac: il est devenu fonctionnaire, petit-bourgeois et midinette. Le coup de génie est d’en avoir fait un révolutionnaire légal. Il conspire avec l’autorisation officielle. Il refait le monde sans lever le cul de son fauteuil » (Camus).

– 1789. Une nouvelle nuit du 4 août avec les Gueux. « Bloquons Tout », c’est flou, pénible à la longue. « La Liberté ou la mort », c’est vendeur pour les morts de peur et les morts de faim. « Mourir pour des idées », c’est épatant, à condition d’avoir des idées et la fibre du martyr. Personne ne se presse au portillon. Autre maxime pleine de bon sens, « Qu’on f….. la paix aux excellents Français ».

– Octobre 17. Vladimir Mélenchon attaque le Palais d’Hiver de l’Élysée. Fort Saganne est encerclé par les Fédayin fichés S de Rima Hassan. Greta Thunberg va-t-elle s’immoler devant Sciences-Po ? Thomas Legrand et Patrick Cohen sauront-ils « s’occuper » de Sébastien Lecornu ?

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– Février 34. Marine Le Pen prend d’assaut l’Assemblée nationale. Les Camelots de Jordan Bardella et Croix-de-Feu d’Éric Zemmour oseront-ils franchir le pont de la Concorde ?

– Mai 68. Sandrine Rousseau, Marine Tondelier, la génération Z, montent des barricades bio pour changer la vie et jouir sans entraves. Sous les pavés Paris Plage. Les berges sont à vous. – Qui suis-je – Où vais-je ? – Qu’est-ce qu’on mange ce midi ?

– Mai 81, le retour, avec la NUG, « Nouvelle Union de la Gauche ». La farce tranquille commence toujours tout feu tout flammes, tout pour tous, avant une rapide marche arrière, le  « réalisme de gauche », pour éviter la faillite. Au menu, un plat unique, inique: toujours plus de fonctionnaires et l’impôt sur les os. Les pauvres ont des malheurs, les progressistes ont des principes. Quoi qu’il en coule.

Les politiques, Grands Chambellans, Superintendants, CEO du service public, Fouquet, naufrageurs, qui depuis cinquante ans ont ruiné le pays, restent à la barre, ne regrettent rien, ne rendent aucuns comptes. Une feuille de déroute identique pour cinq Premiers ministres depuis 2022, y compris le bizut, Sébastien Lecornu, Daladier du macronisme : Ne faisons rien, c’est plus prudent. En attendant un Cincinnatus bienveillant qui épongera 3346 milliards de dette publique dans le dialogue, ou un krach à la grecque, c’est Septembre 38 – Munich –, tous les jours.

Au royaume des idées, les faits n’ont pas d’importance

Si Emmanuel Pif de la Mirandole et la chienlit au Palais-Bourbon n’arrangent rien, notre naufrage industriel, éducatif, culturel, la stasis, ne datent pas d’hier. Nous payons des générations d’incurie, de lâchetés, d’aveuglement idéologique. Les Français vivent dans un monde parallèle où cinq moins cinq égal cinq. La paix sociale est achetée avec des mensonges et de la dette. Nous sommes rattrapés par le réel. Les assassins et les créanciers ne connaissent point la pitié.

C’était pire avant, les millionnaires paieront, nous sommes riches de nos différences… Les palinodies d’économistes atterrants, éducateurs défaillants, journalistes affligeants, sont relayées ad nauseam sur France Inter, Libération, Le Monde, la Křetínský-sphère. Les Augustes insoumis, franciscains d’opérette, prébendiers sous perfusion, éructent contre les clowns blancs du pouvoir. Ivres de probité candide, vin rouge et ressentiments, des guérilleros de bac à sable, contre-pitres du monde d’après, pétaradent dans les incendies de bibliothèques, l’angoisse de l’extrême-droite, la surenchère de promesses démagogiques, intenables. On peut s’arrêter quand on monte, jamais quand on descend.

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La tartufferie du camp du Bien consiste à jouer à saute-mouton, au bonneteau, avec le réel, les idéaux, la morale, le droit, le possible. Fini le concret, le plan B, l’heure est au gazeux. Contre la « fatigue démocratique », en promo sur France Culture, des crèmes apaisantes, New Age, aux essences d’humanisme, d’en-commun, d’inclusif… Une société désirable. Comment prendre soin du monde (Dominique Méda).

Rome, Athènes, Sparte, c’est fini ! La res publica et la démocratie prennent l’eau. Reste le clientélisme, une fuite en avant dans le macramé, le tissage, le métissage, la diversocratie, les Bourdieuseries, Boucheronades, l’histoire de France sans histoire et sans France. Le temps des rires et des chants, le pays joyeux, des enfants heureux, des monstres gentils, oui, c’est un Piketty ! D’où parlez-vous, camarades ?

Quels horizons, quelles lignes de fuite, résistances opposer à cet alignement des désastres ? Port-Royal et l’immigration intérieure ? Les regrets et les pleurs ? L’abstentionnisme, le poujadisme, la désespérance, ne sont pas les fruits amers d’un discours churchillien – de vérité -, jamais tenu, mais la résultante des mensonges et dénis permanents. Pas de salut sans parrhésie, courage de dire les vérités déplaisantes, sans tempêtes, ni sacrifices. L’exercice d’une lucidité condamnée n’interdit pas d’allumer des pétards et fusées de détresse sous les pieds des Tartuffes.

« Il semble bien que la demande en matière de liberté soit, pour l’humanité prise dans son ensemble, de beaucoup en dessous de l’offre que nous lui en faisons. Il est à craindre que le marché ne soit pas du tout ce que nous avions supposé. Nous risquons fort de rester avec notre stock sur les bras » (Jacques Rivière).

Une société désirable: Comment prendre soin du monde

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France 2040, fragments d'avenir

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Non, Lecornu ne remplace pas Bayrou

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Il n’est pas absolument certain que la nomination de Sébastien Lecornu à Matignon soit le fiasco annoncé, estime notre contributeur.


L’intérêt des guerres est qu’elles ne font aucune place aux prophètes. La guerre est faite de métal, de sang, d’imprévisibilité, et c’est cette dernière qui mène la danse. Comme le disait un stratège français, « la vraie bataille commence quand le plan de bataille s’effondre ». Quiconque dresse des plans trop précis au commencement d’un conflit devra les remiser par-devers lui  une fois ses troupes engagées jusqu’au cou, et se fier au noble art de l’improvisation. La guerre en Ukraine en est un exemple éclatant.

Fiasco

En février 2022, la prophétie du FSB était que l’Ukraine n’était pas un vrai pays, que son peuple, dégénéré comme tout ce qui est occidentalisé, rongé par les idées LGBT, allait bien vite brandir un grand drapeau blanc et que Kiev serait prise comme à la parade. Ensuite, la sainte russification au pas de l’oie ferait son œuvre civilisatrice, et tout irait pour le mieux dans le meilleur des mondes poutinien. Il n’en fut rien, bien au contraire. La populace ukrainienne s’est révélée d’une pugnacité jamais vue sur le sol européen depuis bien longtemps. Où l’on attendait des woke gavés de vice, l’on a vu des patriotes préférant mourir, plutôt que de revivre la grande famine stalinienne des années 30 (cinq millions de morts, tous innocents). Le Kremlin pensait avaler le territoire ukrainien en une petite poignée de semaines. Il n’a réussi qu’à le grignoter, et à s’y casser beaucoup de dents, en trois très longues années.

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L’Opération Militaire Spéciale est un immense fiasco militaire. Les Russes sont habitués. Ils se sont fait aplatir par Hitler en 1941. Il leur fallut un raz-de-marée de sacrifices humains dans leurs rangs et un tsunami de matériel américain pour renverser la vapeur in extremis. Ils ont été humiliés par les montagnards afghans. Ils se sont enlisés de manière incompréhensible en Tchétchénie, au point qu’il leur a fallu établir un califat à Grozny pour avoir enfin la paix. Et voilà qu’ils se cognent le front, jour après jour, sur la porte fermée de Zelensky. La supposée plus-grande-armée-d-Europe se montre sans grandeur, sans honneur et, surtout, elle ne fait plus tout à fait peur. Elle essaye, pourtant. La semaine dernière, elle nous brandissait sous le nez sa nouvelle arme, le « Tchernobyl volant ». Elle nous fait le coup une fois par mois. On a eu Satan 2, le missile le plus terrifiant jamais vu, on a eu les missiles hypersoniques imparables, on a eu une myriade de petites phrases de Poutine annonçant l’apocalypse nucléaire, et rien ne vient. On s’ennuierait presque. Les chars russes restent désespérément empêchés de prendre l’Ukraine par des Ukrainiens héroïques, des dirigeants européens de moins en moins timides, et des opinions publiques de l’Ouest toujours pas disposées à ramper en sanglotant devant la statue du commandeur Vladimir. L’angoisse continentale qu’il voulait provoquer a fait chou blanc. Le cas français est intéressant.

Guerriers

Nous autres, descendants de l’armée qui s’est fait marcher dessus par la Wehrmacht (avec, notons-le, l’aimable assistance de l’Armée Rouge, son premier et intarissable fournisseur en carburant et en matières premières[1]), nous n’avons pas – ou plus – une réputation de fiers guerriers. On pouvait s’attendre à ce que la déflagration en Ukraine nous inspire un pacifisme tremblant. Il n’en fut rien. À notre propre, grande et excellente  surprise, l’opinion publique n’a pas flanché. Depuis l’entrée de l’armada russe en Ukraine, aucun sondage – et il y en a eu beaucoup – n’a indiqué que nos compatriotes étaient terrifiés. Bien sûr, quand on leur demande s’ils veulent la paix, ils répondent « oui » en masse. Cela s’appelle des êtres humains. Toutefois, lorsqu’on les questionne sur la réalité de la menace russe et sur la nécessité d’assister l’Ukraine, la majorité s’est toujours prononcée contre la lâcheté. La toute récente enquête de l’Ifop ne déroge pas à cette règle. Pourtant, elle intervient à un moment critique : des drones russes ont survolé la Pologne, l’Otan se réveille de sa sieste, Macron envoie des chasseurs surveiller l’espace polonais. La fameuse escalade se profile. Ce serait le moment de se mordre un peu les doigts et d’avoir les genoux qui s’entrechoquent. Nenni. L’opinion ne change pas d’opinion : on ne baissera pas les yeux devant Moscou. Pas encore. Voire pas du tout, car rien n’indique que la Russie soit encore en état de terrasser l’Occident et qu’il faille par avance lui livrer les clés de Calais. Que l’on y voie de l’imprudence, de la lucidité ou du courage, les statistiques sont là : la France ne se rend pas.

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Où l’affaire devient encore plus intéressante, c’est que François Bayrou a été remplacé par Sébastien Lecornu. La nomination de ce dernier est généralement perçue comme une preuve supplémentaire que Macron est un centriste fade, flasque et répétitif. Rien n’est moins certain. Car, si Lecornu passe pour un clone de Macron, ce qu’il est peut-être, il a aussi un passé récent, et pas n’importe lequel. Avant Matignon, il a été ministre des Armées. Pendant trois ans et bientôt quatre mois. C’est-à-dire : pendant la guerre en Ukraine, justement. À quelques mois près, sa trajectoire colle à celle du conflit. Il faudrait être bien peu curieux pour y voir un hasard. De plus, ce qui renforce le point précédent, M. Lecornu n’a pas la Place Rouge pour tasse de thé. Et c’est bien normal, car il a été le responsable des affaires politico-militaires d’un président qui, s’il a commencé par appeler Poutine une fois par jour en espérant vainement le séduire – ce qui avait fait de lui un personnage risible aux yeux des Ukrainiens -, il a fini par comprendre comment fonctionne le FSB et comment il convient de lui parler : sans amabilité excessive, en se souvenant à chaque instant que le mensonge est son ADN et l’intimidation sa colonne vertébrale.

À la dure

Le ministre russe de la défense Sergueï Choïgou (2012-2024). DR.

Macron est allé à l’école de la négociation face à la Russie, sur le tas, à la dure. Lecornu a appris avec lui, et l’accompagnant sur ce chemin abrupt et semé de vipères. Lecornu a retenu la leçon. Il veut doubler le budget des armées d’ici 2030. Il évoque « l’agressivité » de l’armée russe. Il ne se laisse pas marcher sur les pieds par Sergueï Choïgou. Il se montre indiscutablement favorable à l’aide à l’Ukraine. On sait de quel côté de la ligne de front il se situe. Et, à la réflexion, il est envisageable que ce soit la raison de son accès à Matignon. Macron veut un homme avec lequel il ne sera pas nécessaire de palabrer pendant des heures si la situation militaire grimpe d’un coup en température. Avec Lecornu, on peut imaginer que le dialogue ira vite et droit au but. Avec Bayrou, il y avait le risque que l’accent traîne et que l’embonpoint ralentisse.

Et si Lecornu n’était pas un énième négociateur à la table ronde des partenaires sociaux, ni une énième tentative d’endormir simultanément LR et le PS ? Et si la table était, cette fois, celle du wargame ? Macron a joué au chef de guerre du temps du Covid, mais il est confronté à un virus d’une toute autre nature, contre lequel les masques en papier ne suffiront pas. Et si Lecornu n’était pas un nouveau louvoiement entre petites idéologies électorales, mais une façon pragmatique de se préparer au moment où Poutine voudra enfin vraiment nous broyer psychologiquement ? Viatcheslav Molotov, grand diplomate russe et grand assassin soviétique, disait : « Démoraliser l’adversaire est notre devoir, nous ne serions pas communistes si nous ne le faisions pas. » Notre premier devoir à nous, alors, est de ne pas laisser faire, et il existe une toute petite possibilité que Lecornu soit le Premier ministre idoine. En temps de guerre, faute de mieux, il faut laisser sa chance au produit.


[1] Stalin’s War, Sean McMeekin, Penguin

La petite cuisine génocidaire de Gallagher Fenwick

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Assez nauséabonde…


Sur la chaine LCI, on montre la destruction d’une tour de Gaza et le journaliste Gallagher Fenwick dit que ce sera une pièce dans le dossier de génocide contre Israël. «Vous voulez dire crime de guerre», corrige Anne Nivat, qui conduit l’émission. «Non, je dis bien génocide», rétorque Fenwick, «vous n’avez qu’à lire les alinéas a, b, c, d, e  de l’article 2 de la Convention de l’ONU sur le génocide du 9 décembre 1948.»

Interloqué, je relis cet article : «On entend par génocide l’un quelconque des actes ci-après commis dans l’intention de détruire, en tout ou en partie, un groupe national, ethnique, racial ou religieux, comme tel: 

Alinéa a: Meurtre de membres du groupe; 
Alinéa b : Atteinte grave à l’intégrité physique ou mentale de membres du groupe
Alinéa c: Soumission intentionnelle du groupe à des conditions d’existence devant entraîner sa destruction physique totale ou partielle
Alinéa d: Mesures visant à entraver les naissances au sein du groupe
Alinéa e: Transfert forcé d’enfants du groupe à un autre groupe»

Si je comprends bien, la destruction de cette tour est un génocide, car elle prive ses habitants, tués ou non, de leurs conditions d’existence en tant que groupe, alinéa c de l’article 2. Les habitants d’un immeuble ne font pas partie des quatre catégories indiquées dans l’article 2, mais je suppose qu’il se réfère au fait qu’ils sont aussi membres du groupe national palestinien, du groupe ethnique arabe et probablement du groupe religieux musulman. Je ne parle pas de groupe racial, cela ne fait pas partie de mon vocabulaire ni, je le pense, de celui de M. Fenwick.

Encore faudrait-il qu’ils aient été visés intentionnellement, alors que les Israéliens préviennent les habitants et leur laissent le temps de partir, une première dans l’histoire des guerres. Je suppose que le journaliste considère que lorsqu’ils bombardent un immeuble, ils le font avec préméditation et que cela suffit pour affirmer l’intentionnalité.

J’en conclus que pour M. Fenwick, bombarder un immeuble habité par une population homogène au point de vue national, ethnique ou religieux, c’est commettre un génocide. Peu importe d’ailleurs que cet immeuble serve, comme les tours de Gaza, de local d’observation pouvant être utilisé à titre militaire.

A lire aussi: Féministes et musulmans de France, parlez!

Je pense à  Grozny rasé par les Russes en 1995 et de nouveau entre aout 1999 et mai 2000. Je pense à Alep bombardé par Assad et les Russes entre 2012 et 2016 et détruite à 80%. Je pense à Mossoul bombardé entre octobre 2016 et juillet 2017, puis Raqqa entre juillet et octobre 2017 par une coalition dont la France faisait partie. Je pense aussi à Bizerte, que l’armée française avait pilonnée pendant cinq jours en 1961 en laissant plus de 600 morts et des centaines de bâtiments détruits, parce que Bourguiba voulait mettre un terme à la base navale française.

On avait fabriqué lors de la guerre de Yougoslavie le terme de «urbicide» pour définir les destructions systématiques d’immeubles, terme technique encore utilisé par les spécialistes, mais jamais à ma connaissance une destruction d’immeuble au cours d’une guerre n’a été qualifiée d’acte génocidaire. Pour cela il a fallu attendre M. Gallagher Fenwick, journaliste expert à LCI.

Il avait dans sa manche une déclaration faite par un groupe d’autres experts. Et quels experts! Rien moins que l’Association Internationale des chercheurs sur le génocide, l’IAGS, qui a publié le 1er septembre une résolution suivant laquelle les actions d’Israël à Gaza entrent dans la définition légale de génocide. Le prestige académique de cette Association a été immédiatement souligné par la BBC, le Guardian, le New York Times et la porte-parole de M. Gutteres, secrétaire général de l’ONU. Elle avait poussé le scrupule à faire voter ses membres sur cette grave question et le résultat était sans appel : 85% d’entre eux considéraient qu’Israël commettait un génocide à Gaza. 

J’avais honte de ne pas avoir entendu parler de l’IAGS. Mon ami Michel Gurfinkiel m’a déculpabilisé : l’IAGS est une fumisterie.

Cette association, présidée par une juriste australienne qui avait déjà publiquement accusé les Israéliens de commettre un génocide à Gaza, a été créée il y a trente ans par des historiens et des politistes, parfois survivants eux-mêmes de la Shoah, soucieux d’analyser les génocides de façon comparative pour y déceler des mécanismes communs. Puis les générations passant, ils furent remplacés par des activistes moins axés sur le passé que sur la dénonciation du présent. On a découvert qu’il n’y a rien de plus facile que de devenir un membre de l’IAGS, y compris sous une identité farfelue et que les membres ayant accusé Israël de génocide ne représentaient que 120 membres environ sur les 500, inconnus d’ailleurs, que revendique cette Association.

D’un journaliste professionnel on exige qu’il vérifie ses sources. M. Fenwick ne l’a pas fait, les journalistes du Guardian (qui qualifiait l’IAGS de «top scholars)», de la BBC («leading scholars»),  du New York Times («leading group of academic experts”) et consorts ne l’ont pas fait non plus. Les uns se sont reposés sur la déclaration des autres et ils s’en sont contentés parce que cela venait conforter leurs propres préjugés.

L’IAGS prend pour argent comptant les déclarations les plus outrancières de Amnesty International qui a réécrit les critères de génocide pour mieux accuser Israël et de Francesca Albanese dont l’antisémitisme est patent. Dans son long rapport, l’IAGS accuse Israël de tous les crimes, y compris des calomnies de caniveau, viols et crimes sexuels, mais elle ne cite qu’une seule fois et de façon absolument anodine le Hamas et les otages.

Le 5 septembre, un collectif nommé Scholars for Truth about Genocide a publié un texte réfutant point par point les allégations de l’IAGS. C’est une très remarquable et très rapide réaction, qui porte plus de signatures, et des signatures vérifiées que l’IAGS, mais le mal est fait et je ne vois pas M. Gallagher Fenwick faire son mea culpa.

Cette histoire est emblématique, la captation d’une organisation scientifique par des militants idéologisés, le rebond en tremplin d’une fausse assertion servant de justification à une autre fausse assertion, la mise à l’écart par ceux dont c’est le métier d’informer, d’informations qui contreviennent à leur vision du monde et la décision de ne jamais s’excuser de ses erreurs, car on oublie l’erreur, mais on n’oublie pas les excuses.

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En un mois on a démontré que les accusations portées par un ex-agent du Fonds Humanitaire de Gaza sur les assassinats de civils gazaouis par les soldats israéliens à proximité des centres de distribution de nourriture étaient un mensonge, que les photos d’enfants gazaouis mourant de faim étaient des mensonges, que les données sur lesquelles l’IPC s’appuyait pour déclarer la famine à Gaza étaient extrêmement problématiques. Rien n’y fait. « La calomnia è un venticello», dit don Basilio dans l’air célèbre du Barbier de Séville, la calomnie est une petite brise, mais elle prend de la force; peu à peu, elle vire à la tempête et la victime infortunée finit par mourir. 

Quand l’Afrique du Sud accusa Israël de génocide devant la CIJ, on pensait à une mauvaise plaisanterie, tellement les arguments, notamment ceux sur l’intentionnalité, étaient minables. Lorsque la Cour rendit sa décision, on prétendit qu’elle avait avalisé le génocide, alors que ce n’était pas le cas. Sa Présidente d’alors, Ms Joan Donaghue, s’en est récemment expliquée. Ce que la Cour a voulu dire était que les Palestiniens avaient des droits «plausibles», au sens anglais, autrement dit des droits défendables, à prétendre qu’ils étaient victimes d’un génocide mais en aucun cas elle n’a déclaré qu’il était plausible (au sens français) qu’un génocide fût effectué contre eux. Mais ceux qui accusent Israël n’ont que faire de ces distinctions.

Aujourd’hui, la perception s’étend dans le public, et notamment chez les jeunes, qu’Israël commet un génocide et que ceux qui le soutiennent sont complices. Certains Juifs eux-mêmes en sont tourmentés. Des organisations israéliennes d’extrême gauche comme Betselem et Israeli Physiciens for Human Rights, l’historien de la guerre Omer Bartov et le grand écrivain David Grossman ont accusé Israël. Il n’est pas question de nier la tragédie qui frappe la population de Gaza, mais il ne peut pas être oublié que le grand responsable en est le Hamas et que comme on l’a vu une grande partie des accusations qu’on porte contre Israël sont tout simplement des mensonges. 

Ceux qui par méticulosité intellectuelle considèrent que certains comportements des Israéliens entrent dans une définition juridiquement élargie de génocide ne devraient cependant pas oublier que Israël est aujourd’hui en proie à une tempête de calomnies et que leur parole sera exploitée. Quelles que soient leurs critiques sur tel ou tel aspect de la politique israélienne, il est indécent d’alimenter une telle curée mensongère qui fait dire sans honte à certains que Gaza, c’est Auschwitz…

Richard Prasquier intervient sur Radio J

Podcast : qui bloque vraiment la France? États-Unis: JeSuisCharlie Kirk

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Avec Ivan Rioufol, Eliott Mamane et Jeremy Stubbs.


Pour Ivan Rioufol, celui qui bloque véritablement le pays, c’est Emmanuel Macron, qui refuse de tenir des élections législatives anticipées et qui refuse de démissionner. Au fond, le macronisme et l’extrême-gauche partagent la même idéologie mondialiste et sont unis dans une même lutte contre l’existence de la nation française. On a vu la même idéologie à l’œuvre au niveau européen lorsque, mercredi, Madame Von der Leyen, la présidente de la Commission, a fait son grand discours devant le Parlement européen. Enfin, pour finir, Elliot Mamane nous éclaire sur le contexte de l’assassinat ignoble de l’influenceur conservateur américain, Charlie Kirk, à la mémoire de qui nous rendons hommage.

Vie et mort d’Anne

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Littérature. Notre chroniqueur Cyril Bennasar nous invite à découvrir un extrait de son premier roman L’Affranchi et à faire la connaissance de son personnage principal, Pierre Schwab…


Anne est morte. Elle n’était ni riche ni célèbre ni bien née ni notable. Elle n’a aucune raison de figurer dans Le Figaro à la rubrique décès, celle qu’on lisait à l’antenne de Radio Libertaire quand on allait ensemble à l’émission « De la pente du Carmel, la vue est magnifique ». La famille Hampin de la Roche de Broglie a le regret de vous annoncer que le baron Louis Charles de machin chose a été rappelé à Dieu l’année de ses 93 ans. Suivait un bruit de guillotine enregistré et la revue de presse continuait. Ça nous faisait rire. On était voisins d’enfance et amis, puis amants. Un père allemand, une mère japonaise, une intelligence rare, une culture littéraire qui mettait à toute notre bande de copains des années dans la vue. Elle me disait qu’on vivrait tout ce qu’on a à vivre et qu’à cinquante ans, on se retrouverait pour se marier. Elle me disait aussi que quand j’aurais eu ma dose de gonzesses, je deviendrais pédé. Dans sa bouche, ça voulait dire qu’elle plaçait en moi tous ses espoirs. À présent, je me ferais volontiers enculer si ça pouvait la faire revenir. Je n’imaginais pas que la vie serait aussi dure avec elle, mais même si je l’avais su, je n’aurais pas pu faire grand-chose. On peut faire le bonheur des cons, pas le bonheur des dingues. Et Anne était dingue. Betty dans 37°2.

C’est elle qui m’avait amené à Radio Libertaire après avoir contacté une bande d’anars qui se retrouvaient tous les mardis soir tout à fait gratuitement pour se moquer du monde. On épluchait la presse et on écrivait des textes qu’on lisait à l’antenne. Sans elle, je n’aurais jamais osé ni écrire, ni téléphoner à ces mecs pour me placer, ni à qui que ce soit d’ailleurs. Mais Anne avait une audace folle qui lui ouvrait toutes les portes, même celles de l’enfer. Un jour elle m’avait dit Viens, on y va. Alors j’ai écrit deux trois trucs et on s’est pointés au studio un soir à Montmartre. Je lui avais lu mon texte sur la mort de Lady Di sous le pont de l’Alma, que toute la presse appelait sur un ton obséquieux « la princesse Diana ». Il finissait par «Il n’y a plus que les piliers de pont qui sont républicains dans ce pays». À la fin de ma lecture, le visage d’Anne s’était illuminé. Putain j’en étais sûre que t’étais un écrivain! Je lui avais répondu Arrête tes conneries.

En apprenant sa mort, je sens mon cœur et ma gorge se serrer. On s’est perdus de vue avant mon virage islamophobe et c’est tant mieux, avant que nos copains anars n’informent les auditeurs de Radio libertaire, dans une émission consacrée aux « libertraitres », que j’étais devenu « une figure de proue du racisme en France » et qu’il ne fallait plus me causer. Avec Anne, on se serait affrontés violemment. Elle avait une putain de belle intolérance dans un monde où on transige sur tout mais on n’avait plus la même. Elle ne laissait rien passer et elle m’aurait fait payer la moindre blague raciste. J’ai bien entendu là ? T’as prévu de te branler ce soir ? Jamais je n’aurais pu me douter qu’elle claquerait à cinquante-sept ans d’on ne sait quoi. Suicide, overdose, meurtre? Rien ne me surprendrait. Elle était plus ou moins schizo, elle était sortie abimée, désenchantée, écœurée d’un passage par la prostitution, même de luxe, et elle tombait dans toutes les addictions. Et parce que son grand cœur et son antiracisme abolissaient chez elle tout discernement, elle avait une fâcheuse tendance à traîner avec de la racaille de n’importe quelle couleur. Elle m’avait raconté qu’une nuit dans un squat, un Arabe l’avait violée. Putain de bougnoule! aurait dit mon père. Elle ne parlait pas comme ça. Moi si. Quand je me revois à 14 ans dans les manifs avec la petite main jaune d’SOS racisme, je me demande parfois comment j’en suis arrivé là. Elle ne voyait pas le rapport entre un viol et un Arabe. Moi si. Celui-là était du genre à casquette, en survêtement et en surpoids. Il avait son adresse et revenait certaines nuits frapper à sa porte.

Elle en avait peur mais ne portait pas plainte parce qu’il y avait entre eux une histoire de drogue. Son copain de l’époque était impuissant à neutraliser le nuisible par des moyens légaux et encore plus par des moyens illégaux parce qu’étant avocat, il craignait pour sa carrière. Alors j’avais emprunté à mon frère un flingue, un pistolet à billes qui ne tue pas mais qui à bout touchant troue la peau durablement, et j’avais passé dans sa chambre à Bastille trois jours et trois nuits à attendre Mouloud. Je n’ai jamais vu la trogne du défavorablement connu des services de police qui s’est fait descendre pour de bon par quelqu’un d’autre quelques mois plus tard dans un règlement de comptes lié au trafic de stupéfiants, comme on dit à la télé. Inch Allah!

Sa mort me hante. Pas celle de Mouloud, celle d’Anne. J’aurais voulu lui demander pardon et je n’ai pas eu le temps. Je n’avais pas encore trouvé les mots, les bons, et j’ai été pris de court. On s’est aimés et désaimés pendant les trente premières années de nos vies et j’ai compris trop tard que j’avais passé mon temps à jouer et à me venger. Je l’aurais aimée follement si elle n’avait pas été follement dingue et c’est ce que j’avais commencé à faire à quinze ans jusqu’au jour où elle m’avait annoncé qu’elle avait revu Jean-Marc et qu’elle était encore amoureuse de lui. C’était un mec de la DASS, un sale type, un voyou plus âgé que nous d’une dizaine d’années et qui proposait de faire croquer1 quand il sortait avec ses potes, peut-être par fidélité́ à une promesse de taulards de tout partager une fois dehors. J’avais morflé deux ou trois jours et puis je m’étais remis de mes émotions, jurant qu’on ne m’y prendrait plus, et je suis resté fidèle à mon serment autant que j’ai pu, au grand dam de ces dames.

En amour, il y en a toujours un qui souffre, l’autre joue. Si pour toi l’amour n’est qu’un jeu, alors peu importe, je tends l’autre joue. Ce n’est ni du Joey Star, ni du Big Flo et Olie ni du Abd el Malik ni du Stromae. La rime la plus riche de la chanson française ne vient pas d’une star de la discrimination positive, mais d’une chanson de Lio. Même genre de beauté, de culot, de grâce, de courage que ma chère Anne. Et même féminisme énervé voire hystérique. En amour, je ne suis pas chrétien, je ne tends pas l’autre joue. Plutôt crever mais jusque-là, j’ai survécu. Alors comme ce qui ne tue pas rend plus fort, j’ai joué́ avec Anne au chat et à la souris sans voir qu’elle en souffrait. Je la croyais beaucoup plus forte que moi alors j’ai passé des années à lui rendre la monnaie de sa pièce de boulevard. Je la sautais, la trompais, disparaissais, et je me repointais. Je voyais bien que ce n’était pas du jeu mais je me disais que c’était de bonne guerre. Je ne voyais pas que je la blessais vraiment. Le jour où sa mère a pris son téléphone pour me dire Pierre, si vous revoyez Anne, je vous tue. J’ai compris d’un coup et ça m’a glacé. J’ai décidé́ de disparaitre définitivement, sans penser au sens le plus tragique du mot « définitif ».

Elle était vraiment cinglée. En fouillant dans son inconscient, un psy à la con l’avait persuadée que son père, parti vivre à Berlin avec une deuxième femme, l’avait amenée, quand elle était enfant, chez un dentiste sadique qui la torturait avec ses instruments. Le dangereux freudien avait même réussi à la convaincre que son paternel l’avait violée quand elle était petite. Enfin c’est ce qu’elle m’avait raconté́. Elle était sortie de ces séances avec la ferme intention de partir en Allemagne demander des comptes à son vieux, et, au cas où il lui mentirait, selon son expression, de « lui prendre sa bite ». Je ne connais pas la suite de l’histoire. Le Boche soupçonné d’inceste doit être mort à présent, en emportant son secret dans sa tombe. Et sa bite aussi? Allez savoir!

Entre deux histoires avec moi, elle avait eu un paquet de mecs. Des tas d’histoires qui avaient toutes fini violemment. Immanquablement, le gars se faisait jeter sans ménagement. Trop mesuré, trop juste, trop raisonnable, trop prudent, trop gentil, trop normal. Celui qui ne la suivait pas dans ses excès, ses outrances, ses indignations, ses colères, ses délits était éconduit comme une chiffe molle, dégagé́ sans ménagement. Elle partait en claquant la porte, se montait le bourrichon et revenait plus tard avec sa clef et un marteau pour ruiner l’appart de l’amant décevant. Comme beaucoup, l’avocat y a eu droit, jusqu’aux poignées de portes en porcelaine dans son trois ou quatre pièces haussmannien de l’avenue René Coty. Plus d’un gars a regretté d’avoir croisé sa route, maté son cul et tâté́ ses miches.

J’ai bien failli avoir droit moi aussi à des représailles. Deux fois. La première fois, alors que marié, je la ramenais après un week-end de va-et-vient sauvages et de promenades en forêt, elle me conseillait dans un sursaut de charité́ de vérifier dans les plis de mon canapé si elle n’y avait pas perdu sa culotte. La deuxième fois, c’est grâce à l’arrivée inopinée de mon copain Jean-Louis, qui l’avait trouvée chez moi avec son fameux marteau et sa copine Fouzia, que j’ai encore une télé, un lavabo et des chiottes. Elle n’avait pas de clef : n’ayant rien qui puisse attirer les cambrioleurs, je ne ferme jamais ma porte. Elle était quand même repartie avec tous mes disques dans deux gros sacs en jurant de les jeter dans un lac à deux pas de chez sa mère où elle retournait régulièrement pour une cure de désintox. J’ai repris mes CD le soir — même en douceur mais sans la rebaiser. Il y avait des limites à ne pas franchir, il ne fallait pas toucher à mes Beatles et à mes Motörhead. J’ai tout récupéré́ sauf The River de Springsteen. En plus de toutes ses qualités, elle avait bon goût.

Elle avait même pourri la vie de mon ami Jean-François qui couchait avec elle la semaine à Paris avant de rentrer le week-end chez sa femme en Provence. Un vendredi soir, en montant en voiture sur le parking de la gare d’Avignon où sa régulière venait le chercher, il l’avait vue surgir de la banquette arrière et s’écrier Surprise! Elle avait traversé́ la France quelques jours plus tôt pour ne pas laisser plus longtemps dans l’ignorance une épouse abusée, s’était installée au domicile conjugal et avait tout raconté dans les détails. Sa femme n’avait pas pardonné mais lui, si, et après son divorce, il s’était remis à la colle avec cette beauté́ empoisonnée. Une nuit j’ai vu Jean-François débarquer chez moi en poussant sa moto. La selle était lacérée, les pneus étaient crevés et il était au bord des larmes. Parce qu’il était parti à Lyon avec une autre fille, croyant former avec Anne un couple libre, elle l’avait reçu avec un couteau de cuisine pour lui faire payer sa trahison, et tandis qu’il détalait, elle lardait sa bécane.

Je l’avais prévenu. Elle est folle ! À sauter uniquement si tu aimes vivre dangereusement. Il ne m’avait pas cru et on peut le comprendre. Le début d’une histoire avec Anne avait de quoi déboussoler n’importe quel mec. C’était une lune de miel avec un canon qui avait de l’esprit, des lettres et de l’humour, le tout dans des vapeurs de joints. Ma mise en garde avait bien failli nous brouiller mais on est restes amis jusqu’à ce que la mort de Jean-François nous sépare. Une forme de leucémie dont 95 % des malades sortent vivants mais qui avait tué́ mon copain parce que le crack avait laissé des lésions qui avaient empêché́ sa guérison. Après Anne, il était tombé sur une Arabe qui l’avait dépouillé́ d’une dizaine de milliers d’euros. Je l’avais prévenu aussi, mais Jean-François était incapable de résister à une bonne chatte. Je n’avais pas sauté la fille que j’avais deviné́ fourbe et venimeuse mais sa sœur. Pas la sœur de Jean-François, la sœur de l’Arabe, que j’avais baisée chez elle et rebaisée chez moi après lui avoir dit que j’étais juif, donc en prenant le risque de laisser filer un bon coup. Ce dont je suis resté assez fier. En fait, si, j’ai aussi baisé la sœur de Jean-François, mais ça, c’est une autre histoire.

Je ne sais rien de sa mort. J’espère ne pas apprendre un jour qu’elle a été́ assassinée et que son meurtrier est vivant et libre, faute de preuves ou de places en prison. Si c’est le cas, je comprends d’où̀ me vient cette intuition qu’avant de clamser à mon tour, je deviendrai un assassin, en envoyant six pieds sous terre une racaille nuisible et impunie, à coups de marteau et sans sourciller. À présent, je frémis en repensant à son rire, et je pleure en l’entendant se marrer.

L'affranchi

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  1. Partager sa copine avec ses copains ↩︎

American Nightmare

Le 22 août dernier, Iryna Zarutska, 23 ans, a été tuée dans le tramway de Charlotte, en Caroline du Nord, dans l’est des États-Unis. Le principal suspect, Decarlos Brown, est un multirécidiviste déjà condamné à plusieurs reprises. L’affaire a rapidement pris une ampleur nationale, Donald Trump et d’autres figures conservatrices critiquant l’indifférence médiatique, la gestion des villes dirigées par les démocrates, le laxisme des autorités judiciaires, et réclamant la peine de mort. Souffrant de schizophrénie, le meurtrier avait revendiqué avoir tué « une femme blanche ». Avant d’être à son tour tué, par balle en pleine réunion publique dans l’Utah, l’influenceur conservateur Charlie Kirk avait déclaré : « si une personne blanche lambda s’approchait tout simplement et poignardait une gentille et honnête personne noire, ce serait une histoire absolument énorme à l’échelle nationale, utilisée pour imposer des changements politiques radicaux à l’ensemble du pays. » Analyse.


Les images de la vidéosurveillance diffusée sur les réseaux sociaux sont particulièrement choquantes. Une jeune femme ukrainienne, Iryna Zarutska a été égorgée, à Charlotte aux États-Unis, par un homme noir qui s’est vanté, sans honte, d’avoir tué une blanche.

L’événement pourrait passer pour un fait divers, noyé dans la rumeur quotidienne des violences, mais il vaut comme signe. Non pas celui d’un déséquilibre individuel, mais celui d’une époque où tuer n’est plus seulement un crime : c’est un geste idéologique, une liturgie profane. La victime n’était rien d’autre qu’un symbole : la blancheur, l’Occident, ce monde que l’on veut expier par le sang.

Maison-Blanche, 9 septembre 2025.

Paradoxes

Depuis George Floyd, la religion séculière de l’antiracisme s’est imposée comme orthodoxie universelle. Partout, les foules acclament leur catéchisme : l’homme blanc est coupable. Il est l’oppresseur, le colon, l’esclavagiste, le policier, le patriarche, l’ennemi absolu. À Paris, des foules criant justice pour Adama Traoré ont importé ce récit d’outre-Atlantique, récit qui ne demande pas réparation mais immolation. On abat des statues, on réécrit l’histoire, on rejoue la Passion avec de nouveaux Judas : le Blanc, et avec lui le Juif.

Car le Juif est toujours là, éternel bouc émissaire. Les nazis le voyaient comme anti-race corruptrice, ennemi biologique à exterminer. Aujourd’hui, il est haï sous le nom de sioniste, figure suprême de la blancheur coloniale, accusé de concentrer en lui tous les crimes de l’Occident. Le paradoxe n’en est pas un : la haine ne change pas de nature, elle recycle ses mythes, inverse ses justifications, change de masque pour mieux survivre. Le Blanc et le Juif ne sont plus deux figures distinctes : ils sont désormais confondus dans une même condamnation. Deux visages d’un même mal imaginaire.

Ce qui est visé à travers eux, c’est l’Occident lui-même, avec son héritage chrétien porteur de l’idée d’universel, son héritage juif qui incarne la mémoire irréductible d’un peuple revenu à sa terre, son héritage gréco-romain fondé sur la raison et la cité, son héritage des Lumières affirmant la liberté de conscience, et enfin son héritage démocratique défendant l’égalité des droits.

Indifférence générale

Tout cela est désormais jugé criminel. Tout cela doit être effacé. Et c’est pourquoi une jeune femme blanche peut être égorgée dans l’indifférence générale, comme un Juif peut être insulté, frappé, lynché dans les rues d’Europe, sans que le monde s’en émeuve.

Pourquoi cet aveuglement des élites occidentales, à l’exception notable de Donald Trump et Elon Musk aujourd’hui qui réagissent fortement et justement  au meurtre de la jeune Ukrainienne ? Parce qu’elles ont choisi la trahison sous plusieurs formes :

– La culpabilité historique érigée en dogme. Obsédées par le péché originel – colonisation, esclavage, impérialisme –, elles se sentent redevables d’une dette infinie. Elles croient conjurer la haine par l’auto-flagellation et nourrissent ainsi l’idéologie de la vengeance en lui offrant sa légitimité morale.

– Le confort du déni. Reconnaître que les pogroms anti-blancs et anti-juifs réapparaissent, ce serait admettre la guerre civile larvée. Nommer l’ennemi, assumer le tragique : elles n’en ont pas le courage. Alors elles détournent les yeux, se réfugient dans des statistiques, s’endorment dans l’illusion.

– La religion du progressisme. Antiracisme, multiculturalisme, repentance sont devenus les dogmes d’une liturgie séculière. Dire la vérité sur la haine anti-blanche ou l’antisémitisme contemporain, ce serait commettre un blasphème. Elles ne gouvernent plus : elles administrent la liquidation morale de leur civilisation.

– La peur d’être accusées. Celui qui nomme la réalité – violences anti-blanches, nouvel antisémitisme, islamisme conquérant – est aussitôt déclaré fasciste, raciste, haineux. Les élites redoutent davantage le tribunal médiatique que l’effondrement de leurs peuples.

– L’illusion du contrôle. Elles croient gérer la haine comme une crise budgétaire, utiliser les minorités comme réservoir électoral. Elles ne comprennent pas que la haine a sa propre logique : elle se nourrit des concessions, elle ne s’apaise jamais.

Ère tragique

À cette matrice occidentale s’ajoute l’islamisme, qui n’a cessé d’attiser et d’amplifier la haine. L’islamisme donne à ce ressentiment un horizon religieux, une justification divine, un récit global. Pour lui, le Juif est l’ennemi absolu depuis Khaybar ; le Blanc est le croisé à abattre ; l’Occident est la civilisation impure qui doit s’effondrer. L’islamisme n’invente pas la haine : il la structure, il lui donne une armée, il l’adosse à une théologie de la conquête. Là où l’antiracisme parle de réparation, l’islamisme parle d’extermination. Et les deux se rejoignent : dans la haine de l’Occident, dans la désignation du Juif et du Blanc comme cibles sacrificielles.

Les nouveaux pogroms ne sont pas encore des foules hurlantes armées de gourdins : ils prennent la forme de lynchages médiatiques, d’agressions banalisées, de meurtres accomplis dans la certitude d’exercer une justice. Mais leur logique est identique : purifier le monde en immolant un coupable désigné. Le sang devient une réponse, le meurtre une liturgie, l’innocent une victime expiatoire.

Nous entrons dans une ère tragique. L’Occident, qui croyait avoir conjuré ses démons, se découvre haïssable à ses propres yeux. Le Juif et le Blanc, désormais confondus dans l’imaginaire de la haine, incarnent ensemble le visage honni d’une civilisation qu’on veut abolir. Le meurtre de la jeune Ukrainienne est une annonce : celle d’un futur où l’on ne tuera plus seulement des individus, mais des symboles, où l’on réglera ses comptes avec l’Histoire par le sang versé dans les rues.

Ce n’est pas un retour en arrière, mais la continuité de la haine. Le pogrom n’a jamais cessé : il change seulement de formes, de justifications, de victimes. Il revient aujourd’hui sous les habits d’une croisade morale, d’une justice vengeresse, d’une pureté fantasmée. Nourri par l’antiracisme occidental, exalté par l’islamisme global, il transforme nos métropoles en nouveaux shtetls promis aux flammes, et nos innocents en victimes expiatoires d’une haine qui se croit juste.

Le chant profond de Vargas Llosa

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Mario Vargas Llosa © Samuel Sanchez/Newscom/SIPA

Le dernier roman de Mario Vargas Llosa, au titre prémonitoire de Je vous dédie mon silence, est paru en France avant l’été, deux mois seulement après son décès à Lima…


C’est un livre singulier, dans la bibliographie de l’auteur de La Ville et les Chiens (1963), une nouvelle incarnation littéraire de lui-même, avec un message politique inédit chez celui qu’on prenait jusqu’alors pour un grand libéral.

Je vous dédie mon silence est un vaste panorama de la musique de son pays natal, avec en vedette la fameuse valse péruvienne. Cette valse, écrit Vargas Llosa, « au-delà des préjugés et des anathèmes, unirait les Péruviens et leur donnerait un robuste socle musical sur lequel, sans que personne l’exige, se forgerait ce lien entre tous les fils de cette terre ». On comprend rapidement tout l’enjeu de cette forme artistique du folklore national, que Vargas Llosa va illustrer par l’histoire de Toňo Azpilcueta, journaliste expert en musiquedite « criolla » (au sens de « autochtone et authentique », nous explique le glossaire).

Lalo Molfino, un guitariste bizarre

L’histoire narrée par Vargas Llosa est simple et très belle. Au fil de ses déambulations dans le Lima underground et interlope, à la recherche de musiciens d’exception, Toňo tombe un soir sur un guitariste du nom de Lalo Molfina qui le stupéfie. Il se trouve que ce sera son dernier concert, puisque le prodige meurt, quelques semaines plus tard, dans un hôpital réservé aux pauvres. Toňo apprend la nouvelle avec émotion, et il décide d’enquêter sur cette figure mystérieuse, que très peu ont connue. « Je vous dédie mon silence », ce sont les paroles d’adieu de Lalo Molfino à la chanteuse Cecilia Barraza, qui a brièvement travaillé avec lui. Elle confie à Toňo : « c’était un génie à la guitare, mais quelqu’un d’étrange, de très bizarre ». Elle ajoute : « Il s’enfermait dans sa chambre d’hôtel pour remplacer les cordes de sa guitare et l’accorder. Il y passait toutes ses journées. »

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Une somme sur la musique criolla

Dès lors, Toňo va tenter de rassembler le plus grand nombre possible de témoignages sur Lalo Molfino. Il a le projet d’écrire un livre dans lequel, tout en retraçant la biographie de l’éphémère guitariste, il exposera son propre savoir musicologique sur la musique criolla, la passion de sa vie.Toňo se rend en car dans la ville natale de Molfino, une petite bourgade péruvienne perdue au fin fond du territoire. Toňo y rencontre de rares témoins de la vie de Molfina, dont l’un lui raconte sa naissance cauchemardesque dans la décharge pestilentielle d’un bidonville. « Vous voulez dire que la mère l’a abandonné là, au milieu des ordures ? Pour être mangé par les rats ? », s’exclame Toňo, lorsqu’il apprend cela. Cette naissance, dans des conditions aussi épouvantables, me fait penser à celle d’un autre personnage de roman, le « nez » Jean-Baptiste Grenouille, l’anti-héros génial du célèbre roman Le Parfum de Patrick Süskind, paru en 1986. Le sieur Grenouille était venu au monde dans « l’endroit le plus puant de tout le royaume », écrit Süskind.Sa mère se débarrasse de Grenouille, qu’elle croit mort, en le dissimulant sous des détritus, mais un passant entend pleurer le nouveau-né et le sauve. La mère, condamnée pour infanticide (tous ses enfants ont disparu ainsi), sera décapitée. Ainsi naquit Grenouille, être d’exception — et ainsi naquit d’une manière presque identique Lalo Molfino, comme si la naissance des génies devait toujours excéder la norme.

L’identité péruvienne

Toňo Azpilcueta écrira donc un livre sur Lalo Molfino, ou plus précisément à partir de lui. En effet, il voudrait en profiter pour faire aussi un portrait global du Pérou, traquer son identité perdue. Son livre-manifeste devra répondre aux questions que l’homme péruvien se pose en tant que « métis ». Chez un littéraire comme Vargas Llosa, cela passe beaucoup par le vocabulaire, de manière très légitime. Ainsi, pour caractériser le chant profond de Lalo Molfino, Vargas Llosa décortique savamment un mot typique du Pérou, « huachaferίa » qui, à la base, signifie « comportement de mauvais goût ». Mais Vargas Llosa tente une explication plus poussée. Pour lui, huachaferίa, c’est surtout « une autre façon de comprendre le monde, quelque chose de plus naïf et de plus tendre, de moins recherché mais de plus intuitif et caractéristique de chaque classe sociale ». En somme, cette attitude typique pourrait ressembler à une sorte de sprezzatura des antipodes.

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Ce qui frappe dans Je vous dédie mon silence, c’est la rupture de ton avec les grands romans de Vargas Llosa. Ici, on sent qu’il n’a plus rien à prouver, ni de temps à perdre, et qu’il se laisse porter par son inspiration et sa gouaille de vrai Péruvien. Il ne boude pas son plaisir à revenir une nouvelle fois au Pérou, sa patrie, son chez-soi, et à y parler musique plutôt que rapport de force entre hommes d’État. Néanmoins, ce roman conserve une indiscutable portée politique, à l’image de son héros, Toňo Azpilcueta, attaché aux traditions, et toujours à la recherche d’un Pérou renaissant de ses cendres. Comme il le dit : « N’avait-on pas besoin maintenant plus que jamais, d’un livre qui unisse le Pérou ? » Cette question que pose Vargas Llosa, grand cosmopolite devant l’Éternel, n’est-elle pas celle aujourd’hui que tous les peuples devraient se poser ? Le « chant profond », c’est aussi cela, avec sa dimension politique inévitable qui s’ajoute à la fascination culturelle.

Mario Vargas Llosa, Je vous dédie mon silence. Traduit de l’espagnol (Pérou) par Albert Bensoussan et Daniel Lefort. Éd. Gallimard, 286 pages.

Je vous dédie mon silence

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Ils sont encore là !

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Fargues-Saint-Hilaire (33), 10 septembre 2025 © UGO AMEZ/SIPA

« On allait voir ce qu’on allait voir ce 10 septembre ! » a menacé l’extrême gauche pendant tout l’été. Et qu’a-t-on vu ? Une pièce de théâtre navrante et éculée, une rediffusion de mauvais film du dimanche soir à la télévision.

On a vaguement aperçu les habitués du blocage dans quelques services dits publics, jouant sans conviction leur rôle de jusqu’au-boutistes d’un syndicalisme politisé, histoire de faire bonne figure face à leurs commanditaires des partis de gauche.

Frissons

Sur scène, les mêmes jeunes issus des classes privilégiées, en terrain familier dans leurs grands centres urbains boboïsés, s’offraient une petite frayeur en se déguisant en révolutionnaires. Toujours la même rengaine : les rejetons des beaux quartiers rêvent de revivre le frisson insurrectionnel de papy et mamie soixante-huitards, en s’attaquant au policier – qui, ironie du sort, est souvent un enfant de prolo. Pasolini l’avait vu, et rien n’a changé.

En face de ce chaos de carton-pâte, la classe politique poursuit sa propre comédie, celle de la « remuante inertie » résumée par l’aphorisme du Guépard de Lampedusa : « Il faut que tout change pour que rien ne change ».

Au théâtre du Grand Soir, on nous avait promis une adaptation version 2025 des gilets jaunes, sept ans après la première représentation. Mais repris en main par l’extrême gauche, le mouvement du 10 septembre n’avait rien de la spontanéité ni de la sincérité de ses prédécesseurs. Les gilets jaunes, du moins à leurs débuts, portaient une colère brute, sans récupération partisane – exactement l’inverse de ce que l’on a vu mercredi.

Armée en déroute

À minuit, ce mercredi, en bas de chez moi, dans ma petite ville de province, un homme a entonné le fameux « On est là ! » des gilets jaunes. Il avait attendu l’heure pile pour pousser son cri. Il était seul, pathétique comme un ivrogne braillant au milieu de la nuit. Mais au moins, lui, avait la sincérité d’y croire encore.

Ce larron, avec certains anciens de son mouvement qu’on a pu revoir sur quelques ronds-points, fut finalement l’un des rares acteurs authentiques de cette farce du 10 septembre. Ces hommes et ces femmes, qu’on aperçoit encore parfois le samedi après-midi dans les centres-villes, vêtus de leurs vieux gilets crasseux et déchirés, ressemblent à la fois à une armée en déroute et à un carnaval misérable, manifestant pour tout et parfois pour rien.

Si les passants les observent désormais avec condescendance, beaucoup avaient cru en eux à l’époque. Ils appartiennent toujours à cette France silencieuse qui ne battait pas le pavé le 10 septembre, occupée à travailler pour survivre, espérant encore qu’on entende un jour la souffrance des déclassés sociaux, économiques et culturels.

Et puis, le rideau est tombé. Le Grand-Guignol du jour, terminé avec son lot de fumée, de casse et de sang, a renvoyé chacun dans son rôle : les révolutionnaires vers leurs beaux quartiers, les autres vers leurs vies de rond-point.

Hyper ! Hyper ! Juste à côté du coeur

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L’état mental de Donald Trump

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Donald Trump sur Fox News, le 12 septembre 2025 © Anthony Behar/Sipa USA/SIPA

Le président Trump adore jouer au cow-boy émotif, et le Russe Poutine est en train d’en faire son jouet préféré.


« Ma patience s’épuise rapidement », déclare vendredi sur Fox News Donald Trump au sujet de Vladimir Poutine. C’est une information sur l’état émotionnel du président américain, et cela seulement. Car cela ne nous dit absolument rien sur les conséquences possibles de cet état en termes géopolitiques concrets. Que va-t-il se passer ? Mystère.

Cette énigme serait sans grande importance, si elle n’était la énième en trois ans au sujet de la guerre et, surtout, si elle n’était un indicateur peu rassurant sur la stratégie de Trump et sur son état mental.

Frontières

Depuis sa réélection, Trump nous a assuré qu’il « faisait confiance » à Poutine. Jusque-là, rien que de très diplomatique, même s’il est toujours risqué d’accorder trop visiblement sa confiance à un tyran qui attaque un de vos alliés. Mais, depuis, Trump n’a cessé de nous répéter qu’il était « déçu » par les gestes du président russe à son égard. Du reste, de gestes, il n’y en a jamais eu un seul. Poutine n’a rien concédé, rien offert. Pas un seul centimètre carré du champ de bataille, pas un pas en arrière, pas un seul demi-aveu de commencement de doute, rien. Trump a proposé, essayé, temporisé, assoupli, négocié, mais Vladimir Vladimirovitch Poutine est resté d’acier. Pour le moment, dans ce tête-à-tête, toutes les caresses sont venues de Washington, toutes les morsures de Moscou. Alors, Donald est déçu. De plus en plus.

Que voyons-nous ? Que Trump échoue complètement à ramener à la raison un ex-officier du FSB né au pays de l’idéologie, qui a été élevé dans le cynisme, est devenu adulte dans la corruption, et déploie sur son voisin ukrainien ses grandes ailes de chauve-souris soviétique. Pas le genre de gars que l’on ramène à la raison, pour la simple raison que la raison, il s’en fiche. Il n’en a pas l’utilité. Il veut Kiev comme Gollum veut son Précieux. Et, probablement, ensuite, lorsqu’il aura passé Kiev à son doigt, il voudra Vilnius, Kaunas, Riga, Helsinki, que sait-on encore ? Poutine a déclaré un jour : « La Russie n’a pas de frontières ». Il le pense. Alain Besançon, grand expert du monde slave, expliquait que « la Russie est une religion ». Appuyé à une icône de Saint Staline, patron des impérialistes, Poutine est prosélyte. Il veut que nous devenions croyants. Et, pour cela, il doit démontrer à Donald la supériorité de la foi de la taïga sur celle du Grand Canyon. Alors, comme le lui a enseigné le catéchisme du Kremlin, il humilie quiconque lui résiste. C’est très efficace, quand l’interlocuteur est émotif et pressé d’aboutir.

Dur, froid, têtu comme une mule

1940, Berlin. Les yeux dans les yeux, Molotov pose une question à Hitler sur ses intentions stratégiques concernant la Turquie. Hitler élude en bavassant, comme il sait si bien faire. Molotov repose sa question à l’identique. Hitler re-élude. Molotov repose sa question. Hitler s’acharne à détourner le sujet, en faisant l’éloge de Staline. Molotov revient à la charge. Hitler met fin à la réunion, quitte la salle et dit à son entourage : « Jamais on ne m’a parlé sur ce ton. » Staline tire les ficelles, mais c’est Vyacheslav Molotov le plus grand négociateur de l’histoire soviétique. Dur, froid, têtu comme une mule, il ne lâche jamais sa proie. Molotov est un grand diplomate et un grand assassin. Pendant la Grande Famine, il se rend en Ukraine pour interdire aux fonctionnaires de flancher face à la souffrance du peuple. Dans les années 70, il dit à un journaliste : « J’ai toujours été favorable à la Grande Terreur, j’ai toujours encouragé Staline à mener des exécutions de masse. » Aucun remords. Indispensable. Un des rares caciques que Staline ne tuera pas. Voilà l’école bolchévique des relations internationales. Difficile de ne pas songer à M. Poutine quand on pense à Molotov aujourd’hui. Il vous dira mille fois le même mensonge s’il le faut. Et si vous êtes pressé et émotif, il vous fera perdre la face. Trump est pressé et émotif.


Plus important : « Démoraliser l’adversaire est notre devoir, nous ne serions pas communistes si nous ne le faisions pas », confie Molotov à un journaliste dans les années 70. On tient là la clé de la déception de Trump. Elle est provoquée. Poutine sait que, pour désarmer Donald, il faut que les bras lui en tombent, le forcer à quitter la salle outré et désemparé, comme Molotov y pousse Hitler. Mais le plus navrant est qu’en réagissant ainsi, ouvertement, publiquement, médiatiquement, Trump commet une énorme erreur. Une faute grave : il dit à Poutine ce qu’il ressent. Et, pour le tyran des steppes, tellement friand des faiblesses de ses adversaires (demandez à Angela Merkel, elle en sait quelque chose), l’émotion de Trump sent bon la chair fraîche.

Mauvais comédien

On pourrait nous répondre que Trump fait semblant, qu’il joue sa déception. Sans aucun doute. Mais il ne joue pas à contre-emploi de ce qu’il est réellement : il surjoue. Il exagère ce qu’il est pour le rendre spectaculaire. Du reste, vous ne l’ignorez pas : il suffit de le regarder. Son exhibitionnisme émotionnel, si évident, n’est nullement constitué de paradoxes. Quand il est content, il montre qu’il est incroyablement content. Quand il est en colère, il fait savoir qu’il est exceptionnellement en colère. C’est sa manière de se cacher. Feindre l’hyperthermie est une manière de timidité.

Donc, Trump dit qu’il est déçu parce qu’il est inquiet. Et Poutine en conclut qu’il va falloir continuer à l’inquiéter et le décevoir. Pourquoi ? Pour prouver au monde que Donald est incapable de réagir autrement que par des émotions, rougeurs aux joues. Le prétendu bagarreur qui s’écrie « Retenez-moi, ou je lui casse la gueule ! » démontre son incapacité à se battre. Vladimir veut fournir au monde cette évidence : Trump recule à mesure qu’il vibre. Poutine sera alors celui qui a dompté le lion au cheveux jaunes, et cela inspirera aux autres puissants une crainte non négligeable. Vladimir va continuer à provoquer Donald. Toujours un peu plus méchamment. Déclenchant des émotions toujours un peu plus troubles, amères – et ridicules.

Trump est-il piégé ? Il peut s’évader de l’impasse, mais à une seule condition : s’engager. Faire dix pas en avant. Bousculer Poutine sans demander pardon à celui qu’il a qualifié, il n’y a pas si longtemps, d’ « ami ». Faire d’un coup changer la peur de camp. C’est possible. La dernière chose à faire, face à la Russie, est de la laisser penser qu’elle est imbattable. Elle veut le croire, mais elle ne l’est pas. Cela exige du sang-froid. Et Trump a le sang en fusion du soir au matin. Même quand il dort, il grogne. « Tempête sous un crâne », disait Hugo. C’est tout le problème. Le FSB veut que la pensée stratégique de la Maison-Blanche soit un ouragan enfermé dans une boîte. Un rugissement en vase clos.

Flop !

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© Les films du losange

On connaît la chanson: la rentrée de septembre, c’est la grande sortie des films présentés en mai au Festival de Cannes. Pour le pire et pas pour le meilleur, hélas. « Oui », le film de Nadav Lapid, malgré ses ambitions politiques et esthétiques, échoue à convaincre, apparaissant trop déconnecté du réel pour atteindre son objectif.


Ce devait être une déflagration cannoise, le film ayant même été refusé en compétition officielle pour éviter, disait-on, un incident diplomatique avec Israël. Il a donc été présenté à la Quinzaine des cinéastes pour y faire finalement un flop relatif. Oui (c’est le titre du film) mais non, finalement, serait-on tenté de dire. Son auteur, l’Israélien Nadav Lapid, développe depuis longtemps une vision critique à l’égard de son pays natal. Elle trouve ici son apogée, évidemment renforcée par le contexte international. Se fondant sur une histoire vraie (la commande par un groupuscule d’extrême droite israélien d’un nouvel hymne national aux relents parfaitement xénophobes et racistes), le réalisateur en tire une fable déjantée sur fond d’amour fou. Mais peut-on actuellement refaire un Sailor et Lula à Jérusalem tendance David Lynch ? Certes, Lapid tente un numéro d’équilibriste politique en consacrant une séquence glaçante aux attentats du 7-Octobre sous la forme d’un récit halluciné. Mais cela ne suffit pas à effacer l’impression d’un trop grand décalage avec le réel.

Sortie le 17 septembre

D’excellents Français

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Manifestants gauchistes, près de la gare du nord, à Paris, le 10 septembre 2025 © SEVGI/SIPA

« Qu’ils chantent, pourvu qu’ils paient » (Mazarin)


Sans crampons, boussole, ni oxygène, l’Himalaya, c’est plus compliqué que le massif du Madrès. François Bayrou a dévissé, englouti dans la cascade de glace du Khumbu, avant même d’atteindre le camp I. Les politistes et journalistes naïfs accusent nos institutions, la Ve République, pelée, galeuse, monarchiste, viriliste… Les débats sympas dans l’agora, le parlementarisme à la papa, au bon goût d’autrefois, les compromis salutaires, ont beaucoup déçu. Vers quel sombre et nauséabond recoin de notre histoire, le vent mauvais qui souffle va-t-il ramener Marianne ?

Histoires de nuls pour la France

Chacun ses fantômes, fantasmes, uchronies. Une constante : la technique du coup d’éclat.« Le Français a gardé l’habitude et les traditions de la révolution. Il ne lui manque que l’estomac: il est devenu fonctionnaire, petit-bourgeois et midinette. Le coup de génie est d’en avoir fait un révolutionnaire légal. Il conspire avec l’autorisation officielle. Il refait le monde sans lever le cul de son fauteuil » (Camus).

– 1789. Une nouvelle nuit du 4 août avec les Gueux. « Bloquons Tout », c’est flou, pénible à la longue. « La Liberté ou la mort », c’est vendeur pour les morts de peur et les morts de faim. « Mourir pour des idées », c’est épatant, à condition d’avoir des idées et la fibre du martyr. Personne ne se presse au portillon. Autre maxime pleine de bon sens, « Qu’on f….. la paix aux excellents Français ».

– Octobre 17. Vladimir Mélenchon attaque le Palais d’Hiver de l’Élysée. Fort Saganne est encerclé par les Fédayin fichés S de Rima Hassan. Greta Thunberg va-t-elle s’immoler devant Sciences-Po ? Thomas Legrand et Patrick Cohen sauront-ils « s’occuper » de Sébastien Lecornu ?

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– Février 34. Marine Le Pen prend d’assaut l’Assemblée nationale. Les Camelots de Jordan Bardella et Croix-de-Feu d’Éric Zemmour oseront-ils franchir le pont de la Concorde ?

– Mai 68. Sandrine Rousseau, Marine Tondelier, la génération Z, montent des barricades bio pour changer la vie et jouir sans entraves. Sous les pavés Paris Plage. Les berges sont à vous. – Qui suis-je – Où vais-je ? – Qu’est-ce qu’on mange ce midi ?

– Mai 81, le retour, avec la NUG, « Nouvelle Union de la Gauche ». La farce tranquille commence toujours tout feu tout flammes, tout pour tous, avant une rapide marche arrière, le  « réalisme de gauche », pour éviter la faillite. Au menu, un plat unique, inique: toujours plus de fonctionnaires et l’impôt sur les os. Les pauvres ont des malheurs, les progressistes ont des principes. Quoi qu’il en coule.

Les politiques, Grands Chambellans, Superintendants, CEO du service public, Fouquet, naufrageurs, qui depuis cinquante ans ont ruiné le pays, restent à la barre, ne regrettent rien, ne rendent aucuns comptes. Une feuille de déroute identique pour cinq Premiers ministres depuis 2022, y compris le bizut, Sébastien Lecornu, Daladier du macronisme : Ne faisons rien, c’est plus prudent. En attendant un Cincinnatus bienveillant qui épongera 3346 milliards de dette publique dans le dialogue, ou un krach à la grecque, c’est Septembre 38 – Munich –, tous les jours.

Au royaume des idées, les faits n’ont pas d’importance

Si Emmanuel Pif de la Mirandole et la chienlit au Palais-Bourbon n’arrangent rien, notre naufrage industriel, éducatif, culturel, la stasis, ne datent pas d’hier. Nous payons des générations d’incurie, de lâchetés, d’aveuglement idéologique. Les Français vivent dans un monde parallèle où cinq moins cinq égal cinq. La paix sociale est achetée avec des mensonges et de la dette. Nous sommes rattrapés par le réel. Les assassins et les créanciers ne connaissent point la pitié.

C’était pire avant, les millionnaires paieront, nous sommes riches de nos différences… Les palinodies d’économistes atterrants, éducateurs défaillants, journalistes affligeants, sont relayées ad nauseam sur France Inter, Libération, Le Monde, la Křetínský-sphère. Les Augustes insoumis, franciscains d’opérette, prébendiers sous perfusion, éructent contre les clowns blancs du pouvoir. Ivres de probité candide, vin rouge et ressentiments, des guérilleros de bac à sable, contre-pitres du monde d’après, pétaradent dans les incendies de bibliothèques, l’angoisse de l’extrême-droite, la surenchère de promesses démagogiques, intenables. On peut s’arrêter quand on monte, jamais quand on descend.

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La tartufferie du camp du Bien consiste à jouer à saute-mouton, au bonneteau, avec le réel, les idéaux, la morale, le droit, le possible. Fini le concret, le plan B, l’heure est au gazeux. Contre la « fatigue démocratique », en promo sur France Culture, des crèmes apaisantes, New Age, aux essences d’humanisme, d’en-commun, d’inclusif… Une société désirable. Comment prendre soin du monde (Dominique Méda).

Rome, Athènes, Sparte, c’est fini ! La res publica et la démocratie prennent l’eau. Reste le clientélisme, une fuite en avant dans le macramé, le tissage, le métissage, la diversocratie, les Bourdieuseries, Boucheronades, l’histoire de France sans histoire et sans France. Le temps des rires et des chants, le pays joyeux, des enfants heureux, des monstres gentils, oui, c’est un Piketty ! D’où parlez-vous, camarades ?

Quels horizons, quelles lignes de fuite, résistances opposer à cet alignement des désastres ? Port-Royal et l’immigration intérieure ? Les regrets et les pleurs ? L’abstentionnisme, le poujadisme, la désespérance, ne sont pas les fruits amers d’un discours churchillien – de vérité -, jamais tenu, mais la résultante des mensonges et dénis permanents. Pas de salut sans parrhésie, courage de dire les vérités déplaisantes, sans tempêtes, ni sacrifices. L’exercice d’une lucidité condamnée n’interdit pas d’allumer des pétards et fusées de détresse sous les pieds des Tartuffes.

« Il semble bien que la demande en matière de liberté soit, pour l’humanité prise dans son ensemble, de beaucoup en dessous de l’offre que nous lui en faisons. Il est à craindre que le marché ne soit pas du tout ce que nous avions supposé. Nous risquons fort de rester avec notre stock sur les bras » (Jacques Rivière).

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Non, Lecornu ne remplace pas Bayrou

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Sébastien Lecornu inaugure le Tourville, sous-marin nucléaire d'attaque, Toulon, 4 juillet 2025 © Alain ROBERT/SIPA

Il n’est pas absolument certain que la nomination de Sébastien Lecornu à Matignon soit le fiasco annoncé, estime notre contributeur.


L’intérêt des guerres est qu’elles ne font aucune place aux prophètes. La guerre est faite de métal, de sang, d’imprévisibilité, et c’est cette dernière qui mène la danse. Comme le disait un stratège français, « la vraie bataille commence quand le plan de bataille s’effondre ». Quiconque dresse des plans trop précis au commencement d’un conflit devra les remiser par-devers lui  une fois ses troupes engagées jusqu’au cou, et se fier au noble art de l’improvisation. La guerre en Ukraine en est un exemple éclatant.

Fiasco

En février 2022, la prophétie du FSB était que l’Ukraine n’était pas un vrai pays, que son peuple, dégénéré comme tout ce qui est occidentalisé, rongé par les idées LGBT, allait bien vite brandir un grand drapeau blanc et que Kiev serait prise comme à la parade. Ensuite, la sainte russification au pas de l’oie ferait son œuvre civilisatrice, et tout irait pour le mieux dans le meilleur des mondes poutinien. Il n’en fut rien, bien au contraire. La populace ukrainienne s’est révélée d’une pugnacité jamais vue sur le sol européen depuis bien longtemps. Où l’on attendait des woke gavés de vice, l’on a vu des patriotes préférant mourir, plutôt que de revivre la grande famine stalinienne des années 30 (cinq millions de morts, tous innocents). Le Kremlin pensait avaler le territoire ukrainien en une petite poignée de semaines. Il n’a réussi qu’à le grignoter, et à s’y casser beaucoup de dents, en trois très longues années.

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L’Opération Militaire Spéciale est un immense fiasco militaire. Les Russes sont habitués. Ils se sont fait aplatir par Hitler en 1941. Il leur fallut un raz-de-marée de sacrifices humains dans leurs rangs et un tsunami de matériel américain pour renverser la vapeur in extremis. Ils ont été humiliés par les montagnards afghans. Ils se sont enlisés de manière incompréhensible en Tchétchénie, au point qu’il leur a fallu établir un califat à Grozny pour avoir enfin la paix. Et voilà qu’ils se cognent le front, jour après jour, sur la porte fermée de Zelensky. La supposée plus-grande-armée-d-Europe se montre sans grandeur, sans honneur et, surtout, elle ne fait plus tout à fait peur. Elle essaye, pourtant. La semaine dernière, elle nous brandissait sous le nez sa nouvelle arme, le « Tchernobyl volant ». Elle nous fait le coup une fois par mois. On a eu Satan 2, le missile le plus terrifiant jamais vu, on a eu les missiles hypersoniques imparables, on a eu une myriade de petites phrases de Poutine annonçant l’apocalypse nucléaire, et rien ne vient. On s’ennuierait presque. Les chars russes restent désespérément empêchés de prendre l’Ukraine par des Ukrainiens héroïques, des dirigeants européens de moins en moins timides, et des opinions publiques de l’Ouest toujours pas disposées à ramper en sanglotant devant la statue du commandeur Vladimir. L’angoisse continentale qu’il voulait provoquer a fait chou blanc. Le cas français est intéressant.

Guerriers

Nous autres, descendants de l’armée qui s’est fait marcher dessus par la Wehrmacht (avec, notons-le, l’aimable assistance de l’Armée Rouge, son premier et intarissable fournisseur en carburant et en matières premières[1]), nous n’avons pas – ou plus – une réputation de fiers guerriers. On pouvait s’attendre à ce que la déflagration en Ukraine nous inspire un pacifisme tremblant. Il n’en fut rien. À notre propre, grande et excellente  surprise, l’opinion publique n’a pas flanché. Depuis l’entrée de l’armada russe en Ukraine, aucun sondage – et il y en a eu beaucoup – n’a indiqué que nos compatriotes étaient terrifiés. Bien sûr, quand on leur demande s’ils veulent la paix, ils répondent « oui » en masse. Cela s’appelle des êtres humains. Toutefois, lorsqu’on les questionne sur la réalité de la menace russe et sur la nécessité d’assister l’Ukraine, la majorité s’est toujours prononcée contre la lâcheté. La toute récente enquête de l’Ifop ne déroge pas à cette règle. Pourtant, elle intervient à un moment critique : des drones russes ont survolé la Pologne, l’Otan se réveille de sa sieste, Macron envoie des chasseurs surveiller l’espace polonais. La fameuse escalade se profile. Ce serait le moment de se mordre un peu les doigts et d’avoir les genoux qui s’entrechoquent. Nenni. L’opinion ne change pas d’opinion : on ne baissera pas les yeux devant Moscou. Pas encore. Voire pas du tout, car rien n’indique que la Russie soit encore en état de terrasser l’Occident et qu’il faille par avance lui livrer les clés de Calais. Que l’on y voie de l’imprudence, de la lucidité ou du courage, les statistiques sont là : la France ne se rend pas.

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Où l’affaire devient encore plus intéressante, c’est que François Bayrou a été remplacé par Sébastien Lecornu. La nomination de ce dernier est généralement perçue comme une preuve supplémentaire que Macron est un centriste fade, flasque et répétitif. Rien n’est moins certain. Car, si Lecornu passe pour un clone de Macron, ce qu’il est peut-être, il a aussi un passé récent, et pas n’importe lequel. Avant Matignon, il a été ministre des Armées. Pendant trois ans et bientôt quatre mois. C’est-à-dire : pendant la guerre en Ukraine, justement. À quelques mois près, sa trajectoire colle à celle du conflit. Il faudrait être bien peu curieux pour y voir un hasard. De plus, ce qui renforce le point précédent, M. Lecornu n’a pas la Place Rouge pour tasse de thé. Et c’est bien normal, car il a été le responsable des affaires politico-militaires d’un président qui, s’il a commencé par appeler Poutine une fois par jour en espérant vainement le séduire – ce qui avait fait de lui un personnage risible aux yeux des Ukrainiens -, il a fini par comprendre comment fonctionne le FSB et comment il convient de lui parler : sans amabilité excessive, en se souvenant à chaque instant que le mensonge est son ADN et l’intimidation sa colonne vertébrale.

À la dure

Le ministre russe de la défense Sergueï Choïgou (2012-2024). DR.

Macron est allé à l’école de la négociation face à la Russie, sur le tas, à la dure. Lecornu a appris avec lui, et l’accompagnant sur ce chemin abrupt et semé de vipères. Lecornu a retenu la leçon. Il veut doubler le budget des armées d’ici 2030. Il évoque « l’agressivité » de l’armée russe. Il ne se laisse pas marcher sur les pieds par Sergueï Choïgou. Il se montre indiscutablement favorable à l’aide à l’Ukraine. On sait de quel côté de la ligne de front il se situe. Et, à la réflexion, il est envisageable que ce soit la raison de son accès à Matignon. Macron veut un homme avec lequel il ne sera pas nécessaire de palabrer pendant des heures si la situation militaire grimpe d’un coup en température. Avec Lecornu, on peut imaginer que le dialogue ira vite et droit au but. Avec Bayrou, il y avait le risque que l’accent traîne et que l’embonpoint ralentisse.

Et si Lecornu n’était pas un énième négociateur à la table ronde des partenaires sociaux, ni une énième tentative d’endormir simultanément LR et le PS ? Et si la table était, cette fois, celle du wargame ? Macron a joué au chef de guerre du temps du Covid, mais il est confronté à un virus d’une toute autre nature, contre lequel les masques en papier ne suffiront pas. Et si Lecornu n’était pas un nouveau louvoiement entre petites idéologies électorales, mais une façon pragmatique de se préparer au moment où Poutine voudra enfin vraiment nous broyer psychologiquement ? Viatcheslav Molotov, grand diplomate russe et grand assassin soviétique, disait : « Démoraliser l’adversaire est notre devoir, nous ne serions pas communistes si nous ne le faisions pas. » Notre premier devoir à nous, alors, est de ne pas laisser faire, et il existe une toute petite possibilité que Lecornu soit le Premier ministre idoine. En temps de guerre, faute de mieux, il faut laisser sa chance au produit.


[1] Stalin’s War, Sean McMeekin, Penguin

La petite cuisine génocidaire de Gallagher Fenwick

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Gaza, 5 septembre 2025 © Omar Ashtawy / apaimages/SIPA

Assez nauséabonde…


Sur la chaine LCI, on montre la destruction d’une tour de Gaza et le journaliste Gallagher Fenwick dit que ce sera une pièce dans le dossier de génocide contre Israël. «Vous voulez dire crime de guerre», corrige Anne Nivat, qui conduit l’émission. «Non, je dis bien génocide», rétorque Fenwick, «vous n’avez qu’à lire les alinéas a, b, c, d, e  de l’article 2 de la Convention de l’ONU sur le génocide du 9 décembre 1948.»

Interloqué, je relis cet article : «On entend par génocide l’un quelconque des actes ci-après commis dans l’intention de détruire, en tout ou en partie, un groupe national, ethnique, racial ou religieux, comme tel: 

Alinéa a: Meurtre de membres du groupe; 
Alinéa b : Atteinte grave à l’intégrité physique ou mentale de membres du groupe
Alinéa c: Soumission intentionnelle du groupe à des conditions d’existence devant entraîner sa destruction physique totale ou partielle
Alinéa d: Mesures visant à entraver les naissances au sein du groupe
Alinéa e: Transfert forcé d’enfants du groupe à un autre groupe»

Si je comprends bien, la destruction de cette tour est un génocide, car elle prive ses habitants, tués ou non, de leurs conditions d’existence en tant que groupe, alinéa c de l’article 2. Les habitants d’un immeuble ne font pas partie des quatre catégories indiquées dans l’article 2, mais je suppose qu’il se réfère au fait qu’ils sont aussi membres du groupe national palestinien, du groupe ethnique arabe et probablement du groupe religieux musulman. Je ne parle pas de groupe racial, cela ne fait pas partie de mon vocabulaire ni, je le pense, de celui de M. Fenwick.

Encore faudrait-il qu’ils aient été visés intentionnellement, alors que les Israéliens préviennent les habitants et leur laissent le temps de partir, une première dans l’histoire des guerres. Je suppose que le journaliste considère que lorsqu’ils bombardent un immeuble, ils le font avec préméditation et que cela suffit pour affirmer l’intentionnalité.

J’en conclus que pour M. Fenwick, bombarder un immeuble habité par une population homogène au point de vue national, ethnique ou religieux, c’est commettre un génocide. Peu importe d’ailleurs que cet immeuble serve, comme les tours de Gaza, de local d’observation pouvant être utilisé à titre militaire.

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Je pense à  Grozny rasé par les Russes en 1995 et de nouveau entre aout 1999 et mai 2000. Je pense à Alep bombardé par Assad et les Russes entre 2012 et 2016 et détruite à 80%. Je pense à Mossoul bombardé entre octobre 2016 et juillet 2017, puis Raqqa entre juillet et octobre 2017 par une coalition dont la France faisait partie. Je pense aussi à Bizerte, que l’armée française avait pilonnée pendant cinq jours en 1961 en laissant plus de 600 morts et des centaines de bâtiments détruits, parce que Bourguiba voulait mettre un terme à la base navale française.

On avait fabriqué lors de la guerre de Yougoslavie le terme de «urbicide» pour définir les destructions systématiques d’immeubles, terme technique encore utilisé par les spécialistes, mais jamais à ma connaissance une destruction d’immeuble au cours d’une guerre n’a été qualifiée d’acte génocidaire. Pour cela il a fallu attendre M. Gallagher Fenwick, journaliste expert à LCI.

Il avait dans sa manche une déclaration faite par un groupe d’autres experts. Et quels experts! Rien moins que l’Association Internationale des chercheurs sur le génocide, l’IAGS, qui a publié le 1er septembre une résolution suivant laquelle les actions d’Israël à Gaza entrent dans la définition légale de génocide. Le prestige académique de cette Association a été immédiatement souligné par la BBC, le Guardian, le New York Times et la porte-parole de M. Gutteres, secrétaire général de l’ONU. Elle avait poussé le scrupule à faire voter ses membres sur cette grave question et le résultat était sans appel : 85% d’entre eux considéraient qu’Israël commettait un génocide à Gaza. 

J’avais honte de ne pas avoir entendu parler de l’IAGS. Mon ami Michel Gurfinkiel m’a déculpabilisé : l’IAGS est une fumisterie.

Cette association, présidée par une juriste australienne qui avait déjà publiquement accusé les Israéliens de commettre un génocide à Gaza, a été créée il y a trente ans par des historiens et des politistes, parfois survivants eux-mêmes de la Shoah, soucieux d’analyser les génocides de façon comparative pour y déceler des mécanismes communs. Puis les générations passant, ils furent remplacés par des activistes moins axés sur le passé que sur la dénonciation du présent. On a découvert qu’il n’y a rien de plus facile que de devenir un membre de l’IAGS, y compris sous une identité farfelue et que les membres ayant accusé Israël de génocide ne représentaient que 120 membres environ sur les 500, inconnus d’ailleurs, que revendique cette Association.

D’un journaliste professionnel on exige qu’il vérifie ses sources. M. Fenwick ne l’a pas fait, les journalistes du Guardian (qui qualifiait l’IAGS de «top scholars)», de la BBC («leading scholars»),  du New York Times («leading group of academic experts”) et consorts ne l’ont pas fait non plus. Les uns se sont reposés sur la déclaration des autres et ils s’en sont contentés parce que cela venait conforter leurs propres préjugés.

L’IAGS prend pour argent comptant les déclarations les plus outrancières de Amnesty International qui a réécrit les critères de génocide pour mieux accuser Israël et de Francesca Albanese dont l’antisémitisme est patent. Dans son long rapport, l’IAGS accuse Israël de tous les crimes, y compris des calomnies de caniveau, viols et crimes sexuels, mais elle ne cite qu’une seule fois et de façon absolument anodine le Hamas et les otages.

Le 5 septembre, un collectif nommé Scholars for Truth about Genocide a publié un texte réfutant point par point les allégations de l’IAGS. C’est une très remarquable et très rapide réaction, qui porte plus de signatures, et des signatures vérifiées que l’IAGS, mais le mal est fait et je ne vois pas M. Gallagher Fenwick faire son mea culpa.

Cette histoire est emblématique, la captation d’une organisation scientifique par des militants idéologisés, le rebond en tremplin d’une fausse assertion servant de justification à une autre fausse assertion, la mise à l’écart par ceux dont c’est le métier d’informer, d’informations qui contreviennent à leur vision du monde et la décision de ne jamais s’excuser de ses erreurs, car on oublie l’erreur, mais on n’oublie pas les excuses.

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En un mois on a démontré que les accusations portées par un ex-agent du Fonds Humanitaire de Gaza sur les assassinats de civils gazaouis par les soldats israéliens à proximité des centres de distribution de nourriture étaient un mensonge, que les photos d’enfants gazaouis mourant de faim étaient des mensonges, que les données sur lesquelles l’IPC s’appuyait pour déclarer la famine à Gaza étaient extrêmement problématiques. Rien n’y fait. « La calomnia è un venticello», dit don Basilio dans l’air célèbre du Barbier de Séville, la calomnie est une petite brise, mais elle prend de la force; peu à peu, elle vire à la tempête et la victime infortunée finit par mourir. 

Quand l’Afrique du Sud accusa Israël de génocide devant la CIJ, on pensait à une mauvaise plaisanterie, tellement les arguments, notamment ceux sur l’intentionnalité, étaient minables. Lorsque la Cour rendit sa décision, on prétendit qu’elle avait avalisé le génocide, alors que ce n’était pas le cas. Sa Présidente d’alors, Ms Joan Donaghue, s’en est récemment expliquée. Ce que la Cour a voulu dire était que les Palestiniens avaient des droits «plausibles», au sens anglais, autrement dit des droits défendables, à prétendre qu’ils étaient victimes d’un génocide mais en aucun cas elle n’a déclaré qu’il était plausible (au sens français) qu’un génocide fût effectué contre eux. Mais ceux qui accusent Israël n’ont que faire de ces distinctions.

Aujourd’hui, la perception s’étend dans le public, et notamment chez les jeunes, qu’Israël commet un génocide et que ceux qui le soutiennent sont complices. Certains Juifs eux-mêmes en sont tourmentés. Des organisations israéliennes d’extrême gauche comme Betselem et Israeli Physiciens for Human Rights, l’historien de la guerre Omer Bartov et le grand écrivain David Grossman ont accusé Israël. Il n’est pas question de nier la tragédie qui frappe la population de Gaza, mais il ne peut pas être oublié que le grand responsable en est le Hamas et que comme on l’a vu une grande partie des accusations qu’on porte contre Israël sont tout simplement des mensonges. 

Ceux qui par méticulosité intellectuelle considèrent que certains comportements des Israéliens entrent dans une définition juridiquement élargie de génocide ne devraient cependant pas oublier que Israël est aujourd’hui en proie à une tempête de calomnies et que leur parole sera exploitée. Quelles que soient leurs critiques sur tel ou tel aspect de la politique israélienne, il est indécent d’alimenter une telle curée mensongère qui fait dire sans honte à certains que Gaza, c’est Auschwitz…

Richard Prasquier intervient sur Radio J

Podcast : qui bloque vraiment la France? États-Unis: JeSuisCharlie Kirk

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De gauche à droite, les journalistes Ivan Rioufol, Jeremy Stubbs et Eliott Mamane © Causeur

Avec Ivan Rioufol, Eliott Mamane et Jeremy Stubbs.


Pour Ivan Rioufol, celui qui bloque véritablement le pays, c’est Emmanuel Macron, qui refuse de tenir des élections législatives anticipées et qui refuse de démissionner. Au fond, le macronisme et l’extrême-gauche partagent la même idéologie mondialiste et sont unis dans une même lutte contre l’existence de la nation française. On a vu la même idéologie à l’œuvre au niveau européen lorsque, mercredi, Madame Von der Leyen, la présidente de la Commission, a fait son grand discours devant le Parlement européen. Enfin, pour finir, Elliot Mamane nous éclaire sur le contexte de l’assassinat ignoble de l’influenceur conservateur américain, Charlie Kirk, à la mémoire de qui nous rendons hommage.

Vie et mort d’Anne

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37.2 le matin © RONALDGRANT/MARY EVANS/SIPA

Littérature. Notre chroniqueur Cyril Bennasar nous invite à découvrir un extrait de son premier roman L’Affranchi et à faire la connaissance de son personnage principal, Pierre Schwab…


Anne est morte. Elle n’était ni riche ni célèbre ni bien née ni notable. Elle n’a aucune raison de figurer dans Le Figaro à la rubrique décès, celle qu’on lisait à l’antenne de Radio Libertaire quand on allait ensemble à l’émission « De la pente du Carmel, la vue est magnifique ». La famille Hampin de la Roche de Broglie a le regret de vous annoncer que le baron Louis Charles de machin chose a été rappelé à Dieu l’année de ses 93 ans. Suivait un bruit de guillotine enregistré et la revue de presse continuait. Ça nous faisait rire. On était voisins d’enfance et amis, puis amants. Un père allemand, une mère japonaise, une intelligence rare, une culture littéraire qui mettait à toute notre bande de copains des années dans la vue. Elle me disait qu’on vivrait tout ce qu’on a à vivre et qu’à cinquante ans, on se retrouverait pour se marier. Elle me disait aussi que quand j’aurais eu ma dose de gonzesses, je deviendrais pédé. Dans sa bouche, ça voulait dire qu’elle plaçait en moi tous ses espoirs. À présent, je me ferais volontiers enculer si ça pouvait la faire revenir. Je n’imaginais pas que la vie serait aussi dure avec elle, mais même si je l’avais su, je n’aurais pas pu faire grand-chose. On peut faire le bonheur des cons, pas le bonheur des dingues. Et Anne était dingue. Betty dans 37°2.

C’est elle qui m’avait amené à Radio Libertaire après avoir contacté une bande d’anars qui se retrouvaient tous les mardis soir tout à fait gratuitement pour se moquer du monde. On épluchait la presse et on écrivait des textes qu’on lisait à l’antenne. Sans elle, je n’aurais jamais osé ni écrire, ni téléphoner à ces mecs pour me placer, ni à qui que ce soit d’ailleurs. Mais Anne avait une audace folle qui lui ouvrait toutes les portes, même celles de l’enfer. Un jour elle m’avait dit Viens, on y va. Alors j’ai écrit deux trois trucs et on s’est pointés au studio un soir à Montmartre. Je lui avais lu mon texte sur la mort de Lady Di sous le pont de l’Alma, que toute la presse appelait sur un ton obséquieux « la princesse Diana ». Il finissait par «Il n’y a plus que les piliers de pont qui sont républicains dans ce pays». À la fin de ma lecture, le visage d’Anne s’était illuminé. Putain j’en étais sûre que t’étais un écrivain! Je lui avais répondu Arrête tes conneries.

En apprenant sa mort, je sens mon cœur et ma gorge se serrer. On s’est perdus de vue avant mon virage islamophobe et c’est tant mieux, avant que nos copains anars n’informent les auditeurs de Radio libertaire, dans une émission consacrée aux « libertraitres », que j’étais devenu « une figure de proue du racisme en France » et qu’il ne fallait plus me causer. Avec Anne, on se serait affrontés violemment. Elle avait une putain de belle intolérance dans un monde où on transige sur tout mais on n’avait plus la même. Elle ne laissait rien passer et elle m’aurait fait payer la moindre blague raciste. J’ai bien entendu là ? T’as prévu de te branler ce soir ? Jamais je n’aurais pu me douter qu’elle claquerait à cinquante-sept ans d’on ne sait quoi. Suicide, overdose, meurtre? Rien ne me surprendrait. Elle était plus ou moins schizo, elle était sortie abimée, désenchantée, écœurée d’un passage par la prostitution, même de luxe, et elle tombait dans toutes les addictions. Et parce que son grand cœur et son antiracisme abolissaient chez elle tout discernement, elle avait une fâcheuse tendance à traîner avec de la racaille de n’importe quelle couleur. Elle m’avait raconté qu’une nuit dans un squat, un Arabe l’avait violée. Putain de bougnoule! aurait dit mon père. Elle ne parlait pas comme ça. Moi si. Quand je me revois à 14 ans dans les manifs avec la petite main jaune d’SOS racisme, je me demande parfois comment j’en suis arrivé là. Elle ne voyait pas le rapport entre un viol et un Arabe. Moi si. Celui-là était du genre à casquette, en survêtement et en surpoids. Il avait son adresse et revenait certaines nuits frapper à sa porte.

Elle en avait peur mais ne portait pas plainte parce qu’il y avait entre eux une histoire de drogue. Son copain de l’époque était impuissant à neutraliser le nuisible par des moyens légaux et encore plus par des moyens illégaux parce qu’étant avocat, il craignait pour sa carrière. Alors j’avais emprunté à mon frère un flingue, un pistolet à billes qui ne tue pas mais qui à bout touchant troue la peau durablement, et j’avais passé dans sa chambre à Bastille trois jours et trois nuits à attendre Mouloud. Je n’ai jamais vu la trogne du défavorablement connu des services de police qui s’est fait descendre pour de bon par quelqu’un d’autre quelques mois plus tard dans un règlement de comptes lié au trafic de stupéfiants, comme on dit à la télé. Inch Allah!

Sa mort me hante. Pas celle de Mouloud, celle d’Anne. J’aurais voulu lui demander pardon et je n’ai pas eu le temps. Je n’avais pas encore trouvé les mots, les bons, et j’ai été pris de court. On s’est aimés et désaimés pendant les trente premières années de nos vies et j’ai compris trop tard que j’avais passé mon temps à jouer et à me venger. Je l’aurais aimée follement si elle n’avait pas été follement dingue et c’est ce que j’avais commencé à faire à quinze ans jusqu’au jour où elle m’avait annoncé qu’elle avait revu Jean-Marc et qu’elle était encore amoureuse de lui. C’était un mec de la DASS, un sale type, un voyou plus âgé que nous d’une dizaine d’années et qui proposait de faire croquer1 quand il sortait avec ses potes, peut-être par fidélité́ à une promesse de taulards de tout partager une fois dehors. J’avais morflé deux ou trois jours et puis je m’étais remis de mes émotions, jurant qu’on ne m’y prendrait plus, et je suis resté fidèle à mon serment autant que j’ai pu, au grand dam de ces dames.

En amour, il y en a toujours un qui souffre, l’autre joue. Si pour toi l’amour n’est qu’un jeu, alors peu importe, je tends l’autre joue. Ce n’est ni du Joey Star, ni du Big Flo et Olie ni du Abd el Malik ni du Stromae. La rime la plus riche de la chanson française ne vient pas d’une star de la discrimination positive, mais d’une chanson de Lio. Même genre de beauté, de culot, de grâce, de courage que ma chère Anne. Et même féminisme énervé voire hystérique. En amour, je ne suis pas chrétien, je ne tends pas l’autre joue. Plutôt crever mais jusque-là, j’ai survécu. Alors comme ce qui ne tue pas rend plus fort, j’ai joué́ avec Anne au chat et à la souris sans voir qu’elle en souffrait. Je la croyais beaucoup plus forte que moi alors j’ai passé des années à lui rendre la monnaie de sa pièce de boulevard. Je la sautais, la trompais, disparaissais, et je me repointais. Je voyais bien que ce n’était pas du jeu mais je me disais que c’était de bonne guerre. Je ne voyais pas que je la blessais vraiment. Le jour où sa mère a pris son téléphone pour me dire Pierre, si vous revoyez Anne, je vous tue. J’ai compris d’un coup et ça m’a glacé. J’ai décidé́ de disparaitre définitivement, sans penser au sens le plus tragique du mot « définitif ».

Elle était vraiment cinglée. En fouillant dans son inconscient, un psy à la con l’avait persuadée que son père, parti vivre à Berlin avec une deuxième femme, l’avait amenée, quand elle était enfant, chez un dentiste sadique qui la torturait avec ses instruments. Le dangereux freudien avait même réussi à la convaincre que son paternel l’avait violée quand elle était petite. Enfin c’est ce qu’elle m’avait raconté́. Elle était sortie de ces séances avec la ferme intention de partir en Allemagne demander des comptes à son vieux, et, au cas où il lui mentirait, selon son expression, de « lui prendre sa bite ». Je ne connais pas la suite de l’histoire. Le Boche soupçonné d’inceste doit être mort à présent, en emportant son secret dans sa tombe. Et sa bite aussi? Allez savoir!

Entre deux histoires avec moi, elle avait eu un paquet de mecs. Des tas d’histoires qui avaient toutes fini violemment. Immanquablement, le gars se faisait jeter sans ménagement. Trop mesuré, trop juste, trop raisonnable, trop prudent, trop gentil, trop normal. Celui qui ne la suivait pas dans ses excès, ses outrances, ses indignations, ses colères, ses délits était éconduit comme une chiffe molle, dégagé́ sans ménagement. Elle partait en claquant la porte, se montait le bourrichon et revenait plus tard avec sa clef et un marteau pour ruiner l’appart de l’amant décevant. Comme beaucoup, l’avocat y a eu droit, jusqu’aux poignées de portes en porcelaine dans son trois ou quatre pièces haussmannien de l’avenue René Coty. Plus d’un gars a regretté d’avoir croisé sa route, maté son cul et tâté́ ses miches.

J’ai bien failli avoir droit moi aussi à des représailles. Deux fois. La première fois, alors que marié, je la ramenais après un week-end de va-et-vient sauvages et de promenades en forêt, elle me conseillait dans un sursaut de charité́ de vérifier dans les plis de mon canapé si elle n’y avait pas perdu sa culotte. La deuxième fois, c’est grâce à l’arrivée inopinée de mon copain Jean-Louis, qui l’avait trouvée chez moi avec son fameux marteau et sa copine Fouzia, que j’ai encore une télé, un lavabo et des chiottes. Elle n’avait pas de clef : n’ayant rien qui puisse attirer les cambrioleurs, je ne ferme jamais ma porte. Elle était quand même repartie avec tous mes disques dans deux gros sacs en jurant de les jeter dans un lac à deux pas de chez sa mère où elle retournait régulièrement pour une cure de désintox. J’ai repris mes CD le soir — même en douceur mais sans la rebaiser. Il y avait des limites à ne pas franchir, il ne fallait pas toucher à mes Beatles et à mes Motörhead. J’ai tout récupéré́ sauf The River de Springsteen. En plus de toutes ses qualités, elle avait bon goût.

Elle avait même pourri la vie de mon ami Jean-François qui couchait avec elle la semaine à Paris avant de rentrer le week-end chez sa femme en Provence. Un vendredi soir, en montant en voiture sur le parking de la gare d’Avignon où sa régulière venait le chercher, il l’avait vue surgir de la banquette arrière et s’écrier Surprise! Elle avait traversé́ la France quelques jours plus tôt pour ne pas laisser plus longtemps dans l’ignorance une épouse abusée, s’était installée au domicile conjugal et avait tout raconté dans les détails. Sa femme n’avait pas pardonné mais lui, si, et après son divorce, il s’était remis à la colle avec cette beauté́ empoisonnée. Une nuit j’ai vu Jean-François débarquer chez moi en poussant sa moto. La selle était lacérée, les pneus étaient crevés et il était au bord des larmes. Parce qu’il était parti à Lyon avec une autre fille, croyant former avec Anne un couple libre, elle l’avait reçu avec un couteau de cuisine pour lui faire payer sa trahison, et tandis qu’il détalait, elle lardait sa bécane.

Je l’avais prévenu. Elle est folle ! À sauter uniquement si tu aimes vivre dangereusement. Il ne m’avait pas cru et on peut le comprendre. Le début d’une histoire avec Anne avait de quoi déboussoler n’importe quel mec. C’était une lune de miel avec un canon qui avait de l’esprit, des lettres et de l’humour, le tout dans des vapeurs de joints. Ma mise en garde avait bien failli nous brouiller mais on est restes amis jusqu’à ce que la mort de Jean-François nous sépare. Une forme de leucémie dont 95 % des malades sortent vivants mais qui avait tué́ mon copain parce que le crack avait laissé des lésions qui avaient empêché́ sa guérison. Après Anne, il était tombé sur une Arabe qui l’avait dépouillé́ d’une dizaine de milliers d’euros. Je l’avais prévenu aussi, mais Jean-François était incapable de résister à une bonne chatte. Je n’avais pas sauté la fille que j’avais deviné́ fourbe et venimeuse mais sa sœur. Pas la sœur de Jean-François, la sœur de l’Arabe, que j’avais baisée chez elle et rebaisée chez moi après lui avoir dit que j’étais juif, donc en prenant le risque de laisser filer un bon coup. Ce dont je suis resté assez fier. En fait, si, j’ai aussi baisé la sœur de Jean-François, mais ça, c’est une autre histoire.

Je ne sais rien de sa mort. J’espère ne pas apprendre un jour qu’elle a été́ assassinée et que son meurtrier est vivant et libre, faute de preuves ou de places en prison. Si c’est le cas, je comprends d’où̀ me vient cette intuition qu’avant de clamser à mon tour, je deviendrai un assassin, en envoyant six pieds sous terre une racaille nuisible et impunie, à coups de marteau et sans sourciller. À présent, je frémis en repensant à son rire, et je pleure en l’entendant se marrer.

L'affranchi

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  1. Partager sa copine avec ses copains ↩︎

American Nightmare

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© AP/SIPA

Le 22 août dernier, Iryna Zarutska, 23 ans, a été tuée dans le tramway de Charlotte, en Caroline du Nord, dans l’est des États-Unis. Le principal suspect, Decarlos Brown, est un multirécidiviste déjà condamné à plusieurs reprises. L’affaire a rapidement pris une ampleur nationale, Donald Trump et d’autres figures conservatrices critiquant l’indifférence médiatique, la gestion des villes dirigées par les démocrates, le laxisme des autorités judiciaires, et réclamant la peine de mort. Souffrant de schizophrénie, le meurtrier avait revendiqué avoir tué « une femme blanche ». Avant d’être à son tour tué, par balle en pleine réunion publique dans l’Utah, l’influenceur conservateur Charlie Kirk avait déclaré : « si une personne blanche lambda s’approchait tout simplement et poignardait une gentille et honnête personne noire, ce serait une histoire absolument énorme à l’échelle nationale, utilisée pour imposer des changements politiques radicaux à l’ensemble du pays. » Analyse.


Les images de la vidéosurveillance diffusée sur les réseaux sociaux sont particulièrement choquantes. Une jeune femme ukrainienne, Iryna Zarutska a été égorgée, à Charlotte aux États-Unis, par un homme noir qui s’est vanté, sans honte, d’avoir tué une blanche.

L’événement pourrait passer pour un fait divers, noyé dans la rumeur quotidienne des violences, mais il vaut comme signe. Non pas celui d’un déséquilibre individuel, mais celui d’une époque où tuer n’est plus seulement un crime : c’est un geste idéologique, une liturgie profane. La victime n’était rien d’autre qu’un symbole : la blancheur, l’Occident, ce monde que l’on veut expier par le sang.

Maison-Blanche, 9 septembre 2025.

Paradoxes

Depuis George Floyd, la religion séculière de l’antiracisme s’est imposée comme orthodoxie universelle. Partout, les foules acclament leur catéchisme : l’homme blanc est coupable. Il est l’oppresseur, le colon, l’esclavagiste, le policier, le patriarche, l’ennemi absolu. À Paris, des foules criant justice pour Adama Traoré ont importé ce récit d’outre-Atlantique, récit qui ne demande pas réparation mais immolation. On abat des statues, on réécrit l’histoire, on rejoue la Passion avec de nouveaux Judas : le Blanc, et avec lui le Juif.

Car le Juif est toujours là, éternel bouc émissaire. Les nazis le voyaient comme anti-race corruptrice, ennemi biologique à exterminer. Aujourd’hui, il est haï sous le nom de sioniste, figure suprême de la blancheur coloniale, accusé de concentrer en lui tous les crimes de l’Occident. Le paradoxe n’en est pas un : la haine ne change pas de nature, elle recycle ses mythes, inverse ses justifications, change de masque pour mieux survivre. Le Blanc et le Juif ne sont plus deux figures distinctes : ils sont désormais confondus dans une même condamnation. Deux visages d’un même mal imaginaire.

Ce qui est visé à travers eux, c’est l’Occident lui-même, avec son héritage chrétien porteur de l’idée d’universel, son héritage juif qui incarne la mémoire irréductible d’un peuple revenu à sa terre, son héritage gréco-romain fondé sur la raison et la cité, son héritage des Lumières affirmant la liberté de conscience, et enfin son héritage démocratique défendant l’égalité des droits.

Indifférence générale

Tout cela est désormais jugé criminel. Tout cela doit être effacé. Et c’est pourquoi une jeune femme blanche peut être égorgée dans l’indifférence générale, comme un Juif peut être insulté, frappé, lynché dans les rues d’Europe, sans que le monde s’en émeuve.

Pourquoi cet aveuglement des élites occidentales, à l’exception notable de Donald Trump et Elon Musk aujourd’hui qui réagissent fortement et justement  au meurtre de la jeune Ukrainienne ? Parce qu’elles ont choisi la trahison sous plusieurs formes :

– La culpabilité historique érigée en dogme. Obsédées par le péché originel – colonisation, esclavage, impérialisme –, elles se sentent redevables d’une dette infinie. Elles croient conjurer la haine par l’auto-flagellation et nourrissent ainsi l’idéologie de la vengeance en lui offrant sa légitimité morale.

– Le confort du déni. Reconnaître que les pogroms anti-blancs et anti-juifs réapparaissent, ce serait admettre la guerre civile larvée. Nommer l’ennemi, assumer le tragique : elles n’en ont pas le courage. Alors elles détournent les yeux, se réfugient dans des statistiques, s’endorment dans l’illusion.

– La religion du progressisme. Antiracisme, multiculturalisme, repentance sont devenus les dogmes d’une liturgie séculière. Dire la vérité sur la haine anti-blanche ou l’antisémitisme contemporain, ce serait commettre un blasphème. Elles ne gouvernent plus : elles administrent la liquidation morale de leur civilisation.

– La peur d’être accusées. Celui qui nomme la réalité – violences anti-blanches, nouvel antisémitisme, islamisme conquérant – est aussitôt déclaré fasciste, raciste, haineux. Les élites redoutent davantage le tribunal médiatique que l’effondrement de leurs peuples.

– L’illusion du contrôle. Elles croient gérer la haine comme une crise budgétaire, utiliser les minorités comme réservoir électoral. Elles ne comprennent pas que la haine a sa propre logique : elle se nourrit des concessions, elle ne s’apaise jamais.

Ère tragique

À cette matrice occidentale s’ajoute l’islamisme, qui n’a cessé d’attiser et d’amplifier la haine. L’islamisme donne à ce ressentiment un horizon religieux, une justification divine, un récit global. Pour lui, le Juif est l’ennemi absolu depuis Khaybar ; le Blanc est le croisé à abattre ; l’Occident est la civilisation impure qui doit s’effondrer. L’islamisme n’invente pas la haine : il la structure, il lui donne une armée, il l’adosse à une théologie de la conquête. Là où l’antiracisme parle de réparation, l’islamisme parle d’extermination. Et les deux se rejoignent : dans la haine de l’Occident, dans la désignation du Juif et du Blanc comme cibles sacrificielles.

Les nouveaux pogroms ne sont pas encore des foules hurlantes armées de gourdins : ils prennent la forme de lynchages médiatiques, d’agressions banalisées, de meurtres accomplis dans la certitude d’exercer une justice. Mais leur logique est identique : purifier le monde en immolant un coupable désigné. Le sang devient une réponse, le meurtre une liturgie, l’innocent une victime expiatoire.

Nous entrons dans une ère tragique. L’Occident, qui croyait avoir conjuré ses démons, se découvre haïssable à ses propres yeux. Le Juif et le Blanc, désormais confondus dans l’imaginaire de la haine, incarnent ensemble le visage honni d’une civilisation qu’on veut abolir. Le meurtre de la jeune Ukrainienne est une annonce : celle d’un futur où l’on ne tuera plus seulement des individus, mais des symboles, où l’on réglera ses comptes avec l’Histoire par le sang versé dans les rues.

Ce n’est pas un retour en arrière, mais la continuité de la haine. Le pogrom n’a jamais cessé : il change seulement de formes, de justifications, de victimes. Il revient aujourd’hui sous les habits d’une croisade morale, d’une justice vengeresse, d’une pureté fantasmée. Nourri par l’antiracisme occidental, exalté par l’islamisme global, il transforme nos métropoles en nouveaux shtetls promis aux flammes, et nos innocents en victimes expiatoires d’une haine qui se croit juste.