Retraites. Le gouvernement donne trois mois aux partenaires sociaux pour trouver une autre solution. L’annonce du retrait (provisoire) de l’âge pivot a plongé la macronie et les médias dans un merveilleux monde parallèle.
C’est peut-être une illusion due à l’âge, mais tout de même, je me souviens d’une époque où il y n’y avait que trois ou quatre chaines de télé, trois ou quatre stations de radio, qui étaient la principale source d’information et pourtant, elles donnaient une impression de pluralisme infiniment plus grande que les dizaines de chaînes infos d’aujourd’hui et les principaux titres de presse qui disent tous la même chose, et qui répètent plus ou moins consciemment, avec plus ou moins de malignité, ce que le pouvoir veut qu’on entende.
L’annonce par Edouard Philippe du retrait (provisoire) de l’âge pivot samedi a plongé la macronie et les médias dans un monde merveilleux, une sorte de réalité parallèle comme on en trouve dans les romans de science-fiction, chez le grand K. Dick par exemple. Si je résume ce dernier week-end, dans la construction purement spectaculaire, (lisez Debord, c’est pas en écriture inclusive, mais c’est bien quand même), voilà ce qui s’est donné, toute honte bue, comme la seule vraie situation. Le mouvement social est fracturé. Les syndicats réformistes négocient. Cela tombe bien, ils représentent une majorité écrasante face à ces groupuscules radicalisés que sont la CGT, SUD et FO qui fournissent si peu de manifestants.
Le gouvernement a fait une concession majeure mais il a sauvé l’honneur et il a renforcé sa vision réformatrice. Les cheminots sont convaincus, les avocats dansent de joie, les enseignants montent au ciel, Radio France arrête les playlists en guise de programme, l’Opéra de Paris rentre se réchauffer dans les loges. Ce retrait (provisoire) de l’âge pivot a plongé dans la France dans le monde merveilleux d’une Candy sous acide ou d’une Alice shootée à l’héro.
Oh, si on veut, on peut chercher à déconstruire ce mensonge éhonté et généralisé. Mais, évidemment, il faut le vouloir, il faut avoir le temps, il faut n’être pas trop crevé par sa semaine, il faut trouver l’énergie de ne pas se laisser intoxiquer: c’est bien caché, dans les brèves, ou entre les lignes. Les réseaux sociaux n’aident pas nécessairement, ils sont trop occupés aux lynchages saisonniers et, grâce à leur sens habituel de la hiérarchie de l’info, on continuera à chasser virtuellement les pédophiles octogénaires après sa journée de dix-huit heures d’auto-entrepreneur, futur retraité par points et bientôt par capitalisation. Mais enfin, on pouvait tout de même les trouver, les images sur le degré de violence des manifs de samedi, rarement atteint depuis le début du mouvement, et qui est une pure violence d’intimidation, comme un avertissement lancé aux manifestants: on peut faire comme vous comme avec les gilets jaunes, vous casser au point de vous faire peur et que vous préfériez rester chez vous.
Mais enfin, en prêtant bien l’oreille on pouvait finir par comprendre que l’UNSA RATP avait envoyé sa direction sur les roses, qu’il y avait toujours lundi matin des piquets de grèves devant les dépôts de bus et les raffineries, que rien n’était perdu pour le mouvement social sauf si on se mettait à croire à la prophétie autoréalisatrice d’un pouvoir tellement aux abois qu’il ne veut même plus que l’étiquette des maires des villes de moins de neuf mille habitants soit prise en compte quand on donnera le résultat des municipales, on n’est jamais trop prudent… Sauf si on était prêt et à se laisser envelopper par la propagande insidieuse, inlassable et étouffante des chiens de garde. Mais rien ne prouve que ce soit le cas. Caramba, encore raté !
Entre Nîmes et Montpellier, Lunel détient le triste record du nombre de djihadistes partis en Syrie en 2014. Mais cette ville paupérisée n’a rien d’un coupe-gorge. Musulmans revendicatifs, pieds-noirs et autochtones y coexistent sans se mélanger. Reportage.
En arrivant à Lunel, je m’attendais à tout. Entre Montpellier et Nîmes, la ville détentrice du nombre record de départs au djihad pour l’année 2014 – 25 pour 25 000 habitants, soit proportionnellement trois fois moins que le record absolu détenu par Trappes – réserve bien des surprises. Avec sa réputation imméritée de coupe-gorge, la capitale de la Petite Camargue affiche une quiétude inattendue. Dans la vieille ville, place des Caladons, l’enseigne d’un restaurant orné du logo LGBT a de quoi décontenancer. À L’Entracte, Denis et son époux cubain Jesús posent entre deux portraits de la Callas : « Quand on s’est mariés, tout le monde nous a félicités. On vit vraiment sereinement », confie Denis. On pourrait fermer le ban et se dire que tout va pour le mieux, si ce « vieux pédé de droite » (sic) ne fendait pas l’armure. « On est pote avec tout le monde, mais les Maghrébins ne vivent pas comme nous. Ils ne boivent pas d’alcool, donc ne vont pas dans nos bars. En plus, on ne bouffe pas hallal. » Un temps, Denis avait demandé au travailleur social voisin Tahar Akermi de lui dénicher « un serveur pédé arabe », mais l’annonce est restée sans réponse.
Denis et Jesus, restaurant L’Entracte, Lunel, novembre 2019. Photo : Guillaume.
Dans cette ville où le Rassemblement national a dépassé les 35 % aux européennes, la coexistence pacifique confine au développement séparé. Sauf exception, les différentes strates de population – Pescalunes, comme on appelle les autochtones, aussi bien catholiques que parpaillots, pieds-noirs, Marocains, Algériens, Turcs, Équatoriens – se croisent sans se mélanger. Sur ces terres, Renaud Camus avait eu l’intuition du « grand remplacement » il y a plus d’une vingtaine d’années mais, le temps passant, s’est instaurée une grande séparation dont les djihadistes ne sont que l’expression marginale. Loin des faubourgs de Raqqa, Lunel offre un aperçu de la France de demain. C’est peut-être là-bas que s’écrit la prochaine page de notre roman national.
Épisode 1 : Pourrir par le centre
Au bas des arènes flambant neuves, le marché du jeudi matin offre à boire et à manger. Un stand de cuisine aveyronnaise débite un gigantesque cassoulet à quelques mètres d’un droguiste ambulant vendeur d’accessoires de médecine islamique. Sur le très commerçant cours Gabriel-Péri, les halles couvertes aux prix prohibitifs voisinent avec des marchands de primeurs maghrébins bon marché.
Marché de Lunel. Photo : Guillaume.
Dans ce ballet bien réglé, chacun reconnaît les siens : les vieux Pescalunes du bar Le National carburent au pastis dès dix heures du matin face à la clientèle chibanie du Bar des Amis. Au bout du cours, autour de l’église XVIIe, la place semi-piétonne Louis-Rey récemment restaurée, offre un magnifique point de vue touristique, avec sa fresque murale géante, son jet d’eau et sa propreté qui tranche avec les autres artères du vieux Lunel. Nous voici en plein cœur de ville. Tout le cachet de Lunel tient dans ces façades écrues souvent décrépies. Rue Sadi-Carnot (que beaucoup écorchent en « Sidi-Carnot »), je retrouve la mémoire vivante de la ville : Gérard Christol, 75 ans.
Gérard Christol. Photo : Guillaume.
L’ancien bâtonnier, naguère proche d’Edgar Faure, se souvient du temps où « les rues du centre étaient pleines de monde et de commerçants ». Le chaland venait du fin fond des Cévennes pour acheter vêtements et médailles de baptême, communion et mariage. La vie de village n’avait rien à voir avec le silence actuel. « La semaine, personne n’y passe. C’est un cimetière : on s’y entend marcher ! » déplore Gérard Christol.
L’intégration par les cornes
Dans l’arène, un tourneur place le taureau de façon à ce que le raseteur puisse retirer les accessoires accrochés à ses cornes à l’aide d’un crochet. Tel est le principe de la course libre. Depuis quelques années, cette tradition camarguaise a comme vedettes des enfants de l’immigration maghrébine. « C’est un formidable outil d’intégration », s’enthousiasme l’ex-directeur d’école taurine Michel Damour. L’été venu, les lâchers de taureaux (abrivado) permettent aux jeunes de toutes origines de découvrir ce sport parfois source d’ascension sociale. Originaire d’un village près de Beaucaire, Jamel Bouharguane, infirmier à Nîmes la semaine, raseteur le week-end, n’a jamais subi la moindre discrimination de la part du public autochtone : « La Camargue était une région où les Français ne se mélangeaient pas, mais ça a évolué ». Zico Katif, 26 ans, Montpelliérain d’origine mauritanienne, a ainsi épousé la sœur d’un raseteur lunellois. En déboursant la bagatelle de 6,5 millions d’euros pour la rénovation des arènes, la mairie de Lunel a peut-être encouragé l’intégration.
Pour expliquer ce déclin, bien des Lunellois incriminent la galerie marchande des Portes de la mer ouverte au début des années 1990, à l’entrée est de la ville, reliée à l’autoroute. Cependant, le pourrissement du centre a aussi des causes endogènes. Traditionnellement, les commerçants habitaient au-dessus de leur magasin. Peu à peu, ils se sont excentrés dans des lotissements pavillonnaires en périphérie, ont revendu ou délaissé leur bien immobilier. « À partir du moment où le commerce a fermé, c’est devenu difficile de payer la rénovation des appartements au-dessus, les loyers ont baissé et les populations accueillies ont changé, résume Michel Christol, frère cadet de Gérard, premier adjoint de 1989 à 1997 aux côtés de l’ex-maire (PS) Claude Barral. Dès lors que certains types de populations sont dissuasives pour d’autres, des logiques infernales se mettent en place. »
Faute d’entretien du bâti ancien, le quartier s’est paupérisé, tombant aux mains de marchands de sommeil. Les vagues d’immigration s’y sont juxtaposées sans se mélanger. Rue Sadi-Carnot, des travailleurs agricoles équatoriens arrivés légalement d’Espagne vivent tous ensemble dans un petit réduit. Par beau temps, ils sortent des chaises et enchantent la rue de sonorités espagnoles. En quelques mètres, ou en quelques heures, on change de continent au gré d’une partition spatio-temporelle de la ville. Le dimanche matin est par exemple le jour et l’heure des Pescalunes qui sortent de la messe. Au quotidien, la convivialité se maintient bien davantage côté maghrébin. Mondialisation aidant, les « tacos » hallal prolifèrent.
Boucherie Hallal, Lunel. Photo : Guillaume.
Comme les kebabs, ces snacks sempiternellement vides sont soupçonnés de blanchir l’argent des trafics. En fait de politique urbaine, le maire, Claude Arnaud (divers droite), en poste depuis 2001, rachète local sur local pour y installer des associations. Denis et Jesús, admiratifs de la métamorphose du centre-ville de Béziers, rêvent d’un Robert Ménard lunellois.
Épisode 2 : Saint-Coran-du-Chardonnet
Au coucher du soleil, les rues de Lunel se vident. Malgré ce couvre-feu naturel, aucun sentiment d’insécurité n’étreint le promeneur. Plusieurs soirs de suite, entre chien et loup, un des nombreux quidams habillés en afghan, la barbue fournie et le pantalon retroussé, me gratifie d’un « salamaleykoum ». À L’Entracte, la candidate RN Julia Plane se sent comme un poisson dans l’eau.
Julia Plane. Photo : Daoud Boughezala.
La France de demain pourrait réconcilier cathos et homos dans un front uni contre l’islamisme. En 2014, à seulement 30 ans, Julia Plane avait mis le maire en ballottage dans une quadrangulaire qui l’avait vue dépasser 27 % des voix. Cette année, la jeune femme compte bien emporter la mise. Pour la contrer, un opposant historique du maire vient de rentrer dans le rang. Philippe Moissonnier (LREM), issu des rangs chevènementistes, se bat sur deux fronts. « On n’est ni les souris blanches de la théorie du grand remplacement ni les rats de laboratoire du salafisme. » En ces temps d’insécurité culturelle, ce Pescalune garde en mémoire le bourg viticole de son enfance, rythmé par les vendanges, dont il ne reste qu’un muscat ultra liquoreux. « On avait la plus grande cave coopérative d’Europe », mais la consommation de vin a décru sous le poids de la concurrence étrangère « parce qu’on faisait surtout de la bibine à gros rendements ». Dans ce Languedoc pauvre qui attend toujours sa révolution industrielle, l’absence de modèle économique explique le niveau du chômage (17 %, 38 % chez les jeunes). « On a un public peu formé et peu mobile. Faute de mieux, des plates-formes Amazon créeraient de l’emploi », plaide Moissonnier.
Toutefois, le retour de la croissance ne réglerait pas tout, notamment les problèmes des cités de l’Abrivado et de la Roquette. Ces deux banlieues à visage humain ont donné naissance à la majorité des djihadistes. Depuis une trentaine d’années, Lunel est le terrain de prédilection du Tabligh, ce mouvement islamiste piétiste, en principe apolitique et non violent, né aux Indes. Ses prédicateurs ont sorti de la toxicomanie quantité de jeunes Franco-Marocains accros à l’héroïne dans les années 1980-1990 en offrant « un produit de substitution » : le rigorisme. « C’est un Saint-Nicolas-du-Chardonnet islamique, résume Moissonnier. Le ramadan à Lunel est le plus triste de toute la France » – sans fête ni musique, orthodoxie oblige. Rétrospectivement, on comprend que le maire a commis une double erreur : fermer la MJC, qui dispensait des cours d’arabe laïque, et autoriser l’ouverture de la mosquée d’inspiration tablighie. Certes, « les prières de rue rendaient les gens furieux, il fallait impérativement trouver une solution », rappelle Michel Christol. En attendant, la mairie s’obstine à subventionner deux associations proches de la mosquée, dont un club de football surnommé l’« US Barbus ». Son conseil d’administration 100 % masculin pratique la prière dans ses locaux et avait tenté d’engager une entraîneuse voilée.
Faut-il amalgamer Tabligh et djihad ? D’après le sociologue Samir Amghar, l’engagement tablighi ne conduit pas mécaniquement au djihadisme, bien que ces deux « discours religieux soient fondés sur une logique binaire et sectaire – le “eux contre nous” ». Pour basculer dans l’action violente, « un discours politisé ou qui incite à la violence doit se greffer sur cette différenciation sociale ». Telle a été la trajectoire des recrues lunelloises de Daech, dont Raphaël Amar, fils d’un père séfarade et d’une mère catholique, que rien ne prédestinait au djihad.
La petite Jéricho
Au fond de la vieille ville, un totem rappelle le passé juif de Lunel. Au xiie siècle, une partie des juifs du sud de l’Andalousie se réfugie en Languedoc pour fuir les persécutions des Almohades. Montpellier devient alors « une ville de riches commerçants juifs, de médecins et de traducteurs, passeurs de la science grecque et de la médecine arabe » et Lunel « un foyer mystique et exégétique », résume Michaël Iancu, directeur de l’Institut maïmonide de Montpellier. À Lunel, surnommée « la petite Jéricho », Samuel ibn Tibbon traduit de l’arabe le Guide des égarés de Maïmonide. Les juifs andalous tentent de concilier foi et raison, non sans frictions avec leurs coreligionnaires traditionalistes. À son heure de gloire, la communauté hébraïque atteint 10 % de la population de Montpellier et jusqu’à 20 % de celle de Lunel. Non contents de leur interdire la propriété et le travail de la terre, vignoble casher excepté, les rois de France expulsent et spolient les juifs plusieurs fois entre 1306 et 1394. Il faudra attendre l’émancipation de 1789 pour retrouver une présence juive à Lunel. De nos jours, la ville en quête de touristes rêverait d’attirer des rabbins new-yorkais en goguette. Et maintenant Rabbi Jacob, il va passer !
Effrayés par l’extrémisme, de paisibles Maghrébins se rabattent sur le centre islamique turc. Quelques-uns en appellent même à la candidate RN… Si Moissonnier regrette l’absence d’élu local issu de l’immigration, ce républicain intransigeant observe la montée du séparatisme. « Des jeunes nés à Lunel vont au bled se marier, acheter leur femme. On se retrouve avec ces mamans devant les écoles qui parlent très peu le français. » Sous la pression du groupe, certaines épouses troquent la minijupe contre le voile.
Épisode 3 : c’est reparti comme en 62 ?
Chez les anciens, la partition de la ville rappelle le temps béni des colonies. Gérard Vitou, 81 ans, vétéran de la guerre d’Algérie, se fait grave : « L’islam agit comme un mâle dominant. Il y a une sécession indolore sur laquelle la loi n’a pas prise. Il fallait taper du poing sur la table dès le départ et mettre les points sur les i. D’abord, l’accoutrement… on ne se déguise pas comme ça ! Dans l’esprit des Algériens et des Marocains, les armoiries de Lunel (un croissant et une étoile) leur font dire : “On revient chez nous.” » L’écrivain régional, chroniqueur de la guerre d’Algérie, ne nourrit pourtant aucune nostalgie, concédant volontiers que « leur cause était plus noble que la nôtre ».
Certains pieds-noirs n’ont pas digéré le verdict de l’histoire. Rapatrié en métropole à 11 ans, au lendemain du « nettoyage ethnique de 62 », Jean-Baptiste Santamaria est de ceux-là. À son arrivée à la fin des années 1960, Lunel comptait trois fois moins d’habitants qu’aujourd’hui et, malgré la présence de quelques harkis ayant fui le FLN dans les bagages de leurs patrons pieds-noirs, « les Arabes ne mouftaient pas ». S’il se dit « tocquevillien de centre droit, sauf sur l’islam », l’ancien ouvrier devenu prof de philo ne cache pas sa sympathie pour la Ligue du Midi. Localement, ce mouvement identitaire occitaniste s’est illustré par des opérations d’agit-prop en déployant de grandes banderoles « Non à l’État islamique de Lunel ! » Lorsqu’on lui objecte les difficultés d’intégration à l’esprit de clocher camarguais, lié au félibrige, Santamaria décrit l’hospitalité avec laquelle sa famille d’origine espagnole fut accueillie. Bref, « l’Apartheid est voulu par les colons maghrébins, pas par les Français de souche ».
Place des Martyrs et église XVIIe, Lunel. Photo : Guillaume.
Au chapitre des rancœurs, un épisode de l’histoire contemporaine a frappé les esprits : la « ratonnade » du 14 juillet 1982. Dans son Chaudron français, le journaliste Jean-Michel Décugis en fait un épisode révélateur de l’époque où RPR et FN cogéraient Lunel. Rappel des faits : le soir de la fête nationale, un beur passe devant un barbecue. D’aucuns affirment l’avoir vu cracher sur la viande, ce qu’il nie formellement. Dans le feu de l’action, il est poussé et gravement brûlé. Témoin de l’épisode, Lulu, alors âgé de 15 ans, garde en mémoire une « bagarre » regrettable entre Lunellois avinés. Les frères Christol démentent également la version de Décugis : s’ils reconnaissent que « des racistes bourrés avaient envie casser de l’Arabe », ils nient que toute la ville se soit lancée dans une chasse à l’homme.
L’inconscient collectif a intégré l’ethno-différencialisme. Au cours d’une virée Montpellier-Lunel en Blablacar, ma jeune conductrice trentenaire me confesse n’avoir « aucun ami arabe ». Puis persiste et signe : « c’est raciste, mais quand mon fils sera en âge d’aller à l’école privée Sainte-Thérèse, je demanderai à la directrice s’il y a des élèves musulmans. » Le vivre-ensemble n’est pas pour demain.
Épisode 4 : le grand soir
Ma dernière soirée me révèle l’un des îlots de L’Archipel français (Jérôme Fourquet). À deux pas de L’Entracte, l’éternel grand frère Tahar Akermi organise chaque mardi une « rencontre intergénérationnelle » dans les locaux de l’association Arts et cultures. Autour d’une table de victuailles apportées par les mères de famille, un débat s’engage. Thème du soir : « Liberté-égalité-fraternité, quelles sont les valeurs de la République ? » En guise d’introduction, la déléguée de la Ligue des droits de l’homme et universitaire à la retraite Leah Otis fait un topo sur la laïcité française. L’Américaine s’en prend au mot (« Dans la loi de 1905 sur la séparation des églises et de l’État, on ne trouve pas le mot laïcité. C’était un mot polémique, un mot idéologique ») aussi bien qu’à la chose, au nom de la sacro-sainte « liberté religieuse ». Par opposition à notre modèle « frileux et rabougri », la militante loue la « laïcité joyeuse » du Sénégal, dont l’université accepte sans barguigner « les tapis de prière, les voiles, des grandes croix, des T-shirts Jésus ». Satanés Français, si « crispés et paranoïaques » qu’ils consacrent l’indivisibilité de la République dans leur Constitution ! Dans ce climat « vraiment islamophobe », Otis conseille à son auditoire de s’« adresser au Collectif contre l’islamophobie en France en cas de problème ». Parmi la trentaine de spectateurs, qui ne compte qu’une seule femme voilée, tous opinent.
La suite confirme la relative homogénéité idéologique de l’auditoire, unanimement de gauche. La soif inextinguible de liberté, d’égalité et de fraternité entretient le procès de la France, résumée à la République, elle-même réduite à une série de droits. Dans cet esprit revendicatif, Anissa, étudiante en sport, se fend d’un exposé sur les suffragettes. « En France, il n’y avait pas d’égalité. La publicité, c’était une femme avec un aspirateur. Ce n’était pas une femme égale à l’homme, mais méprisée et soumise. Avec les débats comme le voile, on crie à une France libre, mais on essaie d’aliéner une certaine partie de la population française. » Reprenant la rhétorique marxiste de l’aliénation, la post-adolescente révèle malgré elle les limites du langage des droits de l’homme. « La France, c’est être libre et une femme qui met le voile n’est pas forcément libre, donc elle doit l’enlever ? En disant qu’elle doit l’enlever, tu l’aliènes. » Anissa se revendique d’une « France libre, égalitaire, fraternelle », qu’elle défend et critique tout à la fois, comme on contesterait un règlement de copropriété ou comme on incendierait un agent de la CAF trop tatillon.
Plus proche d’une gauche traditionnelle, son aînée quinqua Rabia invoque les mânes de 1789 et du Front populaire. « Faut qu’on leur dise “ce sont vos combats historiques et nous on est dedans”. Mon père, on est allé le chercher pour bosser dans les mines du Pas-de-Calais. On fait partie de leur histoire. Il faut les ramener à leurs propres contradictions. » L’envolée traduit une hésitation : qui sont les Français, « eux » ou « nous » ? Nombre d’intervenants accablent une élite parasitaire qui détournerait l’attention sur le voile et les musulmans « boucs émissaires comme l’étaient les juifs », afin de grignoter nos acquis sociaux. Ici et là, on devine un malaise identitaire, que la véhémente Samia formule avec un fort accent camarguais : « Je suis marocaine née à Lunel, donc je suis française d’origine marocaine. En fait, notre pays, c’est la mer. » La salle s’esclaffe. Muet, je songe au récit de Magyd Cherfi, Ma part de Gaulois. Le chanteur de Zebda y raconte sa jeunesse en cité toulousaine au tournant des années 1970. En plein porte-à-faux identitaire, ce fils de modestes immigrés kabyles s’attirait les quolibets de ses voisins (« français ! », « pédé ! ») par son amour des lettres. L’un de ses amis, beur militant LCR, se faisait également montrer du doigt pour délit d’assimilation. Quarante ans plus tard, la nouvelle gauche recycle la mélasse indigéniste où peuvent barboter à loisir tous ceux qui refusent haut et clair de se fondre dans le creuset français.
Cependant, si Samia, ex-gendarmette, agonit la République de reproches, elle n’épargne pas son autre patrie. « Quand je vois Mohamed VI donner de l’argent pour des fêtes juives… La France ne donne pas un centime pour les fêtes de l’Aïd. Ils mangent nos gâteaux, mais ils ne nous aident pas ! » Éclat de rire général. Eux et nous, le retour. Entre autres récriminations, Samia se plaint de ne jamais avoir obtenu de logement social à Lunel, contrairement aux « Espagnols et Italiens venus d’autres pays ». La préférence nationale, vite ! Sa conclusion en glacerait plus d’un : « Les attentats en France, c’est téléguidé. Des petits faibles qu’on drogue et qu’on endoctrine pour aller taper le Bataclan. C’est que du fake ! » Un ange passe. Après le lamento d’un quadra jadis « contrôlé par la police quatre ou cinq fois par jour », Pauline, 19 ans, bafouille : « Les Français, ça les effraie la différence. » En fin de soirée, la mère de Pauline me raconte la conversion de sa fille à l’islam par le biais d’amis musulmans. Inquiets, ses athées de parents ne savaient quoi en penser. L’imam de Lunel les a rassurés. Apparemment épanouie, Pauline n’a pas renoncé aux vêtements moulants. Pourvu que ça dure.
Michel Onfray est de retour ! Il donne rendez-vous à ses adeptes pour un film sur l’enfance, qui sera projeté mercredi 15 janvier. Des places sont encore disponibles.
C’est à Paris que le philosophe d’inspiration girondine nous donne rendez-vous pour son grand retour et pour une projection exclusive, mercredi soir.
On y découvre la vie du ce libertaire proudhonien né à Chambois (Orne), où il a grandi parmi le peuple qu’il qualifie volontiers de « old school ».
Alors que les élections municipales approchent à grands pas, alors que son nouveau livre Grandeur du petit peuple: heurs et malheurs des Gilets jaunes sort le lendemain, Michel Onfray sera au cinéma 7 Batignolles mercredi 15 janvier, à 20h30.
De retour avec un livre sur les gilets jaunes
Le philosophe va être présent un peu partout dans les prochains jours. Son nouvel essai, qui retrace l’histoire du mouvement populaire des gilets jaunes, fait déjà parler.
La projection d’un film documentaire évoquant les racines normandes du penseur est l’occasion de le rencontrer. Dans les bonnes feuilles déjà sorties dans la presse, on peut y lire une défense inconditionnelle des gilets jaunes et du peuple.
Le philosophe français, très populaire, y conspue les élites, les médias et l’exécutif en place, toute cette France pour qui les gilets jaunes seraient une « France des buveurs et des clopeurs, des chasseurs et des automobilistes ». Il attaque l’acteur Mathieu Kassovitz, lequel affirmerait que « [ce] peuple qui se bat pour protéger son confort, [il] ne l’aime pas ». Dans les extraits de cette missive publiés dans la presse, Onfray se glisse dans la peau de ceux qui peuvent tenir ces propos peu amènes envers ces Français qui ont crié leur colère, notamment sur les ronds-points, pour mieux les railler :
« Ces gens-là, rendez-vous compte, ne boivent pas de Spritz sur les terrasses de Saint-Germain-des-Prés, ils ne fument pas de pétards dans les appartements chics du Marais, ils ne sont pas végans dans des lofts avec vue sur la tour Eiffel… »
A vos tickets !
Bref, en cette rentrée, le philosophe s’empare du sujet politique.
Mercredi, la projection exclusive du film « Michel Onfray, sur les chemins de l’enfance », réalisé par Alexandre Jonette et Stéphane Simon, sera suivie d’une rencontre-débat. Parmi les thèmes évoqués dans l’intervention :
– L’enfance est-elle un destin ?
– Y a-t-il un moyen d’échapper à ce qui nous enracine ?
Rendez-vous mercredi 15 janvier 2020, à partir de 20h30.
À la télévision, la nouvelle star de Bagnolet Raquel Garrido (LFI) a déclaré que si Jean-Michel Blanquer avait dit : « Pas de kippa en sortie scolaire », il ne serait plus ministre. Les « mamans voilées » seraient donc des cibles malheureuses dans une République où le vote gauchiste s’imposerait…
Les municipales approchent et le clientélisme islamiste se porte bien. Comme il est compliqué de soutenir ceux qui par leur idéologie poussent au passage à l’acte meurtrier en mode massacre de masse ou livraison de la mort en bas de chez vous par votre voisin « déséquilibré », quand on fait partie de ces politiques qui n’ont souvent d’autres convictions que leur désir de pouvoir, il faut trouver d’autres stratégies pour faire alliance avec de purs fascistes, tout en préservant son image de gauche progressiste ou de droite tolérante.
« Pas de kippa en sortie scolaire »
C’est ainsi que parmi les politiques qui pensent gagner avec les voix des quartiers – comprendre en investissant sur l’islamisme et le racisme anti-blanc – certains ont trouvé la martingale : créer des rapprochements en partageant les mêmes haines. A la France Insoumise (LFI), ces derniers temps, cela se traduit par la mise en avant de l’antisémitisme, sous couvert d’antisionisme, en espérant glaner ainsi les voix des quartiers. C’est aussi dangereux que pathétique.
Raquel Garrido, ex-porte-parole de la France insoumise, n’a pas hésité à affirmer jeudi 9 janvier 2020, dans l’émission « Balance ton post » que si le ministre de l’éducation nationale, Jean-Michel Blanquer avait dit : « Pas de kippa en sortie scolaire », il ne serait plus ministre. Ce lumineux et très opportuniste propos fait suite à la déclaration non moins violente de Jean-Luc Mélenchon sur le fait que « le Likoud, parti d’extrême-droite de Natanyahou en Israël [était] responsable de la défaite de Jeremy Corbyn aux Législatives anglaises ». On peut également citer sa réflexion non anodine sur son opposition « aux ukases arrogantes des communautaristes du CRIF ».
LFI plus à un dérapage près
Il faut dire que quand on cherche son salut en braconnant sur les terres du Parti des Indigènes de la République, des islamo-gauchistes et des islamistes, les gages d’anti-républicanisme que l’on doit donner sont importants et l’antisémitisme n’est pas le moindre. L’affaire arrive d’ailleurs après bien des dérives constatées dans le parti: il y a eu les déclarations de sympathie et de soutien de Danièle Obono, députée LFI, aux discours racistes et aux positionnements violents de l’égérie du PIR, Houria Bouteldja. Cette même députée avait aussi apporté son soutien à Dieudonné, dont l’antisémitisme n’est guère discret non plus. On pourrait rappeler également l’exclusion de Djordje Kuzmanovic et François Cocq pour avoir voulu que la question de l’islamisme politique et de son influence fasse l’objet d’un débat au sein de la France Insoumise. On pourrait aussi parler du violent procès en racisme essuyé, lors des Universités d’été du parti, par Henri Peña-Ruiz, intellectuel incontournable sur les questions de laïcité. Il avait réaffirmé le droit de critiquer l’islam au même titre que les autres religions. Un petit scandale pour beaucoup de monde dans le parti.
On pourrait surtout reparler du soutien apporté par LFI à la fameuse marche organisée le 10 novembre 2019, quelques jours avant la commémoration des attentats de Paris. C’est lors de cette marche que des leaders islamistes ont fait scander « Allahu Akbar » non loin du Bataclan, et où pour se victimiser, les frères musulmans (organisation phare de l’Islam politique au même titre que les salafistes) ont fait porter l’étoile jaune à leurs enfants. Outre l’indécence qu’il y a lorsqu’on défend une idéologie qui encourage le séparatisme, la violence et la mort à se faire passer pour des victimes, il y a derrière cette appropriation, la volonté de piétiner et de nier ce qu’a de spécifique la Shoah pour n’y voir qu’une bonne affaire victimaire.
Alya interne
Il parait qu’il y a des républicains à LFI : ceux qui ont quitté le radeau de la Méduse PS ou le Titanic MRC, en espérant accrocher leur drapeau au vaisseau amiral de Jean-Luc Mélenchon, ils ont fondé la GRS, Gauche républicaine et socialiste et leurs amis disent d’eux qu’ils ont des convictions et sont d’authentiques laïques. Pour l’instant ils se distinguent par leur silence et leur lâcheté face aux sorties antisémites et à l’islamogauchisme du mouvement. On ne sait pas s’ils ont du cœur, mais ils ont un bon estomac et avalent sans broncher des couleuvres de la taille d’un boa constrictor. Serait-ce là l’occasion d’entendre leur voix ou sont-ils prêts pour leur future place sur la liste à continuer à se taire et à trahir leurs soi-disant convictions ?
Le pire c’est que leur silence et leur hypocrisie ne sont pas sans conséquences. Est-ce que ces stipendiés de LFI sont conscients d’œuvrer par leur silence à la légitimation de l’antisémitisme ? Y a-t-il quelqu’un pour rappeler à ces « élus » de LFI (mais pas que) que dans nombre de banlieues la question du port de la kippa pour les accompagnateurs scolaires ne risque pas de se poser : les juifs ne peuvent en effet pas aller partout à l’école de la République car ils n’y sont plus en sécurité ! Quelqu’un pour rappeler que sous la pression de l’antisémitisme arabo-musulman, des déplacements de population sont en cours sur certaines zones ? On appelle cela l’Alya interne : des populations juives qui quittent des villes où ils vivaient depuis leur arrivée en France car elles sont menacées au quotidien par leurs voisins.
Face à ces réalités, la LFI choisit d’être du côté des agresseurs et reprend les accusations, les haines et les éléments de langage des pires représentants du fascisme islamiste. Sans craindre d’utiliser le mensonge pour pousser à la haine.
On peut rassurer tout de suite Madame Garrido, et le répéter puisque certains refusent obstinément d’entendre : là où les islamistes font pression pour imposer le voile en sortie scolaire, le problème ne se pose plus depuis belle lurette pour la kippa, sauf à vouloir mettre sa vie ou son intégrité physique en danger. Bienvenue dans le monde réel, chers militants et élus de LFI. Continuerez-vous à soutenir la dérive de votre parti, ou allez-vous enfin prendre des distances officielles ? Sinon n’oubliez pas, dans certaines situations, surtout dans celles qui exigent honneur, courage et dignité pour s’opposer, se taire c’est consentir et soutenir.
En matière d’infiltration communautariste, les Belges n’ont rien à nous envier. Pour preuve, la trajectoire de Mahinur Ozdemir. La première femme parlementaire voilée du pays – à la double nationalité (belge et turque) – a toutefois vu ses ambitions en Europe être refrénées suite à des propos négationnistes. La voici recasée ambassadrice par Erdogan, lequel entend placer ses pions au Maghreb.
D’un point de vue vivre-enembliste, l’histoire de Mahinur Ozdemir tient du conte de fée post-moderne.
Voilà une Turque (mais Belge aussi), fille d’épicier installé à Schaerbeek, qui, après avoir gagné la célébrité en devenant en 2009 la première élue voilée du pays – sinon d’Europe – se retrouve propulsée ambassadrice de Turquie en Algérie.
Dans la famille Ozdemir je demande le père
L’histoire de cette Cendrillon à la sauce « diversité » est taillée sur mesure pour endormir tranquillement les enfants de bobos. Elle commence à Bruxelles. Et comme dans tout conte qui se respecte, il y a un loup. Mais dans cette histoire-ci, il n’est pas seul. C’est carrément une meute dont il est question, celle des Loups Gris, cette organisation nationaliste turque d’extrême-droite mafieuse qui a pris racine à Bruxelles comme ailleurs en Europe du Nord (Allemagne, Pays-bas, Suède) avec l’essor de l’immigration turque. Le père de notre héroïne en a été un des piliers à Schaerbeek. Tout dans le parcours politique de Mahinur Ozdemir transpire cette idéologie même si formellement on ne pourra pas la qualifier de « louve grise ». Faudrait-il encore que cette institution ultra-conservatrice accepte la mixité pour s’ouvrir aux femmes…
Cultivant à peu près toutes les phobies, les Loups-Gris sont anti-grecs, anti-kurdes, anti-chrétiens (c’est un des leurs qui avait tenté d’assassiner le pape Jean-Paul II), antisémites et homophobes dans la foulée. Historiquement considérés comme le bras armé du parti d’action nationaliste (MHP) ils se sont progressivement rapprochés de l’AKP d’Erdogan et des islamistes (plus tard, on les retrouvera actifs dans le conflit syrien pour prêter main forte au califat de l’EI).
Erdogan s’invite au mariage
Dès lors, rien d’étonnant à ce que le sultan plébéien Erdogan ait honoré de sa présence le mariage religieux célébré en Turquie de cette starlette du communautarisme à la belge avec l’attaché parlementaire d’une élue islamo-conservatrice turque. Quant à la robe de cérémonie, peut-être fera-t-elle moins rêver les petites filles… quand elles apprendront qu’elle tenait plus du burkini meringué que de la robe de bal qui sert de plan final aux frères Grimm.
L’ascension fulgurante de cet effrayant produit de la diversité commence à peiner lorsque Joëlle Milquet, grande promotrice du communautarisme, cède les rênes de son parti, le CDH, à un nouveau président Benoît Lutgen. En 2015, alors que la question du génocide arménien taraudait l’opinion publique à l’occasion des célébrations organisées autour de son centenaire, Lutgen pose un ultimatum à Ozdemir qui conduit à l’exclusion de celle-ci du parti.
De tous les élus de cette mouvance inscrite dans le sillage des Loups Gris et d’Erdogan qui ont infiltré l’ensemble des formations belges (PS, libéraux, écologistes, etc) elle est la seule avoir été sérieusement recadrée. Emir Kir au PS, dont le poids politique repose sur le même électorat radical turc, n’a jamais été inquiété. Il n’hésite même plus à inviter et à commenter ses photos en compagnie d’élus turcs d’extrême-droite.
Siégeant un temps comme élue indépendante, Ozdemir a préféré mettre un terme à sa carrière belge qui prenait une tournure en eau de boudin. Erdogan lui a trouvé un poste où se refaire honorablement. De son côté, il a placé une fidèle au cœur d’un processus clé: sa (re)conquête de l’Afrique. Erdogan qui vient d’envoyer des troupes en Libye pour s’assurer d’y maintenir un régime favorable dans la lignée de Frères musulmans compte trouver des alliés au Maghreb. Il n’a pas hésité à se rendre en Tunisie pour vendre son projet. Aujourd’hui, avec Ozdemir en Algérie, il installe une jument de Troie avec pour objectif final de devenir incontournable dans les transactions qui portent sur les matières fossiles dans la zone Sud-Est de la Méditerranée. Et entre la Libye, le Maghreb et la Turquie, il y a la Grèce…
Roger Scruton est mort hier. Il y a trois ans, ce grand penseur du conservatisme britannique nous avait accordé un entretien autour du Brexit, de l’enracinement et de l’immigration. Causeur le republie aujourd’hui in extenso. Des échanges qui restent d’une troublante actualité.
Roger Scruton, humaniste tory
Auteur d’une trentaine d’ouvrages en anglais, le philosophe Roger Scruton répondait aux questions de Daoud Boughezala alors que son premier essai traduit en français était publié, De l’urgence d’être conservateur.
Daoud Boughezala. Vous racontez tenir votre fibre conservatrice de votre père, qui militait pourtant au sein du parti travailliste. Comment vous a-t-il transmis son amour de la permanence sans vous léguer ses idéaux socialistes ?
Roger Scruton. J’ai fait le tri entre les différentes facettes de sa pensée. Comme beaucoup d’Anglais de son époque, mon père Jack Scruton portait son ascension sociale comme un fardeau et a nourri un ressentiment de classe. Instituteur issu de la classe ouvrière, sa famille très pauvre a beaucoup souffert dans l’entre-deux-guerres. Ses idées socialistes n’étaient que pure négativité, et il n’est d’ailleurs jamais parvenu à les traduire politiquement. Mais ce que j’ai retenu de lui, c’est sa défense de l’enracinement, la préservation de ce qu’il avait hérité, aimait et voulait conserver. Ainsi s’est-il investi avec nos voisins dans la société de conservation de High Wycombe pour empêcher que les promoteurs immobiliers ne défigurent notre ville. Il a également créé une société de protection de l’environnement et encouragé les enfants des écoles à s’intéresser à leur histoire locale.
À l’image de Jack Scruton et d’« anarchistes tories » tels que George Orwell ou William Morris, le conservatisme british n’est pas réductible à la droite. Serait-il davantage un style ou une mentalité qu’une idéologie structurée ?
C’est fort possible. Au xixe siècle, William Morris se disait socialiste et son contemporain John Ruskin tory, mais ils étaient tous deux foncièrement conservateurs. Loin d’être le monopole d’un parti, le conservatisme britannique découle d’un mouvement de la société civile. Notre conservatisme pragmatique conduit des citoyens à se réunir pour s’enraciner sans demander la permission de l’État, voire en défiant l’État. Certains créent des petites associations de protection du patrimoine pour préserver l’histoire et la beauté de leur localité. D’autres ont une démarche plus politique, comme ce fut le cas de George Orwell. Pendant la Seconde Guerre mondiale, Orwell a été frappé par la trahison des clercs que représentait le refus des intellectuels de gauche de participer à l’union nationale. Inversement, ce socialiste conservateur voyait dans la classe ouvrière un puits de loyauté patriotique.
Avec sa fameuse « common decency » attachée aux petites gens, que Jean-Claude Michéa a abondamment repris depuis, Orwell idéalisait quelque peu les classes laborieuses. À l’heure du marché roi, croyez-vous à la décence commune du petit peuple ?
Même si la télévision a beaucoup détruit les groupes d’entraide, dans la ville rurale où j’habite on trouve encore de très nombreuses associations privées, comme les clubs d’échecs ou de bowling. Presque tous mes voisins ont leur petite bande d’amis avec lesquels ils vont boire un coup le soir, jouer au cricket ou au football. Et ce ne sont pas des bourgeois mais des fermiers. Même si les syndicats britanniques restent faibles par rapport à la puissance des grandes centrales françaises, nous maintenons d’autres liens horizontaux comme la religion, qui est loin d’être morte !
Puisque vous m’incitez à comparer nos deux pays, la France est-elle la contrée de ce que vous appelez le « conservatisme métaphysique », voire du conservatisme impossible ?
Par opposition au conservatisme britannique, fondé sur le besoin d’association et le sentiment d’appartenance concret des individus, les Français ont en effet développé un conservatisme métaphysique en réaction à la Révolution de 1789. C’est somme toute logique que d’opposer une pensée métaphysique à l’événement métaphysique qu’a été la Révolution française. Forgée autour des grands concepts de Liberté, Égalité, Fraternité, votre Révolution s’inspire d’ouvrages comme Du contrat social de Rousseau. Non moins abstraite est sa réplique contre-révolutionnaire chez Joseph de Maistre ou le Chateaubriand du Génie du christianisme. J’aime beaucoup les lire mais leur pensée a quelque chose de proprement éblouissant qui verse dans le romantisme, sans grande portée pratique.
Nos révolutions respectives ont toutes deux glorifié les droits de l’homme et du citoyen, la Glorieuse Révolution britannique avec le Bill of Rights (1689), la nôtre un siècle plus tard avec la Déclaration de 1789. Pourquoi célébrez-vous la première et fustigez-vous la seconde ?
Notre Glorieuse Révolution a un tout autre sens que la Révolution française. Plutôt qu’un grand bouleversement, c’est une restauration des acquis démocratiques dont on bénéficiait avant les guerres civiles qui ont miné le royaume. On est revenu au règne du droit, au respect des droits du citoyen et de la loi commune à travers le Parlement et les cours de justice qui sont autant de contrepoids à la puissance royale. Rien à voir avec le renversement total qu’a été la Révolution française…
Si la France a connu une révolution douce, c’est bien Mai 68, que vous avez eu l’occasion d’observer in situ. Qu’avez-vous pensé en voyant les pavés voler ?
Avant Mai 68, le jeune homme passionné par la littérature que j’étais n’avait rien de particulièrement politisé. J’adorais Paris et la culture française, sa langue, sa littérature, son architecture. C’est alors que j’ai vu tous ces jeunes gens qui voulaient renverser les piliers de la société française. Au fond de moi, je m’y suis fermement opposé car j’appréciais beaucoup le côté bourgeois de la France. Et rien ne me hérissait davantage que l’« antibourgeoisisme » des Sartre et Foucault : car qui étaient-ils, sinon des grands bourgeois ?
Vous apportez de l’eau au moulin de vos détracteurs antilibéraux vous accusant de défendre les intérêts de la classe dominante. Pourquoi vous échinez-vous à promouvoir le libre marché et la persistance des traditions sans y voir de contradiction ?
Le marché libre ouvert aux quatre vents de la mondialisation minant tous les petits groupes de solidarité qui unissent les individus, il existe une tension latente entre défense du marché et de la tradition. C’est pourquoi des institutions comme le mariage, l’amour ou l’éducation doivent échapper à l’emprise du marché. L’application du libre marché au sexe a par exemple toujours été considérée comme un péché, car sitôt qu’on marchandise la sexualité, les choses les plus précieuses sont menacées.
Au risque d’insister, je vois une incompatibilité philosophique entre conservatisme et libéralisme. Alors que le premier défend une certaine idée du bien commun, le second récuse toute morale collective…
Le libéralisme privatise le Bien afin d’éviter les conflits et d’aboutir à une définition neutre de la justice. Mais un tel résultat n’est pas à la portée de tous. C’est tout le paradoxe du libéralisme, censé être moralement neutre et universel, que d’être une philosophie d’élite nécessitant une éducation préalable. Une généralisation du libéralisme à tous les membres de la collectivité conduirait à l’anarchie. Car si on vide la société de toute morale commune et qu’on anéantit les institutions traditionnelles comme la famille, on expose les individus aux fanatismes à la mode, l’islamisme au premier chef.
Nous y voilà ! Adversaire déclaré de l’islam politique, vous vous inquiétez de la sécession culturelle d’une partie des immigrés musulmans mais, dans le sillage de Burke, vous critiquez la tentation étatique d’imposer une « conformité doctrinale » à ses citoyens. C’est un peu paradoxal…
Mais la vie est paradoxale ! Comment intégrer des immigrés musulmans qui croient le droit fondé sur le Coran alors que nos sociétés occidentales reposent sur une conception laïque du droit, réformable à l’envi ? L’Empire ottoman avait dépassé cette contradiction en instaurant deux systèmes de droit : un droit commun qui était celui du sultan, et un droit familial coutumier pour chaque communauté religieuse (millet). Ce système dual est impossible en Occident car le droit laïc est trop profondément ancré dans nos institutions.
Il y a quand même des trains qui arrivent à l’heure, comme le nouveau maire de Londres Sadiq Khan, issu de l’immigration pakistanaise…
Sadiq Khan est de ceux qui ont immédiatement saisi les opportunités qu’offre notre société et adopté notre mode de vie. Fils d’un chauffeur de bus pakistanais, il s’est intégré à la classe ouvrière britannique pour gravir les marches du parti travailliste. C’est un contre-exemple heureux de tous ces immigrés pakistanais issus des campagnes qui vivent des subsides de l’État providence.
Khan a ravi la mairie de Londres aux conservateurs. Dans votre essai De l’urgence d’être conservateur (L’Artilleur, 2016), vous vous référez assez peu à des figures tories. De Margaret Thatcher à Theresa May en passant par David Cameron, quel bilan dressez-vous de l’action des tories au gouvernement ?
Deux choses ont été très importantes dans mon éveil politique : Mai 68 et Thatcher. Dès que cette dernière a pris la tête du parti conservateur, j’ai eu conscience de ne pas partager ses analyses, bien que j’aie apprécié son patriotisme. Thatcher ne parlait que d’économie, de libre marché et de la nécessité de nous libérer de la mainmise des syndicats. De mon côté, malgré ma jeunesse, j’étais certes favorable à la libéralisation économique, mais une libéralisation contrôlée par la tradition. À l’époque de l’étatisme britannique triomphant, ses opposants travaillistes étaient néanmoins bien pires qu’elle…
Nombre de conservateurs hexagonaux dénoncent l’économisme de la droite française, perdue dans des querelles d’experts-comptables. Y a-t-il une seule personnalité politique française qui suscite votre intérêt ?
Sans adhérer à son programme étatiste, je trouve Marine Le Pen très intéressante en ce qu’elle a bouleversé les attentes de tout le monde. Elle se nourrit de quelque chose de très profond dans l’esprit français. C’est une version sécularisée du renouveau catholique de Charles Péguy, une sorte de « jeanne-d’arquisme » que Jean-Marie Le Pen a excité depuis des décennies. Marine Le Pen reprend le grand récit de son père, c’est-à-dire la quête d’une société pure entièrement consacrée à sa mission sainte.
En bon antieuropéen, vous vous êtes réjoui du Brexit. Pourquoi une (courte) majorité de vos compatriotes a-t-elle souhaité sortir de l’UE ?
Deux facteurs ont joué. Primo, l’immigration en énorme quantité, principalement d’Europe de l’Est, qui borde les villes industrielles du nord du royaume, sans que les gens ordinaires ne soient préparés à se sentir étrangers dans leur propre pays. Chaque année, nous recevons 500 000 immigrés, ce qui n’est pas gérable pour une petite île fière de son identité comme la nôtre.
Secundo, les Britanniques sont profondément démocrates et souverainistes. Ils n’aiment pas que leurs lois soient imposées du dehors. La résistance à l’arbitraire fait partie de notre histoire depuis le Moyen Âge et la Magna Carta. Or la Cour européenne des droits de l’Homme a usurpé notre tradition nationale. Certains de ses jugements n’ont pas été acceptés par les Britanniques, comme le refus d’expulser un immigré clandestin coupable de viol au nom de son « droit à une vie familiale » alors qu’il n’avait même pas de famille !
Londres avait déjà un pied dehors, un pied dans l’Union européenne. Le Brexit va-t-il concrètement changer les choses ?
Theresa May a écouté le verdict des urnes, notamment sur l’immigration, à la différence des travaillistes, bien que la classe ouvrière ait massivement voté contre l’Europe. Tout le problème, c’est que l’UE a été conçue par Jean Monnet comme un moyen d’abolir l’État-nation. Or, en cas de crise, l’État-nation est le seul recours du peuple. Prenons l’exemple du groupe de Visegrad qui rassemble quatre États d’Europe centrale (Hongrie, Pologne, République tchèque, Slovaquie). Cette confédération marche à merveille parce que ses États membres se comprennent, partagent la même histoire, les mêmes traditions, des identités culturelles voisines et une même fierté patriotique. Bref, tout ce qui manque à l’Europe !
À rebours d’une Espagne dirigée par les socialistes, la communauté autonome de Madrid a fait le choix de favoriser les libertés économiques : baisse des impôts, privatisations, réductions des dépenses publiques. Cela a permis un fort développement de la région, qui dépasse aujourd’hui la Catalogne. Un modèle pour le reste de l’Espagne ?
Le 20 décembre 2019, l’Institut national des Statistiques fait une annonce qui déchire le ciel économique espagnol : la Communauté de Madrid devient, selon les données consolidées de 2018, la première économie régionale du pays, devant la Catalogne.
La nouvelle ne surprend cependant pas les observateurs puisque cela fait des années que la Communauté de Madrid a dépassé en termes de produit intérieur brut par habitant son éternelle rivale. Par ailleurs, sa richesse totale n’a cessé de progresser au cours des dernières décennies. Dans presque tous les compartiments et secteurs, y compris dans ceux qui ont longtemps fait la fierté de la Catalogne (comme l’industrie pharmaceutique), Madrid la surclasse par conséquent.
Je me suis déjà étendu sur les raisons de ce sorpasso, démontant au passage certains mythes tenaces relayés par les secteurs indépendantistes catalans. Il me semble intéressant ici de souligner que cet essor de la Communauté de Madrid s’est accompagné d’un discours idéologique développé par les dirigeants de l’autonomie. Ce récit peut se résumer simplement : c’est grâce à la liberté que les Madrilènes ont pu prospérer.
Cette liberté s’exprime, selon les dirigeants régionaux et municipaux de droite, de deux manières :
accueillir les Espagnols et étrangers d’où qu’ils viennent sans leur poser de question sur leur identité ;
leur permettre d’entreprendre et de vivre du fruit de leur labeur par une politique libérale.
Ces choix économiques ne relèvent pas du hasard puisqu’ils sont liés à des courants donnés au sein de la droite espagnole et ont été rendus possibles par le fort degré de décentralisation des institutions espagnoles.
Esperanza Aguirre, défenseur du libéralisme
Esperanza Aguirre n’est pas la première présidente de la Communauté de Madrid issue des rangs du Parti populaire. La région est dirigée à partir de sa création, en 1983, par le socialiste Joaquín Leguina et c’est en 1995 que la droite s’empare de la Maison royale du Courrier (siège de la présidence de l’autonomie), en la personne d’Alberto Ruiz-Gallardón. Ce dernier reste en poste jusqu’en 2003, date à laquelle il devient…
Tous les essais inspirés par le Japon sont bons, à l’exception de L’Empire des signes de Roland Barthes. Le dernier en date est intitulé : Au Japon ceux qui s’aiment ne disent pas je t’aime d’Elena Janvier (Arléa). Mais que disent-ils alors ? Quelque chose de plus doux, de plus subtil : « Il y a de l’amour ». On ne dira pas non plus : « Tu me manques », mais : « Il y a de la tristesse sans ta présence, de l’abandon. » Ce n’est pas l’empire des signes, mais celui des sentiments. Ce qui importe n’est pas ce qui est dit, mais ce qui est tu : la télépathie comme forme raffinée de l’échange, comme exercice spirituel.
L’âme japonaise d’Adamo
Salvatore Adamo est plus proche de l’âme japonaise que n’importe quel intellectuel parisien. « Tombe la neige », vous l’entendrez dans ces taxis où les chauffeurs portent des gants blancs et des casquettes de capitaine. Ils vous emportent dans la nuit tokyiote sans dire un mot, mais sur les mélodies les plus poignantes.
C’est en l’an 1585 que le père jésuite portugais Luis Frois publie un essai intitulé : Européens et Japonais, traité sur les contradictions et différences des mœurs. Bien des remarques et étonnements du père Frois demeurent inchangés depuis 1585. Ainsi, cette phrase du jésuite que j’ai mis des années à comprendre : « Là où s’achèvent les dernières pages de nos livres commencent les leurs. » Ou encore : « Nous succombons volontiers à la colère et ne dominons que rarement nos impatiences. Eux, de manière étrange, restent toujours en cela très modérés et réservés. »
Des explosions de violence
Exemple actuel observé par Elena Janvier : « Pendant les matchs de foot, les supporters japonais chantent pour encourager leur équipe. Ça met de l’ambiance. En France, non seulement les supporters chantent, mais en plus ils essaient de mettre le feu à la pelouse ou pourquoi pas aux joueurs eux-mêmes. Ça met de l’ambiance aussi. » N’insistons pas : il y a aussi des explosions de violence au Japon, des otakus et la pendaison pour les criminels. En latin, on dit que l’erreur est humaine. En japonais que les singes eux-mêmes parfois tombent des arbres. Il peut arriver qu’un gaijin (l’étranger) se heurte à un Japonais qui ne fait qu’un avec sa règle de travail. L’amour pour le Japon se change alors en haine.
Le charme du kimono vide
Je ne l’ai jamais éprouvée, mais j’ai retenu de mes séjours que le fin du fin n’est pas de soigner les apparences, mais ce qui n’apparaît pas. Un kimono sobre, voire insignifiant, doublé d’une soie rare… Quant au kimono vide, il symbolise ce qu’il y a de plus précieux dans la femme aimée : son absence.
Le meilleur livre de la rentrée de janvier n’est pas vendu en kiosque. Puisqu’il s’agit du calendrier des postes, aujourd’hui appelé « Almanach du facteur »…
Le critique doit lire tous les livres publiés sinon sa crédibilité professionnelle est questionnée. On s’interroge alors sur sa bonne foi. On met en doute son intégrité intellectuelle. On attend de lui, la rigueur du dévot et la servilité du bedeau. Tout lire étant un exercice physiquement et surtout nerveusement impossible à réaliser, il faut bien faire un tri dans la masse, un trou dans la nasse. Le critique avance donc à la machette dans cette jungle éditoriale étouffante qui semble se densifier dès le mois de janvier. Saloperie de réchauffement climatique ! On n’y voit déjà plus très clair et l’année commence à peine. Les rayons dégueulent de partout. Les libraires nous font du gringue en nous chuchotant « c’est de la bonne ». Les éditeurs nous serrent même la main quand ils nous croisent en ville alors que, le reste de l’année, ils nous ignorent magistralement. C’est fou comme notre charme agit à chaque rentrée littéraire.
2020 aura valeur de crash-test
Avec l’échéance des élections municipales au printemps et les grèves de décembre, le premier trimestre 2020 aura valeur de crash-test. Sur l’autel du best-seller, le monde de l’édition prie, appelle les dieux à la rescousse et tente de marabouter les lecteurs. Tous les enfumages sont autorisés sans risquer un procès pour épandage abusif.
L’acheteur a compris le manège, il rechigne aujourd’hui à dépenser 18 euros pour un roman faisandé. Il n’a pas plus trop envie d’être le réceptacle de tant de compromissions. Il tient à son petit confort de lecture et à sa dignité. Qu’on déverse tant d’ignominies sur lui en toute impunité, il commence à se sentir sale, un peu dégradé aussi. Le lecteur est un gilet jaune qui s’ignore et qui possède encore ses deux yeux. Il ne demande pas la lune : une histoire pas trop tarte, écrite en bon français, avec un peu de style pour l’agrément, et puis surtout aucune leçon de morale à la clé afin de ne pas regretter son billet de 20 envolé. Le lecteur moderne n’a pas vocation à devenir la mascotte des nouveaux tortionnaires de l’écrit.
En septembre, on lui infligeait le flagellant d’Orléans, et en janvier, ça repart de plus belle avec des secrets poisseux. Car, on ne lui épargne rien, il a droit à la totale. Tous les sévices sexuels et psychologiques doivent passer par lui. On le prend en otage comme un usager du RER. Cher-e-s auteur-e-s, gardez vos turpitudes pour vos longues soirées en famille. Désormais, tout le monde a quelque chose à écrire, c’est l’infini à la portée des caniches.
Le critique ne sait plus comment faire convenablement son travail. On déplore sa subjectivité et son sens du copinage. À la fois vendu au système et payé pour dire sa vérité, il est perdant à tous les coups. Je rappellerai que le critique littéraire n’est pas assermenté par l’État, il n’a pas une obligation de résultat.
Il est injuste par nature et partisan par plaisir. N’attendez pas de lui un conseil pondéré, avisé, bien équilibré, il ne départage jamais les auteurs entre eux. Ce n’est ni un juge, ni un arbitre, au mieux un trublion foireux. Je comprends votre désarroi. À qui se fier ? Quel livre acheter ? J’ai décidé en ce premier week-end de déroger à ma règle et de vous proposer un vrai livre « utilitaire ». Il n’y a rien de pire que d’offrir un cadeau qui sert à un enfant, il vous en voudra le restant de sa vie. Ce livre n’est pas vendu en librairie mais au porte-à-porte par un ex-agent du service public. Il n’a pas la prétention d’égaler les plus grands auteurs du répertoire et cependant, il recèle à bien des égards toute la mythologie littéraire. Il est, par essence, le terreau de toute création artistique, un préalable à l’imaginaire, la preuve, il compile les prénoms et les rues. Il entrouvre des univers parallèles. À sa façon, il est aussi poétique que métaphysique, pratique qu’exotique. Il renseigne sur les jours de marchés. Il indique à l’habitant près, la population exacte de toutes les communes d’un département. Sérieusement, depuis combien de temps n’avez-vous pas lu quelque chose d’aussi pénétrant et mélancolique. L’ouvrir, c’est plonger dans son enfance. Vos aïeux surgissent à chaque page. Ma grand-mère ne se séparait jamais de lui. Elle le consultait presque quotidiennement et le manipulait aussi souvent que son chapelet.
Ce condensé de souvenirs à la mine rectangulaire se paye le luxe de vous apprendre l’origine des légumes oubliés et de lister les anniversaires de mariage (29 ans : velours ; 46 ans : lavande). Le langage des fleurs (la capucine pour l’indifférence ou le zinnia pour l’inconstance) y trouve également refuge. Le calendrier des Postes continue de perpétrer les usages qui font le lit de notre identité. Sa permanence dérisoire est un signe de modernité.
Plat traditionnel des familles alsaciennes, la choucroute a conquis les grandes tables. Entre l’Alsace et Paris, chou, lard, raifort et saucisses composent un subtil festin rabelaisien.
« Je suis de gauche, la preuve : je mange de la choucroute ! »
Cette fameuse boutade de Jacques Chirac (qui mangeait même de la choucroute en voiture) nous ramène à une époque « préhistorique » où les choses avaient le mérite d’être simples : il y avait d’un côté une « cuisine de droite », raffinée et aristocratique (Giscard et Poniatowski mangeant du homard thermidor et du gibier de Sologne à l’Élysée, au son des violons et au milieu de femmes de la haute société déguisées en duchesses de l’Ancien Régime) et, de l’autre, une « cuisine de gauche », populaire et simple (Marchais et Krasucki se tapant un petit salé aux lentilles avec un pichet de beaujolais dans un bistrot du quartier de la Villette). Depuis que la gauche a abandonné le populo à l’enfer populiste, les plats naguère identifiés à gauche passent pour être d’extrême droite, comme la choucroute, devenue l’emblème des « islamophobes ».
À Paris, alors que la plupart des brasseries alsaciennes créées au xixe siècle et dans la première moitié du xxe (comme Zimmer, Bofinger, Lipp, Flo, Chez Jenny, L’Alsace, Aux armes de Colmar, etc.) appartiennent désormais à des grands groupes, manger une bonne choucroute artisanale relève de l’exploit. Le dernier winstub où l’on pouvait encore se régaler, L’Alsaco, de Claude Steger, rue de Condorcet, a été remplacé par un restaurant thaï en 2011.
Pourtant, l’hiver, quand il fait bien froid, qu’y a-t-il de plus rassurant, de plus réconfortant, de plus convivial que de se retrouver entre amis autour d’une bonne choucroute posée au centre de la table ? Ainsi, après des années de recherche obstinée, j’avais fini par en découvrir une extraordinaire, à l’auberge du Cerf, à Marlenheim, en Alsace, à laquelle j’avais d’ailleurs consacré un article dans Le Monde, en février 2013, lequel avait stupéfait les Alsaciens, pour qui la choucroute n’est pas du tout un chef-d’œuvre gastronomique, mais un plat familial courant qu’ils n’auraient pas l’idée d’aller manger au restaurant. Six ans plus tard, je n’ai pas trouvé mieux.
Située à une vingtaine de kilomètres de Strasbourg, le Cerf est une auberge familiale de l’ancien temps, nichée au milieu d’une plaine de vignes, de vergers et de houblonnières. Son étoile Michelin date de 1936. Jean Monnet, Paul Reynaud, Jacques Chaban-Delmas, De Gaulle, Mitterrand et Chirac faisaient le voyage, déjà, pour sa choucroute, mais aussi pour ses fantastiques bouchées à la reine aux champignons sauvages (ses deux plats emblématiques). À l’origine, c’était un relais de poste et une étape sur la route Paris-Strasbourg. Les voyageurs s’attablaient sur la terrasse pour déguster le fameux Presskopf à la tête de cochon, aux cornichons et à la salade de céleri, arrosé d’une bonne bière alsacienne parfumée au houblon provenant de la brasserie Meteor (créée en 1640).
Histoire de la choucroute
Avant d’être un plat de légende et avant l’apparition de la pomme de terre, la choucroute fut pendant des siècles le seul moyen de subsistance des paysans russes, polonais, allemands et alsaciens, qui la consommaient également pour lutter contre les effets de l’ivresse.
On offrait aux jeunes mariés un tonnelet à choucroute qu’ils conservaient précieusement toute leur vie, sous l’escalier ou dans la cave. Riche en vitamine C, elle permit au capitaine Cook d’échapper au scorbut et les nutritionnistes actuels ne tarissent pas d’éloges sur ses vertus innombrables et ses bienfaits (notamment pour la flore intestinale). Sauf que le chou d’autrefois était très différent de celui d’aujourd’hui inventé par l’INRA : plus dru et feuillu, il mettait deux heures à cuire alors que nos choux modernes se transforment vite en bouillie…
Pour faire une bonne choucroute, donc, il faut d’abord un bon chou, un chou exceptionnel même, dru et ferme, comme celui cultivé par la famille Weber au village de Krautergersheim (littéralement « village de la choucroute » !). Ce chou, on l’appelle ici « quintal d’Alsace » ou plus joliment « fil d’or ». On le récolte à la main en octobre et en novembre, puis on l’étrogne, on l’effeuille et on le coupe en lamelles avant de le saler et de le laisser fermenter plusieurs semaines, jusqu’à ce qu’il se transforme en une belle choucroute fine, longue et blanche au goût unique. Avant de la vendre, la famille Weber prend aussi soin de la presser pour la débarrasser de son jus fermenté, ce qui la distingue des vulgaires choucroutes industrielles qui marinent dans leur saumure et finissent par sentir le jus de chaussette… Au Cerf, les cuisiniers commencent par la laver rapidement, mais pas trop, afin de lui conserver son acidité. De cette façon, elle va pouvoir absorber tous les parfums et les goûts des sucs de cuisson.
La recette actuelle a été mise au point il y a trente ans par Michel Husser. Disciple du grand Alain Senderens (trois étoiles Michelin de 1978 à 2005), cet arrière-petit-fils du fondateur du Cerf est un athlète à la gueule d’acteur (dans les années 1980, Playboy le fit poser entre deux playmates aux seins nus), mais aussi le seul chef français à avoir été élu « Iron chef » au Japon, distinction suprême décernée en direct à la télévision après une série d’épreuves dignes de Bruce Lee (Alain Passard et Pierre Gagnaire eux-mêmes échouèrent à ce concours). Malgré cela, Michel Husser ne s’est jamais pris pour une vedette. Il est l’archétype du cuisinier humble, bon et généreux chez qui on va manger pour se restaurer, c’est-à-dire, au sens littéral du terme, pour se faire du bien !
En 2016, Michel a passé le relais en cuisine à son jeune disciple, Joël Philipps, formé ici de 2003 à 2013 et qui avait en un rien de temps décroché une étoile Michelin à Strasbourg. Revenu au Cerf, ce technicien virtuose a évidemment gardé la choucroute à la carte, mais en lui apportant plus de précision au niveau des cuissons et plus de gourmandise encore… « Michel Husser m’a appris les gestes qu’on n’enseigne plus ailleurs, comme désosser un cochon de lait entier… » Joël Philipps cuit le chou fil d’or dans de la graisse de foie gras de canard à la belle couleur jaune, avec beaucoup d’oignon pour apporter des notes sucrées, du bon riesling et quantité d’épices : coriandre, clous de girofle, baie de genièvre, cannelle, cardamome… En bouche, la choucroute est toujours aussi ronde et savoureuse, mais notre nouveau chef a tenu à la rendre plus croquante, ce qui est dans l’air du temps. Son plat est plus gourmand et rabelaisien : il a ajouté des quenelles de foie et des minisaucisses de Strasbourg appelées « knack », et met aussi plus de lard fumé dans le bouillon.
Le cochon de lait élevé par le boucher-charcutier Samuel Balzer, du village voisin de Vendenheim, a été farci, caramélisé et nappé d’un petit jus de cuisson. Un peu de raifort maison (plus subtil que la moutarde) confère un peu de fraîcheur et de nervosité à l’ensemble. Un grand plat de gastronomie, subtil et complexe, tant au niveau des goûts que des textures, qu’il faut apprécier en compagnie d’un beau riesling sec et ciselé aux notes d’agrumes, comme celui de Mélanie Pfister, l’une des vigneronnes les plus douées d’Alsace. En entrée, on goûtera une très fine salade de choucroute froide au miel, à la moutarde alsacienne et au saumon fumé.
Le Cerf propose aussi des chambres douillettes et agréables d’où, à l’aube, on entend le chant du coq : aucun touriste ne s’en est plaint jusqu’à présent. (43 euros la choucroute.)
Revenons à Paris. En cas d’urgence, on peut toujours aller acheter une choucroute à emporter chez Schmid, en face de la gare de l’Est. Ce traiteur est une institution. Créé en 1904, Schmid est le dernier à Paris à proposer des choucroutes et des garnitures de facture artisanale : la choucroute est fabriquée par la maison Le Pic, à Krautergersheim, les viandes et les charcuteries (comme les délicieuses saucisses au cumin) sont produites par deux familles : les Schweitzer à Obernai, les Feichter à Haguenau, où les porcs sont élevés en plein air et nourris à l’ancienne avec de la pomme de terre et du petit lait… Vincent Morin, le PDG de Schmid, est un homme sympathique : « Plus il fait froid, plus je suis content ! La choucroute est le plat d’hiver par excellence. En quinze années de réchauffement climatique, j’ai perdu un mois de chiffre d’affaires. La saison de la choucroute ne dure que d’octobre à mars maintenant. » Vincent Morin est fier de ses fournisseurs, comme la micro-brasserie alsacienne Perle qui élabore des bières splendides. Face à la demande, il a été obligé d’installer 15 places assises dans sa boutique. « Mes clients partis à la retraite en province me réclament des choucroutes, j’ai donc mis en place un système de livraison sur toute la France. » (Choucroute à emporter à partir de 13,50 euros.)
Existe aussi en version pêcheur et batelier!
Plus légère et subtile, la choucroute de la mer peut aussi être un vrai plat gastronomique et son prix peut s’envoler selon que le chef aura mis son dévolu sur du homard, des langoustines ou même du haddock fumé (à 23 euros le kilo). Celle de l’Alcazar, rue Mazarine, dans le 6e arrondissement de Paris, est aussi épatante qu’éclatante et de surcroît très accessible (compter 34 euros la portion). Cette brasserie totalement atypique, où l’on déjeune à côté de grands fauves de la politique et du journalisme (lors de mon passage, François Hollande, Alain Duhamel et Jean-Marie Colombani y évoquaient le possible retour du premier) vient d’être reprise par le jeune et fringant Fabrice Gilberdy, originaire de Bordeaux, qui a posé sa marque en renouvelant avec brio la carte des vins (jusque-là un peu poussive). Injustement méconnu, le chef Guillaume Lutard, ancien de Taillevent, réalise ici une cuisine de brasserie élégante et goûteuse. Ce natif de Rochefort, en Charente-Maritime, formé chez Coutanceau à La Rochelle, aime la mer : c’est pourquoi sa choucroute vive et iodée nous fait voyager. Maquereau et saumon fumés par le chef en personne apportent avec leurs baies de genièvre une note un peu flamande, pendant que les coquilles Saint-Jacques et le dos de cabillaud poêlés, nappés d’un beurre citronné mousseux, donnent de la rondeur et de la délicatesse. Le chef épice le tout généreusement après avoir cuisiné sa choucroute au riesling, au clou de girofle, au laurier et aux oignons. Étincelant et très minéral, le riesling de Frédéric Mochel (46 euros la bouteille) est un partenaire idéal. La meilleure choucroute de la mer de Paris ?
Le Cerf, 30, rue du Général de Gaulle, 67520 Marlenheim (www.lecerf.com)
Retraites. Le gouvernement donne trois mois aux partenaires sociaux pour trouver une autre solution. L’annonce du retrait (provisoire) de l’âge pivot a plongé la macronie et les médias dans un merveilleux monde parallèle.
C’est peut-être une illusion due à l’âge, mais tout de même, je me souviens d’une époque où il y n’y avait que trois ou quatre chaines de télé, trois ou quatre stations de radio, qui étaient la principale source d’information et pourtant, elles donnaient une impression de pluralisme infiniment plus grande que les dizaines de chaînes infos d’aujourd’hui et les principaux titres de presse qui disent tous la même chose, et qui répètent plus ou moins consciemment, avec plus ou moins de malignité, ce que le pouvoir veut qu’on entende.
L’annonce par Edouard Philippe du retrait (provisoire) de l’âge pivot samedi a plongé la macronie et les médias dans un monde merveilleux, une sorte de réalité parallèle comme on en trouve dans les romans de science-fiction, chez le grand K. Dick par exemple. Si je résume ce dernier week-end, dans la construction purement spectaculaire, (lisez Debord, c’est pas en écriture inclusive, mais c’est bien quand même), voilà ce qui s’est donné, toute honte bue, comme la seule vraie situation. Le mouvement social est fracturé. Les syndicats réformistes négocient. Cela tombe bien, ils représentent une majorité écrasante face à ces groupuscules radicalisés que sont la CGT, SUD et FO qui fournissent si peu de manifestants.
Le gouvernement a fait une concession majeure mais il a sauvé l’honneur et il a renforcé sa vision réformatrice. Les cheminots sont convaincus, les avocats dansent de joie, les enseignants montent au ciel, Radio France arrête les playlists en guise de programme, l’Opéra de Paris rentre se réchauffer dans les loges. Ce retrait (provisoire) de l’âge pivot a plongé dans la France dans le monde merveilleux d’une Candy sous acide ou d’une Alice shootée à l’héro.
Oh, si on veut, on peut chercher à déconstruire ce mensonge éhonté et généralisé. Mais, évidemment, il faut le vouloir, il faut avoir le temps, il faut n’être pas trop crevé par sa semaine, il faut trouver l’énergie de ne pas se laisser intoxiquer: c’est bien caché, dans les brèves, ou entre les lignes. Les réseaux sociaux n’aident pas nécessairement, ils sont trop occupés aux lynchages saisonniers et, grâce à leur sens habituel de la hiérarchie de l’info, on continuera à chasser virtuellement les pédophiles octogénaires après sa journée de dix-huit heures d’auto-entrepreneur, futur retraité par points et bientôt par capitalisation. Mais enfin, on pouvait tout de même les trouver, les images sur le degré de violence des manifs de samedi, rarement atteint depuis le début du mouvement, et qui est une pure violence d’intimidation, comme un avertissement lancé aux manifestants: on peut faire comme vous comme avec les gilets jaunes, vous casser au point de vous faire peur et que vous préfériez rester chez vous.
Mais enfin, en prêtant bien l’oreille on pouvait finir par comprendre que l’UNSA RATP avait envoyé sa direction sur les roses, qu’il y avait toujours lundi matin des piquets de grèves devant les dépôts de bus et les raffineries, que rien n’était perdu pour le mouvement social sauf si on se mettait à croire à la prophétie autoréalisatrice d’un pouvoir tellement aux abois qu’il ne veut même plus que l’étiquette des maires des villes de moins de neuf mille habitants soit prise en compte quand on donnera le résultat des municipales, on n’est jamais trop prudent… Sauf si on était prêt et à se laisser envelopper par la propagande insidieuse, inlassable et étouffante des chiens de garde. Mais rien ne prouve que ce soit le cas. Caramba, encore raté !
Marché des Arènes, Lunel, novembre 2019. Photo : Guillaume.
Entre Nîmes et Montpellier, Lunel détient le triste record du nombre de djihadistes partis en Syrie en 2014. Mais cette ville paupérisée n’a rien d’un coupe-gorge. Musulmans revendicatifs, pieds-noirs et autochtones y coexistent sans se mélanger. Reportage.
En arrivant à Lunel, je m’attendais à tout. Entre Montpellier et Nîmes, la ville détentrice du nombre record de départs au djihad pour l’année 2014 – 25 pour 25 000 habitants, soit proportionnellement trois fois moins que le record absolu détenu par Trappes – réserve bien des surprises. Avec sa réputation imméritée de coupe-gorge, la capitale de la Petite Camargue affiche une quiétude inattendue. Dans la vieille ville, place des Caladons, l’enseigne d’un restaurant orné du logo LGBT a de quoi décontenancer. À L’Entracte, Denis et son époux cubain Jesús posent entre deux portraits de la Callas : « Quand on s’est mariés, tout le monde nous a félicités. On vit vraiment sereinement », confie Denis. On pourrait fermer le ban et se dire que tout va pour le mieux, si ce « vieux pédé de droite » (sic) ne fendait pas l’armure. « On est pote avec tout le monde, mais les Maghrébins ne vivent pas comme nous. Ils ne boivent pas d’alcool, donc ne vont pas dans nos bars. En plus, on ne bouffe pas hallal. » Un temps, Denis avait demandé au travailleur social voisin Tahar Akermi de lui dénicher « un serveur pédé arabe », mais l’annonce est restée sans réponse.
Denis et Jesus, restaurant L’Entracte, Lunel, novembre 2019. Photo : Guillaume.
Dans cette ville où le Rassemblement national a dépassé les 35 % aux européennes, la coexistence pacifique confine au développement séparé. Sauf exception, les différentes strates de population – Pescalunes, comme on appelle les autochtones, aussi bien catholiques que parpaillots, pieds-noirs, Marocains, Algériens, Turcs, Équatoriens – se croisent sans se mélanger. Sur ces terres, Renaud Camus avait eu l’intuition du « grand remplacement » il y a plus d’une vingtaine d’années mais, le temps passant, s’est instaurée une grande séparation dont les djihadistes ne sont que l’expression marginale. Loin des faubourgs de Raqqa, Lunel offre un aperçu de la France de demain. C’est peut-être là-bas que s’écrit la prochaine page de notre roman national.
Épisode 1 : Pourrir par le centre
Au bas des arènes flambant neuves, le marché du jeudi matin offre à boire et à manger. Un stand de cuisine aveyronnaise débite un gigantesque cassoulet à quelques mètres d’un droguiste ambulant vendeur d’accessoires de médecine islamique. Sur le très commerçant cours Gabriel-Péri, les halles couvertes aux prix prohibitifs voisinent avec des marchands de primeurs maghrébins bon marché.
Marché de Lunel. Photo : Guillaume.
Dans ce ballet bien réglé, chacun reconnaît les siens : les vieux Pescalunes du bar Le National carburent au pastis dès dix heures du matin face à la clientèle chibanie du Bar des Amis. Au bout du cours, autour de l’église XVIIe, la place semi-piétonne Louis-Rey récemment restaurée, offre un magnifique point de vue touristique, avec sa fresque murale géante, son jet d’eau et sa propreté qui tranche avec les autres artères du vieux Lunel. Nous voici en plein cœur de ville. Tout le cachet de Lunel tient dans ces façades écrues souvent décrépies. Rue Sadi-Carnot (que beaucoup écorchent en « Sidi-Carnot »), je retrouve la mémoire vivante de la ville : Gérard Christol, 75 ans.
Gérard Christol. Photo : Guillaume.
L’ancien bâtonnier, naguère proche d’Edgar Faure, se souvient du temps où « les rues du centre étaient pleines de monde et de commerçants ». Le chaland venait du fin fond des Cévennes pour acheter vêtements et médailles de baptême, communion et mariage. La vie de village n’avait rien à voir avec le silence actuel. « La semaine, personne n’y passe. C’est un cimetière : on s’y entend marcher ! » déplore Gérard Christol.
L’intégration par les cornes
Dans l’arène, un tourneur place le taureau de façon à ce que le raseteur puisse retirer les accessoires accrochés à ses cornes à l’aide d’un crochet. Tel est le principe de la course libre. Depuis quelques années, cette tradition camarguaise a comme vedettes des enfants de l’immigration maghrébine. « C’est un formidable outil d’intégration », s’enthousiasme l’ex-directeur d’école taurine Michel Damour. L’été venu, les lâchers de taureaux (abrivado) permettent aux jeunes de toutes origines de découvrir ce sport parfois source d’ascension sociale. Originaire d’un village près de Beaucaire, Jamel Bouharguane, infirmier à Nîmes la semaine, raseteur le week-end, n’a jamais subi la moindre discrimination de la part du public autochtone : « La Camargue était une région où les Français ne se mélangeaient pas, mais ça a évolué ». Zico Katif, 26 ans, Montpelliérain d’origine mauritanienne, a ainsi épousé la sœur d’un raseteur lunellois. En déboursant la bagatelle de 6,5 millions d’euros pour la rénovation des arènes, la mairie de Lunel a peut-être encouragé l’intégration.
Pour expliquer ce déclin, bien des Lunellois incriminent la galerie marchande des Portes de la mer ouverte au début des années 1990, à l’entrée est de la ville, reliée à l’autoroute. Cependant, le pourrissement du centre a aussi des causes endogènes. Traditionnellement, les commerçants habitaient au-dessus de leur magasin. Peu à peu, ils se sont excentrés dans des lotissements pavillonnaires en périphérie, ont revendu ou délaissé leur bien immobilier. « À partir du moment où le commerce a fermé, c’est devenu difficile de payer la rénovation des appartements au-dessus, les loyers ont baissé et les populations accueillies ont changé, résume Michel Christol, frère cadet de Gérard, premier adjoint de 1989 à 1997 aux côtés de l’ex-maire (PS) Claude Barral. Dès lors que certains types de populations sont dissuasives pour d’autres, des logiques infernales se mettent en place. »
Faute d’entretien du bâti ancien, le quartier s’est paupérisé, tombant aux mains de marchands de sommeil. Les vagues d’immigration s’y sont juxtaposées sans se mélanger. Rue Sadi-Carnot, des travailleurs agricoles équatoriens arrivés légalement d’Espagne vivent tous ensemble dans un petit réduit. Par beau temps, ils sortent des chaises et enchantent la rue de sonorités espagnoles. En quelques mètres, ou en quelques heures, on change de continent au gré d’une partition spatio-temporelle de la ville. Le dimanche matin est par exemple le jour et l’heure des Pescalunes qui sortent de la messe. Au quotidien, la convivialité se maintient bien davantage côté maghrébin. Mondialisation aidant, les « tacos » hallal prolifèrent.
Boucherie Hallal, Lunel. Photo : Guillaume.
Comme les kebabs, ces snacks sempiternellement vides sont soupçonnés de blanchir l’argent des trafics. En fait de politique urbaine, le maire, Claude Arnaud (divers droite), en poste depuis 2001, rachète local sur local pour y installer des associations. Denis et Jesús, admiratifs de la métamorphose du centre-ville de Béziers, rêvent d’un Robert Ménard lunellois.
Épisode 2 : Saint-Coran-du-Chardonnet
Au coucher du soleil, les rues de Lunel se vident. Malgré ce couvre-feu naturel, aucun sentiment d’insécurité n’étreint le promeneur. Plusieurs soirs de suite, entre chien et loup, un des nombreux quidams habillés en afghan, la barbue fournie et le pantalon retroussé, me gratifie d’un « salamaleykoum ». À L’Entracte, la candidate RN Julia Plane se sent comme un poisson dans l’eau.
Julia Plane. Photo : Daoud Boughezala.
La France de demain pourrait réconcilier cathos et homos dans un front uni contre l’islamisme. En 2014, à seulement 30 ans, Julia Plane avait mis le maire en ballottage dans une quadrangulaire qui l’avait vue dépasser 27 % des voix. Cette année, la jeune femme compte bien emporter la mise. Pour la contrer, un opposant historique du maire vient de rentrer dans le rang. Philippe Moissonnier (LREM), issu des rangs chevènementistes, se bat sur deux fronts. « On n’est ni les souris blanches de la théorie du grand remplacement ni les rats de laboratoire du salafisme. » En ces temps d’insécurité culturelle, ce Pescalune garde en mémoire le bourg viticole de son enfance, rythmé par les vendanges, dont il ne reste qu’un muscat ultra liquoreux. « On avait la plus grande cave coopérative d’Europe », mais la consommation de vin a décru sous le poids de la concurrence étrangère « parce qu’on faisait surtout de la bibine à gros rendements ». Dans ce Languedoc pauvre qui attend toujours sa révolution industrielle, l’absence de modèle économique explique le niveau du chômage (17 %, 38 % chez les jeunes). « On a un public peu formé et peu mobile. Faute de mieux, des plates-formes Amazon créeraient de l’emploi », plaide Moissonnier.
Toutefois, le retour de la croissance ne réglerait pas tout, notamment les problèmes des cités de l’Abrivado et de la Roquette. Ces deux banlieues à visage humain ont donné naissance à la majorité des djihadistes. Depuis une trentaine d’années, Lunel est le terrain de prédilection du Tabligh, ce mouvement islamiste piétiste, en principe apolitique et non violent, né aux Indes. Ses prédicateurs ont sorti de la toxicomanie quantité de jeunes Franco-Marocains accros à l’héroïne dans les années 1980-1990 en offrant « un produit de substitution » : le rigorisme. « C’est un Saint-Nicolas-du-Chardonnet islamique, résume Moissonnier. Le ramadan à Lunel est le plus triste de toute la France » – sans fête ni musique, orthodoxie oblige. Rétrospectivement, on comprend que le maire a commis une double erreur : fermer la MJC, qui dispensait des cours d’arabe laïque, et autoriser l’ouverture de la mosquée d’inspiration tablighie. Certes, « les prières de rue rendaient les gens furieux, il fallait impérativement trouver une solution », rappelle Michel Christol. En attendant, la mairie s’obstine à subventionner deux associations proches de la mosquée, dont un club de football surnommé l’« US Barbus ». Son conseil d’administration 100 % masculin pratique la prière dans ses locaux et avait tenté d’engager une entraîneuse voilée.
Faut-il amalgamer Tabligh et djihad ? D’après le sociologue Samir Amghar, l’engagement tablighi ne conduit pas mécaniquement au djihadisme, bien que ces deux « discours religieux soient fondés sur une logique binaire et sectaire – le “eux contre nous” ». Pour basculer dans l’action violente, « un discours politisé ou qui incite à la violence doit se greffer sur cette différenciation sociale ». Telle a été la trajectoire des recrues lunelloises de Daech, dont Raphaël Amar, fils d’un père séfarade et d’une mère catholique, que rien ne prédestinait au djihad.
La petite Jéricho
Au fond de la vieille ville, un totem rappelle le passé juif de Lunel. Au xiie siècle, une partie des juifs du sud de l’Andalousie se réfugie en Languedoc pour fuir les persécutions des Almohades. Montpellier devient alors « une ville de riches commerçants juifs, de médecins et de traducteurs, passeurs de la science grecque et de la médecine arabe » et Lunel « un foyer mystique et exégétique », résume Michaël Iancu, directeur de l’Institut maïmonide de Montpellier. À Lunel, surnommée « la petite Jéricho », Samuel ibn Tibbon traduit de l’arabe le Guide des égarés de Maïmonide. Les juifs andalous tentent de concilier foi et raison, non sans frictions avec leurs coreligionnaires traditionalistes. À son heure de gloire, la communauté hébraïque atteint 10 % de la population de Montpellier et jusqu’à 20 % de celle de Lunel. Non contents de leur interdire la propriété et le travail de la terre, vignoble casher excepté, les rois de France expulsent et spolient les juifs plusieurs fois entre 1306 et 1394. Il faudra attendre l’émancipation de 1789 pour retrouver une présence juive à Lunel. De nos jours, la ville en quête de touristes rêverait d’attirer des rabbins new-yorkais en goguette. Et maintenant Rabbi Jacob, il va passer !
Effrayés par l’extrémisme, de paisibles Maghrébins se rabattent sur le centre islamique turc. Quelques-uns en appellent même à la candidate RN… Si Moissonnier regrette l’absence d’élu local issu de l’immigration, ce républicain intransigeant observe la montée du séparatisme. « Des jeunes nés à Lunel vont au bled se marier, acheter leur femme. On se retrouve avec ces mamans devant les écoles qui parlent très peu le français. » Sous la pression du groupe, certaines épouses troquent la minijupe contre le voile.
Épisode 3 : c’est reparti comme en 62 ?
Chez les anciens, la partition de la ville rappelle le temps béni des colonies. Gérard Vitou, 81 ans, vétéran de la guerre d’Algérie, se fait grave : « L’islam agit comme un mâle dominant. Il y a une sécession indolore sur laquelle la loi n’a pas prise. Il fallait taper du poing sur la table dès le départ et mettre les points sur les i. D’abord, l’accoutrement… on ne se déguise pas comme ça ! Dans l’esprit des Algériens et des Marocains, les armoiries de Lunel (un croissant et une étoile) leur font dire : “On revient chez nous.” » L’écrivain régional, chroniqueur de la guerre d’Algérie, ne nourrit pourtant aucune nostalgie, concédant volontiers que « leur cause était plus noble que la nôtre ».
Certains pieds-noirs n’ont pas digéré le verdict de l’histoire. Rapatrié en métropole à 11 ans, au lendemain du « nettoyage ethnique de 62 », Jean-Baptiste Santamaria est de ceux-là. À son arrivée à la fin des années 1960, Lunel comptait trois fois moins d’habitants qu’aujourd’hui et, malgré la présence de quelques harkis ayant fui le FLN dans les bagages de leurs patrons pieds-noirs, « les Arabes ne mouftaient pas ». S’il se dit « tocquevillien de centre droit, sauf sur l’islam », l’ancien ouvrier devenu prof de philo ne cache pas sa sympathie pour la Ligue du Midi. Localement, ce mouvement identitaire occitaniste s’est illustré par des opérations d’agit-prop en déployant de grandes banderoles « Non à l’État islamique de Lunel ! » Lorsqu’on lui objecte les difficultés d’intégration à l’esprit de clocher camarguais, lié au félibrige, Santamaria décrit l’hospitalité avec laquelle sa famille d’origine espagnole fut accueillie. Bref, « l’Apartheid est voulu par les colons maghrébins, pas par les Français de souche ».
Place des Martyrs et église XVIIe, Lunel. Photo : Guillaume.
Au chapitre des rancœurs, un épisode de l’histoire contemporaine a frappé les esprits : la « ratonnade » du 14 juillet 1982. Dans son Chaudron français, le journaliste Jean-Michel Décugis en fait un épisode révélateur de l’époque où RPR et FN cogéraient Lunel. Rappel des faits : le soir de la fête nationale, un beur passe devant un barbecue. D’aucuns affirment l’avoir vu cracher sur la viande, ce qu’il nie formellement. Dans le feu de l’action, il est poussé et gravement brûlé. Témoin de l’épisode, Lulu, alors âgé de 15 ans, garde en mémoire une « bagarre » regrettable entre Lunellois avinés. Les frères Christol démentent également la version de Décugis : s’ils reconnaissent que « des racistes bourrés avaient envie casser de l’Arabe », ils nient que toute la ville se soit lancée dans une chasse à l’homme.
L’inconscient collectif a intégré l’ethno-différencialisme. Au cours d’une virée Montpellier-Lunel en Blablacar, ma jeune conductrice trentenaire me confesse n’avoir « aucun ami arabe ». Puis persiste et signe : « c’est raciste, mais quand mon fils sera en âge d’aller à l’école privée Sainte-Thérèse, je demanderai à la directrice s’il y a des élèves musulmans. » Le vivre-ensemble n’est pas pour demain.
Épisode 4 : le grand soir
Ma dernière soirée me révèle l’un des îlots de L’Archipel français (Jérôme Fourquet). À deux pas de L’Entracte, l’éternel grand frère Tahar Akermi organise chaque mardi une « rencontre intergénérationnelle » dans les locaux de l’association Arts et cultures. Autour d’une table de victuailles apportées par les mères de famille, un débat s’engage. Thème du soir : « Liberté-égalité-fraternité, quelles sont les valeurs de la République ? » En guise d’introduction, la déléguée de la Ligue des droits de l’homme et universitaire à la retraite Leah Otis fait un topo sur la laïcité française. L’Américaine s’en prend au mot (« Dans la loi de 1905 sur la séparation des églises et de l’État, on ne trouve pas le mot laïcité. C’était un mot polémique, un mot idéologique ») aussi bien qu’à la chose, au nom de la sacro-sainte « liberté religieuse ». Par opposition à notre modèle « frileux et rabougri », la militante loue la « laïcité joyeuse » du Sénégal, dont l’université accepte sans barguigner « les tapis de prière, les voiles, des grandes croix, des T-shirts Jésus ». Satanés Français, si « crispés et paranoïaques » qu’ils consacrent l’indivisibilité de la République dans leur Constitution ! Dans ce climat « vraiment islamophobe », Otis conseille à son auditoire de s’« adresser au Collectif contre l’islamophobie en France en cas de problème ». Parmi la trentaine de spectateurs, qui ne compte qu’une seule femme voilée, tous opinent.
La suite confirme la relative homogénéité idéologique de l’auditoire, unanimement de gauche. La soif inextinguible de liberté, d’égalité et de fraternité entretient le procès de la France, résumée à la République, elle-même réduite à une série de droits. Dans cet esprit revendicatif, Anissa, étudiante en sport, se fend d’un exposé sur les suffragettes. « En France, il n’y avait pas d’égalité. La publicité, c’était une femme avec un aspirateur. Ce n’était pas une femme égale à l’homme, mais méprisée et soumise. Avec les débats comme le voile, on crie à une France libre, mais on essaie d’aliéner une certaine partie de la population française. » Reprenant la rhétorique marxiste de l’aliénation, la post-adolescente révèle malgré elle les limites du langage des droits de l’homme. « La France, c’est être libre et une femme qui met le voile n’est pas forcément libre, donc elle doit l’enlever ? En disant qu’elle doit l’enlever, tu l’aliènes. » Anissa se revendique d’une « France libre, égalitaire, fraternelle », qu’elle défend et critique tout à la fois, comme on contesterait un règlement de copropriété ou comme on incendierait un agent de la CAF trop tatillon.
Plus proche d’une gauche traditionnelle, son aînée quinqua Rabia invoque les mânes de 1789 et du Front populaire. « Faut qu’on leur dise “ce sont vos combats historiques et nous on est dedans”. Mon père, on est allé le chercher pour bosser dans les mines du Pas-de-Calais. On fait partie de leur histoire. Il faut les ramener à leurs propres contradictions. » L’envolée traduit une hésitation : qui sont les Français, « eux » ou « nous » ? Nombre d’intervenants accablent une élite parasitaire qui détournerait l’attention sur le voile et les musulmans « boucs émissaires comme l’étaient les juifs », afin de grignoter nos acquis sociaux. Ici et là, on devine un malaise identitaire, que la véhémente Samia formule avec un fort accent camarguais : « Je suis marocaine née à Lunel, donc je suis française d’origine marocaine. En fait, notre pays, c’est la mer. » La salle s’esclaffe. Muet, je songe au récit de Magyd Cherfi, Ma part de Gaulois. Le chanteur de Zebda y raconte sa jeunesse en cité toulousaine au tournant des années 1970. En plein porte-à-faux identitaire, ce fils de modestes immigrés kabyles s’attirait les quolibets de ses voisins (« français ! », « pédé ! ») par son amour des lettres. L’un de ses amis, beur militant LCR, se faisait également montrer du doigt pour délit d’assimilation. Quarante ans plus tard, la nouvelle gauche recycle la mélasse indigéniste où peuvent barboter à loisir tous ceux qui refusent haut et clair de se fondre dans le creuset français.
Cependant, si Samia, ex-gendarmette, agonit la République de reproches, elle n’épargne pas son autre patrie. « Quand je vois Mohamed VI donner de l’argent pour des fêtes juives… La France ne donne pas un centime pour les fêtes de l’Aïd. Ils mangent nos gâteaux, mais ils ne nous aident pas ! » Éclat de rire général. Eux et nous, le retour. Entre autres récriminations, Samia se plaint de ne jamais avoir obtenu de logement social à Lunel, contrairement aux « Espagnols et Italiens venus d’autres pays ». La préférence nationale, vite ! Sa conclusion en glacerait plus d’un : « Les attentats en France, c’est téléguidé. Des petits faibles qu’on drogue et qu’on endoctrine pour aller taper le Bataclan. C’est que du fake ! » Un ange passe. Après le lamento d’un quadra jadis « contrôlé par la police quatre ou cinq fois par jour », Pauline, 19 ans, bafouille : « Les Français, ça les effraie la différence. » En fin de soirée, la mère de Pauline me raconte la conversion de sa fille à l’islam par le biais d’amis musulmans. Inquiets, ses athées de parents ne savaient quoi en penser. L’imam de Lunel les a rassurés. Apparemment épanouie, Pauline n’a pas renoncé aux vêtements moulants. Pourvu que ça dure.
Michel Onfray est de retour ! Il donne rendez-vous à ses adeptes pour un film sur l’enfance, qui sera projeté mercredi 15 janvier. Des places sont encore disponibles.
C’est à Paris que le philosophe d’inspiration girondine nous donne rendez-vous pour son grand retour et pour une projection exclusive, mercredi soir.
On y découvre la vie du ce libertaire proudhonien né à Chambois (Orne), où il a grandi parmi le peuple qu’il qualifie volontiers de « old school ».
Alors que les élections municipales approchent à grands pas, alors que son nouveau livre Grandeur du petit peuple: heurs et malheurs des Gilets jaunes sort le lendemain, Michel Onfray sera au cinéma 7 Batignolles mercredi 15 janvier, à 20h30.
De retour avec un livre sur les gilets jaunes
Le philosophe va être présent un peu partout dans les prochains jours. Son nouvel essai, qui retrace l’histoire du mouvement populaire des gilets jaunes, fait déjà parler.
La projection d’un film documentaire évoquant les racines normandes du penseur est l’occasion de le rencontrer. Dans les bonnes feuilles déjà sorties dans la presse, on peut y lire une défense inconditionnelle des gilets jaunes et du peuple.
Le philosophe français, très populaire, y conspue les élites, les médias et l’exécutif en place, toute cette France pour qui les gilets jaunes seraient une « France des buveurs et des clopeurs, des chasseurs et des automobilistes ». Il attaque l’acteur Mathieu Kassovitz, lequel affirmerait que « [ce] peuple qui se bat pour protéger son confort, [il] ne l’aime pas ». Dans les extraits de cette missive publiés dans la presse, Onfray se glisse dans la peau de ceux qui peuvent tenir ces propos peu amènes envers ces Français qui ont crié leur colère, notamment sur les ronds-points, pour mieux les railler :
« Ces gens-là, rendez-vous compte, ne boivent pas de Spritz sur les terrasses de Saint-Germain-des-Prés, ils ne fument pas de pétards dans les appartements chics du Marais, ils ne sont pas végans dans des lofts avec vue sur la tour Eiffel… »
A vos tickets !
Bref, en cette rentrée, le philosophe s’empare du sujet politique.
Mercredi, la projection exclusive du film « Michel Onfray, sur les chemins de l’enfance », réalisé par Alexandre Jonette et Stéphane Simon, sera suivie d’une rencontre-débat. Parmi les thèmes évoqués dans l’intervention :
– L’enfance est-elle un destin ?
– Y a-t-il un moyen d’échapper à ce qui nous enracine ?
Rendez-vous mercredi 15 janvier 2020, à partir de 20h30.
À la télévision, la nouvelle star de Bagnolet Raquel Garrido (LFI) a déclaré que si Jean-Michel Blanquer avait dit : « Pas de kippa en sortie scolaire », il ne serait plus ministre. Les « mamans voilées » seraient donc des cibles malheureuses dans une République où le vote gauchiste s’imposerait…
Les municipales approchent et le clientélisme islamiste se porte bien. Comme il est compliqué de soutenir ceux qui par leur idéologie poussent au passage à l’acte meurtrier en mode massacre de masse ou livraison de la mort en bas de chez vous par votre voisin « déséquilibré », quand on fait partie de ces politiques qui n’ont souvent d’autres convictions que leur désir de pouvoir, il faut trouver d’autres stratégies pour faire alliance avec de purs fascistes, tout en préservant son image de gauche progressiste ou de droite tolérante.
« Pas de kippa en sortie scolaire »
C’est ainsi que parmi les politiques qui pensent gagner avec les voix des quartiers – comprendre en investissant sur l’islamisme et le racisme anti-blanc – certains ont trouvé la martingale : créer des rapprochements en partageant les mêmes haines. A la France Insoumise (LFI), ces derniers temps, cela se traduit par la mise en avant de l’antisémitisme, sous couvert d’antisionisme, en espérant glaner ainsi les voix des quartiers. C’est aussi dangereux que pathétique.
Raquel Garrido, ex-porte-parole de la France insoumise, n’a pas hésité à affirmer jeudi 9 janvier 2020, dans l’émission « Balance ton post » que si le ministre de l’éducation nationale, Jean-Michel Blanquer avait dit : « Pas de kippa en sortie scolaire », il ne serait plus ministre. Ce lumineux et très opportuniste propos fait suite à la déclaration non moins violente de Jean-Luc Mélenchon sur le fait que « le Likoud, parti d’extrême-droite de Natanyahou en Israël [était] responsable de la défaite de Jeremy Corbyn aux Législatives anglaises ». On peut également citer sa réflexion non anodine sur son opposition « aux ukases arrogantes des communautaristes du CRIF ».
LFI plus à un dérapage près
Il faut dire que quand on cherche son salut en braconnant sur les terres du Parti des Indigènes de la République, des islamo-gauchistes et des islamistes, les gages d’anti-républicanisme que l’on doit donner sont importants et l’antisémitisme n’est pas le moindre. L’affaire arrive d’ailleurs après bien des dérives constatées dans le parti: il y a eu les déclarations de sympathie et de soutien de Danièle Obono, députée LFI, aux discours racistes et aux positionnements violents de l’égérie du PIR, Houria Bouteldja. Cette même députée avait aussi apporté son soutien à Dieudonné, dont l’antisémitisme n’est guère discret non plus. On pourrait rappeler également l’exclusion de Djordje Kuzmanovic et François Cocq pour avoir voulu que la question de l’islamisme politique et de son influence fasse l’objet d’un débat au sein de la France Insoumise. On pourrait aussi parler du violent procès en racisme essuyé, lors des Universités d’été du parti, par Henri Peña-Ruiz, intellectuel incontournable sur les questions de laïcité. Il avait réaffirmé le droit de critiquer l’islam au même titre que les autres religions. Un petit scandale pour beaucoup de monde dans le parti.
On pourrait surtout reparler du soutien apporté par LFI à la fameuse marche organisée le 10 novembre 2019, quelques jours avant la commémoration des attentats de Paris. C’est lors de cette marche que des leaders islamistes ont fait scander « Allahu Akbar » non loin du Bataclan, et où pour se victimiser, les frères musulmans (organisation phare de l’Islam politique au même titre que les salafistes) ont fait porter l’étoile jaune à leurs enfants. Outre l’indécence qu’il y a lorsqu’on défend une idéologie qui encourage le séparatisme, la violence et la mort à se faire passer pour des victimes, il y a derrière cette appropriation, la volonté de piétiner et de nier ce qu’a de spécifique la Shoah pour n’y voir qu’une bonne affaire victimaire.
Alya interne
Il parait qu’il y a des républicains à LFI : ceux qui ont quitté le radeau de la Méduse PS ou le Titanic MRC, en espérant accrocher leur drapeau au vaisseau amiral de Jean-Luc Mélenchon, ils ont fondé la GRS, Gauche républicaine et socialiste et leurs amis disent d’eux qu’ils ont des convictions et sont d’authentiques laïques. Pour l’instant ils se distinguent par leur silence et leur lâcheté face aux sorties antisémites et à l’islamogauchisme du mouvement. On ne sait pas s’ils ont du cœur, mais ils ont un bon estomac et avalent sans broncher des couleuvres de la taille d’un boa constrictor. Serait-ce là l’occasion d’entendre leur voix ou sont-ils prêts pour leur future place sur la liste à continuer à se taire et à trahir leurs soi-disant convictions ?
Le pire c’est que leur silence et leur hypocrisie ne sont pas sans conséquences. Est-ce que ces stipendiés de LFI sont conscients d’œuvrer par leur silence à la légitimation de l’antisémitisme ? Y a-t-il quelqu’un pour rappeler à ces « élus » de LFI (mais pas que) que dans nombre de banlieues la question du port de la kippa pour les accompagnateurs scolaires ne risque pas de se poser : les juifs ne peuvent en effet pas aller partout à l’école de la République car ils n’y sont plus en sécurité ! Quelqu’un pour rappeler que sous la pression de l’antisémitisme arabo-musulman, des déplacements de population sont en cours sur certaines zones ? On appelle cela l’Alya interne : des populations juives qui quittent des villes où ils vivaient depuis leur arrivée en France car elles sont menacées au quotidien par leurs voisins.
Face à ces réalités, la LFI choisit d’être du côté des agresseurs et reprend les accusations, les haines et les éléments de langage des pires représentants du fascisme islamiste. Sans craindre d’utiliser le mensonge pour pousser à la haine.
On peut rassurer tout de suite Madame Garrido, et le répéter puisque certains refusent obstinément d’entendre : là où les islamistes font pression pour imposer le voile en sortie scolaire, le problème ne se pose plus depuis belle lurette pour la kippa, sauf à vouloir mettre sa vie ou son intégrité physique en danger. Bienvenue dans le monde réel, chers militants et élus de LFI. Continuerez-vous à soutenir la dérive de votre parti, ou allez-vous enfin prendre des distances officielles ? Sinon n’oubliez pas, dans certaines situations, surtout dans celles qui exigent honneur, courage et dignité pour s’opposer, se taire c’est consentir et soutenir.
En matière d’infiltration communautariste, les Belges n’ont rien à nous envier. Pour preuve, la trajectoire de Mahinur Ozdemir. La première femme parlementaire voilée du pays – à la double nationalité (belge et turque) – a toutefois vu ses ambitions en Europe être refrénées suite à des propos négationnistes. La voici recasée ambassadrice par Erdogan, lequel entend placer ses pions au Maghreb.
D’un point de vue vivre-enembliste, l’histoire de Mahinur Ozdemir tient du conte de fée post-moderne.
Voilà une Turque (mais Belge aussi), fille d’épicier installé à Schaerbeek, qui, après avoir gagné la célébrité en devenant en 2009 la première élue voilée du pays – sinon d’Europe – se retrouve propulsée ambassadrice de Turquie en Algérie.
Dans la famille Ozdemir je demande le père
L’histoire de cette Cendrillon à la sauce « diversité » est taillée sur mesure pour endormir tranquillement les enfants de bobos. Elle commence à Bruxelles. Et comme dans tout conte qui se respecte, il y a un loup. Mais dans cette histoire-ci, il n’est pas seul. C’est carrément une meute dont il est question, celle des Loups Gris, cette organisation nationaliste turque d’extrême-droite mafieuse qui a pris racine à Bruxelles comme ailleurs en Europe du Nord (Allemagne, Pays-bas, Suède) avec l’essor de l’immigration turque. Le père de notre héroïne en a été un des piliers à Schaerbeek. Tout dans le parcours politique de Mahinur Ozdemir transpire cette idéologie même si formellement on ne pourra pas la qualifier de « louve grise ». Faudrait-il encore que cette institution ultra-conservatrice accepte la mixité pour s’ouvrir aux femmes…
Cultivant à peu près toutes les phobies, les Loups-Gris sont anti-grecs, anti-kurdes, anti-chrétiens (c’est un des leurs qui avait tenté d’assassiner le pape Jean-Paul II), antisémites et homophobes dans la foulée. Historiquement considérés comme le bras armé du parti d’action nationaliste (MHP) ils se sont progressivement rapprochés de l’AKP d’Erdogan et des islamistes (plus tard, on les retrouvera actifs dans le conflit syrien pour prêter main forte au califat de l’EI).
Erdogan s’invite au mariage
Dès lors, rien d’étonnant à ce que le sultan plébéien Erdogan ait honoré de sa présence le mariage religieux célébré en Turquie de cette starlette du communautarisme à la belge avec l’attaché parlementaire d’une élue islamo-conservatrice turque. Quant à la robe de cérémonie, peut-être fera-t-elle moins rêver les petites filles… quand elles apprendront qu’elle tenait plus du burkini meringué que de la robe de bal qui sert de plan final aux frères Grimm.
L’ascension fulgurante de cet effrayant produit de la diversité commence à peiner lorsque Joëlle Milquet, grande promotrice du communautarisme, cède les rênes de son parti, le CDH, à un nouveau président Benoît Lutgen. En 2015, alors que la question du génocide arménien taraudait l’opinion publique à l’occasion des célébrations organisées autour de son centenaire, Lutgen pose un ultimatum à Ozdemir qui conduit à l’exclusion de celle-ci du parti.
De tous les élus de cette mouvance inscrite dans le sillage des Loups Gris et d’Erdogan qui ont infiltré l’ensemble des formations belges (PS, libéraux, écologistes, etc) elle est la seule avoir été sérieusement recadrée. Emir Kir au PS, dont le poids politique repose sur le même électorat radical turc, n’a jamais été inquiété. Il n’hésite même plus à inviter et à commenter ses photos en compagnie d’élus turcs d’extrême-droite.
Siégeant un temps comme élue indépendante, Ozdemir a préféré mettre un terme à sa carrière belge qui prenait une tournure en eau de boudin. Erdogan lui a trouvé un poste où se refaire honorablement. De son côté, il a placé une fidèle au cœur d’un processus clé: sa (re)conquête de l’Afrique. Erdogan qui vient d’envoyer des troupes en Libye pour s’assurer d’y maintenir un régime favorable dans la lignée de Frères musulmans compte trouver des alliés au Maghreb. Il n’a pas hésité à se rendre en Tunisie pour vendre son projet. Aujourd’hui, avec Ozdemir en Algérie, il installe une jument de Troie avec pour objectif final de devenir incontournable dans les transactions qui portent sur les matières fossiles dans la zone Sud-Est de la Méditerranée. Et entre la Libye, le Maghreb et la Turquie, il y a la Grèce…
Roger Scruton est mort hier. Il y a trois ans, ce grand penseur du conservatisme britannique nous avait accordé un entretien autour du Brexit, de l’enracinement et de l’immigration. Causeur le republie aujourd’hui in extenso. Des échanges qui restent d’une troublante actualité.
Roger Scruton, humaniste tory
Auteur d’une trentaine d’ouvrages en anglais, le philosophe Roger Scruton répondait aux questions de Daoud Boughezala alors que son premier essai traduit en français était publié, De l’urgence d’être conservateur.
Daoud Boughezala. Vous racontez tenir votre fibre conservatrice de votre père, qui militait pourtant au sein du parti travailliste. Comment vous a-t-il transmis son amour de la permanence sans vous léguer ses idéaux socialistes ?
Roger Scruton. J’ai fait le tri entre les différentes facettes de sa pensée. Comme beaucoup d’Anglais de son époque, mon père Jack Scruton portait son ascension sociale comme un fardeau et a nourri un ressentiment de classe. Instituteur issu de la classe ouvrière, sa famille très pauvre a beaucoup souffert dans l’entre-deux-guerres. Ses idées socialistes n’étaient que pure négativité, et il n’est d’ailleurs jamais parvenu à les traduire politiquement. Mais ce que j’ai retenu de lui, c’est sa défense de l’enracinement, la préservation de ce qu’il avait hérité, aimait et voulait conserver. Ainsi s’est-il investi avec nos voisins dans la société de conservation de High Wycombe pour empêcher que les promoteurs immobiliers ne défigurent notre ville. Il a également créé une société de protection de l’environnement et encouragé les enfants des écoles à s’intéresser à leur histoire locale.
À l’image de Jack Scruton et d’« anarchistes tories » tels que George Orwell ou William Morris, le conservatisme british n’est pas réductible à la droite. Serait-il davantage un style ou une mentalité qu’une idéologie structurée ?
C’est fort possible. Au xixe siècle, William Morris se disait socialiste et son contemporain John Ruskin tory, mais ils étaient tous deux foncièrement conservateurs. Loin d’être le monopole d’un parti, le conservatisme britannique découle d’un mouvement de la société civile. Notre conservatisme pragmatique conduit des citoyens à se réunir pour s’enraciner sans demander la permission de l’État, voire en défiant l’État. Certains créent des petites associations de protection du patrimoine pour préserver l’histoire et la beauté de leur localité. D’autres ont une démarche plus politique, comme ce fut le cas de George Orwell. Pendant la Seconde Guerre mondiale, Orwell a été frappé par la trahison des clercs que représentait le refus des intellectuels de gauche de participer à l’union nationale. Inversement, ce socialiste conservateur voyait dans la classe ouvrière un puits de loyauté patriotique.
Avec sa fameuse « common decency » attachée aux petites gens, que Jean-Claude Michéa a abondamment repris depuis, Orwell idéalisait quelque peu les classes laborieuses. À l’heure du marché roi, croyez-vous à la décence commune du petit peuple ?
Même si la télévision a beaucoup détruit les groupes d’entraide, dans la ville rurale où j’habite on trouve encore de très nombreuses associations privées, comme les clubs d’échecs ou de bowling. Presque tous mes voisins ont leur petite bande d’amis avec lesquels ils vont boire un coup le soir, jouer au cricket ou au football. Et ce ne sont pas des bourgeois mais des fermiers. Même si les syndicats britanniques restent faibles par rapport à la puissance des grandes centrales françaises, nous maintenons d’autres liens horizontaux comme la religion, qui est loin d’être morte !
Puisque vous m’incitez à comparer nos deux pays, la France est-elle la contrée de ce que vous appelez le « conservatisme métaphysique », voire du conservatisme impossible ?
Par opposition au conservatisme britannique, fondé sur le besoin d’association et le sentiment d’appartenance concret des individus, les Français ont en effet développé un conservatisme métaphysique en réaction à la Révolution de 1789. C’est somme toute logique que d’opposer une pensée métaphysique à l’événement métaphysique qu’a été la Révolution française. Forgée autour des grands concepts de Liberté, Égalité, Fraternité, votre Révolution s’inspire d’ouvrages comme Du contrat social de Rousseau. Non moins abstraite est sa réplique contre-révolutionnaire chez Joseph de Maistre ou le Chateaubriand du Génie du christianisme. J’aime beaucoup les lire mais leur pensée a quelque chose de proprement éblouissant qui verse dans le romantisme, sans grande portée pratique.
Nos révolutions respectives ont toutes deux glorifié les droits de l’homme et du citoyen, la Glorieuse Révolution britannique avec le Bill of Rights (1689), la nôtre un siècle plus tard avec la Déclaration de 1789. Pourquoi célébrez-vous la première et fustigez-vous la seconde ?
Notre Glorieuse Révolution a un tout autre sens que la Révolution française. Plutôt qu’un grand bouleversement, c’est une restauration des acquis démocratiques dont on bénéficiait avant les guerres civiles qui ont miné le royaume. On est revenu au règne du droit, au respect des droits du citoyen et de la loi commune à travers le Parlement et les cours de justice qui sont autant de contrepoids à la puissance royale. Rien à voir avec le renversement total qu’a été la Révolution française…
Si la France a connu une révolution douce, c’est bien Mai 68, que vous avez eu l’occasion d’observer in situ. Qu’avez-vous pensé en voyant les pavés voler ?
Avant Mai 68, le jeune homme passionné par la littérature que j’étais n’avait rien de particulièrement politisé. J’adorais Paris et la culture française, sa langue, sa littérature, son architecture. C’est alors que j’ai vu tous ces jeunes gens qui voulaient renverser les piliers de la société française. Au fond de moi, je m’y suis fermement opposé car j’appréciais beaucoup le côté bourgeois de la France. Et rien ne me hérissait davantage que l’« antibourgeoisisme » des Sartre et Foucault : car qui étaient-ils, sinon des grands bourgeois ?
Vous apportez de l’eau au moulin de vos détracteurs antilibéraux vous accusant de défendre les intérêts de la classe dominante. Pourquoi vous échinez-vous à promouvoir le libre marché et la persistance des traditions sans y voir de contradiction ?
Le marché libre ouvert aux quatre vents de la mondialisation minant tous les petits groupes de solidarité qui unissent les individus, il existe une tension latente entre défense du marché et de la tradition. C’est pourquoi des institutions comme le mariage, l’amour ou l’éducation doivent échapper à l’emprise du marché. L’application du libre marché au sexe a par exemple toujours été considérée comme un péché, car sitôt qu’on marchandise la sexualité, les choses les plus précieuses sont menacées.
Au risque d’insister, je vois une incompatibilité philosophique entre conservatisme et libéralisme. Alors que le premier défend une certaine idée du bien commun, le second récuse toute morale collective…
Le libéralisme privatise le Bien afin d’éviter les conflits et d’aboutir à une définition neutre de la justice. Mais un tel résultat n’est pas à la portée de tous. C’est tout le paradoxe du libéralisme, censé être moralement neutre et universel, que d’être une philosophie d’élite nécessitant une éducation préalable. Une généralisation du libéralisme à tous les membres de la collectivité conduirait à l’anarchie. Car si on vide la société de toute morale commune et qu’on anéantit les institutions traditionnelles comme la famille, on expose les individus aux fanatismes à la mode, l’islamisme au premier chef.
Nous y voilà ! Adversaire déclaré de l’islam politique, vous vous inquiétez de la sécession culturelle d’une partie des immigrés musulmans mais, dans le sillage de Burke, vous critiquez la tentation étatique d’imposer une « conformité doctrinale » à ses citoyens. C’est un peu paradoxal…
Mais la vie est paradoxale ! Comment intégrer des immigrés musulmans qui croient le droit fondé sur le Coran alors que nos sociétés occidentales reposent sur une conception laïque du droit, réformable à l’envi ? L’Empire ottoman avait dépassé cette contradiction en instaurant deux systèmes de droit : un droit commun qui était celui du sultan, et un droit familial coutumier pour chaque communauté religieuse (millet). Ce système dual est impossible en Occident car le droit laïc est trop profondément ancré dans nos institutions.
Il y a quand même des trains qui arrivent à l’heure, comme le nouveau maire de Londres Sadiq Khan, issu de l’immigration pakistanaise…
Sadiq Khan est de ceux qui ont immédiatement saisi les opportunités qu’offre notre société et adopté notre mode de vie. Fils d’un chauffeur de bus pakistanais, il s’est intégré à la classe ouvrière britannique pour gravir les marches du parti travailliste. C’est un contre-exemple heureux de tous ces immigrés pakistanais issus des campagnes qui vivent des subsides de l’État providence.
Khan a ravi la mairie de Londres aux conservateurs. Dans votre essai De l’urgence d’être conservateur (L’Artilleur, 2016), vous vous référez assez peu à des figures tories. De Margaret Thatcher à Theresa May en passant par David Cameron, quel bilan dressez-vous de l’action des tories au gouvernement ?
Deux choses ont été très importantes dans mon éveil politique : Mai 68 et Thatcher. Dès que cette dernière a pris la tête du parti conservateur, j’ai eu conscience de ne pas partager ses analyses, bien que j’aie apprécié son patriotisme. Thatcher ne parlait que d’économie, de libre marché et de la nécessité de nous libérer de la mainmise des syndicats. De mon côté, malgré ma jeunesse, j’étais certes favorable à la libéralisation économique, mais une libéralisation contrôlée par la tradition. À l’époque de l’étatisme britannique triomphant, ses opposants travaillistes étaient néanmoins bien pires qu’elle…
Nombre de conservateurs hexagonaux dénoncent l’économisme de la droite française, perdue dans des querelles d’experts-comptables. Y a-t-il une seule personnalité politique française qui suscite votre intérêt ?
Sans adhérer à son programme étatiste, je trouve Marine Le Pen très intéressante en ce qu’elle a bouleversé les attentes de tout le monde. Elle se nourrit de quelque chose de très profond dans l’esprit français. C’est une version sécularisée du renouveau catholique de Charles Péguy, une sorte de « jeanne-d’arquisme » que Jean-Marie Le Pen a excité depuis des décennies. Marine Le Pen reprend le grand récit de son père, c’est-à-dire la quête d’une société pure entièrement consacrée à sa mission sainte.
En bon antieuropéen, vous vous êtes réjoui du Brexit. Pourquoi une (courte) majorité de vos compatriotes a-t-elle souhaité sortir de l’UE ?
Deux facteurs ont joué. Primo, l’immigration en énorme quantité, principalement d’Europe de l’Est, qui borde les villes industrielles du nord du royaume, sans que les gens ordinaires ne soient préparés à se sentir étrangers dans leur propre pays. Chaque année, nous recevons 500 000 immigrés, ce qui n’est pas gérable pour une petite île fière de son identité comme la nôtre.
Secundo, les Britanniques sont profondément démocrates et souverainistes. Ils n’aiment pas que leurs lois soient imposées du dehors. La résistance à l’arbitraire fait partie de notre histoire depuis le Moyen Âge et la Magna Carta. Or la Cour européenne des droits de l’Homme a usurpé notre tradition nationale. Certains de ses jugements n’ont pas été acceptés par les Britanniques, comme le refus d’expulser un immigré clandestin coupable de viol au nom de son « droit à une vie familiale » alors qu’il n’avait même pas de famille !
Londres avait déjà un pied dehors, un pied dans l’Union européenne. Le Brexit va-t-il concrètement changer les choses ?
Theresa May a écouté le verdict des urnes, notamment sur l’immigration, à la différence des travaillistes, bien que la classe ouvrière ait massivement voté contre l’Europe. Tout le problème, c’est que l’UE a été conçue par Jean Monnet comme un moyen d’abolir l’État-nation. Or, en cas de crise, l’État-nation est le seul recours du peuple. Prenons l’exemple du groupe de Visegrad qui rassemble quatre États d’Europe centrale (Hongrie, Pologne, République tchèque, Slovaquie). Cette confédération marche à merveille parce que ses États membres se comprennent, partagent la même histoire, les mêmes traditions, des identités culturelles voisines et une même fierté patriotique. Bref, tout ce qui manque à l’Europe !
À rebours d’une Espagne dirigée par les socialistes, la communauté autonome de Madrid a fait le choix de favoriser les libertés économiques : baisse des impôts, privatisations, réductions des dépenses publiques. Cela a permis un fort développement de la région, qui dépasse aujourd’hui la Catalogne. Un modèle pour le reste de l’Espagne ?
Le 20 décembre 2019, l’Institut national des Statistiques fait une annonce qui déchire le ciel économique espagnol : la Communauté de Madrid devient, selon les données consolidées de 2018, la première économie régionale du pays, devant la Catalogne.
La nouvelle ne surprend cependant pas les observateurs puisque cela fait des années que la Communauté de Madrid a dépassé en termes de produit intérieur brut par habitant son éternelle rivale. Par ailleurs, sa richesse totale n’a cessé de progresser au cours des dernières décennies. Dans presque tous les compartiments et secteurs, y compris dans ceux qui ont longtemps fait la fierté de la Catalogne (comme l’industrie pharmaceutique), Madrid la surclasse par conséquent.
Je me suis déjà étendu sur les raisons de ce sorpasso, démontant au passage certains mythes tenaces relayés par les secteurs indépendantistes catalans. Il me semble intéressant ici de souligner que cet essor de la Communauté de Madrid s’est accompagné d’un discours idéologique développé par les dirigeants de l’autonomie. Ce récit peut se résumer simplement : c’est grâce à la liberté que les Madrilènes ont pu prospérer.
Cette liberté s’exprime, selon les dirigeants régionaux et municipaux de droite, de deux manières :
accueillir les Espagnols et étrangers d’où qu’ils viennent sans leur poser de question sur leur identité ;
leur permettre d’entreprendre et de vivre du fruit de leur labeur par une politique libérale.
Ces choix économiques ne relèvent pas du hasard puisqu’ils sont liés à des courants donnés au sein de la droite espagnole et ont été rendus possibles par le fort degré de décentralisation des institutions espagnoles.
Esperanza Aguirre, défenseur du libéralisme
Esperanza Aguirre n’est pas la première présidente de la Communauté de Madrid issue des rangs du Parti populaire. La région est dirigée à partir de sa création, en 1983, par le socialiste Joaquín Leguina et c’est en 1995 que la droite s’empare de la Maison royale du Courrier (siège de la présidence de l’autonomie), en la personne d’Alberto Ruiz-Gallardón. Ce dernier reste en poste jusqu’en 2003, date à laquelle il devient…
Auteurs : Eugene Hoshiko/AP/SIPA. Numéro de reportage : AP22416710_000001
Tous les essais inspirés par le Japon sont bons, à l’exception de L’Empire des signes de Roland Barthes. Le dernier en date est intitulé : Au Japon ceux qui s’aiment ne disent pas je t’aime d’Elena Janvier (Arléa). Mais que disent-ils alors ? Quelque chose de plus doux, de plus subtil : « Il y a de l’amour ». On ne dira pas non plus : « Tu me manques », mais : « Il y a de la tristesse sans ta présence, de l’abandon. » Ce n’est pas l’empire des signes, mais celui des sentiments. Ce qui importe n’est pas ce qui est dit, mais ce qui est tu : la télépathie comme forme raffinée de l’échange, comme exercice spirituel.
L’âme japonaise d’Adamo
Salvatore Adamo est plus proche de l’âme japonaise que n’importe quel intellectuel parisien. « Tombe la neige », vous l’entendrez dans ces taxis où les chauffeurs portent des gants blancs et des casquettes de capitaine. Ils vous emportent dans la nuit tokyiote sans dire un mot, mais sur les mélodies les plus poignantes.
C’est en l’an 1585 que le père jésuite portugais Luis Frois publie un essai intitulé : Européens et Japonais, traité sur les contradictions et différences des mœurs. Bien des remarques et étonnements du père Frois demeurent inchangés depuis 1585. Ainsi, cette phrase du jésuite que j’ai mis des années à comprendre : « Là où s’achèvent les dernières pages de nos livres commencent les leurs. » Ou encore : « Nous succombons volontiers à la colère et ne dominons que rarement nos impatiences. Eux, de manière étrange, restent toujours en cela très modérés et réservés. »
Des explosions de violence
Exemple actuel observé par Elena Janvier : « Pendant les matchs de foot, les supporters japonais chantent pour encourager leur équipe. Ça met de l’ambiance. En France, non seulement les supporters chantent, mais en plus ils essaient de mettre le feu à la pelouse ou pourquoi pas aux joueurs eux-mêmes. Ça met de l’ambiance aussi. » N’insistons pas : il y a aussi des explosions de violence au Japon, des otakus et la pendaison pour les criminels. En latin, on dit que l’erreur est humaine. En japonais que les singes eux-mêmes parfois tombent des arbres. Il peut arriver qu’un gaijin (l’étranger) se heurte à un Japonais qui ne fait qu’un avec sa règle de travail. L’amour pour le Japon se change alors en haine.
Le charme du kimono vide
Je ne l’ai jamais éprouvée, mais j’ai retenu de mes séjours que le fin du fin n’est pas de soigner les apparences, mais ce qui n’apparaît pas. Un kimono sobre, voire insignifiant, doublé d’une soie rare… Quant au kimono vide, il symbolise ce qu’il y a de plus précieux dans la femme aimée : son absence.
Le meilleur livre de la rentrée de janvier n’est pas vendu en kiosque. Puisqu’il s’agit du calendrier des postes, aujourd’hui appelé « Almanach du facteur »…
Le critique doit lire tous les livres publiés sinon sa crédibilité professionnelle est questionnée. On s’interroge alors sur sa bonne foi. On met en doute son intégrité intellectuelle. On attend de lui, la rigueur du dévot et la servilité du bedeau. Tout lire étant un exercice physiquement et surtout nerveusement impossible à réaliser, il faut bien faire un tri dans la masse, un trou dans la nasse. Le critique avance donc à la machette dans cette jungle éditoriale étouffante qui semble se densifier dès le mois de janvier. Saloperie de réchauffement climatique ! On n’y voit déjà plus très clair et l’année commence à peine. Les rayons dégueulent de partout. Les libraires nous font du gringue en nous chuchotant « c’est de la bonne ». Les éditeurs nous serrent même la main quand ils nous croisent en ville alors que, le reste de l’année, ils nous ignorent magistralement. C’est fou comme notre charme agit à chaque rentrée littéraire.
2020 aura valeur de crash-test
Avec l’échéance des élections municipales au printemps et les grèves de décembre, le premier trimestre 2020 aura valeur de crash-test. Sur l’autel du best-seller, le monde de l’édition prie, appelle les dieux à la rescousse et tente de marabouter les lecteurs. Tous les enfumages sont autorisés sans risquer un procès pour épandage abusif.
L’acheteur a compris le manège, il rechigne aujourd’hui à dépenser 18 euros pour un roman faisandé. Il n’a pas plus trop envie d’être le réceptacle de tant de compromissions. Il tient à son petit confort de lecture et à sa dignité. Qu’on déverse tant d’ignominies sur lui en toute impunité, il commence à se sentir sale, un peu dégradé aussi. Le lecteur est un gilet jaune qui s’ignore et qui possède encore ses deux yeux. Il ne demande pas la lune : une histoire pas trop tarte, écrite en bon français, avec un peu de style pour l’agrément, et puis surtout aucune leçon de morale à la clé afin de ne pas regretter son billet de 20 envolé. Le lecteur moderne n’a pas vocation à devenir la mascotte des nouveaux tortionnaires de l’écrit.
En septembre, on lui infligeait le flagellant d’Orléans, et en janvier, ça repart de plus belle avec des secrets poisseux. Car, on ne lui épargne rien, il a droit à la totale. Tous les sévices sexuels et psychologiques doivent passer par lui. On le prend en otage comme un usager du RER. Cher-e-s auteur-e-s, gardez vos turpitudes pour vos longues soirées en famille. Désormais, tout le monde a quelque chose à écrire, c’est l’infini à la portée des caniches.
Le critique ne sait plus comment faire convenablement son travail. On déplore sa subjectivité et son sens du copinage. À la fois vendu au système et payé pour dire sa vérité, il est perdant à tous les coups. Je rappellerai que le critique littéraire n’est pas assermenté par l’État, il n’a pas une obligation de résultat.
Il est injuste par nature et partisan par plaisir. N’attendez pas de lui un conseil pondéré, avisé, bien équilibré, il ne départage jamais les auteurs entre eux. Ce n’est ni un juge, ni un arbitre, au mieux un trublion foireux. Je comprends votre désarroi. À qui se fier ? Quel livre acheter ? J’ai décidé en ce premier week-end de déroger à ma règle et de vous proposer un vrai livre « utilitaire ». Il n’y a rien de pire que d’offrir un cadeau qui sert à un enfant, il vous en voudra le restant de sa vie. Ce livre n’est pas vendu en librairie mais au porte-à-porte par un ex-agent du service public. Il n’a pas la prétention d’égaler les plus grands auteurs du répertoire et cependant, il recèle à bien des égards toute la mythologie littéraire. Il est, par essence, le terreau de toute création artistique, un préalable à l’imaginaire, la preuve, il compile les prénoms et les rues. Il entrouvre des univers parallèles. À sa façon, il est aussi poétique que métaphysique, pratique qu’exotique. Il renseigne sur les jours de marchés. Il indique à l’habitant près, la population exacte de toutes les communes d’un département. Sérieusement, depuis combien de temps n’avez-vous pas lu quelque chose d’aussi pénétrant et mélancolique. L’ouvrir, c’est plonger dans son enfance. Vos aïeux surgissent à chaque page. Ma grand-mère ne se séparait jamais de lui. Elle le consultait presque quotidiennement et le manipulait aussi souvent que son chapelet.
Ce condensé de souvenirs à la mine rectangulaire se paye le luxe de vous apprendre l’origine des légumes oubliés et de lister les anniversaires de mariage (29 ans : velours ; 46 ans : lavande). Le langage des fleurs (la capucine pour l’indifférence ou le zinnia pour l’inconstance) y trouve également refuge. Le calendrier des Postes continue de perpétrer les usages qui font le lit de notre identité. Sa permanence dérisoire est un signe de modernité.
Plat traditionnel des familles alsaciennes, la choucroute a conquis les grandes tables. Entre l’Alsace et Paris, chou, lard, raifort et saucisses composent un subtil festin rabelaisien.
« Je suis de gauche, la preuve : je mange de la choucroute ! »
Cette fameuse boutade de Jacques Chirac (qui mangeait même de la choucroute en voiture) nous ramène à une époque « préhistorique » où les choses avaient le mérite d’être simples : il y avait d’un côté une « cuisine de droite », raffinée et aristocratique (Giscard et Poniatowski mangeant du homard thermidor et du gibier de Sologne à l’Élysée, au son des violons et au milieu de femmes de la haute société déguisées en duchesses de l’Ancien Régime) et, de l’autre, une « cuisine de gauche », populaire et simple (Marchais et Krasucki se tapant un petit salé aux lentilles avec un pichet de beaujolais dans un bistrot du quartier de la Villette). Depuis que la gauche a abandonné le populo à l’enfer populiste, les plats naguère identifiés à gauche passent pour être d’extrême droite, comme la choucroute, devenue l’emblème des « islamophobes ».
À Paris, alors que la plupart des brasseries alsaciennes créées au xixe siècle et dans la première moitié du xxe (comme Zimmer, Bofinger, Lipp, Flo, Chez Jenny, L’Alsace, Aux armes de Colmar, etc.) appartiennent désormais à des grands groupes, manger une bonne choucroute artisanale relève de l’exploit. Le dernier winstub où l’on pouvait encore se régaler, L’Alsaco, de Claude Steger, rue de Condorcet, a été remplacé par un restaurant thaï en 2011.
Pourtant, l’hiver, quand il fait bien froid, qu’y a-t-il de plus rassurant, de plus réconfortant, de plus convivial que de se retrouver entre amis autour d’une bonne choucroute posée au centre de la table ? Ainsi, après des années de recherche obstinée, j’avais fini par en découvrir une extraordinaire, à l’auberge du Cerf, à Marlenheim, en Alsace, à laquelle j’avais d’ailleurs consacré un article dans Le Monde, en février 2013, lequel avait stupéfait les Alsaciens, pour qui la choucroute n’est pas du tout un chef-d’œuvre gastronomique, mais un plat familial courant qu’ils n’auraient pas l’idée d’aller manger au restaurant. Six ans plus tard, je n’ai pas trouvé mieux.
Située à une vingtaine de kilomètres de Strasbourg, le Cerf est une auberge familiale de l’ancien temps, nichée au milieu d’une plaine de vignes, de vergers et de houblonnières. Son étoile Michelin date de 1936. Jean Monnet, Paul Reynaud, Jacques Chaban-Delmas, De Gaulle, Mitterrand et Chirac faisaient le voyage, déjà, pour sa choucroute, mais aussi pour ses fantastiques bouchées à la reine aux champignons sauvages (ses deux plats emblématiques). À l’origine, c’était un relais de poste et une étape sur la route Paris-Strasbourg. Les voyageurs s’attablaient sur la terrasse pour déguster le fameux Presskopf à la tête de cochon, aux cornichons et à la salade de céleri, arrosé d’une bonne bière alsacienne parfumée au houblon provenant de la brasserie Meteor (créée en 1640).
Histoire de la choucroute
Avant d’être un plat de légende et avant l’apparition de la pomme de terre, la choucroute fut pendant des siècles le seul moyen de subsistance des paysans russes, polonais, allemands et alsaciens, qui la consommaient également pour lutter contre les effets de l’ivresse.
On offrait aux jeunes mariés un tonnelet à choucroute qu’ils conservaient précieusement toute leur vie, sous l’escalier ou dans la cave. Riche en vitamine C, elle permit au capitaine Cook d’échapper au scorbut et les nutritionnistes actuels ne tarissent pas d’éloges sur ses vertus innombrables et ses bienfaits (notamment pour la flore intestinale). Sauf que le chou d’autrefois était très différent de celui d’aujourd’hui inventé par l’INRA : plus dru et feuillu, il mettait deux heures à cuire alors que nos choux modernes se transforment vite en bouillie…
Pour faire une bonne choucroute, donc, il faut d’abord un bon chou, un chou exceptionnel même, dru et ferme, comme celui cultivé par la famille Weber au village de Krautergersheim (littéralement « village de la choucroute » !). Ce chou, on l’appelle ici « quintal d’Alsace » ou plus joliment « fil d’or ». On le récolte à la main en octobre et en novembre, puis on l’étrogne, on l’effeuille et on le coupe en lamelles avant de le saler et de le laisser fermenter plusieurs semaines, jusqu’à ce qu’il se transforme en une belle choucroute fine, longue et blanche au goût unique. Avant de la vendre, la famille Weber prend aussi soin de la presser pour la débarrasser de son jus fermenté, ce qui la distingue des vulgaires choucroutes industrielles qui marinent dans leur saumure et finissent par sentir le jus de chaussette… Au Cerf, les cuisiniers commencent par la laver rapidement, mais pas trop, afin de lui conserver son acidité. De cette façon, elle va pouvoir absorber tous les parfums et les goûts des sucs de cuisson.
La recette actuelle a été mise au point il y a trente ans par Michel Husser. Disciple du grand Alain Senderens (trois étoiles Michelin de 1978 à 2005), cet arrière-petit-fils du fondateur du Cerf est un athlète à la gueule d’acteur (dans les années 1980, Playboy le fit poser entre deux playmates aux seins nus), mais aussi le seul chef français à avoir été élu « Iron chef » au Japon, distinction suprême décernée en direct à la télévision après une série d’épreuves dignes de Bruce Lee (Alain Passard et Pierre Gagnaire eux-mêmes échouèrent à ce concours). Malgré cela, Michel Husser ne s’est jamais pris pour une vedette. Il est l’archétype du cuisinier humble, bon et généreux chez qui on va manger pour se restaurer, c’est-à-dire, au sens littéral du terme, pour se faire du bien !
En 2016, Michel a passé le relais en cuisine à son jeune disciple, Joël Philipps, formé ici de 2003 à 2013 et qui avait en un rien de temps décroché une étoile Michelin à Strasbourg. Revenu au Cerf, ce technicien virtuose a évidemment gardé la choucroute à la carte, mais en lui apportant plus de précision au niveau des cuissons et plus de gourmandise encore… « Michel Husser m’a appris les gestes qu’on n’enseigne plus ailleurs, comme désosser un cochon de lait entier… » Joël Philipps cuit le chou fil d’or dans de la graisse de foie gras de canard à la belle couleur jaune, avec beaucoup d’oignon pour apporter des notes sucrées, du bon riesling et quantité d’épices : coriandre, clous de girofle, baie de genièvre, cannelle, cardamome… En bouche, la choucroute est toujours aussi ronde et savoureuse, mais notre nouveau chef a tenu à la rendre plus croquante, ce qui est dans l’air du temps. Son plat est plus gourmand et rabelaisien : il a ajouté des quenelles de foie et des minisaucisses de Strasbourg appelées « knack », et met aussi plus de lard fumé dans le bouillon.
Le cochon de lait élevé par le boucher-charcutier Samuel Balzer, du village voisin de Vendenheim, a été farci, caramélisé et nappé d’un petit jus de cuisson. Un peu de raifort maison (plus subtil que la moutarde) confère un peu de fraîcheur et de nervosité à l’ensemble. Un grand plat de gastronomie, subtil et complexe, tant au niveau des goûts que des textures, qu’il faut apprécier en compagnie d’un beau riesling sec et ciselé aux notes d’agrumes, comme celui de Mélanie Pfister, l’une des vigneronnes les plus douées d’Alsace. En entrée, on goûtera une très fine salade de choucroute froide au miel, à la moutarde alsacienne et au saumon fumé.
Le Cerf propose aussi des chambres douillettes et agréables d’où, à l’aube, on entend le chant du coq : aucun touriste ne s’en est plaint jusqu’à présent. (43 euros la choucroute.)
Revenons à Paris. En cas d’urgence, on peut toujours aller acheter une choucroute à emporter chez Schmid, en face de la gare de l’Est. Ce traiteur est une institution. Créé en 1904, Schmid est le dernier à Paris à proposer des choucroutes et des garnitures de facture artisanale : la choucroute est fabriquée par la maison Le Pic, à Krautergersheim, les viandes et les charcuteries (comme les délicieuses saucisses au cumin) sont produites par deux familles : les Schweitzer à Obernai, les Feichter à Haguenau, où les porcs sont élevés en plein air et nourris à l’ancienne avec de la pomme de terre et du petit lait… Vincent Morin, le PDG de Schmid, est un homme sympathique : « Plus il fait froid, plus je suis content ! La choucroute est le plat d’hiver par excellence. En quinze années de réchauffement climatique, j’ai perdu un mois de chiffre d’affaires. La saison de la choucroute ne dure que d’octobre à mars maintenant. » Vincent Morin est fier de ses fournisseurs, comme la micro-brasserie alsacienne Perle qui élabore des bières splendides. Face à la demande, il a été obligé d’installer 15 places assises dans sa boutique. « Mes clients partis à la retraite en province me réclament des choucroutes, j’ai donc mis en place un système de livraison sur toute la France. » (Choucroute à emporter à partir de 13,50 euros.)
Existe aussi en version pêcheur et batelier!
Plus légère et subtile, la choucroute de la mer peut aussi être un vrai plat gastronomique et son prix peut s’envoler selon que le chef aura mis son dévolu sur du homard, des langoustines ou même du haddock fumé (à 23 euros le kilo). Celle de l’Alcazar, rue Mazarine, dans le 6e arrondissement de Paris, est aussi épatante qu’éclatante et de surcroît très accessible (compter 34 euros la portion). Cette brasserie totalement atypique, où l’on déjeune à côté de grands fauves de la politique et du journalisme (lors de mon passage, François Hollande, Alain Duhamel et Jean-Marie Colombani y évoquaient le possible retour du premier) vient d’être reprise par le jeune et fringant Fabrice Gilberdy, originaire de Bordeaux, qui a posé sa marque en renouvelant avec brio la carte des vins (jusque-là un peu poussive). Injustement méconnu, le chef Guillaume Lutard, ancien de Taillevent, réalise ici une cuisine de brasserie élégante et goûteuse. Ce natif de Rochefort, en Charente-Maritime, formé chez Coutanceau à La Rochelle, aime la mer : c’est pourquoi sa choucroute vive et iodée nous fait voyager. Maquereau et saumon fumés par le chef en personne apportent avec leurs baies de genièvre une note un peu flamande, pendant que les coquilles Saint-Jacques et le dos de cabillaud poêlés, nappés d’un beurre citronné mousseux, donnent de la rondeur et de la délicatesse. Le chef épice le tout généreusement après avoir cuisiné sa choucroute au riesling, au clou de girofle, au laurier et aux oignons. Étincelant et très minéral, le riesling de Frédéric Mochel (46 euros la bouteille) est un partenaire idéal. La meilleure choucroute de la mer de Paris ?
Le Cerf, 30, rue du Général de Gaulle, 67520 Marlenheim (www.lecerf.com)