Le consentement est l’évènement de la rentrée


Le 2 janvier, Vanessa Springora a sorti aux éditions Grasset un roman qui provoqua un séisme : Le consentement. Elle y évoque sa relation, à l’âge de treize ans, avec l’écrivain Gabriel Matzneff.

Il ne s’agira pas dans cette chronique de l’affaire Matzneff, sur laquelle tout a été dit ou presque. Mais de parler d’une œuvre littéraire très réussie. Il est nécessaire de faire taire cette rumeur qui raconte que Springora s’est adonné à une entreprise de lynchage de Matzneff. Non. Elle n’est pas une énième thuriféraire de metoo, une Sandra Muller du quartier latin. C’est une femme qui a souffert dans sa chair, et qui a décidé après des années, d’enfermer cette souffrance dans un livre pour la faire taire enfin : « Jusqu’au jour où la solution se présente enfin, là, sous mes yeux, comme une évidence : prendre le chasseur à son propre piège, l’enfermer dans un livre ».

Une adolescente amoureuse

Cette entreprise d’enfermement est minutieuse, lentement Springora tisse sa toile avec des mots précis, une structure efficace où elle met en place le terreau de la tragédie. Une enfance banalement solitaire et l’éternel père absent, la tendre mère un peu infantile, le goût précoce pour les livres, le milieu social propice aux rencontres prestigieuses.

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On ne trouve dans ce roman ni pathos, ni couplet victimaire, ni complaisance. Tout ce que les féministes auraient voulu y voir (il est d’ailleurs possible qu’elles le voient, selon leurs principes de distorsions de la réalité). Simplement la petite Vanessa, 13 ans, devait rencontrer le grand écrivain et y laisser beaucoup de son être, c’était écrit.

Vanessa n’est pas une victime, elle est aussi l’actrice de ce qui sera son malheur et se comporte comme toutes les femmes amoureuses et romanesques : elle a le cœur qui bat, et les jambes qui tremblent. Elle voit des signes de leur amour partout : « Ce jeudi 16 mars 1972 l’horloge de la gare du Luxembourg marquait midi trente ». Tel est l’incipit de l’un des romans de Matzneff, la date de naissance de Vanessa…

Cocon mortifère

Pendant ce temps, le prédateur – ce terme est galvaudé mais c’est bien de cela dont il s’agit – guette sa proie, la traque jusqu’aux portes de son collège, jusqu’à la rendre « transie d’amour ».

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Et le lecteur assiste à l’enferment dans le cocon mortifère à coups de lettres d’amour et de mots ridiculement tendres. Car Le Consentement est aussi en creux un roman épistolaire. La lettre est partout, celles que lui écrivait le grand homme. « Des lettres il y en aura beaucoup, d’une onctuosité parfaite, égrenant une kyrielle de compliments à mon sujet, détail important, G me voussoie, comme si j’étais une grande personne ». Celles, maladroites que lui écrira Vanessa, celles qu’il écrira à d’autres aussi, car le prédateur n’en finit pas de rôder. Et la lettre que personne ne verra jamais, une missive que Mitterrand aurait écrit au grand écrivain, un éloge que celui-ci gardait précieusement, un permis de nuire en toute impunité. On pense évidemment au plus grand des romans épistolaires : Les liaisons dangereuses d’autant plus que Le Consentement développe la même structure imparable.

Matzneff possède la rouerie de Valmont, mais Vanessa est-elle Cécile Volanges pour autant ?

Rien n’est moins sûr, car jusqu’à la moitié du livre plane l’ombre du journal de Matzneff, lecture qu’il a interdite à la jeune fille qui, telle une oie blanche des romans du XVIIIe s’y plie, jusqu’au jour où… Et fin de l’emprise.

La délicieuse enfant entame alors une renaissance faite d’anorexie et d’épisodes psychotiques dont les livres, desquels elle fut la prisonnière, la délivreront. Retournement de situation. Et bien plus tard, afin d’achever la résilience : l’écriture. « Quand les blessures sont mortelles tout secours devient inhumain » dit la Présidente de Tourvel dans Les liaisons dangereuses. Sauf celui des mots.

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