Entre Nîmes et Montpellier, Lunel détient le triste record du nombre de djihadistes partis en Syrie en 2014. Mais cette ville paupérisée n’a rien d’un coupe-gorge. Musulmans revendicatifs, pieds-noirs et autochtones y coexistent sans se mélanger. Reportage.


En arrivant à Lunel, je m’attendais à tout. Entre Montpellier et Nîmes, la ville détentrice du nombre record de départs au djihad pour l’année 2014 – 25 pour 25 000 habitants, soit proportionnellement trois fois moins que le record absolu détenu par Trappes – réserve bien des surprises. Avec sa réputation imméritée de coupe-gorge, la capitale de la Petite Camargue affiche une quiétude inattendue. Dans la vieille ville, place des Caladons, l’enseigne d’un restaurant orné du logo LGBT a de quoi décontenancer. À L’Entracte, Denis et son époux cubain Jesús posent entre deux portraits de la Callas : « Quand on s’est mariés, tout le monde nous a félicités. On vit vraiment sereinement », confie Denis. On pourrait fermer le ban et se dire que tout va pour le mieux, si ce « vieux pédé de droite » (sic) ne fendait pas l’armure. « On est pote avec tout le monde, mais les Maghrébins ne vivent pas comme nous. Ils ne boivent pas d’alcool, donc ne vont pas dans nos bars. En plus, on ne bouffe pas hallal. » Un temps, Denis avait demandé au travailleur social voisin Tahar Akermi de lui dénicher « un serveur pédé arabe », mais l’annonce est restée sans réponse.

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Denis et Jesus, restaurant L’Entracte, Lunel, novembre 2019. Photo : Guillaume.

Dans cette ville où le Rassemblement national a dépassé les 35 % aux européennes, la coexistence pacifique confine au développement séparé. Sauf exception, les différentes strates de population – Pescalunes, comme on appelle les autochtones, aussi bien catholiques que parpaillots, pieds-noirs, Marocains, Algériens, Turcs, Équatoriens – se croisent sans se mélanger. Sur ces terres, Renaud Camus avait eu l’intuition du « grand remplacement » il y a plus d’une vingtaine d’années mais, le temps passant, s’est instaurée une grande séparation dont les djihadistes ne sont que l’expression marginale. Loin des faubourgs de Raqqa, Lunel offre un aperçu de la France de demain. C’est peut-être là-bas que s’écrit la prochaine page de notre roman national.

Épisode 1 : Pourrir par le centre

Au bas des arènes flambant neuves, le marché du jeudi matin offre à boire et à manger. Un stand de cuisine aveyronnaise débite un gigantesque cassoulet à quelques mètres d’un droguiste ambulant vendeur d’accessoires de médecine islamique. Sur le très commerçant cours Gabriel-Péri, les halles couvertes aux prix prohibitifs voisinent avec des marchands de primeurs maghrébins bon marché.

Marché de Lunel. Photo : Guillaume.
Marché de Lunel. Photo : Guillaume.

Dans ce ballet bien réglé, chacun reconnaît les siens : les vieux Pescalunes du bar Le National carburent au pastis dès dix heures du matin face à la clientèle chibanie du Bar des Amis. Au bout du cours, autour de l’église XVIIe, la place semi-piétonne Louis-Rey récemment restaurée, offre un magnifique point de vue touristique, avec sa fresque murale géante, son jet d’eau et sa propreté qui tranche avec les autres artères du vieux Lunel. Nous voici en plein cœur de ville. Tout le cachet de Lunel tient dans ces façades écrues souvent décrépies. Rue Sadi-Carnot (que beaucoup écorchent en « Sidi-Carnot »), je retrouve la mémoire vivante de la ville : Gérard Christol, 75 ans.

Gérard Christol. Photo : Guillaume. Gérard Christol. Photo : Guillaume.

L’ancien bâtonnier, naguère proche d’Edgar Faure, se souvient du temps où « les rues du centre étaient pleines de monde et de commerçants ». Le chaland venait du fin fond des Cévennes pour acheter vêtements et médailles de baptême, communion et mariage. La vie de village n’avait rien à voir avec le silence actuel. « La semaine, personne n’y passe. C’est un cimetière : on s’y entend marcher ! » déplore Gérard Christol.

L’intégration par les cornes
Dans l’arène, un tourneur place le taureau de façon à ce que le raseteur puisse retirer les accessoires accrochés à ses cornes à l’aide d’un crochet. Tel est le principe de la course libre. Depuis quelques années, cette tradition camarguaise a comme vedettes des enfants de l’immigration maghrébine. « C’est un formidable outil d’intégration », s’enthousiasme l’ex-directeur d’école taurine Michel Damour. L’été venu, les lâchers de taureaux (abrivado) permettent aux jeunes de toutes origines de découvrir ce sport parfois source d’ascension sociale. Originaire d’un village près de Beaucaire, Jamel Bouharguane, infirmier à Nîmes la semaine, raseteur le week-end, n’a jamais subi la moindre discrimination de la part du public autochtone : « La Camargue était une région où les Français ne se mélangeaient pas, mais ça a évolué ». Zico Katif, 26 ans, Montpelliérain d’origine mauritanienne, a ainsi épousé la sœur d’un raseteur lunellois. En déboursant la bagatelle de 6,5 millions d’euros pour la rénovation des arènes, la mairie de Lunel a peut-être encouragé l’intégration.

Pour expliquer ce déclin, bien des Lunellois incriminent la galerie marchande des Portes de la mer ouverte au début des années 1990, à l’entrée est de la ville, reliée à l’autoroute. Cependant, le pourrissement du centre a aussi des causes endogènes. Traditionnellement, les commerçants habitaient au-dessus de leur magasin. Peu à peu, ils se sont excentrés dans des lotissements pavillonnaires en périphérie, ont revendu ou délaissé leur bien immobilier. « À partir du moment où le commerce a fermé, c’est devenu difficile de payer la rénovation des appartements au-dessus, les loyers ont baissé et les populations accueillies ont changé, résume Michel Christol, frère cadet de Gérard, premier adjoint de 1989 à 1997 aux côtés de l’ex-maire (PS) Claude Barral. Dès lors que certains types de populations sont dissuasives pour d’autres, des logiques infernales se mettent en place. »

Faute d’entretien du bâti ancien, le quartier s’est paupérisé, tombant aux mains de marchands de sommeil. Les vagues d’immigration s’y sont juxtaposées sans se mélanger. Rue Sadi-Carnot, des travailleurs agricoles équatoriens arrivés légalement d’Espagne vivent tous ensemble dans un petit réduit. Par beau temps, ils sortent des chaises et enchantent la rue de sonorités espagnoles. En quelques mètres, ou en quelques heures, on change de continent au gré d’une partition spatio-temporelle de la ville. Le dimanche matin est par exemple le jour et l’heure des Pescalunes qui sortent de la messe. Au quotidien, la convivialité se maintient bien davantage côté maghrébin. Mondialisation aidant, les « tacos » hallal prolifèrent.

Boucherie Hallal, Lunel. Photo : Guillaume.
Boucherie Hallal, Lunel. Photo : Guillaume.

Comme les kebabs, ces snacks sempiternellement vides sont soupçonnés de blanchir l’argent des trafics. En fait de politique urbaine, le maire, Claude Arnaud (divers droite), en poste depuis 2001, rachète local sur local pour y installer des associations. Denis et Jesús, admiratifs de la métamorphose du centre-ville de Béziers, rêvent d’un Robert Ménard lunellois.

Épisode 2 : Saint-Coran-du-Chardonnet

Au coucher du soleil, les rues de Lunel se vident. Malgré ce couvre-feu naturel, aucun sentiment d’insécurité n’étreint le promeneur. Plusieurs soirs de suite, entre chien et loup, un des nombreux quidams habillés en afghan, la barbue fournie et le pantalon retroussé, me gratifie d’un « salamaleykoum ». À L’Entracte, la candidate RN Julia Plane se sent comme un poisson dans l’eau.

Julia Plane. Photo : Daoud Boughezala.
Julia Plane. Photo : Daoud Boughezala.

La France de demain pourrait réconcilier cathos et homos dans un front uni contre l’islamisme. En 2014, à seulement 30 ans, Julia Plane avait mis le maire en ballottage dans une quadrangulaire qui l’avait vue dépasser 27 % des voix. Cette année, la jeune femme compte bien emporter la mise. Pour la contrer, un opposant historique du maire vient de rentrer dans le rang. Philippe Moissonnier (LREM), issu des rangs chevènementistes, se bat sur deux fronts. « On n’est ni les souris blanches de la théorie du grand remplacement ni les rats de laboratoire du salafisme. » En ces temps d’insécurité culturelle, ce Pescalune garde en mémoire le bourg viticole de son enfance, rythmé par les vendanges, dont il ne reste qu’un muscat ultra liquoreux. « On avait la plus grande cave coopérative d’Europe », mais la consommation de vin a décru sous le poids de la concurrence étrangère « parce qu’on faisait surtout de la bibine à gros rendements ». Dans ce Languedoc pauvre qui attend toujours sa révolution industrielle, l’absence de modèle économique explique le niveau du chômage (17 %, 38 % chez les jeunes). « On a un public peu formé et peu mobile. Faute de mieux, des plates-formes Amazon créeraient de l’emploi », plaide Moissonnier.

Toutefois, le retour de la croissance ne réglerait pas tout, notamment les problèmes des cités de l’Abrivado et de la Roquette. Ces deux banlieues à v

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Article extrait du Magazine Causeur

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