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Hocine Drouiche, l’imam réformiste contre les islamistes

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Entre deux pérégrinations à Lunel, j’ai découvert l’imam d’une petite mosquée nîmoise courageusement engagé contre « l’islam conflictuel » des Frères musulmans, Tablighis et autres salafistes.  Et pour ne rien arranger, l’homme refuse également les prébendes de l’islam consulaire. Rencontre avec Hocine Drouiche. 


Au centre-ville de Nîmes, il faut y regarder à deux fois avant de trouver l’entrée discrète de la mosquée La Fraternité humaine. Une simple feuille de papier collée contre la fenêtre indique les horaires des cours d’arabe. Pas de doute, je suis sur la bonne piste. Un vieux chibani m’ouvre la porte de la salle de prière, qu’aucun minaret ni arabesque ne distingue extérieurement des immeubles voisins, et me confirme de l’arrivée imminente de l’imam. En ville, Hocine Drouiche, la quarantaine, porte un costume-cravate qu’il recouvre d’un qamis lorsqu’il dirige la prière. Parmi les dizaines d’adeptes qui se prosternent face à l’imam niché dans son minbar, quelques jeunes font baisser la moyenne d’âge plutôt élevée. La première génération d’immigrés, au français souvent approximatif, y pratique un islam traditionnel, étranger à la politique. Un vieillard d’origine algérienne me fait sourire en tentant de m’édifier : à l’en croire, seuls les musulmans iront au paradis. L’auguste septuagénaire ignore sans doute la chanson de Polnareff et le film d’Yves Robert.

Un conflit entre l’islam et la République

Chez Hocine Drouiche, on ne trouve aucune trace de cet argumentaire enfantin qui échange piété contre rétribution divine. Né en Algérie, ce docteur en théologie musulmane a gagné ses galons de réformateur sur le terrain. Au point de connaître Damas comme sa poche. Depuis vingt ans, l’homme a écumé toutes les grandes mosquées de la région avant de s’être fixé à Nîmes. En signe d’œcuménisme, assumant la rupture avec son prédécesseur Frère musulman notoire réputé polygame, fraudeur de la CAF, harceleur sexuel aujourd’hui imam à Montpellier, il a accolé l’épithète « humaine » au nom de la mosquée. Les présentations faites, Drouiche va droit au but : « Il y a un conflit entre l’islam et la République. Théologiquement, l’islam lui-même, le Coran et les hadiths nous mettent en conflit direct avec la modernité, notre époque et la société. Est-ce qu’on peut-encore accepter les interprétations du Moyen Âge ? » Diantre, le CCIF crierait à l’islamophobie pour moins que ça…

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Ce constat posé, tout reste à faire. Prenons l’exemple du voile. Il ne suffit pas de vouloir remodeler l’interprétation des textes à sa guise. Dans une religion dépourvue de clergé et d’autorité centrale, à l’instar du judaïsme, l’exégèse doit certes épouser son temps. Mais surtout obtenir l’assentiment de la majorité des ouailles. Ce qui n’est pas gagné.

Gagner les cœurs et les reins

Au risque de passer pour un apostat, voire un hérétique à la Hallaj, mieux vaut gagner les cœurs et les reins avant de prendre la tradition à rebrousse-poil. C’est bien l’ennui. « Les islamistes dominent mosquées et associations depuis 1980. Il faut du courage pour casser les tabous. Tariq Ramadan, l’UOIF et les Frères musulmans ont inculqué à des générations le conflit et la haine de l’Autre. C’est le modèle du musulman européen » diagnostique Drouiche qui se réclame de la « majorité silencieuse ». Dans son combat culturel, l’imam dénonce l’instrumentalisation politique de la religion telle qu’elle s’exprime dans les  manifestations contre l’islamophobie. Le 10 novembre. « des insultes ont été lancées contre des musulmans qui ont une vision plus humaine de l’islam » par des imprécateurs en quête de brebis galeuses à apostasier. Zineb El Rhazoui, Kamel Daoud, Zohra Bitan et autres « collabeurs » accusés de propager la haine contre leur supposée communauté en savent quelque chose. « On subit la censure. Si vous parlez, des armées virtuelles vous attaquent ou des gens viennent semer la zizanie à la mosquée », s’afflige Drouiche.

« Vendu, collabo, traître, sioniste, pro-juif et pro-français »

Sans craindre l’amalgame, il désigne clairement l’ennemi. « Ils sont dans la thématique du djihad : Daech fait le djihad armé, eux le djihad électronique, judiciaire, dans une logique d’affrontement et de conflit… On va mettre tous les Français qui critiquent l’islam devant les tribunaux ? » Cinq ans après, certains contempteurs de Charlie en rêvent. Après tout, l’aboutissement logique d’une société multiculturelle est peut-être d’interdire le « blasphème », histoire de ne heurter personne… Inquiet, l’imam balaye devant sa porte plutôt que d’accuser les criiques de l’islam d’attiser les tensions, sinon d’exciter les pulsions meurtrières de quelques frapadingues, comme le terroriste de Bayonne. « La relation entre les musulmans et la majorité sociale ne cesse de se dégrader. L’avenir de nos enfants et la paix sociale sont en danger. Les Arabes se font insulter dans la rue, la haine contre les musulmans ne cesse d’augmenter… »

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Son « islam réconciliateur » l’isole-t-il de la communauté des croyants musulmans ? C’est la conviction d’un de ses amis libre penseur, militant laïque de la région, qui admire son courage tout en s’interrogeant : « Qu’est-ce qui le pousse à m’aider et à prendre de tels risques ? » Traité « de vendu, de collabo, de traître, de sioniste, de pro-juif et de pro-français » (rayer la mention inutile), Hocine Drouiche s’est souvent senti esseulé. Quelques jours après l’attentat de l’Hyper cacher, ils n’étaient que trois ou quatre imams à se rendre sur les lieux du massacre commis par Amady Coulibaly pour dénoncer l’antisémitisme islamiste. A Nice, après le drame de la promenade des Anglais, il s’est recueilli seul. « En juillet 2017, j’ai co-organisé la marche musulmane contre le terrorisme avec Chalghoumi et soixante imams. On a marché jusqu’à Berlin. A Paris, le CFMC nous a traités de charlatans, de faux imams. Non seulement ils ne font rien mais ils combattent les rationalistes qui ouvrent une porte de dialogue ! » Vice-président de la Conférence des imams, instance très minoritaire à laquelle appartient l’imam de Drancy Hassen Chalghoumi,  « Bien sûr que je suis minoritaire dans la représentation. Mais je reçois presque 500 personnes par jour dans ma mosquée. »

Le CFCM, combien de divisions ?

Jusqu’à ces derniers jours, Drouiche briguait la présidence de la Grande mosquée de Paris. Patatras, entre-temps, l’inamovible Bouteflika, pardon Boubaker, a laissé la place à son dauphin, en cours à Alger. En vain, Drouiche demandait « le soutien de Macron », conscient que ce genre de tractation « se passe entre la présidence française et la présidence algérienne ».

Voilà un cheval de bataille supplémentaire pour cet homme qui n’en manque pas. L’islam consulaire est une rustine posée sur la plaie du sécessionisme islamiste. Certes, Turquie mise à part, les ambassades n’ont plus prise sur les deuxième, troisième et quatrième générations de musulmans. Mais Alger, Rabat, Ankara voire Riyad ou Doha ont placé leurs pions au sein de l’islam de France. Si bien que « presque tous les imams républicains sont exclus des aumôneries ou de leurs mosquées par le Conseil français du culte musulman (CFCM). La République a installé un élément qui travaille contre la République ! ». Contre ce mercenariat islamique, Drouiche sort les chiffres qui fâchent : d’après l’Institut Montaigne, seuls 9% des musulmans français déclarent se reconnaître dans le CFCM! Peut-être parce que 90% des imams de France restent dépourvus de toute diplôme en théologie…

Non au complotisme

Dernière mise au point, l’imam considère qu’exonérer les musulmans de leurs responsabilités dans la montée de l’islamisme et du djihadisme ne les aide pas. Pire, l’essor des théories du complot (qui s’orientent inexorablement vers qui-vous-savez…) permet aux plus radicaux de « manipuler la foule des musulmans » en la faisant « vivre dans la victimisation ».  Hélas, « ça marche parce que les gens ne veulent pas se libérer ». Souhaitons que l’amour de la liberté conquière les mosquées de France et de Navarre.

Détruire le fascisme islamique

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Frédéric Fromet: humour de fonctionnaires

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Il ne saurait être question d’interdire les chansons blasphématoires de Frédéric Fromet visant les cathos. Elisabeth Lévy déplore toutefois que l’humour de France inter soit à sens unique.


C’était vendredi soir dans « Par Jupiter », l’émission prétendument humoristique de Charline Vanhoenacker sur France inter – prétendument, car s’il peut arriver à ces rebelles appointés d’être drôles, l’humour, c’est autre chose, un pas de côté. Or ceux-là foncent sur tous les boulevards qui s’offrent à eux. Quelques jours après le cinquième anniversaire de l’assassinat de nos dessinateurs aux cris de Allah Akbar, on aurait pu attendre de Frédéric Fromet, chanteur-humoriste payé par nos impôts, qu’il s’en prenne par exemple aux Frères musulmans qui contrôlent nombre de nos quartiers. Ou aux déséquilibrés armés du Coran et de couteaux. Que nenni. L’urgence était de combattre les intégristes chrétiens qui, au Brésil, ont tenté d’interdire une série mettant en scène une liaison homosexuelle de Jésus. 

Ce qui a donné: « Jésus est pédé, Jésus est pédé, J’vois pas pourquoi ça dérangerait ». Fromet a justement voulu déranger, autrement dit épater le bourgeois, et ça a marché. La chanson a choqué pas mal de cathos, comme les caricatures de Mahomet publiées par Charlie avaient choqué beaucoup de musulmans. Mais ce n’est pas le problème. La laïcité à la française commande d’accepter d’être choqué par les idées, les croyances ou l’humour des autres. Encore faudrait-il que les baffes soient équitablement distribuées. 

Avec le catho, tout est permis!

Ce qui choque dans l’humour francintérien (ridiculisé dans le dernier livre de Beigbeder) n’est pas qu’il dérange les idées établies, bien au contraire, mais qu’il soit fort avec les faibles et faible avec les forts. 

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Face à l’islam radical qui a le vent en poupe et dont certains représentants sortent leur revolver quand ils entendent le mot critique, on fait preuve sur France inter d’une délicatesse de jeune fille. Il ne faut pas froisser le musulman du coin de la rue avec le grossier rappel des exploits macabres commis en son nom (le Huffpost qui s’est préposé à la défense de Fromet a exhumé, pour les cinq dernières années, une chronique sur les frères Coulibaly, datant de la courte période où France Inter était Charlie.) Avec les Juifs, on n’ose pas. Comme disait Bernanos, Hitler a déshonoré l’antisémitisme. 

Avec le catho, tout est permis. Tous pédophiles, tous intégristes, tous fachos. Tous des ploucs. Après l’incendie de Notre Dame Fromet s’était illustré en chantant « elle a cramé la cathédrale » sur un air de comédie musicale – avant de souhaiter qu’on soit aussi débarrassés des curés. 

Le vrai scandale

Il est vrai qu’on ne peut pas défendre l’humour et interdire le mauvais goût. Aussi ne s’agit-il pas d’interdire. On peut néanmoins observer que, sur France inter, le mauvais goût est à sens unique. Il hurle avec les loups, en particulier avec les minorités actives qui ont fait du statut de victime une arme pour pourrir la vie de leurs concitoyens. Un coup d’œil aux sujets des dernières cibles du sieur Fromet est révélateur : Finkielkraut et les vieux schnocks qui s’en prennent à Greta Thunberg, les violences policières, contre la réforme des retraites évidemment. Le jour où Fromet osera se moquer des tartuffes de gauche, du lobby LGBT, des féministes puritaines et punitives, des islamo-gauchistes, de Ladj Ly, de Télérama, voire de lui-même, bref des vaches sacrées et des idées dominantes, on pourra parler de subversion. Pour l’instant, il n’est qu’un mutin de Panurge, un petit soldat de la bien-pensance payé par mes impôts. D’aucuns trouveront mesquin ce rappel récurrent de « qui paye ». Que l’argent public finance une telle propagande est pourtant un scandale qui devrait mobiliser tous les esprits épris de liberté. 

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Pour autant, ceux qui, parmi les cathos, caressent l’espoir de rétablir le délit de blasphème font fausse route. Certes, quand un ministre, Julien Denormandie en l’occurrence, affirme, l’ignorance en étendard, que « l’islamophobie est un délit », faisant dire à Richard Malka « on se demande comment un ministre peut être aussi con », on se dit que le combat est déjà perdu. En attendant, des intellectuels ont été insultés et traités en justice pour n’avoir pas cédé au chantage à l’islamophobie, ce n’est pas pour qu’on en fasse taire d’autres en les traitant de cathophobes.

Nous ne défendrons pas la liberté d’expression en décrétant qu’on n’a plus le droit de rire de rien mais en revendiquant notre droit de rire de tout, y compris des sujets interdits par l’opinion censément éclairée. 

J’adjure donc mes amis catholiques, représentants en ligne directe de la vieille culture majoritaire en France, de ne pas céder à leur tour à la tentation victimaire, de ne pas devenir la énième minorité vindicative. L’humour n’est pas seulement un droit, c’est une façon de penser. 

Il ne s’agit donc pas de protéger les cathos contre la critique et la caricature mais d’étendre à tous, aux musulmans, aux juifs, aux pêcheurs à la ligne et aux végans la liberté de critiquer, de penser et de déconner. Commençons par nous en servir en nous payant sans relâche la tête des ronds-de-cuir du rire. En attendant de leur apprendre un jour le sens du mot « pluralisme ». 

Les Rien-pensants

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Pologne: une certaine idée de l’antisémitisme

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Sur les bords de la Vistule, le ressentiment anti-juif a survécu à la Shoah. Et s’exprime sans complexe. Témoignage.


Avant que Vichy ne salisse tout, il y eut en France un antisémitisme de bon aloi. C’était le 11 novembre 1918. Une comtesse du Faubourg Saint Germain, réputé pour son esprit, tenait salon. De nombreux jeunes officiers se pressaient chez elle pour saluer la victoire. Un officier arriva, en retard, et dit : « Est-ce que vous savez que le fils Camondo[tooltips content= »Un richissime banquier juif de l’époque. »]1[/tooltips] vient, le dernier jour de la guerre, d’être tué aux commandes de son avion ? » Un autre officier enchaîna : « Y’a pas à dire, les Juifs se sont bien conduits pendant cette guerre ». La comtesse enchaîna alors : « Ce n’est pas étonnant, c’était une guerre d’usure ».

L’antisémitisme polonais a d’autres charmes. J’étais à la terrasse d’un café, sur la place du Palais-Royal, à Varsovie. C’était un dimanche. Il faisait beau. Les gens étaient beaux. Des mamans se promenaient avec leurs enfants. Des couples d’amoureux s’embrassaient. Un groupe de personnes arriva sur la place et se mit aux pieds de la statue du roi Zygmunt.

Un pays aux mains des « sionistes » ?

Ils étaient six : deux hommes, deux femmes, deux enfants. Lugubres, mal habillés, laids. Ils déployèrent une banderole sur laquelle était marquée : « Le Parti des Polonais pauvres ». Il était facile de comprendre qu’il s’agissait d’un groupuscule nationaliste et d’extrême droite. Je les regardais avec une curiosité amusée, tout en continuant à boire mon café et à fumer une cigarette. L’un des hommes prit le haut-parleur et commença un discours.

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C’était assez simple. Il était question que la Pologne n’appartenait plus aux Polonais. Qu’elle avait été toute entière achetée par les sionistes. Et cela continua comme ça pendant dix minutes, avec un mot qui revenait sans arrêt : « sionistes ». Le point d’orgue fut atteint quand le pathétique individu déclara qu’Adam Michnik, le directeur, d’origine juive du meilleur journal polonais, Gazeta Wyborcza, était « le roi sioniste de la Pologne ».

« Les Allemands ont tué tous les bons juifs »

Il faisait chaud. L’homme transpirait. Il passa le haut-parleur à son comparse et s’écarta pour boire une bouteille d’eau. Comme j’étais d’excellente humeur, je m’approchai de lui. Il me regarda d’un air méfiant : les Polonais sont très physionomistes.

En baragouinant le polonais, je lui expliquai que je venais de France et que j’avais une question à lui poser. Vaguement inquiet, il opina du chef. « Pourquoi dites-vous tout le temps « sionistes » et pas « Juifs » ? ». Le type me répondit : « Je ne dis pas Juifs car nous aimons beaucoup les Juifs ». Je le félicitai :  « C’est bien ». Et il enchaîna : « Vous savez, les Juifs nous manquent. Avant la guerre, il y avait plein de Juifs formidables en Pologne. Et il y en avait aussi d’autres. Et vous savez ce qu’ont fait les Allemands ? » Je nageais en plein bonheur et lui dis que non.

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Le bonhomme m’expliqua : « Vous savez, les Allemands ont tué tous les bons Juifs et ont laissé les mauvais en vie. Ceux que j’appelle les « sionistes » ». Je l’achevai : « Vous savez, je suis Juif moi aussi. À votre avis, je suis un bon Juif ou un mauvais Juif ? » Le type resta sans voix.

Elle court, elle court la rumeur…

Le lendemain, j’avais rendez-vous avec Adam Michnik. Je lui racontai ma belle histoire de la Place du Palais Royal. Il me répondit : « J’ai mieux ». De son bureau, il sortit une lettre qui lui avait été adressée par un groupe d’officiers polonais. Il me l’a lue à haute voix. Les officiers lui envoyaient leurs salutations et leur reconnaissance :

« Cher monsieur Michnik. Vous avez combattu le communisme, et grâce à des hommes comme vous, la Pologne en est débarrassée. Soyez assuré de notre reconnaissance. Mais, d’infâmes rumeurs circulent sur vous, et elles nous indignent. On entend dire que Michnik n’est pas votre vrai nom et que vous vous appelez Szechter. Et que vous êtes Juif. Eh bien, monsieur Michnik, nous savons que ce sont les Juifs eux-mêmes qui inventent cette rumeur pour ternir votre réputation ».

J’ai quitté Varsovie. À Paris, j’ai vu des manifestations avec des gens qui criaient « Mort aux sionistes » en français et « Mort aux Juifs » en arabe. Et je compris que j’étais rentré chez moi.

La Judéophobie des Modernes: Des Lumières au Jihad mondial

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Belgique: il était une fois un pays divisé

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La division de la Belgique fait parler d’elle épisodiquement, d’autant que le pays est sans gouvernement depuis plus d’un an. Vu depuis l’autre côté du Quiévrain, elle est souvent tournée en dérision, à la façon d’une de ces histoires drôles courantes sur les ressortissants du plat pays. Pourtant, elle est le fruit de l’histoire méconnue de ce pays, situé sur plusieurs lignes de fracture du continent européen.


 

La Belgique est un État né sur le tard. S’il existe bien une Gaule Belgique à l’époque romaine, qui recouvre plus ou moins le territoire que nous connaissons, elle s’étend aussi au-delà pour couvrir les rives de la Seine et les Vosges, voire le Jura pour la province éponyme créée par l’Empire. Par ailleurs, il s’agit d’un ensemble de tribus dont l’organisation n’a pas grand-chose à voir avec un État. À la suite des invasions barbares, le territoire belge sera conquis par les Francs, et après les différents soubresauts des dynasties mérovingiennes et carolingiennes, finira divisé entre le Royaume de France et le Saint-Empire germanique lors du tournant de l’an mil.

Une naissance qui repose sur l’identité catholique

C’est la réforme protestante qui va causer l’apparition de la Belgique. En effet, à la Renaissance Luxembourg, Belgique et Pays-Bas forment une seule entité dénommée Pays-Bas espagnols. Mais à la suite du développement du protestantisme dans la partie septentrionale, celle-ci fait sécession et déclare son indépendance en 1581 sous le nom de Provinces-Unies. Désormais, le territoire belge a une réalité propre : celle d’un territoire sous le contrôle des Habsbourg (d’Espagne puis d’Autriche) et catholique de ce fait.

Toutefois, il faut attendre le XIXe siècle pour voir cette entité devenir un véritable État. Après une brève conquête par la France révolutionnaire puis napoléonienne, elle se voit rattachée d’autorité aux Provinces-Unies lors du congrès de Vienne en 1815. Mais supportant mal la tutelle des Hollandais calvinistes, la Belgique connaît en 1830 une révolution qui conduit à son indépendance.

Une domination francophone pendant le XIXe siècle

À sa naissance, la Belgique est un pays dominé par la francophonie, bien que les néerlandophones soient plus nombreux. En effet, grâce à l’industrialisation, la Wallonie est prospère économiquement, tandis que la Flandre est pauvre, et d’ailleurs terre d’émigration. Ainsi, le français est la langue des gouvernants de Bruxelles et cette domination se retrouve lorsque le pays s’aventure au Congo, où la langue de Molière devient langue de la colonisation tandis que le néerlandais n’y est diffusé que de façon marginale.

Pendant la guerre de 14-18, le pays est envahi par l’Empire allemand et le gouvernement se réfugie à Sainte-Adresse, à côté du Havre. À l’issue de celle-ci, la Belgique gagne un peu de territoire avec Eupen, Malmedy et Saint-Vith, mais aussi une communauté germanophone qui s’ajoute à l’édifice linguistique.

Cependant, durant le 20e siècle, le rapport de force entre Flamands et Wallons évolue. La natalité a chuté dès 1870 chez les francophones, et la population flamande voit son poids démographique s’accroître dans le pays.

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Caroline de Haas, la fortune de la vertu


Au cabinet de Najat Vallaud-Belkacem, la militante féministe a contribué à faire adopter le texte qui oblige le secteur public à financer des formations contre le harcèlement sexuel. La militante a ainsi créé le marché de sa future entreprise A défaut d’être moral, tout est légal. Enquête.


 

Mai 2012. Caroline De Haas a 32 ans. Elle a suivi le parcours classique d’une militante socialiste de sa génération. Secrétaire générale de l’Union des étudiants de France (UNEF) de 2006 à 2009, administratrice de La Mutuelle des étudiants (LMDE) – et spectatrice passive de son naufrage (voir encadré) –, elle patiente quelques mois comme chargée de mission à Touristra, un opérateur de tourisme proche de la CGT, avant de devenir, en novembre 2009, attachée de presse du porte-parole du PS, Benoît Hamon. À la même époque, elle participe au lancement de l’association Osez le féminisme. En mai 2012, elle gravit une marche supplémentaire en intégrant le cabinet de la nouvelle ministre des Droits des femmes, Najat Vallaud-Belkacem.

La petite équipe se bat pour exister et elle y arrive plutôt bien. En moins d’un an, le cabinet imprime sa marque à deux textes importants. Il y a d’abord la loi du 6 août 2012 sur le harcèlement sexuel, puis le protocole d’accord sur l’égalité professionnelle dans la fonction publique, signé le 8 mars 2013. Celui-ci débouche sur une « charte pour la promotion de l’égalité et la lutte contre les discriminations », signée le 17 décembre 2013 par l’État et les syndicats du public.

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Contraignante, la charte prévoit des « formations spécifiques » pour « connaître, prévenir et traiter le harcèlement sexuel et moral » et précise que « tout nouvel entrant dans la fonction publique devra recevoir une formation dédiée à ces problématiques » et aux « violences particulières faites aux femmes ». Soit, au bas mot, plusieurs dizaines de milliers de clients chaque année.

En mai 2013, Caroline De Haas quitte le ministère. Moins de trois mois plus tard, le 27 juillet, elle dépose au registre du commerce les statuts d’une société anonyme à actionnaire unique (SASU), nommée « Égaé, d’égal à égale », ayant vocation à dispenser des formations spécifiques pour connaître, prévenir et traiter le harcèlement sexuel et moral, à destination des employeurs publics…

Sur le moment, personne ne tique, excepté une vieille connaissance de Caroline De Haas, Baki Youssoufou. Ex-leader de la Confédération étudiante, un syndicat concurrent de l’UNEF, il publie en ligne, le 25 mai 2013, un texte cinglant : « Ce matin, après avoir lu le tweet d’une copine […] concernant une formation des élues locales et élus locaux dont le thème principal est “L’égalité femmes-hommes dans les collectivités : comment agir ?”, je me suis dit que moi aussi, je veux avoir mon projet irréalisable, mais qui va m’apporter du pognon. » Baki Youssoufou vient d’apprendre que Caroline De Haas allait donner des cours à l’Institut européen des politiques publiques (IEPP), un organisme de formation continue qui travaille beaucoup avec les maires et les parlementaires. « Elle devient donc formatrice des élus sur un sujet pour lequel elle était au ministère ? Mouais ! […] En gros, elle va présenter une sensibilisation qu’elle a réalisée pour le compte de son ancien employeur à des fins privées et personnelles. […] On peut avoir de sérieux doutes sur l’origine des données utilisées pendant cette formation », pointe Baki Youssoufou.

« Le cabinet de Najat Vallaud-Belkacem était très resserré, cinq personnes, pas plus, souligne un ancien collaborateur du même gouvernement. Il ne fait aucun doute que Caroline De Haas a été associée aux travaux sur la loi d’août 2012 et la charte de 2013. Elle en connaissait les contenus et savait exactement de quoi les administrations auraient besoin en termes de formation. Quand elle était en fonction, elle a élaboré une session de sensibilisation au sexisme à destination des ministères, ce qui l’a mise en contact avec les référents “discrimination” des administrations centrales. Beaucoup d’entre eux s’ennuyaient. Leur fonction était peu valorisée. Elle s’intéressait à leur travail, elle a été bien accueillie. »

Tout ceci est-il bien légal ? Selon Jean-François Kerléo, professeur de droit public à l’université d’Aix-Marseille, oui. « Aujourd’hui, ce serait peut-être différent, car une loi votée en août 2019 a précisé les contours du conflit d’intérêts pour les collaborateurs de cabinet. À ma connaissance, en 2013, en revanche, aucune disposition n’interdisait à une personne venue du privé de développer une activité de conseil après un passage dans un ministère, même dans des domaines en rapport avec ce ministère. » L’exemple vient d’en haut. D’Emmanuelle Cosse à François Fillon, en passant par Dominique de Villepin et Dominique Strauss-Kahn, de nombreux ex-ministres ont créé leurs sociétés.

Caroline De Haas © Hannah Assouline
Caroline De Haas
© Hannah Assouline

Un business rentable, mais fragile

Caroline De Haas assure avoir demandé le feu vert de la commission de déontologie de la fonction publique en 2013. C’est tout à son honneur. Comme le soulignait la commission elle-même dans son rapport annuel 2013, les personnes qui quittent le service de l’État « recourent rarement à la possibilité qui leur est offerte de saisir directement la commission » !

Celle-ci lui aurait interdit de travailler avec les services du ministère pendant trois ans[tooltips content= »Elle n’a pas souhaité répondre à nos questions, mais c’est ce qu’elle a affirmé à L’Express. Portrait publié le 16 mars 2017, sous le titre « Caroline de Haas, une pro de la com’ à l’assaut de l’Assemblée » »][1][/tooltips]. Si c’est exact, la commission aurait aussi dû se pencher sur le cas de Pauline Chabbert, associée de De Haas au sein d’Égaé. Elle a été en poste au ministère des Affaires étrangères de 2009 à 2013, comme responsable des questions de genre et développement. Dès sa première année d’exercice comme consultante spécialisée dans les questions d’égalité hommes-femmes, elle a travaillé pour le Quai d’Orsay et au moins deux de ses satellites, l’Agence française de développement et l’Institut français[tooltips content= »Pauline Chabbert a publié un communiqué de presse pour s’en féliciter le 21 octobre 2014″][2][/tooltips].

« Dans une telle situation, poursuit Jean-François Kerléo, ce n’est pas le consultant qui prend un risque, mais le fonctionnaire qui contractualise avec lui, car il peut commettre un délit de favoritisme ou de prise illégale d’intérêt. La jurisprudence est très stricte, à cet égard. Un simple lien d’amitié suffit. En avril 2018, la Cour de cassation a confirmé la condamnation d’un maire qui avait choisi pour un marché de BTP une société dont le patron était de ses partenaires de golf ! »

Caroline De Haas et Pauline Chabbert ne sont pas les seules membres d’Égaé à avoir travaillé dans un ministère. Une autre collaboratrice est passée par le Conseil supérieur de l’égalité professionnelle, rattaché à Matignon. Une autre encore a participé à la rédaction du « plan égalité 2014 » du ministère de l’Enseignement supérieur et de la Recherche. Autrement dit, plusieurs collaboratrices d’Égaé ont en commun d’avoir traité, dans la sphère publique, les sujets sur lesquels elles vendent leur expertise dans le privé.

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Le chiffre d’affaires d’Égaé a progressé de 176 900 euros en 2014 à 502 000 euros en 2018. La société a dégagé un bénéfice en 2018 (58 000 euros) après trois exercices déficitaires. 2019 devrait être une bonne année. Égaé, associé à d’autres cabinets, a gagné deux appels d’offres totalisant plus de 1,6 million d’euros pour des formations à la lutte contre les violences sexuelles et sexistes destinées aux ministères de la Santé, du Travail et des Sports. En y ajoutant les collectivités et leurs satellites, le secteur public représente la quasi-totalité de l’activité d’Égaé. Une position qui n’est pas sans risque. Si les fonctionnaires qui ont côtoyé de près ou de loin les représentants d’Égaé dans le passé commençaient à craindre les accusations de favoritisme, le vent pourrait tourner. D’où, sans doute, le besoin de se diversifier vers le privé.

Diversification à haut risque

Le cabinet s’y emploie. En 2017 déjà, choisi comme prestataire pour de la formation continue par un grand organisme paritaire (L’Agefos-PME), Égaé propose aux stagiaires « un accompagnement personnalisé, sur mesure, dans les locaux de l’entreprise[tooltips content= »Brochure Égaé du 18 octobre 2017″][3][/tooltips] ».

Mais Caroline De Haas le reconnaît sur son blog Mediapart, dans un billet du 19 mars 2019 : « vraiment très peu » d’entreprises se laissent convaincre. Jusqu’à plus ample informé, il y en a eu deux, Mediapart et le groupe Le Monde-Télérama. Chez ce dernier, la mission a débouché sur le licenciement de deux cadres de Télérama pour harcèlement et comportement sexiste, en mai 2019, sur la base des témoignages recueillis par une cellule d’écoute mise en place par Égaé. Un client prestigieux pour un résultat spectaculaire. Jusqu’à présent, en effet, les actions d’Égaé dans la fonction publique n’ont guère provoqué de remous, ce qui tranche avec la gravité de la discrimination quasi systémique décrite par Caroline De Haas. À Télérama, enfin, des têtes tombent ! Paradoxalement, cette victoire place Égaé en position vulnérable. Comme les deux salariés licenciés de Télérama ont saisi le conseil des prud’hommes, les conclusions de la cellule d’écoute seront examinées de manière contradictoire, sur la base du Code du travail.

En attendant la décision des juges, un autre élément peut inciter à la prudence les entreprises intéressées par les prestations d’Égaé. Au moment où le cabinet montait à Télérama ce dossier qui s’avère risqué, il assurait en parallèle un module de formation pour l’Institut de la gestion publique et du développement économique (IGPDE). Cet organisme de formation est rattaché au secrétariat général du ministère de l’Économie et des Finances, cotutelle, entre autres, de l’inspection du Travail… Le stade où le cabinet formerait des magistrats et des inspecteurs du Travail aux violences sexistes tout en étant partie prenante dans des plaintes en cours approche dangereusement. Un géant du conseil comme KPMG peut certainement cloisonner les missions assurées par ses centaines de consultants. Au sein d’une équipe de moins de dix personnes comme celle d’Égaé, c’est plus difficile.

Quoi que l’on pense de Caroline De Haas, de sa sincérité (probable), de son courage (indéniable) et de son sens de la mesure (inexistant), elle sera probablement appelée à choisir bientôt. Conseil en ressources humaines ou agitatrice ? Le premier rôle paye bien. Le second lui va peut-être mieux.

Jeanne Balibar sur France inter: 11 minutes de rire garanti

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Jeanne Balibar est venue faire la promo de son très mauvais film sur France inter, on vous propose le débrief si vous avez manqué la séquence.


 

Jeanne Balibar vient de réaliser un film intitulé Merveilles à Montfermeil – dans cette ville qui devient le Cinecittà à ciel ouvert des films dits sur la banlieue – et, si je veux en croire les critiques unanimes, elle signe là une première œuvre magistralement ratée. Seuls les journaux à la pointe de toutes les compromissions dès qu’il s’agit de sauver l’insauvable, Libération, Les Inrockuptibles et Le Monde, tentent d’épargner maladroitement ce qui peut l’être de ce que d’aucuns appellent d’ores et déjà le « nanar » de l’année 2020. Autant dire qu’à sa manière Jeanne Balibar a frappé un grand coup.

« Il paraît que c’est un film. Première nouvelle ». Eric Neuhoff, à propos du premier film de Jeanne Balibar.

Jeanne Balibar sur France inter, grand moment de radio

Mais cela ne serait rien encore si la réalisatrice ne donnait pas quelques entretiens concernant son œuvre. Le 3 janvier, elle a ainsi été invitée sur France Inter, par une Alexandra Bensaïd primesautière, et a pu nous délivrer quelques idées sur le monde et ses maux, sur quelques possibles solutions, et sur les combats qui restent à mener. Cela dure 11 minutes. 11 minutes d’humour involontaire. 11 minutes de sottises ininterrompues :

Jeanne Balibar nous explique d’abord, qu’en plus des « ateliers de respiration » et de « sieste obligatoire » qui existent déjà dans certaines mairies, elle a inventé pour son film un « Montfermeil International School of Languages – parce que ça je trouve que c’est une très bonne idée d’inventer des écoles de langues puisqu’il y a cet énorme vivier de profs de langues dans les banlieues » (sic) – et un « enseignement des mathématiques en arabe – je trouve que c’est une très bonne idée. » (sic again)

Résumons-nous: après qu’elle veuille nommer une école de langues internationale à la mode d’aujourd’hui, c’est-à-dire en utilisant la langue du maître anglo-saxon (ce que font déjà très bien nos écoles de commerce nationales devenues Business Schools), Jeanne Balibar préconise l’enseignement des mathématiques en langue arabe. Pour quelles raisons?

A lire aussi: Ladj Ly, un innocent idéal

Elle ne nous le dit pas et la journaliste se garde bien de lui poser la question. On imagine que notre actrice éclairée à la lumière des idées toutes faites pense sûrement qu’il faut puiser dans le vivier des banlieues les futurs professeurs de mathématiques. Puisque beaucoup sont issus de l’immigration arabe et que les chiffres sont arabes cela doit vraisemblablement leur être une grande facilité que d’enseigner les mathématiques en langue arabe… Plus tard, Jeanne Balibar préconisera sûrement l’enseignement de la philosophie en grec par des professeurs d’origine grecque, l’enseignement de la force en turc par des professeurs d’origine turque ou celui de la consommation d’alcool en polonais par des professeurs d’origine polonaise…

Jeanne Balibar, artiste décoloniale

On pouvait se douter que le CNC était le repaire de tout ce qu’on veut hormis de fins connaisseurs et esthètes de l’art cinématographique. Jeanne Balibar nous le confirme d’une phrase : « À part la République, le CNC, personne m’a donné de fric pour faire mon film ».

Jeanne Balibar, nourrie au sein des thèses « décolonialistes » ambiantes, voit des colonisateurs et des colonisés partout dans nos banlieues : « Par exemple, à Montfermeil y’a un haras, y’a un tennis-club où y’a des gens qui vont se faire servir par des gamins en réinsertion qui évidemment sont souvent des gamins issus de l’immigration (sic). Ça propose des tableaux, quand même, d’une administration (sic), comme si c’était dans le formol, un truc de vie coloniale échoué comme ça […] comme si s’était échoué là une espèce de souvenir des colonies françaises. » (sic, resic et sic de der). La totale absurdité des propos est évidente mais mérite deux signalements quand même.

  • Il n’y a pas, il n’y a jamais eu, et il n’y aura vraisemblablement jamais d’hommes ou de femmes issus de l’immigration, délinquants ou en réinsertion, dans les banlieues. Issus de l’immigration, ayant commis des actes criminels dans les banlieues, délinquants actifs ou en réinsertion, il n’y a que des… gamins ! Télérama nous l’a rappellé avec Ladj Ly dans un récent numéro de jongleries bien-pensantes et morales en nous présentant le « gamin des cités d’origine africaine » injustement critiqué par une presse « réactionnaire » et une « France rance ».
  • Si Eric Zemmour dit : « les gamins en réinsertion sont évidemment issus de l’immigration », immédiatement la garde-chiourme france-intériste et les vigilants du journal crépusculaire font signer des tribunes et des pétitions pour faire enfermer ou licencier le délinquant. Mais si c’est Jeanne Balibar… tout va bien et ces propos ne sont ni nauséabonds ni racistes (ce qui est vrai) : ils le deviennent uniquement dans la bouche de ce « fils de pute » de Zemmour (dixit Ladj Ly).

Parachever libération des banlieues et de la parole des femmes

Quant aux colonies françaises en terre montfermeillienne, l’actrice en a « parlé avec beaucoup de gens là-bas, notamment Ladj Ly qui était complètement d’accord avec [son] analyse. » Tu m’étonnes !..

A relire: Fabienne Pascaud, plus ridicule que précieuse

Enfin, et pour conclure, est évoquée la question qui va nous faire encore quelques décennies et qui est celle de la « libération de la parole des femmes », en particulier dans le cinéma. Là, tenez-vous bien : « Y’a encore beaucoup, beaucoup de choses à dire […] y’a encore beaucoup de choses dont on peut pas parler et y’a la chose principale dont on peut pas parler, c’est… l’esclavage des femmes qui sont mères d’enfants ! » (sic d’or). « Ça c’est un grand sujet sur lequel on dit en fait très peu de choses, les actrices qui sont mères.[…] Mais bon, voilà, c’est un début, continuons le combat. »

Nous ne parlons vraisemblablement pas de la même chose, mais au moins nous sommes d’accord sur son dernier point : continuons le combat !

Sommet de Pau: notre difficile combat aéroterrestre au Sahel

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Le sommet de Pau avec les pays du G5 Sahel a eu lieu hier. Le Président Macron y a confirmé la poursuite de l’engagement de la France. Au Mali, le combat aéroterrestre des Français contre les groupes terroristes armés s’avère pourtant délicat. Analyse de notre situation militaire là-bas.


Les Français ont rendu un vibrant hommage à nos treize soldats tués au Mali le 25 novembre 2019 dans une collision d’hélicoptères lors d’une opération de nuit contre des groupes terroristes armés (GAT). Ils se posent toutefois des questions sur les conditions d’advenue d’un tel accident. Ils se sont aussi interrogés sur les raisons et les conditions politiques et militaires de cet engagement, qui dure depuis janvier 2013, dans les pays du Sahel. Les militaires remplissent leur mission, à l’ouverture de ce sommet de Pau, aujourd’hui 13 janvier 2020, nos politiques doivent affronter la leur. 

Un cadre d’engagement militaire multinational fragile

Cette opération a en effet débuté le 11 janvier 2013 à l’appel du gouvernement malien dont l’armée avait été balayée par une colonne de djihadistes venue du nord qui s’enfonçait vers le sud et menaçait la capitale Bamako. L’opération Sabre, puis la puissante opération Serval lancée en quelques jours, permirent d’arrêter puis de chasser les groupes terroristes islamistes vers le nord et de les détruire dans le massif des Ifoghas. Le 1er août 2014 débutait l’opération Barkhane avec le triple objectif de lutter contre les GAT résiduels, de développer un partenariat militaire opérationnel avec les forces armées des pays du G5 Sahel[tooltips content= »Organisation militaire intégrée des cinq pays de la zone (Mauritanie, Mali, Niger, Tchad, Burkina Faso), en cours de montée en puissance »](1)[/tooltips] (instruction et soutien opérationnel), de renforcer la coordination des moyens militaires internationaux. 

En effet, États souverains, les pays du Sahel sont les premiers responsables de la sécurité de leurs citoyens « […] c’est aux autorités de transition maliennes qu’il incombe au premier chef de régler les problèmes interdépendants auxquels le pays fait face et de protéger tous les citoyens » [tooltips content= »Résolution du Conseil de Sécurité des Nations Unies n° 2100 du 25 avril 2013″](2)[/tooltips] déclare le Conseil de sécurité des Nations-Unis en avril 2013. Mais leurs armées, tout comme leurs forces de sécurité intérieure, ont besoin d’être formées et accompagnées dans leurs opérations. 

Outre la France impliquée dans ces actions, l’Union européenne déploie, depuis le 13 février 2013, une mission d’entrainement au profit de l’armée malienne (European Union Training Mission – EUTM – 600 militaires venant de 22 pays) et deux missions d’entrainement des forces de police, l’une au Mali, l’autre au Niger (EUCAP Sahel Mali depuis 2015 et EUCAP Sahel Niger depuis 2012). L’ONU déploie, depuis 2013, une mission multidimensionnelle (MINUSMA) avec un contingent militaire (13 289) fourni par 55 nations et un contingent de police avec 1 920 policiers venant de 29 nations. Si les EUTM sont centrées sur la formation, la MINUSMA doit aussi agir sur le terrain, en appui aux autorités maliennes pour « stabiliser les principales agglomérations, […], écarter les menaces et prendre activement des dispositions afin d’empêcher le retour d’éléments armés » [tooltips content= »Ibidem »](3)[/tooltips], en clair combattre les GAT et tous les autres groupes armés. Par cette résolution n° 2100, la France est confirmée dans son rôle d’appui à la MINUSMA en cas de « danger grave et imminent » et de coordination des actions des différents acteurs.

Le rôle militaire de la France, sous la double légitimité de l’appel à l’aide des États souverains de la région et d’un mandat du Conseil de Sécurité des Nations Unies, n’est donc pas d’assurer une présence ubiquiste aux fins de sécuriser localement les populations, mais d’être capable de détecter les montées en puissance des GAT et de détruire immédiatement toute concentration significative. Soit par une action autonome, soit en coordination avec les armées locales, ou les forces de l’ONU ou du G5 Sahel. Et elle ne peut faire que cela compte tenu de l’ampleur de la zone (1 000 km nord-sud et 3 000 km est-ouest) dans laquelle ses 4 500 soldats ne peuvent assurer une présence permanente. Mais, de toutes les forces militaires déployées, elle est seule à pouvoir le faire grâce aux moyens de frappe et de transport de l’armée de l’Air et à la capacité d’aérocombat de l’armée de Terre qui permet les actions rapides à grandes distances des bases.

L’aérocombat, capacité indispensable pour la mission de l’armée de Terre au Sahel

C’est justement cette capacité d’aérocombat avec sa triple exigence technique, tactique et éthique qui a été mise à contribution le 25 novembre dernier, comme pour toutes les très nombreuses opérations conduites par Barkhane dans la zone depuis 2014. 

Exigence technique de maitriser le vol et le combat de nuit pour garantir la permanence des hélicoptères aux côtés des forces terrestres. Avec l’introduction des jumelles de vision nocturne utilisant le procédé d’intensification de lumière pour le pilotage dans les années 1970 puis la thermographie pour le renseignement et le tir dans les années 1980, l’Aviation légère de l’armée de terre (ALAT) peut combattre de nuit. Il faut cependant retenir qu’au Sahel, l’absence de luminosité résiduelle et l’uniformité thermique du sol nu diminuent les capacités de ces équipements de vision et de tir. En outre, le souci de ne pas entrer dans le volume de tir ennemi restreint les options d’évolution. Enfin, il n’y a jamais de « tôle froissée » pour les hélicoptères. En cas de collision, les impacts touchent en premier le rotor qui, animé d’une vitesse de rotation très élevée, se désarticule sous le choc et entraine la chute de l’appareil.

Exigence tactique de l’aérocombat qui repose sur une coordination et une imbrication des manœuvres au sol et en vol qui se fournissent un appui réciproque et, par une occupation totale de l’espace aéroterrestre, permettent de prendre l’ascendant sur l’ennemi et le détruire. Cette tactique de l’aérocombat lie les hélicoptères à la manœuvre terrestre, permettant de conjuguer et amplifier de façon exponentielle les effets terrestres et aériens. Et elle crée des obligations réciproques de parfaite connaissance des procédures, de parfaite entente et de soutien mutuel. 

Ces obligations découlent certes des procédures tactiques, mais aussi d’une exigence éthique

L’aérocombattant dans son hélicoptère sait que son rôle dans la manœuvre aéroterrestre est capital. Il doit donc nécessairement évaluer les risques de sa mission en prenant aussi en considération les dangers qu’il fait courir à ses camarades d’armes terrestres s’il n’agit pas. L’aérocombat n’est pas une action isolée mais une action d’équipe dans laquelle l’hélicoptère joue un rôle majeur. L’arrivée d’un Tigre (ou une Gazelle) avec sa puissance de feu et ses angles de tirs déroutants pour l’ennemi au sol ; l’héliportage d’assaut d’une unité sur le flanc ennemi ; les évacuations sanitaires au contact, sont autant de cas rencontrés de multiples fois qui ont créés un sens aigu de responsabilité vis-à-vis des combattants au sol chez les équipages de l’ALAT et une reconnaissance, par ces combattants, du rôle crucial des aérocombattants. 

L’éthique de responsabilité vis-à-vis de la mission et des frères d’armes est le ciment de l’aérocombat. Le 25 novembre 2019, encore une fois, les équipages de l’ALAT y ont répondu, tout comme les soldats du groupement commando montagne (GCM) de la 27eme brigade d’infanterie de montagne qui rejoignaient le combat pour renforcer leurs camarades engagés au sol.

Un contexte d’action politico-stratégique en constante dégradation 

N’éludons pas néanmoins les questions qui se posent les Français sur cette guerre et les problèmes à affronter pour la gagner. 

Les problèmes non résolus sont les faibles volonté et implication des dirigeants maliens et des groupes combattants, dénoncées par de multiples résolutions du CSNU[tooltips content= »Neuf résolutions successives du CSNU depuis avril 2013″](4)[/tooltips] et par l’Observateur indépendant [tooltips content= »Le Centre Carter a été désigné pour suivre le processus de réconciliation au Mali issu du processus d’Alger de 2015, www.cartercenter.org/news/pr/2019/mali-051419.html#french »](5)[/tooltips], pour faire aboutir l’Accord pour la paix et la réconciliation ; la lenteur de la constitution des forces armées nationales et de la force G5 Sahel ; la corruption administrative qui opprime les populations ; la permanence de la criminalité, des trafics (drogue-migrants) ; l’opportunisme cynique des seigneurs de guerre locaux ; les antagonismes multiséculaires entre les ethnies et le vif ressentiment d’un passé d’oppression des uns contre les autres (esclavage). Ils sont autant de freins à la constitution d’un État de droit au Mali et à un combat efficace contre les groupes islamistes. 

De façon plus générale il faut souligner les difficultés liées aux opérations internationales, notamment de l’ONU, voire de l’UE. Engager en opération une MINUSMA composée de 55 nations pour 13 289 militaires ne prédispose pas à une efficacité opérationnelle optimale. Une armée efficace est soudée autour d’un esprit de corps né d’une histoire partagée et d’une volonté d’atteindre ensemble un objectif. Le morcellement des répartitions des postes entre de multiples nationalités et la rotation continue de leurs titulaires ne fait pas des unités multinationales des modèles d’art militaire. Et de fait la MINUSMA a déjà perdu 206 soldats ou policiers [tooltips content= »Ce qui la place en 5eme position pour les pertes parmi les opérations ONU depuis 1948″](6)[/tooltips], la plupart lors des attaques contre leurs bases. C’est dire aussi quelle serait l’inefficacité de l’armée européenne promise par pure démagogie politique avant même que l’union politique soit réalisée.

Face à ces faiblesses, l’action militaire de la France par son esprit de corps, sa solidité et son efficacité attire tous les espoirs et aussi toutes les haines. Elle remporte jour après jour d’indéniables victoires tactiques en empêchant la montée en puissance organisée des GAT. Mais elle voit la victoire stratégique s’éloigner progressivement, enlisée dans un substrat politique et sécuritaire, qui est hors de son champ de compétence. Substrat qui devient de plus en plus délétère. La rancœur des espérances déçues et les intérêts des groupes criminels, que les islamistes savent habilement exploiter, s’agglutinent à la haine des GAT pour l’Occident et ouvrent un nouveau front de guerre psychologique que les efforts de Barkhane, notamment avec les multiples programmes d’action civilo-militaires, n’arrivent plus à contrer. Un investissement ferme et massif dans l’action politique vis-à-vis des gouvernements des pays du Sahel et de leurs populations travaillées par des slogans anti-français, est une urgence absolue. L’ONU, le Centre Carter le réclament, les soldats et les citoyens Français l’attendent. 

L’exigence d’une éthique de responsabilité politique 

Il y a ici une exigence d’éthique de responsabilité politique à laquelle pourrait répondre la conférence des gouvernants du G5 Sahel que la France veut réunir à Pau, mais il faudrait y affirmer fermement le prix à payer, par les égoïsmes locaux, pour le sang de nos soldats. Si la solution est « politique », ce que nous ne réfutons pas, bien au contraire, il faut que nos politiques dénoncent les incompétences politiques sur le terrain. Ce n’est pas le colonialisme d’hier qui fait le malheur de l’Afrique mais la mauvaise gouvernance d’aujourd’hui.

Obertone réfléchit à des « solutions concrètes » pour que la guérilla ne devienne pas notre réalité

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Entretien avec Laurent Obertone, auteur à succès de Guérilla, le temps des barbares chez Ring. Avant la publication du troisième et dernier volet de sa saga apocalyptique, l’auteur révèle qu’il travaille sur un livre plus politique.



Le 26 septembre dernier, Laurent Obertone sortait la suite de Guérilla, roman dystopique fatalement prenant qui offrait au lecteur un aperçu de l’effondrement de la France en trois jours. Une guerre civile déclenchée seulement par une énième descente de policiers dans une cité est-elle possible ? L’auteur arrivait à nous convaincre que la guérilla est là, tapie au creux de l’actualité, attendant patiemment une rixe de trop pour s’embraser.

Dans son tome 2, la France agonise, les survivants oscillent entre monstres et proies, alors que le pays en ruines se divise en une multitude de petits pouvoirs autonomes. Comment un pays à genou se relève-t-il ? Une renaissance de l’Etat est-elle possible ? Interview d’un auteur lucide, sorte de Cassandre moderne, précis et renseigné, mais loin d’être cru de tous.

Causeur. Dans la suite de Guerilla : le temps des barbares, vous présentez une France détruite où l’Etat disloqué laisse ses citoyens à la dérive. Vous évoquez à plusieurs reprises dans votre roman la notion de « très-bien-vivre-ensemble ». Serait-elle selon vous la cause majeure d’un effondrement ?

Laurent Obertone. Cette notion de « vivre ensemble » est une sorte de formule d’exorciste, qui apparaît pour conjurer l’effondrement du capital social. Face à une réalité de plus en plus pressante, cette croyance est devenue la valeur refuge de Big Brother, l’État et ses satellites médiatiques, universitaires, culturels, etc. En refusant d’admettre l’échec du multiculturalisme, Big Brother s’enferme dans son utopie, et semble préférer la mort de notre civilisation à celle de ses principes.

Vous assurez que votre travail se base sur les informations que vous avez acquises grâce à vos contacts aux services des renseignements français.  L’actualité de ces dernières semaines montre que la colère citoyenne s’amplifie. Est-ce que nous pourrions éviter selon vous un destin aussi funeste que Guerilla pour la France ?

Ce destin tient à la toute-puissance de Big Brother, qui est une sorte de coup d’État démocratique permanent. Si les citoyens ne parviennent à se faire entendre, à reprendre en main leur destin, en réduisant ce monstre à leur service – sa raison d’être originelle –, le pire ne nous sera pas épargné. Or, pour l’instant, la colère citoyenne, qui est tout sauf pensée et structurée, semble surtout exiger encore plus de Big Brother. Hélas, la solution ne viendra pas d’un accroissement du problème.

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Destructions, pillages, viols, tueries, il ne faut guère longtemps aux Français pour qu’ils ne se déshumanisent complètement, pour la plupart. Avez-vous choisi de cantonner l’intrigue dans un laps de temps très court pour maintenir la tension ou croyez-vous qu’il serait réellement possible qu’un pays comme la France puisse tomber en seulement trois jours ?

Avec cette temporalité réduite, j’ai voulu insister sur le fait que malgré sa solidité apparente, la structure étatique est très complexe et fragile, et que sa défaillance face au réel pourrait bien causer sa perte, à très court terme. Mais si cette perte est brutale, elle le sera tout autant pour des millions de Français, soudain privés de leur maître, totalement désarmés par lui, et confrontés à leur vertigineux état de dépendance.

« Safespace », « Maison des opprimé.es » « Ministère des luttes interphobes », vous semblez tirer à bout portant sur une bienpensance hyper-inclusive par le biais de plusieurs personnages comme Raoul.le ou « la fille aux cheveux vert ». Pourtant, ces personnages moralisateurs assénant de nombreuses théories s’avèrent les moins cruels et les plus passifs. Que pensez-vous de ces militants engagés que l’on surnomme parfois aussi Social Justice Warrior ?

Je pense que ce sont avant tout des opportunistes. Par leurs indignations bruyantes et ô combien conformes à la morale dominante, ils profitent du pouvoir minimal que leur offre ce substitut de fanatisme. Ça paye, on parle d’eux, ils se donnent à peu de frais une identité, quelques émotions, une raison d’être, parfois un semblant de notoriété. Ils s’en sentent supérieurs, confortés par leur groupe social et moral, investis d’une mission sacrée. Mais si l’air du temps change, ils changeront. Peut-être encore plus vite que les autres… Il faut assez peu de scrupules pour tirer ainsi profit de « l’aide » de l’Autre, sans voir qu’elle est avant tout une manière politiquement correcte d’exister et de dominer. L’aide n’est qu’un moyen, l’Autre un instrument. Et tant que ça paye, tant que cette usurpation demeure invisible, les guerriers de la justice sociale n’ont aucune raison d’en changer.

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Vous présentez votre travail comme dystopique. Si l’on se base sur une autre dystopie Ravage de René Barjavel, qui peut rappeler par de nombreux aspects Guerilla, pourquoi ne pourrions-nous pas espérer qu’un effondrement de la société telle qu’on la connait ne permettrait pas au contraire aux humains de faire ressortir le meilleur d’eux-mêmes ? Telle la devise Ordo ab chaos : l’ordre naît du chaos.

On peut tout espérer, mais en ce qui nous concerne ce serait assez peu raisonnable. Nous n’avons jamais connu que le confort et l’abondance, et nous ne savons pas ce que nous serons dans une telle situation de survie. À cet égard, l’espoir ressemble fort à un pari de désespéré…

Plutôt qu’attendre et subir, je dirais qu’il faut agir, sans plus nous trouver d’excuses. Nous ne faisons pas le maximum pour contrer Big Brother, loin de là. C’est pour ça que la situation nous échappe, et que nous perdons chaque jour un peu plus. Pourquoi ? Que pourrait-on faire ? Je réfléchis à des réponses concrètes, et j’envisage de les publier dans mon prochain livre, qui paraîtra en octobre 2020, toujours aux éditions Ring. Et puis j’écrirai la suite et la fin de ma trilogie Guerilla… si l’actualité ne s’en charge pas avant moi.

Retrait (provisoire) de l’âge pivot: la macronie entre en transe

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Retraites. Le gouvernement donne trois mois aux partenaires sociaux pour trouver une autre solution. L’annonce du retrait (provisoire) de l’âge pivot a plongé la macronie et les médias dans un merveilleux monde parallèle.


C’est peut-être une illusion due à l’âge, mais tout de même, je me souviens d’une époque où il y n’y avait que trois ou quatre chaines de télé, trois ou quatre stations de radio, qui étaient la principale source d’information et pourtant, elles donnaient une impression de pluralisme infiniment plus grande que les dizaines de chaînes infos d’aujourd’hui et les principaux titres de presse qui disent tous la même chose, et qui répètent plus ou moins consciemment, avec plus ou moins de malignité, ce que le pouvoir veut qu’on entende. 

L’annonce par Edouard Philippe du retrait (provisoire) de l’âge pivot samedi a plongé la macronie et les médias dans un monde merveilleux, une sorte de réalité parallèle comme on en trouve dans les romans de science-fiction, chez le grand K. Dick par exemple.
Si je résume ce dernier week-end, dans la construction purement spectaculaire, (lisez Debord, c’est pas en écriture inclusive, mais c’est bien quand même), voilà ce qui s’est donné, toute honte bue, comme la seule vraie situation. Le mouvement social est fracturé. Les syndicats réformistes négocient. Cela tombe bien, ils représentent une majorité écrasante face à ces groupuscules radicalisés que sont la CGT, SUD et FO qui fournissent si peu de manifestants.

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Le gouvernement a fait une concession majeure mais il a sauvé l’honneur et il a renforcé sa vision réformatrice. Les cheminots sont convaincus, les avocats dansent de joie, les enseignants montent au ciel, Radio France arrête les playlists en guise de programme, l’Opéra de Paris rentre se réchauffer dans les loges. Ce retrait (provisoire) de l’âge pivot a plongé dans la France dans le monde merveilleux d’une Candy sous acide ou d’une Alice shootée à l’héro.



Oh, si on veut, on peut chercher à déconstruire ce mensonge éhonté et généralisé. Mais, évidemment, il faut le vouloir, il faut avoir le temps, il faut n’être pas trop crevé par sa semaine, il faut trouver l’énergie de ne pas se laisser intoxiquer: c’est bien caché, dans les brèves, ou entre les lignes. Les réseaux sociaux n’aident pas nécessairement, ils sont trop occupés aux lynchages saisonniers et, grâce à leur sens habituel de la hiérarchie de l’info, on continuera à chasser virtuellement les pédophiles octogénaires après sa journée de dix-huit heures d’auto-entrepreneur, futur retraité par points et  bientôt par capitalisation.
Mais enfin, on pouvait  tout de même les trouver, les images sur le degré de violence des manifs de samedi, rarement atteint depuis le début du mouvement, et qui est une pure violence d’intimidation, comme un avertissement lancé aux manifestants: on peut faire comme vous comme avec les gilets jaunes, vous casser au point de vous faire peur et que vous préfériez rester chez vous.

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Mais enfin, en prêtant bien l’oreille on pouvait finir par comprendre que l’UNSA RATP avait envoyé sa direction sur les roses, qu’il y avait toujours lundi matin des piquets de grèves devant les dépôts de bus et les raffineries, que rien n’était perdu pour le mouvement social sauf si on se mettait à croire à la prophétie autoréalisatrice d’un pouvoir tellement aux abois qu’il ne veut même plus que l’étiquette des maires des villes de moins de neuf mille habitants soit prise en compte quand on donnera le résultat des municipales, on n’est jamais trop prudent… Sauf si on était prêt et à se laisser envelopper par la propagande insidieuse, inlassable et étouffante des chiens de garde. Mais rien ne prouve que ce soit le cas. Caramba, encore raté !

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Lunel: du djihad à la partition


Entre Nîmes et Montpellier, Lunel détient le triste record du nombre de djihadistes partis en Syrie en 2014. Mais cette ville paupérisée n’a rien d’un coupe-gorge. Musulmans revendicatifs, pieds-noirs et autochtones y coexistent sans se mélanger. Reportage.


En arrivant à Lunel, je m’attendais à tout. Entre Montpellier et Nîmes, la ville détentrice du nombre record de départs au djihad pour l’année 2014 – 25 pour 25 000 habitants, soit proportionnellement trois fois moins que le record absolu détenu par Trappes – réserve bien des surprises. Avec sa réputation imméritée de coupe-gorge, la capitale de la Petite Camargue affiche une quiétude inattendue. Dans la vieille ville, place des Caladons, l’enseigne d’un restaurant orné du logo LGBT a de quoi décontenancer. À L’Entracte, Denis et son époux cubain Jesús posent entre deux portraits de la Callas : « Quand on s’est mariés, tout le monde nous a félicités. On vit vraiment sereinement », confie Denis. On pourrait fermer le ban et se dire que tout va pour le mieux, si ce « vieux pédé de droite » (sic) ne fendait pas l’armure. « On est pote avec tout le monde, mais les Maghrébins ne vivent pas comme nous. Ils ne boivent pas d’alcool, donc ne vont pas dans nos bars. En plus, on ne bouffe pas hallal. » Un temps, Denis avait demandé au travailleur social voisin Tahar Akermi de lui dénicher « un serveur pédé arabe », mais l’annonce est restée sans réponse.

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Denis et Jesus, restaurant L’Entracte, Lunel, novembre 2019. Photo : Guillaume.

Dans cette ville où le Rassemblement national a dépassé les 35 % aux européennes, la coexistence pacifique confine au développement séparé. Sauf exception, les différentes strates de population – Pescalunes, comme on appelle les autochtones, aussi bien catholiques que parpaillots, pieds-noirs, Marocains, Algériens, Turcs, Équatoriens – se croisent sans se mélanger. Sur ces terres, Renaud Camus avait eu l’intuition du « grand remplacement » il y a plus d’une vingtaine d’années mais, le temps passant, s’est instaurée une grande séparation dont les djihadistes ne sont que l’expression marginale. Loin des faubourgs de Raqqa, Lunel offre un aperçu de la France de demain. C’est peut-être là-bas que s’écrit la prochaine page de notre roman national.

Épisode 1 : Pourrir par le centre

Au bas des arènes flambant neuves, le marché du jeudi matin offre à boire et à manger. Un stand de cuisine aveyronnaise débite un gigantesque cassoulet à quelques mètres d’un droguiste ambulant vendeur d’accessoires de médecine islamique. Sur le très commerçant cours Gabriel-Péri, les halles couvertes aux prix prohibitifs voisinent avec des marchands de primeurs maghrébins bon marché.

Marché de Lunel. Photo : Guillaume.
Marché de Lunel. Photo : Guillaume.

Dans ce ballet bien réglé, chacun reconnaît les siens : les vieux Pescalunes du bar Le National carburent au pastis dès dix heures du matin face à la clientèle chibanie du Bar des Amis. Au bout du cours, autour de l’église XVIIe, la place semi-piétonne Louis-Rey récemment restaurée, offre un magnifique point de vue touristique, avec sa fresque murale géante, son jet d’eau et sa propreté qui tranche avec les autres artères du vieux Lunel. Nous voici en plein cœur de ville. Tout le cachet de Lunel tient dans ces façades écrues souvent décrépies. Rue Sadi-Carnot (que beaucoup écorchent en « Sidi-Carnot »), je retrouve la mémoire vivante de la ville : Gérard Christol, 75 ans.

Gérard Christol. Photo : Guillaume. Gérard Christol. Photo : Guillaume.

L’ancien bâtonnier, naguère proche d’Edgar Faure, se souvient du temps où « les rues du centre étaient pleines de monde et de commerçants ». Le chaland venait du fin fond des Cévennes pour acheter vêtements et médailles de baptême, communion et mariage. La vie de village n’avait rien à voir avec le silence actuel. « La semaine, personne n’y passe. C’est un cimetière : on s’y entend marcher ! » déplore Gérard Christol.

L’intégration par les cornes
Dans l’arène, un tourneur place le taureau de façon à ce que le raseteur puisse retirer les accessoires accrochés à ses cornes à l’aide d’un crochet. Tel est le principe de la course libre. Depuis quelques années, cette tradition camarguaise a comme vedettes des enfants de l’immigration maghrébine. « C’est un formidable outil d’intégration », s’enthousiasme l’ex-directeur d’école taurine Michel Damour. L’été venu, les lâchers de taureaux (abrivado) permettent aux jeunes de toutes origines de découvrir ce sport parfois source d’ascension sociale. Originaire d’un village près de Beaucaire, Jamel Bouharguane, infirmier à Nîmes la semaine, raseteur le week-end, n’a jamais subi la moindre discrimination de la part du public autochtone : « La Camargue était une région où les Français ne se mélangeaient pas, mais ça a évolué ». Zico Katif, 26 ans, Montpelliérain d’origine mauritanienne, a ainsi épousé la sœur d’un raseteur lunellois. En déboursant la bagatelle de 6,5 millions d’euros pour la rénovation des arènes, la mairie de Lunel a peut-être encouragé l’intégration.

Pour expliquer ce déclin, bien des Lunellois incriminent la galerie marchande des Portes de la mer ouverte au début des années 1990, à l’entrée est de la ville, reliée à l’autoroute. Cependant, le pourrissement du centre a aussi des causes endogènes. Traditionnellement, les commerçants habitaient au-dessus de leur magasin. Peu à peu, ils se sont excentrés dans des lotissements pavillonnaires en périphérie, ont revendu ou délaissé leur bien immobilier. « À partir du moment où le commerce a fermé, c’est devenu difficile de payer la rénovation des appartements au-dessus, les loyers ont baissé et les populations accueillies ont changé, résume Michel Christol, frère cadet de Gérard, premier adjoint de 1989 à 1997 aux côtés de l’ex-maire (PS) Claude Barral. Dès lors que certains types de populations sont dissuasives pour d’autres, des logiques infernales se mettent en place. »

Faute d’entretien du bâti ancien, le quartier s’est paupérisé, tombant aux mains de marchands de sommeil. Les vagues d’immigration s’y sont juxtaposées sans se mélanger. Rue Sadi-Carnot, des travailleurs agricoles équatoriens arrivés légalement d’Espagne vivent tous ensemble dans un petit réduit. Par beau temps, ils sortent des chaises et enchantent la rue de sonorités espagnoles. En quelques mètres, ou en quelques heures, on change de continent au gré d’une partition spatio-temporelle de la ville. Le dimanche matin est par exemple le jour et l’heure des Pescalunes qui sortent de la messe. Au quotidien, la convivialité se maintient bien davantage côté maghrébin. Mondialisation aidant, les « tacos » hallal prolifèrent.

Boucherie Hallal, Lunel. Photo : Guillaume.
Boucherie Hallal, Lunel. Photo : Guillaume.

Comme les kebabs, ces snacks sempiternellement vides sont soupçonnés de blanchir l’argent des trafics. En fait de politique urbaine, le maire, Claude Arnaud (divers droite), en poste depuis 2001, rachète local sur local pour y installer des associations. Denis et Jesús, admiratifs de la métamorphose du centre-ville de Béziers, rêvent d’un Robert Ménard lunellois.

Épisode 2 : Saint-Coran-du-Chardonnet

Au coucher du soleil, les rues de Lunel se vident. Malgré ce couvre-feu naturel, aucun sentiment d’insécurité n’étreint le promeneur. Plusieurs soirs de suite, entre chien et loup, un des nombreux quidams habillés en afghan, la barbue fournie et le pantalon retroussé, me gratifie d’un « salamaleykoum ». À L’Entracte, la candidate RN Julia Plane se sent comme un poisson dans l’eau.

Julia Plane. Photo : Daoud Boughezala.
Julia Plane. Photo : Daoud Boughezala.

La France de demain pourrait réconcilier cathos et homos dans un front uni contre l’islamisme. En 2014, à seulement 30 ans, Julia Plane avait mis le maire en ballottage dans une quadrangulaire qui l’avait vue dépasser 27 % des voix. Cette année, la jeune femme compte bien emporter la mise. Pour la contrer, un opposant historique du maire vient de rentrer dans le rang. Philippe Moissonnier (LREM), issu des rangs chevènementistes, se bat sur deux fronts. « On n’est ni les souris blanches de la théorie du grand remplacement ni les rats de laboratoire du salafisme. » En ces temps d’insécurité culturelle, ce Pescalune garde en mémoire le bourg viticole de son enfance, rythmé par les vendanges, dont il ne reste qu’un muscat ultra liquoreux. « On avait la plus grande cave coopérative d’Europe », mais la consommation de vin a décru sous le poids de la concurrence étrangère « parce qu’on faisait surtout de la bibine à gros rendements ». Dans ce Languedoc pauvre qui attend toujours sa révolution industrielle, l’absence de modèle économique explique le niveau du chômage (17 %, 38 % chez les jeunes). « On a un public peu formé et peu mobile. Faute de mieux, des plates-formes Amazon créeraient de l’emploi », plaide Moissonnier.

Toutefois, le retour de la croissance ne réglerait pas tout, notamment les problèmes des cités de l’Abrivado et de la Roquette. Ces deux banlieues à visage humain ont donné naissance à la majorité des djihadistes. Depuis une trentaine d’années, Lunel est le terrain de prédilection du Tabligh, ce mouvement islamiste piétiste, en principe apolitique et non violent, né aux Indes. Ses prédicateurs ont sorti de la toxicomanie quantité de jeunes Franco-Marocains accros à l’héroïne dans les années 1980-1990 en offrant « un produit de substitution » : le rigorisme. « C’est un Saint-Nicolas-du-Chardonnet islamique, résume Moissonnier. Le ramadan à Lunel est le plus triste de toute la France » – sans fête ni musique, orthodoxie oblige. Rétrospectivement, on comprend que le maire a commis une double erreur : fermer la MJC, qui dispensait des cours d’arabe laïque, et autoriser l’ouverture de la mosquée d’inspiration tablighie. Certes, « les prières de rue rendaient les gens furieux, il fallait impérativement trouver une solution », rappelle Michel Christol. En attendant, la mairie s’obstine à subventionner deux associations proches de la mosquée, dont un club de football surnommé l’« US Barbus ». Son conseil d’administration 100 % masculin pratique la prière dans ses locaux et avait tenté d’engager une entraîneuse voilée.

Faut-il amalgamer Tabligh et djihad ? D’après le sociologue Samir Amghar, l’engagement tablighi ne conduit pas mécaniquement au djihadisme, bien que ces deux « discours religieux soient fondés sur une logique binaire et sectaire – le “eux contre nous” ». Pour basculer dans l’action violente, « un discours politisé ou qui incite à la violence doit se greffer sur cette différenciation sociale ». Telle a été la trajectoire des recrues lunelloises de Daech, dont Raphaël Amar, fils d’un père séfarade et d’une mère catholique, que rien ne prédestinait au djihad.

La petite Jéricho
Au fond de la vieille ville, un totem rappelle le passé juif de Lunel. Au xiie siècle, une partie des juifs du sud de l’Andalousie se réfugie en Languedoc pour fuir les persécutions des Almohades. Montpellier devient alors « une ville de riches commerçants juifs, de médecins et de traducteurs, passeurs de la science grecque et de la médecine arabe » et Lunel « un foyer mystique et exégétique », résume Michaël Iancu, directeur de l’Institut maïmonide de Montpellier. À Lunel, surnommée « la petite Jéricho », Samuel ibn Tibbon traduit de l’arabe le Guide des égarés de Maïmonide. Les juifs andalous tentent de concilier foi et raison, non sans frictions avec leurs coreligionnaires traditionalistes. À son heure de gloire, la communauté hébraïque atteint 10 % de la population de Montpellier et jusqu’à 20 % de celle de Lunel. Non contents de leur interdire la propriété et le travail de la terre, vignoble casher excepté, les rois de France expulsent et spolient les juifs plusieurs fois entre 1306 et 1394. Il faudra attendre l’émancipation de 1789 pour retrouver une présence juive à Lunel. De nos jours, la ville en quête de touristes rêverait d’attirer des rabbins new-yorkais en goguette. Et maintenant Rabbi Jacob, il va passer !

Effrayés par l’extrémisme, de paisibles Maghrébins se rabattent sur le centre islamique turc. Quelques-uns en appellent même à la candidate RN… Si Moissonnier regrette l’absence d’élu local issu de l’immigration, ce républicain intransigeant observe la montée du séparatisme. « Des jeunes nés à Lunel vont au bled se marier, acheter leur femme. On se retrouve avec ces mamans devant les écoles qui parlent très peu le français. » Sous la pression du groupe, certaines épouses troquent la minijupe contre le voile.

Épisode 3 : c’est reparti comme en 62 ?

Chez les anciens, la partition de la ville rappelle le temps béni des colonies. Gérard Vitou, 81 ans, vétéran de la guerre d’Algérie, se fait grave : « L’islam agit comme un mâle dominant. Il y a une sécession indolore sur laquelle la loi n’a pas prise. Il fallait taper du poing sur la table dès le départ et mettre les points sur les i. D’abord, l’accoutrement… on ne se déguise pas comme ça ! Dans l’esprit des Algériens et des Marocains, les armoiries de Lunel (un croissant et une étoile) leur font dire : “On revient chez nous.” » L’écrivain régional, chroniqueur de la guerre d’Algérie, ne nourrit pourtant aucune nostalgie, concédant volontiers que « leur cause était plus noble que la nôtre ».

Certains pieds-noirs n’ont pas digéré le verdict de l’histoire. Rapatrié en métropole à 11 ans, au lendemain du « nettoyage ethnique de 62 », Jean-Baptiste Santamaria est de ceux-là. À son arrivée à la fin des années 1960, Lunel comptait trois fois moins d’habitants qu’aujourd’hui et, malgré la présence de quelques harkis ayant fui le FLN dans les bagages de leurs patrons pieds-noirs, « les Arabes ne mouftaient pas ». S’il se dit « tocquevillien de centre droit, sauf sur l’islam », l’ancien ouvrier devenu prof de philo ne cache pas sa sympathie pour la Ligue du Midi. Localement, ce mouvement identitaire occitaniste s’est illustré par des opérations d’agit-prop en déployant de grandes banderoles « Non à l’État islamique de Lunel ! » Lorsqu’on lui objecte les difficultés d’intégration à l’esprit de clocher camarguais, lié au félibrige, Santamaria décrit l’hospitalité avec laquelle sa famille d’origine espagnole fut accueillie. Bref, « l’Apartheid est voulu par les colons maghrébins, pas par les Français de souche ».

Place des Martyrs et église XVIIe, Lunel. Photo : Guillaume.
Place des Martyrs et église XVIIe, Lunel. Photo : Guillaume.

Au chapitre des rancœurs, un épisode de l’histoire contemporaine a frappé les esprits : la « ratonnade » du 14 juillet 1982. Dans son Chaudron français, le journaliste Jean-Michel Décugis en fait un épisode révélateur de l’époque où RPR et FN cogéraient Lunel. Rappel des faits : le soir de la fête nationale, un beur passe devant un barbecue. D’aucuns affirment l’avoir vu cracher sur la viande, ce qu’il nie formellement. Dans le feu de l’action, il est poussé et gravement brûlé. Témoin de l’épisode, Lulu, alors âgé de 15 ans, garde en mémoire une « bagarre » regrettable entre Lunellois avinés. Les frères Christol démentent également la version de Décugis : s’ils reconnaissent que « des racistes bourrés avaient envie casser de l’Arabe », ils nient que toute la ville se soit lancée dans une chasse à l’homme.

L’inconscient collectif a intégré l’ethno-différencialisme. Au cours d’une virée Montpellier-Lunel en Blablacar, ma jeune conductrice trentenaire me confesse n’avoir « aucun ami arabe ». Puis persiste et signe : « c’est raciste, mais quand mon fils sera en âge d’aller à l’école privée Sainte-Thérèse, je demanderai à la directrice s’il y a des élèves musulmans. » Le vivre-ensemble n’est pas pour demain.

Épisode 4 : le grand soir

Ma dernière soirée me révèle l’un des îlots de L’Archipel français (Jérôme Fourquet). À deux pas de L’Entracte, l’éternel grand frère Tahar Akermi organise chaque mardi une « rencontre intergénérationnelle » dans les locaux de l’association Arts et cultures. Autour d’une table de victuailles apportées par les mères de famille, un débat s’engage. Thème du soir : « Liberté-égalité-fraternité, quelles sont les valeurs de la République ? » En guise d’introduction, la déléguée de la Ligue des droits de l’homme et universitaire à la retraite Leah Otis fait un topo sur la laïcité française. L’Américaine s’en prend au mot (« Dans la loi de 1905 sur la séparation des églises et de l’État, on ne trouve pas le mot laïcité. C’était un mot polémique, un mot idéologique ») aussi bien qu’à la chose, au nom de la sacro-sainte « liberté religieuse ». Par opposition à notre modèle « frileux et rabougri », la militante loue la « laïcité joyeuse » du Sénégal, dont l’université accepte sans barguigner « les tapis de prière, les voiles, des grandes croix, des T-shirts Jésus ». Satanés Français, si « crispés et paranoïaques » qu’ils consacrent l’indivisibilité de la République dans leur Constitution ! Dans ce climat « vraiment islamophobe », Otis conseille à son auditoire de s’« adresser au Collectif contre l’islamophobie en France en cas de problème ». Parmi la trentaine de spectateurs, qui ne compte qu’une seule femme voilée, tous opinent.

La suite confirme la relative homogénéité idéologique de l’auditoire, unanimement de gauche. La soif inextinguible de liberté, d’égalité et de fraternité entretient le procès de la France, résumée à la République, elle-même réduite à une série de droits. Dans cet esprit revendicatif, Anissa, étudiante en sport, se fend d’un exposé sur les suffragettes. « En France, il n’y avait pas d’égalité. La publicité, c’était une femme avec un aspirateur. Ce n’était pas une femme égale à l’homme, mais méprisée et soumise. Avec les débats comme le voile, on crie à une France libre, mais on essaie d’aliéner une certaine partie de la population française. » Reprenant la rhétorique marxiste de l’aliénation, la post-adolescente révèle malgré elle les limites du langage des droits de l’homme. « La France, c’est être libre et une femme qui met le voile n’est pas forcément libre, donc elle doit l’enlever ? En disant qu’elle doit l’enlever, tu l’aliènes. » Anissa se revendique d’une « France libre, égalitaire, fraternelle », qu’elle défend et critique tout à la fois, comme on contesterait un règlement de copropriété ou comme on incendierait un agent de la CAF trop tatillon.

Plus proche d’une gauche traditionnelle, son aînée quinqua Rabia invoque les mânes de 1789 et du Front populaire. « Faut qu’on leur dise “ce sont vos combats historiques et nous on est dedans”. Mon père, on est allé le chercher pour bosser dans les mines du Pas-de-Calais. On fait partie de leur histoire. Il faut les ramener à leurs propres contradictions. » L’envolée traduit une hésitation : qui sont les Français, « eux » ou « nous » ? Nombre d’intervenants accablent une élite parasitaire qui détournerait l’attention sur le voile et les musulmans « boucs émissaires comme l’étaient les juifs », afin de grignoter nos acquis sociaux. Ici et là, on devine un malaise identitaire, que la véhémente Samia formule avec un fort accent camarguais : « Je suis marocaine née à Lunel, donc je suis française d’origine marocaine. En fait, notre pays, c’est la mer. » La salle s’esclaffe. Muet, je songe au récit de Magyd Cherfi, Ma part de Gaulois. Le chanteur de Zebda y raconte sa jeunesse en cité toulousaine au tournant des années 1970. En plein porte-à-faux identitaire, ce fils de modestes immigrés kabyles s’attirait les quolibets de ses voisins (« français ! », « pédé ! ») par son amour des lettres. L’un de ses amis, beur militant LCR, se faisait également montrer du doigt pour délit d’assimilation. Quarante ans plus tard, la nouvelle gauche recycle la mélasse indigéniste où peuvent barboter à loisir tous ceux qui refusent haut et clair de se fondre dans le creuset français.

Cependant, si Samia, ex-gendarmette, agonit la République de reproches, elle n’épargne pas son autre patrie. « Quand je vois Mohamed VI donner de l’argent pour des fêtes juives… La France ne donne pas un centime pour les fêtes de l’Aïd. Ils mangent nos gâteaux, mais ils ne nous aident pas ! » Éclat de rire général. Eux et nous, le retour. Entre autres récriminations, Samia se plaint de ne jamais avoir obtenu de logement social à Lunel, contrairement aux « Espagnols et Italiens venus d’autres pays ». La préférence nationale, vite ! Sa conclusion en glacerait plus d’un : « Les attentats en France, c’est téléguidé. Des petits faibles qu’on drogue et qu’on endoctrine pour aller taper le Bataclan. C’est que du fake ! » Un ange passe. Après le lamento d’un quadra jadis « contrôlé par la police quatre ou cinq fois par jour », Pauline, 19 ans, bafouille : « Les Français, ça les effraie la différence. » En fin de soirée, la mère de Pauline me raconte la conversion de sa fille à l’islam par le biais d’amis musulmans. Inquiets, ses athées de parents ne savaient quoi en penser. L’imam de Lunel les a rassurés. Apparemment épanouie, Pauline n’a pas renoncé aux vêtements moulants. Pourvu que ça dure.




Hocine Drouiche, l’imam réformiste contre les islamistes

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Hocine Drouiche. Auteurs : EREZ LICHTEFELD/SIPA. Numéro de reportage : 00814272_000006

Entre deux pérégrinations à Lunel, j’ai découvert l’imam d’une petite mosquée nîmoise courageusement engagé contre « l’islam conflictuel » des Frères musulmans, Tablighis et autres salafistes.  Et pour ne rien arranger, l’homme refuse également les prébendes de l’islam consulaire. Rencontre avec Hocine Drouiche. 


Au centre-ville de Nîmes, il faut y regarder à deux fois avant de trouver l’entrée discrète de la mosquée La Fraternité humaine. Une simple feuille de papier collée contre la fenêtre indique les horaires des cours d’arabe. Pas de doute, je suis sur la bonne piste. Un vieux chibani m’ouvre la porte de la salle de prière, qu’aucun minaret ni arabesque ne distingue extérieurement des immeubles voisins, et me confirme de l’arrivée imminente de l’imam. En ville, Hocine Drouiche, la quarantaine, porte un costume-cravate qu’il recouvre d’un qamis lorsqu’il dirige la prière. Parmi les dizaines d’adeptes qui se prosternent face à l’imam niché dans son minbar, quelques jeunes font baisser la moyenne d’âge plutôt élevée. La première génération d’immigrés, au français souvent approximatif, y pratique un islam traditionnel, étranger à la politique. Un vieillard d’origine algérienne me fait sourire en tentant de m’édifier : à l’en croire, seuls les musulmans iront au paradis. L’auguste septuagénaire ignore sans doute la chanson de Polnareff et le film d’Yves Robert.

Un conflit entre l’islam et la République

Chez Hocine Drouiche, on ne trouve aucune trace de cet argumentaire enfantin qui échange piété contre rétribution divine. Né en Algérie, ce docteur en théologie musulmane a gagné ses galons de réformateur sur le terrain. Au point de connaître Damas comme sa poche. Depuis vingt ans, l’homme a écumé toutes les grandes mosquées de la région avant de s’être fixé à Nîmes. En signe d’œcuménisme, assumant la rupture avec son prédécesseur Frère musulman notoire réputé polygame, fraudeur de la CAF, harceleur sexuel aujourd’hui imam à Montpellier, il a accolé l’épithète « humaine » au nom de la mosquée. Les présentations faites, Drouiche va droit au but : « Il y a un conflit entre l’islam et la République. Théologiquement, l’islam lui-même, le Coran et les hadiths nous mettent en conflit direct avec la modernité, notre époque et la société. Est-ce qu’on peut-encore accepter les interprétations du Moyen Âge ? » Diantre, le CCIF crierait à l’islamophobie pour moins que ça…

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Ce constat posé, tout reste à faire. Prenons l’exemple du voile. Il ne suffit pas de vouloir remodeler l’interprétation des textes à sa guise. Dans une religion dépourvue de clergé et d’autorité centrale, à l’instar du judaïsme, l’exégèse doit certes épouser son temps. Mais surtout obtenir l’assentiment de la majorité des ouailles. Ce qui n’est pas gagné.

Gagner les cœurs et les reins

Au risque de passer pour un apostat, voire un hérétique à la Hallaj, mieux vaut gagner les cœurs et les reins avant de prendre la tradition à rebrousse-poil. C’est bien l’ennui. « Les islamistes dominent mosquées et associations depuis 1980. Il faut du courage pour casser les tabous. Tariq Ramadan, l’UOIF et les Frères musulmans ont inculqué à des générations le conflit et la haine de l’Autre. C’est le modèle du musulman européen » diagnostique Drouiche qui se réclame de la « majorité silencieuse ». Dans son combat culturel, l’imam dénonce l’instrumentalisation politique de la religion telle qu’elle s’exprime dans les  manifestations contre l’islamophobie. Le 10 novembre. « des insultes ont été lancées contre des musulmans qui ont une vision plus humaine de l’islam » par des imprécateurs en quête de brebis galeuses à apostasier. Zineb El Rhazoui, Kamel Daoud, Zohra Bitan et autres « collabeurs » accusés de propager la haine contre leur supposée communauté en savent quelque chose. « On subit la censure. Si vous parlez, des armées virtuelles vous attaquent ou des gens viennent semer la zizanie à la mosquée », s’afflige Drouiche.

« Vendu, collabo, traître, sioniste, pro-juif et pro-français »

Sans craindre l’amalgame, il désigne clairement l’ennemi. « Ils sont dans la thématique du djihad : Daech fait le djihad armé, eux le djihad électronique, judiciaire, dans une logique d’affrontement et de conflit… On va mettre tous les Français qui critiquent l’islam devant les tribunaux ? » Cinq ans après, certains contempteurs de Charlie en rêvent. Après tout, l’aboutissement logique d’une société multiculturelle est peut-être d’interdire le « blasphème », histoire de ne heurter personne… Inquiet, l’imam balaye devant sa porte plutôt que d’accuser les criiques de l’islam d’attiser les tensions, sinon d’exciter les pulsions meurtrières de quelques frapadingues, comme le terroriste de Bayonne. « La relation entre les musulmans et la majorité sociale ne cesse de se dégrader. L’avenir de nos enfants et la paix sociale sont en danger. Les Arabes se font insulter dans la rue, la haine contre les musulmans ne cesse d’augmenter… »

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Son « islam réconciliateur » l’isole-t-il de la communauté des croyants musulmans ? C’est la conviction d’un de ses amis libre penseur, militant laïque de la région, qui admire son courage tout en s’interrogeant : « Qu’est-ce qui le pousse à m’aider et à prendre de tels risques ? » Traité « de vendu, de collabo, de traître, de sioniste, de pro-juif et de pro-français » (rayer la mention inutile), Hocine Drouiche s’est souvent senti esseulé. Quelques jours après l’attentat de l’Hyper cacher, ils n’étaient que trois ou quatre imams à se rendre sur les lieux du massacre commis par Amady Coulibaly pour dénoncer l’antisémitisme islamiste. A Nice, après le drame de la promenade des Anglais, il s’est recueilli seul. « En juillet 2017, j’ai co-organisé la marche musulmane contre le terrorisme avec Chalghoumi et soixante imams. On a marché jusqu’à Berlin. A Paris, le CFMC nous a traités de charlatans, de faux imams. Non seulement ils ne font rien mais ils combattent les rationalistes qui ouvrent une porte de dialogue ! » Vice-président de la Conférence des imams, instance très minoritaire à laquelle appartient l’imam de Drancy Hassen Chalghoumi,  « Bien sûr que je suis minoritaire dans la représentation. Mais je reçois presque 500 personnes par jour dans ma mosquée. »

Le CFCM, combien de divisions ?

Jusqu’à ces derniers jours, Drouiche briguait la présidence de la Grande mosquée de Paris. Patatras, entre-temps, l’inamovible Bouteflika, pardon Boubaker, a laissé la place à son dauphin, en cours à Alger. En vain, Drouiche demandait « le soutien de Macron », conscient que ce genre de tractation « se passe entre la présidence française et la présidence algérienne ».

Voilà un cheval de bataille supplémentaire pour cet homme qui n’en manque pas. L’islam consulaire est une rustine posée sur la plaie du sécessionisme islamiste. Certes, Turquie mise à part, les ambassades n’ont plus prise sur les deuxième, troisième et quatrième générations de musulmans. Mais Alger, Rabat, Ankara voire Riyad ou Doha ont placé leurs pions au sein de l’islam de France. Si bien que « presque tous les imams républicains sont exclus des aumôneries ou de leurs mosquées par le Conseil français du culte musulman (CFCM). La République a installé un élément qui travaille contre la République ! ». Contre ce mercenariat islamique, Drouiche sort les chiffres qui fâchent : d’après l’Institut Montaigne, seuls 9% des musulmans français déclarent se reconnaître dans le CFCM! Peut-être parce que 90% des imams de France restent dépourvus de toute diplôme en théologie…

Non au complotisme

Dernière mise au point, l’imam considère qu’exonérer les musulmans de leurs responsabilités dans la montée de l’islamisme et du djihadisme ne les aide pas. Pire, l’essor des théories du complot (qui s’orientent inexorablement vers qui-vous-savez…) permet aux plus radicaux de « manipuler la foule des musulmans » en la faisant « vivre dans la victimisation ».  Hélas, « ça marche parce que les gens ne veulent pas se libérer ». Souhaitons que l’amour de la liberté conquière les mosquées de France et de Navarre.

Détruire le fascisme islamique

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Frédéric Fromet: humour de fonctionnaires

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Frédéric Fromet en 2017 © SADAKA EDMOND/SIPA Numéro de reportage: 00856966_000001

Il ne saurait être question d’interdire les chansons blasphématoires de Frédéric Fromet visant les cathos. Elisabeth Lévy déplore toutefois que l’humour de France inter soit à sens unique.


C’était vendredi soir dans « Par Jupiter », l’émission prétendument humoristique de Charline Vanhoenacker sur France inter – prétendument, car s’il peut arriver à ces rebelles appointés d’être drôles, l’humour, c’est autre chose, un pas de côté. Or ceux-là foncent sur tous les boulevards qui s’offrent à eux. Quelques jours après le cinquième anniversaire de l’assassinat de nos dessinateurs aux cris de Allah Akbar, on aurait pu attendre de Frédéric Fromet, chanteur-humoriste payé par nos impôts, qu’il s’en prenne par exemple aux Frères musulmans qui contrôlent nombre de nos quartiers. Ou aux déséquilibrés armés du Coran et de couteaux. Que nenni. L’urgence était de combattre les intégristes chrétiens qui, au Brésil, ont tenté d’interdire une série mettant en scène une liaison homosexuelle de Jésus. 

Ce qui a donné: « Jésus est pédé, Jésus est pédé, J’vois pas pourquoi ça dérangerait ». Fromet a justement voulu déranger, autrement dit épater le bourgeois, et ça a marché. La chanson a choqué pas mal de cathos, comme les caricatures de Mahomet publiées par Charlie avaient choqué beaucoup de musulmans. Mais ce n’est pas le problème. La laïcité à la française commande d’accepter d’être choqué par les idées, les croyances ou l’humour des autres. Encore faudrait-il que les baffes soient équitablement distribuées. 

Avec le catho, tout est permis!

Ce qui choque dans l’humour francintérien (ridiculisé dans le dernier livre de Beigbeder) n’est pas qu’il dérange les idées établies, bien au contraire, mais qu’il soit fort avec les faibles et faible avec les forts. 

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Face à l’islam radical qui a le vent en poupe et dont certains représentants sortent leur revolver quand ils entendent le mot critique, on fait preuve sur France inter d’une délicatesse de jeune fille. Il ne faut pas froisser le musulman du coin de la rue avec le grossier rappel des exploits macabres commis en son nom (le Huffpost qui s’est préposé à la défense de Fromet a exhumé, pour les cinq dernières années, une chronique sur les frères Coulibaly, datant de la courte période où France Inter était Charlie.) Avec les Juifs, on n’ose pas. Comme disait Bernanos, Hitler a déshonoré l’antisémitisme. 

Avec le catho, tout est permis. Tous pédophiles, tous intégristes, tous fachos. Tous des ploucs. Après l’incendie de Notre Dame Fromet s’était illustré en chantant « elle a cramé la cathédrale » sur un air de comédie musicale – avant de souhaiter qu’on soit aussi débarrassés des curés. 

Le vrai scandale

Il est vrai qu’on ne peut pas défendre l’humour et interdire le mauvais goût. Aussi ne s’agit-il pas d’interdire. On peut néanmoins observer que, sur France inter, le mauvais goût est à sens unique. Il hurle avec les loups, en particulier avec les minorités actives qui ont fait du statut de victime une arme pour pourrir la vie de leurs concitoyens. Un coup d’œil aux sujets des dernières cibles du sieur Fromet est révélateur : Finkielkraut et les vieux schnocks qui s’en prennent à Greta Thunberg, les violences policières, contre la réforme des retraites évidemment. Le jour où Fromet osera se moquer des tartuffes de gauche, du lobby LGBT, des féministes puritaines et punitives, des islamo-gauchistes, de Ladj Ly, de Télérama, voire de lui-même, bref des vaches sacrées et des idées dominantes, on pourra parler de subversion. Pour l’instant, il n’est qu’un mutin de Panurge, un petit soldat de la bien-pensance payé par mes impôts. D’aucuns trouveront mesquin ce rappel récurrent de « qui paye ». Que l’argent public finance une telle propagande est pourtant un scandale qui devrait mobiliser tous les esprits épris de liberté. 

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Pour autant, ceux qui, parmi les cathos, caressent l’espoir de rétablir le délit de blasphème font fausse route. Certes, quand un ministre, Julien Denormandie en l’occurrence, affirme, l’ignorance en étendard, que « l’islamophobie est un délit », faisant dire à Richard Malka « on se demande comment un ministre peut être aussi con », on se dit que le combat est déjà perdu. En attendant, des intellectuels ont été insultés et traités en justice pour n’avoir pas cédé au chantage à l’islamophobie, ce n’est pas pour qu’on en fasse taire d’autres en les traitant de cathophobes.

Nous ne défendrons pas la liberté d’expression en décrétant qu’on n’a plus le droit de rire de rien mais en revendiquant notre droit de rire de tout, y compris des sujets interdits par l’opinion censément éclairée. 

J’adjure donc mes amis catholiques, représentants en ligne directe de la vieille culture majoritaire en France, de ne pas céder à leur tour à la tentation victimaire, de ne pas devenir la énième minorité vindicative. L’humour n’est pas seulement un droit, c’est une façon de penser. 

Il ne s’agit donc pas de protéger les cathos contre la critique et la caricature mais d’étendre à tous, aux musulmans, aux juifs, aux pêcheurs à la ligne et aux végans la liberté de critiquer, de penser et de déconner. Commençons par nous en servir en nous payant sans relâche la tête des ronds-de-cuir du rire. En attendant de leur apprendre un jour le sens du mot « pluralisme ». 

Les Rien-pensants

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L'homme qui pleure de rire: roman

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Pologne: une certaine idée de l’antisémitisme

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Figurines représentant des Juifs ayant les traits des caricatures antisémites, Cracovie (Pologne), 2019. Sipa/Gaelle Girbes. Numéro de reportage : 00930003_000001.

Sur les bords de la Vistule, le ressentiment anti-juif a survécu à la Shoah. Et s’exprime sans complexe. Témoignage.


Avant que Vichy ne salisse tout, il y eut en France un antisémitisme de bon aloi. C’était le 11 novembre 1918. Une comtesse du Faubourg Saint Germain, réputé pour son esprit, tenait salon. De nombreux jeunes officiers se pressaient chez elle pour saluer la victoire. Un officier arriva, en retard, et dit : « Est-ce que vous savez que le fils Camondo[tooltips content= »Un richissime banquier juif de l’époque. »]1[/tooltips] vient, le dernier jour de la guerre, d’être tué aux commandes de son avion ? » Un autre officier enchaîna : « Y’a pas à dire, les Juifs se sont bien conduits pendant cette guerre ». La comtesse enchaîna alors : « Ce n’est pas étonnant, c’était une guerre d’usure ».

L’antisémitisme polonais a d’autres charmes. J’étais à la terrasse d’un café, sur la place du Palais-Royal, à Varsovie. C’était un dimanche. Il faisait beau. Les gens étaient beaux. Des mamans se promenaient avec leurs enfants. Des couples d’amoureux s’embrassaient. Un groupe de personnes arriva sur la place et se mit aux pieds de la statue du roi Zygmunt.

Un pays aux mains des « sionistes » ?

Ils étaient six : deux hommes, deux femmes, deux enfants. Lugubres, mal habillés, laids. Ils déployèrent une banderole sur laquelle était marquée : « Le Parti des Polonais pauvres ». Il était facile de comprendre qu’il s’agissait d’un groupuscule nationaliste et d’extrême droite. Je les regardais avec une curiosité amusée, tout en continuant à boire mon café et à fumer une cigarette. L’un des hommes prit le haut-parleur et commença un discours.

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C’était assez simple. Il était question que la Pologne n’appartenait plus aux Polonais. Qu’elle avait été toute entière achetée par les sionistes. Et cela continua comme ça pendant dix minutes, avec un mot qui revenait sans arrêt : « sionistes ». Le point d’orgue fut atteint quand le pathétique individu déclara qu’Adam Michnik, le directeur, d’origine juive du meilleur journal polonais, Gazeta Wyborcza, était « le roi sioniste de la Pologne ».

« Les Allemands ont tué tous les bons juifs »

Il faisait chaud. L’homme transpirait. Il passa le haut-parleur à son comparse et s’écarta pour boire une bouteille d’eau. Comme j’étais d’excellente humeur, je m’approchai de lui. Il me regarda d’un air méfiant : les Polonais sont très physionomistes.

En baragouinant le polonais, je lui expliquai que je venais de France et que j’avais une question à lui poser. Vaguement inquiet, il opina du chef. « Pourquoi dites-vous tout le temps « sionistes » et pas « Juifs » ? ». Le type me répondit : « Je ne dis pas Juifs car nous aimons beaucoup les Juifs ». Je le félicitai :  « C’est bien ». Et il enchaîna : « Vous savez, les Juifs nous manquent. Avant la guerre, il y avait plein de Juifs formidables en Pologne. Et il y en avait aussi d’autres. Et vous savez ce qu’ont fait les Allemands ? » Je nageais en plein bonheur et lui dis que non.

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Le bonhomme m’expliqua : « Vous savez, les Allemands ont tué tous les bons Juifs et ont laissé les mauvais en vie. Ceux que j’appelle les « sionistes » ». Je l’achevai : « Vous savez, je suis Juif moi aussi. À votre avis, je suis un bon Juif ou un mauvais Juif ? » Le type resta sans voix.

Elle court, elle court la rumeur…

Le lendemain, j’avais rendez-vous avec Adam Michnik. Je lui racontai ma belle histoire de la Place du Palais Royal. Il me répondit : « J’ai mieux ». De son bureau, il sortit une lettre qui lui avait été adressée par un groupe d’officiers polonais. Il me l’a lue à haute voix. Les officiers lui envoyaient leurs salutations et leur reconnaissance :

« Cher monsieur Michnik. Vous avez combattu le communisme, et grâce à des hommes comme vous, la Pologne en est débarrassée. Soyez assuré de notre reconnaissance. Mais, d’infâmes rumeurs circulent sur vous, et elles nous indignent. On entend dire que Michnik n’est pas votre vrai nom et que vous vous appelez Szechter. Et que vous êtes Juif. Eh bien, monsieur Michnik, nous savons que ce sont les Juifs eux-mêmes qui inventent cette rumeur pour ternir votre réputation ».

J’ai quitté Varsovie. À Paris, j’ai vu des manifestations avec des gens qui criaient « Mort aux sionistes » en français et « Mort aux Juifs » en arabe. Et je compris que j’étais rentré chez moi.

La Judéophobie des Modernes: Des Lumières au Jihad mondial

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Belgique: il était une fois un pays divisé

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Manifestation du parti nationaliste flamand Vlaams Belang pour la Fête du Travail le 1er mai 2010 © ARNOLD BRUNO/EUEYES/SIPA, Numéro de reportage : 00598379_000030.

La division de la Belgique fait parler d’elle épisodiquement, d’autant que le pays est sans gouvernement depuis plus d’un an. Vu depuis l’autre côté du Quiévrain, elle est souvent tournée en dérision, à la façon d’une de ces histoires drôles courantes sur les ressortissants du plat pays. Pourtant, elle est le fruit de l’histoire méconnue de ce pays, situé sur plusieurs lignes de fracture du continent européen.


 

La Belgique est un État né sur le tard. S’il existe bien une Gaule Belgique à l’époque romaine, qui recouvre plus ou moins le territoire que nous connaissons, elle s’étend aussi au-delà pour couvrir les rives de la Seine et les Vosges, voire le Jura pour la province éponyme créée par l’Empire. Par ailleurs, il s’agit d’un ensemble de tribus dont l’organisation n’a pas grand-chose à voir avec un État. À la suite des invasions barbares, le territoire belge sera conquis par les Francs, et après les différents soubresauts des dynasties mérovingiennes et carolingiennes, finira divisé entre le Royaume de France et le Saint-Empire germanique lors du tournant de l’an mil.

Une naissance qui repose sur l’identité catholique

C’est la réforme protestante qui va causer l’apparition de la Belgique. En effet, à la Renaissance Luxembourg, Belgique et Pays-Bas forment une seule entité dénommée Pays-Bas espagnols. Mais à la suite du développement du protestantisme dans la partie septentrionale, celle-ci fait sécession et déclare son indépendance en 1581 sous le nom de Provinces-Unies. Désormais, le territoire belge a une réalité propre : celle d’un territoire sous le contrôle des Habsbourg (d’Espagne puis d’Autriche) et catholique de ce fait.

Toutefois, il faut attendre le XIXe siècle pour voir cette entité devenir un véritable État. Après une brève conquête par la France révolutionnaire puis napoléonienne, elle se voit rattachée d’autorité aux Provinces-Unies lors du congrès de Vienne en 1815. Mais supportant mal la tutelle des Hollandais calvinistes, la Belgique connaît en 1830 une révolution qui conduit à son indépendance.

Une domination francophone pendant le XIXe siècle

À sa naissance, la Belgique est un pays dominé par la francophonie, bien que les néerlandophones soient plus nombreux. En effet, grâce à l’industrialisation, la Wallonie est prospère économiquement, tandis que la Flandre est pauvre, et d’ailleurs terre d’émigration. Ainsi, le français est la langue des gouvernants de Bruxelles et cette domination se retrouve lorsque le pays s’aventure au Congo, où la langue de Molière devient langue de la colonisation tandis que le néerlandais n’y est diffusé que de façon marginale.

Pendant la guerre de 14-18, le pays est envahi par l’Empire allemand et le gouvernement se réfugie à Sainte-Adresse, à côté du Havre. À l’issue de celle-ci, la Belgique gagne un peu de territoire avec Eupen, Malmedy et Saint-Vith, mais aussi une communauté germanophone qui s’ajoute à l’édifice linguistique.

Cependant, durant le 20e siècle, le rapport de force entre Flamands et Wallons évolue. La natalité a chuté dès 1870 chez les francophones, et la population flamande voit son poids démographique s’accroître dans le pays.

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Caroline de Haas, la fortune de la vertu

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Caroline de Haas lors de la première réunion du Groupe F, un "mouvement féministe de masse de lutte contre les violences sexistes et sexuelles", Paris, 5 janvier 2017 ©Yann CASTANIER/ Hans LUCAS/ AFP

Au cabinet de Najat Vallaud-Belkacem, la militante féministe a contribué à faire adopter le texte qui oblige le secteur public à financer des formations contre le harcèlement sexuel. La militante a ainsi créé le marché de sa future entreprise A défaut d’être moral, tout est légal. Enquête.


 

Mai 2012. Caroline De Haas a 32 ans. Elle a suivi le parcours classique d’une militante socialiste de sa génération. Secrétaire générale de l’Union des étudiants de France (UNEF) de 2006 à 2009, administratrice de La Mutuelle des étudiants (LMDE) – et spectatrice passive de son naufrage (voir encadré) –, elle patiente quelques mois comme chargée de mission à Touristra, un opérateur de tourisme proche de la CGT, avant de devenir, en novembre 2009, attachée de presse du porte-parole du PS, Benoît Hamon. À la même époque, elle participe au lancement de l’association Osez le féminisme. En mai 2012, elle gravit une marche supplémentaire en intégrant le cabinet de la nouvelle ministre des Droits des femmes, Najat Vallaud-Belkacem.

La petite équipe se bat pour exister et elle y arrive plutôt bien. En moins d’un an, le cabinet imprime sa marque à deux textes importants. Il y a d’abord la loi du 6 août 2012 sur le harcèlement sexuel, puis le protocole d’accord sur l’égalité professionnelle dans la fonction publique, signé le 8 mars 2013. Celui-ci débouche sur une « charte pour la promotion de l’égalité et la lutte contre les discriminations », signée le 17 décembre 2013 par l’État et les syndicats du public.

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Contraignante, la charte prévoit des « formations spécifiques » pour « connaître, prévenir et traiter le harcèlement sexuel et moral » et précise que « tout nouvel entrant dans la fonction publique devra recevoir une formation dédiée à ces problématiques » et aux « violences particulières faites aux femmes ». Soit, au bas mot, plusieurs dizaines de milliers de clients chaque année.

En mai 2013, Caroline De Haas quitte le ministère. Moins de trois mois plus tard, le 27 juillet, elle dépose au registre du commerce les statuts d’une société anonyme à actionnaire unique (SASU), nommée « Égaé, d’égal à égale », ayant vocation à dispenser des formations spécifiques pour connaître, prévenir et traiter le harcèlement sexuel et moral, à destination des employeurs publics…

Sur le moment, personne ne tique, excepté une vieille connaissance de Caroline De Haas, Baki Youssoufou. Ex-leader de la Confédération étudiante, un syndicat concurrent de l’UNEF, il publie en ligne, le 25 mai 2013, un texte cinglant : « Ce matin, après avoir lu le tweet d’une copine […] concernant une formation des élues locales et élus locaux dont le thème principal est “L’égalité femmes-hommes dans les collectivités : comment agir ?”, je me suis dit que moi aussi, je veux avoir mon projet irréalisable, mais qui va m’apporter du pognon. » Baki Youssoufou vient d’apprendre que Caroline De Haas allait donner des cours à l’Institut européen des politiques publiques (IEPP), un organisme de formation continue qui travaille beaucoup avec les maires et les parlementaires. « Elle devient donc formatrice des élus sur un sujet pour lequel elle était au ministère ? Mouais ! […] En gros, elle va présenter une sensibilisation qu’elle a réalisée pour le compte de son ancien employeur à des fins privées et personnelles. […] On peut avoir de sérieux doutes sur l’origine des données utilisées pendant cette formation », pointe Baki Youssoufou.

« Le cabinet de Najat Vallaud-Belkacem était très resserré, cinq personnes, pas plus, souligne un ancien collaborateur du même gouvernement. Il ne fait aucun doute que Caroline De Haas a été associée aux travaux sur la loi d’août 2012 et la charte de 2013. Elle en connaissait les contenus et savait exactement de quoi les administrations auraient besoin en termes de formation. Quand elle était en fonction, elle a élaboré une session de sensibilisation au sexisme à destination des ministères, ce qui l’a mise en contact avec les référents “discrimination” des administrations centrales. Beaucoup d’entre eux s’ennuyaient. Leur fonction était peu valorisée. Elle s’intéressait à leur travail, elle a été bien accueillie. »

Tout ceci est-il bien légal ? Selon Jean-François Kerléo, professeur de droit public à l’université d’Aix-Marseille, oui. « Aujourd’hui, ce serait peut-être différent, car une loi votée en août 2019 a précisé les contours du conflit d’intérêts pour les collaborateurs de cabinet. À ma connaissance, en 2013, en revanche, aucune disposition n’interdisait à une personne venue du privé de développer une activité de conseil après un passage dans un ministère, même dans des domaines en rapport avec ce ministère. » L’exemple vient d’en haut. D’Emmanuelle Cosse à François Fillon, en passant par Dominique de Villepin et Dominique Strauss-Kahn, de nombreux ex-ministres ont créé leurs sociétés.

Caroline De Haas © Hannah Assouline
Caroline De Haas
© Hannah Assouline

Un business rentable, mais fragile

Caroline De Haas assure avoir demandé le feu vert de la commission de déontologie de la fonction publique en 2013. C’est tout à son honneur. Comme le soulignait la commission elle-même dans son rapport annuel 2013, les personnes qui quittent le service de l’État « recourent rarement à la possibilité qui leur est offerte de saisir directement la commission » !

Celle-ci lui aurait interdit de travailler avec les services du ministère pendant trois ans[tooltips content= »Elle n’a pas souhaité répondre à nos questions, mais c’est ce qu’elle a affirmé à L’Express. Portrait publié le 16 mars 2017, sous le titre « Caroline de Haas, une pro de la com’ à l’assaut de l’Assemblée » »][1][/tooltips]. Si c’est exact, la commission aurait aussi dû se pencher sur le cas de Pauline Chabbert, associée de De Haas au sein d’Égaé. Elle a été en poste au ministère des Affaires étrangères de 2009 à 2013, comme responsable des questions de genre et développement. Dès sa première année d’exercice comme consultante spécialisée dans les questions d’égalité hommes-femmes, elle a travaillé pour le Quai d’Orsay et au moins deux de ses satellites, l’Agence française de développement et l’Institut français[tooltips content= »Pauline Chabbert a publié un communiqué de presse pour s’en féliciter le 21 octobre 2014″][2][/tooltips].

« Dans une telle situation, poursuit Jean-François Kerléo, ce n’est pas le consultant qui prend un risque, mais le fonctionnaire qui contractualise avec lui, car il peut commettre un délit de favoritisme ou de prise illégale d’intérêt. La jurisprudence est très stricte, à cet égard. Un simple lien d’amitié suffit. En avril 2018, la Cour de cassation a confirmé la condamnation d’un maire qui avait choisi pour un marché de BTP une société dont le patron était de ses partenaires de golf ! »

Caroline De Haas et Pauline Chabbert ne sont pas les seules membres d’Égaé à avoir travaillé dans un ministère. Une autre collaboratrice est passée par le Conseil supérieur de l’égalité professionnelle, rattaché à Matignon. Une autre encore a participé à la rédaction du « plan égalité 2014 » du ministère de l’Enseignement supérieur et de la Recherche. Autrement dit, plusieurs collaboratrices d’Égaé ont en commun d’avoir traité, dans la sphère publique, les sujets sur lesquels elles vendent leur expertise dans le privé.

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Le chiffre d’affaires d’Égaé a progressé de 176 900 euros en 2014 à 502 000 euros en 2018. La société a dégagé un bénéfice en 2018 (58 000 euros) après trois exercices déficitaires. 2019 devrait être une bonne année. Égaé, associé à d’autres cabinets, a gagné deux appels d’offres totalisant plus de 1,6 million d’euros pour des formations à la lutte contre les violences sexuelles et sexistes destinées aux ministères de la Santé, du Travail et des Sports. En y ajoutant les collectivités et leurs satellites, le secteur public représente la quasi-totalité de l’activité d’Égaé. Une position qui n’est pas sans risque. Si les fonctionnaires qui ont côtoyé de près ou de loin les représentants d’Égaé dans le passé commençaient à craindre les accusations de favoritisme, le vent pourrait tourner. D’où, sans doute, le besoin de se diversifier vers le privé.

Diversification à haut risque

Le cabinet s’y emploie. En 2017 déjà, choisi comme prestataire pour de la formation continue par un grand organisme paritaire (L’Agefos-PME), Égaé propose aux stagiaires « un accompagnement personnalisé, sur mesure, dans les locaux de l’entreprise[tooltips content= »Brochure Égaé du 18 octobre 2017″][3][/tooltips] ».

Mais Caroline De Haas le reconnaît sur son blog Mediapart, dans un billet du 19 mars 2019 : « vraiment très peu » d’entreprises se laissent convaincre. Jusqu’à plus ample informé, il y en a eu deux, Mediapart et le groupe Le Monde-Télérama. Chez ce dernier, la mission a débouché sur le licenciement de deux cadres de Télérama pour harcèlement et comportement sexiste, en mai 2019, sur la base des témoignages recueillis par une cellule d’écoute mise en place par Égaé. Un client prestigieux pour un résultat spectaculaire. Jusqu’à présent, en effet, les actions d’Égaé dans la fonction publique n’ont guère provoqué de remous, ce qui tranche avec la gravité de la discrimination quasi systémique décrite par Caroline De Haas. À Télérama, enfin, des têtes tombent ! Paradoxalement, cette victoire place Égaé en position vulnérable. Comme les deux salariés licenciés de Télérama ont saisi le conseil des prud’hommes, les conclusions de la cellule d’écoute seront examinées de manière contradictoire, sur la base du Code du travail.

En attendant la décision des juges, un autre élément peut inciter à la prudence les entreprises intéressées par les prestations d’Égaé. Au moment où le cabinet montait à Télérama ce dossier qui s’avère risqué, il assurait en parallèle un module de formation pour l’Institut de la gestion publique et du développement économique (IGPDE). Cet organisme de formation est rattaché au secrétariat général du ministère de l’Économie et des Finances, cotutelle, entre autres, de l’inspection du Travail… Le stade où le cabinet formerait des magistrats et des inspecteurs du Travail aux violences sexistes tout en étant partie prenante dans des plaintes en cours approche dangereusement. Un géant du conseil comme KPMG peut certainement cloisonner les missions assurées par ses centaines de consultants. Au sein d’une équipe de moins de dix personnes comme celle d’Égaé, c’est plus difficile.

Quoi que l’on pense de Caroline De Haas, de sa sincérité (probable), de son courage (indéniable) et de son sens de la mesure (inexistant), elle sera probablement appelée à choisir bientôt. Conseil en ressources humaines ou agitatrice ? Le premier rôle paye bien. Le second lui va peut-être mieux.

Jeanne Balibar sur France inter: 11 minutes de rire garanti

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Jeanne Balibar et Ladj Ly en 2018 © LAURENT BENHAMOU/SIPA Numéro de reportage: 00849604_000044

Jeanne Balibar est venue faire la promo de son très mauvais film sur France inter, on vous propose le débrief si vous avez manqué la séquence.


 

Jeanne Balibar vient de réaliser un film intitulé Merveilles à Montfermeil – dans cette ville qui devient le Cinecittà à ciel ouvert des films dits sur la banlieue – et, si je veux en croire les critiques unanimes, elle signe là une première œuvre magistralement ratée. Seuls les journaux à la pointe de toutes les compromissions dès qu’il s’agit de sauver l’insauvable, Libération, Les Inrockuptibles et Le Monde, tentent d’épargner maladroitement ce qui peut l’être de ce que d’aucuns appellent d’ores et déjà le « nanar » de l’année 2020. Autant dire qu’à sa manière Jeanne Balibar a frappé un grand coup.

« Il paraît que c’est un film. Première nouvelle ». Eric Neuhoff, à propos du premier film de Jeanne Balibar.

Jeanne Balibar sur France inter, grand moment de radio

Mais cela ne serait rien encore si la réalisatrice ne donnait pas quelques entretiens concernant son œuvre. Le 3 janvier, elle a ainsi été invitée sur France Inter, par une Alexandra Bensaïd primesautière, et a pu nous délivrer quelques idées sur le monde et ses maux, sur quelques possibles solutions, et sur les combats qui restent à mener. Cela dure 11 minutes. 11 minutes d’humour involontaire. 11 minutes de sottises ininterrompues :

Jeanne Balibar nous explique d’abord, qu’en plus des « ateliers de respiration » et de « sieste obligatoire » qui existent déjà dans certaines mairies, elle a inventé pour son film un « Montfermeil International School of Languages – parce que ça je trouve que c’est une très bonne idée d’inventer des écoles de langues puisqu’il y a cet énorme vivier de profs de langues dans les banlieues » (sic) – et un « enseignement des mathématiques en arabe – je trouve que c’est une très bonne idée. » (sic again)

Résumons-nous: après qu’elle veuille nommer une école de langues internationale à la mode d’aujourd’hui, c’est-à-dire en utilisant la langue du maître anglo-saxon (ce que font déjà très bien nos écoles de commerce nationales devenues Business Schools), Jeanne Balibar préconise l’enseignement des mathématiques en langue arabe. Pour quelles raisons?

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Elle ne nous le dit pas et la journaliste se garde bien de lui poser la question. On imagine que notre actrice éclairée à la lumière des idées toutes faites pense sûrement qu’il faut puiser dans le vivier des banlieues les futurs professeurs de mathématiques. Puisque beaucoup sont issus de l’immigration arabe et que les chiffres sont arabes cela doit vraisemblablement leur être une grande facilité que d’enseigner les mathématiques en langue arabe… Plus tard, Jeanne Balibar préconisera sûrement l’enseignement de la philosophie en grec par des professeurs d’origine grecque, l’enseignement de la force en turc par des professeurs d’origine turque ou celui de la consommation d’alcool en polonais par des professeurs d’origine polonaise…

Jeanne Balibar, artiste décoloniale

On pouvait se douter que le CNC était le repaire de tout ce qu’on veut hormis de fins connaisseurs et esthètes de l’art cinématographique. Jeanne Balibar nous le confirme d’une phrase : « À part la République, le CNC, personne m’a donné de fric pour faire mon film ».

Jeanne Balibar, nourrie au sein des thèses « décolonialistes » ambiantes, voit des colonisateurs et des colonisés partout dans nos banlieues : « Par exemple, à Montfermeil y’a un haras, y’a un tennis-club où y’a des gens qui vont se faire servir par des gamins en réinsertion qui évidemment sont souvent des gamins issus de l’immigration (sic). Ça propose des tableaux, quand même, d’une administration (sic), comme si c’était dans le formol, un truc de vie coloniale échoué comme ça […] comme si s’était échoué là une espèce de souvenir des colonies françaises. » (sic, resic et sic de der). La totale absurdité des propos est évidente mais mérite deux signalements quand même.

  • Il n’y a pas, il n’y a jamais eu, et il n’y aura vraisemblablement jamais d’hommes ou de femmes issus de l’immigration, délinquants ou en réinsertion, dans les banlieues. Issus de l’immigration, ayant commis des actes criminels dans les banlieues, délinquants actifs ou en réinsertion, il n’y a que des… gamins ! Télérama nous l’a rappellé avec Ladj Ly dans un récent numéro de jongleries bien-pensantes et morales en nous présentant le « gamin des cités d’origine africaine » injustement critiqué par une presse « réactionnaire » et une « France rance ».
  • Si Eric Zemmour dit : « les gamins en réinsertion sont évidemment issus de l’immigration », immédiatement la garde-chiourme france-intériste et les vigilants du journal crépusculaire font signer des tribunes et des pétitions pour faire enfermer ou licencier le délinquant. Mais si c’est Jeanne Balibar… tout va bien et ces propos ne sont ni nauséabonds ni racistes (ce qui est vrai) : ils le deviennent uniquement dans la bouche de ce « fils de pute » de Zemmour (dixit Ladj Ly).

Parachever libération des banlieues et de la parole des femmes

Quant aux colonies françaises en terre montfermeillienne, l’actrice en a « parlé avec beaucoup de gens là-bas, notamment Ladj Ly qui était complètement d’accord avec [son] analyse. » Tu m’étonnes !..

A relire: Fabienne Pascaud, plus ridicule que précieuse

Enfin, et pour conclure, est évoquée la question qui va nous faire encore quelques décennies et qui est celle de la « libération de la parole des femmes », en particulier dans le cinéma. Là, tenez-vous bien : « Y’a encore beaucoup, beaucoup de choses à dire […] y’a encore beaucoup de choses dont on peut pas parler et y’a la chose principale dont on peut pas parler, c’est… l’esclavage des femmes qui sont mères d’enfants ! » (sic d’or). « Ça c’est un grand sujet sur lequel on dit en fait très peu de choses, les actrices qui sont mères.[…] Mais bon, voilà, c’est un début, continuons le combat. »

Nous ne parlons vraisemblablement pas de la même chose, mais au moins nous sommes d’accord sur son dernier point : continuons le combat !

Sommet de Pau: notre difficile combat aéroterrestre au Sahel

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Emmanuel Macron entouré des chefs d'Etat du G5 Sahel, hier, à Pau. Ils ont rendu hommage aux sept des Palois du 5e RHC de Pau morts au Mali en novembre 2019 © Thibaud Moritz-POOL/SIPA Numéro de reportage: 00939960_000018

Le sommet de Pau avec les pays du G5 Sahel a eu lieu hier. Le Président Macron y a confirmé la poursuite de l’engagement de la France. Au Mali, le combat aéroterrestre des Français contre les groupes terroristes armés s’avère pourtant délicat. Analyse de notre situation militaire là-bas.


Les Français ont rendu un vibrant hommage à nos treize soldats tués au Mali le 25 novembre 2019 dans une collision d’hélicoptères lors d’une opération de nuit contre des groupes terroristes armés (GAT). Ils se posent toutefois des questions sur les conditions d’advenue d’un tel accident. Ils se sont aussi interrogés sur les raisons et les conditions politiques et militaires de cet engagement, qui dure depuis janvier 2013, dans les pays du Sahel. Les militaires remplissent leur mission, à l’ouverture de ce sommet de Pau, aujourd’hui 13 janvier 2020, nos politiques doivent affronter la leur. 

Un cadre d’engagement militaire multinational fragile

Cette opération a en effet débuté le 11 janvier 2013 à l’appel du gouvernement malien dont l’armée avait été balayée par une colonne de djihadistes venue du nord qui s’enfonçait vers le sud et menaçait la capitale Bamako. L’opération Sabre, puis la puissante opération Serval lancée en quelques jours, permirent d’arrêter puis de chasser les groupes terroristes islamistes vers le nord et de les détruire dans le massif des Ifoghas. Le 1er août 2014 débutait l’opération Barkhane avec le triple objectif de lutter contre les GAT résiduels, de développer un partenariat militaire opérationnel avec les forces armées des pays du G5 Sahel[tooltips content= »Organisation militaire intégrée des cinq pays de la zone (Mauritanie, Mali, Niger, Tchad, Burkina Faso), en cours de montée en puissance »](1)[/tooltips] (instruction et soutien opérationnel), de renforcer la coordination des moyens militaires internationaux. 

En effet, États souverains, les pays du Sahel sont les premiers responsables de la sécurité de leurs citoyens « […] c’est aux autorités de transition maliennes qu’il incombe au premier chef de régler les problèmes interdépendants auxquels le pays fait face et de protéger tous les citoyens » [tooltips content= »Résolution du Conseil de Sécurité des Nations Unies n° 2100 du 25 avril 2013″](2)[/tooltips] déclare le Conseil de sécurité des Nations-Unis en avril 2013. Mais leurs armées, tout comme leurs forces de sécurité intérieure, ont besoin d’être formées et accompagnées dans leurs opérations. 

Outre la France impliquée dans ces actions, l’Union européenne déploie, depuis le 13 février 2013, une mission d’entrainement au profit de l’armée malienne (European Union Training Mission – EUTM – 600 militaires venant de 22 pays) et deux missions d’entrainement des forces de police, l’une au Mali, l’autre au Niger (EUCAP Sahel Mali depuis 2015 et EUCAP Sahel Niger depuis 2012). L’ONU déploie, depuis 2013, une mission multidimensionnelle (MINUSMA) avec un contingent militaire (13 289) fourni par 55 nations et un contingent de police avec 1 920 policiers venant de 29 nations. Si les EUTM sont centrées sur la formation, la MINUSMA doit aussi agir sur le terrain, en appui aux autorités maliennes pour « stabiliser les principales agglomérations, […], écarter les menaces et prendre activement des dispositions afin d’empêcher le retour d’éléments armés » [tooltips content= »Ibidem »](3)[/tooltips], en clair combattre les GAT et tous les autres groupes armés. Par cette résolution n° 2100, la France est confirmée dans son rôle d’appui à la MINUSMA en cas de « danger grave et imminent » et de coordination des actions des différents acteurs.

Le rôle militaire de la France, sous la double légitimité de l’appel à l’aide des États souverains de la région et d’un mandat du Conseil de Sécurité des Nations Unies, n’est donc pas d’assurer une présence ubiquiste aux fins de sécuriser localement les populations, mais d’être capable de détecter les montées en puissance des GAT et de détruire immédiatement toute concentration significative. Soit par une action autonome, soit en coordination avec les armées locales, ou les forces de l’ONU ou du G5 Sahel. Et elle ne peut faire que cela compte tenu de l’ampleur de la zone (1 000 km nord-sud et 3 000 km est-ouest) dans laquelle ses 4 500 soldats ne peuvent assurer une présence permanente. Mais, de toutes les forces militaires déployées, elle est seule à pouvoir le faire grâce aux moyens de frappe et de transport de l’armée de l’Air et à la capacité d’aérocombat de l’armée de Terre qui permet les actions rapides à grandes distances des bases.

L’aérocombat, capacité indispensable pour la mission de l’armée de Terre au Sahel

C’est justement cette capacité d’aérocombat avec sa triple exigence technique, tactique et éthique qui a été mise à contribution le 25 novembre dernier, comme pour toutes les très nombreuses opérations conduites par Barkhane dans la zone depuis 2014. 

Exigence technique de maitriser le vol et le combat de nuit pour garantir la permanence des hélicoptères aux côtés des forces terrestres. Avec l’introduction des jumelles de vision nocturne utilisant le procédé d’intensification de lumière pour le pilotage dans les années 1970 puis la thermographie pour le renseignement et le tir dans les années 1980, l’Aviation légère de l’armée de terre (ALAT) peut combattre de nuit. Il faut cependant retenir qu’au Sahel, l’absence de luminosité résiduelle et l’uniformité thermique du sol nu diminuent les capacités de ces équipements de vision et de tir. En outre, le souci de ne pas entrer dans le volume de tir ennemi restreint les options d’évolution. Enfin, il n’y a jamais de « tôle froissée » pour les hélicoptères. En cas de collision, les impacts touchent en premier le rotor qui, animé d’une vitesse de rotation très élevée, se désarticule sous le choc et entraine la chute de l’appareil.

Exigence tactique de l’aérocombat qui repose sur une coordination et une imbrication des manœuvres au sol et en vol qui se fournissent un appui réciproque et, par une occupation totale de l’espace aéroterrestre, permettent de prendre l’ascendant sur l’ennemi et le détruire. Cette tactique de l’aérocombat lie les hélicoptères à la manœuvre terrestre, permettant de conjuguer et amplifier de façon exponentielle les effets terrestres et aériens. Et elle crée des obligations réciproques de parfaite connaissance des procédures, de parfaite entente et de soutien mutuel. 

Ces obligations découlent certes des procédures tactiques, mais aussi d’une exigence éthique

L’aérocombattant dans son hélicoptère sait que son rôle dans la manœuvre aéroterrestre est capital. Il doit donc nécessairement évaluer les risques de sa mission en prenant aussi en considération les dangers qu’il fait courir à ses camarades d’armes terrestres s’il n’agit pas. L’aérocombat n’est pas une action isolée mais une action d’équipe dans laquelle l’hélicoptère joue un rôle majeur. L’arrivée d’un Tigre (ou une Gazelle) avec sa puissance de feu et ses angles de tirs déroutants pour l’ennemi au sol ; l’héliportage d’assaut d’une unité sur le flanc ennemi ; les évacuations sanitaires au contact, sont autant de cas rencontrés de multiples fois qui ont créés un sens aigu de responsabilité vis-à-vis des combattants au sol chez les équipages de l’ALAT et une reconnaissance, par ces combattants, du rôle crucial des aérocombattants. 

L’éthique de responsabilité vis-à-vis de la mission et des frères d’armes est le ciment de l’aérocombat. Le 25 novembre 2019, encore une fois, les équipages de l’ALAT y ont répondu, tout comme les soldats du groupement commando montagne (GCM) de la 27eme brigade d’infanterie de montagne qui rejoignaient le combat pour renforcer leurs camarades engagés au sol.

Un contexte d’action politico-stratégique en constante dégradation 

N’éludons pas néanmoins les questions qui se posent les Français sur cette guerre et les problèmes à affronter pour la gagner. 

Les problèmes non résolus sont les faibles volonté et implication des dirigeants maliens et des groupes combattants, dénoncées par de multiples résolutions du CSNU[tooltips content= »Neuf résolutions successives du CSNU depuis avril 2013″](4)[/tooltips] et par l’Observateur indépendant [tooltips content= »Le Centre Carter a été désigné pour suivre le processus de réconciliation au Mali issu du processus d’Alger de 2015, www.cartercenter.org/news/pr/2019/mali-051419.html#french »](5)[/tooltips], pour faire aboutir l’Accord pour la paix et la réconciliation ; la lenteur de la constitution des forces armées nationales et de la force G5 Sahel ; la corruption administrative qui opprime les populations ; la permanence de la criminalité, des trafics (drogue-migrants) ; l’opportunisme cynique des seigneurs de guerre locaux ; les antagonismes multiséculaires entre les ethnies et le vif ressentiment d’un passé d’oppression des uns contre les autres (esclavage). Ils sont autant de freins à la constitution d’un État de droit au Mali et à un combat efficace contre les groupes islamistes. 

De façon plus générale il faut souligner les difficultés liées aux opérations internationales, notamment de l’ONU, voire de l’UE. Engager en opération une MINUSMA composée de 55 nations pour 13 289 militaires ne prédispose pas à une efficacité opérationnelle optimale. Une armée efficace est soudée autour d’un esprit de corps né d’une histoire partagée et d’une volonté d’atteindre ensemble un objectif. Le morcellement des répartitions des postes entre de multiples nationalités et la rotation continue de leurs titulaires ne fait pas des unités multinationales des modèles d’art militaire. Et de fait la MINUSMA a déjà perdu 206 soldats ou policiers [tooltips content= »Ce qui la place en 5eme position pour les pertes parmi les opérations ONU depuis 1948″](6)[/tooltips], la plupart lors des attaques contre leurs bases. C’est dire aussi quelle serait l’inefficacité de l’armée européenne promise par pure démagogie politique avant même que l’union politique soit réalisée.

Face à ces faiblesses, l’action militaire de la France par son esprit de corps, sa solidité et son efficacité attire tous les espoirs et aussi toutes les haines. Elle remporte jour après jour d’indéniables victoires tactiques en empêchant la montée en puissance organisée des GAT. Mais elle voit la victoire stratégique s’éloigner progressivement, enlisée dans un substrat politique et sécuritaire, qui est hors de son champ de compétence. Substrat qui devient de plus en plus délétère. La rancœur des espérances déçues et les intérêts des groupes criminels, que les islamistes savent habilement exploiter, s’agglutinent à la haine des GAT pour l’Occident et ouvrent un nouveau front de guerre psychologique que les efforts de Barkhane, notamment avec les multiples programmes d’action civilo-militaires, n’arrivent plus à contrer. Un investissement ferme et massif dans l’action politique vis-à-vis des gouvernements des pays du Sahel et de leurs populations travaillées par des slogans anti-français, est une urgence absolue. L’ONU, le Centre Carter le réclament, les soldats et les citoyens Français l’attendent. 

L’exigence d’une éthique de responsabilité politique 

Il y a ici une exigence d’éthique de responsabilité politique à laquelle pourrait répondre la conférence des gouvernants du G5 Sahel que la France veut réunir à Pau, mais il faudrait y affirmer fermement le prix à payer, par les égoïsmes locaux, pour le sang de nos soldats. Si la solution est « politique », ce que nous ne réfutons pas, bien au contraire, il faut que nos politiques dénoncent les incompétences politiques sur le terrain. Ce n’est pas le colonialisme d’hier qui fait le malheur de l’Afrique mais la mauvaise gouvernance d’aujourd’hui.

Obertone réfléchit à des « solutions concrètes » pour que la guérilla ne devienne pas notre réalité

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Laurent Obertone Photo: Hannah Assouline

Entretien avec Laurent Obertone, auteur à succès de Guérilla, le temps des barbares chez Ring. Avant la publication du troisième et dernier volet de sa saga apocalyptique, l’auteur révèle qu’il travaille sur un livre plus politique.



Le 26 septembre dernier, Laurent Obertone sortait la suite de Guérilla, roman dystopique fatalement prenant qui offrait au lecteur un aperçu de l’effondrement de la France en trois jours. Une guerre civile déclenchée seulement par une énième descente de policiers dans une cité est-elle possible ? L’auteur arrivait à nous convaincre que la guérilla est là, tapie au creux de l’actualité, attendant patiemment une rixe de trop pour s’embraser.

Dans son tome 2, la France agonise, les survivants oscillent entre monstres et proies, alors que le pays en ruines se divise en une multitude de petits pouvoirs autonomes. Comment un pays à genou se relève-t-il ? Une renaissance de l’Etat est-elle possible ? Interview d’un auteur lucide, sorte de Cassandre moderne, précis et renseigné, mais loin d’être cru de tous.

Causeur. Dans la suite de Guerilla : le temps des barbares, vous présentez une France détruite où l’Etat disloqué laisse ses citoyens à la dérive. Vous évoquez à plusieurs reprises dans votre roman la notion de « très-bien-vivre-ensemble ». Serait-elle selon vous la cause majeure d’un effondrement ?

Laurent Obertone. Cette notion de « vivre ensemble » est une sorte de formule d’exorciste, qui apparaît pour conjurer l’effondrement du capital social. Face à une réalité de plus en plus pressante, cette croyance est devenue la valeur refuge de Big Brother, l’État et ses satellites médiatiques, universitaires, culturels, etc. En refusant d’admettre l’échec du multiculturalisme, Big Brother s’enferme dans son utopie, et semble préférer la mort de notre civilisation à celle de ses principes.

Vous assurez que votre travail se base sur les informations que vous avez acquises grâce à vos contacts aux services des renseignements français.  L’actualité de ces dernières semaines montre que la colère citoyenne s’amplifie. Est-ce que nous pourrions éviter selon vous un destin aussi funeste que Guerilla pour la France ?

Ce destin tient à la toute-puissance de Big Brother, qui est une sorte de coup d’État démocratique permanent. Si les citoyens ne parviennent à se faire entendre, à reprendre en main leur destin, en réduisant ce monstre à leur service – sa raison d’être originelle –, le pire ne nous sera pas épargné. Or, pour l’instant, la colère citoyenne, qui est tout sauf pensée et structurée, semble surtout exiger encore plus de Big Brother. Hélas, la solution ne viendra pas d’un accroissement du problème.

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Destructions, pillages, viols, tueries, il ne faut guère longtemps aux Français pour qu’ils ne se déshumanisent complètement, pour la plupart. Avez-vous choisi de cantonner l’intrigue dans un laps de temps très court pour maintenir la tension ou croyez-vous qu’il serait réellement possible qu’un pays comme la France puisse tomber en seulement trois jours ?

Avec cette temporalité réduite, j’ai voulu insister sur le fait que malgré sa solidité apparente, la structure étatique est très complexe et fragile, et que sa défaillance face au réel pourrait bien causer sa perte, à très court terme. Mais si cette perte est brutale, elle le sera tout autant pour des millions de Français, soudain privés de leur maître, totalement désarmés par lui, et confrontés à leur vertigineux état de dépendance.

« Safespace », « Maison des opprimé.es » « Ministère des luttes interphobes », vous semblez tirer à bout portant sur une bienpensance hyper-inclusive par le biais de plusieurs personnages comme Raoul.le ou « la fille aux cheveux vert ». Pourtant, ces personnages moralisateurs assénant de nombreuses théories s’avèrent les moins cruels et les plus passifs. Que pensez-vous de ces militants engagés que l’on surnomme parfois aussi Social Justice Warrior ?

Je pense que ce sont avant tout des opportunistes. Par leurs indignations bruyantes et ô combien conformes à la morale dominante, ils profitent du pouvoir minimal que leur offre ce substitut de fanatisme. Ça paye, on parle d’eux, ils se donnent à peu de frais une identité, quelques émotions, une raison d’être, parfois un semblant de notoriété. Ils s’en sentent supérieurs, confortés par leur groupe social et moral, investis d’une mission sacrée. Mais si l’air du temps change, ils changeront. Peut-être encore plus vite que les autres… Il faut assez peu de scrupules pour tirer ainsi profit de « l’aide » de l’Autre, sans voir qu’elle est avant tout une manière politiquement correcte d’exister et de dominer. L’aide n’est qu’un moyen, l’Autre un instrument. Et tant que ça paye, tant que cette usurpation demeure invisible, les guerriers de la justice sociale n’ont aucune raison d’en changer.

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Vous présentez votre travail comme dystopique. Si l’on se base sur une autre dystopie Ravage de René Barjavel, qui peut rappeler par de nombreux aspects Guerilla, pourquoi ne pourrions-nous pas espérer qu’un effondrement de la société telle qu’on la connait ne permettrait pas au contraire aux humains de faire ressortir le meilleur d’eux-mêmes ? Telle la devise Ordo ab chaos : l’ordre naît du chaos.

On peut tout espérer, mais en ce qui nous concerne ce serait assez peu raisonnable. Nous n’avons jamais connu que le confort et l’abondance, et nous ne savons pas ce que nous serons dans une telle situation de survie. À cet égard, l’espoir ressemble fort à un pari de désespéré…

Plutôt qu’attendre et subir, je dirais qu’il faut agir, sans plus nous trouver d’excuses. Nous ne faisons pas le maximum pour contrer Big Brother, loin de là. C’est pour ça que la situation nous échappe, et que nous perdons chaque jour un peu plus. Pourquoi ? Que pourrait-on faire ? Je réfléchis à des réponses concrètes, et j’envisage de les publier dans mon prochain livre, qui paraîtra en octobre 2020, toujours aux éditions Ring. Et puis j’écrirai la suite et la fin de ma trilogie Guerilla… si l’actualité ne s’en charge pas avant moi.

Retrait (provisoire) de l’âge pivot: la macronie entre en transe

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Le Ministre de l'Action et des Comptes publics Gérald Darmanin, à Matignon, le 10 janvier 2020 © Eliot Blondet-POOL/SIPA Numéro de reportage : 00939540_000012

Retraites. Le gouvernement donne trois mois aux partenaires sociaux pour trouver une autre solution. L’annonce du retrait (provisoire) de l’âge pivot a plongé la macronie et les médias dans un merveilleux monde parallèle.


C’est peut-être une illusion due à l’âge, mais tout de même, je me souviens d’une époque où il y n’y avait que trois ou quatre chaines de télé, trois ou quatre stations de radio, qui étaient la principale source d’information et pourtant, elles donnaient une impression de pluralisme infiniment plus grande que les dizaines de chaînes infos d’aujourd’hui et les principaux titres de presse qui disent tous la même chose, et qui répètent plus ou moins consciemment, avec plus ou moins de malignité, ce que le pouvoir veut qu’on entende. 

L’annonce par Edouard Philippe du retrait (provisoire) de l’âge pivot samedi a plongé la macronie et les médias dans un monde merveilleux, une sorte de réalité parallèle comme on en trouve dans les romans de science-fiction, chez le grand K. Dick par exemple.
Si je résume ce dernier week-end, dans la construction purement spectaculaire, (lisez Debord, c’est pas en écriture inclusive, mais c’est bien quand même), voilà ce qui s’est donné, toute honte bue, comme la seule vraie situation. Le mouvement social est fracturé. Les syndicats réformistes négocient. Cela tombe bien, ils représentent une majorité écrasante face à ces groupuscules radicalisés que sont la CGT, SUD et FO qui fournissent si peu de manifestants.

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Le gouvernement a fait une concession majeure mais il a sauvé l’honneur et il a renforcé sa vision réformatrice. Les cheminots sont convaincus, les avocats dansent de joie, les enseignants montent au ciel, Radio France arrête les playlists en guise de programme, l’Opéra de Paris rentre se réchauffer dans les loges. Ce retrait (provisoire) de l’âge pivot a plongé dans la France dans le monde merveilleux d’une Candy sous acide ou d’une Alice shootée à l’héro.



Oh, si on veut, on peut chercher à déconstruire ce mensonge éhonté et généralisé. Mais, évidemment, il faut le vouloir, il faut avoir le temps, il faut n’être pas trop crevé par sa semaine, il faut trouver l’énergie de ne pas se laisser intoxiquer: c’est bien caché, dans les brèves, ou entre les lignes. Les réseaux sociaux n’aident pas nécessairement, ils sont trop occupés aux lynchages saisonniers et, grâce à leur sens habituel de la hiérarchie de l’info, on continuera à chasser virtuellement les pédophiles octogénaires après sa journée de dix-huit heures d’auto-entrepreneur, futur retraité par points et  bientôt par capitalisation.
Mais enfin, on pouvait  tout de même les trouver, les images sur le degré de violence des manifs de samedi, rarement atteint depuis le début du mouvement, et qui est une pure violence d’intimidation, comme un avertissement lancé aux manifestants: on peut faire comme vous comme avec les gilets jaunes, vous casser au point de vous faire peur et que vous préfériez rester chez vous.

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Mais enfin, en prêtant bien l’oreille on pouvait finir par comprendre que l’UNSA RATP avait envoyé sa direction sur les roses, qu’il y avait toujours lundi matin des piquets de grèves devant les dépôts de bus et les raffineries, que rien n’était perdu pour le mouvement social sauf si on se mettait à croire à la prophétie autoréalisatrice d’un pouvoir tellement aux abois qu’il ne veut même plus que l’étiquette des maires des villes de moins de neuf mille habitants soit prise en compte quand on donnera le résultat des municipales, on n’est jamais trop prudent… Sauf si on était prêt et à se laisser envelopper par la propagande insidieuse, inlassable et étouffante des chiens de garde. Mais rien ne prouve que ce soit le cas. Caramba, encore raté !

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Lunel: du djihad à la partition

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Marché des Arènes, Lunel, novembre 2019. Photo : Guillaume.

Entre Nîmes et Montpellier, Lunel détient le triste record du nombre de djihadistes partis en Syrie en 2014. Mais cette ville paupérisée n’a rien d’un coupe-gorge. Musulmans revendicatifs, pieds-noirs et autochtones y coexistent sans se mélanger. Reportage.


En arrivant à Lunel, je m’attendais à tout. Entre Montpellier et Nîmes, la ville détentrice du nombre record de départs au djihad pour l’année 2014 – 25 pour 25 000 habitants, soit proportionnellement trois fois moins que le record absolu détenu par Trappes – réserve bien des surprises. Avec sa réputation imméritée de coupe-gorge, la capitale de la Petite Camargue affiche une quiétude inattendue. Dans la vieille ville, place des Caladons, l’enseigne d’un restaurant orné du logo LGBT a de quoi décontenancer. À L’Entracte, Denis et son époux cubain Jesús posent entre deux portraits de la Callas : « Quand on s’est mariés, tout le monde nous a félicités. On vit vraiment sereinement », confie Denis. On pourrait fermer le ban et se dire que tout va pour le mieux, si ce « vieux pédé de droite » (sic) ne fendait pas l’armure. « On est pote avec tout le monde, mais les Maghrébins ne vivent pas comme nous. Ils ne boivent pas d’alcool, donc ne vont pas dans nos bars. En plus, on ne bouffe pas hallal. » Un temps, Denis avait demandé au travailleur social voisin Tahar Akermi de lui dénicher « un serveur pédé arabe », mais l’annonce est restée sans réponse.

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Denis et Jesus, restaurant L’Entracte, Lunel, novembre 2019. Photo : Guillaume.

Dans cette ville où le Rassemblement national a dépassé les 35 % aux européennes, la coexistence pacifique confine au développement séparé. Sauf exception, les différentes strates de population – Pescalunes, comme on appelle les autochtones, aussi bien catholiques que parpaillots, pieds-noirs, Marocains, Algériens, Turcs, Équatoriens – se croisent sans se mélanger. Sur ces terres, Renaud Camus avait eu l’intuition du « grand remplacement » il y a plus d’une vingtaine d’années mais, le temps passant, s’est instaurée une grande séparation dont les djihadistes ne sont que l’expression marginale. Loin des faubourgs de Raqqa, Lunel offre un aperçu de la France de demain. C’est peut-être là-bas que s’écrit la prochaine page de notre roman national.

Épisode 1 : Pourrir par le centre

Au bas des arènes flambant neuves, le marché du jeudi matin offre à boire et à manger. Un stand de cuisine aveyronnaise débite un gigantesque cassoulet à quelques mètres d’un droguiste ambulant vendeur d’accessoires de médecine islamique. Sur le très commerçant cours Gabriel-Péri, les halles couvertes aux prix prohibitifs voisinent avec des marchands de primeurs maghrébins bon marché.

Marché de Lunel. Photo : Guillaume.
Marché de Lunel. Photo : Guillaume.

Dans ce ballet bien réglé, chacun reconnaît les siens : les vieux Pescalunes du bar Le National carburent au pastis dès dix heures du matin face à la clientèle chibanie du Bar des Amis. Au bout du cours, autour de l’église XVIIe, la place semi-piétonne Louis-Rey récemment restaurée, offre un magnifique point de vue touristique, avec sa fresque murale géante, son jet d’eau et sa propreté qui tranche avec les autres artères du vieux Lunel. Nous voici en plein cœur de ville. Tout le cachet de Lunel tient dans ces façades écrues souvent décrépies. Rue Sadi-Carnot (que beaucoup écorchent en « Sidi-Carnot »), je retrouve la mémoire vivante de la ville : Gérard Christol, 75 ans.

Gérard Christol. Photo : Guillaume. Gérard Christol. Photo : Guillaume.

L’ancien bâtonnier, naguère proche d’Edgar Faure, se souvient du temps où « les rues du centre étaient pleines de monde et de commerçants ». Le chaland venait du fin fond des Cévennes pour acheter vêtements et médailles de baptême, communion et mariage. La vie de village n’avait rien à voir avec le silence actuel. « La semaine, personne n’y passe. C’est un cimetière : on s’y entend marcher ! » déplore Gérard Christol.

L’intégration par les cornes
Dans l’arène, un tourneur place le taureau de façon à ce que le raseteur puisse retirer les accessoires accrochés à ses cornes à l’aide d’un crochet. Tel est le principe de la course libre. Depuis quelques années, cette tradition camarguaise a comme vedettes des enfants de l’immigration maghrébine. « C’est un formidable outil d’intégration », s’enthousiasme l’ex-directeur d’école taurine Michel Damour. L’été venu, les lâchers de taureaux (abrivado) permettent aux jeunes de toutes origines de découvrir ce sport parfois source d’ascension sociale. Originaire d’un village près de Beaucaire, Jamel Bouharguane, infirmier à Nîmes la semaine, raseteur le week-end, n’a jamais subi la moindre discrimination de la part du public autochtone : « La Camargue était une région où les Français ne se mélangeaient pas, mais ça a évolué ». Zico Katif, 26 ans, Montpelliérain d’origine mauritanienne, a ainsi épousé la sœur d’un raseteur lunellois. En déboursant la bagatelle de 6,5 millions d’euros pour la rénovation des arènes, la mairie de Lunel a peut-être encouragé l’intégration.

Pour expliquer ce déclin, bien des Lunellois incriminent la galerie marchande des Portes de la mer ouverte au début des années 1990, à l’entrée est de la ville, reliée à l’autoroute. Cependant, le pourrissement du centre a aussi des causes endogènes. Traditionnellement, les commerçants habitaient au-dessus de leur magasin. Peu à peu, ils se sont excentrés dans des lotissements pavillonnaires en périphérie, ont revendu ou délaissé leur bien immobilier. « À partir du moment où le commerce a fermé, c’est devenu difficile de payer la rénovation des appartements au-dessus, les loyers ont baissé et les populations accueillies ont changé, résume Michel Christol, frère cadet de Gérard, premier adjoint de 1989 à 1997 aux côtés de l’ex-maire (PS) Claude Barral. Dès lors que certains types de populations sont dissuasives pour d’autres, des logiques infernales se mettent en place. »

Faute d’entretien du bâti ancien, le quartier s’est paupérisé, tombant aux mains de marchands de sommeil. Les vagues d’immigration s’y sont juxtaposées sans se mélanger. Rue Sadi-Carnot, des travailleurs agricoles équatoriens arrivés légalement d’Espagne vivent tous ensemble dans un petit réduit. Par beau temps, ils sortent des chaises et enchantent la rue de sonorités espagnoles. En quelques mètres, ou en quelques heures, on change de continent au gré d’une partition spatio-temporelle de la ville. Le dimanche matin est par exemple le jour et l’heure des Pescalunes qui sortent de la messe. Au quotidien, la convivialité se maintient bien davantage côté maghrébin. Mondialisation aidant, les « tacos » hallal prolifèrent.

Boucherie Hallal, Lunel. Photo : Guillaume.
Boucherie Hallal, Lunel. Photo : Guillaume.

Comme les kebabs, ces snacks sempiternellement vides sont soupçonnés de blanchir l’argent des trafics. En fait de politique urbaine, le maire, Claude Arnaud (divers droite), en poste depuis 2001, rachète local sur local pour y installer des associations. Denis et Jesús, admiratifs de la métamorphose du centre-ville de Béziers, rêvent d’un Robert Ménard lunellois.

Épisode 2 : Saint-Coran-du-Chardonnet

Au coucher du soleil, les rues de Lunel se vident. Malgré ce couvre-feu naturel, aucun sentiment d’insécurité n’étreint le promeneur. Plusieurs soirs de suite, entre chien et loup, un des nombreux quidams habillés en afghan, la barbue fournie et le pantalon retroussé, me gratifie d’un « salamaleykoum ». À L’Entracte, la candidate RN Julia Plane se sent comme un poisson dans l’eau.

Julia Plane. Photo : Daoud Boughezala.
Julia Plane. Photo : Daoud Boughezala.

La France de demain pourrait réconcilier cathos et homos dans un front uni contre l’islamisme. En 2014, à seulement 30 ans, Julia Plane avait mis le maire en ballottage dans une quadrangulaire qui l’avait vue dépasser 27 % des voix. Cette année, la jeune femme compte bien emporter la mise. Pour la contrer, un opposant historique du maire vient de rentrer dans le rang. Philippe Moissonnier (LREM), issu des rangs chevènementistes, se bat sur deux fronts. « On n’est ni les souris blanches de la théorie du grand remplacement ni les rats de laboratoire du salafisme. » En ces temps d’insécurité culturelle, ce Pescalune garde en mémoire le bourg viticole de son enfance, rythmé par les vendanges, dont il ne reste qu’un muscat ultra liquoreux. « On avait la plus grande cave coopérative d’Europe », mais la consommation de vin a décru sous le poids de la concurrence étrangère « parce qu’on faisait surtout de la bibine à gros rendements ». Dans ce Languedoc pauvre qui attend toujours sa révolution industrielle, l’absence de modèle économique explique le niveau du chômage (17 %, 38 % chez les jeunes). « On a un public peu formé et peu mobile. Faute de mieux, des plates-formes Amazon créeraient de l’emploi », plaide Moissonnier.

Toutefois, le retour de la croissance ne réglerait pas tout, notamment les problèmes des cités de l’Abrivado et de la Roquette. Ces deux banlieues à visage humain ont donné naissance à la majorité des djihadistes. Depuis une trentaine d’années, Lunel est le terrain de prédilection du Tabligh, ce mouvement islamiste piétiste, en principe apolitique et non violent, né aux Indes. Ses prédicateurs ont sorti de la toxicomanie quantité de jeunes Franco-Marocains accros à l’héroïne dans les années 1980-1990 en offrant « un produit de substitution » : le rigorisme. « C’est un Saint-Nicolas-du-Chardonnet islamique, résume Moissonnier. Le ramadan à Lunel est le plus triste de toute la France » – sans fête ni musique, orthodoxie oblige. Rétrospectivement, on comprend que le maire a commis une double erreur : fermer la MJC, qui dispensait des cours d’arabe laïque, et autoriser l’ouverture de la mosquée d’inspiration tablighie. Certes, « les prières de rue rendaient les gens furieux, il fallait impérativement trouver une solution », rappelle Michel Christol. En attendant, la mairie s’obstine à subventionner deux associations proches de la mosquée, dont un club de football surnommé l’« US Barbus ». Son conseil d’administration 100 % masculin pratique la prière dans ses locaux et avait tenté d’engager une entraîneuse voilée.

Faut-il amalgamer Tabligh et djihad ? D’après le sociologue Samir Amghar, l’engagement tablighi ne conduit pas mécaniquement au djihadisme, bien que ces deux « discours religieux soient fondés sur une logique binaire et sectaire – le “eux contre nous” ». Pour basculer dans l’action violente, « un discours politisé ou qui incite à la violence doit se greffer sur cette différenciation sociale ». Telle a été la trajectoire des recrues lunelloises de Daech, dont Raphaël Amar, fils d’un père séfarade et d’une mère catholique, que rien ne prédestinait au djihad.

La petite Jéricho
Au fond de la vieille ville, un totem rappelle le passé juif de Lunel. Au xiie siècle, une partie des juifs du sud de l’Andalousie se réfugie en Languedoc pour fuir les persécutions des Almohades. Montpellier devient alors « une ville de riches commerçants juifs, de médecins et de traducteurs, passeurs de la science grecque et de la médecine arabe » et Lunel « un foyer mystique et exégétique », résume Michaël Iancu, directeur de l’Institut maïmonide de Montpellier. À Lunel, surnommée « la petite Jéricho », Samuel ibn Tibbon traduit de l’arabe le Guide des égarés de Maïmonide. Les juifs andalous tentent de concilier foi et raison, non sans frictions avec leurs coreligionnaires traditionalistes. À son heure de gloire, la communauté hébraïque atteint 10 % de la population de Montpellier et jusqu’à 20 % de celle de Lunel. Non contents de leur interdire la propriété et le travail de la terre, vignoble casher excepté, les rois de France expulsent et spolient les juifs plusieurs fois entre 1306 et 1394. Il faudra attendre l’émancipation de 1789 pour retrouver une présence juive à Lunel. De nos jours, la ville en quête de touristes rêverait d’attirer des rabbins new-yorkais en goguette. Et maintenant Rabbi Jacob, il va passer !

Effrayés par l’extrémisme, de paisibles Maghrébins se rabattent sur le centre islamique turc. Quelques-uns en appellent même à la candidate RN… Si Moissonnier regrette l’absence d’élu local issu de l’immigration, ce républicain intransigeant observe la montée du séparatisme. « Des jeunes nés à Lunel vont au bled se marier, acheter leur femme. On se retrouve avec ces mamans devant les écoles qui parlent très peu le français. » Sous la pression du groupe, certaines épouses troquent la minijupe contre le voile.

Épisode 3 : c’est reparti comme en 62 ?

Chez les anciens, la partition de la ville rappelle le temps béni des colonies. Gérard Vitou, 81 ans, vétéran de la guerre d’Algérie, se fait grave : « L’islam agit comme un mâle dominant. Il y a une sécession indolore sur laquelle la loi n’a pas prise. Il fallait taper du poing sur la table dès le départ et mettre les points sur les i. D’abord, l’accoutrement… on ne se déguise pas comme ça ! Dans l’esprit des Algériens et des Marocains, les armoiries de Lunel (un croissant et une étoile) leur font dire : “On revient chez nous.” » L’écrivain régional, chroniqueur de la guerre d’Algérie, ne nourrit pourtant aucune nostalgie, concédant volontiers que « leur cause était plus noble que la nôtre ».

Certains pieds-noirs n’ont pas digéré le verdict de l’histoire. Rapatrié en métropole à 11 ans, au lendemain du « nettoyage ethnique de 62 », Jean-Baptiste Santamaria est de ceux-là. À son arrivée à la fin des années 1960, Lunel comptait trois fois moins d’habitants qu’aujourd’hui et, malgré la présence de quelques harkis ayant fui le FLN dans les bagages de leurs patrons pieds-noirs, « les Arabes ne mouftaient pas ». S’il se dit « tocquevillien de centre droit, sauf sur l’islam », l’ancien ouvrier devenu prof de philo ne cache pas sa sympathie pour la Ligue du Midi. Localement, ce mouvement identitaire occitaniste s’est illustré par des opérations d’agit-prop en déployant de grandes banderoles « Non à l’État islamique de Lunel ! » Lorsqu’on lui objecte les difficultés d’intégration à l’esprit de clocher camarguais, lié au félibrige, Santamaria décrit l’hospitalité avec laquelle sa famille d’origine espagnole fut accueillie. Bref, « l’Apartheid est voulu par les colons maghrébins, pas par les Français de souche ».

Place des Martyrs et église XVIIe, Lunel. Photo : Guillaume.
Place des Martyrs et église XVIIe, Lunel. Photo : Guillaume.

Au chapitre des rancœurs, un épisode de l’histoire contemporaine a frappé les esprits : la « ratonnade » du 14 juillet 1982. Dans son Chaudron français, le journaliste Jean-Michel Décugis en fait un épisode révélateur de l’époque où RPR et FN cogéraient Lunel. Rappel des faits : le soir de la fête nationale, un beur passe devant un barbecue. D’aucuns affirment l’avoir vu cracher sur la viande, ce qu’il nie formellement. Dans le feu de l’action, il est poussé et gravement brûlé. Témoin de l’épisode, Lulu, alors âgé de 15 ans, garde en mémoire une « bagarre » regrettable entre Lunellois avinés. Les frères Christol démentent également la version de Décugis : s’ils reconnaissent que « des racistes bourrés avaient envie casser de l’Arabe », ils nient que toute la ville se soit lancée dans une chasse à l’homme.

L’inconscient collectif a intégré l’ethno-différencialisme. Au cours d’une virée Montpellier-Lunel en Blablacar, ma jeune conductrice trentenaire me confesse n’avoir « aucun ami arabe ». Puis persiste et signe : « c’est raciste, mais quand mon fils sera en âge d’aller à l’école privée Sainte-Thérèse, je demanderai à la directrice s’il y a des élèves musulmans. » Le vivre-ensemble n’est pas pour demain.

Épisode 4 : le grand soir

Ma dernière soirée me révèle l’un des îlots de L’Archipel français (Jérôme Fourquet). À deux pas de L’Entracte, l’éternel grand frère Tahar Akermi organise chaque mardi une « rencontre intergénérationnelle » dans les locaux de l’association Arts et cultures. Autour d’une table de victuailles apportées par les mères de famille, un débat s’engage. Thème du soir : « Liberté-égalité-fraternité, quelles sont les valeurs de la République ? » En guise d’introduction, la déléguée de la Ligue des droits de l’homme et universitaire à la retraite Leah Otis fait un topo sur la laïcité française. L’Américaine s’en prend au mot (« Dans la loi de 1905 sur la séparation des églises et de l’État, on ne trouve pas le mot laïcité. C’était un mot polémique, un mot idéologique ») aussi bien qu’à la chose, au nom de la sacro-sainte « liberté religieuse ». Par opposition à notre modèle « frileux et rabougri », la militante loue la « laïcité joyeuse » du Sénégal, dont l’université accepte sans barguigner « les tapis de prière, les voiles, des grandes croix, des T-shirts Jésus ». Satanés Français, si « crispés et paranoïaques » qu’ils consacrent l’indivisibilité de la République dans leur Constitution ! Dans ce climat « vraiment islamophobe », Otis conseille à son auditoire de s’« adresser au Collectif contre l’islamophobie en France en cas de problème ». Parmi la trentaine de spectateurs, qui ne compte qu’une seule femme voilée, tous opinent.

La suite confirme la relative homogénéité idéologique de l’auditoire, unanimement de gauche. La soif inextinguible de liberté, d’égalité et de fraternité entretient le procès de la France, résumée à la République, elle-même réduite à une série de droits. Dans cet esprit revendicatif, Anissa, étudiante en sport, se fend d’un exposé sur les suffragettes. « En France, il n’y avait pas d’égalité. La publicité, c’était une femme avec un aspirateur. Ce n’était pas une femme égale à l’homme, mais méprisée et soumise. Avec les débats comme le voile, on crie à une France libre, mais on essaie d’aliéner une certaine partie de la population française. » Reprenant la rhétorique marxiste de l’aliénation, la post-adolescente révèle malgré elle les limites du langage des droits de l’homme. « La France, c’est être libre et une femme qui met le voile n’est pas forcément libre, donc elle doit l’enlever ? En disant qu’elle doit l’enlever, tu l’aliènes. » Anissa se revendique d’une « France libre, égalitaire, fraternelle », qu’elle défend et critique tout à la fois, comme on contesterait un règlement de copropriété ou comme on incendierait un agent de la CAF trop tatillon.

Plus proche d’une gauche traditionnelle, son aînée quinqua Rabia invoque les mânes de 1789 et du Front populaire. « Faut qu’on leur dise “ce sont vos combats historiques et nous on est dedans”. Mon père, on est allé le chercher pour bosser dans les mines du Pas-de-Calais. On fait partie de leur histoire. Il faut les ramener à leurs propres contradictions. » L’envolée traduit une hésitation : qui sont les Français, « eux » ou « nous » ? Nombre d’intervenants accablent une élite parasitaire qui détournerait l’attention sur le voile et les musulmans « boucs émissaires comme l’étaient les juifs », afin de grignoter nos acquis sociaux. Ici et là, on devine un malaise identitaire, que la véhémente Samia formule avec un fort accent camarguais : « Je suis marocaine née à Lunel, donc je suis française d’origine marocaine. En fait, notre pays, c’est la mer. » La salle s’esclaffe. Muet, je songe au récit de Magyd Cherfi, Ma part de Gaulois. Le chanteur de Zebda y raconte sa jeunesse en cité toulousaine au tournant des années 1970. En plein porte-à-faux identitaire, ce fils de modestes immigrés kabyles s’attirait les quolibets de ses voisins (« français ! », « pédé ! ») par son amour des lettres. L’un de ses amis, beur militant LCR, se faisait également montrer du doigt pour délit d’assimilation. Quarante ans plus tard, la nouvelle gauche recycle la mélasse indigéniste où peuvent barboter à loisir tous ceux qui refusent haut et clair de se fondre dans le creuset français.

Cependant, si Samia, ex-gendarmette, agonit la République de reproches, elle n’épargne pas son autre patrie. « Quand je vois Mohamed VI donner de l’argent pour des fêtes juives… La France ne donne pas un centime pour les fêtes de l’Aïd. Ils mangent nos gâteaux, mais ils ne nous aident pas ! » Éclat de rire général. Eux et nous, le retour. Entre autres récriminations, Samia se plaint de ne jamais avoir obtenu de logement social à Lunel, contrairement aux « Espagnols et Italiens venus d’autres pays ». La préférence nationale, vite ! Sa conclusion en glacerait plus d’un : « Les attentats en France, c’est téléguidé. Des petits faibles qu’on drogue et qu’on endoctrine pour aller taper le Bataclan. C’est que du fake ! » Un ange passe. Après le lamento d’un quadra jadis « contrôlé par la police quatre ou cinq fois par jour », Pauline, 19 ans, bafouille : « Les Français, ça les effraie la différence. » En fin de soirée, la mère de Pauline me raconte la conversion de sa fille à l’islam par le biais d’amis musulmans. Inquiets, ses athées de parents ne savaient quoi en penser. L’imam de Lunel les a rassurés. Apparemment épanouie, Pauline n’a pas renoncé aux vêtements moulants. Pourvu que ça dure.