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De l’antiracisme au djihad

Aux origines du décolonialisme

De l’antiracisme au djihad
Les "marcheurs pour l'égalité et contre le racisme" arrivent devant l'Assemblée nationale, Paris, le 2 décembre 1984 © Dominique Faget / AFP

Depuis la fin des années 1980, une partie de la mouvance antiraciste s’est islamisée. De la jonction entre les Frères musulmans et les Indigènes de la République est né un courant syncrétique rejetant la France. Enquête.


Cest une guerre de trente ans. De la Marche des beurs (1983) aux attentats de Charlie Hebdo, de lHyper Cacher et du Bataclan, une partie de la mouvance antiraciste a muté. Elle a commencé à sislamiser dès la fin des années 1980, puis de plus en plus au cours de la décennie suivante sous linfluence des Frères musulmans, avant de converger avec le courant « décolonial » des Indigènes de la République, en 2005, quelques mois avant les émeutes urbaines. Se nourrissant mutuellement, militants décolonialistes et islamistes partagent un même rejet de la France « islamophobe », une rhétorique, une stratégie de mobilisation et peut-être même un projet voisins.

Un processus bien particulier

David Vallat, sympathisant de la Marche des beurs converti à lislam puis au djihadisme du GIA (aujourdhui un repenti qui lutte activement contre lislamisme en France), explique ainsi sa trajectoire : « En 1983, on se disait “enfin, il y a des gens issus de nos milieux qui vont peut-être nous représenter”. On a eu cet espoir-là. Et on a vite déchanté. On a vite vu larnaque avec les socialistes comme Julien Dray et Harlem Désir. Et ce qui nous a le plus choqués, cétait ce slogan, “Touche pas à mon pote”, qui était dune condescendance crasse. Nous, on demandait la protection de lÉtat, légalité des droits, et eux ils nous donnaient la protection de nos concitoyens ! Comme si on était des souscitoyens. Et puis, ce qualificatif de “beur”. Ça na fait quempirer dans les années et décennies qui ont suivi. Cest à partir de là quon a commencé à écouter la doctrine islamiste. »  

Cest ainsi quune frange de lantiracisme, majoritairement universaliste pendant les années 1980, a pris un tournant islamiste au cours des décennies 1990 et 2000. 

Dès la fin des années 1980, le militant Toumi Djaïdja transforme en mosquée le local associatif de la Marche des beurs, dans le quartier des Minguettes (Vénissieux). Par la suite, lUnion des organisations islamiques de France (UOIF), issue des Frères musulmans, déploie son entrisme sur le mouvement, né comme elle en 1983. Les polémiques autour de laffaire du voile au lycée de Creil en 1989 et la fatwa de layatollah Khomeyni contre Salman Rushdie créent un climat idéologique propice à lislamisation des banlieues. Des outils intellectuels et idéologiques sont alors mis à disposition des propagandistes. Ainsi, Yamin Makri et Abdelaziz Chaambi fondent la maison dédition islamique francophone Tawhid en 1989 à Lyon. LUnion des jeunes musulmans sert alors de tribune aux thèses du jeune intellectuel Tariq Ramadan. Ces initiatives mettent lislam à la portée des jeunes enfants dimmigrés. Signe des temps, le chef islamiste tunisien Rached Ghannouchi, annonce lentrée de la France dans le Dar al-Islam (« Terres de lislam ») dès 1990, traduisant les espoirs des militants islamistes vis-à-vis dune jeunesse musulmane française quils jugeaient jusque-là trop francisée et désislamisée. 

Regardons en arrière

Passant sous les radars de lÉtat et des médias, tous ces éléments fermentent au cours des années 1990 pour aboutir à un moment charnière lors des émeutes urbaines de lautomne 2005, début de la décennie sanglante qui aboutira aux attentats de 2015. 

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Rétrospectivement, les émeutes doctobre 2005 donnent une signification particulière à la publication, en janvier de la même année, de l« appel des Indigènes de la République », texte fondateur du mouvement décolonial français. Ce courant idéologique se situe au croisement de plusieurs traditions intellectuelles et politiques : le militantisme propalestinien et antisioniste (Youssef Boussoumah, Sadri Khiari), lislam frériste (Karim Azouz), lantiracisme issu du mouvement beur, et enfin les postcolonial studies et le black feminism américains. Le paradigme décolonial, mêlant grilles de lecture tiers-mondiste et islamiste, sadapte aisément au contexte français. Ses militants postulent lexistence dun « continuum colonial » porté par une « islamophobie dÉtat » structurelle, de la conquête de lAlgérie (1830) à nos jours. Par voie de conséquence, les « indigènes » musulmans continueraient à subir une oppression islamophobe quil conviendrait de renverser en « décolonisant » lÉtat et ses institutions. 

Simultanément, lannée 2005 voit fleurir les études postcoloniales dans les universités françaises et le terme « postcolonial » investir les revues scientifiques dirigées par des universitaires qui sont par ailleurs militants antiracistes. Thèses françaises et anglo-saxonnes se nourrissent mutuellement à partir du rapprochement entre Houria Bouteldja et Ramon Grosfoguel, sociologue portoricain rattaché à luniversité de Berkeley, figure de proue du mouvement décolonial américain. La porte-parole des Indigènes de la République Bouteldja intervient régulièrement à luniversité de Berkeley, qui héberge de nombreux colloques sur lislamophobie en France – son modèle de laïcité, perçu comme restrictif, fournissant une illustration contemporaine de la «colonialité du pouvoir ». 

Islamisme, indigénisme, altermondialisme

Une nouvelle génération de chercheurs décoloniaux français, souvent formés aux États-Unis, commence alors à essaimer. On ne compte pas moins de 1108 thèses de doctorat sinscrivant dans le champ des études postcoloniales, toutes disciplines confondues, soutenues ou en préparation depuis le début des années 2000. La montée de ce champ détudes précipite une confusion déjà existante entre le milieu universitaire et le militantisme politique. Les Frères musulmans français sengouffrent dans la brèche, à travers diverses structures, comme le Collectif contre lislamophobie en France (CCIF, fondé en 2003), qui dénoncent une islamophobie dÉtat héritée de la colonisation. 

Lhybridation du tiers-mondisme, de lislamisme et du marxisme est symbolisée par linvitation de Tariq Ramadan au Forum social européen en 2003, qui suscite une polémique. Une question divise alors les altermondialistes : faut-il inclure les partisans de lislam politique dans des combats de gauche ? Les tenants de la « théologie musulmane de la libération », incarnée par Ramadan, saisissent loccasion pour introduire la question du « racisme antimusulman » et de l« islamophobie » dans le logiciel antiraciste de gauche. Lémulsion prend au sein du groupe trotskiste français Socialisme par en bas, mais aussi à Attac. Les militants indigénistes, comme Danièle Obono, membre de SPEB au cours des années 2000, puis de la LCR, aujourdhui députée Insoumise, ou Sadri Khiari, responsable dAttac Tunisie et véritable plume de lappel des Indigènes en 2005, représentent cette tendance spécifique au sein du trotskisme. 

Inversement, de plus en plus de prédicateurs et de penseurs salafo-fréristes mobilisent les thématiques décoloniales. Dans le monde francophone, une des figures principales de cette tendance est Aïssam Aït-Yahya. Dans un entretien accordé au collectif djihadiste français Ana Muslim, ce Franco-Marocain déclare: « Oui, cest toujours le même problème, cest toujours la même politique colonialiste et jai énormément travaillé dans le livre sur lhistoire algérienne. Pourquoi? Parce que lhistoire algérienne, cest une histoire fondamentale pour comprendre ce que le système en fait souhaite de ces musulmans. » Le cousinage idéologique permet parfois la transition de lune à lautre mouvance. En Belgique, au sein dun groupe fondé à lUniversité libre de Bruxelles (ULB) par le militant Souhail Chichah, certains étudiants sont ainsi progressivement passés du décolonialisme au djihadisme. On pourrait aussi citer lexemple dAbdellah Boudami. En 2012, il proteste, avec des militantes en burqa, contre la tenue dune conférence de Caroline Fourest (jugée islamophobe) à lULB. Quelques mois plus tard, il quitte la Belgique pour la Syrie, afin dapporter son soutien à « lémergence [] dune résistance islamique solide et cohérente, héritage dune méthode et dune pensée qui se sont construites en réponse aux agissements des États occidentaux sur les décennies précédentes ». La boucle indigéno-djihadiste est bouclée. 

Sur les réseaux sociaux, les militants islamistes tentent de séduire les sympathisants décoloniaux en invoquant la colonisation de lAlgérie pour inciter les musulmans au repli communautaire ou à la hijra (l’exil dans un pays musulman). À chaque nouvelle affaire de voile en France, des chercheurs et militants rappellent lexistence de la campagne de « dévoilement forcé » utilisée par la France durant lépoque coloniale. 

Cependant, linfluence du mouvement décolonial français ne se réduit pas à celle dun vivier de recrutement jihadiste. Cette nébuleuse a réussi à se structurer durablement au sein des partis de gauche, de luniversité, du militantisme islamiste, voire de certaines institutions républicaines – la quasi-totalité des militants décoloniaux acceptant de travailler avec les institutions publiques, ce qui permet dobtenir des subventions, tout en fustigeant le racisme intrinsèque de lÉtat français. Pour autant, quelques failles stratégiques et idéologiques fracturent cette grande famille. 

La première ligne de faille qui traverse les collectifs décoloniaux se joue autour de lalliance ou de lautonomie vis-à-vis de la France insoumise. À la suite dun débat qui sest tenu en décembre 2017 à La Colonie, intitulé « Mélenchon est-il notre pote? », certains militants ont affirmé leur velléité dentrer au sein du parti dextrême gauche. Ce fut le cas de Danièle Obono, devenue depuis députée LFI. Dautres, comme les militants du PIR, ou encore le candidat de la liste Français et Musulmans, Jimmy Parat, ont incité leurs pairs à demeurer autonomes, pour ne pas répéter les erreurs commises dans le passé avec le Parti socialiste. 

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La question du militantisme LGBT constitue une autre source importante de conflit au sein du mouvement décolonial: les homosexuels sont-ils les représentants dun « impérialisme gay et oppresseur », comme on le pense au PIR ou bien dun « groupe minoritaire opprimé », comme le défend le collectif Justice pour Adama)? 

Amar Lasfar, recteur de la mosquée de Lille, et Tariq Ramadan participent à une réunion de soutien à la Palestine, Lille, 7 janvier 2009. © Baziz Chibane / Sipa
Amar Lasfar, recteur de la mosquée de Lille, et Tariq Ramadan participent à une réunion de soutien à la Palestine, Lille, 7 janvier 2009. © Baziz Chibane / Sipa

Enfin, le rapport à lislam divise profondément les collectifs. À la création des Indigènes de la République, le mouvement na pas de connotation religieuse, mais au début des années 2010, certains collectifs séloignent du PIR et commencent à utiliser un langage religieux plus affirmé. Cependant, cette dimension « islamique » demeure minoritaire au sein du mouvement décolonial et la tentative de rapprochement entre Houria Bouteldja et les Frères musulmans, initiée à la fin des années 2000, sest soldée par un échec. 

Les mouvements issus des collectifs « Indigènes » ont donc globalement réussi à imposer une « vision décoloniale » des sociétés occidentales (xixe, xxe, xxie siècles, même combat !) dans les partis de gauche, au sein de la recherche scientifique, du tissu associatif islamiste ou de quartier. Malgré un nombre réduit de militants et une représentation politique faible, le décolonialisme a su profiter des échecs de lantiracisme. Quil sagisse de faire converger les luttes de tous les « damnés de la terre » ou de rassembler loumma mondiale, décolonialistes et salafo-fréristes critiquent et déconstruisent radicalement les épistèmês dun Occident qui, selon eux, na fait que changer. Pour ces deux types de pensée, une décolonisation complète nécessiterait dimposer les systèmes de pensée du « Sud » aux sociétés du « Nord ». Nest-ce pas lune des voies de lislamisation ? 

Si les décoloniaux demeurent flous quant à la définition exacte des « systèmes de pensées du Sud », les militants islamistes, eux, prônent ouvertement ladoption de systèmes juridiques, sociaux et politiques à caractère islamique. Autrement dit, coloniser les anciens colonisateurs.

Mars 2020 - Causeur #77

Article extrait du Magazine Causeur


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