Les tribulations d’un Français à Rome pendant les dernières heures avant le confinement. Reportage.


La dernière défaite, je l’ai cernée Via dell’Umilta, rue de l’humilité. Un comble. Un samedi de transition avant clôture des rapports sociaux. Cette matinée-là, abondance de pensées sur la semaine de boulot, à tournoyer autour de micro-regrets sans importance. L’Italie ça sert à stagner, pas à avancer, affirme le préjugé habituel, celui qui réconforte. Et puis c’est le concile de Trente qui l’a décrété de toute façon : « si quelqu’un dit que le Canon de l’Église contient des erreurs et que pour cela il faut en supprimer l’usage, qu’il soit anathème ». Rude cette session de septembre 1562. Rude.

Ciao les librairies

Plus douce l’absence de file chez le chocolatier Venchi, vers midi, à s’abattre sur ce vide sans se douter encore de rien. Un couple de touristes australiens isolé au comptoir à mes cotés. Des idiots à peine sortis d’un vol de seize heures à fond de kérosène mais très inquiets du réchauffement climatique, des feux de brousse de janvier. « On va remonter la pente, on va aider les kangourous », osent-ils envers Adriana, jeune caissière-étudiante qui les contemple derrière un masque de recluse, avec ces gros yeux qu’on fait en zappant sur un docu animalier avant que le guépard saute sur la biche.

« Et vous, vous croyez qu’on va pouvoir rentrer à Melbourne ? » C’est toujours vers moi qu’on se tourne quand le climat se fait prosaïque. Ce doit être une histoire d’ondes séfarades, ou alors c’est ce pull au bleu chatoyant sorti un jour sur deux, ce fameux bleu de sagesse vendu par Disney. Pensez aux triples cernes du vieux singe Rafiki. Pensez au Génie d’Aladin. Bleu sincère, bleu élyséen. Une glace à la pistache nous fait oublier l’embêtante maladie dont je tais la préoccupation, les jugeant, eux, trop loin du compte. Bienveillant quand même, j’indique Saint Pierre sans pouvoir plus pour leur salut. Une perpendiculaire me lance de petits yeux flatteurs à l’angle. La rue de l’humilité, celle déjà annoncée. Pourquoi pas me dis-je. Pourquoi pas. C’était bien un samedi d’avant.

D’abord, ce bonheur de retrouver une librairie que j’avais cru battue par la décennie précédente comme d’autres. Ex Libris. Mais voilà une pancarte de fermeture : « Gentile clientela… » Le virus. Décidément. Aux Australiens, je n’avais rien dit mais là la frustration grimpe d’un cran. Un grondement derrière prolonge le mien, comme un bruit de tonnerre qu’on fait mine de provoquer soi-même par le poing une fois l’éclair passé, les soirs d’orage. Quatre gardes du corps m’entourent, se positionnent en triangle ; d’un blindé militaire à peine aménagé pour la planitude européenne, deux individus s’extraient avec difficulté. Une femme, une belle femme émerge, la cinquantaine poudrée, un tailleur ni rouge, ni rose non plus – écarlate, astral. L’autre, son mari, tout en fatigues, tout en volume, en abandon de régiment, s’excusant d’avance d’une faute encore à commettre. Sauf que je le reconnais soudainement ce misérable ; je me rappelle l’homme de pouvoir, sa canine espiègle, et cette prise de conscience violemment répercutée sur mes traits empêche, chez lui, le prolongement d’une nonchalance automatisant sa gestuelle jusque-là.

« Hello, Mister Gingrich », fais-je sur un mode proche du barman dans Shining mais que j’espérais moins sournois, moins bête aussi.

« Juin 40 sans les Allemands »

La conjointe phosphorescente m’ignore, entre avec un tableau dans une librairie subitement ouverte, comme la mer morte cédant le passage à une duchesse proustienne en tenue vénitienne. Devant moi ralentit l’époux, Newt Gingrich, un des présidents du Congrès américain les plus influents de l’histoire, celui bien près d’avoir la tête de Clinton au moment du scandale Lewinsky.

Une figure de mon adolescence dont certaines décisions prises à la volée, entre deux séances autrement plus historiques, devinrent des plans de carrière pour moi plus tard. « C’est mon épouse, Callista, elle veut changer le cadre… je crois qu’elle n’aime pas ce tableau de Venise mais bon… ». J’essaye d’en placer une sur Hemingway à trois mètres et demi de distance, presque par-dessus un garde, mais sans parvenir à surprendre l’homme d’Etat, sans l’intéresser en fait. Il détourne son humeur semi-éteinte sur la vitrine tandis que je nous trouve de nouvelles banalités dans une perspective aussi silencieuse qu’ensoleillée. Son port de tête se redresse alors un peu, sans que je puisse m’octroyer le mérite de ce menton relevé fièrement comme sur la Fox :

– Oh, vous êtes Français ?! (fichu accent, grrr). Vous êtes Français… doesn’t this feel like June 40 but without the Germans ?!! Vous avez pas l’impression que c’est comme Juin 40 mais sans les Allemands ?!!

Pas le temps de réagir à ses tocs Républicains. Callista se précipite hors de la boutique, me jette un regard dont voici mon interprétation sur le coup : « Toi, tu t’approches pas du vieux pour lui refiler tes germes, on est sur le dernier bateau pour l’Amérique dans trois heures. Merci bien et bonne chance pour la chute de Constantinople, hein… » Les gardes s’activent, Newt me fait un signe de la main comme en campagne dans le Wisconsin et je me retrouve seul sur un continent modernisé mais reculant d’un siècle à chaque heure passante, comme à la recherche de sa démographie médiévale. Une biche 2.0, pimpée, au bord de l’étang minitelisé qu’elle ne reconnait plus sans son protecteur.

Chefs d’oeuvre sans gardien

Je continue songeur mais sublime vite cet état d’une pirouette : dans les enfilades de enfilades marbrées de la galerie Doria-Pamphilj, j’entends mes sabots pour la première fois ! Un détail suffit à tromper toute humeur cartésienne chez moi. Me voici désormais glissant, trottant de salles en salles sur le parquet Louis XV de cette noble lignée pontificalo-capitaliste. Pas de gardes en vue, pas d’Australiens non plus. J’aurais pu rouler avec un Caravage dans une patte et une harpe Renaissance tardive dans l’autre sans que personne ne m’en redise. Quelques bondissements plus tard, une toile de Bruegel me freine, un Naples tout sombre, tout verdâtre, comme si le Hollandais avait trempé son pinceau dans les égouts de la ville. La notice italienne s’en plaint : « il faut douter que le peintre y ait jamais mis les pieds comme il le prétend, vers 1550… ». Plus tard, je repenserai au Modèle italien de Braudel, à cette marine marchande du nord, d’Amsterdam, d’Anvers, de Londres qui cassa les prix de Venise et de Gênes à la même époque et se lança à cette conquête de l’Amérique à laquelle les Italiens croiront trop tard. Cinq siècles de remorque qui n’en finissent pas depuis et dont on entend les échos à la Rai, le TF1 local :

« On veut nous affaiblir davantage avec le virus, on nous fait encore une guerre commerciale ; où sont les Européens, eh !? Chinois et Cubains aident plus ! »

Dernières lueurs avant confinement

Attention aux fake news, répondent certains commentateurs, prévenant contre le vice de colère. Dès décembre 2019, quand on demandait aux Italiens s’ils identifiaient un pays hostile au leur, 33% pointaient l’Allemagne et 39% mettaient la France en haut de classement (ISPI). Des chiffres pré-covidiens dont on peut prédire une suite semblable au tailleur de la duchesse : écarlate. Authenticité et force d’une réaction se mesurent en jours entre nations là où ces instants de vérité se jaugent en secondes entre êtres humains. La suite n’est plus que calcul et psychanalyse.

Mais revenons à ces dernières lueurs avant confinement. Le soleil est tombé froid, vers les 17 heures. Dans le contre-jour, un policier compact se met à barricader à lui tout seul une partie de la Via del Corso, les Champs-Elysées d’ici. Les commerçants sortent comme pour assister à une éclipse, avec les tabliers. Rien d’autre à faire qu’à constater l’audace en murmurant le mot commençant par un « c » et qui démarrerait en « p » à Paris. Le carabinier reste stoïque, calvitie et mâchoire d’un Mussolini au balcon Chigi, les bras croisés, bien dans sa droite blanche au sol, mais ce large sourire à la Ben Kingsley en option pour les âmes plus dociles, avec dents nacrées sur peau sicilienne. L’unification italienne est ainsi faite.

Les métros ayant fermé sans prévenir, je rentre à pied le museau dans mon téléphone, exactement comme on nous dit qu’il ne faut pas faire. Les stores des magasins claquent tout autour à un horaire hostile à la Méditerranée, d’un hérétisme protestant. Sur Facebook, des amis italiens s’emportent. Une copine milanaise de droite se déclare « outrée par Bruxelles qui ne fait rien – même symboliquement, bordel ! » Je réponds avec cette hauteur qu’on croit utile que son cri révèle la différence entre Italiens et Français : les premiers ont cru que les institutions européennes allaient compenser les faiblesses de leur jeune bureaucratie tandis que les Français, eux, ont toujours su qu’ils pouvaient compter sur sept siècles de construction étatique pour gérer leurs pépins. Elle me donne raison avec un smiley « cœur » alors que les semaines suivantes me donneraient plusieurs milliers de fois tort sous forme de tableau mortuaire, comme il est souvent arrivé dans cette dialectique transalpine.

Balade sans masque

Un autre camarade, professeur d’histoire dans le Molise, compare la Seconde Guerre mondiale avec le Corona : « una guerra per tutti noi, une mobilisation proche de 1943 ». 1943, année du débarquement anglo-américain en Sicile, année de la mobilisation italienne contre les nazis, année de famine. Je repense à cette aristocrate peinte par Malaparte dans La peau rencontrant un général américain fraîchement arrivé à Rome en vainqueur fin juin 44 : « vous savez cher Général, d’habitude les barbares arrivent par le nord ici, pas par le sud comme vous… ». Je lève alors la tête en arrivant chez moi, le pas pressé sans raison. Les vieux du quartier ont repris leurs boussoles eux aussi; à la place de cette belle gestuelle, des regards inertes maintenant, paupières figées sur cible. « Ça doit être mon bleu certainement » , ai-je reconsidéré d’un coup, le bleu safrané du malheur marocain, des soldats emportant chèvres et femmes à chaque perçée des lignes hitlériennes. Bleu sali par d’autres.

De retour à l’appartement, j’ouvre ce bouquin acheté à Naples, des lettres d’Elena Canino ; une vision féminine, rare, des combats de 43 justement. Télé allumée en bruit de fond. Un Chinois de la Croix Rouge débarqué de son avion avec masques et équipements, filmé comme s’il s’agissait de pièces d’artilleries, engueule (je ne vois pas d’autres mots), en Chinois, la population italienne dans son ensemble : « Mais qu’est ce que vous croyez, vous balader sans protection comme ça ? Vous croyez que c’est le printemps ?? » Je fronce les sourcils à ce reproche avant de détendre cette contraction d’un rappel à mes origines capétiennes, ou plutôt à ce passeport d’une nation évidemment plus responsable, plus organisée, qui sait ce qu’elle doit à Fouché et Michel Cymes. Je me remets à Canino strictement européen. Dix-huitième page : un sergent anglais organise le défilé d’une unité écossaise s’apprêtant à prendre le contrôle du village où l’auteure survécut à la dernière guerre. Cette future grande journaliste écrit : « le sergent dominait ses soldats géants avec sa petite taille, ses hanches étroites, ses épaules dressées, toujours le sentiment d’une clairvoyance. Je ne comprenais rien à ses mots crépités dans la rue comme une mitraillette mais de toute façon, ce qui compte, c’est le ton ».
« Le ton », lâche-t-elle en miroir… Chinois hurleur, sergent écossais, ascension, chute, Benito Lewinsky, Monica Mussolini… tous ces atomes entrent en collision sans me laisser le temps d’une nouvelle parade, comme une prise en étau, un mistral glacial avant coup de fu.. – Pan ! À terre la biche européenne.


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