Ma guerre en short. La chronique de Cyril Bennasar.


Depuis le début du confinement, ne peux plus regarder le président ou le premier ministre à la télé. Je n’arrive plus à me concentrer sur leurs discours. 

Pour le président, c’est à cause du traducteur en langage des sourds. Il est beaucoup trop près de l’orateur et beaucoup trop gros à l’écran. Pourquoi une telle place ? Déjà quand il n’était qu’une petite vignette en haut à droite, ses gesticulations troublaient un peu le message, mais là, en taille réelle à côté du chef suprême, la pantomime détourne carrément l’attention. Si Macron nous dit « qu’il faut produire français pour retrouver notre indépendance, et ce, avec force et courage » je ne saisis même pas l’innovation du propos et la révolution dans la doctrine. Je suis trop occupé à essayer de faire le lien entre le Français des entendants et la langue des autres mais je n’arrive jamais à rien. Je n’arrive pas à comprendre comment on peut avec dix doigts et une palette de grimaces, restituer des messages riches en vocabulaire. Je ne retrouve rien de ce que j’entends dans ce que je vois, pas le moindre mot, pas le moindre signe, même dans les formules rabâchées et toutes faites, les « bien connus des services de police » ou encore « les motivations du forcené restent encore inconnus » quand un réfugié soudanais poignarde des passants au hasard. Je regarde parfois le journal télévisé uniquement pour essayer de suivre la traduction, surtout quand l’actualité est croustillante mais je n’apprends rien. Malgré mes efforts, je ne sais toujours pas dire « Polanski » ou « Adèle Haenel » avec les zygomatiques, pas plus que « mineure sodomisée » avec les mains. En langue des signes je ne connais que : Bonjour, argent, boire un coup, baiser, t’as pas un truc à fumer ?, va te faire foutre et tu l’as vu celui-là, et encore, avec le même geste pour les deux dernières expressions. Alors hypnotisé par le spectacle, je ne retiens rien de la parole présidentielle. Ce n’est pas si grave. Trois bandeaux lus sur Cnews suffisent à restituer l’essentiel du propos, et un sa nouveauté.

Pour le premier ministre, c’est pareil. Dès la deuxième phrase, je n’entends plus rien, j’ai décroché, je suis ailleurs. C’est à cause du trou dans sa barbe et du poil qui repousse blanc autour. J’ai eu ça moi aussi, il y a une quinzaine d’années. Je suis allé voir un spécialiste de la peau. Pas un peaudologue, un autre nom que j’ai oublié. C’était une femme qui m’a appris que c’était une pelade de la barbe, pas une maladie mais une réaction du corps à une souffrance de l’esprit. Elle avait parlé de stress intense ou de choc psycho-affectif et m’avait proposé un traitement en précisant que ce truc pouvait aussi se réparer tout seul. Le stress, ce n’est pas mon genre alors je fis le lien avec mon divorce tout neuf à l’époque et quittai le docteur en crânant : « ça repoussera. » Je ne m’en suis pas trop vanté, ni à l’époque, ni depuis. Un choc psycho-affectif ! Chochotte ! Deux mots qui évoquent plutôt des trucs de gonzesse au milieu du visage, merci. J’aurais préféré une balafre ou un bandeau sur l’œil après une bagarre, comme le Pen ou Moshé Dayan mais on fait avec ce qu’on a alors j’ai pris le parti d’en rire. Je n’ai commencé à en parler que pour placer une blague : « Là où les femmes passent, la barbe ne repousse pas. » Et ça a repoussé. Ça repoussera sûrement aussi sur le premier ministre mais un choc psycho-affectif, ça la fout mal pour le chef de l’exécutif d’un pays en guerre. Surcouf, notre grand corsaire, portait une chemise rouge pour qu’on ne le vît pas saigner pendant les abordages. Dommage qu’on n’ait pas assez de masques pour en donner un à Edouard Philippe.

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