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L’hôpital au temps du covid


Une réorganisation prodigieuse


Depuis que le Covid-19 a fait irruption dans nos vies, l’hôpital a été l’objet d’une réorganisation prodigieuse. Celle-ci a eu pour but de suivre la progression de l’épidémie et d’anticiper les besoins à venir. Cet effort monumental est déjà derrière nous. C’est cette histoire que je vais vous raconter aujourd’hui.

Pour être au plus proche de la réalité telle que je l’ai vécue, je ne rapporterai que ce qui s’est passé à l’Assistance Publique – Hôpitaux de Paris, et plus particulièrement dans mon hôpital, la Pitié-Salpêtrière. Un prochain article traitera de la façon dont il faut maintenant sortir de la crise, et des problèmes bien particuliers qui se poseront lors du retour à la normale.

Médecins, infirmiers, aides-soignants, brancardiers, agents techniques… beaucoup changent d’unité pour renforcer les effectifs là où les patients affluent. Ils sont rejoints par des volontaires : étudiants en médecine devenus aides-soignants ou infirmiers grâce à une formation expresse, infirmiers libéraux, professionnels venus de province et logés dans les hôtels de proximité

Dès le mois de février, alors que le gouvernement tergiversait pour savoir s’il fallait ou non autoriser les élections, masquer la population ou promouvoir les gestes barrières, laisser ouvertes les écoles ou confiner tout le pays, les médecins se sont mis en mouvement. Avertis par l’évolution de l’épidémie d’abord en Chine puis en Italie, ils ont établi des plans de crise pour renforcer les services que l’on savait être en première ligne : les urgences, les réanimations, la pneumologie, les maladies infectieuses. Début mars, quand la vague touche l’Île-de-France, tout s’organise très vite. Le 19 mars, 80% des blocs opératoires sont fermés. Les chirurgiens annulent tous leur « programme froid » (opérations non urgentes) afin de libérer le personnel, anesthésistes-réanimateurs et infirmières spécialisées, qui vont travailler dans les secteurs covid+. Le nombre des lits de réanimation double en 15 jours, notamment en équipant des secteurs de soins intensifs avec du personnel et du matériel (entre autre des respirateurs) libérés par la fermeture des blocs et des salles de surveillance post-interventionnelle. Certains secteurs deviennent covid+, d’autres covid–. Les Urgences sont réorganisées avec des circuits séparés, les Samu et leurs régulateurs entrent en action, des messages sont délivrés à la population, évitant l’embouteillage mortel que l’on redoutait.

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Cela implique un gigantesque effort de transfert des patients d’un secteur à l’autre. Les réanimations mutualisent leurs moyens et leurs patients. Au lieu d’être monothématiques (par exemple : réa cardio, réa chir, réa pneumo, réa polytrauma, réa neuro, réa neurochir, réa hépato-gastro…), elles se regroupent et se segmentent en fonction du statut covid des patients. Même chose pour les services d’hospitalisation conventionnelle, avec des regroupements de patients selon des disciplines plus ou moins proches. À noter que cette réorganisation est favorisée par l’immensité du site de la Pitié-Salpêtrière et son architecture « pavillonnaire » : notre hôpital est une véritable petite ville constituée de plusieurs bâtiments disséminés sur 31 hectares. Certains pourront ainsi devenir covid+, d’autres resteront covid–. Cela permettra de limiter au maximum la contamination entre patients, une hantise dès le début de l’épidémie. Pour augmenter encore cette segmentation indispensable, nos ouvriers érigent rapidement des cloisons en Placoplatre et fabriquent des « sas » : en effet il faudra gérer l’arrivée de patients « douteux », venus pour d’autres pathologies mais potentiellement contaminés et contagieux. Il y aura donc des zones intermédiaires, où les patients seront hospitalisés dans l’attente du résultat de leur test PCR et de leur scanner thoracique. Une fois leur statut virologique précisé, ils pourront rejoindre le secteur approprié.

La répartition entre secteur covid+ et covid– est évolutive. Chaque jour la cellule de crise recense les besoins et modifie le plan initial. Par exemple, le bâtiment réservé à la chirurgie ambulatoire a été transformé en soins intensifs covid– le 19 mars. Les blocs opératoires ont été aménagés en chambres supplémentaires, en utilisant les respirateurs et pousse-seringue normalement dédiés aux anesthésies. Cinq jours plus tard on renforce l’équipement pour en faire une véritable réanimation. Début avril, le nombre des malades en détresse respiratoire explosant, il bascule en secteur covid+ : jeu de chaises musicales entre les patients covid– et covid+, avec tout ce que cela suppose de nettoyage des locaux et de préparation du matériel ! Avec la décrue de l’épidémie, le secteur deviendra par la suite une post-réanimation pour les patients covid+ extubés. Il devrait être rendu à la chirurgie à la mi-mai.

Pour faire monter en puissance des secteurs entiers d’un jour à l’autre, le personnel aussi suit le mouvement. Médecins, infirmiers, aides-soignants, brancardiers, agents techniques… beaucoup changent d’unité pour renforcer les effectifs là où les patients affluent. Ils sont rejoints par des volontaires : étudiants en médecine devenus aides-soignants ou infirmiers grâce à une formation expresse, infirmiers libéraux, professionnels venus de province et logés dans les hôtels de proximité. Le choix d’un secteur covid+ ou covid– se fait sur la base du volontariat : les compétences de chacun, mais aussi son état physiologique voire psychologique. Ainsi les personnels âgés ou fragiles (surpoids, diabète, femmes enceintes…) rejoignent les secteurs covid–. Les jeunes, pleins de vaillance, se dirigent majoritairement vers les secteurs covid+ où le risque de contamination est plus élevé. Une minorité expérimente le télétravail – notamment les secrétariats.

Ceux qui travaillent dans des secteurs à l’arrêt changent de spécialité (j’ai croisé un de mes anciens étudiants, devenu ophtalmologiste, aux Urgences de médecine générale) ou donnent un coup de main dans les services en tension. Ainsi les chirurgiens ont constitué une cellule « pirouette » : deux fois par jour ils viennent dans les réanimations aider au retournement des patients qu’il faut positionner alternativement sur le dos et sur le ventre (compte tenu de tous les tuyaux qui équipent ces malheureux profondément sédatés, il faut être cinq et cela prend environ 20 minutes par patient !). Certains se sont engagés au Covidom, la structure de télésurveillance de l’APHP, qui assure le suivi et la prise en charge à domicile de pas moins de 40 000 patients atteints ou suspects de covid. D’autres rejoignent le programme Dynamo, qui assure des transferts de malades vers les réanimations de province, par trains médicalisés ou hélicoptères. D’autres encore se consacrent aux études cliniques, organisant le recueil des données pour les essais consacrés au covid, en particulier pour les nouveaux traitements. Il y a aussi une cellule « bibliographie » : chaque jour, elle épluche toute la littérature médicale sur le sujet (des dizaines d’articles en « preprint »), en fait la synthèse et la présente de manière simple et claire. Tous les médecins reçoivent quotidiennement cette synthèse sur leur messagerie… La meilleure façon de ne pas décrocher sur le plan scientifique au sujet de cette maladie nouvelle où les progrès des connaissances sont fulgurants.

Toutes ces initiatives et ces décisions remontent vers la cellule de crise, qui gère l’hôpital en temps réel. Tous les soirs, tout le monde reçoit par email le bilan de la journée : nombre de malades hospitalisés dans les différents secteurs, nombre de lits disponibles, organisation des services cliniques et paracliniques, évolutions à venir, informations diverses.

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Le plus intéressant ici est que cet immense effort d’organisation, qui voit des services entiers apparaître en une journée, des transferts inédits de personnel et de matériel se concrétiser avant même qu’ils soient en projet, cet effort admirable doit tout aux soignants, médecins et cadres de santé, et rien ou presque aux administratifs. C’est de la base qu’émanent analyses des besoins et propositions d’action. Tétanisée par l’ampleur de la crise et la crainte des conséquences de mauvaises décisions, l’administration reste prudemment en retrait. Elle a perdu son ambition organisatrice, ne parle plus de management, de business plan, de discipline budgétaire ni de compression de personnel. Elle se met au service des demandes médicales, revenant à ce que d’aucuns considèrent comme son cœur de métier, l’intendance. Dans ce rôle qu’ils n’auraient jamais dû quitter, les administratifs font merveille. Ils luttent contre la pénurie de matériel, de masques, de médicaments. Ils diligentent immédiatement les travaux qui leur sont réclamés. Ils rendent possible ce qui était impossible hier encore : téléconsultation, installation de matériel informatique, transfert et recrutement instantané de personnel, heures supplémentaires, livraison de repas aux soignants, signalétique, information, logistique en tout genre. Les lignes de crédit se fluidifient, le personnel afflue, tous les blocages se lèvent comme par miracle. Les cadres de santé, d’ordinaire tiraillés entre leur fonction soignante d’origine et leur mission d’encadrement, se rangent résolument du côté des soins, écoutant les suggestions des équipes et s’étonnant de pouvoir si facilement leur répondre par la positive. Les infirmières hygiénistes notamment sont très sollicitées. Les services techniques, le biomédical, la pharmacie, la lingerie, la restauration, la gestion des déchets… tous rivalisent d’inventivité pour faire fonctionner quand même les services de soins, malgré les tensions sur les approvisionnements. Il faut gérer les dons (par exemple le gel hydro-alcoolique siglé LVMH), les achats démultipliés, réparer en urgence les matériels, imaginer des solutions alternatives pour pallier ce qui défaille (comme des surblouses taillées dans des sacs poubelle et des visières faites par imprimantes 3D). On en revient à l’unité de base du fonctionnement hospitalier, le service, oubliant les pôles, DMU et autres monstruosités qui avaient été élaborées par les différents « plans de restructuration ». Et, ô merveille, les services coopèrent, les chefs de service se parlent, les équipes travaillent ensemble. Des groupes WhatsApp se sont constitués spontanément, sur lesquels fleurissent initiatives, propositions et conseils. Anesthésistes-réanimateurs et réanimateurs médicaux se sont réconciliés, c’est dire le rapprochement quasi miraculeux que cette crise a opéré entre ennemis héréditaires !

Doit-on conclure de tout cela que tout est pour le mieux dans le meilleur des mondes ? Évidemment non. Des difficultés persistent çà et là, et le personnel a souvent du mal à suivre le rythme effréné qui est le propre de cette période si particulière. Les équipes sont soumises à une forte pression, les cadences de travail sont souvent dures, tous les médias en ont abondamment parlé. Mais il faut bien comprendre que le recentrage de l’hôpital sur ses missions de soin est accueilli avec enthousiasme par les personnels médicaux et paramédicaux. Le moral des troupes n’est peut-être pas au beau fixe, mais la plupart des soignants retrouvent le sourire quand ils comparent leur situation d’actifs à celle, terriblement passive, des confinés. Quand on travaille à l’hôpital, on sort de chez soi et on a une vie au fond assez normale. Une vie professionnelle, une vie relationnelle, une vie sociale. On est au cœur de l’action. Chacun peut vérifier la pertinence de cette réflexion de Voltaire : « L’homme est né pour l’action, comme le feu tend en haut et la pierre en bas. N’être point occupé et n’exister pas est la même chose pour l’homme. Toute la différence consiste dans les occupations douces ou tumultueuses, dangereuses ou utiles. » Eh bien ! nous autres soignants sommes tout accaparés par nos occupations tumultueuses et fort utiles à la société, ce qui nous met dans une situation plutôt confortable et même enviable. Nous existons, nous sommes vivants. Les applaudissements de 20h sont peut-être un peu ridicules, mais il serait faux de dire que nous y sommes complètement insensibles. La société reconnaît nos mérites ; on parle de nous ; les messages de soutien affluent ; les cadeaux mêmes se déversent dans les services – cadeaux de particuliers ou d’entreprises, comme des repas et des friandises. Et puis on peut se déplacer presque librement. La possession de la carte professionnelle se révèle un précieux sésame : exhibée devant les policiers, elle ouvre les portes mieux que n’importe quelle attestation dérogatoire, attirant même des remerciements empressés. « Passez Docteur, je vous en prie ! Et merci pour ce que vous faites ! » me dit poliment un flic que je rencontre au gré de mes promenades à vélo dans un Paris débarrassé de ses voitures. Qui prétendrait être insensible à ces témoignages de sympathie ? 

Bien sûr, certains parmi nous sont fatigués. Mais la fatigue fait déjà partie de nos vies, hors de toute crise sanitaire. Notamment pendant les premières années, où les jeunes médecins sont soumis à la rude épreuve de l’internat, avec des gardes qui s’enchaînent et des horaires à rallonge. Rien de bien neuf pour nous de travailler dans l’urgence, et la pression, et l’épuisement ! Mon filleul, étudiant en médecine devenu infirmier de nuit (vous lirez bientôt son témoignage dans Causeur), vient de m’envoyer des photos prises dans son service. On y voit l’équipe devant les scopes utilisés pour la surveillance des patients. Cela m’a renvoyée trente ans en arrière. Externe en cardiologie, j’étais astreinte à un rythme de garde éreintant : une nuit par semaine, intercalée entre deux journées normales – à l’époque, il n’y avait pas de « repos de sécurité ». Notre rôle était de surveiller la quinzaine de patients connectés par des électrodes à des écrans, tous centralisés dans une salle de contrôle. Si une alarme sonnait il fallait se précipiter au chevet du malade pour s’assurer qu’il ne faisait pas un arrêt cardiaque, ou plus souvent pour recoller une électrode qu’il avait arrachée en se tournant. Nous avions de simples chaises face à la rangée d’écrans, que nous disposions comme nous le pouvions pour pouvoir nous étendre un peu. Une nuit, alors que je somnole dans cette position précaire, je suis réveillée par le patron. À cette heure tardive il fait un tour dans le service avant de rentrer chez lui. Je saute sur mes pieds, confuse d’avoir été prise en faute. « Repose-toi, me dit-il gentiment. Il faut tenir le coup tu sais ! » C’est ainsi que nous avons vécu pendant des années, externat puis internat encore plus harassant. Et nous avons tenu le coup, effectivement. Alors la crise du covid…

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Quant aux paramédicaux, ils sont eux aussi bien habitués aux cadences infernales, avec des ratios patients/infirmier (ou aide-soignant) qui sont déjà au bord de la rupture en temps ordinaire. Soutenus par des recrutements instantanés qu’ils n’auraient jamais cru possibles, ils s’émerveillent de pouvoir enfin se consacrer pleinement à chaque malade.

Notons d’ailleurs que toutes les disciplines ne sont pas logées à la même enseigne. Ceux qui sont au centre de l’ouragan, comme les réanimateurs, sont aussi les plus choyés et les plus satisfaits d’eux-mêmes. Après le rush des premiers jours, ils ont bénéficié de renforts appréciables et travaillent désormais dans d’excellentes conditions, matérielles et morales – la difficulté d’approvisionnement en matériel technique et d’équipement de protection individuel mise à part. Ils font ce qu’ils savent faire, avec l’efficience qui est liée à leur compétence propre. En revanche, les praticiens qui se sont effacés, comme les chirurgiens, souffrent de rester en périphérie de la grande bataille. Ils ont dû fermer des salles d’hospitalisation et d’opération. Ils ont renvoyé leurs étudiants et une partie de leur personnel. Il n’y a plus de réunion d’équipe, de staff multidisciplinaire, de séances de bibliographie ni autre travail académique. Les consultations sont à l’arrêt, il faut se contenter d’appeler les patients au téléphone ou se mettre à la téléconsultation, avec toutes les limites que cela implique (difficulté d’accès à l’imagerie par exemple). Le vide est bien présent, dans les têtes comme dans les couloirs, désertés par les malades et même les familles – toutes les visites ont été interdites, ce qui entraîne un calme presque sinistre autour et dans les chambres. D’ailleurs, on ne fait plus non plus « la visite », ce grand rituel qui scande la vie de l’hôpital universitaire. Chaque praticien vient voir ses patients en particulier, en restant à bonne distance des autres. Pour éviter les contaminations en cascade, on a même recommandé aux médecins de rester chez eux les jours où ils n’étaient pas absolument requis par leurs tâches. Pour le coup, voilà que certains ont goûté aux joies du confinement !

La gratification apportée par l’élan collectif fait passer outre bien des souffrances. Le simple fait d’être au centre du jeu et d’avoir retrouvé un rôle décisionnaire dans notre métier est une joie !

Les médias ont beaucoup mis l’accent sur le côté sacrificiel des soignants partis au front sans matériel de protection adapté, avec le risque de contamination planant au-dessus de leur tête. C’est à la fois vrai et faux. Dans les grands hôpitaux comme le mien, contrairement à ce qui s’est passé dans les EHPAD et en ville, l’intendance a plutôt bien suivi. Au début de l’épidémie il y a eu des vols de masques, ce qui a nécessité de mettre sous clé les précieuses ressources. Effectivement les protections ont dû être rationnées pour éviter de se trouver à court, avec un turnover des blouses, gants et masques moins rapide qu’on ne le souhaiterait. Mais les soignants les plus quotidiennement exposés aux malades se sont vite habitués et sont devenus assez insouciants au danger de contamination pour eux-mêmes. À cela deux raisons : d’une part l’habituel détachement du soignant par rapport à la maladie qui affecte le soigné. Quand on est médecin ou infirmier, on voit des horreurs toute la journée. Psychologiquement, on tient parce qu’on fait une stricte séparation entre « eux » (les malades) et « nous » (les bien-portants). Cette séparation relève de la pensée magique, du wishful thinking (« pensée désidérative » en bon français) : « prise de décision et formation de croyances sur ce qu’il est agréable d’imaginer, plutôt que sur des faits réels, des preuves ou la rationalité. C’est un produit de la résolution des conflits psychiques entre réalité et désir, fondé sur un biais d’optimisme. » Pour les soignants, être hypocondriaque n’est pas une option – ceux qui le sont craquent et changent de voie professionnelle. D’autre part notre prétendu courage face au covid est aussi argumenté par une approche rationnelle du risque. On a vite compris que tous n’avaient pas la même probabilité de développer une forme grave de la maladie. Les personnes jeunes, minces, en bonne santé, sont très peu à risque. Et les femmes, qui sont si nombreuses dans les professions de santé ! Je nous vois encore, groupe de chirurgiens et aides-soignants de bloc opératoire revenant de la réanimation où nous avons été faire faire la « pirouette » aux malades les plus graves, interrogés par les collègues : « – Alors, ils sont comment les malades en réa covid ? – Plutôt des hommes, pas très jeunes ! Et gros ! » Nous nous regardons tous : plus de filles que de garçons, aucun de plus de 55 ans, poids moyen 60 kilos tout mouillé ! Ouf tout va bien, « ce n’est pas nous » ! Certains d’entre nous ont déjà été malades (3 chirurgiens sur 15 dans mon service, un peu plus de réanimateurs), aucun n’a été gravement atteint. Passés une brève durée d’éviction, ils sont vite revenus au front, bien contents « d’être passés par là » et d’être probablement immunisés. Reste la crainte d’une contamination de leurs proches, en particulier de leurs parents âgés. La plupart restent prudemment à distance des membres fragiles de leur famille. Une minorité brave le mauvais sort, convaincu qu’on meurt autant et même plus de solitude et de désespoir que d’un méchant virus. 

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Ainsi l’hôpital, lieu de la crise, se révèle aussi très résilient à la crise. Nous sommes des professionnels de la crise. La crise est notre vocation. Alors en période de crise, nous sommes dans notre élément. Il y a là la satisfaction cosmique d’être à sa place. La gratification apportée par l’élan collectif fait passer outre bien des souffrances. Le simple fait d’être au centre du jeu et d’avoir retrouvé un rôle décisionnaire dans notre métier est une joie.

Mais cet élan ne saurait durer. L’épidémie va se terminer, ou au minimum se ralentir. La sortie de crise se fera-t-elle par le haut ? Le monde d’après saura-t-il bénéficier des enseignements de ce drame ? Ou retombera-t-on dans l’ornière qui usait le personnel soignant et le poussait de plus en plus souvent dans la rue ? La crise de l’hôpital battait son plein quand nous avons plongé dans la crise du covid. Allons-nous retrouver nos blocages, nos frustrations, nos découragements, dès l’épidémie sous contrôle ? C’est ce que nous verrons dans un article suivant : « sortir de la crise ».

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Rouvrir les écoles pour les “décrocheurs”?


Selon Emmanuel Macron, rouvrir les écoles le 11 mai va permettre de récupérer les élèves décrocheurs, défavorisés et exclus du numérique… Cet argument compassionnel hypocrite indigne des profs; ceux-ci retourneront d’autant plus à reculons vers leurs classes que l’exécutif n’assumera pas qu’il a en réalité besoin d’eux pour que les parents puissent travailler.


Je n’aurai donc plus la possibilité, à partir du mois de juin, de suivre les conseils de Sibeth Ndiaye et d’aller cueillir des fraises ou quoi que ce soit d’autre. La seule chose que je pourrais éventuellement ramasser, c’est un dangereux virus puisque, déconfinement oblige, les écoles devraient progressivement rouvrir leurs portes.

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Jusque-là, le président et son exécutif ouvraient largement le parapluie scientifique, et pour marquer du sceau de l’expertise médicale toutes les décisions politiques – les plus hasardeuses, comme le maintien du premier tour des élections municipales, ou les plus contradictoires si l’on se réfère au feuilleton tragi-comique du recours aux masques –, et pour se prémunir de toute critique dans la gestion pour le moins erratique de cette crise. Aujourd’hui, le politique s’affranchit de la tutelle du Conseil scientifique pourtant nommé par ses soins et incessamment invoqué : contre l’avis dudit comité et contre toute attente, l’ouverture des écoles, de la maternelle à la Terminale, constituera un temps fort du déconfinement. Macron veut-il par là montrer les limites de la « sanitocratie » et réaffirmer le primat du politique… surtout lorsque l’avis des experts ne corrobore pas sa propre vision ? Sans doute. Il est vrai aussi, à sa décharge, que l’hostilité à la reprise des cours ne fait pas l’unanimité au sein même du corps médical.

C’est pas beau de mentir

Maintenant, pourquoi rouvrir ? Pour des raisons économiques évidentes, et qui ont leur légitimité, mais qu’Emmanuel Macron eût été bien inspiré d’afficher clairement dans son allocution du 13 avril. Le seul argument présenté ce jour-là relève du socio-compassionnel : il s’agirait de récupérer les élèves décrocheurs, souvent issus des couches les plus défavorisées, et par là exclus du numérique. Par parenthèse, si l’école, de Jospin à Blanquer, avait un niveau d’exigence propre à élever jusqu’aux plus démunis, ça se saurait… N’aurait-il pas été plus crédible – et peut-être plus honnête – d’annoncer la couleur en justifiant la reprise des cours par les impératifs de la relance économique ? Activité scolaire des enfants d’un côté, activité professionnelle des parents de l’autre, la première conditionnant la seconde, il n’y a pas que le MEDEF pour comprendre l’équation. Mais ce gouvernement persiste à prendre les Français pour des imbéciles : plutôt que de dire clairement ce qui motive les décisions – à charge pour les citoyens de débattre ensuite des orientations choisies –,  on préfère réduire la parole politique à un exercice de communication, une posture (empathique) et des éléments de langage (l’égalité scolaire) censément propres à assurer l’adhésion. Comme pour les masques de protection, l’exercice qui consiste à sauver son image au détriment de la vérité n’a fait que renforcer le discrédit qui le frappe déjà : comment faire confiance à des gens capables de tels mensonges (sur les équipements sanitaires) ou de telles hypocrisies (sur l’égalité sociale à l’école) ?

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Prenons le parti de croire Emmanuel Macron sur parole lorsqu’il évoque « les élèves décrocheurs ». On rouvrirait donc les écoles pour une infime minorité – J.-M. Blanquer l’estime à environ 5% de l’ensemble des élèves – et pour une période finalement très courte avant les vacances d’été. Soit. Mais on sait aussi, à l’heure où j’écris ces lignes et à moins d’un nouveau revirement gouvernemental, peu probable au vu de l’inquiétude de la plupart des parents, que le retour à l’école pour les élèves se ferait sur la base du volontariat : qui peut croire, sauf à méconnaître la population scolaire, que les décrocheurs, souvent en déshérence bien avant le confinement, seront les premiers à se ruer en classe, frétillants de reconnaissance pour la sollicitude présidentielle à leur endroit ? D’autant que les parents eux-mêmes, dans ces cas-là, ont souvent aussi peu de prise sur leur progéniture que les professeurs qui en ont la charge. Ceux qui reviendront seront les élèves les plus sérieux ou ceux qui s’ennuient à la maison, ceux dont les familles doivent se libérer de toute contrainte pour reprendre leurs activités, ou encore, s’il en reste, ceux dont les parents accordent quelque crédit à ce gouvernement pour gérer correctement le retour en classe. Reviendront aussi, peut-être, ceux que leurs parents ne supportent plus : une blague a circulé sur le net, affirmant que si le confinement se prolongeait, les parents trouveraient un vaccin avant les scientifiques ! Les décrocheurs, on ne les verra pas, qu’ils le soient « de profession » (certains, pour reprendre la même terminologie, n’ont jamais accroché…), ou identifiés comme tels depuis le confinement. Bref, le souci d’Emmanuel Macron est aussi irréaliste et déconnecté du réel qu’il est hypocrite. D’ailleurs, s’il se préoccupait réellement d’égalité sociale et de rattrapage des plus fragiles, pourquoi décider de sacrifier les élèves de lycée, dont il ne prévoit la rentrée qu’au mois de juin, autant dire pour seulement deux ou trois semaines de cours ? C’est pourtant avec de grands élèves que les mesures hygiéniques semblent pouvoir s’imposer, en tout cas plus facilement qu’avec de jeunes enfants ou adolescents. Mais il est vrai que ce sont précisément ces grands élèves qui peuvent se garder tout seuls : leur présence à la maison ne constitue pas une entrave à la reprise économique. CQFD. 

Le Premier ministre Edouard Philippe face à son ministre de l'Education, mardi 21 avril à l'Assemblée nationale © Jacques Witt/SIPA Numéro de reportage: 00957382_000008
Le Premier ministre Edouard Philippe face à son ministre de l’Education, mardi 21 avril à l’Assemblée nationale © Jacques Witt/SIPA Numéro de reportage: 00957382_000008

Pour les profs, la double peine

Nous allons donc a priori reprendre les cours, quelles que soient les vraies motivations de cette étrange rentrée des classes. Et nous sommes nombreux parmi les professeurs à le faire de mauvaise grâce ou, pour dire la chose plus trivialement, à y aller à reculons. Si les élèves ne sont pas tenus par l’obligation d’aller en classe, ce qui peut parfaitement se comprendre dans ce contexte, qu’en est-il de notre travail ? Faudra-t-il – et c’est ce qui se profile – assurer les cours auprès des élèves présents tout en poursuivant l’enseignement à distance pour les autres ? C’est ce qui s’appelle une double peine. Il est toujours bon de rappeler à qui en douterait qu’une heure de cours se prépare en amont, et que le travail d’un professeur ne se limite pas aux heures effectuées en présence des élèves. Si l’on ajoute à cela la mise en œuvre numérique des cours à destination des élèves restés chez eux, nous serons amenés à faire du deux en un pour le même prix. Mais passons. L’inquiétude essentielle porte sur les conditions sanitaires de la reprise annoncée : la doctrine gouvernementale consiste maintenant à prôner l’utilisation des masques dans les lieux fermés, jusqu’à la rendre obligatoire dans les transports publics (ce que le simple bon sens avait largement anticipé… sans pouvoir pratiquer, faute de matériel disponible). Comme l’exécutif ne communique pas précisément sur la fabrication et les commandes en cours, on peut se demander si les établissements scolaires seront pourvus en temps et en heure pour équiper tous les enseignants et les élèves. On peut en douter quand on sait qu’aujourd’hui encore les forces de l’ordre, qui ont dû par moments faire appel à des dons de particuliers pour s’équiper, ne sont toujours pas correctement dotées par l’État… La présence de ces masques est une condition sine qua non de la reprise scolaire. Évidemment, malgré leur caractère indispensable sur le plan sanitaire, personne ne se réjouit d’avoir à dispenser un cours avec un tel bâillon sur la bouche, qui rend difficile la projection de la voix (même dans un groupe réduit), et peut vite se révéler insupportable plusieurs heures d’affilée dans les étuves que deviennent certaines salles de classe dès les premières chaleurs. Eh non, contrairement à ce qu’imaginent certains, les salles des écoles ne sont pas climatisées…

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Supposons que nous ayons des masques en nombre suffisant. Et du gel hydroalcoolique. Et du savon – dont nous manquons bien souvent en temps de paix, pour reprendre la ridicule métaphore présidentielle. Supposons. Comment parvenir à l’application stricte des gestes barrières indispensables, principalement la distanciation entre individus, notamment dans les grosses structures d’enseignement où, même en échelonnant les rentrées et sorties des élèves, ceux-ci seront amenés à se croiser dans des couloirs étroits, dans des escaliers, dans la cour de récréation, sans parler des espaces de restauration collective ? Comment constituer des groupes de quinze élèves au maximum, ce qui semble préconisé, quand on sait que les classes de lycée comportent en moyenne trente-cinq élèves ? L’absentéisme toléré (encouragé ?) par le gouvernement pourrait apparaître comme une solution en réduisant de facto les effectifs… Autre question, relative aux établissements aussi sensibles que les quartiers éruptifs où ils se trouvent : comment faire respecter les consignes sanitaires à des jeunes gens qui pour beaucoup perçoivent toute contrainte comme une agression et se font une gloire de transgresser systématiquement les interdits imposés par le prof, l’École, l’État, voire la France ? La question a récemment été posée par Roselyne Bachelot à Jean-Michel Blanquer dans l’émission C à vous. Le ministre a noyé le poisson dans des formules creuses : le civisme serait réactivé par la prise en compte de l’intérêt collectif, partout sur le territoire français. En effet, le civisme saute aux yeux dans certaines banlieues où la pratique du confinement paraît très élastique et, chez certains, s’accompagne d’activités « ludiques » (c’est Castaner qui le dit) contre la police, exutoire bien naturel au stress du moment. Il n’est pas sûr que, parmi les individus scolarisés dans ces quartiers, les plus réfractaires retournent en classe, mais la question du respect des règles dans tous les établissements sur le territoire mérite d’être posée.

La mort (et le niveau qui baisse) aux trousses

Quoi qu’il en soit, la mise en œuvre pratique de la réouverture des classes s’annonce très compliquée, et il faut espérer qu’en cas de reprise aiguë de l’épidémie le gouvernement ne se défausse pas de sa responsabilité sur les acteurs locaux que sont les maires ou les chefs d’établissement… –  c’est une crainte qui amène d’ailleurs certains édiles à refuser la réouverture dans leur ville ou village.

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Les professeurs sont bien conscients de la nécessité de la reprise économique pour le pays mais ils voudraient être certains de reprendre le travail dans un contexte protecteur pour eux et leurs élèves. Le droit à l’éducation ne prime pas les exigences de santé publique. Le syndicat enseignant qu’est le SNALC a récemment titré l’un de ses bulletins « La mort aux trousses » – le jeu de mots est parlant. Certains se sont moqués de cette frilosité, pour ne pas dire lâcheté, du corps enseignant : les soignants sont bien allés au front sans armes au début de l’épidémie, au péril de leur vie (que certains y ont d’ailleurs laissée), tout comme les policiers, les caissières, les livreurs, les éboueurs, tous ces héros du quotidien célébrés à heure fixe dans un rituel de bonne conscience assez ridicule. Les profs aussi pourraient assumer les risques et donner de leurs personnes sans chipoter ! Sauf que l’exposition aux risques dans le corps enseignant ne peut se justifier par le danger auquel on a exposé d’autres populations, et qu’on ne peut arguer d’un malheur chez les uns pour le faire accepter chez les autres. Il est tout à fait scandaleux que le personnel soignant ait été, et encore aujourd’hui dans une moindre mesure, à ce point sous-équipé face à un danger mortel, mais cet état de fait est-il une raison pour sous-équiper les professeurs afin qu’ils exercent coûte que coûte leur mission ? Jouer sur la mauvaise conscience des profs – si vous ne prenez pas le risque que d’autres ont pris, c’est que vous faites passer vos intérêts personnels avant l’intérêt collectif – ne me semble pas très correct : faut-il qu’eux aussi aient leur quota de morts pour être considérés comme des héros et applaudis à vingt heures tous les soirs ?

Enfin, un dernier point : certains craignent qu’après de longues semaines de confinement et sans reprise des cours en fin d’année, le niveau des élèves ne s’effondre. Je tiens à les rassurer : le niveau est déjà tellement bas que le risque est infime !

La fabrique du crétin: La mort programmée de l'école

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Céline Pina: Aux municipales, le clientélisme paie!


Le premier tour des élections municipales a confirmé l’emprise des islamistes sur de nombreuses banlieues françaises. Alliés aux caïds de la drogue, ils s’infiltrent aussi bien à droite qu’à gauche pour mettre les villes sous coupe réglée.


Il y a eu une vie avant le coronavirus. Et même un premier tour d’élections municipales. Et dans ce temps d’avant, plusieurs ouvrages ont dénoncé l’utilisation du clientélisme, qu’il soit religieux, qu’il s’appuie sur la petite délinquance ou qu’il mixe les deux, comme moyen le plus efficace pour conquérir ou garder le pouvoir. Un tel clientélisme fait sombrer les villes qu’il gangrène, mais paraît assurer le pouvoir de ceux qui le pratiquent. Un certain nombre de cas emblématiques ont été étudiés : par Eve Sfeztel, dans Le Maire et les Barbares, qui décortiquait le système mis en place à Bobigny ; dans Banlieue naufragée de Didier Daeninckx, sur le système mis en place à Saint-Denis ou Aubervilliers, ou encore à travers les enquêtes réalisées par Bernard Rougier et ses étudiants sur Les Territoires conquis de l’islamisme. Dans le même temps, dans le Val-d’Oise, à Garges-lès-Gonesse ou Goussainville, notamment, on arrive à la deuxième étape des stratégies de conquête de l’islam politique, qui consiste à établir ses propres listes, une fois l’emprise sur la communauté musulmane assurée et le noyautage des sections de partis effectué. Lors de cette première étape, la tête de liste est islamiste et ses compagnons de route sont présents, mais la liste intègre aussi des candidats ayant une autre image. Puis, si la prise de pouvoir réussit, l’intégrisme suit et s’impose dans le temps. La façon dont Erdogan a pris le pouvoir en Turquie, jouant les modérés pour imposer progressivement une forme de dictature illustre à une autre échelle le même processus.

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Quand les partis n’ont rien à dire

En examinant dans quelques villes emblématiques les résultats de ce premier tour, force est de constater que le clientélisme paye. Mais il paye surtout faute de capacité à faire des propositions politiques fortes et à proposer une vision d’avenir. Quand les partis n’ont rien à dire ni au monde ni à la France, n’incarnent rien de fort et n’ont pas d’identité, ils ne peuvent rassembler les citoyens : ils n’incarnent pas l’intérêt général au nom duquel l’électeur pourrait être conduit à dépasser ses intérêts personnels. Il ne reste donc plus qu’à répondre à ses attentes. Pour toucher le maximum de monde en un minimum de temps, investir dans les groupes constitués est plus avantageux. Et quand le ciment est ethnique ou religieux, souvent satisfaire le caïd permet de passer l’accord. Mais cela a des conséquences, en particulier parce que l’un des objectifs de l’accord est de toujours fournir des emplois aux jeunes des quartiers, séides du caïd ou à ses proches.

À terme, les conséquences peuvent être dramatiques. Ainsi, à Saint-Denis, ville gangrénée par le clientélisme islamiste, ce sont 500 kilos de drogue qui ont été saisis au centre technique municipal début décembre 2018. La même histoire s’était produite à Bagnolet, également au sein du centre technique municipal, en 2013, sous le règne d’un maire communiste qui avait aussi investi sur la jeunesse entreprenante de certains quartiers. Cela lui a coûté son poste, mais le maire qui l’a remplacé se débat toujours dans des histoires de trafic de drogue qui pourrissent l’atmosphère des cités. À Voiron, où Badreddine Chokri, l’âme damnée du maire Julien Polat, est soupçonné de recruter des profils extrêmement tendancieux, même constat. Deux employés municipaux ont été mis en examen pour trafic de drogue. Les deux personnages étaient notamment en charge du local de la mairie destiné aux jeunes, dans lequel un homme a été retrouvé mort… Eh bien manifestement, cela n’est pas un problème : le maire LR de Voiron a été réélu au premier tour avec 56,7 % des voix. La mise sous coupe réglée de la ville se révèle donc une manne.

À Saint-Denis, le PCF, largement compromis avec les islamistes, essuie un échec, le maire sortant, Laurent Russier est devancé par le socialiste Mathieu Hanotin. Pas de quoi faire trembler les alliés islamistes de la mairie : directeur de campagne de Benoît Hamon, Mathieu Hanotin est très islamo-gauchisto-compatible. Il s’est souvent violemment attaqué à Manuel Valls, à cause de la conception élevée que ce dernier avait de la laïcité, et l’un de ses rares faits d’armes est d’avoir demandé la tête de Jean-Pierre Chevènement quand celui-ci était à la tête de la Fondation de l’islam de France.

Le corps électoral n’a pas le droit de savoir si les candidats sont radicalisés

La pratique clientéliste est répandue en région parisienne et dans tous les partis : autant à droite qu’à gauche, de LR au PS en passant par l’UDI et le PC. Ce qui est assez logique : le clientélisme fonctionne sur l’absence d’idées politiques puisque les voix achetées doivent pouvoir se déporter en bloc d’un côté à l’autre de l’échiquier, en fonction des accords passés. Ainsi, à Aulnay-sous-Bois, Bruno Beschizza, LR, grand pourfendeur de l’islamisme sur les plateaux de télévision, n’a plus le même discours une fois rentré dans sa ville. Ses liens avec l’EMJF, Espérance musulmane de la jeunesse française, l’ont conduit à prêter des salles municipales où eurent lieu des prêches d’imams réputés prodjihadistes. À Aubervilliers, le PCF a joué avec le feu en passant des accords avec des activistes religieux intégrés à l’équipe municipale. Les tensions sont apparues quand Meriem Derkaoui, actuel maire, a remplacé Pascal Beaudet. Il faut dire aussi que Sofienne Karroumi, son ancien premier adjoint, ayant pu, après deux mandats, se constituer une réserve de soutien, il était temps pour lui de quitter l’organisme-hôte qu’il parasitait pour se lancer en son nom propre. S’appuyant sur l’AMA, l’Association des musulmans d’Aubervilliers, l’homme porte un islam mêlant salafisme et idéologie violente des frères musulmans. Il est arrivé en deuxième position du premier tour en rassemblant 19,09 % des voix. Cependant, le fait que la ville soit notoirement noyautée par des islamistes explique peut-être le bon résultat de la candidate de l’UDI. C’est l’inverse à Bobigny où les malheurs de l’UDI ont fait le bonheur du PCF. Dans la ville-préfecture, les liens entre les nouveaux élus et certains proches du clan des barbares ont sans doute pesé sur la campagne et le candidat de Jean-Christophe Lagarde, Christian Bartholmé, arrive en seconde position.

Autre cas de figure, celui de Garges-lès-Gonesse et de Goussainville où deux islamistes notoires avaient toutes les chances d’arriver en tête au premier tour. Abdelaziz Hamida, proche du mouvement Tabligh, mouvement à l’origine, notamment, des nombreux départs en Syrie constatés chez les jeunes de Lunel, est arrivé en tête à Goussainville. L’homme est soupçonné d’être fiché S (selon Le Point, L’Express et Le Parisien), mais les journalistes qui ont enquêté n’ont jamais pu avoir d’autre réponse du ministère de l’Intérieur que : « On n’infirme ou ne confirme jamais ce type d’information. » Le corps électoral n’a donc pas le droit de savoir si les personnes qui se présentent aux élections sont radicalisées. Ceci dit, quand on a affaire à un adepte du Tabligh, il y a peu de doute à avoir sur son rapport à la religion… En revanche, Samy Debah, le fondateur du CCIF, appartenant à la mouvance des frères musulmans, n’arrive qu’en deuxième position à Garges-lès-Gonesse, avec 34,67 % des voix. Il a pulvérisé le socialiste Hussein Mokhtari, malgré la longue histoire de ce dernier avec le territoire, mais échoué à déloger Benoît Jimenez, UDI, le dauphin du sortant, Maurice Lefèvre (DVD), maire emblématique de Garges depuis 2004. Avec 42,37 %, celui-ci tient bon, mais le score de son adversaire islamiste nous oblige à rajouter « pour le moment ».

A lire aussi: Bobigny: ce qui est reproché à Lagarde

Autre territoire où les islamistes ont joué un jeu trouble et où le courage ne s’est pas révélé payant, Ecquevilly, dans les Yvelines. En 2016, la mosquée de la ville a été fermée dans le cadre de l’état d’urgence, sur demande de la préfecture en raison des appels à la haine et de la justification des attentats de Paris constatés lors des prêches de son imam vedette : Youssef Abou Anas. Le Conseil d’État a confirmé cette décision, estimant que l’existence des prêches de l’imam appelant « à des comportements violents, sectaires et illégaux » était avérée. La maire d’Ecquevilly, Anke Fernandes, s’est battue pour faire fermer cette salle de prière islamiste très influente dans les quartiers populaires. Pour avoir eu ce rare courage, elle a été menacée, attaquée et traînée dans la boue. Malgré son combat (ou peut-être à cause de celui-ci), elle a été battue au premier tour. Désormais, pas sûr que les artisans d’un retour en force de l’islam politique sur le terrain trouveraient quelqu’un pour leur barrer la route.

Alors, pour finir sur une touche d’espoir, parlons de Rillieux-la-Pape où le maire, qui a choisi d’affronter le réel en face et de combattre l’islamisme, a été réélu au premier tour. En politique, les convictions et le courage peuvent payer. Les gens bien ne perdent pas toujours.

Silence coupable

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Les territoires conquis de l'islamisme

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Le maire et les barbares

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S’arrêtera-t-on de vivre pour ne pas mourir?


Dans sa bataille contre le coronavirus, avec son autoritarisme sans autorité, l’exécutif commence à lasser.


Il a fallu seulement quelques semaines pour que la France, si fière d’être enfant de la liberté – parait-il que nous l’aurions même inventée – range aux vestiaires les libertés les plus élémentaires, sa libre-pensée et son laisser-aller. Difficile liberté, écrivait Kundera : certains courageux adorent la chanter quand rien ne la menace, mais s’empressent de s’en méfier quand elle est attaquée.

L’intervention d’Edouard Philippe à l’Assemblée nationale est à ce titre un modèle de pusillanimité. Déçu d’un Premier ministre que je croyais courageux quitte à être « cassant ». L’homme grisonnant s’est livré mardi à un discours technique sans espoir ni vision de la société. Passant sur les innombrables contradictions après lesquelles il proclame encore devant la représentation nationale qu’il est un homme de « bon sens » contrairement à ses contradicteurs – faut-il rappeler qu’il disait encore le 2 avril sur France 2 que le port du masque ne servait à rien dans la rue, autrement dit qu’une barrière physique entre les individus et le virus ne l’empêchait nullement de se propager ?

Fascistes, complotistes, café du commerce…

On ne peut pas reprocher à nos gouvernants de s’être trompés : qui d’ailleurs a eu « raison » dans cet inédit permanent ? On peut en revanche reprocher la sempiternelle méthode qui consiste à disqualifier ses adversaires pour les rejeter dans le camp du fascisme (pour ceux qui réclamaient la fermeture des frontières) ou du complotisme (pour les adorateurs de Raoult)… Quant à ses contradicteurs, Philippe les renvoie aux zincs du « café du commerce ». On peut critiquer l’idéologie sans-frontiériste qui nous a mené dans le mur et l’action du gouvernement, sans être un ennemi de la démocratie et sans céder à la facilité du « yakafokon », l’information ouverte nous donnant une idée du mauvais bilan sanitaire de la France et des mensonges d’un gouvernement se défaussant sur des soi-disant experts.

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Cette manière de se dire très humble et d’interdire simultanément toute critique est très caractéristique de l’autoritarisme sans autorité du gouvernement. On ne veut pas fermer les frontières, mais on veut bien confiner le pays entier pendant 2 mois, le menaçant d’un reconfinement s’il n’est pas gentil d’ici le 11 mai. On abat les frontières et l’on veut installer des brigades de surveillance et des applications de tracking. Incapable d’autorité, voguant entre l’impuissance et le caprice de l’enfant qui refuse la contradiction, le discours d’Edouard Philippe était à l’image de l’action gouvernementale ces dernières semaines : peu décisif.

Critique de la raison hygiénique 

À l’inutilité se joint la crainte. Cette habitude que l’exécutif a de répéter que « rien ne sera plus comme avant » est en effet malsaine. Elle n’est pas celle d’un chef de guerre, mais celle d’un bleu qui craint les représailles populaires. Au lieu de fixer le cap d’une sortie définitive et d’en assumer le risque, on déconfine parcellairement, en ignorant que si le virus est si contagieux qu’on le dit, tout déconfinement partiel sera en réalité total. Plutôt que de viser une sortie de crise, on la prolonge pour la lisser, et ainsi on l’intègre alors qu’on devrait la bouter.

À ceux qui douteraient encore qu’un certain libéralisme est le fantasme d’une humanité sans sexe, sans pulsion, sans saleté, une humanité stérilisée, modulable et rutilante, ces discours en sont la preuve. Notre « humanité », que l’étymologie et la théologie font naitre dans la boue ou l’humus qui la constitue, doit entrer dans un monde hygiénique, où les aléas du vivant seraient remplacés par la mécanique implacable du geste barrière et du protocole sanitaire.

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Mais il faudra bien dire que s’arrêter de vivre n’empêchera pas de mourir. Que sortir de chez soi comporte des risques, et que notre liberté réside dans ce risque. 

Les Français ne sont pas de petits enfants

Bien sûr il ne faut pas condamner toute entreprise sanitaire : on sait bien que le confinement était destiné à soulager notre admirable service hospitalier et à leur permettre de s’organiser. Mais vient le moment où un chef doit tracer une ligne, et prendre une décision nette. Les atermoiements du gouvernement sont certainement la pire manière de s’attirer les foudres populaires.

À l’échelle collective, une nation qui sacrifie sa liberté sur l’autel du risque 0 se fait déclinante.

Bien sûr le coronavirus est à prendre au sérieux, il n’est pas la « gripette » que l’on pouvait décrire en janvier. Mais on peut rappeler qu’à date, plus de 93% des décès à l’hôpital ont plus de 60 ans, et que cela devrait suffire pour déconfiner en responsabilisant les plus fragiles, qui pourront vivre plus agréablement lorsque le monde aura repris son cours : il suffit de regarder quelques séquences des premières visites en Ehpad pour s’en convaincre. Ne pouvant éradiquer ce virus avant au moins un an, le politique ne pourra faire autrement que de s’en remettre à la responsabilité d’un citoyen adulte, seul fondement possible d’une société libre : difficile liberté.

Le séisme de 2020 tourne la page de la mondialisation heureuse


La crise sanitaire du Covid-19 engendre un cataclysme économique. Finie la mondialisation heureuse : production relocalisée en Europe, dettes alourdies, hausse des prix… Un tremblement de terre politique et social nous attend.


La mésaventure de la société américaine 3M donne une idée des bouleversements à venir quand le tsunami du SARS-CoV-2 [tooltips content= »Nom du virus à l’origine du Covid-19, la maladie. »][1][/tooltips] nous laissera le temps d’imaginer le monde d’après. L’ex-Minnesota Mining and Manufacturing Company, devenu 3M en 2002, géant américain aux 32 milliards de dollars de chiffre d’affaires, disposait en Chine d’une précieuse unité de fabrication de masques N95 très performants. Afin de s’en réserver la production, les autorités chinoises ont, sans crier gare, nationalisé l’usine en février – la pandémie faisait alors rage à Wuhan et pas à Washington, où l’on s’en moquait encore. Blâmer l’égoïsme chinois, sans doute, mais que dire de la naïveté occidentale ? Quoi qu’il en soit, cette nationalisation constitue le symbole de l’inéluctable défiance qui présidera à la redéfinition de nos relations avec l’empire chinois.

Tchernobyl chinois

On sait dès maintenant que le cataclysme économique qui suivra la crise sanitaire du Covid-19 infligera des dégâts comparables à ceux de 1929 et 2008. Leur énumération donnait déjà le vertige, quelques jours seulement après le choc : plus de 5 000 milliards de dollars d’actifs se sont volatilisés sur les places financières ; l’impact de la secousse sur le PIB mondial dépasserait les 1 000 milliards pour 2020 ; chaque jour une banque centrale se dote de moyens historiques – 750 milliards d’euros pour la BCE le 18 mars ; la France annonce un plan de sauvegarde de l’économie de 300 milliards révisables à la hausse ; au moins 25 millions d’emplois perdus dans le monde. Beaucoup s’inquiétaient de ne pas voir revenir l’inflation en Europe, qu’ils se rassurent. Ces monceaux de dettes, ces planches à billets chauffées à blanc conjugués à une possible défaillance des chaînes logistiques des biens de première nécessité pourraient conduire à une spectaculaire hausse des prix.

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Tout dépendra en réalité de la durée des différents confinements, de la rapidité de mise au point d’un traitement et surtout de notre capacité à éviter une deuxième vague épidémique le jour où les libertés de circulation et de rassemblement seront rétablies.

Les entreprises occidentales vont chercher à se désengager de la Chine

Sans entrer dans le jeu des prévisions apocalyptiques (les alambics du Larzac ou de Corrèze doivent enivrer sans discontinuer la communauté « effondriste »), on peut déjà entrevoir la cohorte des bouleversements que le coronavirus va précipiter.

De façon inéluctable, 3M – comme des milliers d’entreprises occidentales – va chercher à se désengager de la Chine. Les conséquences sociales pour l’empire de Xi Jinping pourraient conduire à une déstabilisation du pouvoir du Parti communiste chinois. Patrick Artus [tooltips content= » Chef économiste chez Natexis. »][2][/tooltips], comme la CMA-CGM – leader mondial du transport maritime –, voit toutefois la Chine redémarrer fin mars. Pourtant, elle risque dès avril de perdre un à un ses clients ruinés ou ses partenaires trahis, comme 3M, dans les nombreux secteurs stratégiques mis en lumière par le coronavirus (pharmacie, hygiène, électronique, télécoms, batteries électriques…). Qui peut croire qu’Apple demandera encore à Foxconn – la plus grande entreprise du monde en nombre de salariés – de continuer à fabriquer la moitié de ses iPhone à Zhengzhou dans trois ans ? Comment alors réagiront ces futurs chômeurs chinois ? Une récession brutale pourrait donc frapper un empire habitué à une croissance ininterrompue depuis Deng Xiaoping. Ce que l’on a d’abord présenté comme le « Tchernobyl chinois », avant de réaliser qu’il s’agissait d’un Fukushima planétaire, pourrait bien avoir la peau du système capitalo-totalitaire de Pékin. La secousse géopolitique changerait alors de magnitude. Au 1er avril en tout cas, d’un point de vue géoéconomique : pangolin : 1, Xi Jinping : 0.

Cette « désinisation » de la mondialisation offrirait la possibilité d’un accord donnant-donnant entre une relocalisation au Maghreb de diverses sous-traitances asiatiques et la gestion du défi migratoire à l’aune d’un prestige retrouvé des frontières. Même limitées, ces relocalisations ne pourraient qu’avoir un impact bénéfique sur l’emploi, si ce n’est sur les prix…

Si, malgré tout, le régime survit, la méfiance du reste du monde vis-à-vis du rôle de l’empire du Milieu dans la répartition des chaînes de valeur devrait conduire à une profonde révision de la mondialisation.

Des libéraux comme Pascal Lamy n’y croient pas : « Cet épisode n’est pas forcément un tournant. C’est une étape qui s’ajoute à d’autres qui se sont produites depuis dix ou quinze ans », a-t-il déclaré au Point [tooltips content= »« Pascal Lamy : “Je ne crois pas à la déglobalisation” », lepoint.fr, 19 mars 2020. »][3][/tooltips] en oubliant toutefois de citer la défiance américaine qui prévaut depuis l’élection de Donald Trump en 2017. Les décisions que prendra 3M s’inscriront dans le revirement musclé initié par le président américain. Sa nouvelle relation avec Pékin fut parfaitement illustrée par le refus de déléguer le futur réseau 5G à Huawei. Tous ces éléments convergent. Tout en compliquant la réélection de Trump si la crise sanitaire américaine est d’ampleur, l’Europe, à l’image des États-Unis, cherchera à moins dépendre de la Chine. Un cycle de tensions, de désorganisation, propice lui aussi à l’inflation, vient de s’ouvrir – les panneaux photovoltaïques que nous n’achèterons plus aux Chinois, mais aux Allemands seront plus chers de 30 %. La page de la mondialisation heureuse, façon Obama, se tourne sans doute définitivement avec le Covid-19.

Ces mouvements tectoniques sonneront dans les semaines à venir l’heure de vérité de la zone euro. L’Italie, l’Espagne et bien sûr la France s’apprêtent à faire des chèques en bois gravés de montants si considérables que l’Allemagne n’aura que deux possibilités : sauver l’Euro et l’Europe en contre-garantissant les dettes de sa zone sud ou laisser chacun de ces pays retrouver une monnaie souveraine qui se dépréciera immédiatement. On ne voyait déjà pas comment le monde pré-Covid pouvait faire face aux 225 % du PIB mondial de dettes publiques et privées accumulées. On peine d’autant plus à concevoir la coexistence post-Covid entre une dette alourdie et des PIB laminés. L’annulation de cette dette, la baguette magique d’un Mélenchon, revient concrètement à carboniser toutes les assurances-vie et l’épargne des Français, ainsi qu’à se priver de tous les marchés financiers. Il faudrait alors couper d’urgence dans les dépenses publiques et baisser les retraites de 30 %.

Face-à-face entre Macron et les Français

Mais au-delà des épreuves économiques et techniques à venir, cet épisode tragique met en scène dans chaque pays le face-à-face entre une population en danger et des autorités responsables, non pas mondiales, mais nationales – ce qui n’exclut pas à l’évidence des mesures transnationales concertées. Les gouvernements en charge, pour gérer cette crise exceptionnelle, doivent disposer de tous les moyens sanitaires et de contrôles des flux de population. Les Français et leurs dirigeants réalisent en mars 2020 que leurs frontières sont en Grèce (attaquées par Erdogan au demeurant), leurs médicaments en Chine, et leurs masques aussi manquants que les tests de dépistage du virus. C’est un manteau d’hermine en lambeaux que le roi Macron présente à ces sujets – celui que lui a certes transmis Hollande qui le tenait de Sarkozy, Chirac et Mitterrand.

Par pur dogmatisme, notre jeune président progressiste refuse de fermer les frontières du pays puis, devant la vague épidémique qui s’annonce, il s’y résout. Ce que ni l’État islamique, ni Erdogan n’avait réussi à obtenir, le SARS-CoV-2 l’a fait : l’espace Schengen est aboli ; la souveraineté française vient de retrouver une légitimité indiscutable – tout comme celle de nos voisins. C’est un tremblement de terre politique, social et économique qui conduira de gré ou de force à maints autres revirements.

Le premier d’entre eux ne méritera qu’un codicille dans les livres d’histoire : l’abandon de la réforme des retraites (pangolin : 1, Martinez : 0). Si les syndicats s’abstiennent pour l’heure de pavoiser, c’est aussi, sans doute, parce qu’ils sentent que le fumeux « droit de retrait » dont excipe une partie de leurs troupes est de nature à mettre à genoux le pays. Quand on pense au dévouement du personnel médical et à ses sacrifices, on ne peut que s’indigner que des chasubles rouges incitent des travailleurs indispensables à l’approvisionnement des Français à cesser le travail. Ce « droit de retrait » cousin du « principe de précaution » chiraquien – dont on aurait attendu qu’il puisse nous garantir des masques, mais non – s’avère incompatible avec une économie de guerre. À la décharge des salariés non disposés à prendre de risques pour la collectivité, l’attitude désinvolte des bobos de nos métropoles partis télétravailler de la plage qui borde leur résidence secondaire n’œuvre pas à la solidarité collective. Exiger des caissières de supermarché de continuer à travailler sous les postillons quand on bronze en famille à La Baule n’aidera pas à réconcilier le peuple avec ses élites. Dans la liste des changements à venir, les « quartiers », ces territoires perdus de la République où l’on observe un civisme diversitaire pillard, ne seront peut-être pas non plus les derniers dans lesquels l’armée sera amenée à se déployer. Comme on le voit, les temps des débats sur la PMA ou la théorie du genre semblent déjà loin, alors que nous nous retrouvons brutalement face à cette momie hier encore infréquentable : l’intérêt général.

La République tchèque ferme ses frontières : contrôle policier à la frontière germano-tchèque, 14 mars 2020. © Robert Michael/ dpa-Zentralbild/AFP
La République tchèque ferme ses frontières : contrôle policier à la frontière germano-tchèque, 14 mars 2020.
© Robert Michael/ dpa-Zentralbild/AFP

Passée la tragédie sanitaire, cet intérêt général, jusqu’alors terrassé par les préoccupations individualistes ou communautaires, commande de relocaliser un maximum de filières stratégiques, à commencer par celles de l’hygiène et de la santé. En France bien sûr, mais également en Europe, parce qu’il demeure chimérique de rapatrier l’intégralité de ce que nous importons. Cet aggiornamento peut s’imaginer en coopération, pourquoi pas avec les plus fiables de nos voisins africains. Cette « désinisation » de la mondialisation offrirait la possibilité d’un accord donnant-donnant entre une relocalisation au Maghreb de diverses sous-traitances asiatiques et la gestion du défi migratoire à l’aune d’un prestige retrouvé des frontières. Même limitées, ces relocalisations ne pourraient qu’avoir un impact bénéfique sur l’emploi, si ce n’est sur les prix. Depuis 40 ans en effet, la France a perdu la moitié de ses usines – dont celles qui fabriquent nos médicaments. On peut donc parier sur le retour d’une partie d’entre elles au bercail (ou au moins l’espérer). L’épreuve biblique que le pangolin nous inflige devrait conduire les Français à accepter de dépenser plus pour ne pas dépendre, par exemple, d’un traitement du Covid-19 made in China (comme le sont au demeurant de nombreux princeps devenus génériques). Ce retour au premier plan de la souveraineté, les Français à l’instar d’autres peuples européens le réclament depuis quinze ans, date de leur « non » à la constitution européenne. Ils vont devoir admettre, dans le sillage tragique du virus, que cette souveraineté a un prix visible sur le ticket de caisse d’un supermarché.

A suivre…

Mais justement, le renchérissement à venir de notre consommation débridée ne constitue-t-il pas l’occasion de mettre un terme à des pratiques que nous savons désormais insoutenables pour notre écosystème ? La malchance incroyable que nous avons « d’observer le monde à l’arrêt » [tooltips content= »Hervé Gardette, France Culture. »][4][/tooltips] permet de prendre conscience des dégâts que nous lui infligeons. Au mois de février, la Chine a consommé 38 % de charbon en moins, et les plus jeunes Pékinois ont pu admirer un phénomène encore inconnu d’eux : le ciel bleu. Les pertes abyssales des compagnies aériennes (200 milliards de dollars au 20 mars selon l’IATA) se concluront par des faillites ou des nationalisations. Certes, mais elles risquent plus que tout d’apparaître sans objet dans un monde où les flux touristiques vont devenir suspects. Dégotter un Paris-Bangkok à 600 euros pour y passer cinq jours sera sans doute plus difficile, tout comme l’accès des hordes chinoises au mont Saint-Michel ou à Versailles. Impossible également de trouver un smartphone à moins de 500 euros, un artefact qu’on conservera ainsi plus longtemps. Finis aussi les jeans à 12 euros et toutes les diverses saloperies que nous importons par containers de Shenzhen, camelotes dont nos déchetteries se goinfrent. Et plus nous relocaliserons, plus ces produits grèveront nos bourses et moins nous consommerons – en ayant quand même redonné du travail à des dizaines de milliers de Français, si tant est que les compétences soient encore là.

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Le SARS-CoV-2 porte donc en germe une certaine décroissance parfaitement en ligne avec les aspirations écologiques qui se manifestent partout dans le monde et principalement en Europe de l’Ouest. Personne à Bruxelles n’imaginait qu’une démondialisation soit socialement soutenable, il faut désormais prier pour que les technocrates se soient (une fois de plus) trompés, car un affaissement d’une ampleur inconnue pourrait très bien amputer 5 %, ou 10 %, de notre PIB. Christine Lagarde, dès le 19 mars, a avoué s’attendre à une récession « considérable ». Nous sommes donc encore moins à l’abri que la Chine de violents mouvements sociaux insurrectionnels à côté desquels les gilets jaunes pourraient figurer un aimable échauffement.

 

Vive la distance sociale


Le confinement séparé des conjoints et la distance sociale laissent au mâle blanc quinquagénaire et citadin le temps d’ouvrir les yeux sur sa condition.


 

Pour ne pas grossir les chiffres des violences conjugales, j’ai préféré être confiné sans ma femme. Dans certaines circonstances, deux logements modestes séparés valent mieux qu’un, spacieux et commun, et sont pour la survie des couples plus sûrs qu’un abri antiatomique. En même temps je me connais, je ne serais jamais allé porter plainte. Je ne me vois pas entrer dans un commissariat : « Ma femme se jette sur moi toutes griffes dehors quand je l’ai trop contrariée. » Je préfère ne pas, il me reste un peu de fierté. C’est d’ailleurs tout ce qui nous reste à nous autres hommes blancs vieillissants : vivre en silence nos maltraitances. On ne nous entend pas, alors qu’au premier écart ou aux premières négligences, on se retrouve divorcés, expulsés, en un mot répudiés et pire, rançonnés et condamnés à payer pour notre maison et pour notre ex-femme en perdant le droit de rentrer et dans l’une et dans l’autre.

Nous sommes tous des vieux mâles blancs

Puissions-nous longtemps garder ce silence digne, résister à la tentation associassionniste et ne pas ajouter nos jérémiades au vacarme des victimes déjà nombreuses. Préférons encore un peu le statut de bourreau, même en carton, avant de pleurnicher ou de vociférer pour obtenir des têtes et des lois. Qui a envie, pour dénoncer les violences dont nous sommes les objets, d’un activisme organisé, avec slogans, logos et porte-parole ? Qui attend qu’apparaisse le « Fihot » (le Front d’intervention des hommes tabassés) ? Qui voudrait figurer sur une liste d’hommes trucidés par leurs femmes ? Je n’aimerais pas voir les murs de Paris maculés d’affichettes pour attirer notre attention sur Marcel qui s’est jeté par la fenêtre après trente années de vie commune et une scène de trop.

Je n’ai plus vu de film avec Hugh Grant depuis qu’on l’a surpris dans sa voiture avec une prostituée, et qu’il s’est excusé publiquement. Je dois être incapable de m’identifier à un pauvre type qui demande pardon à son public pour être allé aux putes

Mais ce qui vaut pour le péquin masculin moyen ne vaut pas pour les hommes célèbres pris dans les filets du néoféminisme et harcelés par des foules de Torquemadames. N’ont-ils pas, ces mâles en vue, des devoirs ? Ne nous représentent-ils pas, nous les obscurs, nous les sans-grade, et à l’heure où nous aurions un peu besoin de héros, qu’ont-ils donc à s’éclipser ou à s’exiler ? Quelles occasions manquées de rester droit pour la postérité, dans l’immortalité, de tenir tête face à la meute, et quitte à être grillé, d’afficher fièrement une morgue tout aristocratique. Si on est un homme, pourquoi s’empêcher de jeter de l’huile sur le feu quand on est la proie des femmes ? 

Je pense à Matzneff. Je l’aurais préféré face caméra, expliquant avec un sourire vicieux et un regard lubrique à la journaliste que si à son âge, on n’avait pas trois ou quatre femmes qui voulaient votre mort, c’est qu’on avait raté sa vie de séducteur. Que reste-t-il à un Dom Juan qui a renoncé au blasphème, à l’ironie et au panache ? Une triste collection de femmes. Et Polanski qui a arraché par la force de son talent une place enviée sur le podium quand d’autres y figurent par la grâce de la discrimination positive, n’aurions-nous pas préféré qu’il occupât cette position inconfortable pour nous réconforter en ces temps difficiles qui nous rappellent les heures les plus sombres de nos bonnes femmes ? Je l’aurais bien vu rendre les précieuses un peu plus ridicules en remerciant la profession après s’être excusé pour les starlettes candidates à une carrière d’actrice qu’il n’a pas eu l’heur de sauter.

Plus tolérant avec les présumés salauds qu’avec les avérés couards

On peut regretter la prudence du réalisateur, on se consolera avec ses films, que certaines et certains refusent de voir, incapables qu’ils sont de distinguer l’homme de l’œuvre. Hier encore, on se demandait s’il fallait éditer Mein Kampf, aujourd’hui certains hésitent à publier les mémoires de Woody Allen. Le diable a drôlement changé de visage. On peut rire en pensant à celles et ceux qui ne voient plus qu’un « violeur » quand ils regardent Le Pianiste ou un « pédophile » quand ils pensent à Harry. Longtemps je me suis moqué d’elles et d’eux, je ne le fais plus. J’ai moi aussi mes limites. Je n’ai plus vu de film avec Hugh Grant depuis qu’on l’a surpris dans sa voiture avec une prostituée, et qu’il s’est excusé publiquement. Je dois être incapable de m’identifier à un pauvre type qui demande pardon à son public pour être allé aux putes. En revanche, même si Roman Polanski et Woody Allen avaient tous les deux, en gang bang organisé, sodomisé des petites Chinoises saoulées, droguées et adoptées, ou fournies par Gabriel Matzneff, je ne pourrais pas me passer de me repasser La Neuvième Porte ou Crimes et Délits. Nous n’avons pas les mêmes valeurs, voilà tout. Je dois être plus tolérant avec les présumés salauds qu’avec les avérés couards.

Le confinement présente des avantages…

Confiné, j’ai retrouvé un paquet de DVD, je me suis fait mon cinéma et je suis retombé sous un charme dont je n’ai aucune envie de me relever. Après deux semaines, je ne crains pas que le confinement se prolonge, je redoute le moment où il faudra fermer la parenthèse et où le mot fin apparaîtra sur les écrans. Ce qui m’inquiète, ce n’est ni la débâcle économique ni le désastre sanitaire, c’est la fin des distances sociales, la reprise du travail et le retour sous mes fenêtres, des gens. Je regrette déjà le mètre de précaution qui me sépare des fâcheux un peu trop familiers qui vous mettent la main sur l’épaule ou vous tapent dans le dos, des urbains qui vous font la bise entre personnes de même sexe, même masculin. Je garderai la nostalgie de ces jours tranquilles à l’abri des huissiers et des clients, sans téléphones qui sonnent, sans invitations à décliner, sans promesses à tenir, sans tâches à accomplir, sans courrier et sans factures, sans argent à donner ou à recevoir. J’en entends qui se lamentent. Qu’ils pensent à tout ce à quoi nous allons échapper pendant ce printemps à l’ombre : les marches des fiertés, la fête des voisins, les kermesses des écoles, Paris Plages, les randonnées de patineurs, les nudistes du bois de Vincennes, les mariages des cousins et les anniversaires de leurs enfants, les nuits debout et tous les cons en marche pour les retraites, le climat, l’islamophobie et le racisme d’État. Qui s’impatiente de revoir les romanichels avachis, les hipsters trottinettant et les vieilles musulmanes qui se dandinent ? Qui veut retrouver le bruit et l’odeur de notre cuvette polluée et surpeuplée, avec ses travaux éternels, ses métros bondés, ses embouteillages permanents et ce terrible manque de place qui nous fait sentir chaque jour que nous sommes trop et donc de trop ? À qui manquent les marathons, les manifestations, les expositions, et leurs lots de déviations, d’exhibitions, de vociférations ? Qui est pressé de revoir le Louvre ou Versailles submergés par des Chinois et Paris envahie par des touristes venus d’un tiers-monde émergeant, nouveaux riches et déjà obèses, vêtus à la mode la plus vulgairement mondiale, et parlant trop fort dans une langue laide ? Qui veut revoir sa ville comme il l’a laissée, sale, bruyante, bouchée, encombrée, congestionnée, tiers-mondisée par ci et islamisée par là, parcourue la nuit par les rats et le jour par des femmes voilées ? Je me le demande. À part ceux qui sont confinés avec leur femme, je ne vois pas.

Giono, le provençal universel


Originaire de Manosque, Jean Giono (1895-1970) demeure le seul écrivain païen de langue française. Un volume de « La Pléiade » permet d’explorer différentes facettes de son oeuvre lumineuse dont la nature est le cœur vivant.


« Il y aura eu d’abord pour nous comme une fraîcheur d’eau au creux de la main. » C’est ainsi que Philippe Jaccottet termine la préface à sa traduction de l’Odyssée, la plus belle sans doute. C’est aussi la sensation que laisse la lecture de l’œuvre de Jean Giono dont on célèbre cette année le cinquantenaire de la mort. Est-ce tout à fait un hasard ? Giono écrit un de ses premiers livres, Naissance de l’Odyssée, qui paraît en 1930, sous les auspices d’Homère, le grand aveugle qui voyait tout. Il s’agit d’une relecture presque bouffonne du mythe d’Ulysse : le héros de la guerre de Troie n’a pas vécu toutes les aventures qu’on lui connaît, il a simplement pris son temps, ce franc buveur qui parle bien, pour rentrer à Ithaque, peu pressé de retrouver Pénélope. Alors, pour expliquer son retard de dix ans, il ment et il invente. Mais il le fait avec un tel art qu’on préfère le croire. « Si la légende est plus belle que la réalité, alors imprime la légende », dit une réplique célèbre de L’homme qui tua Liberty Valence de John Ford.

Giono hors du temps

On peut y voir une clef de l’art poétique de Giono. Il ne sera pas un auteur réaliste, ce qui ne veut pas dire, au contraire, qu’il ne nous donnera pas à voir une autre réalité, peut-être plus vraie, plus essentielle. C’est Homère qui permet cette transfiguration émerveillée pour Giono, et cela dès l’enfance. Dans Jean le Bleu (1932), son seul livre réellement autobiographique, il se décrit enfant au milieu des moissons. Un ouvrier agricole, « l’homme noir », lui donne l’Iliade : « Je lus l’Iliade au milieu des blés mûrs. On fauchait sur tout le territoire. Les champs lourds se froissaient comme des cuirasses. Les chemins étaient pleins d’hommes portant des faux. […] Cette bataille, ce corps à corps danseur qui faisait balancer les gros poings comme des floquets de fouets, ces épieux, ces piques, ces flèches, ces sabres, ces hurlements, ces fuites et ces retours, et les robes de femmes qui flottaient vers les gerbes étendues ; j’étais dans l’Iliade rousse. » Giono renoue ainsi, et il est le seul dans la littérature du XXe siècle, avec les modes de récit les plus archaïques, comme la prose scandée du Serpent d’étoiles ou du Grand Troupeau, en leur donnant les allures de ces textes fondateurs qui chantent la naissance ou la mort des civilisations.

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Cet anniversaire de la mort de Jean Giono aura au moins l’avantage, espérons-le, de remettre au centre du jeu un écrivain qui a réinventé le roman pour mieux réinventer le monde comme l’ont fait, à leur manière, Proust et Céline. Mais, tandis que ces deux derniers occupent une place incontestable, celle de Giono est moins évidente. On le range souvent dans la case bien commode d’un chantre de la Provence pour une bonne partie de son œuvre. Impossible de le cantonner, pourtant, à un régionalisme. La Provence n’est Provence pour Giono que si elle est aimée comme un lieu qui ouvre sur l’universel : « Il n’y a pas de Provence. Qui l’aime aime le monde ou n’aime rien. »

Comme tous les grands, également, Giono invente sa langue, sa syntaxe, ses métaphores, car ce qu’il voit est la fois très nouveau et très ancien : le monde est une totalité vivante qu’il saisit à travers un panthéisme joyeux, un matérialisme enchanté comme celui des présocratiques. Il fait donc partie de ces écrivains que l’on reconnaît au bout de deux ou trois lignes dans une dégustation à l’aveugle, parce qu’il s’est placé, d’emblée, hors du temps et hors de son temps.

Gaucho et collabo

Un épisode emblématique de sa biographie prouve qu’il ne s’agit pas seulement d’une posture littéraire, mais d’une véritable aptitude à vivre dans un univers parallèle. Né en 1895 et mort en 1970, il réussit l’exploit, au moment de la Seconde Guerre mondiale, d’être arrêté le 14 septembre 1939 et emprisonné pendant deux mois pour pacifisme, et, à la Libération, d’être de nouveau incarcéré, mais pour collaboration cette fois, avant d’être assigné à résidence dans les Bouches-du-Rhône toute l’année 1945, loin de sa chère Manosque.

Alors, Giono gaucho ou Giono collabo ? La réponse n’est que de peu d’importance. C’est comme vouloir en faire un pionnier de l’écologie parce qu’il a écrit L’homme qui plantait des arbres et que la nature est le cœur vivant de son œuvre. L’erreur est hélas commune, ces temps-ci, de relire les œuvres du passé avec les catégories morales ou politiques du présent. L’exercice est encore plus absurde s’agissant de Giono qui a voulu donner un caractère non pas intemporel mais atemporel à nombre de ses livres. Celui que nous considérons, pour notre part comme son plus grand roman, Le Chant du monde, est radicalement insituable. Il aurait pu être écrit à n’importe quelle époque passée, présente, future. C’est un magnifique western épique, une histoire d’amour entre une aveugle et un homme qui vit sur un fleuve, fleuve qui est lui-même un personnage essentiel. Les hommes ont des fusils, mais ils se comportent comme des Grecs anciens. Les lieux ne sont pas nommés, les distances soumises à une géométrie non euclidienne, les villes sont rares, souvent en ruines, ou presque.

Une seule rencontre avec l’histoire réelle de son siècle aura suffi à Giono : mobilisé en 1914, il est de Verdun, du Chemin des Dames et manque de perdre la vue quand il est gazé lors de la bataille du mont Kemmel sur la frontière belge, avant d’être démobilisé en 1919. Contrairement aux autres écrivains anciens combattants de sa génération, comme Aragon, Breton, Céline, qui vont crier leur révolte, Giono mettra longtemps à en parler, pansant ses plaies à Manosque. Mais ce sera pour aboutir à un pacifisme radical, celui du Grand Troupeau (1931), et surtout de la Lettre aux paysans sur la pauvreté et la paix, écrite en 1938 alors que la France se prépare à un terrible match retour qu’elle va perdre. Ce texte sera considéré comme munichois puis comme un des bréviaires du pétainisme, alors que Giono est avant tout effondré par l’amnésie qui a si vite effacé le cauchemar : « Il est impossible d’expliquer l’horreur de quarante-deux jours d’attaque devant Verdun à des hommes qui, nés après la bataille, sont maintenant dans la faiblesse et dans la force de la jeunesse. Y réussirait-on qu’il y a pour ces hommes neufs une sorte d’attrait dans l’horreur en raison même de leur force physique et de leur faiblesse. »

Jean Giono dans sa maison (1962) © Michele Brabo/ Opale
Jean Giono dans sa maison (1962)
© Michele Brabo/ Opale

Giono n’a eu qu’une seule ambition, celle de célébrer ce qu’on pourrait appeler l’alliance du vivant. Le choix opéré par le volume de « La Pléiade » qui sort à l’occasion de cette commémoration sous le titre Un roi sans divertissement et autres romans en est une belle illustration. Sont volontairement écartés les quatre romans du Cycle du Hussard de l’après-guerre, fuite stendhalienne dans le monde, parallèle lui aussi, de La Chartreuse de Parme, roman fétiche pour Giono qui le lisait déjà dans les tranchées. En revanche, toute la place est faite au Giono païen, au Giono panthéiste qui de Colline (1929), son premier roman publié, à L’Iris de Suse (1970), écrit à la veille de sa mort, joue de sa Provence rêvée comme Faulkner le fera avec son imaginaire comté de Yoknapatawpha, symbole d’un Sud mythifié, somptueux, féroce, mortifère où se déroulent nombre de ses plus grands romans, Sartoris, Le Bruit et la Fureur, Lumière d’août, Tandis que j’agonise… Giono a explicitement reconnu son admiration pour Faulkner, comme lui inventeur et cartographe des passions shakespeariennes dans ce que Giono appelait « un Sud imaginaire ». Les destins de lignées maudites, les fatalités familiales sont des thèmes communs aux deux géants : les Coste dans Le Moulin de Pologne ou les Frédéric dans Un roi sans divertissement, deux romans qu’on trouvera dans cette « Pléiade » font écho de manière troublante aux Sutpen d’Absalon, Absalon ! ou aux Sartoris du roman éponyme. Mais l’influence de Faulkner joue aussi, chez Giono, dans la manière de raconter, notamment dans ses romans d’après-guerre regroupés sous l’appellation de Chroniques romanesques, comme Ennemonde et autres caractères. Ces romans racontent la désintégration de personnages qui va de pair avec une désintégration, maîtrisée, du récit lui-même. Si le roi est sans divertissement, ce n’est pas le cas de l’écrivain qui joue avec le genre, mais de manière beaucoup moins ennuyeuse, beaucoup plus comique même, que le fera bientôt le Nouveau Roman : Giono multiplie les versions contradictoires, les narrateurs aux identités floues, les conversations qui ne mènent nulle part, les désordres de la chronologie. Dans Un roi sans divertissement, terrible roman nocturne et neigeux sur une série de meurtres dans un village de haute montagne cerné par l’hiver avec un enquêteur, comme dans un vrai roman policier (Giono était un grand amateur des « Série noire »), le malaise du lecteur, son sentiment d’oppression est encore renforcé par une forme d’insécurité narrative, d’autant plus que le coupable est davantage qu’un simple individu : c’est l’Ennui, cette malédiction pascalienne, cet autre visage du mal.

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Alors oubliez la noirceur du désenchantement moderne : vous rencontrerez bien sûr des tragédies chez Giono, la terre n’est pas forcément bonne fille, les saisons peuvent mordre, les éléments se révéler impitoyables, mais ce n’est que la rançon, finalement légère, pour retrouver le plaisir d’être réellement vivant. « Sans bien savoir au juste, il se voyait dans son île, debout, dressant les bras, les poings illuminés de joies arrachées au monde. »

Un roi sans divertissement et autres romans

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Musique du confinement (volume 1)


En confinement, vous êtes sûr d’adoucir les moeurs par la musique!


Le confinement est l’occasion d’appliquer l’utopie post-soixante-huitarde illustrée par la BD de Gébé L’An 01, résumée en couverture de l’édition originale de 1972 par ce slogan : « On arrête tout, on réfléchit, et c’est pas triste ». France 2 a montré la voie en diffusant les films comiques inusables du cinéma français. Seulement, les violences conjugales bondissent dans le même temps. L’unique solution pour adoucir les mœurs : la musique ! Pas celle, petite et sournoise, des discours politiques, mais la seule qui vaille pour passer ce long cap le cœur léger : celle qui creuse le ciel de toute sa luminosité aérienne, soit le meilleur des respirateurs naturels !

Le gouvernement nous demande de ne pas réserver nos vacances d’été : « Il est trop tôt pour faire des plans », affirme notre Conseil de guerre. Alors, grâce à la musique, vivons l’été que nous n’aurons jamais, en sortant du placard nos compils et intégrales ensoleillées qu’aucun décret ne pourra nous retirer. 

Rejouons la Boum

Après avoir vibré de plaisir devant les rediffusions de Rabbi Jacob, Inspecteur la Bavure, L’Aile ou la cuisse, Un Éléphant ça trompe énormément, Nous irons tous au paradis ou encore L’As des as, pourquoi ne pas continuer à « faire nation » dans la procrastination ? Parmi les œuvres patrimoniales à savourer pour prolonger les sensations cinéphiliques citées plus haut, s’il en est bien une qui garantit l’union nationale sans discorde possible, c’est celle de Vladimir Cosma. Alors choisissons une compilation du compositeur et rejouons la Boum avec notre conjoint(e), en transgressant les gestes barrière sans risque pour un slow confiné. L’occasion au passage de dénicher quelques belles raretés, comme cette chanson générique du méconnu mais pourtant réjouissant L’Année prochaine si tout va bien, avec un couple Lhermitte-Adjani aux anges :

Cette ode au baby-boom ne devrait pas rester sans effets par les temps qui courent. Rendez-vous l’année prochaine, si tout va bien, pour en mesurer les retombées.

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Mais la palme de l’audience du cinéma de papa revient à la rediffusion de Mais où est donc passée la 7ème compagnie, qui a raflé 6,7 millions de téléspectateurs sur TF1 le 9 avril ! L’ancien monde a la cote, que voulez-vous. Parce que le charme du génie populaire en était sa matrice. Et le charme, tout le monde le sait depuis la chanson « Succès fou » de Christophe, c’est vraiment tout. Ce papier musique du confinement nous offre l’occasion de sortir la compilation de référence du dernier des Bevilacqua, Succès fous, car elle comporte ses singles des années 80 (« Chiqué chiqué », « J’l’ai pas touchée », « Succès fou », « L’Italie », « Dernier baiser », « Voix sans issue », « Ne raccroche pas », « Méchamment rock’n’roll », « Les Tabourets du bar », etc.), sa période la plus méchamment dolce vita.

Du haut de ses mystères et de son aura d’italiano décadent, Christophe a tout de même mis la princesse Stéphanie de Monaco, Isabelle Adjani et Laetitia Casta dans son lit de rêveries sonores. Mais surtout, le charme fou de ses chansons d’amour s’accorde toujours avec le regard des femmes des bords de mer intimes. 

La journée type du bien-être en confinement

Osons maintenant, sur la base de ces vibrations chargées d’actualité, une journée type du confinement musical.

Pour un réveil en douceur, optez pour les ballades sans âge d’un Eddy Mitchell. La voix du crooner ronchon entamera votre journée comme la promesse d’un long voyage en cinémascope, balisé par les néons scintillant d’une variété blues roublarde. Mais avant d’arpenter les boulevards du crépuscule du rêve hollywoodien, mieux vaut prendre un petit déjeuner consistant. « Tu peux préparer le café noir », préconise ainsi le chanteur, à qui William Sheller vient incognito livrer les croissants en scooter – confinement oblige – dans un numéro irrésistible digne des plateaux de Maritie et Gilbert Carpentier :

La compilation Eddy Mitchell Collection sera idéale pour plonger mentalement dans la piscine couleur menthe à l’eau de votre résidence secondaire, enclavée dans votre imaginaire ou à Saint-Tropez. 

Le confinement a ceci de bon qu’il nous offre du temps pour acquérir de nouveaux savoirs et savoir-faire, comme la cuisine-facile-et-économique-et-inratable par exemple. L’occasion de découvrir quelques chaînes culinaires sur internet. Ainsi, pour vous accompagner dans la préparation de vos repas, tout en suivant les vidéos de vos recettes favorites, optez pour une compilation de Doo-Wop ou autres musiques « oldies but goodies ». La température élevée de la passion, la cadence groovy des gestes enfarinés et la bonne humeur rythmée sur les mesures de l’appétit sont autant d’ingrédients nécessaires à l’âme de vos délices faits maison. 

Avec une telle bande-son, même si votre plat est raté, vous n’aurez pas à supplier votre partenaire de rester encore un peu avec vous : il/elle en redemandera, du confinement un poil déconfit. 

Bonus coronavirus

Les papys du rock font de la résistance, et c’est une excellente nouvelle en ces temps de guerre. Le tout nouveau single des Rolling Stones aura raison du Covid-19 et passera l’été, lui !

Playlist Vol. 1 :

Les Plus grands succès de Vladimir Cosma (Volume 2)

Succès fous de Christophe

Collection de Eddy Mitchell

Doo-Wop – The Absolutely Essential 3 CD Collection

Watch Your Mouth – Gems From The Warner Brothers Vaults

Notre État est caduc

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L’État qui se mêle de tout nous a menés au bord du précipice. Pour redresser la France il nous faut un nouvel État fondé sur l’autonomie et les libertés des collectivités locales.


La tempête coronavirus a déferlé avec une force et une violence quasi similaire dans tous les pays européens. Mais en France elle est en passe de devenir un tsunami social et économique dans un pays qui se remettait tout juste de la crise des gilets jaunes et de celle de la réforme des retraites. Une troisième crise moins médiatique, plus sourde, était en filigrane ces dernières années : celle des hôpitaux. Tous personnels confondus, des chefs de services aux brancardiers, des internes aux aides-soignants, tous criaient mois après mois l’immense disette qui ravageait l’hôpital français en arborant des brassards « en grève » sans jamais déserter leur poste. Alors que l’État se targuait d’avoir le meilleur système de santé au monde…

La crise sanitaire annonce non seulement une crise économique et sociale, mais également une crise politique

On assiste au naufrage d’un État qui veut s’occuper de tout et cherche avec son obsession des procédures et des mises en conformité, à contrôler les initiatives des forces vives et des collectivités locales. Pourtant cet État qui veut s’occuper de tout n’a pas été en mesure de garantir la sécurité sanitaire du pays, il a renoncé à une stratégie en matière industrielle et laissé faire des délocalisations qui atteignent notre indépendance nationale, il a fait preuve d’imprévoyance en liquidant les stocks d’équipement hospitaliers, il a refusé par pure idéologie de contrôler les frontières.

L’État est entravé par ses propres circulaires, directives, normes et contrôles, qui empêchent même les instructions du sommet d’être appliquées. Quant aux responsables politiques, ils sont tétanisés par la prise de risque et se cachent derrière les comités d’experts dans lesquels les batailles d’egos et d’intérêts font rage. Ils se contentent d’une communication de crise à l’anglo-saxonne, anxiogène et abrutissante, qui débite jour après jour la litanie des morts et des convalescents.

Le gouvernement est dépassé, il a déjà perdu une grande part de sa crédibilité en érigeant le non-dit, voire le mensonge en système de communication, visant à cacher ses erreurs (masques et respirateurs, tests, médicaments…). Pire encore, il a perdu la confiance des Français. Ainsi la crise sanitaire annonce non seulement une crise économique et sociale, mais également une crise politique. Le gouvernement, affolé, l’a bien compris, qui en appelle maintenant aux élus locaux pour prendre le relai des décisions qu’il a déjà prises.

Compte tenu de la gravité de la situation et étant donné l’inquiétude grandissante de leurs administrés, les élus locaux sont prêts à relever le défi. Pourtant ils supportent de moins en moins cet État qui prend tout à tour le visage froid de l’État bureaucratique ou celui faussement maternel de l’État-providence. Ils ne comprennent pas cette approche centralisée et uniforme du déconfinement. Ils savent que les pays qui ont jusqu’à maintenant le mieux géré la crise sont la Corée du Sud qui a opté pour un traitement local, et l’Allemagne qui avec les Länders a adapté les mesures région par région. Ils sont scandalisés et attristés par l’incapacité du gouvernement à gérer la fourniture de masques, tests et médicaments. Ils sont choqués par le fait que le gouvernement n’ait pas fait confiance aux laboratoires privés et publics, vétérinaires et universitaires, qui se proposaient pour mener cette campagne de tests. 

Mais maintenant que le gouvernement est au pied du mur, les élus locaux sont en droit de demander que les responsables politiques nationaux fassent enfin confiance aux initiatives des collectivités territoriales en acceptant différenciation et expérimentation, en respectant diversité et particularisme. Pour ces élus il n’est pas question de délégation de compétences, il est question de la reconnaissance et du respect de l’autonomie des collectivités locales, c’est à l’État de créer les conditions favorables pour que les collectivités locales puissent assumer leurs missions, car au lieu de vouloir tout faire et tout diriger, l’État reconnaitra enfin aux collectivités locales les missions qu’elles sont en mesure d’assumer.

Aujourd’hui, si l’on veut sortir de cette crise sanitaire, économique et sociale, il nous faut un changement de gouvernance. Ce n’est pas à une énième réforme de l’État que nous aspirons, c’est à une révolution pacifique, qui aboutira à la reconnaissance de l’autonomie des collectivités locales, qui redonnera aux citoyens la liberté d’initiative et qui permettra la mobilisation de toutes les énergies pour permettre à la nation de surmonter cette épreuve et d’engager son redressement.

L’homme est un virus pour l’homme

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Episode 8: Japon/ hazukshi, [Israël l’État-mère juive]


27 avril 2020

Rappel

Japon, Israël, deux pays miens, partagent une exigence de maîtrise, le respect pour les personnes âgées, une population lettrée, industrieuse, performante et, aujourd’hui, à majorité masquée. Japon, une nation vieillissante en péril démographique ; Israël, jeune, avec le plus haut taux de natalité de l’OCDE. Chacun son style de gestion de la pandémie du nouveau coronavirus. 

[Avis aux lecteurs : Ça déborde. L’Episode 8 sera consacré au Japon. Israël sera l’invité de l’Episode 9.]

Hazukashi

Hazukashi, la honte. Pas la honte propre aux cultures dites « honte / honneur ». La honte de la maladresse, de faillir à une responsabilité, de gêner l’autre, de se mettre en avant, de briser le consensus. La peur du faux pas devant un inconnu donne une impression de raideur. Entre eux (entre nous) les Japonais sont expansifs, drôles, bons vivants, adorablement généreux et attentionnés. Jusqu’au point où on bute sur l’écran… de quoi ? La pudeur, la modestie, la suppression de quelque chose d’intime ?

Envoyé spécial 23 janvier – 5 mars

La séparation, les va-et-vient du photographe sportif, ont toujours rythmé notre histoire, mais sept semaines, c’est un gros morceau à avaler. Sur place pour effectuer une série de démarches d’ordre administratif (qu’il déteste), avec plus d’une semaine d’attente entre chaque étape, il n’est pas sur son terrain de prédilection – l’athlétisme – et pas vraiment en ville. Tokyo, c’est les trains bondés, la rue surchargée, les retrouvailles avec collègues et amis, les magasins qui regorgent de marchandises présentées avec élégance, un choix vertigineux de délices raffinés. 

Vu d’ici, mon héros était entré dans la zone à risque, l’Asie. Les images de Wuhan, bouleversé par l’épidémie du nouveau coronavirus, faisaient partie de notre quotidien. Je connaissais l’affluence de touristes chinois au Japon. Bonne pour l’économie, agaçante pour la société. Les Chinois parlent fort, jouent les coudes, visitent les temples habillés maladroitement de kimonos de location. L’artisanat traditionnel de Kyoto s’est plié au goût chinois, abandonnant les subtils motifs traditionnels en faveur d’un réalisme criard. 

Furoshiki, mouchoirs, nappes et portemonnaies frappés de Fuji-san et grues aux ailes déployées en technicolor, d’accord, c’est malheureux. Quid du virus ? Il n’en dit rien. « Tu as vu Untel ? Tu es allé dans tel quartier ? » C’était toujours un non évasif. « Que penses-tu du Diamond Princess ? On gère mal, non ? » Sur le paquebot qui ressemble à une tour de la Défense, bloqué au large de Yokohama (à une heure de Tokyo), les passagers attrapent, l’un après l’autre, le virus. Mais le décompte n’entre pas dans le calcul des cas « Japonais ». Il m’a acheté – en ligne – une Logitech™ webcam HD. « Tu n’es pas allé à Akihabara ? »

Vue aérienne du Diamond Princess dans le port de Yokohama, le 21 février 2020 © Masahiro Sugimoto/AP/SIPA Numéro de reportage: AP22430703_000036
Vue aérienne du Diamond Princess dans le port de Yokohama, le 21 février 2020 © Masahiro Sugimoto/AP/SIPA Numéro de reportage: AP22430703_000036

Les semaines passent, quelques malades du Diamond Princess sont évacués vers des hôpitaux ou des centres de quarantaine, les autres restent confinés dans leur cabine. Pas d’épidémie au Japon. « Tu as mis le masque quand tu es allé à Yamanashi-ken ? Il y avait beaucoup de monde à Tokyo Station ? » Là-bas, au village, on ne craint rien. C’est à moitié abandonné. Les jeunes s’installent en ville. De retour à Tokyo, il se déplace à peine. C’est sa nièce S. qui fait les courses, désinfecte la maison, se renseigne sur les mesures à prendre. Elle ne va plus au fitness club. Le Diamond Princess, déclare un jeune médecin, n’est pas un confinement, c’est un incubateur. On raconte dans la presse israélienne les vaines tentatives de rapatrier les nationaux. Enfin le gouvernement japonais relâche tout le monde. 617 personnes sont infectées. 

C’est le début de la saison d’athlétisme. Tout est annulé. Sauf le marathon de Tokyo, fin février, mais limité aux professionnels. Pourquoi insister sur ce marathon, le virus court plus vite que nos calendriers, on refuse de modifier son billet de retour, c’est quoi, ce jeu idiot, il faut ramener tout le monde à la maison ! Si on ferme la frontière ici, s’il attrape le Covid là-bas, loin de moi? Le confinement le plus strict jamais connu n’a pas réussi à bloquer le virus à Wuhan. On meurt en Italie, à Mulhouse, en Corée du Sud et dans l’Oise. 

L’acide hydrochlorique

Le 5 mars, enfin, il rentre à Paris. Pas de contrôle sanitaire à l’aéroport. Il asperge ses vêtements et ses bagages d’un désinfectant non-identifié, m’assure qu’il avait porté un masque genre N95 pendant le vol de 13 heures, me dit en passant ce qu’il n’a pas fait et ceux qu’il n’a pas vus et je comprends que le Japon est en semi-confinement volontaire. Selon la Constitution imposée par le Général MacArthur, l’Etat ne peut pas empêcher la libre circulation des citoyens. Comme aux Etats-Unis. Je ne veux pas qu’il asperge mes chaussures élégantes et mon manteau « Maud Perl »™ en velours de soie. 

Il y a une distance qu’on n’arrive pas à franchir. Qui sommes-nous, d’où vient-on… Le taux de mortalité grimpe en France, stagne au Japon. Tous les trois jours le comité olympique japonais rassure : les Jeux Olympiques auront bel et bien lieu à Tokyo cet été. Je suis sûre que non ; il dit daijoobu, d’ici là ça ira, l’épidémie est domptée au Japon, on sait faire. Moi je crois que ce virus trouvera son chemin au dernier recoin du monde, les athlètes ne viendront pas, l’édifice du sport international s’écroule et l’argent s’évapore.

Le 7 au soir, mon diner n’a pas de goût. Le 8 je tousse. Contre toute vraisemblance je suis malade du Covid-19. J’ai eu la chance d’avoir un cas modéré et c’est déjà costaud [voir l’Episode 2]. Les amis nous racontent le supplice des proches, frappés, bastonnés, subissant la question, les membres tirés jusqu’au point de rupture, la tête éclatée, les poumons étouffés… C’est terrifiant. Un malade peut passer d’un début mine-de-rien à l’article de la mort en quelques jours. D’autres luttent pendant des semaines de souffrance atroce. L’angoisse des familles. Forcément éloignées.

Au Japon ? La pandémie ? Il y a comme un voile. 

Joozu, la dextérité

Pour manier un couteau, ranger un bol précieux, faire un paquet cadeau ou te passer une carte de visite, les mains japonaises sont douées d’une dextérité millénaire. On dirait que leur gestion de la pandémie est également joozu. Pas de confinement sévère à la française, pas de lockdown bordélique des Américains, pas l’invulnérabilité mastoc des Suédois. C’est quoi leur arme secrète ? 345 morts du Covid-19 dans une population de 125 millions. 

Là-bas, on a déjà l’habitude de porter le masque et de se laver les mains. La propreté, l’hygiène, l’alimentation saine ne sont pas de pratiques improvisées à la hâte pour lutter contre un nouveau virus. Il n’y a pas de masses misérables mal nourries et en mauvaise santé. Pas de travailleurs immigrés entassés dans des bidonvilles. L’obésité est plutôt rare. On s’occupe bien des personnes âgées, dont 70 000 centenaires. C’est un peuple discipliné qui adopte, à quelques exceptions près, des consignes de distanciation sociale. Fastoche ! On ne se fait pas la bise, pas de poignée de main. Ils ne parlent pas sans arrêt dans les lieux publics en riant aux éclats. Parmi les idées un peu loufoques qui circulent avec la pandémie, il y aurait moins de contaminés au Japon parce que le nihongo, la langue, n’a pas de lettres hautement postillonnantes comme le p et le  t … 

Une fois guérie du Covid-19, je regarde le petit sachet de poudre soigneusement préparé par S. C’est de l’acide hydrochlorique.  Je google. « …  corrosive pour les poumons, les yeux, les muqueuses. » Just what I need !  Il se défend. « C’est bien dilué ». Dilué, dilué,  je n’en veux pas de ton folklore pseudo-scientifique. Un petit clash culturel sans gravité.

Updates

154 000 exemplaires de La peste de Camus vendus au Japon en février. Nouveau tirage de plus de 600 000.

On a fini, bien entendu, par reporter les JO d’un an. La pandémie couve sous les cendres. On note quelques clusters. Cinquante-six cas à Yamanashi-ken. Des scientifiques redoutent la crise sanitaire, le premier ministre Abe déclare l’urgence nationale. Certains pachinko parlors résistent, les jeunes promènent leur insouciance, on craint un relâchement à l’occasion de la Golden Week début mai.

Il ne faut pas croire que tout se passe sans brutalité. On a rasé de près le champ de tulipes à Sakura pour empêcher l’attroupement des admirateurs. La star de télévision, Kumiko Okae, 63 ans, attrapée par le virus, hospitalisée, meurt comme tant d’anonymes sans revoir sa famille qui reçoit, sans préavis, livraison d’une boîte enveloppée d’un tissu blanc, attachée avec un cordon noir, contenant les osselets récupérés selon la tradition après l’incinération.

Vous savez maintenant dire hydroxychloroquine. Connaissez-vous l’avigan, développé par un laboratoire japonais, qui, selon des études préliminaires, sauverait des patients gravement atteints du Covid-19 ?

Episode 9

Partout, on cherche. On cherche des tests fiables, des traitements véritables, des facteurs génétiques, culturels, administratifs qui jouent sur la résistance contre ce virus pernicieux. On découvre un monde de scientifiques travaillant en étroite collaboration internationale. Les JO de 2020 2021 n’auront peut-être pas lieu, ceux de 2024 sont, dans la foulée, compromis. Mais la course aux traitements, au vaccin, à tout ce qui peut nous sauver du nouveau coronavirus est passionnant. Israël, l’Etat-mère juive, qui compte les morts un à un, va permettre à ses générations de sortir des abris. Pourvu que … 

Al Dura: long range ballistic myth

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La peste

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L’hôpital au temps du covid

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Une unité de réanimation de la Pitié Salpêtrière, le 23 avril 2020 © ERIC DESSONS/JDD/SIPA Numéro de reportage: 00958301_000071

Une réorganisation prodigieuse


Depuis que le Covid-19 a fait irruption dans nos vies, l’hôpital a été l’objet d’une réorganisation prodigieuse. Celle-ci a eu pour but de suivre la progression de l’épidémie et d’anticiper les besoins à venir. Cet effort monumental est déjà derrière nous. C’est cette histoire que je vais vous raconter aujourd’hui.

Pour être au plus proche de la réalité telle que je l’ai vécue, je ne rapporterai que ce qui s’est passé à l’Assistance Publique – Hôpitaux de Paris, et plus particulièrement dans mon hôpital, la Pitié-Salpêtrière. Un prochain article traitera de la façon dont il faut maintenant sortir de la crise, et des problèmes bien particuliers qui se poseront lors du retour à la normale.

Médecins, infirmiers, aides-soignants, brancardiers, agents techniques… beaucoup changent d’unité pour renforcer les effectifs là où les patients affluent. Ils sont rejoints par des volontaires : étudiants en médecine devenus aides-soignants ou infirmiers grâce à une formation expresse, infirmiers libéraux, professionnels venus de province et logés dans les hôtels de proximité

Dès le mois de février, alors que le gouvernement tergiversait pour savoir s’il fallait ou non autoriser les élections, masquer la population ou promouvoir les gestes barrières, laisser ouvertes les écoles ou confiner tout le pays, les médecins se sont mis en mouvement. Avertis par l’évolution de l’épidémie d’abord en Chine puis en Italie, ils ont établi des plans de crise pour renforcer les services que l’on savait être en première ligne : les urgences, les réanimations, la pneumologie, les maladies infectieuses. Début mars, quand la vague touche l’Île-de-France, tout s’organise très vite. Le 19 mars, 80% des blocs opératoires sont fermés. Les chirurgiens annulent tous leur « programme froid » (opérations non urgentes) afin de libérer le personnel, anesthésistes-réanimateurs et infirmières spécialisées, qui vont travailler dans les secteurs covid+. Le nombre des lits de réanimation double en 15 jours, notamment en équipant des secteurs de soins intensifs avec du personnel et du matériel (entre autre des respirateurs) libérés par la fermeture des blocs et des salles de surveillance post-interventionnelle. Certains secteurs deviennent covid+, d’autres covid–. Les Urgences sont réorganisées avec des circuits séparés, les Samu et leurs régulateurs entrent en action, des messages sont délivrés à la population, évitant l’embouteillage mortel que l’on redoutait.

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Cela implique un gigantesque effort de transfert des patients d’un secteur à l’autre. Les réanimations mutualisent leurs moyens et leurs patients. Au lieu d’être monothématiques (par exemple : réa cardio, réa chir, réa pneumo, réa polytrauma, réa neuro, réa neurochir, réa hépato-gastro…), elles se regroupent et se segmentent en fonction du statut covid des patients. Même chose pour les services d’hospitalisation conventionnelle, avec des regroupements de patients selon des disciplines plus ou moins proches. À noter que cette réorganisation est favorisée par l’immensité du site de la Pitié-Salpêtrière et son architecture « pavillonnaire » : notre hôpital est une véritable petite ville constituée de plusieurs bâtiments disséminés sur 31 hectares. Certains pourront ainsi devenir covid+, d’autres resteront covid–. Cela permettra de limiter au maximum la contamination entre patients, une hantise dès le début de l’épidémie. Pour augmenter encore cette segmentation indispensable, nos ouvriers érigent rapidement des cloisons en Placoplatre et fabriquent des « sas » : en effet il faudra gérer l’arrivée de patients « douteux », venus pour d’autres pathologies mais potentiellement contaminés et contagieux. Il y aura donc des zones intermédiaires, où les patients seront hospitalisés dans l’attente du résultat de leur test PCR et de leur scanner thoracique. Une fois leur statut virologique précisé, ils pourront rejoindre le secteur approprié.

La répartition entre secteur covid+ et covid– est évolutive. Chaque jour la cellule de crise recense les besoins et modifie le plan initial. Par exemple, le bâtiment réservé à la chirurgie ambulatoire a été transformé en soins intensifs covid– le 19 mars. Les blocs opératoires ont été aménagés en chambres supplémentaires, en utilisant les respirateurs et pousse-seringue normalement dédiés aux anesthésies. Cinq jours plus tard on renforce l’équipement pour en faire une véritable réanimation. Début avril, le nombre des malades en détresse respiratoire explosant, il bascule en secteur covid+ : jeu de chaises musicales entre les patients covid– et covid+, avec tout ce que cela suppose de nettoyage des locaux et de préparation du matériel ! Avec la décrue de l’épidémie, le secteur deviendra par la suite une post-réanimation pour les patients covid+ extubés. Il devrait être rendu à la chirurgie à la mi-mai.

Pour faire monter en puissance des secteurs entiers d’un jour à l’autre, le personnel aussi suit le mouvement. Médecins, infirmiers, aides-soignants, brancardiers, agents techniques… beaucoup changent d’unité pour renforcer les effectifs là où les patients affluent. Ils sont rejoints par des volontaires : étudiants en médecine devenus aides-soignants ou infirmiers grâce à une formation expresse, infirmiers libéraux, professionnels venus de province et logés dans les hôtels de proximité. Le choix d’un secteur covid+ ou covid– se fait sur la base du volontariat : les compétences de chacun, mais aussi son état physiologique voire psychologique. Ainsi les personnels âgés ou fragiles (surpoids, diabète, femmes enceintes…) rejoignent les secteurs covid–. Les jeunes, pleins de vaillance, se dirigent majoritairement vers les secteurs covid+ où le risque de contamination est plus élevé. Une minorité expérimente le télétravail – notamment les secrétariats.

Ceux qui travaillent dans des secteurs à l’arrêt changent de spécialité (j’ai croisé un de mes anciens étudiants, devenu ophtalmologiste, aux Urgences de médecine générale) ou donnent un coup de main dans les services en tension. Ainsi les chirurgiens ont constitué une cellule « pirouette » : deux fois par jour ils viennent dans les réanimations aider au retournement des patients qu’il faut positionner alternativement sur le dos et sur le ventre (compte tenu de tous les tuyaux qui équipent ces malheureux profondément sédatés, il faut être cinq et cela prend environ 20 minutes par patient !). Certains se sont engagés au Covidom, la structure de télésurveillance de l’APHP, qui assure le suivi et la prise en charge à domicile de pas moins de 40 000 patients atteints ou suspects de covid. D’autres rejoignent le programme Dynamo, qui assure des transferts de malades vers les réanimations de province, par trains médicalisés ou hélicoptères. D’autres encore se consacrent aux études cliniques, organisant le recueil des données pour les essais consacrés au covid, en particulier pour les nouveaux traitements. Il y a aussi une cellule « bibliographie » : chaque jour, elle épluche toute la littérature médicale sur le sujet (des dizaines d’articles en « preprint »), en fait la synthèse et la présente de manière simple et claire. Tous les médecins reçoivent quotidiennement cette synthèse sur leur messagerie… La meilleure façon de ne pas décrocher sur le plan scientifique au sujet de cette maladie nouvelle où les progrès des connaissances sont fulgurants.

Toutes ces initiatives et ces décisions remontent vers la cellule de crise, qui gère l’hôpital en temps réel. Tous les soirs, tout le monde reçoit par email le bilan de la journée : nombre de malades hospitalisés dans les différents secteurs, nombre de lits disponibles, organisation des services cliniques et paracliniques, évolutions à venir, informations diverses.

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Le plus intéressant ici est que cet immense effort d’organisation, qui voit des services entiers apparaître en une journée, des transferts inédits de personnel et de matériel se concrétiser avant même qu’ils soient en projet, cet effort admirable doit tout aux soignants, médecins et cadres de santé, et rien ou presque aux administratifs. C’est de la base qu’émanent analyses des besoins et propositions d’action. Tétanisée par l’ampleur de la crise et la crainte des conséquences de mauvaises décisions, l’administration reste prudemment en retrait. Elle a perdu son ambition organisatrice, ne parle plus de management, de business plan, de discipline budgétaire ni de compression de personnel. Elle se met au service des demandes médicales, revenant à ce que d’aucuns considèrent comme son cœur de métier, l’intendance. Dans ce rôle qu’ils n’auraient jamais dû quitter, les administratifs font merveille. Ils luttent contre la pénurie de matériel, de masques, de médicaments. Ils diligentent immédiatement les travaux qui leur sont réclamés. Ils rendent possible ce qui était impossible hier encore : téléconsultation, installation de matériel informatique, transfert et recrutement instantané de personnel, heures supplémentaires, livraison de repas aux soignants, signalétique, information, logistique en tout genre. Les lignes de crédit se fluidifient, le personnel afflue, tous les blocages se lèvent comme par miracle. Les cadres de santé, d’ordinaire tiraillés entre leur fonction soignante d’origine et leur mission d’encadrement, se rangent résolument du côté des soins, écoutant les suggestions des équipes et s’étonnant de pouvoir si facilement leur répondre par la positive. Les infirmières hygiénistes notamment sont très sollicitées. Les services techniques, le biomédical, la pharmacie, la lingerie, la restauration, la gestion des déchets… tous rivalisent d’inventivité pour faire fonctionner quand même les services de soins, malgré les tensions sur les approvisionnements. Il faut gérer les dons (par exemple le gel hydro-alcoolique siglé LVMH), les achats démultipliés, réparer en urgence les matériels, imaginer des solutions alternatives pour pallier ce qui défaille (comme des surblouses taillées dans des sacs poubelle et des visières faites par imprimantes 3D). On en revient à l’unité de base du fonctionnement hospitalier, le service, oubliant les pôles, DMU et autres monstruosités qui avaient été élaborées par les différents « plans de restructuration ». Et, ô merveille, les services coopèrent, les chefs de service se parlent, les équipes travaillent ensemble. Des groupes WhatsApp se sont constitués spontanément, sur lesquels fleurissent initiatives, propositions et conseils. Anesthésistes-réanimateurs et réanimateurs médicaux se sont réconciliés, c’est dire le rapprochement quasi miraculeux que cette crise a opéré entre ennemis héréditaires !

Doit-on conclure de tout cela que tout est pour le mieux dans le meilleur des mondes ? Évidemment non. Des difficultés persistent çà et là, et le personnel a souvent du mal à suivre le rythme effréné qui est le propre de cette période si particulière. Les équipes sont soumises à une forte pression, les cadences de travail sont souvent dures, tous les médias en ont abondamment parlé. Mais il faut bien comprendre que le recentrage de l’hôpital sur ses missions de soin est accueilli avec enthousiasme par les personnels médicaux et paramédicaux. Le moral des troupes n’est peut-être pas au beau fixe, mais la plupart des soignants retrouvent le sourire quand ils comparent leur situation d’actifs à celle, terriblement passive, des confinés. Quand on travaille à l’hôpital, on sort de chez soi et on a une vie au fond assez normale. Une vie professionnelle, une vie relationnelle, une vie sociale. On est au cœur de l’action. Chacun peut vérifier la pertinence de cette réflexion de Voltaire : « L’homme est né pour l’action, comme le feu tend en haut et la pierre en bas. N’être point occupé et n’exister pas est la même chose pour l’homme. Toute la différence consiste dans les occupations douces ou tumultueuses, dangereuses ou utiles. » Eh bien ! nous autres soignants sommes tout accaparés par nos occupations tumultueuses et fort utiles à la société, ce qui nous met dans une situation plutôt confortable et même enviable. Nous existons, nous sommes vivants. Les applaudissements de 20h sont peut-être un peu ridicules, mais il serait faux de dire que nous y sommes complètement insensibles. La société reconnaît nos mérites ; on parle de nous ; les messages de soutien affluent ; les cadeaux mêmes se déversent dans les services – cadeaux de particuliers ou d’entreprises, comme des repas et des friandises. Et puis on peut se déplacer presque librement. La possession de la carte professionnelle se révèle un précieux sésame : exhibée devant les policiers, elle ouvre les portes mieux que n’importe quelle attestation dérogatoire, attirant même des remerciements empressés. « Passez Docteur, je vous en prie ! Et merci pour ce que vous faites ! » me dit poliment un flic que je rencontre au gré de mes promenades à vélo dans un Paris débarrassé de ses voitures. Qui prétendrait être insensible à ces témoignages de sympathie ? 

Bien sûr, certains parmi nous sont fatigués. Mais la fatigue fait déjà partie de nos vies, hors de toute crise sanitaire. Notamment pendant les premières années, où les jeunes médecins sont soumis à la rude épreuve de l’internat, avec des gardes qui s’enchaînent et des horaires à rallonge. Rien de bien neuf pour nous de travailler dans l’urgence, et la pression, et l’épuisement ! Mon filleul, étudiant en médecine devenu infirmier de nuit (vous lirez bientôt son témoignage dans Causeur), vient de m’envoyer des photos prises dans son service. On y voit l’équipe devant les scopes utilisés pour la surveillance des patients. Cela m’a renvoyée trente ans en arrière. Externe en cardiologie, j’étais astreinte à un rythme de garde éreintant : une nuit par semaine, intercalée entre deux journées normales – à l’époque, il n’y avait pas de « repos de sécurité ». Notre rôle était de surveiller la quinzaine de patients connectés par des électrodes à des écrans, tous centralisés dans une salle de contrôle. Si une alarme sonnait il fallait se précipiter au chevet du malade pour s’assurer qu’il ne faisait pas un arrêt cardiaque, ou plus souvent pour recoller une électrode qu’il avait arrachée en se tournant. Nous avions de simples chaises face à la rangée d’écrans, que nous disposions comme nous le pouvions pour pouvoir nous étendre un peu. Une nuit, alors que je somnole dans cette position précaire, je suis réveillée par le patron. À cette heure tardive il fait un tour dans le service avant de rentrer chez lui. Je saute sur mes pieds, confuse d’avoir été prise en faute. « Repose-toi, me dit-il gentiment. Il faut tenir le coup tu sais ! » C’est ainsi que nous avons vécu pendant des années, externat puis internat encore plus harassant. Et nous avons tenu le coup, effectivement. Alors la crise du covid…

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Quant aux paramédicaux, ils sont eux aussi bien habitués aux cadences infernales, avec des ratios patients/infirmier (ou aide-soignant) qui sont déjà au bord de la rupture en temps ordinaire. Soutenus par des recrutements instantanés qu’ils n’auraient jamais cru possibles, ils s’émerveillent de pouvoir enfin se consacrer pleinement à chaque malade.

Notons d’ailleurs que toutes les disciplines ne sont pas logées à la même enseigne. Ceux qui sont au centre de l’ouragan, comme les réanimateurs, sont aussi les plus choyés et les plus satisfaits d’eux-mêmes. Après le rush des premiers jours, ils ont bénéficié de renforts appréciables et travaillent désormais dans d’excellentes conditions, matérielles et morales – la difficulté d’approvisionnement en matériel technique et d’équipement de protection individuel mise à part. Ils font ce qu’ils savent faire, avec l’efficience qui est liée à leur compétence propre. En revanche, les praticiens qui se sont effacés, comme les chirurgiens, souffrent de rester en périphérie de la grande bataille. Ils ont dû fermer des salles d’hospitalisation et d’opération. Ils ont renvoyé leurs étudiants et une partie de leur personnel. Il n’y a plus de réunion d’équipe, de staff multidisciplinaire, de séances de bibliographie ni autre travail académique. Les consultations sont à l’arrêt, il faut se contenter d’appeler les patients au téléphone ou se mettre à la téléconsultation, avec toutes les limites que cela implique (difficulté d’accès à l’imagerie par exemple). Le vide est bien présent, dans les têtes comme dans les couloirs, désertés par les malades et même les familles – toutes les visites ont été interdites, ce qui entraîne un calme presque sinistre autour et dans les chambres. D’ailleurs, on ne fait plus non plus « la visite », ce grand rituel qui scande la vie de l’hôpital universitaire. Chaque praticien vient voir ses patients en particulier, en restant à bonne distance des autres. Pour éviter les contaminations en cascade, on a même recommandé aux médecins de rester chez eux les jours où ils n’étaient pas absolument requis par leurs tâches. Pour le coup, voilà que certains ont goûté aux joies du confinement !

La gratification apportée par l’élan collectif fait passer outre bien des souffrances. Le simple fait d’être au centre du jeu et d’avoir retrouvé un rôle décisionnaire dans notre métier est une joie !

Les médias ont beaucoup mis l’accent sur le côté sacrificiel des soignants partis au front sans matériel de protection adapté, avec le risque de contamination planant au-dessus de leur tête. C’est à la fois vrai et faux. Dans les grands hôpitaux comme le mien, contrairement à ce qui s’est passé dans les EHPAD et en ville, l’intendance a plutôt bien suivi. Au début de l’épidémie il y a eu des vols de masques, ce qui a nécessité de mettre sous clé les précieuses ressources. Effectivement les protections ont dû être rationnées pour éviter de se trouver à court, avec un turnover des blouses, gants et masques moins rapide qu’on ne le souhaiterait. Mais les soignants les plus quotidiennement exposés aux malades se sont vite habitués et sont devenus assez insouciants au danger de contamination pour eux-mêmes. À cela deux raisons : d’une part l’habituel détachement du soignant par rapport à la maladie qui affecte le soigné. Quand on est médecin ou infirmier, on voit des horreurs toute la journée. Psychologiquement, on tient parce qu’on fait une stricte séparation entre « eux » (les malades) et « nous » (les bien-portants). Cette séparation relève de la pensée magique, du wishful thinking (« pensée désidérative » en bon français) : « prise de décision et formation de croyances sur ce qu’il est agréable d’imaginer, plutôt que sur des faits réels, des preuves ou la rationalité. C’est un produit de la résolution des conflits psychiques entre réalité et désir, fondé sur un biais d’optimisme. » Pour les soignants, être hypocondriaque n’est pas une option – ceux qui le sont craquent et changent de voie professionnelle. D’autre part notre prétendu courage face au covid est aussi argumenté par une approche rationnelle du risque. On a vite compris que tous n’avaient pas la même probabilité de développer une forme grave de la maladie. Les personnes jeunes, minces, en bonne santé, sont très peu à risque. Et les femmes, qui sont si nombreuses dans les professions de santé ! Je nous vois encore, groupe de chirurgiens et aides-soignants de bloc opératoire revenant de la réanimation où nous avons été faire faire la « pirouette » aux malades les plus graves, interrogés par les collègues : « – Alors, ils sont comment les malades en réa covid ? – Plutôt des hommes, pas très jeunes ! Et gros ! » Nous nous regardons tous : plus de filles que de garçons, aucun de plus de 55 ans, poids moyen 60 kilos tout mouillé ! Ouf tout va bien, « ce n’est pas nous » ! Certains d’entre nous ont déjà été malades (3 chirurgiens sur 15 dans mon service, un peu plus de réanimateurs), aucun n’a été gravement atteint. Passés une brève durée d’éviction, ils sont vite revenus au front, bien contents « d’être passés par là » et d’être probablement immunisés. Reste la crainte d’une contamination de leurs proches, en particulier de leurs parents âgés. La plupart restent prudemment à distance des membres fragiles de leur famille. Une minorité brave le mauvais sort, convaincu qu’on meurt autant et même plus de solitude et de désespoir que d’un méchant virus. 

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Ainsi l’hôpital, lieu de la crise, se révèle aussi très résilient à la crise. Nous sommes des professionnels de la crise. La crise est notre vocation. Alors en période de crise, nous sommes dans notre élément. Il y a là la satisfaction cosmique d’être à sa place. La gratification apportée par l’élan collectif fait passer outre bien des souffrances. Le simple fait d’être au centre du jeu et d’avoir retrouvé un rôle décisionnaire dans notre métier est une joie.

Mais cet élan ne saurait durer. L’épidémie va se terminer, ou au minimum se ralentir. La sortie de crise se fera-t-elle par le haut ? Le monde d’après saura-t-il bénéficier des enseignements de ce drame ? Ou retombera-t-on dans l’ornière qui usait le personnel soignant et le poussait de plus en plus souvent dans la rue ? La crise de l’hôpital battait son plein quand nous avons plongé dans la crise du covid. Allons-nous retrouver nos blocages, nos frustrations, nos découragements, dès l’épidémie sous contrôle ? C’est ce que nous verrons dans un article suivant : « sortir de la crise ».

>>> Lire la deuxième partie <<<

Rouvrir les écoles pour les “décrocheurs”?

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A Grasse, un collégien attend ses profs avec impatience pour la reprise des cours © Frederic DIDES/SIPA Numéro de reportage: 00958261_000015

Selon Emmanuel Macron, rouvrir les écoles le 11 mai va permettre de récupérer les élèves décrocheurs, défavorisés et exclus du numérique… Cet argument compassionnel hypocrite indigne des profs; ceux-ci retourneront d’autant plus à reculons vers leurs classes que l’exécutif n’assumera pas qu’il a en réalité besoin d’eux pour que les parents puissent travailler.


Je n’aurai donc plus la possibilité, à partir du mois de juin, de suivre les conseils de Sibeth Ndiaye et d’aller cueillir des fraises ou quoi que ce soit d’autre. La seule chose que je pourrais éventuellement ramasser, c’est un dangereux virus puisque, déconfinement oblige, les écoles devraient progressivement rouvrir leurs portes.

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Jusque-là, le président et son exécutif ouvraient largement le parapluie scientifique, et pour marquer du sceau de l’expertise médicale toutes les décisions politiques – les plus hasardeuses, comme le maintien du premier tour des élections municipales, ou les plus contradictoires si l’on se réfère au feuilleton tragi-comique du recours aux masques –, et pour se prémunir de toute critique dans la gestion pour le moins erratique de cette crise. Aujourd’hui, le politique s’affranchit de la tutelle du Conseil scientifique pourtant nommé par ses soins et incessamment invoqué : contre l’avis dudit comité et contre toute attente, l’ouverture des écoles, de la maternelle à la Terminale, constituera un temps fort du déconfinement. Macron veut-il par là montrer les limites de la « sanitocratie » et réaffirmer le primat du politique… surtout lorsque l’avis des experts ne corrobore pas sa propre vision ? Sans doute. Il est vrai aussi, à sa décharge, que l’hostilité à la reprise des cours ne fait pas l’unanimité au sein même du corps médical.

C’est pas beau de mentir

Maintenant, pourquoi rouvrir ? Pour des raisons économiques évidentes, et qui ont leur légitimité, mais qu’Emmanuel Macron eût été bien inspiré d’afficher clairement dans son allocution du 13 avril. Le seul argument présenté ce jour-là relève du socio-compassionnel : il s’agirait de récupérer les élèves décrocheurs, souvent issus des couches les plus défavorisées, et par là exclus du numérique. Par parenthèse, si l’école, de Jospin à Blanquer, avait un niveau d’exigence propre à élever jusqu’aux plus démunis, ça se saurait… N’aurait-il pas été plus crédible – et peut-être plus honnête – d’annoncer la couleur en justifiant la reprise des cours par les impératifs de la relance économique ? Activité scolaire des enfants d’un côté, activité professionnelle des parents de l’autre, la première conditionnant la seconde, il n’y a pas que le MEDEF pour comprendre l’équation. Mais ce gouvernement persiste à prendre les Français pour des imbéciles : plutôt que de dire clairement ce qui motive les décisions – à charge pour les citoyens de débattre ensuite des orientations choisies –,  on préfère réduire la parole politique à un exercice de communication, une posture (empathique) et des éléments de langage (l’égalité scolaire) censément propres à assurer l’adhésion. Comme pour les masques de protection, l’exercice qui consiste à sauver son image au détriment de la vérité n’a fait que renforcer le discrédit qui le frappe déjà : comment faire confiance à des gens capables de tels mensonges (sur les équipements sanitaires) ou de telles hypocrisies (sur l’égalité sociale à l’école) ?

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Prenons le parti de croire Emmanuel Macron sur parole lorsqu’il évoque « les élèves décrocheurs ». On rouvrirait donc les écoles pour une infime minorité – J.-M. Blanquer l’estime à environ 5% de l’ensemble des élèves – et pour une période finalement très courte avant les vacances d’été. Soit. Mais on sait aussi, à l’heure où j’écris ces lignes et à moins d’un nouveau revirement gouvernemental, peu probable au vu de l’inquiétude de la plupart des parents, que le retour à l’école pour les élèves se ferait sur la base du volontariat : qui peut croire, sauf à méconnaître la population scolaire, que les décrocheurs, souvent en déshérence bien avant le confinement, seront les premiers à se ruer en classe, frétillants de reconnaissance pour la sollicitude présidentielle à leur endroit ? D’autant que les parents eux-mêmes, dans ces cas-là, ont souvent aussi peu de prise sur leur progéniture que les professeurs qui en ont la charge. Ceux qui reviendront seront les élèves les plus sérieux ou ceux qui s’ennuient à la maison, ceux dont les familles doivent se libérer de toute contrainte pour reprendre leurs activités, ou encore, s’il en reste, ceux dont les parents accordent quelque crédit à ce gouvernement pour gérer correctement le retour en classe. Reviendront aussi, peut-être, ceux que leurs parents ne supportent plus : une blague a circulé sur le net, affirmant que si le confinement se prolongeait, les parents trouveraient un vaccin avant les scientifiques ! Les décrocheurs, on ne les verra pas, qu’ils le soient « de profession » (certains, pour reprendre la même terminologie, n’ont jamais accroché…), ou identifiés comme tels depuis le confinement. Bref, le souci d’Emmanuel Macron est aussi irréaliste et déconnecté du réel qu’il est hypocrite. D’ailleurs, s’il se préoccupait réellement d’égalité sociale et de rattrapage des plus fragiles, pourquoi décider de sacrifier les élèves de lycée, dont il ne prévoit la rentrée qu’au mois de juin, autant dire pour seulement deux ou trois semaines de cours ? C’est pourtant avec de grands élèves que les mesures hygiéniques semblent pouvoir s’imposer, en tout cas plus facilement qu’avec de jeunes enfants ou adolescents. Mais il est vrai que ce sont précisément ces grands élèves qui peuvent se garder tout seuls : leur présence à la maison ne constitue pas une entrave à la reprise économique. CQFD. 

Le Premier ministre Edouard Philippe face à son ministre de l'Education, mardi 21 avril à l'Assemblée nationale © Jacques Witt/SIPA Numéro de reportage: 00957382_000008
Le Premier ministre Edouard Philippe face à son ministre de l’Education, mardi 21 avril à l’Assemblée nationale © Jacques Witt/SIPA Numéro de reportage: 00957382_000008

Pour les profs, la double peine

Nous allons donc a priori reprendre les cours, quelles que soient les vraies motivations de cette étrange rentrée des classes. Et nous sommes nombreux parmi les professeurs à le faire de mauvaise grâce ou, pour dire la chose plus trivialement, à y aller à reculons. Si les élèves ne sont pas tenus par l’obligation d’aller en classe, ce qui peut parfaitement se comprendre dans ce contexte, qu’en est-il de notre travail ? Faudra-t-il – et c’est ce qui se profile – assurer les cours auprès des élèves présents tout en poursuivant l’enseignement à distance pour les autres ? C’est ce qui s’appelle une double peine. Il est toujours bon de rappeler à qui en douterait qu’une heure de cours se prépare en amont, et que le travail d’un professeur ne se limite pas aux heures effectuées en présence des élèves. Si l’on ajoute à cela la mise en œuvre numérique des cours à destination des élèves restés chez eux, nous serons amenés à faire du deux en un pour le même prix. Mais passons. L’inquiétude essentielle porte sur les conditions sanitaires de la reprise annoncée : la doctrine gouvernementale consiste maintenant à prôner l’utilisation des masques dans les lieux fermés, jusqu’à la rendre obligatoire dans les transports publics (ce que le simple bon sens avait largement anticipé… sans pouvoir pratiquer, faute de matériel disponible). Comme l’exécutif ne communique pas précisément sur la fabrication et les commandes en cours, on peut se demander si les établissements scolaires seront pourvus en temps et en heure pour équiper tous les enseignants et les élèves. On peut en douter quand on sait qu’aujourd’hui encore les forces de l’ordre, qui ont dû par moments faire appel à des dons de particuliers pour s’équiper, ne sont toujours pas correctement dotées par l’État… La présence de ces masques est une condition sine qua non de la reprise scolaire. Évidemment, malgré leur caractère indispensable sur le plan sanitaire, personne ne se réjouit d’avoir à dispenser un cours avec un tel bâillon sur la bouche, qui rend difficile la projection de la voix (même dans un groupe réduit), et peut vite se révéler insupportable plusieurs heures d’affilée dans les étuves que deviennent certaines salles de classe dès les premières chaleurs. Eh non, contrairement à ce qu’imaginent certains, les salles des écoles ne sont pas climatisées…

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Supposons que nous ayons des masques en nombre suffisant. Et du gel hydroalcoolique. Et du savon – dont nous manquons bien souvent en temps de paix, pour reprendre la ridicule métaphore présidentielle. Supposons. Comment parvenir à l’application stricte des gestes barrières indispensables, principalement la distanciation entre individus, notamment dans les grosses structures d’enseignement où, même en échelonnant les rentrées et sorties des élèves, ceux-ci seront amenés à se croiser dans des couloirs étroits, dans des escaliers, dans la cour de récréation, sans parler des espaces de restauration collective ? Comment constituer des groupes de quinze élèves au maximum, ce qui semble préconisé, quand on sait que les classes de lycée comportent en moyenne trente-cinq élèves ? L’absentéisme toléré (encouragé ?) par le gouvernement pourrait apparaître comme une solution en réduisant de facto les effectifs… Autre question, relative aux établissements aussi sensibles que les quartiers éruptifs où ils se trouvent : comment faire respecter les consignes sanitaires à des jeunes gens qui pour beaucoup perçoivent toute contrainte comme une agression et se font une gloire de transgresser systématiquement les interdits imposés par le prof, l’École, l’État, voire la France ? La question a récemment été posée par Roselyne Bachelot à Jean-Michel Blanquer dans l’émission C à vous. Le ministre a noyé le poisson dans des formules creuses : le civisme serait réactivé par la prise en compte de l’intérêt collectif, partout sur le territoire français. En effet, le civisme saute aux yeux dans certaines banlieues où la pratique du confinement paraît très élastique et, chez certains, s’accompagne d’activités « ludiques » (c’est Castaner qui le dit) contre la police, exutoire bien naturel au stress du moment. Il n’est pas sûr que, parmi les individus scolarisés dans ces quartiers, les plus réfractaires retournent en classe, mais la question du respect des règles dans tous les établissements sur le territoire mérite d’être posée.

La mort (et le niveau qui baisse) aux trousses

Quoi qu’il en soit, la mise en œuvre pratique de la réouverture des classes s’annonce très compliquée, et il faut espérer qu’en cas de reprise aiguë de l’épidémie le gouvernement ne se défausse pas de sa responsabilité sur les acteurs locaux que sont les maires ou les chefs d’établissement… –  c’est une crainte qui amène d’ailleurs certains édiles à refuser la réouverture dans leur ville ou village.

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Les professeurs sont bien conscients de la nécessité de la reprise économique pour le pays mais ils voudraient être certains de reprendre le travail dans un contexte protecteur pour eux et leurs élèves. Le droit à l’éducation ne prime pas les exigences de santé publique. Le syndicat enseignant qu’est le SNALC a récemment titré l’un de ses bulletins « La mort aux trousses » – le jeu de mots est parlant. Certains se sont moqués de cette frilosité, pour ne pas dire lâcheté, du corps enseignant : les soignants sont bien allés au front sans armes au début de l’épidémie, au péril de leur vie (que certains y ont d’ailleurs laissée), tout comme les policiers, les caissières, les livreurs, les éboueurs, tous ces héros du quotidien célébrés à heure fixe dans un rituel de bonne conscience assez ridicule. Les profs aussi pourraient assumer les risques et donner de leurs personnes sans chipoter ! Sauf que l’exposition aux risques dans le corps enseignant ne peut se justifier par le danger auquel on a exposé d’autres populations, et qu’on ne peut arguer d’un malheur chez les uns pour le faire accepter chez les autres. Il est tout à fait scandaleux que le personnel soignant ait été, et encore aujourd’hui dans une moindre mesure, à ce point sous-équipé face à un danger mortel, mais cet état de fait est-il une raison pour sous-équiper les professeurs afin qu’ils exercent coûte que coûte leur mission ? Jouer sur la mauvaise conscience des profs – si vous ne prenez pas le risque que d’autres ont pris, c’est que vous faites passer vos intérêts personnels avant l’intérêt collectif – ne me semble pas très correct : faut-il qu’eux aussi aient leur quota de morts pour être considérés comme des héros et applaudis à vingt heures tous les soirs ?

Enfin, un dernier point : certains craignent qu’après de longues semaines de confinement et sans reprise des cours en fin d’année, le niveau des élèves ne s’effondre. Je tiens à les rassurer : le niveau est déjà tellement bas que le risque est infime !

La fabrique du crétin: La mort programmée de l'école

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Céline Pina: Aux municipales, le clientélisme paie!

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Abdel Sadi sur un marché de Bobigny (Seine-Saint-Denis), 8 novembre 2015. Sa liste PCF est arrivée en tête du premier tour des élections municipales à Bobigny, devant Christian Bartholmé, candidat de la majorité UDI sortante. © Nicolas Messyasz/ SIPA

Le premier tour des élections municipales a confirmé l’emprise des islamistes sur de nombreuses banlieues françaises. Alliés aux caïds de la drogue, ils s’infiltrent aussi bien à droite qu’à gauche pour mettre les villes sous coupe réglée.


Il y a eu une vie avant le coronavirus. Et même un premier tour d’élections municipales. Et dans ce temps d’avant, plusieurs ouvrages ont dénoncé l’utilisation du clientélisme, qu’il soit religieux, qu’il s’appuie sur la petite délinquance ou qu’il mixe les deux, comme moyen le plus efficace pour conquérir ou garder le pouvoir. Un tel clientélisme fait sombrer les villes qu’il gangrène, mais paraît assurer le pouvoir de ceux qui le pratiquent. Un certain nombre de cas emblématiques ont été étudiés : par Eve Sfeztel, dans Le Maire et les Barbares, qui décortiquait le système mis en place à Bobigny ; dans Banlieue naufragée de Didier Daeninckx, sur le système mis en place à Saint-Denis ou Aubervilliers, ou encore à travers les enquêtes réalisées par Bernard Rougier et ses étudiants sur Les Territoires conquis de l’islamisme. Dans le même temps, dans le Val-d’Oise, à Garges-lès-Gonesse ou Goussainville, notamment, on arrive à la deuxième étape des stratégies de conquête de l’islam politique, qui consiste à établir ses propres listes, une fois l’emprise sur la communauté musulmane assurée et le noyautage des sections de partis effectué. Lors de cette première étape, la tête de liste est islamiste et ses compagnons de route sont présents, mais la liste intègre aussi des candidats ayant une autre image. Puis, si la prise de pouvoir réussit, l’intégrisme suit et s’impose dans le temps. La façon dont Erdogan a pris le pouvoir en Turquie, jouant les modérés pour imposer progressivement une forme de dictature illustre à une autre échelle le même processus.

A lire aussi: « A Bobigny, le clientélisme de la droite a fracturé la communauté nationale, la seule qui rassemble tout le monde »

Quand les partis n’ont rien à dire

En examinant dans quelques villes emblématiques les résultats de ce premier tour, force est de constater que le clientélisme paye. Mais il paye surtout faute de capacité à faire des propositions politiques fortes et à proposer une vision d’avenir. Quand les partis n’ont rien à dire ni au monde ni à la France, n’incarnent rien de fort et n’ont pas d’identité, ils ne peuvent rassembler les citoyens : ils n’incarnent pas l’intérêt général au nom duquel l’électeur pourrait être conduit à dépasser ses intérêts personnels. Il ne reste donc plus qu’à répondre à ses attentes. Pour toucher le maximum de monde en un minimum de temps, investir dans les groupes constitués est plus avantageux. Et quand le ciment est ethnique ou religieux, souvent satisfaire le caïd permet de passer l’accord. Mais cela a des conséquences, en particulier parce que l’un des objectifs de l’accord est de toujours fournir des emplois aux jeunes des quartiers, séides du caïd ou à ses proches.

À terme, les conséquences peuvent être dramatiques. Ainsi, à Saint-Denis, ville gangrénée par le clientélisme islamiste, ce sont 500 kilos de drogue qui ont été saisis au centre technique municipal début décembre 2018. La même histoire s’était produite à Bagnolet, également au sein du centre technique municipal, en 2013, sous le règne d’un maire communiste qui avait aussi investi sur la jeunesse entreprenante de certains quartiers. Cela lui a coûté son poste, mais le maire qui l’a remplacé se débat toujours dans des histoires de trafic de drogue qui pourrissent l’atmosphère des cités. À Voiron, où Badreddine Chokri, l’âme damnée du maire Julien Polat, est soupçonné de recruter des profils extrêmement tendancieux, même constat. Deux employés municipaux ont été mis en examen pour trafic de drogue. Les deux personnages étaient notamment en charge du local de la mairie destiné aux jeunes, dans lequel un homme a été retrouvé mort… Eh bien manifestement, cela n’est pas un problème : le maire LR de Voiron a été réélu au premier tour avec 56,7 % des voix. La mise sous coupe réglée de la ville se révèle donc une manne.

À Saint-Denis, le PCF, largement compromis avec les islamistes, essuie un échec, le maire sortant, Laurent Russier est devancé par le socialiste Mathieu Hanotin. Pas de quoi faire trembler les alliés islamistes de la mairie : directeur de campagne de Benoît Hamon, Mathieu Hanotin est très islamo-gauchisto-compatible. Il s’est souvent violemment attaqué à Manuel Valls, à cause de la conception élevée que ce dernier avait de la laïcité, et l’un de ses rares faits d’armes est d’avoir demandé la tête de Jean-Pierre Chevènement quand celui-ci était à la tête de la Fondation de l’islam de France.

Le corps électoral n’a pas le droit de savoir si les candidats sont radicalisés

La pratique clientéliste est répandue en région parisienne et dans tous les partis : autant à droite qu’à gauche, de LR au PS en passant par l’UDI et le PC. Ce qui est assez logique : le clientélisme fonctionne sur l’absence d’idées politiques puisque les voix achetées doivent pouvoir se déporter en bloc d’un côté à l’autre de l’échiquier, en fonction des accords passés. Ainsi, à Aulnay-sous-Bois, Bruno Beschizza, LR, grand pourfendeur de l’islamisme sur les plateaux de télévision, n’a plus le même discours une fois rentré dans sa ville. Ses liens avec l’EMJF, Espérance musulmane de la jeunesse française, l’ont conduit à prêter des salles municipales où eurent lieu des prêches d’imams réputés prodjihadistes. À Aubervilliers, le PCF a joué avec le feu en passant des accords avec des activistes religieux intégrés à l’équipe municipale. Les tensions sont apparues quand Meriem Derkaoui, actuel maire, a remplacé Pascal Beaudet. Il faut dire aussi que Sofienne Karroumi, son ancien premier adjoint, ayant pu, après deux mandats, se constituer une réserve de soutien, il était temps pour lui de quitter l’organisme-hôte qu’il parasitait pour se lancer en son nom propre. S’appuyant sur l’AMA, l’Association des musulmans d’Aubervilliers, l’homme porte un islam mêlant salafisme et idéologie violente des frères musulmans. Il est arrivé en deuxième position du premier tour en rassemblant 19,09 % des voix. Cependant, le fait que la ville soit notoirement noyautée par des islamistes explique peut-être le bon résultat de la candidate de l’UDI. C’est l’inverse à Bobigny où les malheurs de l’UDI ont fait le bonheur du PCF. Dans la ville-préfecture, les liens entre les nouveaux élus et certains proches du clan des barbares ont sans doute pesé sur la campagne et le candidat de Jean-Christophe Lagarde, Christian Bartholmé, arrive en seconde position.

Autre cas de figure, celui de Garges-lès-Gonesse et de Goussainville où deux islamistes notoires avaient toutes les chances d’arriver en tête au premier tour. Abdelaziz Hamida, proche du mouvement Tabligh, mouvement à l’origine, notamment, des nombreux départs en Syrie constatés chez les jeunes de Lunel, est arrivé en tête à Goussainville. L’homme est soupçonné d’être fiché S (selon Le Point, L’Express et Le Parisien), mais les journalistes qui ont enquêté n’ont jamais pu avoir d’autre réponse du ministère de l’Intérieur que : « On n’infirme ou ne confirme jamais ce type d’information. » Le corps électoral n’a donc pas le droit de savoir si les personnes qui se présentent aux élections sont radicalisées. Ceci dit, quand on a affaire à un adepte du Tabligh, il y a peu de doute à avoir sur son rapport à la religion… En revanche, Samy Debah, le fondateur du CCIF, appartenant à la mouvance des frères musulmans, n’arrive qu’en deuxième position à Garges-lès-Gonesse, avec 34,67 % des voix. Il a pulvérisé le socialiste Hussein Mokhtari, malgré la longue histoire de ce dernier avec le territoire, mais échoué à déloger Benoît Jimenez, UDI, le dauphin du sortant, Maurice Lefèvre (DVD), maire emblématique de Garges depuis 2004. Avec 42,37 %, celui-ci tient bon, mais le score de son adversaire islamiste nous oblige à rajouter « pour le moment ».

A lire aussi: Bobigny: ce qui est reproché à Lagarde

Autre territoire où les islamistes ont joué un jeu trouble et où le courage ne s’est pas révélé payant, Ecquevilly, dans les Yvelines. En 2016, la mosquée de la ville a été fermée dans le cadre de l’état d’urgence, sur demande de la préfecture en raison des appels à la haine et de la justification des attentats de Paris constatés lors des prêches de son imam vedette : Youssef Abou Anas. Le Conseil d’État a confirmé cette décision, estimant que l’existence des prêches de l’imam appelant « à des comportements violents, sectaires et illégaux » était avérée. La maire d’Ecquevilly, Anke Fernandes, s’est battue pour faire fermer cette salle de prière islamiste très influente dans les quartiers populaires. Pour avoir eu ce rare courage, elle a été menacée, attaquée et traînée dans la boue. Malgré son combat (ou peut-être à cause de celui-ci), elle a été battue au premier tour. Désormais, pas sûr que les artisans d’un retour en force de l’islam politique sur le terrain trouveraient quelqu’un pour leur barrer la route.

Alors, pour finir sur une touche d’espoir, parlons de Rillieux-la-Pape où le maire, qui a choisi d’affronter le réel en face et de combattre l’islamisme, a été réélu au premier tour. En politique, les convictions et le courage peuvent payer. Les gens bien ne perdent pas toujours.

Silence coupable

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Les territoires conquis de l'islamisme

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Le maire et les barbares

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S’arrêtera-t-on de vivre pour ne pas mourir?

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Marché d'Armentières, avril 2020 © CHINE NOUVELLE/SIPA Numéro de reportage: 00956743_000005

Dans sa bataille contre le coronavirus, avec son autoritarisme sans autorité, l’exécutif commence à lasser.


Il a fallu seulement quelques semaines pour que la France, si fière d’être enfant de la liberté – parait-il que nous l’aurions même inventée – range aux vestiaires les libertés les plus élémentaires, sa libre-pensée et son laisser-aller. Difficile liberté, écrivait Kundera : certains courageux adorent la chanter quand rien ne la menace, mais s’empressent de s’en méfier quand elle est attaquée.

L’intervention d’Edouard Philippe à l’Assemblée nationale est à ce titre un modèle de pusillanimité. Déçu d’un Premier ministre que je croyais courageux quitte à être « cassant ». L’homme grisonnant s’est livré mardi à un discours technique sans espoir ni vision de la société. Passant sur les innombrables contradictions après lesquelles il proclame encore devant la représentation nationale qu’il est un homme de « bon sens » contrairement à ses contradicteurs – faut-il rappeler qu’il disait encore le 2 avril sur France 2 que le port du masque ne servait à rien dans la rue, autrement dit qu’une barrière physique entre les individus et le virus ne l’empêchait nullement de se propager ?

Fascistes, complotistes, café du commerce…

On ne peut pas reprocher à nos gouvernants de s’être trompés : qui d’ailleurs a eu « raison » dans cet inédit permanent ? On peut en revanche reprocher la sempiternelle méthode qui consiste à disqualifier ses adversaires pour les rejeter dans le camp du fascisme (pour ceux qui réclamaient la fermeture des frontières) ou du complotisme (pour les adorateurs de Raoult)… Quant à ses contradicteurs, Philippe les renvoie aux zincs du « café du commerce ». On peut critiquer l’idéologie sans-frontiériste qui nous a mené dans le mur et l’action du gouvernement, sans être un ennemi de la démocratie et sans céder à la facilité du « yakafokon », l’information ouverte nous donnant une idée du mauvais bilan sanitaire de la France et des mensonges d’un gouvernement se défaussant sur des soi-disant experts.

A lire aussi: Rouvrir les écoles pour les “décrocheurs”?

Cette manière de se dire très humble et d’interdire simultanément toute critique est très caractéristique de l’autoritarisme sans autorité du gouvernement. On ne veut pas fermer les frontières, mais on veut bien confiner le pays entier pendant 2 mois, le menaçant d’un reconfinement s’il n’est pas gentil d’ici le 11 mai. On abat les frontières et l’on veut installer des brigades de surveillance et des applications de tracking. Incapable d’autorité, voguant entre l’impuissance et le caprice de l’enfant qui refuse la contradiction, le discours d’Edouard Philippe était à l’image de l’action gouvernementale ces dernières semaines : peu décisif.

Critique de la raison hygiénique 

À l’inutilité se joint la crainte. Cette habitude que l’exécutif a de répéter que « rien ne sera plus comme avant » est en effet malsaine. Elle n’est pas celle d’un chef de guerre, mais celle d’un bleu qui craint les représailles populaires. Au lieu de fixer le cap d’une sortie définitive et d’en assumer le risque, on déconfine parcellairement, en ignorant que si le virus est si contagieux qu’on le dit, tout déconfinement partiel sera en réalité total. Plutôt que de viser une sortie de crise, on la prolonge pour la lisser, et ainsi on l’intègre alors qu’on devrait la bouter.

À ceux qui douteraient encore qu’un certain libéralisme est le fantasme d’une humanité sans sexe, sans pulsion, sans saleté, une humanité stérilisée, modulable et rutilante, ces discours en sont la preuve. Notre « humanité », que l’étymologie et la théologie font naitre dans la boue ou l’humus qui la constitue, doit entrer dans un monde hygiénique, où les aléas du vivant seraient remplacés par la mécanique implacable du geste barrière et du protocole sanitaire.

A lire ensuite: Déconfinement: la macronie fébrile

Mais il faudra bien dire que s’arrêter de vivre n’empêchera pas de mourir. Que sortir de chez soi comporte des risques, et que notre liberté réside dans ce risque. 

Les Français ne sont pas de petits enfants

Bien sûr il ne faut pas condamner toute entreprise sanitaire : on sait bien que le confinement était destiné à soulager notre admirable service hospitalier et à leur permettre de s’organiser. Mais vient le moment où un chef doit tracer une ligne, et prendre une décision nette. Les atermoiements du gouvernement sont certainement la pire manière de s’attirer les foudres populaires.

À l’échelle collective, une nation qui sacrifie sa liberté sur l’autel du risque 0 se fait déclinante.

Bien sûr le coronavirus est à prendre au sérieux, il n’est pas la « gripette » que l’on pouvait décrire en janvier. Mais on peut rappeler qu’à date, plus de 93% des décès à l’hôpital ont plus de 60 ans, et que cela devrait suffire pour déconfiner en responsabilisant les plus fragiles, qui pourront vivre plus agréablement lorsque le monde aura repris son cours : il suffit de regarder quelques séquences des premières visites en Ehpad pour s’en convaincre. Ne pouvant éradiquer ce virus avant au moins un an, le politique ne pourra faire autrement que de s’en remettre à la responsabilité d’un citoyen adulte, seul fondement possible d’une société libre : difficile liberté.

Le séisme de 2020 tourne la page de la mondialisation heureuse

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Salle des marchés de la KEB Hana Bank à Séoul (Corée du Sud), 13 mars 2020. © Jung Yeon-je/ AFP

La crise sanitaire du Covid-19 engendre un cataclysme économique. Finie la mondialisation heureuse : production relocalisée en Europe, dettes alourdies, hausse des prix… Un tremblement de terre politique et social nous attend.


La mésaventure de la société américaine 3M donne une idée des bouleversements à venir quand le tsunami du SARS-CoV-2 [tooltips content= »Nom du virus à l’origine du Covid-19, la maladie. »][1][/tooltips] nous laissera le temps d’imaginer le monde d’après. L’ex-Minnesota Mining and Manufacturing Company, devenu 3M en 2002, géant américain aux 32 milliards de dollars de chiffre d’affaires, disposait en Chine d’une précieuse unité de fabrication de masques N95 très performants. Afin de s’en réserver la production, les autorités chinoises ont, sans crier gare, nationalisé l’usine en février – la pandémie faisait alors rage à Wuhan et pas à Washington, où l’on s’en moquait encore. Blâmer l’égoïsme chinois, sans doute, mais que dire de la naïveté occidentale ? Quoi qu’il en soit, cette nationalisation constitue le symbole de l’inéluctable défiance qui présidera à la redéfinition de nos relations avec l’empire chinois.

Tchernobyl chinois

On sait dès maintenant que le cataclysme économique qui suivra la crise sanitaire du Covid-19 infligera des dégâts comparables à ceux de 1929 et 2008. Leur énumération donnait déjà le vertige, quelques jours seulement après le choc : plus de 5 000 milliards de dollars d’actifs se sont volatilisés sur les places financières ; l’impact de la secousse sur le PIB mondial dépasserait les 1 000 milliards pour 2020 ; chaque jour une banque centrale se dote de moyens historiques – 750 milliards d’euros pour la BCE le 18 mars ; la France annonce un plan de sauvegarde de l’économie de 300 milliards révisables à la hausse ; au moins 25 millions d’emplois perdus dans le monde. Beaucoup s’inquiétaient de ne pas voir revenir l’inflation en Europe, qu’ils se rassurent. Ces monceaux de dettes, ces planches à billets chauffées à blanc conjugués à une possible défaillance des chaînes logistiques des biens de première nécessité pourraient conduire à une spectaculaire hausse des prix.

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Tout dépendra en réalité de la durée des différents confinements, de la rapidité de mise au point d’un traitement et surtout de notre capacité à éviter une deuxième vague épidémique le jour où les libertés de circulation et de rassemblement seront rétablies.

Les entreprises occidentales vont chercher à se désengager de la Chine

Sans entrer dans le jeu des prévisions apocalyptiques (les alambics du Larzac ou de Corrèze doivent enivrer sans discontinuer la communauté « effondriste »), on peut déjà entrevoir la cohorte des bouleversements que le coronavirus va précipiter.

De façon inéluctable, 3M – comme des milliers d’entreprises occidentales – va chercher à se désengager de la Chine. Les conséquences sociales pour l’empire de Xi Jinping pourraient conduire à une déstabilisation du pouvoir du Parti communiste chinois. Patrick Artus [tooltips content= » Chef économiste chez Natexis. »][2][/tooltips], comme la CMA-CGM – leader mondial du transport maritime –, voit toutefois la Chine redémarrer fin mars. Pourtant, elle risque dès avril de perdre un à un ses clients ruinés ou ses partenaires trahis, comme 3M, dans les nombreux secteurs stratégiques mis en lumière par le coronavirus (pharmacie, hygiène, électronique, télécoms, batteries électriques…). Qui peut croire qu’Apple demandera encore à Foxconn – la plus grande entreprise du monde en nombre de salariés – de continuer à fabriquer la moitié de ses iPhone à Zhengzhou dans trois ans ? Comment alors réagiront ces futurs chômeurs chinois ? Une récession brutale pourrait donc frapper un empire habitué à une croissance ininterrompue depuis Deng Xiaoping. Ce que l’on a d’abord présenté comme le « Tchernobyl chinois », avant de réaliser qu’il s’agissait d’un Fukushima planétaire, pourrait bien avoir la peau du système capitalo-totalitaire de Pékin. La secousse géopolitique changerait alors de magnitude. Au 1er avril en tout cas, d’un point de vue géoéconomique : pangolin : 1, Xi Jinping : 0.

Cette « désinisation » de la mondialisation offrirait la possibilité d’un accord donnant-donnant entre une relocalisation au Maghreb de diverses sous-traitances asiatiques et la gestion du défi migratoire à l’aune d’un prestige retrouvé des frontières. Même limitées, ces relocalisations ne pourraient qu’avoir un impact bénéfique sur l’emploi, si ce n’est sur les prix…

Si, malgré tout, le régime survit, la méfiance du reste du monde vis-à-vis du rôle de l’empire du Milieu dans la répartition des chaînes de valeur devrait conduire à une profonde révision de la mondialisation.

Des libéraux comme Pascal Lamy n’y croient pas : « Cet épisode n’est pas forcément un tournant. C’est une étape qui s’ajoute à d’autres qui se sont produites depuis dix ou quinze ans », a-t-il déclaré au Point [tooltips content= »« Pascal Lamy : “Je ne crois pas à la déglobalisation” », lepoint.fr, 19 mars 2020. »][3][/tooltips] en oubliant toutefois de citer la défiance américaine qui prévaut depuis l’élection de Donald Trump en 2017. Les décisions que prendra 3M s’inscriront dans le revirement musclé initié par le président américain. Sa nouvelle relation avec Pékin fut parfaitement illustrée par le refus de déléguer le futur réseau 5G à Huawei. Tous ces éléments convergent. Tout en compliquant la réélection de Trump si la crise sanitaire américaine est d’ampleur, l’Europe, à l’image des États-Unis, cherchera à moins dépendre de la Chine. Un cycle de tensions, de désorganisation, propice lui aussi à l’inflation, vient de s’ouvrir – les panneaux photovoltaïques que nous n’achèterons plus aux Chinois, mais aux Allemands seront plus chers de 30 %. La page de la mondialisation heureuse, façon Obama, se tourne sans doute définitivement avec le Covid-19.

Ces mouvements tectoniques sonneront dans les semaines à venir l’heure de vérité de la zone euro. L’Italie, l’Espagne et bien sûr la France s’apprêtent à faire des chèques en bois gravés de montants si considérables que l’Allemagne n’aura que deux possibilités : sauver l’Euro et l’Europe en contre-garantissant les dettes de sa zone sud ou laisser chacun de ces pays retrouver une monnaie souveraine qui se dépréciera immédiatement. On ne voyait déjà pas comment le monde pré-Covid pouvait faire face aux 225 % du PIB mondial de dettes publiques et privées accumulées. On peine d’autant plus à concevoir la coexistence post-Covid entre une dette alourdie et des PIB laminés. L’annulation de cette dette, la baguette magique d’un Mélenchon, revient concrètement à carboniser toutes les assurances-vie et l’épargne des Français, ainsi qu’à se priver de tous les marchés financiers. Il faudrait alors couper d’urgence dans les dépenses publiques et baisser les retraites de 30 %.

Face-à-face entre Macron et les Français

Mais au-delà des épreuves économiques et techniques à venir, cet épisode tragique met en scène dans chaque pays le face-à-face entre une population en danger et des autorités responsables, non pas mondiales, mais nationales – ce qui n’exclut pas à l’évidence des mesures transnationales concertées. Les gouvernements en charge, pour gérer cette crise exceptionnelle, doivent disposer de tous les moyens sanitaires et de contrôles des flux de population. Les Français et leurs dirigeants réalisent en mars 2020 que leurs frontières sont en Grèce (attaquées par Erdogan au demeurant), leurs médicaments en Chine, et leurs masques aussi manquants que les tests de dépistage du virus. C’est un manteau d’hermine en lambeaux que le roi Macron présente à ces sujets – celui que lui a certes transmis Hollande qui le tenait de Sarkozy, Chirac et Mitterrand.

Par pur dogmatisme, notre jeune président progressiste refuse de fermer les frontières du pays puis, devant la vague épidémique qui s’annonce, il s’y résout. Ce que ni l’État islamique, ni Erdogan n’avait réussi à obtenir, le SARS-CoV-2 l’a fait : l’espace Schengen est aboli ; la souveraineté française vient de retrouver une légitimité indiscutable – tout comme celle de nos voisins. C’est un tremblement de terre politique, social et économique qui conduira de gré ou de force à maints autres revirements.

Le premier d’entre eux ne méritera qu’un codicille dans les livres d’histoire : l’abandon de la réforme des retraites (pangolin : 1, Martinez : 0). Si les syndicats s’abstiennent pour l’heure de pavoiser, c’est aussi, sans doute, parce qu’ils sentent que le fumeux « droit de retrait » dont excipe une partie de leurs troupes est de nature à mettre à genoux le pays. Quand on pense au dévouement du personnel médical et à ses sacrifices, on ne peut que s’indigner que des chasubles rouges incitent des travailleurs indispensables à l’approvisionnement des Français à cesser le travail. Ce « droit de retrait » cousin du « principe de précaution » chiraquien – dont on aurait attendu qu’il puisse nous garantir des masques, mais non – s’avère incompatible avec une économie de guerre. À la décharge des salariés non disposés à prendre de risques pour la collectivité, l’attitude désinvolte des bobos de nos métropoles partis télétravailler de la plage qui borde leur résidence secondaire n’œuvre pas à la solidarité collective. Exiger des caissières de supermarché de continuer à travailler sous les postillons quand on bronze en famille à La Baule n’aidera pas à réconcilier le peuple avec ses élites. Dans la liste des changements à venir, les « quartiers », ces territoires perdus de la République où l’on observe un civisme diversitaire pillard, ne seront peut-être pas non plus les derniers dans lesquels l’armée sera amenée à se déployer. Comme on le voit, les temps des débats sur la PMA ou la théorie du genre semblent déjà loin, alors que nous nous retrouvons brutalement face à cette momie hier encore infréquentable : l’intérêt général.

La République tchèque ferme ses frontières : contrôle policier à la frontière germano-tchèque, 14 mars 2020. © Robert Michael/ dpa-Zentralbild/AFP
La République tchèque ferme ses frontières : contrôle policier à la frontière germano-tchèque, 14 mars 2020.
© Robert Michael/ dpa-Zentralbild/AFP

Passée la tragédie sanitaire, cet intérêt général, jusqu’alors terrassé par les préoccupations individualistes ou communautaires, commande de relocaliser un maximum de filières stratégiques, à commencer par celles de l’hygiène et de la santé. En France bien sûr, mais également en Europe, parce qu’il demeure chimérique de rapatrier l’intégralité de ce que nous importons. Cet aggiornamento peut s’imaginer en coopération, pourquoi pas avec les plus fiables de nos voisins africains. Cette « désinisation » de la mondialisation offrirait la possibilité d’un accord donnant-donnant entre une relocalisation au Maghreb de diverses sous-traitances asiatiques et la gestion du défi migratoire à l’aune d’un prestige retrouvé des frontières. Même limitées, ces relocalisations ne pourraient qu’avoir un impact bénéfique sur l’emploi, si ce n’est sur les prix. Depuis 40 ans en effet, la France a perdu la moitié de ses usines – dont celles qui fabriquent nos médicaments. On peut donc parier sur le retour d’une partie d’entre elles au bercail (ou au moins l’espérer). L’épreuve biblique que le pangolin nous inflige devrait conduire les Français à accepter de dépenser plus pour ne pas dépendre, par exemple, d’un traitement du Covid-19 made in China (comme le sont au demeurant de nombreux princeps devenus génériques). Ce retour au premier plan de la souveraineté, les Français à l’instar d’autres peuples européens le réclament depuis quinze ans, date de leur « non » à la constitution européenne. Ils vont devoir admettre, dans le sillage tragique du virus, que cette souveraineté a un prix visible sur le ticket de caisse d’un supermarché.

A suivre…

Mais justement, le renchérissement à venir de notre consommation débridée ne constitue-t-il pas l’occasion de mettre un terme à des pratiques que nous savons désormais insoutenables pour notre écosystème ? La malchance incroyable que nous avons « d’observer le monde à l’arrêt » [tooltips content= »Hervé Gardette, France Culture. »][4][/tooltips] permet de prendre conscience des dégâts que nous lui infligeons. Au mois de février, la Chine a consommé 38 % de charbon en moins, et les plus jeunes Pékinois ont pu admirer un phénomène encore inconnu d’eux : le ciel bleu. Les pertes abyssales des compagnies aériennes (200 milliards de dollars au 20 mars selon l’IATA) se concluront par des faillites ou des nationalisations. Certes, mais elles risquent plus que tout d’apparaître sans objet dans un monde où les flux touristiques vont devenir suspects. Dégotter un Paris-Bangkok à 600 euros pour y passer cinq jours sera sans doute plus difficile, tout comme l’accès des hordes chinoises au mont Saint-Michel ou à Versailles. Impossible également de trouver un smartphone à moins de 500 euros, un artefact qu’on conservera ainsi plus longtemps. Finis aussi les jeans à 12 euros et toutes les diverses saloperies que nous importons par containers de Shenzhen, camelotes dont nos déchetteries se goinfrent. Et plus nous relocaliserons, plus ces produits grèveront nos bourses et moins nous consommerons – en ayant quand même redonné du travail à des dizaines de milliers de Français, si tant est que les compétences soient encore là.

A lire aussi: Covid-19: Liberté, science, mondialisation, Europe, rien ne lui résiste

Le SARS-CoV-2 porte donc en germe une certaine décroissance parfaitement en ligne avec les aspirations écologiques qui se manifestent partout dans le monde et principalement en Europe de l’Ouest. Personne à Bruxelles n’imaginait qu’une démondialisation soit socialement soutenable, il faut désormais prier pour que les technocrates se soient (une fois de plus) trompés, car un affaissement d’une ampleur inconnue pourrait très bien amputer 5 %, ou 10 %, de notre PIB. Christine Lagarde, dès le 19 mars, a avoué s’attendre à une récession « considérable ». Nous sommes donc encore moins à l’abri que la Chine de violents mouvements sociaux insurrectionnels à côté desquels les gilets jaunes pourraient figurer un aimable échauffement.

 

Vive la distance sociale

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© Stéphane Edelson

Le confinement séparé des conjoints et la distance sociale laissent au mâle blanc quinquagénaire et citadin le temps d’ouvrir les yeux sur sa condition.


 

Pour ne pas grossir les chiffres des violences conjugales, j’ai préféré être confiné sans ma femme. Dans certaines circonstances, deux logements modestes séparés valent mieux qu’un, spacieux et commun, et sont pour la survie des couples plus sûrs qu’un abri antiatomique. En même temps je me connais, je ne serais jamais allé porter plainte. Je ne me vois pas entrer dans un commissariat : « Ma femme se jette sur moi toutes griffes dehors quand je l’ai trop contrariée. » Je préfère ne pas, il me reste un peu de fierté. C’est d’ailleurs tout ce qui nous reste à nous autres hommes blancs vieillissants : vivre en silence nos maltraitances. On ne nous entend pas, alors qu’au premier écart ou aux premières négligences, on se retrouve divorcés, expulsés, en un mot répudiés et pire, rançonnés et condamnés à payer pour notre maison et pour notre ex-femme en perdant le droit de rentrer et dans l’une et dans l’autre.

Nous sommes tous des vieux mâles blancs

Puissions-nous longtemps garder ce silence digne, résister à la tentation associassionniste et ne pas ajouter nos jérémiades au vacarme des victimes déjà nombreuses. Préférons encore un peu le statut de bourreau, même en carton, avant de pleurnicher ou de vociférer pour obtenir des têtes et des lois. Qui a envie, pour dénoncer les violences dont nous sommes les objets, d’un activisme organisé, avec slogans, logos et porte-parole ? Qui attend qu’apparaisse le « Fihot » (le Front d’intervention des hommes tabassés) ? Qui voudrait figurer sur une liste d’hommes trucidés par leurs femmes ? Je n’aimerais pas voir les murs de Paris maculés d’affichettes pour attirer notre attention sur Marcel qui s’est jeté par la fenêtre après trente années de vie commune et une scène de trop.

Je n’ai plus vu de film avec Hugh Grant depuis qu’on l’a surpris dans sa voiture avec une prostituée, et qu’il s’est excusé publiquement. Je dois être incapable de m’identifier à un pauvre type qui demande pardon à son public pour être allé aux putes

Mais ce qui vaut pour le péquin masculin moyen ne vaut pas pour les hommes célèbres pris dans les filets du néoféminisme et harcelés par des foules de Torquemadames. N’ont-ils pas, ces mâles en vue, des devoirs ? Ne nous représentent-ils pas, nous les obscurs, nous les sans-grade, et à l’heure où nous aurions un peu besoin de héros, qu’ont-ils donc à s’éclipser ou à s’exiler ? Quelles occasions manquées de rester droit pour la postérité, dans l’immortalité, de tenir tête face à la meute, et quitte à être grillé, d’afficher fièrement une morgue tout aristocratique. Si on est un homme, pourquoi s’empêcher de jeter de l’huile sur le feu quand on est la proie des femmes ? 

Je pense à Matzneff. Je l’aurais préféré face caméra, expliquant avec un sourire vicieux et un regard lubrique à la journaliste que si à son âge, on n’avait pas trois ou quatre femmes qui voulaient votre mort, c’est qu’on avait raté sa vie de séducteur. Que reste-t-il à un Dom Juan qui a renoncé au blasphème, à l’ironie et au panache ? Une triste collection de femmes. Et Polanski qui a arraché par la force de son talent une place enviée sur le podium quand d’autres y figurent par la grâce de la discrimination positive, n’aurions-nous pas préféré qu’il occupât cette position inconfortable pour nous réconforter en ces temps difficiles qui nous rappellent les heures les plus sombres de nos bonnes femmes ? Je l’aurais bien vu rendre les précieuses un peu plus ridicules en remerciant la profession après s’être excusé pour les starlettes candidates à une carrière d’actrice qu’il n’a pas eu l’heur de sauter.

Plus tolérant avec les présumés salauds qu’avec les avérés couards

On peut regretter la prudence du réalisateur, on se consolera avec ses films, que certaines et certains refusent de voir, incapables qu’ils sont de distinguer l’homme de l’œuvre. Hier encore, on se demandait s’il fallait éditer Mein Kampf, aujourd’hui certains hésitent à publier les mémoires de Woody Allen. Le diable a drôlement changé de visage. On peut rire en pensant à celles et ceux qui ne voient plus qu’un « violeur » quand ils regardent Le Pianiste ou un « pédophile » quand ils pensent à Harry. Longtemps je me suis moqué d’elles et d’eux, je ne le fais plus. J’ai moi aussi mes limites. Je n’ai plus vu de film avec Hugh Grant depuis qu’on l’a surpris dans sa voiture avec une prostituée, et qu’il s’est excusé publiquement. Je dois être incapable de m’identifier à un pauvre type qui demande pardon à son public pour être allé aux putes. En revanche, même si Roman Polanski et Woody Allen avaient tous les deux, en gang bang organisé, sodomisé des petites Chinoises saoulées, droguées et adoptées, ou fournies par Gabriel Matzneff, je ne pourrais pas me passer de me repasser La Neuvième Porte ou Crimes et Délits. Nous n’avons pas les mêmes valeurs, voilà tout. Je dois être plus tolérant avec les présumés salauds qu’avec les avérés couards.

Le confinement présente des avantages…

Confiné, j’ai retrouvé un paquet de DVD, je me suis fait mon cinéma et je suis retombé sous un charme dont je n’ai aucune envie de me relever. Après deux semaines, je ne crains pas que le confinement se prolonge, je redoute le moment où il faudra fermer la parenthèse et où le mot fin apparaîtra sur les écrans. Ce qui m’inquiète, ce n’est ni la débâcle économique ni le désastre sanitaire, c’est la fin des distances sociales, la reprise du travail et le retour sous mes fenêtres, des gens. Je regrette déjà le mètre de précaution qui me sépare des fâcheux un peu trop familiers qui vous mettent la main sur l’épaule ou vous tapent dans le dos, des urbains qui vous font la bise entre personnes de même sexe, même masculin. Je garderai la nostalgie de ces jours tranquilles à l’abri des huissiers et des clients, sans téléphones qui sonnent, sans invitations à décliner, sans promesses à tenir, sans tâches à accomplir, sans courrier et sans factures, sans argent à donner ou à recevoir. J’en entends qui se lamentent. Qu’ils pensent à tout ce à quoi nous allons échapper pendant ce printemps à l’ombre : les marches des fiertés, la fête des voisins, les kermesses des écoles, Paris Plages, les randonnées de patineurs, les nudistes du bois de Vincennes, les mariages des cousins et les anniversaires de leurs enfants, les nuits debout et tous les cons en marche pour les retraites, le climat, l’islamophobie et le racisme d’État. Qui s’impatiente de revoir les romanichels avachis, les hipsters trottinettant et les vieilles musulmanes qui se dandinent ? Qui veut retrouver le bruit et l’odeur de notre cuvette polluée et surpeuplée, avec ses travaux éternels, ses métros bondés, ses embouteillages permanents et ce terrible manque de place qui nous fait sentir chaque jour que nous sommes trop et donc de trop ? À qui manquent les marathons, les manifestations, les expositions, et leurs lots de déviations, d’exhibitions, de vociférations ? Qui est pressé de revoir le Louvre ou Versailles submergés par des Chinois et Paris envahie par des touristes venus d’un tiers-monde émergeant, nouveaux riches et déjà obèses, vêtus à la mode la plus vulgairement mondiale, et parlant trop fort dans une langue laide ? Qui veut revoir sa ville comme il l’a laissée, sale, bruyante, bouchée, encombrée, congestionnée, tiers-mondisée par ci et islamisée par là, parcourue la nuit par les rats et le jour par des femmes voilées ? Je me le demande. À part ceux qui sont confinés avec leur femme, je ne vois pas.

Giono, le provençal universel

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Portrait de Jean Giono, (1937) par Eugène Martel © Jean Bernard/ Leemage

Originaire de Manosque, Jean Giono (1895-1970) demeure le seul écrivain païen de langue française. Un volume de « La Pléiade » permet d’explorer différentes facettes de son oeuvre lumineuse dont la nature est le cœur vivant.


« Il y aura eu d’abord pour nous comme une fraîcheur d’eau au creux de la main. » C’est ainsi que Philippe Jaccottet termine la préface à sa traduction de l’Odyssée, la plus belle sans doute. C’est aussi la sensation que laisse la lecture de l’œuvre de Jean Giono dont on célèbre cette année le cinquantenaire de la mort. Est-ce tout à fait un hasard ? Giono écrit un de ses premiers livres, Naissance de l’Odyssée, qui paraît en 1930, sous les auspices d’Homère, le grand aveugle qui voyait tout. Il s’agit d’une relecture presque bouffonne du mythe d’Ulysse : le héros de la guerre de Troie n’a pas vécu toutes les aventures qu’on lui connaît, il a simplement pris son temps, ce franc buveur qui parle bien, pour rentrer à Ithaque, peu pressé de retrouver Pénélope. Alors, pour expliquer son retard de dix ans, il ment et il invente. Mais il le fait avec un tel art qu’on préfère le croire. « Si la légende est plus belle que la réalité, alors imprime la légende », dit une réplique célèbre de L’homme qui tua Liberty Valence de John Ford.

Giono hors du temps

On peut y voir une clef de l’art poétique de Giono. Il ne sera pas un auteur réaliste, ce qui ne veut pas dire, au contraire, qu’il ne nous donnera pas à voir une autre réalité, peut-être plus vraie, plus essentielle. C’est Homère qui permet cette transfiguration émerveillée pour Giono, et cela dès l’enfance. Dans Jean le Bleu (1932), son seul livre réellement autobiographique, il se décrit enfant au milieu des moissons. Un ouvrier agricole, « l’homme noir », lui donne l’Iliade : « Je lus l’Iliade au milieu des blés mûrs. On fauchait sur tout le territoire. Les champs lourds se froissaient comme des cuirasses. Les chemins étaient pleins d’hommes portant des faux. […] Cette bataille, ce corps à corps danseur qui faisait balancer les gros poings comme des floquets de fouets, ces épieux, ces piques, ces flèches, ces sabres, ces hurlements, ces fuites et ces retours, et les robes de femmes qui flottaient vers les gerbes étendues ; j’étais dans l’Iliade rousse. » Giono renoue ainsi, et il est le seul dans la littérature du XXe siècle, avec les modes de récit les plus archaïques, comme la prose scandée du Serpent d’étoiles ou du Grand Troupeau, en leur donnant les allures de ces textes fondateurs qui chantent la naissance ou la mort des civilisations.

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Cet anniversaire de la mort de Jean Giono aura au moins l’avantage, espérons-le, de remettre au centre du jeu un écrivain qui a réinventé le roman pour mieux réinventer le monde comme l’ont fait, à leur manière, Proust et Céline. Mais, tandis que ces deux derniers occupent une place incontestable, celle de Giono est moins évidente. On le range souvent dans la case bien commode d’un chantre de la Provence pour une bonne partie de son œuvre. Impossible de le cantonner, pourtant, à un régionalisme. La Provence n’est Provence pour Giono que si elle est aimée comme un lieu qui ouvre sur l’universel : « Il n’y a pas de Provence. Qui l’aime aime le monde ou n’aime rien. »

Comme tous les grands, également, Giono invente sa langue, sa syntaxe, ses métaphores, car ce qu’il voit est la fois très nouveau et très ancien : le monde est une totalité vivante qu’il saisit à travers un panthéisme joyeux, un matérialisme enchanté comme celui des présocratiques. Il fait donc partie de ces écrivains que l’on reconnaît au bout de deux ou trois lignes dans une dégustation à l’aveugle, parce qu’il s’est placé, d’emblée, hors du temps et hors de son temps.

Gaucho et collabo

Un épisode emblématique de sa biographie prouve qu’il ne s’agit pas seulement d’une posture littéraire, mais d’une véritable aptitude à vivre dans un univers parallèle. Né en 1895 et mort en 1970, il réussit l’exploit, au moment de la Seconde Guerre mondiale, d’être arrêté le 14 septembre 1939 et emprisonné pendant deux mois pour pacifisme, et, à la Libération, d’être de nouveau incarcéré, mais pour collaboration cette fois, avant d’être assigné à résidence dans les Bouches-du-Rhône toute l’année 1945, loin de sa chère Manosque.

Alors, Giono gaucho ou Giono collabo ? La réponse n’est que de peu d’importance. C’est comme vouloir en faire un pionnier de l’écologie parce qu’il a écrit L’homme qui plantait des arbres et que la nature est le cœur vivant de son œuvre. L’erreur est hélas commune, ces temps-ci, de relire les œuvres du passé avec les catégories morales ou politiques du présent. L’exercice est encore plus absurde s’agissant de Giono qui a voulu donner un caractère non pas intemporel mais atemporel à nombre de ses livres. Celui que nous considérons, pour notre part comme son plus grand roman, Le Chant du monde, est radicalement insituable. Il aurait pu être écrit à n’importe quelle époque passée, présente, future. C’est un magnifique western épique, une histoire d’amour entre une aveugle et un homme qui vit sur un fleuve, fleuve qui est lui-même un personnage essentiel. Les hommes ont des fusils, mais ils se comportent comme des Grecs anciens. Les lieux ne sont pas nommés, les distances soumises à une géométrie non euclidienne, les villes sont rares, souvent en ruines, ou presque.

Une seule rencontre avec l’histoire réelle de son siècle aura suffi à Giono : mobilisé en 1914, il est de Verdun, du Chemin des Dames et manque de perdre la vue quand il est gazé lors de la bataille du mont Kemmel sur la frontière belge, avant d’être démobilisé en 1919. Contrairement aux autres écrivains anciens combattants de sa génération, comme Aragon, Breton, Céline, qui vont crier leur révolte, Giono mettra longtemps à en parler, pansant ses plaies à Manosque. Mais ce sera pour aboutir à un pacifisme radical, celui du Grand Troupeau (1931), et surtout de la Lettre aux paysans sur la pauvreté et la paix, écrite en 1938 alors que la France se prépare à un terrible match retour qu’elle va perdre. Ce texte sera considéré comme munichois puis comme un des bréviaires du pétainisme, alors que Giono est avant tout effondré par l’amnésie qui a si vite effacé le cauchemar : « Il est impossible d’expliquer l’horreur de quarante-deux jours d’attaque devant Verdun à des hommes qui, nés après la bataille, sont maintenant dans la faiblesse et dans la force de la jeunesse. Y réussirait-on qu’il y a pour ces hommes neufs une sorte d’attrait dans l’horreur en raison même de leur force physique et de leur faiblesse. »

Jean Giono dans sa maison (1962) © Michele Brabo/ Opale
Jean Giono dans sa maison (1962)
© Michele Brabo/ Opale

Giono n’a eu qu’une seule ambition, celle de célébrer ce qu’on pourrait appeler l’alliance du vivant. Le choix opéré par le volume de « La Pléiade » qui sort à l’occasion de cette commémoration sous le titre Un roi sans divertissement et autres romans en est une belle illustration. Sont volontairement écartés les quatre romans du Cycle du Hussard de l’après-guerre, fuite stendhalienne dans le monde, parallèle lui aussi, de La Chartreuse de Parme, roman fétiche pour Giono qui le lisait déjà dans les tranchées. En revanche, toute la place est faite au Giono païen, au Giono panthéiste qui de Colline (1929), son premier roman publié, à L’Iris de Suse (1970), écrit à la veille de sa mort, joue de sa Provence rêvée comme Faulkner le fera avec son imaginaire comté de Yoknapatawpha, symbole d’un Sud mythifié, somptueux, féroce, mortifère où se déroulent nombre de ses plus grands romans, Sartoris, Le Bruit et la Fureur, Lumière d’août, Tandis que j’agonise… Giono a explicitement reconnu son admiration pour Faulkner, comme lui inventeur et cartographe des passions shakespeariennes dans ce que Giono appelait « un Sud imaginaire ». Les destins de lignées maudites, les fatalités familiales sont des thèmes communs aux deux géants : les Coste dans Le Moulin de Pologne ou les Frédéric dans Un roi sans divertissement, deux romans qu’on trouvera dans cette « Pléiade » font écho de manière troublante aux Sutpen d’Absalon, Absalon ! ou aux Sartoris du roman éponyme. Mais l’influence de Faulkner joue aussi, chez Giono, dans la manière de raconter, notamment dans ses romans d’après-guerre regroupés sous l’appellation de Chroniques romanesques, comme Ennemonde et autres caractères. Ces romans racontent la désintégration de personnages qui va de pair avec une désintégration, maîtrisée, du récit lui-même. Si le roi est sans divertissement, ce n’est pas le cas de l’écrivain qui joue avec le genre, mais de manière beaucoup moins ennuyeuse, beaucoup plus comique même, que le fera bientôt le Nouveau Roman : Giono multiplie les versions contradictoires, les narrateurs aux identités floues, les conversations qui ne mènent nulle part, les désordres de la chronologie. Dans Un roi sans divertissement, terrible roman nocturne et neigeux sur une série de meurtres dans un village de haute montagne cerné par l’hiver avec un enquêteur, comme dans un vrai roman policier (Giono était un grand amateur des « Série noire »), le malaise du lecteur, son sentiment d’oppression est encore renforcé par une forme d’insécurité narrative, d’autant plus que le coupable est davantage qu’un simple individu : c’est l’Ennui, cette malédiction pascalienne, cet autre visage du mal.

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Alors oubliez la noirceur du désenchantement moderne : vous rencontrerez bien sûr des tragédies chez Giono, la terre n’est pas forcément bonne fille, les saisons peuvent mordre, les éléments se révéler impitoyables, mais ce n’est que la rançon, finalement légère, pour retrouver le plaisir d’être réellement vivant. « Sans bien savoir au juste, il se voyait dans son île, debout, dressant les bras, les poings illuminés de joies arrachées au monde. »

Un roi sans divertissement et autres romans

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Musique du confinement (volume 1)

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Ed Townsend capture d'écran Youtube

En confinement, vous êtes sûr d’adoucir les moeurs par la musique!


Le confinement est l’occasion d’appliquer l’utopie post-soixante-huitarde illustrée par la BD de Gébé L’An 01, résumée en couverture de l’édition originale de 1972 par ce slogan : « On arrête tout, on réfléchit, et c’est pas triste ». France 2 a montré la voie en diffusant les films comiques inusables du cinéma français. Seulement, les violences conjugales bondissent dans le même temps. L’unique solution pour adoucir les mœurs : la musique ! Pas celle, petite et sournoise, des discours politiques, mais la seule qui vaille pour passer ce long cap le cœur léger : celle qui creuse le ciel de toute sa luminosité aérienne, soit le meilleur des respirateurs naturels !

Le gouvernement nous demande de ne pas réserver nos vacances d’été : « Il est trop tôt pour faire des plans », affirme notre Conseil de guerre. Alors, grâce à la musique, vivons l’été que nous n’aurons jamais, en sortant du placard nos compils et intégrales ensoleillées qu’aucun décret ne pourra nous retirer. 

Rejouons la Boum

Après avoir vibré de plaisir devant les rediffusions de Rabbi Jacob, Inspecteur la Bavure, L’Aile ou la cuisse, Un Éléphant ça trompe énormément, Nous irons tous au paradis ou encore L’As des as, pourquoi ne pas continuer à « faire nation » dans la procrastination ? Parmi les œuvres patrimoniales à savourer pour prolonger les sensations cinéphiliques citées plus haut, s’il en est bien une qui garantit l’union nationale sans discorde possible, c’est celle de Vladimir Cosma. Alors choisissons une compilation du compositeur et rejouons la Boum avec notre conjoint(e), en transgressant les gestes barrière sans risque pour un slow confiné. L’occasion au passage de dénicher quelques belles raretés, comme cette chanson générique du méconnu mais pourtant réjouissant L’Année prochaine si tout va bien, avec un couple Lhermitte-Adjani aux anges :

Cette ode au baby-boom ne devrait pas rester sans effets par les temps qui courent. Rendez-vous l’année prochaine, si tout va bien, pour en mesurer les retombées.

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Mais la palme de l’audience du cinéma de papa revient à la rediffusion de Mais où est donc passée la 7ème compagnie, qui a raflé 6,7 millions de téléspectateurs sur TF1 le 9 avril ! L’ancien monde a la cote, que voulez-vous. Parce que le charme du génie populaire en était sa matrice. Et le charme, tout le monde le sait depuis la chanson « Succès fou » de Christophe, c’est vraiment tout. Ce papier musique du confinement nous offre l’occasion de sortir la compilation de référence du dernier des Bevilacqua, Succès fous, car elle comporte ses singles des années 80 (« Chiqué chiqué », « J’l’ai pas touchée », « Succès fou », « L’Italie », « Dernier baiser », « Voix sans issue », « Ne raccroche pas », « Méchamment rock’n’roll », « Les Tabourets du bar », etc.), sa période la plus méchamment dolce vita.

Du haut de ses mystères et de son aura d’italiano décadent, Christophe a tout de même mis la princesse Stéphanie de Monaco, Isabelle Adjani et Laetitia Casta dans son lit de rêveries sonores. Mais surtout, le charme fou de ses chansons d’amour s’accorde toujours avec le regard des femmes des bords de mer intimes. 

La journée type du bien-être en confinement

Osons maintenant, sur la base de ces vibrations chargées d’actualité, une journée type du confinement musical.

Pour un réveil en douceur, optez pour les ballades sans âge d’un Eddy Mitchell. La voix du crooner ronchon entamera votre journée comme la promesse d’un long voyage en cinémascope, balisé par les néons scintillant d’une variété blues roublarde. Mais avant d’arpenter les boulevards du crépuscule du rêve hollywoodien, mieux vaut prendre un petit déjeuner consistant. « Tu peux préparer le café noir », préconise ainsi le chanteur, à qui William Sheller vient incognito livrer les croissants en scooter – confinement oblige – dans un numéro irrésistible digne des plateaux de Maritie et Gilbert Carpentier :

La compilation Eddy Mitchell Collection sera idéale pour plonger mentalement dans la piscine couleur menthe à l’eau de votre résidence secondaire, enclavée dans votre imaginaire ou à Saint-Tropez. 

Le confinement a ceci de bon qu’il nous offre du temps pour acquérir de nouveaux savoirs et savoir-faire, comme la cuisine-facile-et-économique-et-inratable par exemple. L’occasion de découvrir quelques chaînes culinaires sur internet. Ainsi, pour vous accompagner dans la préparation de vos repas, tout en suivant les vidéos de vos recettes favorites, optez pour une compilation de Doo-Wop ou autres musiques « oldies but goodies ». La température élevée de la passion, la cadence groovy des gestes enfarinés et la bonne humeur rythmée sur les mesures de l’appétit sont autant d’ingrédients nécessaires à l’âme de vos délices faits maison. 

Avec une telle bande-son, même si votre plat est raté, vous n’aurez pas à supplier votre partenaire de rester encore un peu avec vous : il/elle en redemandera, du confinement un poil déconfit. 

Bonus coronavirus

Les papys du rock font de la résistance, et c’est une excellente nouvelle en ces temps de guerre. Le tout nouveau single des Rolling Stones aura raison du Covid-19 et passera l’été, lui !

Playlist Vol. 1 :

Les Plus grands succès de Vladimir Cosma (Volume 2)

Succès fous de Christophe

Collection de Eddy Mitchell

Doo-Wop – The Absolutely Essential 3 CD Collection

Watch Your Mouth – Gems From The Warner Brothers Vaults

Notre État est caduc

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Charles Millon. Photo: Hannah Assouline

L’État qui se mêle de tout nous a menés au bord du précipice. Pour redresser la France il nous faut un nouvel État fondé sur l’autonomie et les libertés des collectivités locales.


La tempête coronavirus a déferlé avec une force et une violence quasi similaire dans tous les pays européens. Mais en France elle est en passe de devenir un tsunami social et économique dans un pays qui se remettait tout juste de la crise des gilets jaunes et de celle de la réforme des retraites. Une troisième crise moins médiatique, plus sourde, était en filigrane ces dernières années : celle des hôpitaux. Tous personnels confondus, des chefs de services aux brancardiers, des internes aux aides-soignants, tous criaient mois après mois l’immense disette qui ravageait l’hôpital français en arborant des brassards « en grève » sans jamais déserter leur poste. Alors que l’État se targuait d’avoir le meilleur système de santé au monde…

La crise sanitaire annonce non seulement une crise économique et sociale, mais également une crise politique

On assiste au naufrage d’un État qui veut s’occuper de tout et cherche avec son obsession des procédures et des mises en conformité, à contrôler les initiatives des forces vives et des collectivités locales. Pourtant cet État qui veut s’occuper de tout n’a pas été en mesure de garantir la sécurité sanitaire du pays, il a renoncé à une stratégie en matière industrielle et laissé faire des délocalisations qui atteignent notre indépendance nationale, il a fait preuve d’imprévoyance en liquidant les stocks d’équipement hospitaliers, il a refusé par pure idéologie de contrôler les frontières.

L’État est entravé par ses propres circulaires, directives, normes et contrôles, qui empêchent même les instructions du sommet d’être appliquées. Quant aux responsables politiques, ils sont tétanisés par la prise de risque et se cachent derrière les comités d’experts dans lesquels les batailles d’egos et d’intérêts font rage. Ils se contentent d’une communication de crise à l’anglo-saxonne, anxiogène et abrutissante, qui débite jour après jour la litanie des morts et des convalescents.

Le gouvernement est dépassé, il a déjà perdu une grande part de sa crédibilité en érigeant le non-dit, voire le mensonge en système de communication, visant à cacher ses erreurs (masques et respirateurs, tests, médicaments…). Pire encore, il a perdu la confiance des Français. Ainsi la crise sanitaire annonce non seulement une crise économique et sociale, mais également une crise politique. Le gouvernement, affolé, l’a bien compris, qui en appelle maintenant aux élus locaux pour prendre le relai des décisions qu’il a déjà prises.

Compte tenu de la gravité de la situation et étant donné l’inquiétude grandissante de leurs administrés, les élus locaux sont prêts à relever le défi. Pourtant ils supportent de moins en moins cet État qui prend tout à tour le visage froid de l’État bureaucratique ou celui faussement maternel de l’État-providence. Ils ne comprennent pas cette approche centralisée et uniforme du déconfinement. Ils savent que les pays qui ont jusqu’à maintenant le mieux géré la crise sont la Corée du Sud qui a opté pour un traitement local, et l’Allemagne qui avec les Länders a adapté les mesures région par région. Ils sont scandalisés et attristés par l’incapacité du gouvernement à gérer la fourniture de masques, tests et médicaments. Ils sont choqués par le fait que le gouvernement n’ait pas fait confiance aux laboratoires privés et publics, vétérinaires et universitaires, qui se proposaient pour mener cette campagne de tests. 

Mais maintenant que le gouvernement est au pied du mur, les élus locaux sont en droit de demander que les responsables politiques nationaux fassent enfin confiance aux initiatives des collectivités territoriales en acceptant différenciation et expérimentation, en respectant diversité et particularisme. Pour ces élus il n’est pas question de délégation de compétences, il est question de la reconnaissance et du respect de l’autonomie des collectivités locales, c’est à l’État de créer les conditions favorables pour que les collectivités locales puissent assumer leurs missions, car au lieu de vouloir tout faire et tout diriger, l’État reconnaitra enfin aux collectivités locales les missions qu’elles sont en mesure d’assumer.

Aujourd’hui, si l’on veut sortir de cette crise sanitaire, économique et sociale, il nous faut un changement de gouvernance. Ce n’est pas à une énième réforme de l’État que nous aspirons, c’est à une révolution pacifique, qui aboutira à la reconnaissance de l’autonomie des collectivités locales, qui redonnera aux citoyens la liberté d’initiative et qui permettra la mobilisation de toutes les énergies pour permettre à la nation de surmonter cette épreuve et d’engager son redressement.

L’homme est un virus pour l’homme

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Japonais dans les rues de Tokyo le 27 avril 2020 © Eugene Hoshiko/AP/SIPA Numéro de reportage : AP22450642_000003

Episode 8: Japon/ hazukshi, [Israël l’État-mère juive]


27 avril 2020

Rappel

Japon, Israël, deux pays miens, partagent une exigence de maîtrise, le respect pour les personnes âgées, une population lettrée, industrieuse, performante et, aujourd’hui, à majorité masquée. Japon, une nation vieillissante en péril démographique ; Israël, jeune, avec le plus haut taux de natalité de l’OCDE. Chacun son style de gestion de la pandémie du nouveau coronavirus. 

[Avis aux lecteurs : Ça déborde. L’Episode 8 sera consacré au Japon. Israël sera l’invité de l’Episode 9.]

Hazukashi

Hazukashi, la honte. Pas la honte propre aux cultures dites « honte / honneur ». La honte de la maladresse, de faillir à une responsabilité, de gêner l’autre, de se mettre en avant, de briser le consensus. La peur du faux pas devant un inconnu donne une impression de raideur. Entre eux (entre nous) les Japonais sont expansifs, drôles, bons vivants, adorablement généreux et attentionnés. Jusqu’au point où on bute sur l’écran… de quoi ? La pudeur, la modestie, la suppression de quelque chose d’intime ?

Envoyé spécial 23 janvier – 5 mars

La séparation, les va-et-vient du photographe sportif, ont toujours rythmé notre histoire, mais sept semaines, c’est un gros morceau à avaler. Sur place pour effectuer une série de démarches d’ordre administratif (qu’il déteste), avec plus d’une semaine d’attente entre chaque étape, il n’est pas sur son terrain de prédilection – l’athlétisme – et pas vraiment en ville. Tokyo, c’est les trains bondés, la rue surchargée, les retrouvailles avec collègues et amis, les magasins qui regorgent de marchandises présentées avec élégance, un choix vertigineux de délices raffinés. 

Vu d’ici, mon héros était entré dans la zone à risque, l’Asie. Les images de Wuhan, bouleversé par l’épidémie du nouveau coronavirus, faisaient partie de notre quotidien. Je connaissais l’affluence de touristes chinois au Japon. Bonne pour l’économie, agaçante pour la société. Les Chinois parlent fort, jouent les coudes, visitent les temples habillés maladroitement de kimonos de location. L’artisanat traditionnel de Kyoto s’est plié au goût chinois, abandonnant les subtils motifs traditionnels en faveur d’un réalisme criard. 

Furoshiki, mouchoirs, nappes et portemonnaies frappés de Fuji-san et grues aux ailes déployées en technicolor, d’accord, c’est malheureux. Quid du virus ? Il n’en dit rien. « Tu as vu Untel ? Tu es allé dans tel quartier ? » C’était toujours un non évasif. « Que penses-tu du Diamond Princess ? On gère mal, non ? » Sur le paquebot qui ressemble à une tour de la Défense, bloqué au large de Yokohama (à une heure de Tokyo), les passagers attrapent, l’un après l’autre, le virus. Mais le décompte n’entre pas dans le calcul des cas « Japonais ». Il m’a acheté – en ligne – une Logitech™ webcam HD. « Tu n’es pas allé à Akihabara ? »

Vue aérienne du Diamond Princess dans le port de Yokohama, le 21 février 2020 © Masahiro Sugimoto/AP/SIPA Numéro de reportage: AP22430703_000036
Vue aérienne du Diamond Princess dans le port de Yokohama, le 21 février 2020 © Masahiro Sugimoto/AP/SIPA Numéro de reportage: AP22430703_000036

Les semaines passent, quelques malades du Diamond Princess sont évacués vers des hôpitaux ou des centres de quarantaine, les autres restent confinés dans leur cabine. Pas d’épidémie au Japon. « Tu as mis le masque quand tu es allé à Yamanashi-ken ? Il y avait beaucoup de monde à Tokyo Station ? » Là-bas, au village, on ne craint rien. C’est à moitié abandonné. Les jeunes s’installent en ville. De retour à Tokyo, il se déplace à peine. C’est sa nièce S. qui fait les courses, désinfecte la maison, se renseigne sur les mesures à prendre. Elle ne va plus au fitness club. Le Diamond Princess, déclare un jeune médecin, n’est pas un confinement, c’est un incubateur. On raconte dans la presse israélienne les vaines tentatives de rapatrier les nationaux. Enfin le gouvernement japonais relâche tout le monde. 617 personnes sont infectées. 

C’est le début de la saison d’athlétisme. Tout est annulé. Sauf le marathon de Tokyo, fin février, mais limité aux professionnels. Pourquoi insister sur ce marathon, le virus court plus vite que nos calendriers, on refuse de modifier son billet de retour, c’est quoi, ce jeu idiot, il faut ramener tout le monde à la maison ! Si on ferme la frontière ici, s’il attrape le Covid là-bas, loin de moi? Le confinement le plus strict jamais connu n’a pas réussi à bloquer le virus à Wuhan. On meurt en Italie, à Mulhouse, en Corée du Sud et dans l’Oise. 

L’acide hydrochlorique

Le 5 mars, enfin, il rentre à Paris. Pas de contrôle sanitaire à l’aéroport. Il asperge ses vêtements et ses bagages d’un désinfectant non-identifié, m’assure qu’il avait porté un masque genre N95 pendant le vol de 13 heures, me dit en passant ce qu’il n’a pas fait et ceux qu’il n’a pas vus et je comprends que le Japon est en semi-confinement volontaire. Selon la Constitution imposée par le Général MacArthur, l’Etat ne peut pas empêcher la libre circulation des citoyens. Comme aux Etats-Unis. Je ne veux pas qu’il asperge mes chaussures élégantes et mon manteau « Maud Perl »™ en velours de soie. 

Il y a une distance qu’on n’arrive pas à franchir. Qui sommes-nous, d’où vient-on… Le taux de mortalité grimpe en France, stagne au Japon. Tous les trois jours le comité olympique japonais rassure : les Jeux Olympiques auront bel et bien lieu à Tokyo cet été. Je suis sûre que non ; il dit daijoobu, d’ici là ça ira, l’épidémie est domptée au Japon, on sait faire. Moi je crois que ce virus trouvera son chemin au dernier recoin du monde, les athlètes ne viendront pas, l’édifice du sport international s’écroule et l’argent s’évapore.

Le 7 au soir, mon diner n’a pas de goût. Le 8 je tousse. Contre toute vraisemblance je suis malade du Covid-19. J’ai eu la chance d’avoir un cas modéré et c’est déjà costaud [voir l’Episode 2]. Les amis nous racontent le supplice des proches, frappés, bastonnés, subissant la question, les membres tirés jusqu’au point de rupture, la tête éclatée, les poumons étouffés… C’est terrifiant. Un malade peut passer d’un début mine-de-rien à l’article de la mort en quelques jours. D’autres luttent pendant des semaines de souffrance atroce. L’angoisse des familles. Forcément éloignées.

Au Japon ? La pandémie ? Il y a comme un voile. 

Joozu, la dextérité

Pour manier un couteau, ranger un bol précieux, faire un paquet cadeau ou te passer une carte de visite, les mains japonaises sont douées d’une dextérité millénaire. On dirait que leur gestion de la pandémie est également joozu. Pas de confinement sévère à la française, pas de lockdown bordélique des Américains, pas l’invulnérabilité mastoc des Suédois. C’est quoi leur arme secrète ? 345 morts du Covid-19 dans une population de 125 millions. 

Là-bas, on a déjà l’habitude de porter le masque et de se laver les mains. La propreté, l’hygiène, l’alimentation saine ne sont pas de pratiques improvisées à la hâte pour lutter contre un nouveau virus. Il n’y a pas de masses misérables mal nourries et en mauvaise santé. Pas de travailleurs immigrés entassés dans des bidonvilles. L’obésité est plutôt rare. On s’occupe bien des personnes âgées, dont 70 000 centenaires. C’est un peuple discipliné qui adopte, à quelques exceptions près, des consignes de distanciation sociale. Fastoche ! On ne se fait pas la bise, pas de poignée de main. Ils ne parlent pas sans arrêt dans les lieux publics en riant aux éclats. Parmi les idées un peu loufoques qui circulent avec la pandémie, il y aurait moins de contaminés au Japon parce que le nihongo, la langue, n’a pas de lettres hautement postillonnantes comme le p et le  t … 

Une fois guérie du Covid-19, je regarde le petit sachet de poudre soigneusement préparé par S. C’est de l’acide hydrochlorique.  Je google. « …  corrosive pour les poumons, les yeux, les muqueuses. » Just what I need !  Il se défend. « C’est bien dilué ». Dilué, dilué,  je n’en veux pas de ton folklore pseudo-scientifique. Un petit clash culturel sans gravité.

Updates

154 000 exemplaires de La peste de Camus vendus au Japon en février. Nouveau tirage de plus de 600 000.

On a fini, bien entendu, par reporter les JO d’un an. La pandémie couve sous les cendres. On note quelques clusters. Cinquante-six cas à Yamanashi-ken. Des scientifiques redoutent la crise sanitaire, le premier ministre Abe déclare l’urgence nationale. Certains pachinko parlors résistent, les jeunes promènent leur insouciance, on craint un relâchement à l’occasion de la Golden Week début mai.

Il ne faut pas croire que tout se passe sans brutalité. On a rasé de près le champ de tulipes à Sakura pour empêcher l’attroupement des admirateurs. La star de télévision, Kumiko Okae, 63 ans, attrapée par le virus, hospitalisée, meurt comme tant d’anonymes sans revoir sa famille qui reçoit, sans préavis, livraison d’une boîte enveloppée d’un tissu blanc, attachée avec un cordon noir, contenant les osselets récupérés selon la tradition après l’incinération.

Vous savez maintenant dire hydroxychloroquine. Connaissez-vous l’avigan, développé par un laboratoire japonais, qui, selon des études préliminaires, sauverait des patients gravement atteints du Covid-19 ?

Episode 9

Partout, on cherche. On cherche des tests fiables, des traitements véritables, des facteurs génétiques, culturels, administratifs qui jouent sur la résistance contre ce virus pernicieux. On découvre un monde de scientifiques travaillant en étroite collaboration internationale. Les JO de 2020 2021 n’auront peut-être pas lieu, ceux de 2024 sont, dans la foulée, compromis. Mais la course aux traitements, au vaccin, à tout ce qui peut nous sauver du nouveau coronavirus est passionnant. Israël, l’Etat-mère juive, qui compte les morts un à un, va permettre à ses générations de sortir des abris. Pourvu que … 

Al Dura: long range ballistic myth

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La peste

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