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Vive la distance sociale

Profitons de ces jours tranquilles...

Vive la distance sociale
© Stéphane Edelson

Le confinement séparé des conjoints et la distance sociale laissent au mâle blanc quinquagénaire et citadin le temps d’ouvrir les yeux sur sa condition.


 

Pour ne pas grossir les chiffres des violences conjugales, j’ai préféré être confiné sans ma femme. Dans certaines circonstances, deux logements modestes séparés valent mieux qu’un, spacieux et commun, et sont pour la survie des couples plus sûrs qu’un abri antiatomique. En même temps je me connais, je ne serais jamais allé porter plainte. Je ne me vois pas entrer dans un commissariat : « Ma femme se jette sur moi toutes griffes dehors quand je l’ai trop contrariée. » Je préfère ne pas, il me reste un peu de fierté. C’est d’ailleurs tout ce qui nous reste à nous autres hommes blancs vieillissants : vivre en silence nos maltraitances. On ne nous entend pas, alors qu’au premier écart ou aux premières négligences, on se retrouve divorcés, expulsés, en un mot répudiés et pire, rançonnés et condamnés à payer pour notre maison et pour notre ex-femme en perdant le droit de rentrer et dans l’une et dans l’autre.

Nous sommes tous des vieux mâles blancs

Puissions-nous longtemps garder ce silence digne, résister à la tentation associassionniste et ne pas ajouter nos jérémiades au vacarme des victimes déjà nombreuses. Préférons encore un peu le statut de bourreau, même en carton, avant de pleurnicher ou de vociférer pour obtenir des têtes et des lois. Qui a envie, pour dénoncer les violences dont nous sommes les objets, d’un activisme organisé, avec slogans, logos et porte-parole ? Qui attend qu’apparaisse le « Fihot » (le Front d’intervention des hommes tabassés) ? Qui voudrait figurer sur une liste d’hommes trucidés par leurs femmes ? Je n’aimerais pas voir les murs de Paris maculés d’affichettes pour attirer notre attention sur Marcel qui s’est jeté par la fenêtre après trente années de vie commune et une scène de trop.

Je n’ai plus vu de film avec Hugh Grant depuis qu’on l’a surpris dans sa voiture avec une prostituée, et qu’il s’est excusé publiquement. Je dois être incapable de m’identifier à un pauvre type qui demande pardon à son public pour être allé aux putes

Mais ce qui vaut pour le péquin masculin moyen ne vaut pas pour les hommes célèbres pris dans les filets du néoféminisme et harcelés par des foules de Torquemadames. N’ont-ils pas, ces mâles en vue, des devoirs ? Ne nous représentent-ils pas, nous les obscurs, nous les sans-grade, et à l’heure où nous aurions un peu besoin de héros, qu’ont-ils donc à s’éclipser ou à s’exiler ? Quelles occasions manquées de rester droit pour la postérité, dans l’immortalité, de tenir tête face à la meute, et quitte à être grillé, d’afficher fièrement une morgue tout aristocratique. Si on est un homme, pourquoi s’empêcher de jeter de l’huile sur le feu quand on est la proie des femmes ? 

Je pense à Matzneff. Je l’aurais préféré face caméra, expliquant avec un sourire vicieux et un regard lubrique à la journaliste que si à son âge, on n’avait pas trois ou quatre femmes qui voulaient votre mort, c’est qu’on avait raté sa vie de séducteur. Que reste-t-il à un Dom Juan qui a renoncé au blasphème, à l’ironie et au panache ? Une triste collection de femmes. Et Polanski qui a arraché par la force de son talent une place enviée sur le podium quand d’autres y figurent par la grâce de la discrimination positive, n’aurions-nous pas préféré qu’il occupât cette position inconfortable pour nous réconforter en ces temps difficiles qui nous rappellent les heures les plus sombres de nos bonnes femmes ? Je l’aurais bien vu rendre les précieuses un peu plus ridicules en remerciant la profession après s’être excusé pour les starlettes candidates à une carrière d’actrice qu’il n’a pas eu l’heur de sauter.

Plus tolérant avec les présumés salauds qu’avec les avérés couards

On peut regretter la prudence du réalisateur, on se consolera avec ses films, que certaines et certains refusent de voir, incapables qu’ils sont de distinguer l’homme de l’œuvre. Hier encore, on se demandait s’il fallait éditer Mein Kampf, aujourd’hui certains hésitent à publier les mémoires de Woody Allen. Le diable a drôlement changé de visage. On peut rire en pensant à celles et ceux qui ne voient plus qu’un « violeur » quand ils regardent Le Pianiste ou un « pédophile » quand ils pensent à Harry. Longtemps je me suis moqué d’elles et d’eux, je ne le fais plus. J’ai moi aussi mes limites. Je n’ai plus vu de film avec Hugh Grant depuis qu’on l’a surpris dans sa voiture avec une prostituée, et qu’il s’est excusé publiquement. Je dois être incapable de m’identifier à un pauvre type qui demande pardon à son public pour être allé aux putes. En revanche, même si Roman Polanski et Woody Allen avaient tous les deux, en gang bang organisé, sodomisé des petites Chinoises saoulées, droguées et adoptées, ou fournies par Gabriel Matzneff, je ne pourrais pas me passer de me repasser La Neuvième Porte ou Crimes et Délits. Nous n’avons pas les mêmes valeurs, voilà tout. Je dois être plus tolérant avec les présumés salauds qu’avec les avérés couards.

Le confinement présente des avantages…

Confiné, j’ai retrouvé un paquet de DVD, je me suis fait mon cinéma et je suis retombé sous un charme dont je n’ai aucune envie de me relever. Après deux semaines, je ne crains pas que le confinement se prolonge, je redoute le moment où il faudra fermer la parenthèse et où le mot fin apparaîtra sur les écrans. Ce qui m’inquiète, ce n’est ni la débâcle économique ni le désastre sanitaire, c’est la fin des distances sociales, la reprise du travail et le retour sous mes fenêtres, des gens. Je regrette déjà le mètre de précaution qui me sépare des fâcheux un peu trop familiers qui vous mettent la main sur l’épaule ou vous tapent dans le dos, des urbains qui vous font la bise entre personnes de même sexe, même masculin. Je garderai la nostalgie de ces jours tranquilles à l’abri des huissiers et des clients, sans téléphones qui sonnent, sans invitations à décliner, sans promesses à tenir, sans tâches à accomplir, sans courrier et sans factures, sans argent à donner ou à recevoir. J’en entends qui se lamentent. Qu’ils pensent à tout ce à quoi nous allons échapper pendant ce printemps à l’ombre : les marches des fiertés, la fête des voisins, les kermesses des écoles, Paris Plages, les randonnées de patineurs, les nudistes du bois de Vincennes, les mariages des cousins et les anniversaires de leurs enfants, les nuits debout et tous les cons en marche pour les retraites, le climat, l’islamophobie et le racisme d’État. Qui s’impatiente de revoir les romanichels avachis, les hipsters trottinettant et les vieilles musulmanes qui se dandinent ? Qui veut retrouver le bruit et l’odeur de notre cuvette polluée et surpeuplée, avec ses travaux éternels, ses métros bondés, ses embouteillages permanents et ce terrible manque de place qui nous fait sentir chaque jour que nous sommes trop et donc de trop ? À qui manquent les marathons, les manifestations, les expositions, et leurs lots de déviations, d’exhibitions, de vociférations ? Qui est pressé de revoir le Louvre ou Versailles submergés par des Chinois et Paris envahie par des touristes venus d’un tiers-monde émergeant, nouveaux riches et déjà obèses, vêtus à la mode la plus vulgairement mondiale, et parlant trop fort dans une langue laide ? Qui veut revoir sa ville comme il l’a laissée, sale, bruyante, bouchée, encombrée, congestionnée, tiers-mondisée par ci et islamisée par là, parcourue la nuit par les rats et le jour par des femmes voilées ? Je me le demande. À part ceux qui sont confinés avec leur femme, je ne vois pas.

Avril 2020 - Causeur #78

Article extrait du Magazine Causeur


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Cyril Bennasar, anarcho-réactionnaire, est menuisier. Il est également écrivain. Son dernier livre est sorti en février 2021 : "L'arnaque antiraciste expliquée à ma soeur, réponse à Rokhaya Diallo" aux Éditions Mordicus.

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