Selon Emmanuel Macron, rouvrir les écoles le 11 mai va permettre de récupérer les élèves décrocheurs, défavorisés et exclus du numérique… Cet argument compassionnel hypocrite indigne des profs; ceux-ci retourneront d’autant plus à reculons vers leurs classes que l’exécutif n’assumera pas qu’il a en réalité besoin d’eux pour que les parents puissent travailler.


Je n’aurai donc plus la possibilité, à partir du mois de juin, de suivre les conseils de Sibeth Ndiaye et d’aller cueillir des fraises ou quoi que ce soit d’autre. La seule chose que je pourrais éventuellement ramasser, c’est un dangereux virus puisque, déconfinement oblige, les écoles devraient progressivement rouvrir leurs portes.

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Jusque-là, le président et son exécutif ouvraient largement le parapluie scientifique, et pour marquer du sceau de l’expertise médicale toutes les décisions politiques – les plus hasardeuses, comme le maintien du premier tour des élections municipales, ou les plus contradictoires si l’on se réfère au feuilleton tragi-comique du recours aux masques –, et pour se prémunir de toute critique dans la gestion pour le moins erratique de cette crise. Aujourd’hui, le politique s’affranchit de la tutelle du Conseil scientifique pourtant nommé par ses soins et incessamment invoqué : contre l’avis dudit comité et contre toute attente, l’ouverture des écoles, de la maternelle à la Terminale, constituera un temps fort du déconfinement. Macron veut-il par là montrer les limites de la « sanitocratie » et réaffirmer le primat du politique… surtout lorsque l’avis des experts ne corrobore pas sa propre vision ? Sans doute. Il est vrai aussi, à sa décharge, que l’hostilité à la reprise des cours ne fait pas l’unanimité au sein même du corps médical.

C’est pas beau de mentir

Maintenant, pourquoi rouvrir ? Pour des raisons économiques évidentes, et qui ont leur légitimité, mais qu’Emmanuel Macron eût été bien inspiré d’afficher clairement dans son allocution du 13 avril. Le seul argument présenté ce jour-là relève du socio-compassionnel : il s’agirait de récupérer les élèves décrocheurs, souvent issus des couches les plus défavorisées, et par là exclus du numérique. Par parenthèse, si l’école, de Jospin à Blanquer, avait un niveau d’exigence propre à élever jusqu’aux plus démunis, ça se saurait… N’aurait-il pas été plus crédible – et peut-être plus honnête – d’annoncer la couleur en justifiant la reprise des cours par les impératifs de la relance économique ? Activité scolaire des enfants d’un côté, activité professionnelle des parents de l’autre, la première conditionnant la seconde, il n’y a pas que le MEDEF pour comprendre l’équation. Mais ce gouvernement persiste à prendre les Français pour des imbéciles : plutôt que de dire clairement ce qui motive les décisions – à charge pour les citoyens de débattre ensuite des orientations choisies –,  on préfère réduire la parole politique à un exercice de communication, une posture (empathique) et des éléments de langage (l’égalité scolaire) censément propres à assurer l’adhésion. Comme pour les masques de protection, l’exercice qui consiste à sauver son image au détriment de la vérité n’a fait que renforcer le discrédit qui le frappe déjà : comment faire confiance à des gens capables de tels mensonges (sur les équipements sanitaires) ou de telles hypocrisies (sur l’égalité sociale à l’école) ?

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Prenons le parti de croire Emmanuel Macron sur parole lorsqu’il évoque « les élèves décrocheurs ». On rouvrirait donc les écoles pour une infime minorité – J.-M. Blanquer l’estime à environ 5% de l’ensemble des élèves – et pour une période finalement très courte avant les vacances d’été. Soit. Mais on sait aussi, à l’heure où j’écris ces lignes et à moins d’un nouveau revirement gouvernemental, peu probable au vu de l’inquiétude de la plupart des parents, que le retour à l’école pour les élèves se ferait sur la base du volontariat : qui peut croire, sauf à méconnaître la population scolaire, que les décrocheurs, souvent en déshérence bien avant le confinement, seront les premiers à se ruer en classe, frétillants de reconnaissance pour la sollicitude présidentielle à leur endroit ? D’autant que les parents eux-mêmes, dans ces cas-là, ont souvent aussi peu de prise sur leur progéniture que les professeurs qui en ont la charge. Ceux qui reviendront seront les élèves les plus sérieux ou ceux qui s’ennuient à la maison, ceux dont les familles doivent se libérer de toute contrainte pour reprendre leurs activités, ou encore, s’il en reste, ceux dont les parents accordent quelque crédit à ce gouvernement pour gérer correctement le retour en classe. Reviendront aussi, peut-être, ceux que leurs parents ne supportent plus : une blague a circulé sur le net, affirmant que si le confinement se prolongeait, les parents trouveraient un vaccin avant les scientifiques ! Les décrocheurs, on ne les verra pas, qu’ils le soient « de profession » (certains, pour reprendre la même terminologie, n’ont jamais accroché…), ou identifiés comme tels depuis le confinement. Bref, le souci d’Emmanuel Macron est aussi irréaliste et déconnecté du réel qu’il est hypocrite. D’ailleurs, s’il se préoccupait réellement d’égalité sociale et de rattrapage des plus fragiles, pourquoi décider de sacrifier les élèves de lycée, dont il ne prévoit la rentrée qu’au mois de juin, autant dire pour seulement deux ou trois semaines de cours ? C’est pourtant avec de grands élèves que les mesures hygiéniques semblent pouvoir s’imposer, en tout cas plus facilement qu’avec de jeunes enfants ou adolescents. Mais il est vrai que ce sont précisément ces grands élèves qui peuvent se garder tout seuls : leur présence à la maison ne constitue pas une entrave à la reprise économique. CQFD. 

Le Premier ministre Edouard Philippe face à son ministre de l'Education, mardi 21 avril à l'Assemblée nationale © Jacques Witt/SIPA Numéro de reportage: 00957382_000008
Le Premier ministre Edouard Philippe face à son ministre de l’Education, mardi 21 avril à l’Assemblée nationale © Jacques Witt/SIPA Numéro de reportage: 00957382_000008

Pour les profs, la double peine

Nous allons donc a priori reprendre les cours, quelles que soient les vraies motivations de cette étrange rentrée des classes. Et nous sommes nombreux parmi les professeurs à le faire de mauvaise grâce ou, pour dire la chose plus trivialement, à y aller à reculons. Si les élèves ne sont pas tenus par l’obligation d’aller en classe, ce qui peut parfaitement se comprendre dans ce contexte, qu’en est-il de notre travail ? Faudra-t-il – et c’est ce qui se profile – assurer les cours auprès des élèves présents tout en poursuivant l’enseignement à distance pour les autres ? C’est ce qui s’appelle une double peine. Il est toujours bon de rappeler à qui en douterait qu’une heure de cours se prépare en amont, et que le travail d’un professeur ne se limite pas aux heures effectuées en présence des élèves. Si l’on ajoute à cela la mise en œuvre numérique des cours à destination des élèves restés chez eux, nous serons amenés à faire du deux en un pour le même prix. Mais passons. L’inquiétude essentielle porte sur les conditions sanitaires de la reprise annoncée : la doctrine gouvernementale consiste maintenant à prôner l’utilisation des masques dans les lieux fermés, jusqu’à la rendre obligatoire dans les transports publics (ce que le simple bon sens avait largement anticipé… sans pouvoir pratiquer, faute de matériel disponible). Comme l’exécutif ne communique pas précisément sur la fabrication et les commandes en cours, on peut se demander si les établissements scolaires seront pourvus en temps et en heure pour équiper tous les enseignants et les élèves. On peut en douter quand on sait qu’aujourd’hui encore les forces de l’ordre, qui ont dû par moments faire appel à des dons de particuliers pour s’équiper, ne sont toujours pas correctement dotées par l’État… La présence de ces masques est une condition sine qua non de la reprise scolaire. Évidemment, malgré leur caractère indispensable sur le plan sanitaire, personne ne se réjouit d’avoir à dispenser un cours avec un tel bâillon sur la bouche, qui rend difficile la projection de la voix (même dans un groupe réduit), et peut vite se révéler insupportable plusieurs heures d’affilée dans les étuves que deviennent certaines salles de classe dès les premières chaleurs. Eh non, contrairement à ce qu’imaginent certains, les salles des écoles ne sont pas climatisées…

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Supposons que nous ayons des masques en nombre suffisant. Et du gel hydroalcoolique. Et du savon – dont nous manquons bien souvent en temps de paix, pour reprendre la ridicule métaphore présidentielle. Supposons. Comment parvenir à l’application stricte des gestes barrières indispensables, principalement la distanciation entre individus, notamment dans les grosses structures d’enseignement où, même en échelonnant les rentrées et sorties des élèves, ceux-ci seront amenés à se croiser dans des couloirs étroits, dans des escaliers, dans la cour de récréation, sans parler des espaces de restauration collective ? Comment constituer des groupes de quinze élèves au maximum, ce qui semble préconisé, quand on sait que les classes de lycée comportent en moyenne trente-cinq élèves ? L’absentéisme toléré (encouragé ?) par le gouvernement pourrait apparaître comme une solution en réduisant de facto les effectifs… Autre question, relative aux établissements aussi sensibles que les quartiers éruptifs où ils se trouvent : comment faire respecter les consignes sanitaires à des jeunes gens qui pour beaucoup perçoivent toute contrainte comme une agression et se font une gloire de transgresser systématiquement les interdits imposés par le prof, l’École, l’État, voire la France ? La question a récemment été posée par Roselyne Bachelot à Jean-Michel Blanquer dans l’émission C à vous. Le ministre a noyé le poisson dans des formules creuses : le civisme serait réactivé par la prise en compte de l’intérêt collectif, partout sur le territoire français. En effet, le civisme saute aux yeux dans certaines banlieues où la pratique du confinement paraît très élastique et, chez certains, s’accompagne d’activités « ludiques » (c’est Castaner qui le dit) contre la police, exutoire bien naturel au stress du moment. Il n’est pas sûr que, parmi les individus scolarisés dans ces quartiers, les plus réfractaires retournent en classe, mais la question du respect des règles dans tous les établissements sur le territoire mérite d’être posée.

La mort (et le niveau qui baisse) aux trousses

Quoi qu’il en soit, la mise en œuvre pratique de la réouverture des classes s’annonce très compliquée, et il faut espérer qu’en cas de reprise aiguë de l’épidémie le gouvernement ne se défausse pas de sa responsabilité sur les acteurs locaux que sont les maires ou les chefs d’établissement… –  c’est une crainte qui amène d’ailleurs certains édiles à refuser la réouverture dans leur ville ou village.

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Les professeurs sont bien conscients de la nécessité de la reprise économique pour le pays mais ils voudraient être certains de reprendre le travail dans un contexte protecteur pour eux et leurs élèves. Le droit à l’éducation ne prime pas les exigences de santé publique. Le syndicat enseignant qu’est le SNALC a récemment titré l’un de ses bulletins « La mort aux trousses » – le jeu de mots est parlant. Certains se sont moqués de cette frilosité, pour ne pas dire lâcheté, du corps enseignant : les soignants sont bien allés au front sans armes au début de l’épidémie, au péril de leur vie (que certains y ont d’ailleurs laissée), tout comme les policiers, les caissières, les livreurs, les éboueurs, tous ces héros du quotidien célébrés à heure fixe dans un rituel de bonne conscience assez ridicule. Les profs aussi pourraient assumer les risques et donner de leurs personnes sans chipoter ! Sauf que l’exposition aux risques dans le corps enseignant ne peut se justifier par le danger auquel on a exposé d’autres populations, et qu’on ne peut arguer d’un malheur chez les uns pour le faire accepter chez les autres. Il est tout à fait scandaleux que le personnel soignant ait été, et encore aujourd’hui dans une moindre mesure, à ce point sous-équipé face à un danger mortel, mais cet état de fait est-il une raison pour sous-équiper les professeurs afin qu’ils exercent coûte que coûte leur mission ? Jouer sur la mauvaise conscience des profs – si vous ne prenez pas le risque que d’autres ont pris, c’est que vous faites passer vos intérêts personnels avant l’intérêt collectif – ne me semble pas très correct : faut-il qu’eux aussi aient leur quota de morts pour être considérés comme des héros et applaudis à vingt heures tous les soirs ?

Enfin, un dernier point : certains craignent qu’après de longues semaines de confinement et sans reprise des cours en fin d’année, le niveau des élèves ne s’effondre. Je tiens à les rassurer : le niveau est déjà tellement bas que le risque est infime !

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