Dans sa bataille contre le coronavirus, avec son autoritarisme sans autorité, l’exécutif commence à lasser.


Il a fallu seulement quelques semaines pour que la France, si fière d’être enfant de la liberté – parait-il que nous l’aurions même inventée – range aux vestiaires les libertés les plus élémentaires, sa libre-pensée et son laisser-aller. Difficile liberté, écrivait Kundera : certains courageux adorent la chanter quand rien ne la menace, mais s’empressent de s’en méfier quand elle est attaquée.

L’intervention d’Edouard Philippe à l’Assemblée nationale est à ce titre un modèle de pusillanimité. Déçu d’un Premier ministre que je croyais courageux quitte à être « cassant ». L’homme grisonnant s’est livré mardi à un discours technique sans espoir ni vision de la société. Passant sur les innombrables contradictions après lesquelles il proclame encore devant la représentation nationale qu’il est un homme de « bon sens » contrairement à ses contradicteurs – faut-il rappeler qu’il disait encore le 2 avril sur France 2 que le port du masque ne servait à rien dans la rue, autrement dit qu’une barrière physique entre les individus et le virus ne l’empêchait nullement de se propager ?

Fascistes, complotistes, café du commerce…

On ne peut pas reprocher à nos gouvernants de s’être trompés : qui d’ailleurs a eu « raison » dans cet inédit permanent ? On peut en revanche reprocher la sempiternelle méthode qui consiste à disqualifier ses adversaires pour les rejeter dans le camp du fascisme (pour ceux qui réclamaient la fermeture des frontières) ou du complotisme (pour les adorateurs de Raoult)… Quant à ses contradicteurs, Philippe les renvoie aux zincs du « café du commerce ». On peut critiquer l’idéologie sans-frontiériste qui nous a mené dans le mur et l’action du gouvernement, sans être un ennemi de la démocratie et sans céder à la facilité du « yakafokon », l’information ouverte nous donnant une idée du mauvais bilan sanitaire de la France et des mensonges d’un gouvernement se défaussant sur des soi-disant experts.

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Cette manière de se dire très humble et d’interdire simultanément toute critique est très caractéristique de l’autoritarisme sans autorité du gouvernement. On ne veut pas fermer les frontières, mais on veut bien confiner le pays entier pendant 2 mois, le menaçant d’un reconfinement s’il n’est pas gentil d’ici le 11 mai. On abat les frontières et l’on veut installer des brigades de surveillance et des applications de tracking. Incapable d’autorité, voguant entre l’impuissance et le caprice de l’enfant qui refuse la contradiction, le discours d’Edouard Philippe était à l’image de l’action gouvernementale ces dernières semaines : peu décisif.

Critique de la raison hygiénique 

À l’inutilité se joint la crainte. Cette habitude que l’exécutif a de répéter que « rien ne sera plus comme avant » est en effet malsaine. Elle n’est pas celle d’un chef de guerre, mais celle d’un bleu qui craint les représailles populaires. Au lieu de fixer le cap d’une sortie définitive et d’en assumer le risque, on déconfine parcellairement, en ignorant que si le virus est si contagieux qu’on le dit, tout déconfinement partiel sera en réalité total. Plutôt que de viser une sortie de crise, on la prolonge pour la lisser, et ainsi on l’intègre alors qu’on devrait la bouter.

À ceux qui douteraient encore qu’un certain libéralisme est le fantasme d’une humanité sans sexe, sans pulsion, sans saleté, une humanité stérilisée, modulable et rutilante, ces discours en sont la preuve. Notre « humanité », que l’étymologie et la théologie font naitre dans la boue ou l’humus qui la constitue, doit entrer dans un monde hygiénique, où les aléas du vivant seraient remplacés par la mécanique implacable du geste barrière et du protocole sanitaire.

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Mais il faudra bien dire que s’arrêter de vivre n’empêchera pas de mourir. Que sortir de chez soi comporte des risques, et que notre liberté réside dans ce risque. 

Les Français ne sont pas de petits enfants

Bien sûr il ne faut pas condamner toute entreprise sanitaire : on sait bien que le confinement était destiné à soulager notre admirable service hospitalier et à leur permettre de s’organiser. Mais vient le moment où un chef doit tracer une ligne, et prendre une décision nette. Les atermoiements du gouvernement sont certainement la pire manière de s’attirer les foudres populaires.

À l’échelle collective, une nation qui sacrifie sa liberté sur l’autel du risque 0 se fait déclinante.

Bien sûr le coronavirus est à prendre au sérieux, il n’est pas la « gripette » que l’on pouvait décrire en janvier. Mais on peut rappeler qu’à date, plus de 93% des décès à l’hôpital ont plus de 60 ans, et que cela devrait suffire pour déconfiner en responsabilisant les plus fragiles, qui pourront vivre plus agréablement lorsque le monde aura repris son cours : il suffit de regarder quelques séquences des premières visites en Ehpad pour s’en convaincre. Ne pouvant éradiquer ce virus avant au moins un an, le politique ne pourra faire autrement que de s’en remettre à la responsabilité d’un citoyen adulte, seul fondement possible d’une société libre : difficile liberté.

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