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Ce dimanche, j’attaque les vieilleries!


Ma passion secrète pour les romans estampillés « Vu à la télé » de mon enfance


Après un mois de confinement, le vernis craque. Faute de nouveautés, le critique littéraire a épuisé tous les grands auteurs qui rassurent l’égo et le lecteur. On peut maintenant passer aux choses sérieuses, naviguer à vue, explorer des terres marécageuses, s’intéresser enfin aux objets étranges et bizarres, chasser l’incongru. Des livres d’amateurs ou de mateurs, des couvertures qui dégueulent de couleurs, le témoignage d’une édition commerciale qui flirtait jadis avec la télé ou le cinéma sans honte, ni reproche. Le macaron « Vu à la télé » apposé sur un livre exerce sur moi la même attraction que la cocarde sur l’élu républicain. Il peut emprunter les voies de bus avec l’assurance de son intouchabilité et moi, assouvir cette passion « malsaine » pour des ouvrages d’apparence mineure sans craindre la moquerie générale.

Le choc des photos

La ringardise m’a toujours comblé l’esprit. Je préférerai toujours le baroque télévisuel aux certitudes universitaires. J’ai appris l’histoire de la littérature chez Kléber Haedens, c’est dire ma résistance aux forces bien-pensantes. Certains de mes confrères s’endorment dans des chambres tapissées de Pléiade en rêvant à l’Académie ou à un hypothétique Prix d’automne. Moi, je rêve de Véronique Jannot et de Nicole Berger. J’ai eu mon premier choc littéraire en achetant Pause-café de Georges Coulonges paru aux éditions Fayard en 1981. Ce n’est pas le texte qui, dans un premier temps, a suscité mon adhésion totale mais bien la photo de Joëlle Mazart. Je défie quiconque de ne pas succomber au charme révoltant de cette assistante sociale d’un lycée périphérique. Tout chez elle, n’est qu’harmonie banlieusarde, volupté ouvrière et mystère sensuel. Il y a bien sûr cette lèvre ourlée qui appelle les baisers, la profondeur du regard qui ne laisse aucun doute sur nos chances, cette fille-là, nous laissera sur le carreau, inerte et ravi, puis le carré déstructuré très classe moyenne mitterrandienne, méritocratie laborieuse, vous vous souvenez ce faux classicisme, cet entre-deux érotique hésitant entre la franche émancipation et la chaleur d’un foyer.

A lire aussi: Ces égéries féminines des salles obscures qui ont peuplé nos vies

Enfin, pour être honnête avec vous, ce qui a emporté mon acte d’achat, c’est le pull en mohair bleu électrique. Ah si toutes les employées de l’EDF pouvaient le porter à la façon de Véronique, j’aurais tenté une carrière d’électricien. Je serais monté sur les plus hauts pylônes de France bravant mon vertige. Combien de livres peuvent-ils vous mettre dans un état proche de l’Ohio avant même de les avoir ouverts ? On pousse alors la curiosité un peu plus loin, on lit sans trop s’y attacher la quatrième de couverture, on apprend que ce Georges Coulonges « a exercé bien des métiers avant de devenir homme de théâtre, de chanson, de télévision, auteur tout à la fois du Potemkine chanté par Jean Ferrat et du triomphal Zadig monté par Jean-Louis Barrault ». Mais, à ce stade-là, on n’est pas encore convaincu d’ouvrir le roman. Et l’on tombe sur cette phrase qui nous ferre : « Sous sa salopette, Joëlle porte un corsage en toile écrue. Brodé. Serré au cou. Aux poignets […] Sous le corsage ancien, on devine une poitrine neuve. Nue. Libre ». 

Le logo mythique d’Antenne 2 sur la couverture

Quel plus beau sésame en littérature que le mot « corsage » ! J’ai eu la même émotion en dénichant le roman Cécilia, médecin de compagne de Gérard Sire sorti aux éditions Gautier Languereau en 1966, la même année que la diffusion des treize épisodes de ce feuilleton télévisé sur la première chaîne de l’ORTF. Qui n’a pas vu l’actrice Nicole Berger (morte en 1967, un an après, d’un accident de voiture) débarquer dans le bourg de Tourlezane au volant de sa 4L découvrable, ne sait rien des blondeurs assassines, des jeunes femmes rieuses et décidées des années 1960. Parfois, c’est un logo qui m’attire, celui d’Antenne 2 (le A et le 2 entremêlés), l’originel aussi mémorable que la pièce de 10 francs, tous deux l’œuvre du peintre Georges Mathieu. Ce logo trônait sur la couverture de Papa poule de Daniel Goldenberg chez JC Lattès en 1980. Gamin, j’aimais suivre les aventures de cette famille un peu particulière, cette tribu se déplaçait dans une Estafette bariolée. « Bernard Chalette avait quarante ans légers, du charme et pas mal de cheveux blancs dans sa tignasse à la Harpo Marx », voilà comme était décrit dès la première page, ce père de famille. 

C’est toujours avec émotion que j’associe la couverture de ce livre et l’acteur Sady Rebbot (1935-1994) qui enchantait mes samedis après-midi d’enfant unique. Un autre jour, je vous parlerai de la première enquête de la Commissaire Tanquerel parue sous le titre Le Frelon signée par le duo Jean-Paul Rouland & Claude Olivier chez Denoël en 1977 et qui prit le nom de « Tendre Poulet » au cinéma sous la caméra de Philippe de Broca.

Pause-café, pause-tendresse

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Cecilia - médecin de campagne

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PAPA POULE

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Le Frelon (Sueurs froides)

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Heureux les misanthropes!

 


Pour une minorité d’introvertis, la claustration imposée par le confinement n’a rien d’oppressant. Quasi-autistes, misanthropes et hypocondriaques se réjouissent du présent pandémique qui consacre leurs instincts prophylactiques.


À peu de choses près – par exemple, si je n’étais pas empêchée d’aller promener mon humain et mes chiens dans ma forêt préférée située à plus d’un kilomètre de mon domicile –, le présent pandémique n’est pas loin de m’être paradisiaque. Autiste fonctionnelle biberonnée à la littérature concentrationnaire, me voici enfin adaptée au monde contemporain. Ou plutôt c’est lui qui s’est adapté à moi, tout un chacun étant sommé d’appliquer un mode d’existence qui est par défaut le mien : la distanciation sociale. En ces temps tragiques, l’occasion de se réjouir se fait rare, alors que les introvertis et autres névrosés du contact ne boudent pas leur plaisir.

Gare au stress post-traumatique

Évidemment, notre espèce ayant réussi à coloniser la planète comme personne parce qu’elle est un ramassis de primates adorant se tenir chaud et se taper dessus (les deux entretenant une relation symbiotique), la chose est loin d’être facile pour tout le monde. Dans une synthèse sur les effets psychologiques des quarantaines publiée dans The Lancet fin février, l’équipe de Samantha K. Brooks, du King’s College de Londres, fait du confinement le premier facteur des troubles de stress aigu observés chez des soignants taïwanais après l’épidémie de SRAS de 2003. Et cela alors que leur isolement n’avait duré que neuf jours. Selon ces mêmes données, le personnel hospitalier mis en quarantaine était nettement plus susceptible de souffrir d’épuisement, d’angoisse face à des patients fébriles, d’irritabilité, d’insomnies et de problèmes de concentration. Durant cette même épidémie, mais en Chine, le fait d’avoir été mis en quarantaine annonçait la survenue d’un syndrome de stress post-traumatique trois ans plus tard. En 2007, lors d’une flambée de grippe équine en Australie, 34 % des propriétaires de chevaux contraints au confinement évoquaient leur détresse psychologique, contre seulement 12 % dans la population générale. Aux États-Unis et au Canada, lors des pandémies de SRAS et de H1N1 de 2003 et 2009, le risque de développer un stress post-traumatique était plus de quatre fois supérieur pour les familles confinées. De même, dans un échantillon de 549 soignants chinois, dont 104 avaient été mis en quarantaine durant l’épidémie de SRAS pour avoir été en contact avec des malades, 9 % se plaignaient d’une dépression sévère. Parmi les plus gravement dépressifs, 60 % avaient été confinés – contre 15 % dans le groupe rapportant les symptômes les plus légers.

A lire aussi, du même auteur: Confinement, discipline et bonnes manières

L’un dans l’autre, la détresse psychologique générée par l’isolement sanitaire est aussi courante que patente, avec des séquelles comportementales à moyen et long terme. Chez des Canadiens isolés lors de l’épidémie de SRAS, 54 % allaient par la suite éviter les tousseurs et les éternueurs, 26 % les rassemblements et les lieux fermés bondés et 21 % tous les espaces publics – et ce plusieurs semaines après la fin de leur confinement. Pour certains, les modifications comportementales (lavage fréquent des mains et évitement des foules) perdureront sur plusieurs mois. Le portrait-robot des plus à risque ? Les femmes de 16 à 24 ans n’ayant pas fait beaucoup d’études et mères d’un enfant – ne pas être parent ou l’avoir été trois fois ou plus sont à l’inverse des facteurs protecteurs.

Ludovic Marin / AFP
Ludovic Marin / AFP

Les troubles hypocondriaques s’atténuent pendant les crises

Reste qu’une minorité de gens se sentent au contraire mieux pendant une crise sanitaire. Et la proportion est loin d’être infime. Selon Brooks et ses collègues, l’expérience se traduit par de la joie et du soulagement pour environ 5 % des confinés. Les hypocondriaques semblent ainsi gagner en sérénité avec la pandémie de Covid-19. L’un d’eux témoigne dans une enquête de Valentine Arama, publiée dans Le Point le 28 mars : « Le coronavirus, c’est quelque chose que je peux cibler. […] Je n’ai pas l’impression d’être seul dans la psychose, toute la société est sensibilisée, c’est presque rassurant. » Une autre est dans le même état : « Je suis habituée à l’idée de tomber malade et d’en mourir. Ce qui est nouveau avec cette épidémie, c’est que tous les gens ressentent ce que je vis au quotidien, le monde entier devient hypocondriaque ! » Michèle Declerck, psychologue clinicienne spécialiste de cette pathologie mentale, confirme la tendance : « L’hypocondriaque, c’est quelqu’un qui a peur des maladies rares, mal diagnostiquées et qui le poursuivent, lui, de manière systématique. » Parmi ses patients, elle observe des individus qui ne sont « pas tellement perturbés, parce que cette maladie fait partie d’un ensemble beaucoup plus vaste, qui n’appartient pas qu’à eux. » Pourquoi ? Notamment parce que les hypocondriaques sont avant tout… des égocentriques. « À partir du moment où le mal est banalisé, ils sont moins anxieux. Ces personnes sont généralement inquiètes d’attraper des maladies que personne ne peut avoir et d’avoir des symptômes qui sont complètement étranges… S’ils sont atteints de symptômes qui concernent une maladie beaucoup plus globale, c’est beaucoup moins intéressant pour eux. »

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On retrouve ici l’un des principes de base de la psychiatrie darwinienne : les maladies mentales ne sont pas des pathologies absolues, elles le sont de manière contextuelle. Si la sélection naturelle ne les a pas éliminées, et les a même fait perdurer dans des proportions conséquentes au sein des populations, c’est parce que leurs symptômes peuvent être utiles dans certaines situations. L’hypocondrie est certes un extrême du spectre, mais il n’est pas difficile de saisir que l’hypervigilance caractérisant la plupart des troubles anxio-dépressifs a eu son utilité dans les environnements précaires qui ont constitué près de 99 % de l’histoire évolutive de notre espèce. Revisitant le pari de Pascal, Randolph Nesse, professeur de psychologie et de psychiatrie désormais directeur du centre de médecine évolutionnaire de l’université d’État de l’Arizona, explique le phénomène par son « principe du détecteur de fumée », fondé sur la théorie de la détection du signal utile aux ingénieurs électriciens pour trier entre le bon grain des informations véritables et l’ivraie du bruit sur les lignes téléphoniques. Une bonne décision, détaille Nesse dans Good Reasons for Bad Feelings, dépend du « rapport signal/bruit, du coût d’une fausse alarme et des coûts et avantages d’une alarme lorsque le danger est réel. Dans une ville où le vol de voiture est fréquent, installer un système d’alarme sensible sur la sienne en vaut la peine malgré les déclenchements intempestifs, mais dans une zone plus sûre, c’est une nuisance. » Cette théorie s’applique à notre appareillage cognitif et comportemental : « Le trouble panique est causé par de fausses alarmes dans le système d’intervention d’urgence, mis au point pour permettre une évacuation rapide en cas de danger de mort. Vous avez soif dans la savane africaine ancestrale et un point d’eau se trouve à quelques mètres. Vous entendez un bruit dans les hautes herbes. C’est peut-être un lion ou un singe. Vous faut-il fuir ? Prendre la bonne décision dépend des coûts. Supposons que fuir en panique vous coûte 100 calories. Ne pas bouger ne coûte rien, si ce n’est qu’un singe, mais si le bruit vient d’un lion, le coût est de 100 000 calories – à peu près l’énergie que le lion obtiendra en vous mettant dans son assiette ! » D’un point de vue clinique, ce principe permet aussi d’expliquer pourquoi certains troubles de l’hypervigilance s’atténuent pendant les crises : parce que cette aptitude, façonnée au long des nombreux millénaires où un humain lambda avait effectivement un sacré risque de se faire bouffer par un lion, ne tourne plus à vide. Les dépressions sont ainsi bien plus courantes dans les pays riches que dans les pays pauvres. La fréquence des suicides chute pendant les guerres. Et les angoissés le sont largement moins durant les épidémies.

Photo: Stéphane Edelson
Photo: Stéphane Edelson

Jusqu’ici tout va bien

Suivant une même logique, certains tempéraments avantageux quand les temps sont à la prospérité et à la bonne santé peuvent devenir désastreux en période d’émergence d’une maladie aussi contagieuse que le Covid-19. À l’heure actuelle, la balance coûts/bénéfices de l’extraversion et du grégarisme est ainsi radicalement réévaluée, comme elle l’a périodiquement été au cours de l’histoire de notre espèce et de celles qui l’ont précédée. Expérimentalement, la chose est attestée par le fait que les individus facilement dégoûtés – le dégoût est un instrument de notre système immunitaire comportemental qui nous protège des pathogènes avant qu’ils ne pénètrent notre organisme en nous incitant à les éviter – ont aussi des niveaux d’extraversion chroniquement très bas. Idem quand la vigilance des individus aux risques infectieux est artificiellement stimulée – que ce soit par le truchement des médias pendant une pandémie ou dans les laboratoires de chercheurs en psychologie expérimentale. Dans ce genre de situation, leurs envies d’interactions sociales diminuent et leurs réflexes d’évitement augmentent. Plus généralement, on peut voir que l’évolution nous a tous dotés, à des degrés divers, d’un arsenal prophylactique instinctif qui fait que le dégoût et la peur, moteurs d’évitement parmi les plus puissants, se déclenchent le plus facilement lorsque nous sommes confrontés à trois grandes catégories de menaces : sexuelles (maladies sexuellement transmissibles), alimentaires (infection et toxicité par ingestion) et allogènes (la xénophobie traduit, à la base, un réflexe de protection contre des pathogènes auxquels son groupe risque de ne pas être immunisé).

Après quelques jours passés, comme tout le monde, collée aux informations relatives à la pandémie, mon rythme cardiaque n’a jamais été aussi bas, mon sommeil autant réparateur et mon optimisme aussi vigoureux. J’en viens même à rêver, tiens, qu’une fois les boues du Covid-19 éclaircies, il soit possible d’envisager un monde qui aurait moins l’air d’une monoculture pour grégaires et extravertis.

La haine par le crachat


Claude Askolovitch de France inter ne parvient ni à avoir de l’empathie pour Eric Zemmour, ni à vraiment condamner son agresseur. Il les renvoie dos à dos. Et s’il est contre toutes les violences, quand celles-ci visent son confrère de droite, il s’empresse d’ajouter un « mais »… Pourtant, se faire cracher dessus n’est pas anodin, en particulier par temps de pandémie virale.


« Fils de pute », « nique ta mère » et crachats, encore une fois, la haine antizemmourienne a frappé. Vendredi matin, dans les rues désertes du Paris fantomatique du confinement, l’éditorialiste du Figaro et de Cnews a été violemment insulté. Puis, on lui aurait craché dessus. Dans la vidéo filmée par son agresseur, on voit Eric Zemmour, sous la pluie, trempé, portant à bout de bras ses sacs de courses, et filant le plus vite possible sur les pavés mouillés, pour échapper à ce torrent d’injures. Son agresseur, qui se fait appeler sur les réseaux « Haram la gratuité », s’est empressé de diffuser la vidéo sur Snapchat où on le voit se féliciter d’avoir expectoré un gros « mollard » sur le journaliste.

D’aucuns trouvent des circonstances atténuantes au cracheur

Ce lynchage par injures et crachat sur l’homme que tant de gens adorent haïr a déclenché moult réactions chez les pro et les anti Zemmour. 

« Zemmour est détestable tout autant que celui qui le brime. Ils ne se justifient pas, ils se complètent, se ressemblent, ils sont la même inhumanité et deux incultures » Claude Askolovitch

Parmi ces derniers, celle du journaliste de France inter Claude Askolovitch est assez sidérante. Dans un inédit art de la pirouette, où Zemmour comme le délinquant sont assimilés à un même « fascisme », le drôle nous explique que « l’homme qui crache sur Zemmour n’est qu’un autre Zemmour ». Autrement dit, retour à l’envoyeur. L’éditorialiste qui crache son venin de facho-homophobe-islamophobe-raciste-et-sexiste sur les plateaux de télé se serait tout simplement vu rendre la monnaie de sa pièce. La fable du crapeau et de la blanche colombe, à France inter, on y croit. 

Askolovitch justifie ainsi sournoisement l’agression, en mettant sur un plan d’égalité ce qu’il pense être le crachat verbal de Zemmour avec le crachat physique de son agresseur. « Ils ont une même barbarie » clame-t-il dès le début de son article. “Je ne peux feindre la moindre sympathie pour Éric Zemmour. On ne plaint pas le fascisme” s’enthousiasme-t-il un peu plus loin. Extraordinaire !

A lire aussi: Agression de Zemmour: où est passé l’esprit #JesuisCharlie?

Rappelons que le mot barbare signifie étranger : ceux qui ne parlent pas la même langue. Zemmour et son agresseur ne parlent en effet pas la même langue. Dans sa vidéo justificative, son agresseur expliquait devant sa communauté « d’islamo racailles » (c’est le terme qu’il emploie) que l’agression verbale est la seule chose à faire face à Eric Zemmour. « C’est impossible de parler avec lui, il est super fort (…) à part insulter sa mère vous voulez faire quoi ? » plaidait l’imbécile devant son tribunal virtuel. Quel aveu d’impuissance intellectuelle !

Et en effet, selon l’éditorialiste france-intérien, Zemmour “écrase[rait] de ses mots, de son œil noir et de sa diction sèche” les autres. Ainsi, pour le camp des bienpensants, la violence verbale et le crachat trouveraient tous deux leur explication non pas uniquement dans le fait que le journaliste est un salaud (ça, cela nous est seriné à longueur d’antenne), mais aussi parce qu’il manierait trop bien l’art oratoire. Face à celui qui excelle à manier les mots, la seule réplique serait donc l’avalanche de gros mots ? Le flot d’injures odieuses et humiliantes serait l’ultime recours pour combattre Eric Zemmour ?

Le crachat, nouvelle arme de haine 

Que ce soit dans le billet d’humeur curieux de Claude Askolovitch ou dans le crachat de l’agresseur, c’est en tout cas l’expression d’un profond mépris envers l’intellectuel préféré de la droite. 

On se souvient de l’expulsion d’Alain Finkielkraut par les gauchistes sectaires de la pseudo agora démocratique de Nuit debout, Place de la République. Injures et crachats étaient également au rendez-vous. Mais aujourd’hui, le crachat n’a plus la même portée. Car cette expulsion de salive n’exprime plus seulement le rejet violent ou le simple mépris… Le crachat est devenu, avec le contexte actuel de l’épidémie de coronavirus, une nouvelle arme létale. On ne crache pas seulement pour mépriser ou faire taire autrui, on crache pour diffuser la panique du risque infectieux et donc potentiellement pour faire mourir. L’auteur du crachat peut être porteur du Covid-19, asymptomatique ou pas.  

A lire aussi: Quand le drame du Covid se précise: le Syndrome de Détresse Respiratoire Aigu (SDRA)

En témoigne ce qui se passe lors des interpellations des forces de l’ordre. Le crachat est devenu une nouvelle arme anti-flic. En plus d’être pris pour cibles de jets de verre, de pierres et autres projectiles sympathiques, la police se fait régulièrement cracher dessus lors des contrôles d’attestations qui dégénèrent. Certains trouvent évidemment des circonstances atténuantes à de telles exactions : comportement inapproprié « bien connu » des forces de l’ordre, jeunes pour lesquels le confinement serait dur à vivre et autres habituelles billevesées répétées inlassablement à gauche.

Dès le premier jour du confinement, le 17 mars dernier, une femme avait toussé violemment au visage des policiers qui l’avait interpellée, et elle leur avait lancé « laissez-moi j’ai le coronavirus, vous l’aurez aussi ! » Quelques jours après, le 21 mars, c’est un homme, pris en flagrant délit de vol de masques chirurgicaux à la faculté de pharmacie de Montpellier, qui était condamné à 8 mois prison ferme après avoir craché sur des policiers. 

A lire ensuite, Elisabeth Lévy: Deux policiers suspendus pour propos racistes, deux autres attaqués

Dans l’Evangile de Jean, Jésus utilise sa salive, en plus de la boue, pour rendre la vue à un aveugle. Aujourd’hui la salive n’est plus miraculeuse mais haineuse. Et de la même façon que la salive éclaire sur la vérité du Christ guérisseur, le crachat au temps du corona révèle aussi sa vérité… une vérité sociale que certains éditorialistes s’obstinent à refuser de regarder en face.  Le crachat de 2020 nous tend le miroir où se reflète l’état de notre société archipelisée. Il dévoile les fractures d’un pseudo vivre-ensemble, peut-être loué sur les ondes de France inter, mais en vérité infecté par une haine grandissante ! Cracher, tousser, postillonner pour contaminer et tuer manifeste au grand jour la volonté d’une sécession bien réelle de ces « islamo-racailles » et de toute une société éclatée, peu sourcilleuse sur le respect de l’ordre républicain, trouvant des excuses chez ses alliés réfractaires à la pluralité d’idées.

« L’haleine des hommes est mortelle pour ses semblables ». Cette phrase écrite par Rousseau dans l’Origine des inégalités entre les hommes résonne, aujourd’hui, comme une sentence tristement d’actualité.

Destin français

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Le quotidien d’un insecte

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Des nouvelles de Driss Ghali, confiné au Maroc. L’isolement imposé permet un retour salutaire à soi


Chercher de la nourriture et acheter des masques, voilà ma routine quotidienne au Maroc depuis la mise en place du confinement. Telle une abeille, je ne quitte plus le parterre de fleurs qui m’a été assigné et qui se résume à mon quartier. Mon monde s’est rétréci alors que mon corps s’est arrondi : l’être humain s’efface peu à peu devant l’insecte. Miracle du confinement. À la longue, je crains de voir pousser des ailerons sur mon dos.

Comme tout le monde, je suis amoindri et apeuré. Personne ne me demande mon avis sur quoi que ce soit. Les regards sont tournés vers l’État tout-puissant, il est tout tandis que moi je ne suis rien. 

Tous confinés

Les premiers jours, j’ai essayé de fuir la nouvelle réalité en regardant la télévision française, disponible ici via satellite. J’ai vite déchanté tant la mine satisfaite de certains « grands experts » m’a dégouté de la science et du savoir. J’ai eu l’impression d’entendre des apiculteurs ravis de confiner leurs abeilles aux strictes limites d’une exploitation imaginaire. À les entendre, le confinement devrait être prolongé jusqu’au cœur de l’été c’est-à-dire à l’infini. Au diable l’économie et la société ! Selon ces esprits brillants, une abeille n’a guère besoin de se préoccuper des équilibres du monde, des droits de l’homme ou de l’avenir économique. Qu’elle exerce sa vocation d’abeille en s’occupant de la ruche et en visitant les quelques fleurs du voisinage, un point c’est tout ! Et si le pollen se fait rare, eh bien elle n’a qu’à disparaître dans le silence et l’anonymat… pourvu qu’elle n’attrape pas le coronavirus. J’enrage.

Pour me consoler, je me dis que je ne suis pas le seul dans ce cas. La moitié de l’Humanité est confinée paraît-il. Et alors ? À quoi ça m’avance ? Nous sommes donc trois milliards et demi d’assignés à résidence qui, du jour au lendemain, se sont retrouvés à égalité les uns avec les autres. Il n’y a plus de riches ni de pauvres, d’universitaires ou d’illettrés, de forts ou de faibles.  Il n’y a plus de que des ignorants abrutis par les experts.  Les yeux bandés, ils ne voient pas au-delà des prochaines 24 ou 48 heures.

Comme le souvenir de l’ancien monde est encore vif, nombreux sont ceux qui veulent remonter le temps. Ils paieraient cher pour ressentir, ne serait-ce qu’un court instant, l’émotion grisante de participer de l’Humanité. Plusieurs entament ainsi la lecture des grands classiques de la littérature française, d’autres visitent « virtuellement » les plus beaux musées d’Europe et une minorité non-négligeable tente d’échapper au statut d’insecte en goutant la joie enivrante de l’inégalité. Aplatie par la politique de confinement, cette minorité de nouveaux insectes aspire à recréer un monde hiérarchisé où chacun est à sa place. Ses membres cultivent la nostalgie de l’ancienne société (celle d’avant le coronavirus) où les hommes étaient répartis selon des critères plus ou moins absurdes. Une société heureuse où le sport national était de se distinguer de son voisin, à n’importe quel prix. Un exercice devenu impossible car le confinement a remis tous les compteurs à zéro.

Les esprits s’échauffent

Hier, j’ai fait la triste expérience de cette soif de distinction qui anime certains de mes contemporains confinés. Ça s’est passé dans un supermarché, j’étais venu acheter du lait et du fromage; arrivé en caisse, un client, embusqué derrière un monticule de détergents en promotion, sortit de sa cachette pour m’exhorter à respecter la file d’attente imaginaire dont il venait de décréter l’existence, le tracé et le règlement intérieur.  À l’invective, j’ai répondu par le défi et les deux insectes ont failli se dévorer.

On nous a séparé à temps. Autrement, lui et moi aurions atterri au commissariat pour faire une autre expérience du confinement.

Aujourd’hui, avec le recul, je comprends l’acte de cet homme. Au fond, il est comme moi, il étouffe sous le poids de l’égalité. D’accord pour perdre les libertés mais pas pour se diluer dans la masse informe. En m’agressant, il voulait me remettre momentanément à ma place pour qu’il retrouve la sienne. 

Cela dit, ma nouvelle condition a quand même quelques avantages. Je peux désormais prendre le temps de butiner de fleur en fleur dans la plus grande des quiétudes et sous le doux soleil du Maroc. Grâce au confinement, je recommence à me déplacer à pied, toujours à la bonne hauteur pour admirer la beauté à ma portée. Je retrouve ainsi les sensations de mon enfance : l’odeur poussiéreuse mais tellement rassurante qui flotte au-dessus des champs d’orangers, légitimes maîtres des lieux avant l’arrivée de la ville ; la quiétude délicate et spontanée des lauriers roses et les pins parasols, paysage romain qui résiste au passage du temps. Que d’impressions agréables et familières. Elles ont toujours été là, proches et amicales, mais je n’étais pas disponible car je devais m’occuper de « choses sérieuses ». 

À chaque sortie désormais, je dévisage longuement les chers arbres de mon enfance dans l’attente d’un signe. J’aurais tellement aimé qu’ils me parlent pour me raconter la seule chose qui m’intéresse vraiment : se souviennent-ils d’un petit garçon, tout beau tout gentil, qui avait l’habitude de passer par ici il y a trente ans ? Se souviennent-ils de son sourire heureux lorsqu’il revenait de l’école ou quand son père l’envoyait « en mission commandée » à l’épicerie chercher du Schweppes et des cacahuètes pour l’apéro ?

Les odeurs de l’enfance

L’épicerie est toujours debout et prospère. Elle n’a rien de spécial, elle est même franchement miteuse mais elle fait partie d’un univers mental que j’embrasse comme un tout indivisible. Je le transporte avec moi où que je sois, en France, au Brésil ou en Colombie. Je ne renoncerai jamais à cet enfant qui s’émerveillait de tout et auquel on avait appris à observer la nature avec soin. À l’école, j’apprenais les mathématiques, la langue arabe et le Français. À la maison, on m’enseignait la sensibilité en m’invitant à lever la tête vers le ciel pour admirer le feuillage des platanes.

Ah les platanes ! Eux aussi s’ils pouvaient parler auraient tellement de choses à me dire. Pour commencer, où sont passés mes amis d’enfance? 

Est-ce que les enfants d’aujourd’hui partent en mission exploratoire munis de jumelles et de talkies walkies ? Les nôtres étaient des petits postes CB en plastique gris et orange, que nos parents amenaient en contrebande depuis Tétouan. Nous les utilisions pour organiser l’exploration des parcelles aux alentours, un exercice périlleux car des sangliers s’aventuraient encore dans les parages à cette époque.

Qu’est devenue la maison beige dont l’approche m’était rigoureusement prohibée ? Gamin, on m’avait convaincu que le gouvernement y enfermait les femmes souffrant de troubles mentaux.  Le lieu était effectivement sinistre avec son immense parc planté de figuiers au feuillage sombre, soldats végétaux à la mine inquiétante. La nuit, j’imaginais avec horreur des hystériques se faire électrocuter et des jeunes filles répudiées par leur famille s’arracher les cheveux en criant des insanités.

Un temps pour soi

Alors, à défaut de parler aux platanes, je partage mes états d’âmes avec un gardien. Un vieux noir de Zagora qui a quitté son désert chéri il y a dix ans pour voir la mer. Au début, il m’a pris pour un rodeur ou un inspecteur des services municipaux, il faut croire que personne ne lève plus les yeux vers le ciel en admiration. Désormais, il me fait confiance et accepte de me parler de son oasis et de ses palmiers-dattiers. Et moi, je lui livre la chronique végétale du quartier. Nous parlons la même langue, celle de la sensibilité. Nous n’avons peut-être pas les mêmes mots pour décrire fleurs, arbres et arbustes mais les voyons tous les deux comme des personnes, en chair et en os. Des membres de la famille. 

La compagnie de ce vieux gardien m’est plus agréable que celle du client du supermarché qui voulait me casser la gueule. L’un cultive la sensibilité, l’autre l’inégalité. Je suis l’un et l’autre. Un être sensible et un petit bourgeois attaché à son identité sociale. Un garçon doux et un adulte amer. 

Bon, une chose est sûre, ce confinement m’aura au moins permis d’ouvrir les yeux sur moi-même afin d’entendre des voix trop longtemps étouffées. La lucidité consiste à écouter sa symphonie intime malgré ses dissonances et ses fausses notes embarrassantes.

Je commence à prendre goût à cette nouvelle vie d’abeille.

Mon père, le Maroc et moi: Une chronique contemporaine

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Charles Willeford ou la manière noire


À force de fréquenter les bouquinistes, on a empilé les livres depuis des années. Le confinement est l’occasion de les lire ou les relire. Aujourd’hui, Charles Willeford.


Frederick Frenger, dit Junior est un monstre. Psychopathe, amateur de tartes aux patates douces et de haïkus, il prend plaisir à faire mal, à voler, à tuer.

Hoke Moseley, lui, est flic. Sergent à la criminelle de Miami, sa vie ressemble à un désastre : il est divorcé, il a un appartement sordide, une voiture hors d’âge et de fausses dents. Il lui arrive même de perdre sa plaque et son flingue. En fait, il est un peu incompétent.

Pendant les 250 pages de Miami Blues de Charles Willeford paru en 1989 chez Rivages, ce tueur efficace et ce flic spleenétique vont s’affronter en un combat douteux. L’erreur serait de croire que ce canevas, traditionnel pour un roman noir, raconte une lutte entre le bien et le mal. 

Le ton Willeford

Willeford, l’auteur, est mort en 1988. Il fait partie de ces rares auteurs de la littérature de genre qu’on peut lire et surtout relire. Il n’avait que faire de la métaphysique. Dans la grande tradition de Hammett, il décrit froidement avec une précision clinique, les faits et les comportements. L’auteur de roman noir et le tragédien classique ont ceci de commun qu’ils partagent la jouissance éternelle de la contrainte. Seuls les plus grands savent trouver leur ton malgré les lois rigoureuses du genre.

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Et il y a incontestablement un ton Willeford. La violence, par exemple, est envisagée tout à fait nouvelle dans Miami blues. Ni racoleuse, ni esthétisante, sa présence insupportable est un élément du quotidien comme un autre, scandaleusement banale. Chez Willeford, les coups de poing et les balles font vraiment saigner. Il n’y a pas de héros face au canon d’un 38, il y a seulement des hommes et des femmes qui essaient de sauver leur peau d’un naufrage appelé Miami.

Moiteur tropicale et valeurs évaporées

Charles Willeford trouve d’ailleurs toute sa véritable originalité dans sa manière de peindre la vie. Ce n’est plus la nostalgie chandlerienne de Los Angeles, ce n’est plus la poésie urbaine de W.R Burnett dans Quand la ville dort, ce n’est même plus l’unanimisme de Mc Bain qui parvenait malgré tout à nous faire aimer un New-York discrètement mythifié sous le nom d’Isola dans sa saga du 87ème commissariat. Willeford l’hyperréaliste nous donne Miami pour ce qu’elle est : un champ de bataille feutré, un endroit où les valeurs ont disparu dans une moiteur tropicale qui colle à la peau et a une sale odeur d’essence brûlée. Le tissu social y pourrit lentement mais surement au point que l’attitude normale devient celle du psychopathe Frenger parfaitement en adéquation avec le milieu dans lequel il évolue alors que l’honnêteté démodée de Hoke Moseley en fait une cible vivante. 

Mais c’est bien entendu Miami qui demeure le personnage principal de Willeford, avec la beauté malsaine des jeunes filles au teint blafard qui abusent de la cocaïne.

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Miami Blues (Rivages/Noir t. 115)

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Anesthésie générale


Le billet du vaurien


En lisant une encyclopédie de la médecine, je tombe sur une histoire qui aurait ravi Thomas Bernhard tant elle est férocement absurde et en dit long sur la vanité des humains, y compris et peut-être surtout dans le monde «  scientifique », comme on le découvre chaque soir sur les chaînes d’information à propos du  Covid 19.

Jusqu’au milieu du dix-neuvième siècle, les médecins cherchaient comment apaiser, voire supprimer la douleur. L’avènement de l’anesthésie a été raconté à maintes reprises, mais elle vaut d’être rappelée. Deux dentistes, Horace Wells et William Morton, mais aussi un scientifique, Charles Thomas Jackson, se disputèrent la gloire d’avoir « vaincu la douleur ». Employant une rhétorique guerrière, tous trois se lancèrent dans une polémique violente et confuse, mais facile à résumer : Wells eut l’idée d’appliquer à la chirurgie dentaire les effets narcotiques du protoxyde d’azote, mais il ne sut pas l’appliquer : en 1845, il en fit une démonstration publique qui, pour son malheur, provoqua les hurlements de son patient. 

Son collaborateur, William Morton, après plusieurs essais infructueux, notamment sur son chien, parvint à des résultats plus probants, mais ne sut pas à les mettre en valeur. 

Jackson, enfin, qui n’eut ni l’idée, ni la possibilité de l’expérimenter, déposa néanmoins le brevet du produit, prétendant être le véritable et unique découvreur de l’anesthésie, nom qui ne fut inventé par aucun d’eux.

Et c’est là que l’histoire prend sa dimension bernhardienne. Les disputes relatives à la paternité de cette découverte conduisirent Horace Wells tout d’abord à l’alcoolisme, puis en prison pour avoir arrosé au vitriol sans raison apparente un groupe de femmes qui se promenaient à Brooklyn et enfin au suicide puisque dans sa cellule il se sectionna l’artère fémorale. William Morton, son assistant, succomba à un infarctus en apprenant la nouvelle. Quant à Jackson, il finit ses jours dans un hôpital psychiatrique.

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Inutile de préciser que les détracteurs de l’anesthésie ne manquèrent pas, y compris dans les plus prestigieuses revues scientifiques. Nombreux furent les chirurgiens à soutenir que le protoxyde d’azote ne présentait aucun avantage par rapport à une intoxication éthylique.
D’autres défendirent l’idée que la douleur, non seulement guidait le bistouri, mais favorisait la récupération des patients. Les plus nombreux – et on se gardera d’établir un lien avec les réactions de la plupart des médecins aujourd’hui au traitement du Professeur Raoult – soutinrent que l’anesthésie pouvait être dangereuse et les décès imputables à son usage suffirent à ajouter des problèmes pratiques aux débats idéologiques. 

Il fallut attendre que la reine Victoria elle-même accepte d’être traitée au chloroforme pour accoucher de son quatrième fils, le 7 avril 1853, pour que l’anesthésie s’impose un peu partout et que les médecins cessent de considérer la douleur comme une chose banale, voire comme un châtiment infligé par Dieu après la Chute. Et qui sait d’accepter l’idée que rétablir la santé quand c’est possible est tout à leur honneur, mais que d’aider le malade à mourir quand il est incurable est un geste d’humanité qu’on ne saurait lui refuser…

Agression de Zemmour: où est passé l’esprit #JesuisCharlie?


L’intellectuel de droite a été agressé à Paris


Eric Zemmour ne peut plus faire ses courses dans son quartier, un jeune homme l’insulte, lui crache dessus, le filme en train de porter ses victuailles dans la rue puis se met en scène : défenseur on sait de quoi, il tombe le masque et dès le lendemain recommence son numéro sur les réseaux sociaux. 

« Je ne suis pas d’accord avec Zemmour, mais … »

On a connu une justice plus réactive car, en ces temps de coronavirus, cracher sur quelqu’un est un acte loin d’être anodin. Mais je m’attendais surtout à une révolte de tous ceux qui défendent les libertés à longueur de temps, les journalistes défendant un confrère, les directeurs de chaîne qui ont besoin de commentateurs de talent, les femmes et les hommes politiques, le défenseur des libertés, les membres du gouvernement… Je lis les commentaires, dont certains sont assortis de la précaution « je ne suis pas d’accord avec Zemmour, mais … ». Parce qu’il faut être d’accord avec Zemmour pour lui permettre d’aller faire ses courses comme tout Français ? 

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Où sont donc passés les défenseurs de la liberté d’expression ? Tous essorés par le confinement ? Il est vrai qu’il était déjà difficile de trouver des journaux depuis six semaines et que personne n’avait mis en doute que les livres n’avaient rien d’essentiel. Notre vieux pays a accepté sans problème que les librairies soient fermées tandis que les tabacs étaient ouverts. Au pays des Lumières, des droits de l’homme et tout ce qui s’ensuit, c’était un signal d’alarme que trop peu ont remarqué. Les médecins sont venus parler et bientôt il y a eu 65 millions de spécialistes des virus dans le pays, mais aucun amoureux des livres ! La peur n’arrête pas le danger, mais elle permet d’effacer des siècles de conquête des libertés. Il n’y a pas eu tentative de responsabilisation, les mesures prises ont été liberticides et infantilisantes… et cela continue.

Un incident qui doit nous inquiéter

La liberté de penser, la liberté d’expression est fondamentale. Aucun « mais » n’est acceptable. Cela fait des années que l’on essaie de faire taire Zemmour, mais il continue à faire de l’audience, les Français, épris de liberté d’expression, ont envie d’entendre son point de vue. Ceux qui l’écoutent n’ont pas à partager son point de vue, et s’ils n’ont pas envie de l’entendre, ils n’ont qu’à tourner le bouton. On a eu Charlie Hebdo, on a vu où les “mais” des pourfendeurs de nos caricaturistes nous ont menés. Les morts des journalistes avaient ému et mis une importante partie de la population dans la rue. À mesure que le temps passe, ces émotions s’estompent. 

Cracher sur Zemmour aujourd’hui c’est cracher sur la liberté d’expression, c’est inacceptable.

A l’hôpital, la crainte du retour à la normale


Sortir de la crise


Dans les semaines et les mois qui nous attendent, que va devenir le bel élan qui a bouleversé l’hôpital ? Comment sortir de la crise, et plus largement sortir de l’attention exclusive prêtée au covid ?

>>> Suite d’hier <<<

À mesure que la maladie reflue, l’unanimité entre soignants se fissure. Les « autres spécialités » que la réanimation, la pneumologie et l’infectiologie (ce qui fait beaucoup de monde !) relèvent la tête. Ce qui était bruit de couloir devient mugissement : les « autres malades » ont pâti et pâtissent de plus en plus de la priorité exclusive accordée au covid. Chacun y va de son anecdote terrifiante : tel patient atteint d’une maladie de Parkinson à un stade avancé qui, privé de la stimulation cérébrale profonde qu’il attendait, voit son état neurologique se dégrader à grande vitesse ; tel autre, affecté d’une pleurésie métastatique, dont le talcage pleural est reporté sine die, entraînant de facto une insuffisance respiratoire inéluctable ; un infarctus du myocarde attribué au covid et pris en charge trop tard pour pratiquer une revascularisation efficace ; « l’évaporation » des hématomes sous-duraux chroniques, pathologie d’ordinaire fréquente, touchant les personnes âgées, bénigne quand elle est opérée à temps mais évoluant spontanément vers le coma et le décès ; la liste d’attente pour transplantation rénale qui enfle alors qu’aucune greffe n’a été réalisée pour cet organe remplaçable par la dialyse et que les greffons des donneurs en état de mort encéphalique ont été perdus ; dans les centres anticancéreux, la diminution de ¾ des consultations pour nouveaux cas de cancer du sein – les cabinets de radiologie sont fermés, il n’y a  plus de mammographie depuis bientôt deux mois, ce qui équivaut à un retard de deux mois dans la prise en charge de cancers dont certains très agressifs ! 

Reprendre les activités non-covid

Dans les couloirs vides des services qui ont été « sacrifiés » au covid, errent des collègues désœuvrés. Quand on se rencontre, la question est toujours la même : « Vous reprenez bientôt ? ». Reprendre… une activité non-covid est en train de devenir l’obsession des médecins et chirurgiens sevrés de leur cœur de métier depuis un mois et demi. L’angoisse monte vis-à-vis de la gestion de l’après-covid. Tout ce qui n’a pas été fait sera à faire. Il faudra rattraper deux mois d’arrêt quasiment complet, et les pathologies qui auront évolué dans l’intervalle.

L’heure des comptes n’a pas encore sonné que déjà la comptabilité reprend ses droits. Les lignes de crédit précipitamment ouvertes commencent à être scrutées de près…

Les autorités sanitaires, qui semblaient surtout préoccupées de garantir le droit fondamental à l’IVG, commencent à prendre conscience de ce que la privation d’accès aux soins signifie de perte de chance pour des pathologies rapidement évolutives. D’un seul coup, on change de « com » : après avoir intimé aux gens l’ordre de rester chez eux pour ne pas encombrer les Urgences et les cabinets médicaux, on recommande désormais de consulter sans tarder. Cela explique peut-être pourquoi les patients commencent à redevenir… impatients ! Ils sont de plus en plus nombreux à appeler nos secrétariats pour prendre rendez-vous… le 11 mai ! Avec pédagogie, il faut leur rappeler que le lundi 11 mai n’a que 24 heures, et qu’il est peu probable qu’on puisse écluser en un jour ce qui n’a pas été fait en 60.

Les activités hospitalières durablement perturbées

Par ailleurs, même après la fin officielle du confinement, les moyens resteront affectés par la persistance de la maladie. Persistance à bas bruit, sur des mois et des mois, ce qu’on a décrit comme le « lissage » du pic épidémique et qui signifie « qu’il va falloir vivre avec le covid » – formule qui est en train de devenir aussi rituelle que le désormais célèbre « restez chez vous » ! 

Ainsi les réanimations resteront durablement occupées par des patients atteints de la forme grave de la maladie. Au moins en région parisienne, entre 20 et 30% de leurs lits devraient continuer à être dédiés au covid, peut-être jusqu’à la fin de l’année 2020. Quant à l’hospitalisation conventionnelle, elle va aussi rester affectée, avec des « salles covid+ », ce qui imposera de regrouper certaines pathologies et de perdre la spécificité disciplinaire de chaque service.

Dans mon service de neurochirurgie, sur les 6 salles opératoires, seules 2 étaient ouvertes au plus fort de la crise. On vient d’en rouvrir une troisième, et on en programme une autre après le 11 mai. Mais une de nos salles devrait être « perdue » pour l’activité standard, car réservée aux patients covid+, et ce pendant de longs mois. De plus, il est question que nous aidions les orthopédistes, eux-mêmes expulsés de leur bloc opératoire, en accueillant certaines de leurs interventions dans une de nos salles résiduelles. Dans ces conditions, absorber le surplus sera tout simplement impossible. Cela promet de véritables bagarres entre chirurgiens, chacun essayant d’arracher un bloc où opérer « ses » malades.

La réouverture des consultations pose un problème diabolique : les salles d’attente ! Les locaux, déjà plutôt sous-dimensionnés en temps ordinaire, deviennent absolument insuffisants pour faire respecter les distances de sécurité. Faut-il mettre des chaises dans les couloirs ? Utiliser d’autres pièces (mais on est déjà à l’étroit) ? Ou interdire aux consultants de venir accompagnés (super de ne pas pouvoir parler aussi à la famille quand on propose une intervention chirurgicale !) ? Et comment aller chercher les patients qui attendent à grande distance des boxes de consultation ? On est en train d’installer du plexiglas pour séparer le personnel d’accueil du public. En ORL, où on prend en charge les sourds, il y a de quoi s’arracher les cheveux !

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Quant aux réunions qui ponctuent notre activité, où nombre de décisions sont prises de façon collégiale, elles sont encore paralysées par la nécessité d’éviter les rassemblements potentiellement contaminants. On nous promet des vidéoconférences… Pas facile pour discuter en toute liberté.

Les urgences favorisées, les autres activités fliquées

Les médecins et chirurgiens imaginent le pire pour leurs patients laissés dans la nature. Ils réclament la réouverture des blocs opératoires, des salles d’hospitalisations et des consultations… Et puisqu’il faudra à nouveau gérer la pénurie, le plaidoyer pro domo recommence de plus belle, car chacun est persuadé, à juste titre, que son activité est primordiale et qu’elle doit prévaloir sur celle des autres. Cette division favorise le retour en force de l’administration, qui se voit comme le juge de paix appelé à arbitrer entre les demandes contradictoires des médecins, pour la défense de l’intérêt collectif. On nous a déjà fait savoir que seules les urgences et semi-urgences étaient légitimes, et que l’Agence Régionale de Santé surveillait les codages des actes réalisés : l’administration hospitalière fait « remonter » l’info en haut lieu, c’est-à-dire participe activement au flicage des praticiens suspects de trop bien défendre « leurs » propres malades ! On nous enjoint de ne pas minorer les « niveaux de gravité » des patients atteints de covid dans nos codages, ce barème qui établit le tarif versé à l’hôpital par l’établissement payeur (la Sécurité Sociale). La T2A n’est pas morte, loin s’en faut, et elle doit s’appliquer dans toute sa force et sa subtilité. Les contingences et contraintes administratives, qui avaient été mises en berne au plus fort de l’épidémie, sont bien de retour. L’heure des comptes n’a pas encore sonné que déjà la comptabilité reprend ses droits. Les lignes de crédit précipitamment ouvertes commencent à être scrutées de près. Déjà le personnel venu en renfort fait ses bagages, que ce soit les étudiants qui retournent à leurs chères études, les provinciaux qui rentrent chez eux ou les libéraux qui vont retrouver leurs cabinets. On n’ose pas encore parler management et gestion des flux et des stocks, mais on sent bien que cela ne saurait tarder.

Ainsi, il y a fort à parier que le jour d’après ressemblera au jour d’avant. Elle est bien loin l’indignation unanime qui avait poussé à la démission le directeur de l’ARS du Grand-Est ! On se souvient que cet apparatchik n’avait rien trouvé de mieux que de révéler la reprise du plan de réduction massive du personnel du CHU de Nancy, dès la fin de l’épidémie (– 600 postes tout de même). Plan justifié par le nécessaire retour à l’équilibre budgétaire pour les hôpitaux endettés. M. Lannelongue était simplement en avance d’un métro. Gageons que ses semblables plus prudents fourbissent leurs armes avec plus de précaution, et qu’ils préparent déjà les discours qui enroberont une sévère reprise en main de l’hôpital telle qu’ils l’ont toujours pratiquée.

Pour toutes ces raisons, il se pourrait que le moral des uns et des autres évolue à front renversé. Tandis que les soignants s’épanouissaient pendant la crise, faisant preuve d’un bouillonnement créatif sans précédent, les citoyens étaient enterrés vivants au nom du confinement. La libération des confinés, qu’on imagine joyeuse, pourrait voir le retour de la dépression du personnel de santé, renvoyé aux limitations administratives et aux frustrations qui vont avec. On n’ira pas jusqu’à dire que le malheur des uns fait le bonheur des autres. Car ce que cette crise nous a révélé, c’est justement le lien indissoluble qui unit soignants et soignés, malgré les divisions mesquines suscitées par une approche comptable de la vie humaine. Espérons, prions, supplions pour que ce lien ne soit pas à nouveau mis sous le boisseau et qu’il perdure par delà les contraintes de la société de marché.

Tout change pour que rien ne change


Souverainistes et écolos répètent à l’envi que la crise sanitaire siffle la fin du mondialisme sans limites. S’il n’est pas impossible, le rapatriement en Europe des unités de production délocalisées en Asie exige protectionnisme et ambition industrielle.


« Plus rien ne sera comme avant. » Tel est le nouveau credo dans tous les débats. Président de la République, gauche mélenchoniste, écolos, droite de la droite, analystes de toute obédience le répètent à l’unisson: cette crise sanitaire siffle la fin du mondialisme sans limites et le retour d’un « localisme » de bon sens. Je ne sais pas pour vous, mais moi je me suis toujours méfié de l’unanimisme. Surtout quand il annonce des lendemains qui chantent.

Les donneurs de leçon en action

« Plus rien ne sera comme avant. » On aimerait y croire les yeux fermés. C’est beau comme un « je suis Charlie » post-attentat du 7 janvier 2015. Là aussi, on jurait qu’on ne se laisserait plus faire, là aussi, on allait voir ce qu’on allait voir. On a vu.

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Il est toujours plaisant de contempler les donneurs de leçon retourner leur pantalon en public sans vergogne. Dans le chœur des « plus-rien-comme-avantistes » d’aujourd’hui se trouvent les mêmes qui, il y a quelques mois, nous vantaient la circulation intégrale de tout pour tous, incarnée dans de méga-accords de libre-échange avec l’Amérique du Sud ou le Canada. Écolos, marinistes, souverainistes de gauche peuvent bien s’étouffer aujourd’hui en entendant ces mêmes experts et hommes politiques vanter désormais les « circuits courts » sans payer de droit d’auteur. Avoir raison avant l’heure ne sert hélas pas à grand chose. Reste une question. Les opposants historiques du mondialisme et les localistes de la dernière heure ont-ils vraiment raison ? Allons-nous assister au retour d’économies privilégiant des circuits courts générateurs d’emplois dans nos pays et offrant un bilan carbone raisonnable ? Le rapatriement des unités de production délocalisées ces vingt dernières années aura-t-il vraiment lieu une fois que le virus battra en retraite, son tour du monde terminé ? On peut en douter.

Vraiment plus comme avant?

Revenons à des réalités très prosaïques. Choisir un fournisseur est un choix économique strict. Exemple concret. Nous sommes en juillet 2020. Après six mois d’arrêt de la production et des ventes, une entreprise, dont la trésorerie aura inévitablement pris une sacrée claque, peut enfin relancer son activité. Sa gamme de produits contenait, avant la crise, 50 % d’intrants en provenance de Chine. Ses fournisseurs d’hier sont heureusement de nouveau opérationnels depuis trois mois (les Chinois sont sortis de la crise sanitaire avant nous et en meilleur état que nous). Bons commerçants, ils proposent un bon prix, voire une facilité de paiement et une livraison rapide. En face, les fournisseurs européens se remettent à peine de la crise et, malgré toute leur bonne volonté, demeurent 30 % plus chers que leurs concurrents chinois. Entre ces deux options, que croyez-vous que le chef d’entreprise choisira ? S’il ne signe pas avec le fournisseur le moins cher, son concurrent le fera, et il ne vendra pas ses produits. Fin de la discussion. Et qu’on ne vienne pas lui cracher dessus (surtout par les temps qui courent). Notre entrepreneur n’est pas un chien de capitaliste sans cœur ni conscience collective. Au contraire, ce serait même plutôt un héros anonyme. Il a du personnel qu’il ne veut pas licencier ; des familles (y compris la sienne) comptent sur lui pour ne pas se retrouver sur la paille ; il lui faut relancer son entreprise et, pour cela, il lui faut récupérer sa part de marché. Le localisme attendra.

Pour que l’on en arrive à privilégier un fournisseur local plus cher et à reconstituer des chaînes d’approvisionnement locales, voire des filières industrielles entières parties en Asie depuis vingt ans, il faudra autre chose qu’un diagnostic de bon sens, de bons sentiments et des envolées lyriques. Seules des mesures de politique économique concrètes pourraient amener les acteurs économiques (entreprises et particuliers) à préférer les producteurs locaux aux producteurs lointains. Les armes de la reconstruction du tissu industriel local, qu’il s’agisse d’électronique, de machines-outils ou de textile, sont connues : droits de douane sélectifs, politique industrielle nationale, conditions fiscales avantageuses, dévaluation compétitive.

Et ces mesures, indispensables pour relancer notre industrie moribonde, ne suffiront pas seules à assurer le succès. Une entreprise dopée aux subventions, surprotégée, n’a jamais fait un champion mondial. Parlez-en aux anciens pays de l’Est. Les pays asiatiques ne se sont pas développés seulement en se refermant derrière des barrières tarifaires ou non tarifaires. Il leur a fallu du travail, beaucoup de travail, des entrepreneurs brillants, des chercheurs innovants, des employés bien formés, un climat social apaisé, ou du moins sous contrôle, une fiscalité très favorable aux entreprises… Bref, une volonté collective de montrer au monde entier de quoi ils étaient capables. Mais c’est un autre sujet. Les armes de la relance industrielle sont donc à utiliser avec doigté et beaucoup de pragmatisme, comme les pays émergents d’Asie, en premier lieu la Chine, l’ont brillamment fait ces deux dernières décennies. La France elle aussi a montré qu’elle était capable, après la Seconde Guerre mondiale, de réaliser le bon dosage entre protectionnisme, compétences, libéralisme et dirigisme. Gageons que nous le sommes encore. Le problème est ailleurs : cet arsenal de mesures, en Europe, a été placé sous clé dans un quartier de haute sécurité. Et les États membres de l’UE ont confié la clé à la Commission européenne et à la BCE avec interdiction de s’en servir.

Il nous faut plus que des mots

Alors, si « rien ne doit plus être comme avant », c’est en priorité dans la tête de nos dirigeants que la révolution doit avoir lieu. Ce n’est pas demain qu’on entendra le président de la République ou la présidente allemande de la Commission européenne annoncer le contingentement ou la taxation de produits importés, à des fins stratégiques, écologiques ou sanitaires. Pas plus qu’on ne verra le retour à des monnaies nationales qui permettraient des dévaluations compétitives indispensables pour rééquilibrer le commerce interne à la zone euro et favoriser les producteurs locaux.

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Ne rêvons pas. Ce virage à 180° n’est pas près d’advenir. Les convictions de notre président de la République qui, depuis le début de son mandat, impose des réformes à l’allemande (réforme du droit du travail, de l’assu- rance chômage, des retraites…), signe des accords de libre-échange plus ouverts que jamais et milite pour un approfondissement de l’intégration européenne, nous mènent dans une tout autre direction. La défense jusqu’à l’absurde du dogme de la frontière ouverte dans la crise du coronavirus montre combien nous sommes loin du « rien ne sera plus comme avant » annoncé. En dehors de quelques exceptions, comme le secteur pharmaceutique dont la dépendance à la Chine a révolté tout le monde, je crains fort que l’avènement du localisme ne soit pas pour demain. Enfin, je suis trop rabat-joie. Il nous restera toujours les coopératives agricoles bio, la vente directe au consommateur, les produits du commerce équitable dans les boutiques du centre de la capitale. Ouf !

Musique du confinement Vol. 2


Sébastien Bataille revient égayer vos après-midi de confinés


L’après-midi se poursuivra idéalement avec une compilation des chansons d’amour incandescentes de Léo Ferré. Elle contiendra « Ça t’va », probablement le plus beau chant d’amour en langue française, jusqu’à preuve du contraire. Et ce n’est pas Robert Belleret, biographe du poète anarchiste, auteur de l’ouvrage de référence Léo Ferré – Une Vie d’artiste, qui me contredira : « Une chanson comme un aveu, comme un bouquet de fleurs des champs, comme un baiser volé dans le cou et pour laquelle on donnerait beaucoup des plus grands poèmes d’amour d’Aragon. Avec des vers de cinq pieds qui ont l’air d’en avoir cent tant ils en disent long, et des relances en dix pieds qui battent la mesure de la passion, avec des mots de Prisunic et des images de bazar, Ferré a ciselé un joyau. » 

A l’heure de l’apéro, on savourera les cocktails morriconiens de François de Roubaix, aux vagues à l’âme sortis des limbes de l’enfance. Cet autre samouraï des plages électroniques – avec Christophe -, a disparu prématurément lors d’un accident de plongée, à l’âge de 36 ans. Sa dernière musique résulte d’une commande que lui passa un réalisateur pour le générique d’une série télé en cours de production. Le 16 novembre 1975, François de Roubaix déposa la bande au domicile du cinéaste en question avant de prendre l’avion, destination Tenerife, pour faire des photos sous-marines destinées à son beau livre en préparation, La nuit sous la mer. Une grotte située à vingt-cinq mètres de profondeur, au large de l’île, lui ôtera la vie cinq jours plus tard. Il ne connaîtra donc pas l’incidence de son ultime composition sur l’inconscient collectif : la mélodie en sous-sol lugubre du Commissaire Moulin, avec ses synthés fantomatiques, allait plonger dans l’effroi toute la génération Casimir à partir du 4 août 1976, date de diffusion de la première enquête criminelle du jeune flic incarné par Yves Rénier. La France de Roger Gicquel, qui avait déjà assez peur comme ça, ne se remettra pas de cette pandémie anxiogène de l’ère Giscard, au point de voter ensuite Mitterrand-le-vampire pour tenter de conjurer le sort. 

La corrélation tragique entre l’œuvre et la mort de François de Roubaix s’inscrit tout entière dans l’angélique « Enterrement sous-marin », extrait de son excellente BO en apesanteur du non moins excellent film Les Aventuriers (1967), avec la paire Delon-Ventura dirigée par Robert Enrico : 

Si l’apéro se prolonge avec l’arrivée des beaux jours, les mélomanes portés davantage sur les joies de la glisse que de la plongée apprécieront une compilation des Beach Boys bien huilée. 

Quand sonne le début de la veillée avec le décompte quotidien, macabre, des victimes du coronavirus, optons pour une prise en charge thérapeutique de nos angoisses par deux infirmières de charme capables de nous apaiser au quart de tour. Une cellule de soutien psychologique de choc, à domicile ! Tout d’abord, laissons nos sens se faire chatouiller avec délectation par les hymnes sexy de Blondie, portés par la voix encanaillée et gouleyante de la belle Debbie Harry. La créature féline nous enserre dans ses griffes vocales sauvagement glamour, son innocence dangereuse transmue en feu blond platine le son post-punk dans nos esgourdes consentantes, la maisonnée roucoule intérieurement. 

Poursuivons les libations médicinales avec Niagara et sa vamp Muriel Moreno. Le duo a souvent été touché par la grâce pendant sa courte carrière, du premier single « Tchiki Boum » en 1985 à la séparation définitive survenue en 1993. Aujourd’hui, « L’amour à la plage » paraît bien loin : il n’aura plus jamais ce goût sucré-salé chanté à l’époque par le couple rennais, surtout avec un masque sur le visage cet été. Mais quand Muriel aborde le thème du suicide dans « Soleil d’hiver », c’est le monde merveilleux de Lewis Carroll qui tourne dans sa bouche.

 

Enfin, pour vous endormir, rien de tel que Mozart. L’intégrale vous permettra aisément de tenir jusqu’à la fin de l’année, avec ses petites musiques de nuit immaculées. Surtout pas de Beethoven pendant le confinement, même en sourdine, si vous ne voulez pas finir confinés comme le psychopathe d’Orange mécanique.

Au bout du compte, c’est l’intégrale de notre enfance et adolescence qu’on peut s’amuser à rejouer sur la platine pendant cette période, entre quatre murs et deux coups de chapi-chapo de Macron.

Playlist Vol. 2 : 

Avec le temps (Les chansons d’amour de Léo Ferré) 

L’essentiel de François de Roubaix

The Very Best Of The Beach Boys

Greatest Hits : Sound & Vision de Blondie

Flammes de Niagara

Mozart – L’Intégrale en 170 CD

Ce dimanche, j’attaque les vieilleries!

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Véronique Jannot et Alain Courivaud dans "Pause Café" © MEUROU/SIPA

Ma passion secrète pour les romans estampillés « Vu à la télé » de mon enfance


Après un mois de confinement, le vernis craque. Faute de nouveautés, le critique littéraire a épuisé tous les grands auteurs qui rassurent l’égo et le lecteur. On peut maintenant passer aux choses sérieuses, naviguer à vue, explorer des terres marécageuses, s’intéresser enfin aux objets étranges et bizarres, chasser l’incongru. Des livres d’amateurs ou de mateurs, des couvertures qui dégueulent de couleurs, le témoignage d’une édition commerciale qui flirtait jadis avec la télé ou le cinéma sans honte, ni reproche. Le macaron « Vu à la télé » apposé sur un livre exerce sur moi la même attraction que la cocarde sur l’élu républicain. Il peut emprunter les voies de bus avec l’assurance de son intouchabilité et moi, assouvir cette passion « malsaine » pour des ouvrages d’apparence mineure sans craindre la moquerie générale.

Le choc des photos

La ringardise m’a toujours comblé l’esprit. Je préférerai toujours le baroque télévisuel aux certitudes universitaires. J’ai appris l’histoire de la littérature chez Kléber Haedens, c’est dire ma résistance aux forces bien-pensantes. Certains de mes confrères s’endorment dans des chambres tapissées de Pléiade en rêvant à l’Académie ou à un hypothétique Prix d’automne. Moi, je rêve de Véronique Jannot et de Nicole Berger. J’ai eu mon premier choc littéraire en achetant Pause-café de Georges Coulonges paru aux éditions Fayard en 1981. Ce n’est pas le texte qui, dans un premier temps, a suscité mon adhésion totale mais bien la photo de Joëlle Mazart. Je défie quiconque de ne pas succomber au charme révoltant de cette assistante sociale d’un lycée périphérique. Tout chez elle, n’est qu’harmonie banlieusarde, volupté ouvrière et mystère sensuel. Il y a bien sûr cette lèvre ourlée qui appelle les baisers, la profondeur du regard qui ne laisse aucun doute sur nos chances, cette fille-là, nous laissera sur le carreau, inerte et ravi, puis le carré déstructuré très classe moyenne mitterrandienne, méritocratie laborieuse, vous vous souvenez ce faux classicisme, cet entre-deux érotique hésitant entre la franche émancipation et la chaleur d’un foyer.

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Enfin, pour être honnête avec vous, ce qui a emporté mon acte d’achat, c’est le pull en mohair bleu électrique. Ah si toutes les employées de l’EDF pouvaient le porter à la façon de Véronique, j’aurais tenté une carrière d’électricien. Je serais monté sur les plus hauts pylônes de France bravant mon vertige. Combien de livres peuvent-ils vous mettre dans un état proche de l’Ohio avant même de les avoir ouverts ? On pousse alors la curiosité un peu plus loin, on lit sans trop s’y attacher la quatrième de couverture, on apprend que ce Georges Coulonges « a exercé bien des métiers avant de devenir homme de théâtre, de chanson, de télévision, auteur tout à la fois du Potemkine chanté par Jean Ferrat et du triomphal Zadig monté par Jean-Louis Barrault ». Mais, à ce stade-là, on n’est pas encore convaincu d’ouvrir le roman. Et l’on tombe sur cette phrase qui nous ferre : « Sous sa salopette, Joëlle porte un corsage en toile écrue. Brodé. Serré au cou. Aux poignets […] Sous le corsage ancien, on devine une poitrine neuve. Nue. Libre ». 

Le logo mythique d’Antenne 2 sur la couverture

Quel plus beau sésame en littérature que le mot « corsage » ! J’ai eu la même émotion en dénichant le roman Cécilia, médecin de compagne de Gérard Sire sorti aux éditions Gautier Languereau en 1966, la même année que la diffusion des treize épisodes de ce feuilleton télévisé sur la première chaîne de l’ORTF. Qui n’a pas vu l’actrice Nicole Berger (morte en 1967, un an après, d’un accident de voiture) débarquer dans le bourg de Tourlezane au volant de sa 4L découvrable, ne sait rien des blondeurs assassines, des jeunes femmes rieuses et décidées des années 1960. Parfois, c’est un logo qui m’attire, celui d’Antenne 2 (le A et le 2 entremêlés), l’originel aussi mémorable que la pièce de 10 francs, tous deux l’œuvre du peintre Georges Mathieu. Ce logo trônait sur la couverture de Papa poule de Daniel Goldenberg chez JC Lattès en 1980. Gamin, j’aimais suivre les aventures de cette famille un peu particulière, cette tribu se déplaçait dans une Estafette bariolée. « Bernard Chalette avait quarante ans légers, du charme et pas mal de cheveux blancs dans sa tignasse à la Harpo Marx », voilà comme était décrit dès la première page, ce père de famille. 

C’est toujours avec émotion que j’associe la couverture de ce livre et l’acteur Sady Rebbot (1935-1994) qui enchantait mes samedis après-midi d’enfant unique. Un autre jour, je vous parlerai de la première enquête de la Commissaire Tanquerel parue sous le titre Le Frelon signée par le duo Jean-Paul Rouland & Claude Olivier chez Denoël en 1977 et qui prit le nom de « Tendre Poulet » au cinéma sous la caméra de Philippe de Broca.

Pause-café, pause-tendresse

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Cecilia - médecin de campagne

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PAPA POULE

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Le Frelon (Sueurs froides)

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Heureux les misanthropes!

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Image d'illustration Pixabay

 


Pour une minorité d’introvertis, la claustration imposée par le confinement n’a rien d’oppressant. Quasi-autistes, misanthropes et hypocondriaques se réjouissent du présent pandémique qui consacre leurs instincts prophylactiques.


À peu de choses près – par exemple, si je n’étais pas empêchée d’aller promener mon humain et mes chiens dans ma forêt préférée située à plus d’un kilomètre de mon domicile –, le présent pandémique n’est pas loin de m’être paradisiaque. Autiste fonctionnelle biberonnée à la littérature concentrationnaire, me voici enfin adaptée au monde contemporain. Ou plutôt c’est lui qui s’est adapté à moi, tout un chacun étant sommé d’appliquer un mode d’existence qui est par défaut le mien : la distanciation sociale. En ces temps tragiques, l’occasion de se réjouir se fait rare, alors que les introvertis et autres névrosés du contact ne boudent pas leur plaisir.

Gare au stress post-traumatique

Évidemment, notre espèce ayant réussi à coloniser la planète comme personne parce qu’elle est un ramassis de primates adorant se tenir chaud et se taper dessus (les deux entretenant une relation symbiotique), la chose est loin d’être facile pour tout le monde. Dans une synthèse sur les effets psychologiques des quarantaines publiée dans The Lancet fin février, l’équipe de Samantha K. Brooks, du King’s College de Londres, fait du confinement le premier facteur des troubles de stress aigu observés chez des soignants taïwanais après l’épidémie de SRAS de 2003. Et cela alors que leur isolement n’avait duré que neuf jours. Selon ces mêmes données, le personnel hospitalier mis en quarantaine était nettement plus susceptible de souffrir d’épuisement, d’angoisse face à des patients fébriles, d’irritabilité, d’insomnies et de problèmes de concentration. Durant cette même épidémie, mais en Chine, le fait d’avoir été mis en quarantaine annonçait la survenue d’un syndrome de stress post-traumatique trois ans plus tard. En 2007, lors d’une flambée de grippe équine en Australie, 34 % des propriétaires de chevaux contraints au confinement évoquaient leur détresse psychologique, contre seulement 12 % dans la population générale. Aux États-Unis et au Canada, lors des pandémies de SRAS et de H1N1 de 2003 et 2009, le risque de développer un stress post-traumatique était plus de quatre fois supérieur pour les familles confinées. De même, dans un échantillon de 549 soignants chinois, dont 104 avaient été mis en quarantaine durant l’épidémie de SRAS pour avoir été en contact avec des malades, 9 % se plaignaient d’une dépression sévère. Parmi les plus gravement dépressifs, 60 % avaient été confinés – contre 15 % dans le groupe rapportant les symptômes les plus légers.

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L’un dans l’autre, la détresse psychologique générée par l’isolement sanitaire est aussi courante que patente, avec des séquelles comportementales à moyen et long terme. Chez des Canadiens isolés lors de l’épidémie de SRAS, 54 % allaient par la suite éviter les tousseurs et les éternueurs, 26 % les rassemblements et les lieux fermés bondés et 21 % tous les espaces publics – et ce plusieurs semaines après la fin de leur confinement. Pour certains, les modifications comportementales (lavage fréquent des mains et évitement des foules) perdureront sur plusieurs mois. Le portrait-robot des plus à risque ? Les femmes de 16 à 24 ans n’ayant pas fait beaucoup d’études et mères d’un enfant – ne pas être parent ou l’avoir été trois fois ou plus sont à l’inverse des facteurs protecteurs.

Ludovic Marin / AFP
Ludovic Marin / AFP

Les troubles hypocondriaques s’atténuent pendant les crises

Reste qu’une minorité de gens se sentent au contraire mieux pendant une crise sanitaire. Et la proportion est loin d’être infime. Selon Brooks et ses collègues, l’expérience se traduit par de la joie et du soulagement pour environ 5 % des confinés. Les hypocondriaques semblent ainsi gagner en sérénité avec la pandémie de Covid-19. L’un d’eux témoigne dans une enquête de Valentine Arama, publiée dans Le Point le 28 mars : « Le coronavirus, c’est quelque chose que je peux cibler. […] Je n’ai pas l’impression d’être seul dans la psychose, toute la société est sensibilisée, c’est presque rassurant. » Une autre est dans le même état : « Je suis habituée à l’idée de tomber malade et d’en mourir. Ce qui est nouveau avec cette épidémie, c’est que tous les gens ressentent ce que je vis au quotidien, le monde entier devient hypocondriaque ! » Michèle Declerck, psychologue clinicienne spécialiste de cette pathologie mentale, confirme la tendance : « L’hypocondriaque, c’est quelqu’un qui a peur des maladies rares, mal diagnostiquées et qui le poursuivent, lui, de manière systématique. » Parmi ses patients, elle observe des individus qui ne sont « pas tellement perturbés, parce que cette maladie fait partie d’un ensemble beaucoup plus vaste, qui n’appartient pas qu’à eux. » Pourquoi ? Notamment parce que les hypocondriaques sont avant tout… des égocentriques. « À partir du moment où le mal est banalisé, ils sont moins anxieux. Ces personnes sont généralement inquiètes d’attraper des maladies que personne ne peut avoir et d’avoir des symptômes qui sont complètement étranges… S’ils sont atteints de symptômes qui concernent une maladie beaucoup plus globale, c’est beaucoup moins intéressant pour eux. »

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On retrouve ici l’un des principes de base de la psychiatrie darwinienne : les maladies mentales ne sont pas des pathologies absolues, elles le sont de manière contextuelle. Si la sélection naturelle ne les a pas éliminées, et les a même fait perdurer dans des proportions conséquentes au sein des populations, c’est parce que leurs symptômes peuvent être utiles dans certaines situations. L’hypocondrie est certes un extrême du spectre, mais il n’est pas difficile de saisir que l’hypervigilance caractérisant la plupart des troubles anxio-dépressifs a eu son utilité dans les environnements précaires qui ont constitué près de 99 % de l’histoire évolutive de notre espèce. Revisitant le pari de Pascal, Randolph Nesse, professeur de psychologie et de psychiatrie désormais directeur du centre de médecine évolutionnaire de l’université d’État de l’Arizona, explique le phénomène par son « principe du détecteur de fumée », fondé sur la théorie de la détection du signal utile aux ingénieurs électriciens pour trier entre le bon grain des informations véritables et l’ivraie du bruit sur les lignes téléphoniques. Une bonne décision, détaille Nesse dans Good Reasons for Bad Feelings, dépend du « rapport signal/bruit, du coût d’une fausse alarme et des coûts et avantages d’une alarme lorsque le danger est réel. Dans une ville où le vol de voiture est fréquent, installer un système d’alarme sensible sur la sienne en vaut la peine malgré les déclenchements intempestifs, mais dans une zone plus sûre, c’est une nuisance. » Cette théorie s’applique à notre appareillage cognitif et comportemental : « Le trouble panique est causé par de fausses alarmes dans le système d’intervention d’urgence, mis au point pour permettre une évacuation rapide en cas de danger de mort. Vous avez soif dans la savane africaine ancestrale et un point d’eau se trouve à quelques mètres. Vous entendez un bruit dans les hautes herbes. C’est peut-être un lion ou un singe. Vous faut-il fuir ? Prendre la bonne décision dépend des coûts. Supposons que fuir en panique vous coûte 100 calories. Ne pas bouger ne coûte rien, si ce n’est qu’un singe, mais si le bruit vient d’un lion, le coût est de 100 000 calories – à peu près l’énergie que le lion obtiendra en vous mettant dans son assiette ! » D’un point de vue clinique, ce principe permet aussi d’expliquer pourquoi certains troubles de l’hypervigilance s’atténuent pendant les crises : parce que cette aptitude, façonnée au long des nombreux millénaires où un humain lambda avait effectivement un sacré risque de se faire bouffer par un lion, ne tourne plus à vide. Les dépressions sont ainsi bien plus courantes dans les pays riches que dans les pays pauvres. La fréquence des suicides chute pendant les guerres. Et les angoissés le sont largement moins durant les épidémies.

Photo: Stéphane Edelson
Photo: Stéphane Edelson

Jusqu’ici tout va bien

Suivant une même logique, certains tempéraments avantageux quand les temps sont à la prospérité et à la bonne santé peuvent devenir désastreux en période d’émergence d’une maladie aussi contagieuse que le Covid-19. À l’heure actuelle, la balance coûts/bénéfices de l’extraversion et du grégarisme est ainsi radicalement réévaluée, comme elle l’a périodiquement été au cours de l’histoire de notre espèce et de celles qui l’ont précédée. Expérimentalement, la chose est attestée par le fait que les individus facilement dégoûtés – le dégoût est un instrument de notre système immunitaire comportemental qui nous protège des pathogènes avant qu’ils ne pénètrent notre organisme en nous incitant à les éviter – ont aussi des niveaux d’extraversion chroniquement très bas. Idem quand la vigilance des individus aux risques infectieux est artificiellement stimulée – que ce soit par le truchement des médias pendant une pandémie ou dans les laboratoires de chercheurs en psychologie expérimentale. Dans ce genre de situation, leurs envies d’interactions sociales diminuent et leurs réflexes d’évitement augmentent. Plus généralement, on peut voir que l’évolution nous a tous dotés, à des degrés divers, d’un arsenal prophylactique instinctif qui fait que le dégoût et la peur, moteurs d’évitement parmi les plus puissants, se déclenchent le plus facilement lorsque nous sommes confrontés à trois grandes catégories de menaces : sexuelles (maladies sexuellement transmissibles), alimentaires (infection et toxicité par ingestion) et allogènes (la xénophobie traduit, à la base, un réflexe de protection contre des pathogènes auxquels son groupe risque de ne pas être immunisé).

Après quelques jours passés, comme tout le monde, collée aux informations relatives à la pandémie, mon rythme cardiaque n’a jamais été aussi bas, mon sommeil autant réparateur et mon optimisme aussi vigoureux. J’en viens même à rêver, tiens, qu’une fois les boues du Covid-19 éclaircies, il soit possible d’envisager un monde qui aurait moins l’air d’une monoculture pour grégaires et extravertis.

La haine par le crachat

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Claude Askolovitch

Claude Askolovitch de France inter ne parvient ni à avoir de l’empathie pour Eric Zemmour, ni à vraiment condamner son agresseur. Il les renvoie dos à dos. Et s’il est contre toutes les violences, quand celles-ci visent son confrère de droite, il s’empresse d’ajouter un « mais »… Pourtant, se faire cracher dessus n’est pas anodin, en particulier par temps de pandémie virale.


« Fils de pute », « nique ta mère » et crachats, encore une fois, la haine antizemmourienne a frappé. Vendredi matin, dans les rues désertes du Paris fantomatique du confinement, l’éditorialiste du Figaro et de Cnews a été violemment insulté. Puis, on lui aurait craché dessus. Dans la vidéo filmée par son agresseur, on voit Eric Zemmour, sous la pluie, trempé, portant à bout de bras ses sacs de courses, et filant le plus vite possible sur les pavés mouillés, pour échapper à ce torrent d’injures. Son agresseur, qui se fait appeler sur les réseaux « Haram la gratuité », s’est empressé de diffuser la vidéo sur Snapchat où on le voit se féliciter d’avoir expectoré un gros « mollard » sur le journaliste.

D’aucuns trouvent des circonstances atténuantes au cracheur

Ce lynchage par injures et crachat sur l’homme que tant de gens adorent haïr a déclenché moult réactions chez les pro et les anti Zemmour. 

« Zemmour est détestable tout autant que celui qui le brime. Ils ne se justifient pas, ils se complètent, se ressemblent, ils sont la même inhumanité et deux incultures » Claude Askolovitch

Parmi ces derniers, celle du journaliste de France inter Claude Askolovitch est assez sidérante. Dans un inédit art de la pirouette, où Zemmour comme le délinquant sont assimilés à un même « fascisme », le drôle nous explique que « l’homme qui crache sur Zemmour n’est qu’un autre Zemmour ». Autrement dit, retour à l’envoyeur. L’éditorialiste qui crache son venin de facho-homophobe-islamophobe-raciste-et-sexiste sur les plateaux de télé se serait tout simplement vu rendre la monnaie de sa pièce. La fable du crapeau et de la blanche colombe, à France inter, on y croit. 

Askolovitch justifie ainsi sournoisement l’agression, en mettant sur un plan d’égalité ce qu’il pense être le crachat verbal de Zemmour avec le crachat physique de son agresseur. « Ils ont une même barbarie » clame-t-il dès le début de son article. “Je ne peux feindre la moindre sympathie pour Éric Zemmour. On ne plaint pas le fascisme” s’enthousiasme-t-il un peu plus loin. Extraordinaire !

A lire aussi: Agression de Zemmour: où est passé l’esprit #JesuisCharlie?

Rappelons que le mot barbare signifie étranger : ceux qui ne parlent pas la même langue. Zemmour et son agresseur ne parlent en effet pas la même langue. Dans sa vidéo justificative, son agresseur expliquait devant sa communauté « d’islamo racailles » (c’est le terme qu’il emploie) que l’agression verbale est la seule chose à faire face à Eric Zemmour. « C’est impossible de parler avec lui, il est super fort (…) à part insulter sa mère vous voulez faire quoi ? » plaidait l’imbécile devant son tribunal virtuel. Quel aveu d’impuissance intellectuelle !

Et en effet, selon l’éditorialiste france-intérien, Zemmour “écrase[rait] de ses mots, de son œil noir et de sa diction sèche” les autres. Ainsi, pour le camp des bienpensants, la violence verbale et le crachat trouveraient tous deux leur explication non pas uniquement dans le fait que le journaliste est un salaud (ça, cela nous est seriné à longueur d’antenne), mais aussi parce qu’il manierait trop bien l’art oratoire. Face à celui qui excelle à manier les mots, la seule réplique serait donc l’avalanche de gros mots ? Le flot d’injures odieuses et humiliantes serait l’ultime recours pour combattre Eric Zemmour ?

Le crachat, nouvelle arme de haine 

Que ce soit dans le billet d’humeur curieux de Claude Askolovitch ou dans le crachat de l’agresseur, c’est en tout cas l’expression d’un profond mépris envers l’intellectuel préféré de la droite. 

On se souvient de l’expulsion d’Alain Finkielkraut par les gauchistes sectaires de la pseudo agora démocratique de Nuit debout, Place de la République. Injures et crachats étaient également au rendez-vous. Mais aujourd’hui, le crachat n’a plus la même portée. Car cette expulsion de salive n’exprime plus seulement le rejet violent ou le simple mépris… Le crachat est devenu, avec le contexte actuel de l’épidémie de coronavirus, une nouvelle arme létale. On ne crache pas seulement pour mépriser ou faire taire autrui, on crache pour diffuser la panique du risque infectieux et donc potentiellement pour faire mourir. L’auteur du crachat peut être porteur du Covid-19, asymptomatique ou pas.  

A lire aussi: Quand le drame du Covid se précise: le Syndrome de Détresse Respiratoire Aigu (SDRA)

En témoigne ce qui se passe lors des interpellations des forces de l’ordre. Le crachat est devenu une nouvelle arme anti-flic. En plus d’être pris pour cibles de jets de verre, de pierres et autres projectiles sympathiques, la police se fait régulièrement cracher dessus lors des contrôles d’attestations qui dégénèrent. Certains trouvent évidemment des circonstances atténuantes à de telles exactions : comportement inapproprié « bien connu » des forces de l’ordre, jeunes pour lesquels le confinement serait dur à vivre et autres habituelles billevesées répétées inlassablement à gauche.

Dès le premier jour du confinement, le 17 mars dernier, une femme avait toussé violemment au visage des policiers qui l’avait interpellée, et elle leur avait lancé « laissez-moi j’ai le coronavirus, vous l’aurez aussi ! » Quelques jours après, le 21 mars, c’est un homme, pris en flagrant délit de vol de masques chirurgicaux à la faculté de pharmacie de Montpellier, qui était condamné à 8 mois prison ferme après avoir craché sur des policiers. 

A lire ensuite, Elisabeth Lévy: Deux policiers suspendus pour propos racistes, deux autres attaqués

Dans l’Evangile de Jean, Jésus utilise sa salive, en plus de la boue, pour rendre la vue à un aveugle. Aujourd’hui la salive n’est plus miraculeuse mais haineuse. Et de la même façon que la salive éclaire sur la vérité du Christ guérisseur, le crachat au temps du corona révèle aussi sa vérité… une vérité sociale que certains éditorialistes s’obstinent à refuser de regarder en face.  Le crachat de 2020 nous tend le miroir où se reflète l’état de notre société archipelisée. Il dévoile les fractures d’un pseudo vivre-ensemble, peut-être loué sur les ondes de France inter, mais en vérité infecté par une haine grandissante ! Cracher, tousser, postillonner pour contaminer et tuer manifeste au grand jour la volonté d’une sécession bien réelle de ces « islamo-racailles » et de toute une société éclatée, peu sourcilleuse sur le respect de l’ordre républicain, trouvant des excuses chez ses alliés réfractaires à la pluralité d’idées.

« L’haleine des hommes est mortelle pour ses semblables ». Cette phrase écrite par Rousseau dans l’Origine des inégalités entre les hommes résonne, aujourd’hui, comme une sentence tristement d’actualité.

Destin français

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Le quotidien d’un insecte

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Ciel marocain Photo: Youssef Bouhsini / Unsplash

Des nouvelles de Driss Ghali, confiné au Maroc. L’isolement imposé permet un retour salutaire à soi


Chercher de la nourriture et acheter des masques, voilà ma routine quotidienne au Maroc depuis la mise en place du confinement. Telle une abeille, je ne quitte plus le parterre de fleurs qui m’a été assigné et qui se résume à mon quartier. Mon monde s’est rétréci alors que mon corps s’est arrondi : l’être humain s’efface peu à peu devant l’insecte. Miracle du confinement. À la longue, je crains de voir pousser des ailerons sur mon dos.

Comme tout le monde, je suis amoindri et apeuré. Personne ne me demande mon avis sur quoi que ce soit. Les regards sont tournés vers l’État tout-puissant, il est tout tandis que moi je ne suis rien. 

Tous confinés

Les premiers jours, j’ai essayé de fuir la nouvelle réalité en regardant la télévision française, disponible ici via satellite. J’ai vite déchanté tant la mine satisfaite de certains « grands experts » m’a dégouté de la science et du savoir. J’ai eu l’impression d’entendre des apiculteurs ravis de confiner leurs abeilles aux strictes limites d’une exploitation imaginaire. À les entendre, le confinement devrait être prolongé jusqu’au cœur de l’été c’est-à-dire à l’infini. Au diable l’économie et la société ! Selon ces esprits brillants, une abeille n’a guère besoin de se préoccuper des équilibres du monde, des droits de l’homme ou de l’avenir économique. Qu’elle exerce sa vocation d’abeille en s’occupant de la ruche et en visitant les quelques fleurs du voisinage, un point c’est tout ! Et si le pollen se fait rare, eh bien elle n’a qu’à disparaître dans le silence et l’anonymat… pourvu qu’elle n’attrape pas le coronavirus. J’enrage.

Pour me consoler, je me dis que je ne suis pas le seul dans ce cas. La moitié de l’Humanité est confinée paraît-il. Et alors ? À quoi ça m’avance ? Nous sommes donc trois milliards et demi d’assignés à résidence qui, du jour au lendemain, se sont retrouvés à égalité les uns avec les autres. Il n’y a plus de riches ni de pauvres, d’universitaires ou d’illettrés, de forts ou de faibles.  Il n’y a plus de que des ignorants abrutis par les experts.  Les yeux bandés, ils ne voient pas au-delà des prochaines 24 ou 48 heures.

Comme le souvenir de l’ancien monde est encore vif, nombreux sont ceux qui veulent remonter le temps. Ils paieraient cher pour ressentir, ne serait-ce qu’un court instant, l’émotion grisante de participer de l’Humanité. Plusieurs entament ainsi la lecture des grands classiques de la littérature française, d’autres visitent « virtuellement » les plus beaux musées d’Europe et une minorité non-négligeable tente d’échapper au statut d’insecte en goutant la joie enivrante de l’inégalité. Aplatie par la politique de confinement, cette minorité de nouveaux insectes aspire à recréer un monde hiérarchisé où chacun est à sa place. Ses membres cultivent la nostalgie de l’ancienne société (celle d’avant le coronavirus) où les hommes étaient répartis selon des critères plus ou moins absurdes. Une société heureuse où le sport national était de se distinguer de son voisin, à n’importe quel prix. Un exercice devenu impossible car le confinement a remis tous les compteurs à zéro.

Les esprits s’échauffent

Hier, j’ai fait la triste expérience de cette soif de distinction qui anime certains de mes contemporains confinés. Ça s’est passé dans un supermarché, j’étais venu acheter du lait et du fromage; arrivé en caisse, un client, embusqué derrière un monticule de détergents en promotion, sortit de sa cachette pour m’exhorter à respecter la file d’attente imaginaire dont il venait de décréter l’existence, le tracé et le règlement intérieur.  À l’invective, j’ai répondu par le défi et les deux insectes ont failli se dévorer.

On nous a séparé à temps. Autrement, lui et moi aurions atterri au commissariat pour faire une autre expérience du confinement.

Aujourd’hui, avec le recul, je comprends l’acte de cet homme. Au fond, il est comme moi, il étouffe sous le poids de l’égalité. D’accord pour perdre les libertés mais pas pour se diluer dans la masse informe. En m’agressant, il voulait me remettre momentanément à ma place pour qu’il retrouve la sienne. 

Cela dit, ma nouvelle condition a quand même quelques avantages. Je peux désormais prendre le temps de butiner de fleur en fleur dans la plus grande des quiétudes et sous le doux soleil du Maroc. Grâce au confinement, je recommence à me déplacer à pied, toujours à la bonne hauteur pour admirer la beauté à ma portée. Je retrouve ainsi les sensations de mon enfance : l’odeur poussiéreuse mais tellement rassurante qui flotte au-dessus des champs d’orangers, légitimes maîtres des lieux avant l’arrivée de la ville ; la quiétude délicate et spontanée des lauriers roses et les pins parasols, paysage romain qui résiste au passage du temps. Que d’impressions agréables et familières. Elles ont toujours été là, proches et amicales, mais je n’étais pas disponible car je devais m’occuper de « choses sérieuses ». 

À chaque sortie désormais, je dévisage longuement les chers arbres de mon enfance dans l’attente d’un signe. J’aurais tellement aimé qu’ils me parlent pour me raconter la seule chose qui m’intéresse vraiment : se souviennent-ils d’un petit garçon, tout beau tout gentil, qui avait l’habitude de passer par ici il y a trente ans ? Se souviennent-ils de son sourire heureux lorsqu’il revenait de l’école ou quand son père l’envoyait « en mission commandée » à l’épicerie chercher du Schweppes et des cacahuètes pour l’apéro ?

Les odeurs de l’enfance

L’épicerie est toujours debout et prospère. Elle n’a rien de spécial, elle est même franchement miteuse mais elle fait partie d’un univers mental que j’embrasse comme un tout indivisible. Je le transporte avec moi où que je sois, en France, au Brésil ou en Colombie. Je ne renoncerai jamais à cet enfant qui s’émerveillait de tout et auquel on avait appris à observer la nature avec soin. À l’école, j’apprenais les mathématiques, la langue arabe et le Français. À la maison, on m’enseignait la sensibilité en m’invitant à lever la tête vers le ciel pour admirer le feuillage des platanes.

Ah les platanes ! Eux aussi s’ils pouvaient parler auraient tellement de choses à me dire. Pour commencer, où sont passés mes amis d’enfance? 

Est-ce que les enfants d’aujourd’hui partent en mission exploratoire munis de jumelles et de talkies walkies ? Les nôtres étaient des petits postes CB en plastique gris et orange, que nos parents amenaient en contrebande depuis Tétouan. Nous les utilisions pour organiser l’exploration des parcelles aux alentours, un exercice périlleux car des sangliers s’aventuraient encore dans les parages à cette époque.

Qu’est devenue la maison beige dont l’approche m’était rigoureusement prohibée ? Gamin, on m’avait convaincu que le gouvernement y enfermait les femmes souffrant de troubles mentaux.  Le lieu était effectivement sinistre avec son immense parc planté de figuiers au feuillage sombre, soldats végétaux à la mine inquiétante. La nuit, j’imaginais avec horreur des hystériques se faire électrocuter et des jeunes filles répudiées par leur famille s’arracher les cheveux en criant des insanités.

Un temps pour soi

Alors, à défaut de parler aux platanes, je partage mes états d’âmes avec un gardien. Un vieux noir de Zagora qui a quitté son désert chéri il y a dix ans pour voir la mer. Au début, il m’a pris pour un rodeur ou un inspecteur des services municipaux, il faut croire que personne ne lève plus les yeux vers le ciel en admiration. Désormais, il me fait confiance et accepte de me parler de son oasis et de ses palmiers-dattiers. Et moi, je lui livre la chronique végétale du quartier. Nous parlons la même langue, celle de la sensibilité. Nous n’avons peut-être pas les mêmes mots pour décrire fleurs, arbres et arbustes mais les voyons tous les deux comme des personnes, en chair et en os. Des membres de la famille. 

La compagnie de ce vieux gardien m’est plus agréable que celle du client du supermarché qui voulait me casser la gueule. L’un cultive la sensibilité, l’autre l’inégalité. Je suis l’un et l’autre. Un être sensible et un petit bourgeois attaché à son identité sociale. Un garçon doux et un adulte amer. 

Bon, une chose est sûre, ce confinement m’aura au moins permis d’ouvrir les yeux sur moi-même afin d’entendre des voix trop longtemps étouffées. La lucidité consiste à écouter sa symphonie intime malgré ses dissonances et ses fausses notes embarrassantes.

Je commence à prendre goût à cette nouvelle vie d’abeille.

Mon père, le Maroc et moi: Une chronique contemporaine

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Charles Willeford ou la manière noire

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Image d'illustration Lance Asper / Unsplash

À force de fréquenter les bouquinistes, on a empilé les livres depuis des années. Le confinement est l’occasion de les lire ou les relire. Aujourd’hui, Charles Willeford.


Frederick Frenger, dit Junior est un monstre. Psychopathe, amateur de tartes aux patates douces et de haïkus, il prend plaisir à faire mal, à voler, à tuer.

Hoke Moseley, lui, est flic. Sergent à la criminelle de Miami, sa vie ressemble à un désastre : il est divorcé, il a un appartement sordide, une voiture hors d’âge et de fausses dents. Il lui arrive même de perdre sa plaque et son flingue. En fait, il est un peu incompétent.

Pendant les 250 pages de Miami Blues de Charles Willeford paru en 1989 chez Rivages, ce tueur efficace et ce flic spleenétique vont s’affronter en un combat douteux. L’erreur serait de croire que ce canevas, traditionnel pour un roman noir, raconte une lutte entre le bien et le mal. 

Le ton Willeford

Willeford, l’auteur, est mort en 1988. Il fait partie de ces rares auteurs de la littérature de genre qu’on peut lire et surtout relire. Il n’avait que faire de la métaphysique. Dans la grande tradition de Hammett, il décrit froidement avec une précision clinique, les faits et les comportements. L’auteur de roman noir et le tragédien classique ont ceci de commun qu’ils partagent la jouissance éternelle de la contrainte. Seuls les plus grands savent trouver leur ton malgré les lois rigoureuses du genre.

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Et il y a incontestablement un ton Willeford. La violence, par exemple, est envisagée tout à fait nouvelle dans Miami blues. Ni racoleuse, ni esthétisante, sa présence insupportable est un élément du quotidien comme un autre, scandaleusement banale. Chez Willeford, les coups de poing et les balles font vraiment saigner. Il n’y a pas de héros face au canon d’un 38, il y a seulement des hommes et des femmes qui essaient de sauver leur peau d’un naufrage appelé Miami.

Moiteur tropicale et valeurs évaporées

Charles Willeford trouve d’ailleurs toute sa véritable originalité dans sa manière de peindre la vie. Ce n’est plus la nostalgie chandlerienne de Los Angeles, ce n’est plus la poésie urbaine de W.R Burnett dans Quand la ville dort, ce n’est même plus l’unanimisme de Mc Bain qui parvenait malgré tout à nous faire aimer un New-York discrètement mythifié sous le nom d’Isola dans sa saga du 87ème commissariat. Willeford l’hyperréaliste nous donne Miami pour ce qu’elle est : un champ de bataille feutré, un endroit où les valeurs ont disparu dans une moiteur tropicale qui colle à la peau et a une sale odeur d’essence brûlée. Le tissu social y pourrit lentement mais surement au point que l’attitude normale devient celle du psychopathe Frenger parfaitement en adéquation avec le milieu dans lequel il évolue alors que l’honnêteté démodée de Hoke Moseley en fait une cible vivante. 

Mais c’est bien entendu Miami qui demeure le personnage principal de Willeford, avec la beauté malsaine des jeunes filles au teint blafard qui abusent de la cocaïne.

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Miami Blues (Rivages/Noir t. 115)

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Anesthésie générale

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Le billet du vaurien


En lisant une encyclopédie de la médecine, je tombe sur une histoire qui aurait ravi Thomas Bernhard tant elle est férocement absurde et en dit long sur la vanité des humains, y compris et peut-être surtout dans le monde «  scientifique », comme on le découvre chaque soir sur les chaînes d’information à propos du  Covid 19.

Jusqu’au milieu du dix-neuvième siècle, les médecins cherchaient comment apaiser, voire supprimer la douleur. L’avènement de l’anesthésie a été raconté à maintes reprises, mais elle vaut d’être rappelée. Deux dentistes, Horace Wells et William Morton, mais aussi un scientifique, Charles Thomas Jackson, se disputèrent la gloire d’avoir « vaincu la douleur ». Employant une rhétorique guerrière, tous trois se lancèrent dans une polémique violente et confuse, mais facile à résumer : Wells eut l’idée d’appliquer à la chirurgie dentaire les effets narcotiques du protoxyde d’azote, mais il ne sut pas l’appliquer : en 1845, il en fit une démonstration publique qui, pour son malheur, provoqua les hurlements de son patient. 

Son collaborateur, William Morton, après plusieurs essais infructueux, notamment sur son chien, parvint à des résultats plus probants, mais ne sut pas à les mettre en valeur. 

Jackson, enfin, qui n’eut ni l’idée, ni la possibilité de l’expérimenter, déposa néanmoins le brevet du produit, prétendant être le véritable et unique découvreur de l’anesthésie, nom qui ne fut inventé par aucun d’eux.

Et c’est là que l’histoire prend sa dimension bernhardienne. Les disputes relatives à la paternité de cette découverte conduisirent Horace Wells tout d’abord à l’alcoolisme, puis en prison pour avoir arrosé au vitriol sans raison apparente un groupe de femmes qui se promenaient à Brooklyn et enfin au suicide puisque dans sa cellule il se sectionna l’artère fémorale. William Morton, son assistant, succomba à un infarctus en apprenant la nouvelle. Quant à Jackson, il finit ses jours dans un hôpital psychiatrique.

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Inutile de préciser que les détracteurs de l’anesthésie ne manquèrent pas, y compris dans les plus prestigieuses revues scientifiques. Nombreux furent les chirurgiens à soutenir que le protoxyde d’azote ne présentait aucun avantage par rapport à une intoxication éthylique.
D’autres défendirent l’idée que la douleur, non seulement guidait le bistouri, mais favorisait la récupération des patients. Les plus nombreux – et on se gardera d’établir un lien avec les réactions de la plupart des médecins aujourd’hui au traitement du Professeur Raoult – soutinrent que l’anesthésie pouvait être dangereuse et les décès imputables à son usage suffirent à ajouter des problèmes pratiques aux débats idéologiques. 

Il fallut attendre que la reine Victoria elle-même accepte d’être traitée au chloroforme pour accoucher de son quatrième fils, le 7 avril 1853, pour que l’anesthésie s’impose un peu partout et que les médecins cessent de considérer la douleur comme une chose banale, voire comme un châtiment infligé par Dieu après la Chute. Et qui sait d’accepter l’idée que rétablir la santé quand c’est possible est tout à leur honneur, mais que d’aider le malade à mourir quand il est incurable est un geste d’humanité qu’on ne saurait lui refuser…

Agression de Zemmour: où est passé l’esprit #JesuisCharlie?

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eric zemmour
Eric Zemmour en septembre 2016. Photo: Hannah Assouline

L’intellectuel de droite a été agressé à Paris


Eric Zemmour ne peut plus faire ses courses dans son quartier, un jeune homme l’insulte, lui crache dessus, le filme en train de porter ses victuailles dans la rue puis se met en scène : défenseur on sait de quoi, il tombe le masque et dès le lendemain recommence son numéro sur les réseaux sociaux. 

« Je ne suis pas d’accord avec Zemmour, mais … »

On a connu une justice plus réactive car, en ces temps de coronavirus, cracher sur quelqu’un est un acte loin d’être anodin. Mais je m’attendais surtout à une révolte de tous ceux qui défendent les libertés à longueur de temps, les journalistes défendant un confrère, les directeurs de chaîne qui ont besoin de commentateurs de talent, les femmes et les hommes politiques, le défenseur des libertés, les membres du gouvernement… Je lis les commentaires, dont certains sont assortis de la précaution « je ne suis pas d’accord avec Zemmour, mais … ». Parce qu’il faut être d’accord avec Zemmour pour lui permettre d’aller faire ses courses comme tout Français ? 

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Où sont donc passés les défenseurs de la liberté d’expression ? Tous essorés par le confinement ? Il est vrai qu’il était déjà difficile de trouver des journaux depuis six semaines et que personne n’avait mis en doute que les livres n’avaient rien d’essentiel. Notre vieux pays a accepté sans problème que les librairies soient fermées tandis que les tabacs étaient ouverts. Au pays des Lumières, des droits de l’homme et tout ce qui s’ensuit, c’était un signal d’alarme que trop peu ont remarqué. Les médecins sont venus parler et bientôt il y a eu 65 millions de spécialistes des virus dans le pays, mais aucun amoureux des livres ! La peur n’arrête pas le danger, mais elle permet d’effacer des siècles de conquête des libertés. Il n’y a pas eu tentative de responsabilisation, les mesures prises ont été liberticides et infantilisantes… et cela continue.

Un incident qui doit nous inquiéter

La liberté de penser, la liberté d’expression est fondamentale. Aucun « mais » n’est acceptable. Cela fait des années que l’on essaie de faire taire Zemmour, mais il continue à faire de l’audience, les Français, épris de liberté d’expression, ont envie d’entendre son point de vue. Ceux qui l’écoutent n’ont pas à partager son point de vue, et s’ils n’ont pas envie de l’entendre, ils n’ont qu’à tourner le bouton. On a eu Charlie Hebdo, on a vu où les “mais” des pourfendeurs de nos caricaturistes nous ont menés. Les morts des journalistes avaient ému et mis une importante partie de la population dans la rue. À mesure que le temps passe, ces émotions s’estompent. 

Cracher sur Zemmour aujourd’hui c’est cracher sur la liberté d’expression, c’est inacceptable.

A l’hôpital, la crainte du retour à la normale

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Olivier Véran et Emmanuel Macron visitent l'hopital parisien de La Pitie-Salpetriere, le 27 février 2020 © Stephane Lemouton-POOL/SIPA Numéro de reportage: 00947219_000050

Sortir de la crise


Dans les semaines et les mois qui nous attendent, que va devenir le bel élan qui a bouleversé l’hôpital ? Comment sortir de la crise, et plus largement sortir de l’attention exclusive prêtée au covid ?

>>> Suite d’hier <<<

À mesure que la maladie reflue, l’unanimité entre soignants se fissure. Les « autres spécialités » que la réanimation, la pneumologie et l’infectiologie (ce qui fait beaucoup de monde !) relèvent la tête. Ce qui était bruit de couloir devient mugissement : les « autres malades » ont pâti et pâtissent de plus en plus de la priorité exclusive accordée au covid. Chacun y va de son anecdote terrifiante : tel patient atteint d’une maladie de Parkinson à un stade avancé qui, privé de la stimulation cérébrale profonde qu’il attendait, voit son état neurologique se dégrader à grande vitesse ; tel autre, affecté d’une pleurésie métastatique, dont le talcage pleural est reporté sine die, entraînant de facto une insuffisance respiratoire inéluctable ; un infarctus du myocarde attribué au covid et pris en charge trop tard pour pratiquer une revascularisation efficace ; « l’évaporation » des hématomes sous-duraux chroniques, pathologie d’ordinaire fréquente, touchant les personnes âgées, bénigne quand elle est opérée à temps mais évoluant spontanément vers le coma et le décès ; la liste d’attente pour transplantation rénale qui enfle alors qu’aucune greffe n’a été réalisée pour cet organe remplaçable par la dialyse et que les greffons des donneurs en état de mort encéphalique ont été perdus ; dans les centres anticancéreux, la diminution de ¾ des consultations pour nouveaux cas de cancer du sein – les cabinets de radiologie sont fermés, il n’y a  plus de mammographie depuis bientôt deux mois, ce qui équivaut à un retard de deux mois dans la prise en charge de cancers dont certains très agressifs ! 

Reprendre les activités non-covid

Dans les couloirs vides des services qui ont été « sacrifiés » au covid, errent des collègues désœuvrés. Quand on se rencontre, la question est toujours la même : « Vous reprenez bientôt ? ». Reprendre… une activité non-covid est en train de devenir l’obsession des médecins et chirurgiens sevrés de leur cœur de métier depuis un mois et demi. L’angoisse monte vis-à-vis de la gestion de l’après-covid. Tout ce qui n’a pas été fait sera à faire. Il faudra rattraper deux mois d’arrêt quasiment complet, et les pathologies qui auront évolué dans l’intervalle.

L’heure des comptes n’a pas encore sonné que déjà la comptabilité reprend ses droits. Les lignes de crédit précipitamment ouvertes commencent à être scrutées de près…

Les autorités sanitaires, qui semblaient surtout préoccupées de garantir le droit fondamental à l’IVG, commencent à prendre conscience de ce que la privation d’accès aux soins signifie de perte de chance pour des pathologies rapidement évolutives. D’un seul coup, on change de « com » : après avoir intimé aux gens l’ordre de rester chez eux pour ne pas encombrer les Urgences et les cabinets médicaux, on recommande désormais de consulter sans tarder. Cela explique peut-être pourquoi les patients commencent à redevenir… impatients ! Ils sont de plus en plus nombreux à appeler nos secrétariats pour prendre rendez-vous… le 11 mai ! Avec pédagogie, il faut leur rappeler que le lundi 11 mai n’a que 24 heures, et qu’il est peu probable qu’on puisse écluser en un jour ce qui n’a pas été fait en 60.

Les activités hospitalières durablement perturbées

Par ailleurs, même après la fin officielle du confinement, les moyens resteront affectés par la persistance de la maladie. Persistance à bas bruit, sur des mois et des mois, ce qu’on a décrit comme le « lissage » du pic épidémique et qui signifie « qu’il va falloir vivre avec le covid » – formule qui est en train de devenir aussi rituelle que le désormais célèbre « restez chez vous » ! 

Ainsi les réanimations resteront durablement occupées par des patients atteints de la forme grave de la maladie. Au moins en région parisienne, entre 20 et 30% de leurs lits devraient continuer à être dédiés au covid, peut-être jusqu’à la fin de l’année 2020. Quant à l’hospitalisation conventionnelle, elle va aussi rester affectée, avec des « salles covid+ », ce qui imposera de regrouper certaines pathologies et de perdre la spécificité disciplinaire de chaque service.

Dans mon service de neurochirurgie, sur les 6 salles opératoires, seules 2 étaient ouvertes au plus fort de la crise. On vient d’en rouvrir une troisième, et on en programme une autre après le 11 mai. Mais une de nos salles devrait être « perdue » pour l’activité standard, car réservée aux patients covid+, et ce pendant de longs mois. De plus, il est question que nous aidions les orthopédistes, eux-mêmes expulsés de leur bloc opératoire, en accueillant certaines de leurs interventions dans une de nos salles résiduelles. Dans ces conditions, absorber le surplus sera tout simplement impossible. Cela promet de véritables bagarres entre chirurgiens, chacun essayant d’arracher un bloc où opérer « ses » malades.

La réouverture des consultations pose un problème diabolique : les salles d’attente ! Les locaux, déjà plutôt sous-dimensionnés en temps ordinaire, deviennent absolument insuffisants pour faire respecter les distances de sécurité. Faut-il mettre des chaises dans les couloirs ? Utiliser d’autres pièces (mais on est déjà à l’étroit) ? Ou interdire aux consultants de venir accompagnés (super de ne pas pouvoir parler aussi à la famille quand on propose une intervention chirurgicale !) ? Et comment aller chercher les patients qui attendent à grande distance des boxes de consultation ? On est en train d’installer du plexiglas pour séparer le personnel d’accueil du public. En ORL, où on prend en charge les sourds, il y a de quoi s’arracher les cheveux !

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Quant aux réunions qui ponctuent notre activité, où nombre de décisions sont prises de façon collégiale, elles sont encore paralysées par la nécessité d’éviter les rassemblements potentiellement contaminants. On nous promet des vidéoconférences… Pas facile pour discuter en toute liberté.

Les urgences favorisées, les autres activités fliquées

Les médecins et chirurgiens imaginent le pire pour leurs patients laissés dans la nature. Ils réclament la réouverture des blocs opératoires, des salles d’hospitalisations et des consultations… Et puisqu’il faudra à nouveau gérer la pénurie, le plaidoyer pro domo recommence de plus belle, car chacun est persuadé, à juste titre, que son activité est primordiale et qu’elle doit prévaloir sur celle des autres. Cette division favorise le retour en force de l’administration, qui se voit comme le juge de paix appelé à arbitrer entre les demandes contradictoires des médecins, pour la défense de l’intérêt collectif. On nous a déjà fait savoir que seules les urgences et semi-urgences étaient légitimes, et que l’Agence Régionale de Santé surveillait les codages des actes réalisés : l’administration hospitalière fait « remonter » l’info en haut lieu, c’est-à-dire participe activement au flicage des praticiens suspects de trop bien défendre « leurs » propres malades ! On nous enjoint de ne pas minorer les « niveaux de gravité » des patients atteints de covid dans nos codages, ce barème qui établit le tarif versé à l’hôpital par l’établissement payeur (la Sécurité Sociale). La T2A n’est pas morte, loin s’en faut, et elle doit s’appliquer dans toute sa force et sa subtilité. Les contingences et contraintes administratives, qui avaient été mises en berne au plus fort de l’épidémie, sont bien de retour. L’heure des comptes n’a pas encore sonné que déjà la comptabilité reprend ses droits. Les lignes de crédit précipitamment ouvertes commencent à être scrutées de près. Déjà le personnel venu en renfort fait ses bagages, que ce soit les étudiants qui retournent à leurs chères études, les provinciaux qui rentrent chez eux ou les libéraux qui vont retrouver leurs cabinets. On n’ose pas encore parler management et gestion des flux et des stocks, mais on sent bien que cela ne saurait tarder.

Ainsi, il y a fort à parier que le jour d’après ressemblera au jour d’avant. Elle est bien loin l’indignation unanime qui avait poussé à la démission le directeur de l’ARS du Grand-Est ! On se souvient que cet apparatchik n’avait rien trouvé de mieux que de révéler la reprise du plan de réduction massive du personnel du CHU de Nancy, dès la fin de l’épidémie (– 600 postes tout de même). Plan justifié par le nécessaire retour à l’équilibre budgétaire pour les hôpitaux endettés. M. Lannelongue était simplement en avance d’un métro. Gageons que ses semblables plus prudents fourbissent leurs armes avec plus de précaution, et qu’ils préparent déjà les discours qui enroberont une sévère reprise en main de l’hôpital telle qu’ils l’ont toujours pratiquée.

Pour toutes ces raisons, il se pourrait que le moral des uns et des autres évolue à front renversé. Tandis que les soignants s’épanouissaient pendant la crise, faisant preuve d’un bouillonnement créatif sans précédent, les citoyens étaient enterrés vivants au nom du confinement. La libération des confinés, qu’on imagine joyeuse, pourrait voir le retour de la dépression du personnel de santé, renvoyé aux limitations administratives et aux frustrations qui vont avec. On n’ira pas jusqu’à dire que le malheur des uns fait le bonheur des autres. Car ce que cette crise nous a révélé, c’est justement le lien indissoluble qui unit soignants et soignés, malgré les divisions mesquines suscitées par une approche comptable de la vie humaine. Espérons, prions, supplions pour que ce lien ne soit pas à nouveau mis sous le boisseau et qu’il perdure par delà les contraintes de la société de marché.

Tout change pour que rien ne change

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Macron visite une usine de masques FFP2 et chirurgicaux à Saint Barthélemy-d'Anjou, près d'Angers, 31 mars 2020. © Loic Venance/ Pool/ AFP

Souverainistes et écolos répètent à l’envi que la crise sanitaire siffle la fin du mondialisme sans limites. S’il n’est pas impossible, le rapatriement en Europe des unités de production délocalisées en Asie exige protectionnisme et ambition industrielle.


« Plus rien ne sera comme avant. » Tel est le nouveau credo dans tous les débats. Président de la République, gauche mélenchoniste, écolos, droite de la droite, analystes de toute obédience le répètent à l’unisson: cette crise sanitaire siffle la fin du mondialisme sans limites et le retour d’un « localisme » de bon sens. Je ne sais pas pour vous, mais moi je me suis toujours méfié de l’unanimisme. Surtout quand il annonce des lendemains qui chantent.

Les donneurs de leçon en action

« Plus rien ne sera comme avant. » On aimerait y croire les yeux fermés. C’est beau comme un « je suis Charlie » post-attentat du 7 janvier 2015. Là aussi, on jurait qu’on ne se laisserait plus faire, là aussi, on allait voir ce qu’on allait voir. On a vu.

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Il est toujours plaisant de contempler les donneurs de leçon retourner leur pantalon en public sans vergogne. Dans le chœur des « plus-rien-comme-avantistes » d’aujourd’hui se trouvent les mêmes qui, il y a quelques mois, nous vantaient la circulation intégrale de tout pour tous, incarnée dans de méga-accords de libre-échange avec l’Amérique du Sud ou le Canada. Écolos, marinistes, souverainistes de gauche peuvent bien s’étouffer aujourd’hui en entendant ces mêmes experts et hommes politiques vanter désormais les « circuits courts » sans payer de droit d’auteur. Avoir raison avant l’heure ne sert hélas pas à grand chose. Reste une question. Les opposants historiques du mondialisme et les localistes de la dernière heure ont-ils vraiment raison ? Allons-nous assister au retour d’économies privilégiant des circuits courts générateurs d’emplois dans nos pays et offrant un bilan carbone raisonnable ? Le rapatriement des unités de production délocalisées ces vingt dernières années aura-t-il vraiment lieu une fois que le virus battra en retraite, son tour du monde terminé ? On peut en douter.

Vraiment plus comme avant?

Revenons à des réalités très prosaïques. Choisir un fournisseur est un choix économique strict. Exemple concret. Nous sommes en juillet 2020. Après six mois d’arrêt de la production et des ventes, une entreprise, dont la trésorerie aura inévitablement pris une sacrée claque, peut enfin relancer son activité. Sa gamme de produits contenait, avant la crise, 50 % d’intrants en provenance de Chine. Ses fournisseurs d’hier sont heureusement de nouveau opérationnels depuis trois mois (les Chinois sont sortis de la crise sanitaire avant nous et en meilleur état que nous). Bons commerçants, ils proposent un bon prix, voire une facilité de paiement et une livraison rapide. En face, les fournisseurs européens se remettent à peine de la crise et, malgré toute leur bonne volonté, demeurent 30 % plus chers que leurs concurrents chinois. Entre ces deux options, que croyez-vous que le chef d’entreprise choisira ? S’il ne signe pas avec le fournisseur le moins cher, son concurrent le fera, et il ne vendra pas ses produits. Fin de la discussion. Et qu’on ne vienne pas lui cracher dessus (surtout par les temps qui courent). Notre entrepreneur n’est pas un chien de capitaliste sans cœur ni conscience collective. Au contraire, ce serait même plutôt un héros anonyme. Il a du personnel qu’il ne veut pas licencier ; des familles (y compris la sienne) comptent sur lui pour ne pas se retrouver sur la paille ; il lui faut relancer son entreprise et, pour cela, il lui faut récupérer sa part de marché. Le localisme attendra.

Pour que l’on en arrive à privilégier un fournisseur local plus cher et à reconstituer des chaînes d’approvisionnement locales, voire des filières industrielles entières parties en Asie depuis vingt ans, il faudra autre chose qu’un diagnostic de bon sens, de bons sentiments et des envolées lyriques. Seules des mesures de politique économique concrètes pourraient amener les acteurs économiques (entreprises et particuliers) à préférer les producteurs locaux aux producteurs lointains. Les armes de la reconstruction du tissu industriel local, qu’il s’agisse d’électronique, de machines-outils ou de textile, sont connues : droits de douane sélectifs, politique industrielle nationale, conditions fiscales avantageuses, dévaluation compétitive.

Et ces mesures, indispensables pour relancer notre industrie moribonde, ne suffiront pas seules à assurer le succès. Une entreprise dopée aux subventions, surprotégée, n’a jamais fait un champion mondial. Parlez-en aux anciens pays de l’Est. Les pays asiatiques ne se sont pas développés seulement en se refermant derrière des barrières tarifaires ou non tarifaires. Il leur a fallu du travail, beaucoup de travail, des entrepreneurs brillants, des chercheurs innovants, des employés bien formés, un climat social apaisé, ou du moins sous contrôle, une fiscalité très favorable aux entreprises… Bref, une volonté collective de montrer au monde entier de quoi ils étaient capables. Mais c’est un autre sujet. Les armes de la relance industrielle sont donc à utiliser avec doigté et beaucoup de pragmatisme, comme les pays émergents d’Asie, en premier lieu la Chine, l’ont brillamment fait ces deux dernières décennies. La France elle aussi a montré qu’elle était capable, après la Seconde Guerre mondiale, de réaliser le bon dosage entre protectionnisme, compétences, libéralisme et dirigisme. Gageons que nous le sommes encore. Le problème est ailleurs : cet arsenal de mesures, en Europe, a été placé sous clé dans un quartier de haute sécurité. Et les États membres de l’UE ont confié la clé à la Commission européenne et à la BCE avec interdiction de s’en servir.

Il nous faut plus que des mots

Alors, si « rien ne doit plus être comme avant », c’est en priorité dans la tête de nos dirigeants que la révolution doit avoir lieu. Ce n’est pas demain qu’on entendra le président de la République ou la présidente allemande de la Commission européenne annoncer le contingentement ou la taxation de produits importés, à des fins stratégiques, écologiques ou sanitaires. Pas plus qu’on ne verra le retour à des monnaies nationales qui permettraient des dévaluations compétitives indispensables pour rééquilibrer le commerce interne à la zone euro et favoriser les producteurs locaux.

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Ne rêvons pas. Ce virage à 180° n’est pas près d’advenir. Les convictions de notre président de la République qui, depuis le début de son mandat, impose des réformes à l’allemande (réforme du droit du travail, de l’assu- rance chômage, des retraites…), signe des accords de libre-échange plus ouverts que jamais et milite pour un approfondissement de l’intégration européenne, nous mènent dans une tout autre direction. La défense jusqu’à l’absurde du dogme de la frontière ouverte dans la crise du coronavirus montre combien nous sommes loin du « rien ne sera plus comme avant » annoncé. En dehors de quelques exceptions, comme le secteur pharmaceutique dont la dépendance à la Chine a révolté tout le monde, je crains fort que l’avènement du localisme ne soit pas pour demain. Enfin, je suis trop rabat-joie. Il nous restera toujours les coopératives agricoles bio, la vente directe au consommateur, les produits du commerce équitable dans les boutiques du centre de la capitale. Ouf !

Musique du confinement Vol. 2

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Léo Ferré Capture d'écran YouTube

Sébastien Bataille revient égayer vos après-midi de confinés


L’après-midi se poursuivra idéalement avec une compilation des chansons d’amour incandescentes de Léo Ferré. Elle contiendra « Ça t’va », probablement le plus beau chant d’amour en langue française, jusqu’à preuve du contraire. Et ce n’est pas Robert Belleret, biographe du poète anarchiste, auteur de l’ouvrage de référence Léo Ferré – Une Vie d’artiste, qui me contredira : « Une chanson comme un aveu, comme un bouquet de fleurs des champs, comme un baiser volé dans le cou et pour laquelle on donnerait beaucoup des plus grands poèmes d’amour d’Aragon. Avec des vers de cinq pieds qui ont l’air d’en avoir cent tant ils en disent long, et des relances en dix pieds qui battent la mesure de la passion, avec des mots de Prisunic et des images de bazar, Ferré a ciselé un joyau. » 

A l’heure de l’apéro, on savourera les cocktails morriconiens de François de Roubaix, aux vagues à l’âme sortis des limbes de l’enfance. Cet autre samouraï des plages électroniques – avec Christophe -, a disparu prématurément lors d’un accident de plongée, à l’âge de 36 ans. Sa dernière musique résulte d’une commande que lui passa un réalisateur pour le générique d’une série télé en cours de production. Le 16 novembre 1975, François de Roubaix déposa la bande au domicile du cinéaste en question avant de prendre l’avion, destination Tenerife, pour faire des photos sous-marines destinées à son beau livre en préparation, La nuit sous la mer. Une grotte située à vingt-cinq mètres de profondeur, au large de l’île, lui ôtera la vie cinq jours plus tard. Il ne connaîtra donc pas l’incidence de son ultime composition sur l’inconscient collectif : la mélodie en sous-sol lugubre du Commissaire Moulin, avec ses synthés fantomatiques, allait plonger dans l’effroi toute la génération Casimir à partir du 4 août 1976, date de diffusion de la première enquête criminelle du jeune flic incarné par Yves Rénier. La France de Roger Gicquel, qui avait déjà assez peur comme ça, ne se remettra pas de cette pandémie anxiogène de l’ère Giscard, au point de voter ensuite Mitterrand-le-vampire pour tenter de conjurer le sort. 

La corrélation tragique entre l’œuvre et la mort de François de Roubaix s’inscrit tout entière dans l’angélique « Enterrement sous-marin », extrait de son excellente BO en apesanteur du non moins excellent film Les Aventuriers (1967), avec la paire Delon-Ventura dirigée par Robert Enrico : 

Si l’apéro se prolonge avec l’arrivée des beaux jours, les mélomanes portés davantage sur les joies de la glisse que de la plongée apprécieront une compilation des Beach Boys bien huilée. 

Quand sonne le début de la veillée avec le décompte quotidien, macabre, des victimes du coronavirus, optons pour une prise en charge thérapeutique de nos angoisses par deux infirmières de charme capables de nous apaiser au quart de tour. Une cellule de soutien psychologique de choc, à domicile ! Tout d’abord, laissons nos sens se faire chatouiller avec délectation par les hymnes sexy de Blondie, portés par la voix encanaillée et gouleyante de la belle Debbie Harry. La créature féline nous enserre dans ses griffes vocales sauvagement glamour, son innocence dangereuse transmue en feu blond platine le son post-punk dans nos esgourdes consentantes, la maisonnée roucoule intérieurement. 

Poursuivons les libations médicinales avec Niagara et sa vamp Muriel Moreno. Le duo a souvent été touché par la grâce pendant sa courte carrière, du premier single « Tchiki Boum » en 1985 à la séparation définitive survenue en 1993. Aujourd’hui, « L’amour à la plage » paraît bien loin : il n’aura plus jamais ce goût sucré-salé chanté à l’époque par le couple rennais, surtout avec un masque sur le visage cet été. Mais quand Muriel aborde le thème du suicide dans « Soleil d’hiver », c’est le monde merveilleux de Lewis Carroll qui tourne dans sa bouche.

 

Enfin, pour vous endormir, rien de tel que Mozart. L’intégrale vous permettra aisément de tenir jusqu’à la fin de l’année, avec ses petites musiques de nuit immaculées. Surtout pas de Beethoven pendant le confinement, même en sourdine, si vous ne voulez pas finir confinés comme le psychopathe d’Orange mécanique.

Au bout du compte, c’est l’intégrale de notre enfance et adolescence qu’on peut s’amuser à rejouer sur la platine pendant cette période, entre quatre murs et deux coups de chapi-chapo de Macron.

Playlist Vol. 2 : 

Avec le temps (Les chansons d’amour de Léo Ferré) 

L’essentiel de François de Roubaix

The Very Best Of The Beach Boys

Greatest Hits : Sound & Vision de Blondie

Flammes de Niagara

Mozart – L’Intégrale en 170 CD