Le récit du grand reporter dans l’usine à rêves de l’Amérique en 1936


Lire un reportage de Joseph Kessel (1898-1979), près de 85 ans après sa parution, c’est se dépouiller de toutes ses références, oublier ses bases culturelles, puis entrer, peu à peu, dans un territoire vierge. S’émerveiller est un luxe encore possible, même à notre époque actuelle qui rabote les emballements et rabaisse les ambitions. Kessel fait toujours l’actualité en 2020, son œuvre complète sort en Pléiade ce mois-ci et les éditions du Sonneur ont eu l’idée de republier Hollywood, ville mirage, un texte datant de 1936 dédié à son ami cinéaste Anatole Litvak (1902-1974), qui avait mis en scène son roman L’Équipage, un an plus tôt. Avec Kessel à la barre, au son et aux lumières, le lecteur vit une aventure en fauteuil, à des milliers de kilomètres de son domicile, il sent la chaleur de la Californie fondre sur lui et ce désert, à proximité des studios, aux vertus quasi-hypnotiques, lui coller à la peau. Les images affluent, les caractères se dessinent, la réalité se confond avec la fiction, les gangsters ont des gueules de gangsters et les vamps font des ravages dans les cocktails de Palm Springs. La plume de l’écrivain construit alors un univers parallèle, un décor de cinéma où les egos vont s’affronter sur synopsis et l’argent aimanter tous les talents dans un rayon de plus de cinquante kilomètres.

La fabrique des stars

Personne ne résiste à l’appel des étoiles. Hollywood est le théâtre d’une nouvelle ruée vers l’or de la célébrité. Clark Gable, Gary Cooper, Marlene Dietrich et Charles Boyer trinquent dans notre salon, leurs conversations roulent comme une Packard sur Hollywood Boulevard ; Shirley Temple à l’âge de la marelle négocie ses contrats avec des avocats d’affaires ; au bord de la piscine, des grappes de scénaristes triturent leurs futurs dialogues jusqu’à la trépanation ; le lecteur cherche désespérément où se cache la caméra. Dans ce monde-là, factice et si captivant, les écrivains meurent de fatigue nerveuse pour un bon mot et les acteurs sont prêts à vendre leur âme au diable, pourvu d’être en haut de l’affiche.

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On croyait tout connaitre de la fabrique des stars, on a vu des dizaines de films traitant ce sujet, lu des centaines d’articles sur le système hollywoodien qui fracasse les rêves, mais Kessel lui donne la fraîcheur de l’instant, tout en narrant la futilité d’une telle entreprise industrielle, gigantesque et absurde. Kessel n’est jamais dupe et cependant, il conserve cette curiosité qui fait les grands journalistes et les récits millésimés.

Leçon de journalisme

C’est bien d’une leçon de journalisme qu’il s’agit, rythme, ton, vivacité, fluidité, portraits psychologiques brossés en quelques fulgurances, souci de vérité et aussi absence de jugement. La morale n’a pas sa place dans un reportage de Kessel. Ses articles d’investigation n’ont pas le goût des prétoires, ils ne sont pas à vocation procédurière. Kessel expose les faits sans les assécher, sans les dénaturer, avec une énergie qui enchante, car elle fourmille d’inventions stylistiques.

Nous sommes, sans aucun doute, en littérature. L’attaque de son papier vaut le Pulitzer : « Les catholiques ont le Vatican. Les musulmans ont La Mecque. Les communistes, Moscou. Les femmes, Paris. Mais pour les hommes et les femmes de toutes les nations, de toutes les croyances, de toutes les latitudes, une ville est née depuis un quart de siècle, plus fascinante et plus universelle que tous les sanctuaires. Elle s’appelle Hollywood ». Kessel décrit comment cette industrie finit par intoxiquer les Hommes, de la vedette au figurant en passant par la cantinière. Hollywood est brutale, injuste et féérique, les rapports de domination y sont extrêmes et les gloires souvent éphémères. À chaque film, la roulette du casino tourne. Cette tension permanente qui impose de produire toujours plus, de chercher frénétiquement le bénéfice, est hallucinogène.

Kessel a pu pénétrer, grâce à ses relations, le cœur de la matrice. Et il a été frappé par l’état de stupeur mentale de ses camarades, notamment la profession des scénaristes : « Je n’ai jamais pu avoir avec eux – et je les ai vus souvent – une conversation qui n’eût pas trait au métier de cinéma. Je ne suis pas arrivé à surprendre chez une eux une pensée qui, de près ou de loin, ne fût dédiée à un studio, à une vedette, à un producer, à un film, à une présentation. […] Ils étaient arrivés au dernier degré : celui où l’on considère l’intoxication comme un état naturel ».

Hollywood, ville mirage de Joseph Kessel – les Editions du Sonneur

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