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Encore une écrivaine muselée aux Pays-Bas

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La semaine passée, jugée trop blanche, une Hollandaise renonçait à traduire l’œuvre d’Amanda Gorman, la poétesse noire ayant prononcé un texte lors de l’investiture de Joe Biden. Nouvelle polémique cette semaine au pays de Dave, l’écrivaine turco-néerlandaise Lale Gül renonce à écrire, après les intimidations de la communauté turque dont elle peine à s’extirper. Récit.


Amsterdam. L’écrivaine turco-néerlandaise Lale Gül n’écrira plus sur sa jeunesse dans le milieu musulman d’Amsterdam, cédant aux torrents de haine dans son quartier et au chantage au suicide de sa propre mère.

Sa mère approuve l’assassinat de Samuel Paty

Dans son livre Ik ga Leven (trad: “Je vais vivre”), Gül, 23 ans, ne mâche pas ses mots. Elle y décrit, dans un langage parfois cru, parfois poétique, les contraintes imposées par ses parents pour qu’elle vive comme une musulmane pieuse. Sa mère, illettrée, a approuvé l’assassinat du professeur Samuel Paty. C’est une des nombreuses occasions qui ont conforté Lale dans sa décision d’abjurer l’islam, ce qu’elle raconte dans le livre paru en février et qui est un grand succès de librairie aux Pays-Bas.

Özcan Akyol la supplie dans sa chronique au journal Algemeen Dagblad de changer d’avis “pour éviter que ne gagnent les barbares”. Réponse de l’intéressée: “Pour lui, c’est facile à dire. Il n’est pas une femme et n’habite pas dans mon quartier.”

Ses parents et les dirigeants religieux de la communauté turque ne l’ont pas lu et ne l’auraient sans doute pas fait sans la présence de Lale Gül dans des émissions de télévision aux heures de grande écoute. Depuis lors, on la reconnait et elle est conspuée dans son quartier, les rares fois où elle ose encore s’y aventurer. Elle reçoit également des tombereaux d’injures sur Twitter et autres réseaux sociaux, est menacée de corrections et doit confronter la haine de sa mère, qui lui aurait dit comprendre ceux qui menacent de l’étrangler. “Je l’aurais dit moi-même, si tu n’avais pas été mon enfant” lui aurait assené celle que l’écrivaine qualifie dans son livre de “despote islamo-fasciste”.

Accusée de salir la Turquie

Pourtant, elle vit toujours dans l’appartement familial, où elle a dû emménager dans la chambre de sa petite sœur de 10 ans. “Je suis majeure, je pourrais quitter le foyer, mais alors je me retrouverai toute seule, je n’aurais plus de famille” constate-t-elle dans une interview au journal Het Parool d’Amsterdam.

A lire aussi, du même auteur: Pays-Bas: jugée trop blanche, Marieke Lucas Reineveld renonce à traduire l’œuvre de Amanda Gorman

L’atmosphère dans la maison familiale doit être exécrable, et en plus Lale Gül se voit donc contrainte d’en sortir le moins possible de peur d’exciter la racaille et autres habitants qui l’accusent d’avoir sali leur religion, leur quartier et leur pays – entendez la Turquie. Lale ne s’aventure jamais dehors sans son frère aîné qui, quoiqu’il désapprouve lui-aussi le contenu du livre, est là pour protéger sa petite sœur. “La police m’a demandé avec insistance d’être prudente, mais ça, je l’avais déjà bien compris” affirme celle qui a porté plainte pour menaces et injures contre plusieurs assaillants. La police l’a assurée que sa rue fait l’objet d’une vigilance renforcée, la maire de gauche d’Amsterdam et des écrivains néerlandais de renom lui ont témoigné leur soutien.

L’assimilation en panne

Les parents de Lale émigrèrent aux Pays-Bas dans les années 90 et s’établirent dans un quartier de l’ouest de la capitale, où environ 60% de la population est issue de l’immigration turque, marocaine, surinamoise ou antillaise. Estimation qui peut sembler modeste à un promeneur de passage.

“Dans leur tête, ils n’ont jamais quitté leur village en Turquie” écrit Lale. Sa mère ne parle toujours pas un traître mot de néerlandais, son père se débrouille, contraint par son travail de facteur. Il a désormais peur de faire sa tournée dans le quartier où tout un chacun lui somme de s’expliquer sur la conduite jugée scandaleuse de sa fille. Celle-ci en ressent un certain remords: “J’ai gâché leurs vies.”

Paradoxalement, la conversion de notre écrivaine hollandaise à la civilisation occidentale a commencé à l’école coranique où ses parents l’envoyèrent chaque samedi. “A l’école néerlandaise, on m’encourageait à poser des questions, à l’école coranique à obéir” écrit-elle. Son professeur n’y apprécia guère une question sur le voile: pourquoi les filles devaient se couvrir la tête, contrairement aux garçons ? “Sûrement le diable t’a soufflé cette question!” reçut-elle en guise de réponse.

A lire aussi: Alain Finkielkraut: Samuel Paty, le dévoilement et le déni

Depuis l’âge de 18 ans, elle se considère comme islamophobe. “Croyez-moi, je ne connais aucun pays islamique où il fait bon vivre comme non-musulmane, homosexuelle ou féministe” écrit celle qui étudie à présent le néerlandais dans l’une des universités d’Amsterdam. Prétexte, également, à rencontrer un petit ami qui, étant Hollandais pur jus, est bien sûr considéré comme une union inacceptable dans le foyer familial. Mais pendant ses études, Lela a aussi découvert qu’il y avait aussi des Turcs et Turques cultivés, laïcs, de droite et de gauche, parfaitement néerlandophones. Elle en dévora les articles dans la presse et les apparitions à la télévision.

À droite, Geert Wilders lui fait les yeux doux

Politiquement, elle penche plutôt vers la droite de la droite, dont elle refuse cependant les avances dans un climat politique tendu sur le sujet de l’immigration. Dans les sondages pour les élections législatives du 17 mars, le Parti de la Liberté de M. Geert Wilders, qui prône l’immigration zéro pour les musulmans, est placé second, derrière les libéraux du premier ministre M. Mark Rutte mais loin devant les  autres partis. Selon Lela Gül, la gauche néerlandaise, en encourageant le communautarisme, rend un bien mauvais service à l’intégration des minorités. Et commettrait surtout la grossière erreur, mêlée de lâcheté, de ne pas reconnaitre la difficulté que pose l’islam à ne pas considérer la femme comme l’égale de l’homme.

Sur ce point, elle se trouve sur la même ligne qu’Ayaan Hirsi Ali, la Néerlandaise d’origine somalienne et collaboratrice du cinéaste Theo van Gogh, assassiné en 2004 par un islamiste marocain d’un autre quartier d’Amsterdam. “Ayaan, c’est une héroïne pour moi” dit-elle dans la presse. Elle craint cependant de subir le même sort que sa courageuse consœur qui a dû s’exiler aux États-Unis pour sa sécurité.

Lale Gül avait entamé son deuxième livre, quand sa petite sœur la met en garde: leur mère ne manquera pas de se suicider dès sa parution. Lale céda aux pressions, en informa son éditeur Prometheus et reprit le chemin de l’université. Au grand dam de l’écrivain turco-néerlandais Özcan Akyol la suppliant dans sa chronique au journal Algemeen Dagblad de changer d’avis “pour éviter que ne gagnent les barbares”. Réponse de l’intéressée: “Pour lui, c’est facile à dire. Il n’est pas une femme et n’habite pas dans mon quartier.”

« Morale et puritanisme ne cessent de gagner du terrain »


Son visage et sa voix font partie de la mémoire collective grâce à ses apparitions au cinéma. Son travail d’historien défriche les marges et les extrêmes avec précision. Christophe Bourseiller publie aujourd’hui un livre consacré à Jean Parvulesco, écrivain mystérieux classé à droite, ainsi qu’une passionnante synthèse intitulée Nouvelle histoire de l’ultra gauche. Un grand écart qui pourrait résumer son parcours. Rencontre avec un homme qui fuit les clichés, mais pas le débat.


Causeur. Pourquoi revenir sur la figure de Jean Parvulesco ?

Christophe Bourseiller. Je me suis toujours intéressé aux marginaux, aux inclassables. Son mélange de poésie, de conspirationnisme, d’idées politiques très à droite et à l’opposé des miennes m’a toujours intrigué. J’ai pu le rencontrer au début des années 2000, dans son minuscule appartement du 16e arrondissement. Il m’a reçu avec une grande politesse. À la fin de la conversation, il s’est éclipsé et est revenu avec une pile de 40 livres. Son intégrale ou presque. À partir de là, je me suis plongé dans cette œuvre étrange, hallucinée, dans ces phrases interminables, décrivant des complots et des mondes invisibles. C’est une expérience !

Jean Parvulesco est à la fois très actuel – notamment pour son goût des complots – et hors du temps, un pied dans une autre dimension. Où le situez-vous ?

Difficile à dire…Politiquement, il lui est arrivé de se proclamer d’extrême droite, puis de se déclarer gaulliste, plus précisément un adepte du « gaullisme des profondeurs » concept assez obscur. Socialement, il vivait dans le plus grand dénuement matériel. Il m’a confié n’avoir jamais gagné un centime avec ses livres. Je me suis toujours demandé de quoi il vivait, sans trouver de réponse. Mais il n’était pas isolé. Il a été ami avec Jean-Luc Godard, Éric Rohmer, Paul Gégauff, Dominique de Roux… N’importe qui aurait profité de ces contacts pour devenir scénariste, pour faire produire un film. Lui, non.

Cette proximité avec le monde du cinéma est l’un de vos points communs. Est-ce pour cette raison que votre livre comporte aussi une large part d’autobiographie ?

Il s’est passé quelque chose d’étrange en écrivant sur Parvulesco : des souvenirs personnels, des moments que j’avais occultés, ont littéralement resurgi. Beaucoup étaient liés au monde du cinéma, à mes expériences d’acteur chez Godard quand j’étais enfant [dans Une femme mariée, Week-end, etc., NDLR], puis dans les films d’Yves Robert notamment [Un éléphant ça trompe énormément, Nous irons tous au paradis, etc.]. Parvulesco et moi avons été approchés par le cinéma, puis rejetés. C’est une impression très étrange. Une vallée de possibles s’ouvre et, soudain, se referme.

Pourtant vous êtes un enfant du sérail, fils de comédien et de dramaturge. Vous tracez d’ailleurs un portrait subtil et un rien glaçant de ce milieu d’intellectuels de gauche.

Je suis un pur produit de la gauche caviar. Un étrange mélange de culture, de réflexion, mais aussi de cruauté et d’hypocrisie. Très jeune, j’ai vu des gens disserter sur l’injustice et la dictature du prolétariat dans de luxueux appartements parisiens. C’est assez formateur et l’on perd quelques illusions au passage. Mais je n’ai pas rejeté mon milieu en mettant le cap à droite. J’ai choisi la critique de la gauche par la gauche, avec les mouvements libertaires. En tant que militant d’abord et, plus tard, dans mes livres.

Christophe Bourseiller
Christophe Bourseiller

Cette gauche caviar issue de 1968 est aujourd’hui à terre. Question à l’historien des idées : Mai 68, c’est officiellement fini ?

Effectivement, cette gauche a totalement disparu du débat, effacée par le xxie siècle. D’ailleurs, je me demande si les principaux acteurs de cette époque n’avaient pas déjà conscience de leur fin programmée : ils ont parlé assez vite de « parenthèse enchantée ». Enchantée, je ne sais pas, mais parenthèse certainement, et elle est en train de se fermer. Tout a basculé avec l’épidémie de sida et l’élection de Reagan aux États-Unis, au début des années 1980. En France, nous ne l’avons pas vraiment vu venir, la gauche arrivait au pouvoir, il y avait un décalage. Pourtant, tout changeait.

Les manifestations dégénèrent, les black blocs font les gros titres… l’ultra gauche semble, en revanche, avoir gagné en vigueur.

Disons plutôt qu’elle bouge encore. Nous avons l’impression aujourd’hui d’un déferlement de haine, mais la société des années 1970 était autrement plus violente. En 1971, par exemple, les mouvements d’ultra gauche et les communistes libertaires ont organisé un pillage du Quartier latin pour mettre à terre le capitalisme, lutter contre le règne de la marchandise. Les black blocs n’ont rien inventé. Et la protestation contre les bavures policières, la haine de l’autorité ne sont pas des nouveautés non plus.

Nous semblons désormais pris entre deux courants : d’une part, la violence en actes des ultras souhaitant que tout explose et, d’autre part, la terreur au nom de la tolérance, prônée par la « cancel culture ». En résumé, le chaos et le silence imposé. Au milieu, le débat se recroqueville, terrorisé. Comment en est-on arrivé là ?

J’identifie deux racines, essentielles à gauche. L’une est ancienne et profondément ancrée, il s’agit de la gauche décoloniale et tiers-mondiste pour laquelle la repentance est le cœur de la politique. L’autre, plus récente, s’est affirmée au cours des années 1990 : l’altermondialisme. Elle voulait réguler l’économie et les échanges financiers. Et pour cela, elle ne croyait pas à l’État, mais à l’éthique. Dès lors, la morale a repris le dessus. La voie était libre, car le politique ne signifiait plus rien. Devant des politiciens impuissants, n’incarnant plus aucun combat, le citoyen se replie sur son identité, sur ce qu’il est, sur sa vision morale du monde.

La jonction des deux racines est redoutable. Quand la gauche tiers-mondiste veut défendre les peuples opprimés, elle se met à défendre l’islam et, ce faisant, elle adopte peu à peu la morale puritaine de l’islam. Morale et puritanisme ne cessent de progresser. Je parie, par exemple, sur une revitalisation du mariage dans les années à venir. Les revendications des homosexuels sur le sujet l’annonçaient. Mais rien ne dit que nous n’assistons pas non plus à une « parenthèse puritaine », limitée dans le temps. Il faut toujours observer l’extrême gauche, car elle est souvent l’antichambre de la doxa des années à venir.

Justement, qu’est-ce qui agite la gauche de la gauche aujourd’hui ?

L’écologie radicale, notamment avec les ZAD, qui est une sorte de nouveau jansénisme. J’ai récemment lu un texte où l’auteur parlait de « vie minimale ». Le chemin parcouru de « Jouissons sans entraves » à la « vie minimale » est passionnant et très révélateur.

Il traduit aussi un clivage générationnel. Ce dernier pourrait-il remplacer la bonne vieille lutte des classes ?

C’est un nouvel antagonisme. La génération des 20-30 ans est animée par un sens du collectif. Alors que les 30-45 ans, par exemple, sont encore, dans le sillage des baby-boomers, très individualistes, centrés sur un « moi, je… » s’exprimant sur les réseaux sociaux. Regardez les Gilets jaunes. Ils mettaient en avant des revendications individuelles, refusaient toute idée de représentation, de collectif… et il ne s’agissait pas de gens jeunes. C’est pourquoi les réseaux sociaux se sont imposés comme leur principal outil. De toute façon, les réseaux sociaux sont déjà finis, morts, bientôt enterrés…

Pardon ? On a plutôt l’impression qu’ils triomphent, s’imposent comme l’alpha et l’oméga du débat public.

En observant l’extrême gauche, j’ai vu s’imposer le thème de la déconnexion. C’est un premier signal fort. En parallèle, les géants du web se transforment en censeurs et prennent ainsi le contrepied de tous les idéaux libertaires à l’origine d’internet. Il y a eu le cas Trump, bien sûr, mais pas seulement. En Espagne, par exemple, les comptes Twitter de mouvements comme Podemos ou Vox ont été fermés. Facebook et Twitter ont déjà compris que la censure serait inévitable, ils vont donc laisser mourir ces marques lentement pour se concentrer sur des réseaux entièrement ludiques, moins problématiques à gérer et très rentables, comme TikTok.

Terminons avec Jean Parvulesco qui n’aurait pas dédaigné nos digressions politiques. Son œuvre est tentaculaire. Par où conseillez-vous de commencer ?

Par Un retour en Colchide. Il y parle de ses promenades dans Paris, de ses expériences mystiques, toujours avec ce sens si particulier de l’énigme, comme si la réalité n’était qu’un leurre. Un ouvrage plus accessible, mais tout aussi mystérieux.

Christophe Bourseiller, Nouvelle histoire de l’ultra-gauche, Le Cerf, 2021, 392 p.

Parvulesco, l’insaisissable

« Le vrai est un moment du faux », disait Guy Debord, penseur que connaît parfaitement Christophe Bourseiller. La citation aurait pu devenir la devise de Jean Parvulesco (1929-2010), tant l’écrivain roumain n’a cessé de conjuguer la réalité et la légende, le visible et l’occulte. Dans ce livre, Bourseiller contourne l’écueil de l’enquête journalistique, vouée à l’échec avec un tel homme. Le point de départ sera Godard. Il a connu Parvulesco, l’a fait « interpréter » par Jean-Pierre Melville dans À bout de souffle et était un intime de la famille Bourseiller.

L’écrivain Jean Parvulesco (1929-2010). © D.R.
L’écrivain Jean Parvulesco (1929-2010). © D.R.

À partir du réalisateur, l’auteur avance comme l’un de ces protagonistes amnésiques croisés chez Modiano, à tâtons. Chaque nom, chaque détail provoque ou non son lot de réminiscence et, peu à peu, les deux portraits – l’auteur et son sujet – s’affinent. Christophe Bourseiller se souvient de son enfance où il jouait au « singe savant » débitant théories et jugements pour impressionner les amis gauchistes de ses parents. Le cinéma dessine une voie de sortie. « Tu es un personnage, pas un acteur », tranche alors Yves Robert. « Quelle chance ! » semble répondre en écho Parvulesco, lui qui a justement construit un personnage avec application, sculptant sa vie comme tous ceux que la réalité déçoit, indiffère ou effraie. Comment vit-il ? Est-il vraiment roumain ? Quid de cet axe « Paris-Rome-New Delhi-Moscou » dans la « métapolitique internationale et cosmologique » ? Aucune de ces questions ne trouve de réponses. Le livre ne perce pas le mystère Parvulesco. Et, en cela, lui rend un hommage paradoxal, à la fois distant et bienveillant.

Christophe Bourseiller, En cherchant Parvulesco, La Table ronde, 128 pages, 2021.

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Clara et les chic types, le classique oublié

Oubliez les livres de souvenirs, les rétrospectives, les témoignages d’époque. Pour saisir l’atmosphère du début des années 1980 dans la province française, rien ne rivalise avec Clara et les Chics Types (1981). Normal : le grand Jean-Loup Dabadie est à la manœuvre. Il écrit le scénario, les dialogues et aurait même dû aller plus loin. « Le film devait être sa première réalisation, explique Christophe Bourseiller, mais la Gaumont a reculé et imposé un homme qui les rassurait, Jacques Monnet. » Le casting réunit Isabelle Adjani, Thierry Lhermitte, Daniel Auteuil, Josiane Balasko, Christian Clavier (parfait, comme toujours à cette époque) et Bourseiller, en léger décalage : « Il y avait une différence générationnelle entre eux et moi, notamment sur le plan musical. J’étais plongé dans la new wave et, eux, plutôt dans Stevie Wonder, Michel Jonasz [qui a écrit les chansons du film, NDLR]. » Le film trouve un faux rythme unique, la jonction entre des dialogues subtils et des comédiens doués se fait naturellement. Sur le thème vu et revu du « passage à l’âge adulte », Dabadie écrit des scènes qui semblent à la fois nouvelles et de toute éternité. Quatre mois après la sortie en salles, Mitterrand est élu. On croit cette génération triomphante. Elle est, en fait, déjà paumée. Clara et les Chics Types le montre avec une finesse qui a déserté la comédie française.

Hommage aux victimes du terrorisme: n’oublions pas les autres modes d’action de l’islamisme


Pour la seconde année consécutive, ce 11 mars marque en Europe la journée d’hommage aux victimes du terrorisme. Emmanuel Macron présidera une cérémonie aux Invalides ce matin, puis rencontrera l’imprimeur de Dammartin-en-Goële qui fut otage des frères Kouachi après le massacre de Charlie Hebdo. Le terrorisme n’étant qu’un moyen d’action, Aurélien Marq rappelle dans ce texte les autres modes d’action de l’islamisme, ce péril mortel qui attaque la civilisation française.


Depuis l’année dernière, le 11 mars est désormais la journée nationale d’hommage aux victimes du terrorisme. Mais pour nécessaire qu’il soit, cet hommage n’effacera pas notre culpabilité collective.

Bien sûr, les vrais coupables sont les terroristes, et les idéologues et militants qui les inspirent, les encouragent, les excusent. Eux tous ont le sang des victimes sur les mains. Pourtant, collectivement, nous n’en sommes pas tout à fait innocents non plus.

Il y a ceux qui ne veulent pas nommer l’ennemi. Le terrorisme n’est pas un ennemi, c’est un mode d’action de l’ennemi. Et celui qui aujourd’hui tente de s’imposer par la terreur, c’est l’islamisme. La volonté de faire de l’islam la norme collective, au double sens de normal et de normatif. Et il reste un ennemi même lorsqu’il emploie d’autres armes.

L’ouverture, ça va deux minutes…

Il y a tous ces musulmans qui malgré quatorze siècles d’évidence refusent d’admettre que leur religion charrie un poison mortel, et un poison pour l’âme.

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Il y a la République, qui a oublié qu’elle est un mode de gouvernement et un idéal politique, et que ça ne suffit pas à faire un pays, et encore moins une civilisation.

Il y a la France, qui en renonçant à être la France et à se faire respecter a abandonné tous ceux qui comptaient sur elle.

Il y a les religieux qui ont oublié que les dieux dignes de ce nom veulent l’homme libre à leurs côtés et non enchaîné à leurs pieds.

Il y a ceux qui choisissent le déni pour préserver leur médiocre confort moral égoïste, pour « ne pas stigmatiser », au nom de la « tolérance », au nom du « dialogue », au nom de « l’ouverture ».

Il y a ceux qui font l’éloge « des religions » sans jamais se donner la peine de distinguer ce qu’il y a de bon de ce qu’il y a de profondément vicié.

Djihad judiciaire, multiculturalisme, déni…

Il y a ceux qui utilisent le droit pour paralyser l’action de l’état, au mépris du bien commun.

Il y a ceux qui veulent faire de la France un simple territoire ouvert à tous les vents, au mépris de sa culture, de ses idéaux et de son peuple.

A lire aussi, Kévin Bossuet: Comment l’islamisme chasse les Juifs de nos quartiers

Il y a ceux qui choisissent de défendre des intérêts économiques, des intérêts de classe, des intérêts de clan, des intérêts de carrière, plutôt que de permettre l’union sacrée au nom de la dignité humaine contre le totalitarisme théocratique.

Il y a ceux qui descendent dans la rue pour des futilités, alors qu’il faudrait le faire pour exiger l’interdiction de toutes les idéologies opposées à la liberté de conscience.

Il y a ceux qui savent mais ne font rien, ou pas assez.

Il y a moi, qui ai mis trop longtemps à comprendre, et trop longtemps à oser dire clairement ce que j’avais compris.

Tous, il n’y a qu’un seul hommage que nous puissions rendre aux victimes en nous tenant la tête haute devant leurs tombes : terrasser l’ennemi. D’ici là, nous ne pouvons que redire leurs noms pour qu’ils ne soient jamais oubliés, et espérer leur pardon.

Bidard, Bidard, vous avez dit Bidard?


…et nous promet de belles parties de rigolade au milieu du désastre.


Dimanche 7 mars, après une « balade urbaine » au Parc Suzanne Lenglen, l’adjointe à la maire de Paris chargée de l’égalité femmes-hommes Hélène Bidard (Parti Communiste) a twitté vouloir établir un « diagnostic genré de ce vaste espace vert et sportif ». Certains internautes parisiens, morts de rire, demandent ironiquement des précisions. Histoire de continuer à se gondoler, nous proposons de porter à la connaissance de ces internautes et des lecteurs de Causeur les meilleurs passages du livre de chevet de Mme Bidard, le Guide référentiel Genre et espace de la Mairie de Paris.

Ce guide est écrit dans la novlangue politique chère à son édile et en écriture dite inclusive. Anne Hidalgo y affirme d’abord que « l’espace public est une construction masculine. Conçu et mis en œuvre par et pour des hommes »; puis que « l’urbanisme, l’aménagement urbain et les services publics doivent permettre d’y mettre fin (aux violences sexistes) ». Nous imaginons que c’est à la lecture de ce diagnostic d’experte que Caroline de Haas a réclamé l’élargissement des trottoirs de la Porte de la Chapelle, trottoirs sur lesquels des femmes avaient été agressées par des migrants pas bêtes du tout et ayant immédiatement compris la fonction et l’intérêt d’un aménagement urbain élaboré par un « groupe dominant masculin hégémonique » pour assouvir ses vices.

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Espaces verts et « budget genré »

Toute une bouillie sociologique autour du « genre » est utilisée dans ce guide. Résumant à gros traits la “philosophie” de Judith Butler et d’Éric Fassin, les auteurs rappellent que « ce qu’on appelle “genre” est le système de normes ou la construction sociale qui assigne des rôles et places différentes et hiérarchisées aux femmes et aux hommes ». Il convient par conséquent de « développer une “approche intégrée de l’égalité femmes-hommes” (ou une approche intégrée du genre) pour en faire une stratégie transversale pour toute la municipalité. » Comme c’est transversal, tout y passe: les lieux, les pratiques sportives, le vocabulaire, l’éclairage, les toilettes, les immeubles et le moindre recoin de la plus petite rue. En soi, certaines préconisations ne sont pas dénuées de bon sens, MAIS… pourquoi verser systématiquement dans une miteuse “philosophie féministe” et une sociologie de si bas-étage ? Pourquoi accoler systématiquement les théories les plus bêtes à un plan d’urbanisme qui pourrait aisément s’en passer ? Et pourquoi écrire dans cette langue infecte ?

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Le techno-monde a des ressources infinies de déréalisation du réel et de destruction de la langue. Il ne suffit plus de prévoir un budget, il faut que ce dernier soit « un budget genré » (ou « gender budgeting », en anglais ça fait plus sérieux). Il ne suffit plus d’améliorer l’éclairage urbain, il faut « repenser la géographie sociale de la lumière ». Il faut réaliser des « statistiques sexuées ». Il est nécessaire de « valoriser l’image des piétons ». Évidemment, « le Plan Vélo de la ville devra intégrer la problématique du genre ». Il est également prévu une « reconquête de l’espace à travers des expérimentations sensorielles (?!) qui rétablissent nos liens aux lieux et nous sortent d’une vision fonctionnelle souvent “virile” de la ville. » On s’appliquera à « bannir le langage sexiste et féminiser le langage à l’écrit comme à l’oral » dans le sport. Nous l’ignorions mais « les femmes sont les premières expertes de l’usage de la ville », il conviendra donc de leur donner la parole: « c’est une question “d’empowerment” des femmes ».

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Lavons-nous les oreilles en relisant Orwell: « Le langage politique a pour fonction de rendre le mensonge crédible et le meurtre respectable, et de donner à ce qui n’est que du vent une apparence de consistance. »

Des passages piétons arc-en-ciel pour signaler le ghetto homosexuel

D’autres capitales européennes ne jurent plus, elles aussi, que par la théorie du genre et le féminisme le plus crétin. Vienne est citée en exemple pour son « gender mainstreaming ». La ville de Genève a décidé de remplacer la moitié des panneaux signalant un passage piéton. Avec un objectif progressiste et inclusif affiché, ces nouveaux panneaux représenteront des « femmes actives, âgées, enceintes ou encore en couple lesbien. » La cité helvétique espère ainsi « augmenter la visibilité des femmes dans la ville ». Sandrine Salerno, maire socialiste encore plus “dégenrée” que notre maire de Paris, est prête à répondre à toutes les réclamations des groupes qui auront le désir de se voir représenter sur les panneaux de signalisation: les transgenres, les « personnes en surpoids », etc. Paris a encore des progrès à faire… elle qui n’a pour le moment repeint que quelques passages piétons aux couleurs arc-en-ciel des mouvements LGBT.

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Conclusion: l’impression générale est quand même que tout ce petit monde d’élus parisiens hidalgo-progressistes, à force de vouloir racler les fonds de tiroirs électoralistes, semble totalement paumé, pour ne pas dire plus. On se souviendra qu’au deuxième tour des dernières élections municipales, Anne Hidalgo a été réélue avec moins de 20% des voix du corps électoral parisien, du fait d’une abstention massive. On peut donc penser qu’une très grande majorité de Parisiens se demandent sur quelle Nef des fous ils sont embarqués. Fluctuat nec mergitur est la devise de Paris. Vu le naufrage en cours, peut-être faudra-t-il envisager de la changer d’ici peu.

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Politiquement correct made in URSS


Pour Vitaly Malkin, né sous Staline en URSS, les méthodes utilisées aujourd’hui en France par certains militants – «suppression» de leurs opposants, réécriture de l’histoire, discrimination positive – rappellent celles des Soviétiques. Décidément, nous ne savons pas tirer les leçons de l’histoire.


Il existe un argument bien connu, de nos jours, pour clouer le bec à son adversaire. Un argument, qui comme son jumeau inversé, le point Godwin, empêche son interlocuteur d’aller au bout de ses pensées et que l’on pourrait appeler l’anti-reductio ad Stalinum : « Oui, mais c’était sous l’Union soviétique » (comprenez « cela n’a rien à voir »). Pour une raison qui m’échappe, il est considéré comme suspect, ou coupable, d’établir la moindre comparaison entre la situation actuelle et la vie sous un régime totalitaire. Comme si ces rapprochements ne pouvaient qu’être ou hors de propos ou dangereusement anachroniques.

Et pourtant, j’affirme qu’il existe aujourd’hui en France une intolérance comparable à celle qui avait cours dans mon pays. Les méthodes utilisées par certains militants pour interdire des débats à l’université, « supprimer » symboliquement leurs opposants et réécrire l’histoire du point de vue d’une catégorie ethnique ou religieuse n’ont rien à envier à celles dont j’ai été témoin en Union soviétique, avant de m’en émanciper, personnellement, dans les années 1980.

En arrivant en France, je ne m’attendais pas à ce que la gauche y soit encore soviétique. N’a-t-elle pas été guérie de ses erreurs par la chute de l’URSS ? Une partie des militants progressistes poursuit les luttes maoïstes ou trotskistes des années 1970. Autrement dit, malgré l’effondrement du communisme, ils continuent d’agir et de réfléchir avec les mêmes réflexes que l’extrême gauche de l’époque. Pour le dire dans les mots de Marx, les gauchistes n’ont « toujours pas réglé leurs comptes avec leur conscience philosophique d’autrefois ». Hélas, je doute que ces jeunes aient, ne serait-ce qu’un jour, entrouvert l’un de ses livres ni même étudié l’histoire de l’Union soviétique pour pouvoir régler leurs comptes avec cette époque. Ils ont préféré, au contraire, effacer l’ardoise, oublier le grand frère soviétique.

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Bien des jeunes pensent défendre une noble cause en défendant l’« inclusion » des minorités. Pour neutraliser leurs opposants, les militants « intersectionnels » disqualifient leur personne au lieu de leurs idées, ou refusent tout simplement de débattre avec eux. Sans le savoir, ils adhèrent à une formule idéologique qui mérite d’être mise en perspective avec l’expérience.

Abstraction faite du contexte « féministe » ou « racialiste », il arrive à ces militants de reprendre, mot à mot, le discours de leurs prédécesseurs. Prenons l’exemple de la « discrimination positive » souvent évoquée au moment du mouvement Black Lives Matter, en juin, aux États-Unis. Vous savez, cette méthode qui consiste à donner la préférence à une minorité au nom de sa race ou de son origine. Mais si, vous savez ! Le jour des obsèques de George Floyd, Adidas annonce qu’elle embauchera 30 % de personnes noires et latinos[tooltips content= »Lefigaro.fr, 10 juin 2020. »](1)[/tooltips]. C’est bien connu, la voix du profit passe par la justice. « Diversity makes money », dirait-on à Hollywood.

Une affiche de propagande de 1955 loue « l'amitié des peuples de l'URSS ! ». De l'indigénisation à la russification. D.R.
Une affiche de propagande de 1955 loue « l’amitié des peuples de l’URSS ! ». De l’indigénisation à la russification. D.R.

Convaincus qu’ils rendent le monde meilleur, une partie des progressistes américains –  et par conséquent, français –  entendent imposer des quotas pour réparer les injustices subies et rendre les minorités « visibles ». Les rédactions du New York Times seraient « trop blanches » pour pouvoir parler du racisme systémique… Les militants identitaires n’ont que faire de la méritocratie à laquelle ils préfèrent la rhétorique dangereuse qui renvoie les individus à leur appartenance et leur propose des espaces « safe » ou « inclusifs » – ce qui ne laisse pas d’être contradictoire.

L’intention est peut-être louable. Le problème est qu’avant de se déployer sur les campus américains, à la faveur du mouvement pour les droits civiques des années 1960, cette méthode avait déjà été essayée et usée en Union soviétique. C’est un chapitre relativement méconnu de notre histoire, la discrimination positive a été l’une des grandes passions des bolcheviks. À la fin des années 1920, ils ont été les premiers à instaurer des quotas en faveur des minorités. Cette politique a été appelée korenizatsiya, « indigénisation » en français. Oui, vous avez bien lu. Dans les années 1920, le Parti communiste « indigénise » la Russie pour aller jusqu’au bout de son idéal égalitariste et créer ainsi une société nouvelle.

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L’ancienne Russie ayant volé en éclats en 1917, la République socialiste fédérative soviétique de Russie (RSFSR) doit recréer le lien avec les anciennes populations de l’empire tsariste. À l’époque tsariste, le pays n’était pas gouverné par le principe ethnique, à quelques exceptions près. Ces minorités ne se seraient nullement considérées comme des « peuples » si les bolcheviks ne les avaient pas traitées comme telle, en encourageant le sentiment d’appartenance ethnique. Après la révolution, d’étranges nationalités « hors-sol » ont ainsi vu le jour avec l’affirmation d’un droit des peuples à l’autodétermination.

La korenizatsiya s’est donné pour but de faire émerger des élites, rapidement et dans tout le pays, et d’envoyer plus de jeunes issus de ces minorités à l’université. À partir de 1923, des quotas reposant sur des critères sociaux et ethniques sont mis en place dans les industries, puis l’année suivante, dans l’enseignement supérieur. Le Pravda Vostoka, l’organe de presse officiel du Parti en Asie centrale, publie les pourcentages à respecter dans les universités : « 85 % au minimum de nationalités locales (et parmi elles, pas moins de 10 % de natifs) ; 20 % de Batraki ; 30 % de kolkhozniks et de bednyiaki [de métayers, NDLR], etc. »

La korenizatsiya partait, elle aussi, d’excellentes intentions. Il s’agissait de développer et d’industrialiser des régions reculées, et de faire participer ces peuples autrefois « opprimés » à la construction d’un paradis socialiste. On est surpris de voir à quel point la rhétorique actuelle des progressistes ressemble au langage du parti bolchevique dans les années 1920. Écoutons, par exemple, ce « camarade » : pour atteindre une « attitude vraiment prolétarienne », nous dit-il, « l’égalité formelle ne suffit pas. Il faut aussi compenser la défiance, le soupçon, les griefs qui, au fil de l’histoire, ont été engendrés chez le peuple opprimé par le gouvernement de la nation impérialiste. »

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L’auteur de ces propos n’est pas un jeune partisan des théories décoloniales, mais le camarade Lénine en personne, qui écrit ces mots en 1922 dans « La question des nationalités et de l’autonomie ». Lénine est à deux doigts de faire repentance devant les anciens colonisés au nom des « privilèges » grand-russes. Tout est bon, chez le stratège, pour désarmer la bourgeoisie, y compris flatter le « nationalisme » des anciens peuples « opprimés ».
« Il faut distinguer entre le nationalisme de la nation qui opprime et celui de la nation opprimée, entre le nationalisme d’une grande nation et celui d’une petite nation », poursuit-il sur la même lancée. Le camarade Lénine ne le saura jamais, mais ce « nationalisme » finira par avoir la peau de l’Union soviétique.

C’est que, plus les politiques compensatoires semblent radicales, moins elles sont efficaces, et entretiennent les inégalités plus qu’elles n’y remédient. Leurs partisans ont beau défendre qu’elles sont provisoires, elles survivent toujours à leurs créateurs, fait remarquer l’économiste américain Thomas Sowell. Dès les années 1930, la politique de réparations avait déjà été détournée de son intention initiale. Les nationalités réclamaient plus de postes, laissant apparaître quelques fissures au sein de « l’amitié entre les peuples ». 

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Avec la guerre, le « chauvinisme de la grande puissance russe » fait son grand retour. À Moscou, on craint la solidarité des Ukrainiens ou des Allemands à l’étranger. En réaction, Staline ressuscite la vieille culture russe (celle-là même qu’il avait contribué à éliminer, comme commissaire aux nationalités, en désignant les lishentsy, « individus privés de leurs droits », ennemis du socialisme). À partir de 1937, les artistes qui avaient été « annulés », comme Pouchkine, sont de nouveau tolérés. Un peu comme aujourd’hui, les progressistes « tolèrent » Beethoven malgré les « signifiants de la classe bourgeoise » présents dans la Cinquième symphonie, explique la bien-pensance woke dans un podcast de Vox.

En réalité, la discrimination positive et les purges culturelles ont toujours fonctionné comme les deux faces d’une même pièce, l’une servant à l’autre, l’une permettant l’autre. Naturellement, les quotas ont fini par limiter l’accès à des postes de certaines minorités, notamment les juifs, autrement dit à servir un but exactement opposé à celui qui était affiché. Dans les républiques de l’Est, des commissions gouvernementales devaient veiller à la bonne « indigénisation » des professions supérieures mais, avec le temps, la korenizatsiya s’est révélée un cadeau empoisonné pour le Parti et pour les peuples soviétiques.

Les quotas ont attisé la flamme du séparatisme dans l’Est du pays et monté les peuples les uns contre les autres. Je pense à cet ouvrier de Tachkent (Ouzbékistan), dont l’historien américain Terry Martin cite une lettre où il se plaint de ne pas trouver de travail, car « on le donne aux populations indigènes, aux Ouzbeks, quand notre frère, européen, lui, meurt dans l’indifférence ». On croirait entendre la détresse des « mâles blancs » de l’Amérique trumpiste. Des recherches ultérieures ont confirmé les effets contradictoires de ces mesures sur les relations entre les communautés. L’absence de liens, voire l’hostilité entre les étudiants issus des quotas et les autres élèves est l’une des plus frappantes, toujours selon l’économiste américain Thomas Sowell.

Pour toutes ces raisons, l’amitié des peuples finit par ne devenir qu’un mot ou, pour reprendre les termes de l’anthropologue Alexeï Yurchak, « un mantra vide de sens ». En dehors des grandes déclarations officielles sur le « folklore » des peuples, il ne restait déjà plus grand-chose, dans ma jeunesse, de cette rhétorique multiculturelle. Vous comprenez ma déception quand je vois, aujourd’hui, de jeunes intellectuels préférer l’« inclusivité » à la « méritocratie ». Il faudrait leur expliquer que les mesures compensatoires sont une escroquerie, qu’elles n’ont jamais apporté la moindre solution pour la simple et bonne raison que l’on ne corrige pas une inégalité par une autre. En Russie, l’échec de ces mesures est sans appel. Les communistes s’en sont donné à cœur joie pendant plus de vingt ans et qu’ont-ils récolté ? Du séparatisme, du ressentiment, des guerres civiles et la dissolution de l’empire soviétique en Fédération de Russie.

urss-4Au demeurant, même les Américains renoncent à ces méthodes, de nos jours, en raison de leur inefficacité. La Cour suprême ne reconnaît plus le principe des quotas ethniques depuis 1978, même si elle tolère la nécessité de la « diversité » dans l’enseignement supérieur, et donc, l’existence légale de quotas. Aux dernières élections, en novembre, les Californiens ont largement voté contre le retour de la discrimination positive à l’université. Je ne peux m’empêcher de voir dans ces deux décisions un retour à la raison. Il est donc curieux que l’on veuille importer en Europe ces méthodes qui ont largement échoué ailleurs. Le progrès social ne s’achète pas à coup de chiffres et il faut plus qu’un pourcentage pour récompenser le mérite.

Lorsque Coleman Hugues, l’écrivain américain, propose de faire passer des auditions de musique derrière un paravent pour recruter les candidats d’un orchestre, et non les meilleurs musiciens noirs ou femmes, voilà une juste mesure ! Une audition à l’aveugle est plus humaine qu’une sélection à l’aveugle. L’essence d’une démocratie où chacun compte pour ce qu’il sait faire, et non pour ce qu’il est, tout simplement. Mais, surprise, il paraît que cette méthode a disparu aux États-Unis depuis les années 1960…

« Nous ne laisserons pas semer la discorde entre les peuples », affiche de propagande soviétique de 1957
« Nous ne laisserons pas semer la discorde entre les peuples », affiche de propagande soviétique de 1957

L’antiracisme à géométrie variable


Le président Biden, alors qu’il déclare promouvoir l’équité raciale, a annulé une procédure judiciaire en cours contre l’université Yale, qui discriminait les candidats asiatiques et blancs à l’entrée. 


Biden a explicitement dédié sa mandature à l’équité raciale. Ce qui dans sa logique suppose d’admettre certaines discriminations raciales. Le 3 février, il a annulé une action en justice intentée, sous Trump, par l’État fédéral contre l’université Yale, pour discrimination raciale. Il était reproché à Yale d’appliquer des critères raciaux dans ses procédures d’admission, contrevenant ainsi au Civil Rights Act, l’arrêt historique de 1964 qui avait mis fin à la ségrégation.

Tout a commencé par une plainte de la Coalition américano-asiatique pour l’éducation qui s’émouvait du nombre d’étudiants d’origine asiatique aux dossiers scolaires étincelants recalés à l’entrée. Avril 2018 : le ministère de la Justice lance une enquête qui durera deux ans (le temps d’éplucher les dossiers d’admission de Yale de 2000 à 2017) et constatera le traitement inique des étudiants d’origine asiatique et des Blancs, au bénéfice des Noirs et des Hispaniques, en violation du titre VI du Civil Rights Act. D’où le procès intenté par Trump, annulé par Biden. Comment déclasser en douce des candidats brillants ? On pondère les bonnes notes avec des critères de personnalité subjectifs (esprit de groupe, fibre créatrice) en se fondant, détail aggravant, sur des stéréotypes grossiers du type « l’Asiatique est taiseux ». Ainsi crée-t-on de facto des quotas raciaux bientôt trahis par les chiffres : si le nombre de candidats d’origine asiatique a doublé en vingt ans, le nombre d’admis, lui, n’a pas bougé.

La méthode n’est pas nouvelle. Elle fut appliquée aux juifs (trop de bons dossiers) par Yale et Harvard. De 25 % en 1925, le nombre d’étudiants juifs à Harvard avait fondu (15 %) les trois décennies suivantes. Le sectarisme WASP est remplacé par l’impératif diversitaire et l’obsession de promouvoir une élite Benetton artificiellement dosée dans les couleurs. Biden avait juré de pacifier le pays. Il est sur la bonne voie !

Condamnation de Nicolas Sarkozy: et l’image de la France?


Nicolas Sarkozy, ses juges et la nation française


Dans l’entretien qu’il a eu avec Gilles Bouleau au 20 heures de TF1, Nicolas Sarkozy a vigoureusement dénoncé l’injustice de sa condamnation par le tribunal correctionnel de Paris. Trois jours plus tard, sur le plateau de TV Libertés, Régis de Castelnau a dit tout ce qu’il pensait de cette condamnation et, plus généralement, de cette justice bien pressée, à ses yeux, de s’emparer des dossiers concernant la droite. Un débat entre cet avocat et l’ancien magistrat Philippe Bilger, plus conciliant sur cette affaire, mériterait d’être organisé. Il y a fort à parier que les téléspectateurs se précipiteraient chez leur libraire pour acheter le livre du premier, Une justice politique. Des années Chirac au système Macron, histoire d’un dévoiement, paru en janvier dernier aux éditions de L’Artilleur.

Cette décision de justice qui est une première dans l’histoire de la Vème République puisqu’elle condamne un ancien président à trois ans de prison dont un an ferme, est d’autant plus surprenante que la preuve de la culpabilité du prévenu n’a pu être apportée.

Si celui-ci a fait immédiatement appel, il a également pris les devants et déclaré qu’il irait, s’il le fallait, jusqu’à la Cour européenne des droits de l’homme. Que des décisions de justice puissent être politiques, cela est difficilement contestable, sauf à se complaire dans la naïveté ou la mauvaise foi. Il n’en reste pas moins que la chose est inacceptable, et qu’elle est scandaleuse lorsqu’elle est avérée.

Le séparatisme des juges

L’inquiétant est peut-être ailleurs. Reconnaissant que leur décision ne s’appuyait que sur un faisceau d’indices qui ne pouvait tenir lieu de preuve, les juges auraient pu être soulagés de n’avoir pas à condamner à de la prison ferme un ancien président de la République et ainsi à n’avoir pas à porter atteinte à l’image de la France. Aussi est-on amené à se demander si la séparation des pouvoirs ne serait pas peu à peu interprétée par certains magistrats comme l’autorisation pour le pouvoir judiciaire d’inaugurer… un séparatisme d’un nouveau genre !

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Ne serait-on pas également en droit de se demander si Nicolas Sarkozy et certains juges, malgré ce qui peut les opposer politiquement, ne communieraient pas dans un même abandon de l’idée de nation devenue à leurs yeux obsolète ? Pour Nicolas Sarkozy, comme pour tous les européistes, la nation serait en attente de son dépassement dans une supranationalité européenne, d’où sa décision prématurée, et comme allant de soi, de se tourner en dernier ressort vers la Cour européenne des droits de l’homme.

Pour les autres, fidèles à de vieilles lunes internationalistes, l’idée nationale serait à dépasser au profit d’une vision communautariste de la société, d’où leur indifférence à l’image du pays et à ce que son identité peut encore représenter aux yeux du monde.

Un drame national

« J’irai jusqu’au bout parce que je n’ai rien perdu de mon énergie malgré mon âge », a conclu l’ancien président. Cette énergie est une qualité qu’on lui reconnaît encore volontiers. Elle apparaît toutefois surjouée et un peu dérisoire. Que ne l’a-t-il mise au service des Français quand il était aux responsabilités ? Que n’a-t-il commencé par respecter leur rejet, en 2005, du projet de traité constitutionnel européen ? Ne s’agissait-il pas là aussi d’une profonde injustice ? À quel drame sa surdité et sa désinvolture d’hier n’ont-elles pas condamné le pays ?

Algérie/écoles: le choix tragique de l’arabe classique après le français

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Le linguiste Alain Bentolila[tooltips content= »Nous ne sommes pas des bonobos: Je parle donc je suis, Odile Jacob, mars 2021″]*[/tooltips] interroge les choix linguistiques de ce pays après la décolonisation.


Aujourd’hui après avoir clos depuis soixante ans le douloureux dossier de la colonisation, des millions de petits enfants des pays qui ont gagné leur indépendance entrent encore dans le couloir de l’analphabétisme dès l’instant où ils poussent la porte de l’école. Car ce que leurs gouvernants feignent d’ignorer c’est qu’un enfant ne peut apprendre à lire et à écrire dans une langue qu’il ne parle pas. Au Sénégal, c’est parce que la langue française ferme encore aujourd’hui la porte d’une lecture libre aux élèves non francophones, en Algérie c’est parce que l’arabe classique joue le même rôle. Dans l’un et l’autre cas, être confronté à des mots écrits qui ne correspondent à rien dans leur intelligence est pour des millions d’élèves la promesse de ne jamais apprendre à lire et à écrire. Les systèmes éducatifs de ces pays dits francophones sont en fait aujourd’hui des machines à fabriquer de l’analphabétisme et de l’échec parce qu’ils n’ont jamais voulu (ou su) résoudre la question qui les détruit : celles des choix linguistiques.

L’arabe classique, un nouveau joug

Arriver à cinq ou six ans dans une école et y être accueilli dans une langue que sa mère ne lui a pas apprise est pour un enfant une violence intolérable et une garantie d’échec scolaire. Tel est le cas de l’Algérie qui n’a pas eu le courage de choisir pour son école une politique linguistique qui aurait dû servir en priorité les intérêts de ses élèves et non pas ceux des forces obscures qui la minent. Pendant la période coloniale, l’Algérie a vu imposer à ses écoles une langue que les jeunes élèves « indigènes » ne parlaient ni ne comprenaient: le français. Leur maître d’école tentait alors tant bien que mal, de leur inculquer les mécanismes qui relient les lettres du français aux sons qui leur correspondent. Et ces jeunes Algériens parvenaient à déchiffrer laborieusement chaque mot syllabe après syllabe. Mais à quoi rimait cette compétence si chèrement acquise ? À rien, bien sûr ! À rien ! Car, ne l’oublions pas, apprendre à lire ce n’est pas apprendre une langue nouvelle, mais retrouver, sous une autre forme, une langue que l’on pratique déjà à l’oral. Le bruit des mots qu’ils ânonnaient n’activait rien dans le cerveau de ces enfants, tout simplement parce qu’ils ne possédaient pas le vocabulaire français indispensable à la compréhension. L’école coloniale fabriquait donc, à grand frais, des cohortes de perroquets incapables de construire le sens des textes, incapables de questionnement et de critique. Au moins était-on certain qu’ils resteraient à leur place…

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Lorsque l’Algérie s’est affranchit de la colonisation, on aurait pu espérer qu’indépendance allait enfin pouvoir rimer avec « langue du peuple » et que l’école algérienne allait ouvrir grand ses portes à la langue que ses élèves parlaient et comprenaient afin que leur lecture fût enfin synonyme de compréhension. Hélas ! L’arabe classique remplaça la langue de l’ancien colonisateur avec les mêmes effets désastreux. À l’aube de son indépendance, la jeune République algérienne aurait sans la moindre hésitation dû décider que l’arabe algérien deviendrait la langue d’enseignement de l’école algérienne. Juste revanche sur l’histoire coloniale, juste décision d’adapter l’éducation à la langue de ses élèves. Le choix des nouveaux maîtres de l’Algérie, au lendemain de son indépendance, se porta malheureusement sur l’arabe classique, et pour l’inculquer -ou du moins tenter de l’inculquer – on remplaça les instituteurs algériens par des homologues venus du Moyen-Orient. On imposa donc, dans toutes les écoles, la langue du Coran qui, espérait-on, rassemblerait  au-delà de leurs  nations  respectives tous les musulmans. Panarabisme et soumission religieuse furent ainsi les ressorts d’une décision qui signa la faillite de l’école algérienne. Elle eut deux conséquences délétères : la première fut de précipiter des élèves ne parlant que l’arabe algérien ou la langue berbère dans une école qui leur imposait un arabe littéral que fort peu   comprenaient, privant ainsi la plupart de tout espoir de maîtriser la lecture et l’écriture. La deuxième conséquence fut encore plus grave ! En choisissant la langue du Coran, on privilégia une conception de la lecture et de son apprentissage dans lequel  « savoir par cœur » et lire  sont intimement liées. En faisant de la langue religieuse la langue de l’école algérienne on l’empêcha de former des esprits libres, capables de questionner textes et discours.  Apprendre à lire ne serait en aucune façon une conquête, savoir lire  ne récompenserait pas un effort personnel; ce serait le fruit d’une révélation. Lorsque la langue du sacré investit l’école algérienne, se trouvèrent confondus en une mêlée confuse verbe et incantation, lecture et récitation. Le choix de l’arabe classique induisit, pour le plus grand malheur de l’école algérienne, une démarche d’apprentissage qui interdisait  aux élèves la libre interprétation des textes profanes de même qu’il  détournait  les croyants de l’exégèse des textes sacrés. Ce ne fut donc pas le choix d’une langue nationale que l’on offrit au peuple algérien, c’est un nouveau joug qu’on lui imposa : la langue du religieux remplaça celle du colonisateur avec la même conséquence désastreuse pour la formation intellectuelle du petit élève algérien. On est en droit aujourd’hui de se poser la question suivante : cette incapacité de questionner un texte profane ou sacré n’était-elle pas programmée afin d’assurer soumission spirituelle et obéissance sociale ?

Un système perverti

Tel est le vrai visage d’une arabisation qui en Algérie fit un choix contraire aux intérêts de son peuple ; telle fut aussi la scolarisation en latin, en France jusqu’à la Révolution. Ces choix privent les peuples de leur chance d’apprendre à lire et à écrire dans la langue vivante de leur patrie et empêchent les citoyens d’apporter leur apport singulier à l’intelligence collective de leur pays. Certains objecteront, à juste titre que  l’école algérienne n’a pas rendu  la totalité de ses élèves analphabètes. C’est vrai ! Certains ont certes réussi et nous en connaissons d’illustres exemples… sans doute étaient-ils plus chanceux ou plus doués que les autres.  Mais  qu’est-ce qu’une École, où qu’elle soit, qui exige que l’on ait de la chance, ou bien que l’on soit privilégié pour réussir ? Qu’est-ce qu’une École qui a besoin d’afficher des réussites aussi rares qu’exceptionnelles pour justifier un système perverti. L’Algérie, comme tous les pays, mérite une école dans laquelle les élèves parlent au plus juste de leurs intentions et comprennent avec précision textes et discours. À l’aube des profonds changements auxquels aspire aujourd’hui son peuple, l’Algérie devra  comprendre que  la seule école  honorable, la seule porteuse d’un espoir futur de démocratie, c’est celle qui permettra à ses élèves de comprendre ce qu’on leur dit et d’interpréter librement ce qu’ils lisent.

La fin du monde vue par Jérôme Leroy

Nous avons raté l’apocalypse, quand les horloges de nos ordinateurs, programmées 20 ans auparavant, étaient censées arrêter tout le système via le bug de l’an 2000. Fausse alerte. Mais une seconde apocalypse se dessine, elle s’appellera le Stroke (un anglicisme désignant un Accident Vasculaire Cérébral) et désorganisera la planète. C’est pour le début des années 2030. Entretemps, l’extrême-droite aura gagné, la France et par extension toute l’Europe seront en proie à des luttes intestines entre islamistes, druides ressuscités, black blocs, fascistes durs et quelques autres. Bref, nous serons balkanisés avant d’être anéantis. Nous n’y échapperons pas, c’est fatal : « Les contradictions de la société spectaculaire marchande ne pouvaient faire autrement qu’amener à cette situation d’effondrement. »

Leroy convoque pour sa fin de civilisation les conditions mêmes qui ont préludé à d’autres disparitions d’empires. J’ai expliqué l’été dernier que l’empire hittite disparut, en quelques années, dans la conjonction de migrations massives — des Sémites arrivés d’un désert galeux —, de changements climatiques brutaux, des épidémies et de crises économiques répétées. Vous qui vivez cette merveilleuse année 2021, tirez-en les conclusions que vous voulez.

Un poète disparu…

Alors, tous morts dans les cyclones qui balaient Paris ? Non. Un poète, Adrien Vivonne (qui se trouve être une Vierge de l’année 1964, comme Leroy — hasard pur), a créé un nouveau concept, la Douceur, et le diffuse à partir de l’île de Syros — sur votre gauche quand vous vous rendez à Mykonos, bande d’éphèbes… La mer outremer et ses reflets dorés. « Elle est retrouvée / Quoi ? L’éternité. / C’est la mer mêlée / Au soleil. » Rimbaud, bien sûr, et les derniers mots de Pierrot le fou.

Des événements que raconte cette dystopie, je ne vous dirai rien de plus. Sachez juste que quelques pages m’ont évoqué irrésistiblement le Tombeau pour cinq cent mille soldats de Guyotat, ce qui est le plus haut compliment que je puisse faire à un livre plein de bruit et de fureur. Quand on cloue les mains d’une femme sur une porte après l’avoir violée, un enthousiasme littéraire remonte en moi.

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Le cœur de l’intrigue n’est pas pour autant ce délitement du vieux monde. Un éditeur tente de retrouver cet Adrien Vivonne, poète qu’il a jadis publié — se débrouillant, par jalousie adolescente prolongée, pour que ses œuvres n’aient aucun retentissement. Il interroge donc les femmes de sa vie, qui successivement prennent la parole, à la première ou à la troisième personne. C’est un récit en archipel, où peu à peu se construit façon puzzle l’absent que l’on recherche.

Le Livre (majuscule, comme The Book en anglais pour désigner la Bible qui n’est jamais que le to biblion, le Livre en grec — tout se tient) d’Adrien Vivonne, son œuvre maîtresse, s’intitule Mille visages. Osons une hypothèse. Deleuze et Guattari ont publié en 1980 une œuvre tentaculaire, Mille plateaux, dans laquelle ils ont repris Rhizome, publié en 1976. La construction de Vivonne suit exactement ce schéma rhizomique, qui est en fait celui des circuits neuronaux, où mille pistes s’ouvrent sur des jardins dont les sentiers bifurquent.

Ce roman est aussi, et surtout, un guide littéraire de notre fin de siècle (car je ne crois pas que le XXIe ait commencé — pas encore). Le roman embarque avec lui son Journal de création — ce que fait toute vraie littérature, j’entends celle qui ne s’arrête pas à l’exploration infini du nombril de l’auteur. Voyez Gide et les Faux monnayeurs.

Leroy, marxisme avec modération

La Douceur est un concept, un mot — et ce mot, qui alimente bien des rêves, forge une réalité. L’écriture se bâtit sur des lectures, et celles de Jérôme Leroy sont innombrables. Le Troupeau aveugle, de John Brunner — l’ancêtre de tous les récits apocalyptiques. Soleil vert, de Harry Harrison, que vous connaissez sans doute à travers le film de Richard Fleischer. Mort à crédit, pour la victoire du gris et de l’horreur glauque. Et des poètes dont le nom vous dit peut-être quelque chose, même si les éditeurs préfèrent, effectivement, les récits de starlettes délurées prétendant au statut de saintes-nitouches à gros lolos. Norge, Jabès, Laforgue, Jean Follain, Guillevic, Breton, Jaccottet — des passeurs de frontières qu’on ne réédite plus, ou au compte-goutte, honte à vous, marchands de pâte à papier imprimée qui préférez Edouard Louis et Virginie Despentes!

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Et puis quelques romanciers de gauche — mais dont les romans sont loin de se limiter à ça. Steinbeck, Vailland, Hammett, — ou André Dhôtel et ce Pays où l’on n’arrive jamais — mais si, pourtant !

Ne pas croire pour autant que Jérôme Leroy, qui longtemps flirta avec les communistes, est fermé au reste de la culture. Un homme qui sait que la traduction janséniste (par Lemaître de Sacy — dans l’édition Bouquins si vous voulez) de la Bible est la meilleure, ou que Jean de la Croix a écrit des poèmes mystiques bouleversants n’est pas un absolutiste des classiques marxiens.

Enfin, une curieuse iconographie picturale anime ces 408 pages. Le visage aimé a été repéré sur une fresque de Puvis de Chavannes — drôle de peintre pour une rencontre. Mais après tout, Proust fait tomber Charles Swann amoureux d’Odette de Crécy à travers une fresque de Botticelli, et j’ai moi-même une passion coupable pour Jean-Léon Gérôme.

Deux métaphores courent tout au long du livre. Celle du « mur d’amnésie » que l’éditeur doit écrouler en lui pour atteindre « les monstres » qui s’ébattent de l’autre côté de lui-même, et celle de « la porte au fond du jardin », — un topos littéraire et cinématographique inlassable —, au delà de laquelle, justement, se situe l’au-delà. Je ne sais si vous connaissez les dessins d’Allan Lee pour illustrer Tolkien, mais cela m’a évoqué un pont menant à une porte au-delà duquel commence le royaume des elfes. Jetez-y un coup d’œil… C’est aussi la porte qui dans Alamut, extraordinaire roman de Vladimir Bartol, permet d’accéder au jardin paradisiaque construit au Moyen-Orient par Hasan-Ibn Sabbâh au XIe siècle pour faire croire à ses hashishins que le Paradis d’Allah était au bout de leur sacrifice.

A lire ensuite, Basile de Koch: «L’Anomalie»: Maman, j’ai dédoublé l’avion!

Je ne sais pas si ce roman quasi prophétique sera un aussi beau succès que le Goncourt de cette année. Mais le lecteur avisé s’en fiche : découvrir une grande œuvre est une satisfaction en soi, et peu importe qu’elle soit ou non en tête des hits parade.

Enfin, un homme qui apprécie les femmes qui sentent l’Heure bleue de Guerlain et n’a pas de regret quand les trottinettes électriques sont emportées par la tempête ne peut être entièrement mauvais.

Jérôme Leroy, Vivonne, la Table ronde.

Vivonne

Prix: 22,00 €

2 d'occasion et neuf disponible à partir de 2,79 €

PS. Une réserve — minuscule, mais de taille. Quelle mouche a piqué Leroy, ou son éditeur, d’écrire « autrice » (ouais, à la rigueur) et surtout « professeure » ? Ce n’est pas ainsi que l’on défie le Temps, cher confrère…

Muriel Salmona: la psy qui traumatise


Le livre de Camille Kouchner, La Familia grande, a remis Muriel Salmona sur orbite médiatique. Derrière les notions d’« amnésie » et de « refoulement » traumatiques, dénuées de toute base scientifique sérieuse, la psychothérapeute-militante promeut des thèses dangereuses qui enferment les victimes dans leurs souffrances.


C’est une vidéo grise, comme délavée. Muriel Salmona, psychiatre, est assise au bord d’un canapé, les mains jointes sur les genoux. La caméra de Brut zoome sur son visage alors qu’elle enclenche sa litanie : « À toi, future victime d’inceste, je suis désolée, car tu vas subir un viol commis par l’un des membres de ta famille. C’est intolérable. » La focale se rétrécit sur les yeux noirs de la présidente de l’association Mémoire traumatique et victimologie, désormais au centre de l’image. « Tu as certainement moins de 10 ans. Je ne sais pas dans quelles circonstances ça va se passer, mais ton beau-père, ton père, ton frère, ton oncle reviendront certainement plusieurs fois. » Puis l’horreur va croissante. « Je suis désolée pour toi, car si rien n’est fait pour te secourir, te protéger, te soigner, […] cet inceste aura des conséquences très lourdes sur ta santé et ta vie. […] Tu risques de vivre dans la peur. Peur de l’agresseur, peur de subir à nouveau des violences, peur de tout. […] Ce sera très difficile, mais tu essayeras de parler, d’appeler au secours, mais il y a de grands risques qu’on ne t’écoute pas et qu’on ne te protège pas. Tu devras survivre seul aux violences et à leurs conséquences psycho-traumatiques. »

Que fait l’Ordre des médecins ?

La vidéo date du 14 janvier, deux semaines après la parution de La Familia grande, livre dans lequel Camille Kouchner accuse son beau-père Olivier Duhamel d’agissements incestueux sur son frère jumeau alors adolescent, et quelques jours après le limogeage par LCI d’Alain Finkielkraut, coupable de s’être interrogé sur le lynchage médiatique produit par ce genre de révélations. Comme à l’armée, questionner, c’est déjà désobéir. Muriel Salmona voit aboutir le combat de sa vie. Sur #metooinceste, la campagne numérique orchestrée par le collectif NousToutes, elle avait confessé avoir été violée dans l’enfance, ce qu’elle détaillait au magazine Marie Claire : « Je me vois toute seule […] posée sur un […] tabouret, au milieu de plusieurs hommes. […] Je me rappelle juste que des hommes ont “joué” avec moi. Je me souviens des pénétrations digitales. Je ne sais pas s’il y a eu plus que ces actes-là, malgré tous mes efforts pour me rappeler. Après, c’est le trou noir. » L’article était sobrement intitulé « À six ans, ma mère m’a livrée à des pédocriminels ». Et puis, comble de l’alignement des planètes, Salmona n’était pas pour rien dans le geste de Camille Kouchner – qui dit s’être décidée à écrire La Familia grande après avoir lu Le Livre noir des violences sexuelles, publié par la victimologue en 2013 et réédité en 2018. Sur TV5 Monde, Salmona se félicitait d’être « appelée de partout, du monde entier ». Enfin, les choses allaient changer. L’avant, l’après.

Depuis qu’elle a vu la vidéo de Brut, l’avocate Marie Dosé ne décolère pas : «Muriel Salmona est une femme dangereuse»

Effectivement, le 26 janvier, Salmona était reçue par le garde des Sceaux, Éric Dupond-Moretti, et le secrétaire d’État à l’Enfance et aux Familles, Adrien Taquet. Dans son cahier de doléances, l’imprescriptibilité des crimes sexuels ainsi qu’un seuil de non-consentement visant à aggraver le délit d’atteinte sexuelle – prohibant et réprimant dans l’état actuel du Code pénal toute relation sexuelle entre majeurs et mineurs – en le transformant en viol, crime de premier ordre. Le 14 février, le gouvernement annonçait travailler à de nouvelles dispositions législatives fixant à 15 ans (et 18 ans en cas d’inceste) un seuil de non-consentement pour tout acte de pénétration sexuelle commis par un majeur sur un mineur.

Depuis qu’elle a vu la vidéo de Brut, l’avocate Marie Dosé ne décolère pas : « Muriel Salmona est une femme dangereuse. » Œuvrant, entre autres, à défendre des victimes de violences sexuelles, elle connaît leur souffrance – le matin de mon appel, le 19 février, une de ses clientes avait « avalé trop de cachets » : « Ce clip charrie un déterminisme inquiétant. Elle enferre, elle enferme la victime dans ce qu’elle a vécu, elle lui dit qu’elle ne sera plus que ça, toute sa vie. C’est une honte. » Dosé pardonne d’autant moins le côté « spot publicitaire » du contenu. Car après la condamnation à mort ou presque de son prototype de victime, Salmona lui indique son unique planche de salut : trouver un psychiatre lui ressemblant comme deux gouttes d’eau. En substance, « je suis là pour toi, je serai la seule, tu ne te sortiras de rien sans moi », tempête Dosé. Devant ce qui a tout du CV vidéo d’une gourou recrutant ses fanatiques, l’avocate est perplexe : « Que fait l’Ordre des médecins ? »

La question se pose. Outre les problèmes éthiques et thérapeutiques que pose cette pédagogie par la terreur, on est frappé par l’extrême précarité scientifique des méthodes de Salmona. En son cœur, son lobbying se justifie par la notion d’« amnésie traumatique », selon laquelle les victimes de violences sexuelles mettraient parfois des dizaines d’années avant d’être capables de se souvenir des violences subies, le plus souvent grâce au concours de thérapeutes leur faisant « retrouver » la mémoire. Comme la définissait en novembre 2017 la journaliste Mié Kohiyama, dans une tribune publiée par Le Monde et adoubée par Salmona, l’amnésie traumatique serait « un mécanisme neurobiologique de sauvegarde bien documenté que le cerveau déclenche pour se protéger de la terreur et du stress extrême générés par les violences qui présentent un risque vital (cardiovasculaire et neurologique). […] Ce mécanisme fait disjoncter les circuits émotionnels et ceux de la mémoire. » L’ennui, c’est que la seule chose « bien documentée » dans cette affaire de mémoire traumatique, c’est le rachitisme des données factuelles permettant d’affirmer son existence.

«Amnésie traumatique»: une assise scientifique discutable

Ma première confrontation avec les théories de Salmona date de fin 2002. Durant l’été, je m’étais fait violer. Je savais (et sais toujours) parfaitement par qui, comment et pourquoi mais, dans mon esprit, tout ce qui avait pu survenir dans les semaines, voire les mois précédant et suivant mon agression était en train de s’évanouir. Encore aujourd’hui, il m’arrive que des gens prouvent m’avoir fréquentée à cette époque, sans que j’en aie le moindre souvenir. Un peu inquiète pour la santé de ma cervelle, à laquelle je tiens comme à la prunelle de mes yeux, j’avais consulté des spécialistes qui m’avaient diagnostiqué cette fameuse « amnésie traumatique », dans les termes choisis par Salmona et ses disciples : j’avais subi un choc extraordinaire et, dans un mécanisme de survie, je m’étais « dissociée » de l’événement, et mon cerveau ne l’avait pas enregistré. Ce qui m’a paru bizarre, car ce n’était pas le viol qui s’effaçait de ma mémoire, mais tout ce qui avait pu se passer autour. Comme si, justement et à l’inverse de ce qu’on pouvait doctement me raconter, mon cerveau avait concentré son énergie sur le « traumatisme », quitte à en négliger les contours, les circonstances environnantes. À les estimer proprement superflues pour ma survie.

Un cas personnel ne faisant pas une donnée et rassurée par un état qui ne s’aggravait pas, j’ai poliment ignoré le diagnostic et décidé de creuser son assise scientifique. Et à mesure que les théories de Salmona prenaient de l’importance dans le débat public – comme lors de la publication, en 2016, du récit autobiographique de Flavie Flament, La Consolation, dans lequel l’animatrice révélait avoir été violée à 13 ans par un photographe rapidement identifié comme David Hamilton, suicidé dans la foulée, et disait avoir retrouvé ce souvenir de 1987 lors d’une psychothérapie 22 ans plus tard –, ma sidération allait se cristalliser sur un seul objet : le décalage entre le néant de leur justification scientifique et le crédit qu’on leur accordait, a fortiori sur un plan légal et politique.

La psychologue américaine Elizabeth Loftus, spécialiste de la mémoire humaine. Photo D.R.
La psychologue américaine Elizabeth Loftus, spécialiste de la mémoire humaine. Photo D.R.

« Oh la la, tout ce que je peux dire, c’est de faire très attention », m’alerte Elizabeth Loftus lorsque je l’informe que la France pourrait bientôt fixer dans la loi l’imprescriptibilité des violences sexuelles pour rendre justice aux victimes ayant développé une « amnésie traumatique » – leur « double peine », comme le dit Salmona dans une autre de ses formules réconfortantes. Mondialement reconnue depuis les années 1970 comme l’un des meilleurs experts du fonctionnement de la mémoire, aujourd’hui professeur distingué d’écologie sociale, droit et sciences cognitives à l’université de Californie à Irvine (UCI), Loftus n’a jamais entendu parler de Muriel Salmona. « Vous pouvez me l’épeler ? », me demande-t-elle sur Zoom le 13 février. Je m’exécute. Non, toujours rien. Ce qui n’a rien d’étonnant selon Brigitte Axelrad, inlassable critique du non-sens scientifique qu’est l’amnésie traumatique – elle a notamment été auditionnée en juin 2018 par la sénatrice Marie Mercier, rapporteur de la commission des lois. « À ma connaissance, m’écrit le professeur honoraire de philosophie et de psychosociologie le 14 février, Muriel Salmona n’a pas conduit de recherches ni d’expériences scientifiques. Or, il me semble essentiel de distinguer le travail de recherche scientifique du militantisme. »

Un folklore du refoulement dangereux

Sur les sites des associations fédérées par Salmona –Mémoire traumatique et victimologie, MoiAussiAmnésie – on ne trouve effectivement aucune trace d’articles académiques. Commentaire d’Axelrad : « Elles avancent des chiffres tels que : 40 % des victimes ont une amnésie totale après un viol ; 60 % ont une amnésie partielle. Il s’agit d’autodiagnostics résultant d’un sondage dans lequel on demande aux participant(e)s d’indiquer les symptômes apparus entre les faits et la complétion du questionnaire. Il s’agit d’un autodiagnostic. L’étude est réalisée et les chiffres validés par ces associations. Or, ni la mémoire traumatique, ni l’amnésie traumatique, ni le refoulement traumatique n’ont été prouvés scientifiquement, pas plus que le lien causal entre le viol et l’amnésie. » Peu importe à Salmona, qui ne cesse de répéter que des souvenirs retrouvés plusieurs décennies plus tard prouveraient l’agression. « Sur la base de cet argument, poursuit Axelrad, Muriel Salmona a défendu l’allongement du délai de prescription pour les abus sexuels infantiles qui auraient eu lieu plusieurs décennies auparavant. Celui-ci ayant été allongé de vingt à trente ans après la majorité en 2018, elle défend maintenant la suppression de la prescription comme pour les crimes contre l’humanité. » Mon avis personnel ne vaut certes pas tripette, mais ayant été violée et de probables membres de ma famille ayant été massacrés en Ukraine par les Einsatzgruppen, je perçois comme une légère différence entre les deux.

« Tous les spécialistes de la mémoire s’accordent aujourd’hui à dire qu’il est impossible de récupérer des années à l’aide de stimuli ou d’indices un souvenir oublié, même s’il est très déplaisant, résume Loftus. Il est évidemment possible et tout à fait courant de ne pas penser à quelque chose pendant longtemps, puis d’y repenser. Mais les partisans de la “mémoire refoulée” ou “ traumatique ” prétendent que des expériences traumatisantes pourraient être stockées dans un coin de l’inconscient, et qu’un jour, par une technique quelconque de “récupération”, on pourrait les faire remonter à la surface. C’est ce que Richard McNally appelle le “folklore du refoulement”. »

La pire catastrophe à avoir touché le champ de la santé mentale depuis la lobotomie

En 2005, ce professeur et directeur de la formation clinique au département de psychologie d’Harvard publiait dans La Revue canadienne de psychiatrie l’étude qui est sans doute la plus définitive et la plus synthétique sur les « mythes » entourant la mémoire des traumatismes. Ses données vont en réalité dans le sens littéralement inverse de ce que serine Salmona : lorsqu’il y a événement traumatique, comme une agression sexuelle ou un viol, les victimes ne sont pas malades de l’oubli mais, au contraire, de souvenirs impossibles à effacer. Pour le dire autrement, comme me le précise Axelrad, « quand la science est interprétée correctement, elle prouve que les événements traumatiques – vécus comme terrifiants quand ils surviennent – sont fortement inoubliables et rarement, sinon jamais, oubliés. » Une analyse cohérente avec la fonction du traumatisme définie par les sciences cognitives informées par le paradigme évolutionnaire. En termes darwiniens, un traumatisme est un processus permettant aux individus d’éviter ce qui risque le plus de nuire à leur succès génétique. C’est ainsi que les événements universellement considérés comme les plus traumatisants sont, outre ceux où l’on frôle personnellement la mort, le décès d’un membre de sa famille – emportant avec lui une proportion non négligeable de vos gènes –, l’altération de son statut social – entraînant une baisse de la capacité de séduction –, la séparation d’avec un conjoint – avec lequel vous ne pourrez plus vous reproduire. Ou le viol chez les femmes. Dans mon cas, de la même manière qu’il arrive fréquemment à des victimes d’agression à main armée de ne pas « imprimer » le visage de leur assaillant tant elles se sont focalisées sur le canon de revolver pointé sur le leur, l’amnésie circonstancielle et périphérique provoquée par mon viol est totalement non pathologique. Et aux antipodes de ce que Salmona et ses bonnes âmes peuvent déverser dans de terrifiantes vidéos virales ou, pire, dans nos lois.

Comme McNally l’écrit dans son article de 2005, les théories de l’amnésie et de la mémoire traumatiques, ainsi que les « thérapeutes » qui s’en réclament, sont « sans doute la pire catastrophe à avoir touché le champ de la santé mentale depuis la lobotomie ». À 76 ans, Loftus se dit pour sa part « assez préoccupée » par la sempiternelle résurgence de ces mythes. « Avec d’autres, soupire-t-elle, j’ai passé énormément de temps à travailler pour découvrir les réalités de la mémoire et à communiquer ces découvertes au grand public pour que nos décisions soient étayées par des faits scientifiques, pas par ce que nous disent nos tripes. Notre société se porterait bien mieux si nous faisions plus attention à la science de la mémoire. » Malheureusement, notre garde des Sceaux semble bien décidé à lui préférer des fariboles.

Encore une écrivaine muselée aux Pays-Bas

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Lale Gül. Image: capture d'écran YouTube.

La semaine passée, jugée trop blanche, une Hollandaise renonçait à traduire l’œuvre d’Amanda Gorman, la poétesse noire ayant prononcé un texte lors de l’investiture de Joe Biden. Nouvelle polémique cette semaine au pays de Dave, l’écrivaine turco-néerlandaise Lale Gül renonce à écrire, après les intimidations de la communauté turque dont elle peine à s’extirper. Récit.


Amsterdam. L’écrivaine turco-néerlandaise Lale Gül n’écrira plus sur sa jeunesse dans le milieu musulman d’Amsterdam, cédant aux torrents de haine dans son quartier et au chantage au suicide de sa propre mère.

Sa mère approuve l’assassinat de Samuel Paty

Dans son livre Ik ga Leven (trad: “Je vais vivre”), Gül, 23 ans, ne mâche pas ses mots. Elle y décrit, dans un langage parfois cru, parfois poétique, les contraintes imposées par ses parents pour qu’elle vive comme une musulmane pieuse. Sa mère, illettrée, a approuvé l’assassinat du professeur Samuel Paty. C’est une des nombreuses occasions qui ont conforté Lale dans sa décision d’abjurer l’islam, ce qu’elle raconte dans le livre paru en février et qui est un grand succès de librairie aux Pays-Bas.

Özcan Akyol la supplie dans sa chronique au journal Algemeen Dagblad de changer d’avis “pour éviter que ne gagnent les barbares”. Réponse de l’intéressée: “Pour lui, c’est facile à dire. Il n’est pas une femme et n’habite pas dans mon quartier.”

Ses parents et les dirigeants religieux de la communauté turque ne l’ont pas lu et ne l’auraient sans doute pas fait sans la présence de Lale Gül dans des émissions de télévision aux heures de grande écoute. Depuis lors, on la reconnait et elle est conspuée dans son quartier, les rares fois où elle ose encore s’y aventurer. Elle reçoit également des tombereaux d’injures sur Twitter et autres réseaux sociaux, est menacée de corrections et doit confronter la haine de sa mère, qui lui aurait dit comprendre ceux qui menacent de l’étrangler. “Je l’aurais dit moi-même, si tu n’avais pas été mon enfant” lui aurait assené celle que l’écrivaine qualifie dans son livre de “despote islamo-fasciste”.

Accusée de salir la Turquie

Pourtant, elle vit toujours dans l’appartement familial, où elle a dû emménager dans la chambre de sa petite sœur de 10 ans. “Je suis majeure, je pourrais quitter le foyer, mais alors je me retrouverai toute seule, je n’aurais plus de famille” constate-t-elle dans une interview au journal Het Parool d’Amsterdam.

A lire aussi, du même auteur: Pays-Bas: jugée trop blanche, Marieke Lucas Reineveld renonce à traduire l’œuvre de Amanda Gorman

L’atmosphère dans la maison familiale doit être exécrable, et en plus Lale Gül se voit donc contrainte d’en sortir le moins possible de peur d’exciter la racaille et autres habitants qui l’accusent d’avoir sali leur religion, leur quartier et leur pays – entendez la Turquie. Lale ne s’aventure jamais dehors sans son frère aîné qui, quoiqu’il désapprouve lui-aussi le contenu du livre, est là pour protéger sa petite sœur. “La police m’a demandé avec insistance d’être prudente, mais ça, je l’avais déjà bien compris” affirme celle qui a porté plainte pour menaces et injures contre plusieurs assaillants. La police l’a assurée que sa rue fait l’objet d’une vigilance renforcée, la maire de gauche d’Amsterdam et des écrivains néerlandais de renom lui ont témoigné leur soutien.

L’assimilation en panne

Les parents de Lale émigrèrent aux Pays-Bas dans les années 90 et s’établirent dans un quartier de l’ouest de la capitale, où environ 60% de la population est issue de l’immigration turque, marocaine, surinamoise ou antillaise. Estimation qui peut sembler modeste à un promeneur de passage.

“Dans leur tête, ils n’ont jamais quitté leur village en Turquie” écrit Lale. Sa mère ne parle toujours pas un traître mot de néerlandais, son père se débrouille, contraint par son travail de facteur. Il a désormais peur de faire sa tournée dans le quartier où tout un chacun lui somme de s’expliquer sur la conduite jugée scandaleuse de sa fille. Celle-ci en ressent un certain remords: “J’ai gâché leurs vies.”

Paradoxalement, la conversion de notre écrivaine hollandaise à la civilisation occidentale a commencé à l’école coranique où ses parents l’envoyèrent chaque samedi. “A l’école néerlandaise, on m’encourageait à poser des questions, à l’école coranique à obéir” écrit-elle. Son professeur n’y apprécia guère une question sur le voile: pourquoi les filles devaient se couvrir la tête, contrairement aux garçons ? “Sûrement le diable t’a soufflé cette question!” reçut-elle en guise de réponse.

A lire aussi: Alain Finkielkraut: Samuel Paty, le dévoilement et le déni

Depuis l’âge de 18 ans, elle se considère comme islamophobe. “Croyez-moi, je ne connais aucun pays islamique où il fait bon vivre comme non-musulmane, homosexuelle ou féministe” écrit celle qui étudie à présent le néerlandais dans l’une des universités d’Amsterdam. Prétexte, également, à rencontrer un petit ami qui, étant Hollandais pur jus, est bien sûr considéré comme une union inacceptable dans le foyer familial. Mais pendant ses études, Lela a aussi découvert qu’il y avait aussi des Turcs et Turques cultivés, laïcs, de droite et de gauche, parfaitement néerlandophones. Elle en dévora les articles dans la presse et les apparitions à la télévision.

À droite, Geert Wilders lui fait les yeux doux

Politiquement, elle penche plutôt vers la droite de la droite, dont elle refuse cependant les avances dans un climat politique tendu sur le sujet de l’immigration. Dans les sondages pour les élections législatives du 17 mars, le Parti de la Liberté de M. Geert Wilders, qui prône l’immigration zéro pour les musulmans, est placé second, derrière les libéraux du premier ministre M. Mark Rutte mais loin devant les  autres partis. Selon Lela Gül, la gauche néerlandaise, en encourageant le communautarisme, rend un bien mauvais service à l’intégration des minorités. Et commettrait surtout la grossière erreur, mêlée de lâcheté, de ne pas reconnaitre la difficulté que pose l’islam à ne pas considérer la femme comme l’égale de l’homme.

Sur ce point, elle se trouve sur la même ligne qu’Ayaan Hirsi Ali, la Néerlandaise d’origine somalienne et collaboratrice du cinéaste Theo van Gogh, assassiné en 2004 par un islamiste marocain d’un autre quartier d’Amsterdam. “Ayaan, c’est une héroïne pour moi” dit-elle dans la presse. Elle craint cependant de subir le même sort que sa courageuse consœur qui a dû s’exiler aux États-Unis pour sa sécurité.

Lale Gül avait entamé son deuxième livre, quand sa petite sœur la met en garde: leur mère ne manquera pas de se suicider dès sa parution. Lale céda aux pressions, en informa son éditeur Prometheus et reprit le chemin de l’université. Au grand dam de l’écrivain turco-néerlandais Özcan Akyol la suppliant dans sa chronique au journal Algemeen Dagblad de changer d’avis “pour éviter que ne gagnent les barbares”. Réponse de l’intéressée: “Pour lui, c’est facile à dire. Il n’est pas une femme et n’habite pas dans mon quartier.”

« Morale et puritanisme ne cessent de gagner du terrain »

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Christophe Bourseiller Photo: Hannah Assouline.

Son visage et sa voix font partie de la mémoire collective grâce à ses apparitions au cinéma. Son travail d’historien défriche les marges et les extrêmes avec précision. Christophe Bourseiller publie aujourd’hui un livre consacré à Jean Parvulesco, écrivain mystérieux classé à droite, ainsi qu’une passionnante synthèse intitulée Nouvelle histoire de l’ultra gauche. Un grand écart qui pourrait résumer son parcours. Rencontre avec un homme qui fuit les clichés, mais pas le débat.


Causeur. Pourquoi revenir sur la figure de Jean Parvulesco ?

Christophe Bourseiller. Je me suis toujours intéressé aux marginaux, aux inclassables. Son mélange de poésie, de conspirationnisme, d’idées politiques très à droite et à l’opposé des miennes m’a toujours intrigué. J’ai pu le rencontrer au début des années 2000, dans son minuscule appartement du 16e arrondissement. Il m’a reçu avec une grande politesse. À la fin de la conversation, il s’est éclipsé et est revenu avec une pile de 40 livres. Son intégrale ou presque. À partir de là, je me suis plongé dans cette œuvre étrange, hallucinée, dans ces phrases interminables, décrivant des complots et des mondes invisibles. C’est une expérience !

Jean Parvulesco est à la fois très actuel – notamment pour son goût des complots – et hors du temps, un pied dans une autre dimension. Où le situez-vous ?

Difficile à dire…Politiquement, il lui est arrivé de se proclamer d’extrême droite, puis de se déclarer gaulliste, plus précisément un adepte du « gaullisme des profondeurs » concept assez obscur. Socialement, il vivait dans le plus grand dénuement matériel. Il m’a confié n’avoir jamais gagné un centime avec ses livres. Je me suis toujours demandé de quoi il vivait, sans trouver de réponse. Mais il n’était pas isolé. Il a été ami avec Jean-Luc Godard, Éric Rohmer, Paul Gégauff, Dominique de Roux… N’importe qui aurait profité de ces contacts pour devenir scénariste, pour faire produire un film. Lui, non.

Cette proximité avec le monde du cinéma est l’un de vos points communs. Est-ce pour cette raison que votre livre comporte aussi une large part d’autobiographie ?

Il s’est passé quelque chose d’étrange en écrivant sur Parvulesco : des souvenirs personnels, des moments que j’avais occultés, ont littéralement resurgi. Beaucoup étaient liés au monde du cinéma, à mes expériences d’acteur chez Godard quand j’étais enfant [dans Une femme mariée, Week-end, etc., NDLR], puis dans les films d’Yves Robert notamment [Un éléphant ça trompe énormément, Nous irons tous au paradis, etc.]. Parvulesco et moi avons été approchés par le cinéma, puis rejetés. C’est une impression très étrange. Une vallée de possibles s’ouvre et, soudain, se referme.

Pourtant vous êtes un enfant du sérail, fils de comédien et de dramaturge. Vous tracez d’ailleurs un portrait subtil et un rien glaçant de ce milieu d’intellectuels de gauche.

Je suis un pur produit de la gauche caviar. Un étrange mélange de culture, de réflexion, mais aussi de cruauté et d’hypocrisie. Très jeune, j’ai vu des gens disserter sur l’injustice et la dictature du prolétariat dans de luxueux appartements parisiens. C’est assez formateur et l’on perd quelques illusions au passage. Mais je n’ai pas rejeté mon milieu en mettant le cap à droite. J’ai choisi la critique de la gauche par la gauche, avec les mouvements libertaires. En tant que militant d’abord et, plus tard, dans mes livres.

Christophe Bourseiller
Christophe Bourseiller

Cette gauche caviar issue de 1968 est aujourd’hui à terre. Question à l’historien des idées : Mai 68, c’est officiellement fini ?

Effectivement, cette gauche a totalement disparu du débat, effacée par le xxie siècle. D’ailleurs, je me demande si les principaux acteurs de cette époque n’avaient pas déjà conscience de leur fin programmée : ils ont parlé assez vite de « parenthèse enchantée ». Enchantée, je ne sais pas, mais parenthèse certainement, et elle est en train de se fermer. Tout a basculé avec l’épidémie de sida et l’élection de Reagan aux États-Unis, au début des années 1980. En France, nous ne l’avons pas vraiment vu venir, la gauche arrivait au pouvoir, il y avait un décalage. Pourtant, tout changeait.

Les manifestations dégénèrent, les black blocs font les gros titres… l’ultra gauche semble, en revanche, avoir gagné en vigueur.

Disons plutôt qu’elle bouge encore. Nous avons l’impression aujourd’hui d’un déferlement de haine, mais la société des années 1970 était autrement plus violente. En 1971, par exemple, les mouvements d’ultra gauche et les communistes libertaires ont organisé un pillage du Quartier latin pour mettre à terre le capitalisme, lutter contre le règne de la marchandise. Les black blocs n’ont rien inventé. Et la protestation contre les bavures policières, la haine de l’autorité ne sont pas des nouveautés non plus.

Nous semblons désormais pris entre deux courants : d’une part, la violence en actes des ultras souhaitant que tout explose et, d’autre part, la terreur au nom de la tolérance, prônée par la « cancel culture ». En résumé, le chaos et le silence imposé. Au milieu, le débat se recroqueville, terrorisé. Comment en est-on arrivé là ?

J’identifie deux racines, essentielles à gauche. L’une est ancienne et profondément ancrée, il s’agit de la gauche décoloniale et tiers-mondiste pour laquelle la repentance est le cœur de la politique. L’autre, plus récente, s’est affirmée au cours des années 1990 : l’altermondialisme. Elle voulait réguler l’économie et les échanges financiers. Et pour cela, elle ne croyait pas à l’État, mais à l’éthique. Dès lors, la morale a repris le dessus. La voie était libre, car le politique ne signifiait plus rien. Devant des politiciens impuissants, n’incarnant plus aucun combat, le citoyen se replie sur son identité, sur ce qu’il est, sur sa vision morale du monde.

La jonction des deux racines est redoutable. Quand la gauche tiers-mondiste veut défendre les peuples opprimés, elle se met à défendre l’islam et, ce faisant, elle adopte peu à peu la morale puritaine de l’islam. Morale et puritanisme ne cessent de progresser. Je parie, par exemple, sur une revitalisation du mariage dans les années à venir. Les revendications des homosexuels sur le sujet l’annonçaient. Mais rien ne dit que nous n’assistons pas non plus à une « parenthèse puritaine », limitée dans le temps. Il faut toujours observer l’extrême gauche, car elle est souvent l’antichambre de la doxa des années à venir.

Justement, qu’est-ce qui agite la gauche de la gauche aujourd’hui ?

L’écologie radicale, notamment avec les ZAD, qui est une sorte de nouveau jansénisme. J’ai récemment lu un texte où l’auteur parlait de « vie minimale ». Le chemin parcouru de « Jouissons sans entraves » à la « vie minimale » est passionnant et très révélateur.

Il traduit aussi un clivage générationnel. Ce dernier pourrait-il remplacer la bonne vieille lutte des classes ?

C’est un nouvel antagonisme. La génération des 20-30 ans est animée par un sens du collectif. Alors que les 30-45 ans, par exemple, sont encore, dans le sillage des baby-boomers, très individualistes, centrés sur un « moi, je… » s’exprimant sur les réseaux sociaux. Regardez les Gilets jaunes. Ils mettaient en avant des revendications individuelles, refusaient toute idée de représentation, de collectif… et il ne s’agissait pas de gens jeunes. C’est pourquoi les réseaux sociaux se sont imposés comme leur principal outil. De toute façon, les réseaux sociaux sont déjà finis, morts, bientôt enterrés…

Pardon ? On a plutôt l’impression qu’ils triomphent, s’imposent comme l’alpha et l’oméga du débat public.

En observant l’extrême gauche, j’ai vu s’imposer le thème de la déconnexion. C’est un premier signal fort. En parallèle, les géants du web se transforment en censeurs et prennent ainsi le contrepied de tous les idéaux libertaires à l’origine d’internet. Il y a eu le cas Trump, bien sûr, mais pas seulement. En Espagne, par exemple, les comptes Twitter de mouvements comme Podemos ou Vox ont été fermés. Facebook et Twitter ont déjà compris que la censure serait inévitable, ils vont donc laisser mourir ces marques lentement pour se concentrer sur des réseaux entièrement ludiques, moins problématiques à gérer et très rentables, comme TikTok.

Terminons avec Jean Parvulesco qui n’aurait pas dédaigné nos digressions politiques. Son œuvre est tentaculaire. Par où conseillez-vous de commencer ?

Par Un retour en Colchide. Il y parle de ses promenades dans Paris, de ses expériences mystiques, toujours avec ce sens si particulier de l’énigme, comme si la réalité n’était qu’un leurre. Un ouvrage plus accessible, mais tout aussi mystérieux.

Christophe Bourseiller, Nouvelle histoire de l’ultra-gauche, Le Cerf, 2021, 392 p.

Parvulesco, l’insaisissable

« Le vrai est un moment du faux », disait Guy Debord, penseur que connaît parfaitement Christophe Bourseiller. La citation aurait pu devenir la devise de Jean Parvulesco (1929-2010), tant l’écrivain roumain n’a cessé de conjuguer la réalité et la légende, le visible et l’occulte. Dans ce livre, Bourseiller contourne l’écueil de l’enquête journalistique, vouée à l’échec avec un tel homme. Le point de départ sera Godard. Il a connu Parvulesco, l’a fait « interpréter » par Jean-Pierre Melville dans À bout de souffle et était un intime de la famille Bourseiller.

L’écrivain Jean Parvulesco (1929-2010). © D.R.
L’écrivain Jean Parvulesco (1929-2010). © D.R.

À partir du réalisateur, l’auteur avance comme l’un de ces protagonistes amnésiques croisés chez Modiano, à tâtons. Chaque nom, chaque détail provoque ou non son lot de réminiscence et, peu à peu, les deux portraits – l’auteur et son sujet – s’affinent. Christophe Bourseiller se souvient de son enfance où il jouait au « singe savant » débitant théories et jugements pour impressionner les amis gauchistes de ses parents. Le cinéma dessine une voie de sortie. « Tu es un personnage, pas un acteur », tranche alors Yves Robert. « Quelle chance ! » semble répondre en écho Parvulesco, lui qui a justement construit un personnage avec application, sculptant sa vie comme tous ceux que la réalité déçoit, indiffère ou effraie. Comment vit-il ? Est-il vraiment roumain ? Quid de cet axe « Paris-Rome-New Delhi-Moscou » dans la « métapolitique internationale et cosmologique » ? Aucune de ces questions ne trouve de réponses. Le livre ne perce pas le mystère Parvulesco. Et, en cela, lui rend un hommage paradoxal, à la fois distant et bienveillant.

Christophe Bourseiller, En cherchant Parvulesco, La Table ronde, 128 pages, 2021.

En cherchant Parvulesco

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Clara et les chic types, le classique oublié

Oubliez les livres de souvenirs, les rétrospectives, les témoignages d’époque. Pour saisir l’atmosphère du début des années 1980 dans la province française, rien ne rivalise avec Clara et les Chics Types (1981). Normal : le grand Jean-Loup Dabadie est à la manœuvre. Il écrit le scénario, les dialogues et aurait même dû aller plus loin. « Le film devait être sa première réalisation, explique Christophe Bourseiller, mais la Gaumont a reculé et imposé un homme qui les rassurait, Jacques Monnet. » Le casting réunit Isabelle Adjani, Thierry Lhermitte, Daniel Auteuil, Josiane Balasko, Christian Clavier (parfait, comme toujours à cette époque) et Bourseiller, en léger décalage : « Il y avait une différence générationnelle entre eux et moi, notamment sur le plan musical. J’étais plongé dans la new wave et, eux, plutôt dans Stevie Wonder, Michel Jonasz [qui a écrit les chansons du film, NDLR]. » Le film trouve un faux rythme unique, la jonction entre des dialogues subtils et des comédiens doués se fait naturellement. Sur le thème vu et revu du « passage à l’âge adulte », Dabadie écrit des scènes qui semblent à la fois nouvelles et de toute éternité. Quatre mois après la sortie en salles, Mitterrand est élu. On croit cette génération triomphante. Elle est, en fait, déjà paumée. Clara et les Chics Types le montre avec une finesse qui a déserté la comédie française.

Hommage aux victimes du terrorisme: n’oublions pas les autres modes d’action de l’islamisme

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Emmanuel Macron salue Nicolas Sarkozy aux Invalides, dans le cadre de la journée d'hommage aux victimes du terrorisme, Paris, 11 mars 2021 © Thibault Camus/AP/SIPA Numéro de reportage : AP22547440_000004

Pour la seconde année consécutive, ce 11 mars marque en Europe la journée d’hommage aux victimes du terrorisme. Emmanuel Macron présidera une cérémonie aux Invalides ce matin, puis rencontrera l’imprimeur de Dammartin-en-Goële qui fut otage des frères Kouachi après le massacre de Charlie Hebdo. Le terrorisme n’étant qu’un moyen d’action, Aurélien Marq rappelle dans ce texte les autres modes d’action de l’islamisme, ce péril mortel qui attaque la civilisation française.


Depuis l’année dernière, le 11 mars est désormais la journée nationale d’hommage aux victimes du terrorisme. Mais pour nécessaire qu’il soit, cet hommage n’effacera pas notre culpabilité collective.

Bien sûr, les vrais coupables sont les terroristes, et les idéologues et militants qui les inspirent, les encouragent, les excusent. Eux tous ont le sang des victimes sur les mains. Pourtant, collectivement, nous n’en sommes pas tout à fait innocents non plus.

Il y a ceux qui ne veulent pas nommer l’ennemi. Le terrorisme n’est pas un ennemi, c’est un mode d’action de l’ennemi. Et celui qui aujourd’hui tente de s’imposer par la terreur, c’est l’islamisme. La volonté de faire de l’islam la norme collective, au double sens de normal et de normatif. Et il reste un ennemi même lorsqu’il emploie d’autres armes.

L’ouverture, ça va deux minutes…

Il y a tous ces musulmans qui malgré quatorze siècles d’évidence refusent d’admettre que leur religion charrie un poison mortel, et un poison pour l’âme.

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Il y a la République, qui a oublié qu’elle est un mode de gouvernement et un idéal politique, et que ça ne suffit pas à faire un pays, et encore moins une civilisation.

Il y a la France, qui en renonçant à être la France et à se faire respecter a abandonné tous ceux qui comptaient sur elle.

Il y a les religieux qui ont oublié que les dieux dignes de ce nom veulent l’homme libre à leurs côtés et non enchaîné à leurs pieds.

Il y a ceux qui choisissent le déni pour préserver leur médiocre confort moral égoïste, pour « ne pas stigmatiser », au nom de la « tolérance », au nom du « dialogue », au nom de « l’ouverture ».

Il y a ceux qui font l’éloge « des religions » sans jamais se donner la peine de distinguer ce qu’il y a de bon de ce qu’il y a de profondément vicié.

Djihad judiciaire, multiculturalisme, déni…

Il y a ceux qui utilisent le droit pour paralyser l’action de l’état, au mépris du bien commun.

Il y a ceux qui veulent faire de la France un simple territoire ouvert à tous les vents, au mépris de sa culture, de ses idéaux et de son peuple.

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Il y a ceux qui choisissent de défendre des intérêts économiques, des intérêts de classe, des intérêts de clan, des intérêts de carrière, plutôt que de permettre l’union sacrée au nom de la dignité humaine contre le totalitarisme théocratique.

Il y a ceux qui descendent dans la rue pour des futilités, alors qu’il faudrait le faire pour exiger l’interdiction de toutes les idéologies opposées à la liberté de conscience.

Il y a ceux qui savent mais ne font rien, ou pas assez.

Il y a moi, qui ai mis trop longtemps à comprendre, et trop longtemps à oser dire clairement ce que j’avais compris.

Tous, il n’y a qu’un seul hommage que nous puissions rendre aux victimes en nous tenant la tête haute devant leurs tombes : terrasser l’ennemi. D’ici là, nous ne pouvons que redire leurs noms pour qu’ils ne soient jamais oubliés, et espérer leur pardon.

Bidard, Bidard, vous avez dit Bidard?

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Vincent Magloire, Vincent Mc Doom et Helene Bidard en 2017 © J-B BRUYNOOGHE/SIPA Numéro de reportage : 00836287_000009

…et nous promet de belles parties de rigolade au milieu du désastre.


Dimanche 7 mars, après une « balade urbaine » au Parc Suzanne Lenglen, l’adjointe à la maire de Paris chargée de l’égalité femmes-hommes Hélène Bidard (Parti Communiste) a twitté vouloir établir un « diagnostic genré de ce vaste espace vert et sportif ». Certains internautes parisiens, morts de rire, demandent ironiquement des précisions. Histoire de continuer à se gondoler, nous proposons de porter à la connaissance de ces internautes et des lecteurs de Causeur les meilleurs passages du livre de chevet de Mme Bidard, le Guide référentiel Genre et espace de la Mairie de Paris.

Ce guide est écrit dans la novlangue politique chère à son édile et en écriture dite inclusive. Anne Hidalgo y affirme d’abord que « l’espace public est une construction masculine. Conçu et mis en œuvre par et pour des hommes »; puis que « l’urbanisme, l’aménagement urbain et les services publics doivent permettre d’y mettre fin (aux violences sexistes) ». Nous imaginons que c’est à la lecture de ce diagnostic d’experte que Caroline de Haas a réclamé l’élargissement des trottoirs de la Porte de la Chapelle, trottoirs sur lesquels des femmes avaient été agressées par des migrants pas bêtes du tout et ayant immédiatement compris la fonction et l’intérêt d’un aménagement urbain élaboré par un « groupe dominant masculin hégémonique » pour assouvir ses vices.

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Espaces verts et « budget genré »

Toute une bouillie sociologique autour du « genre » est utilisée dans ce guide. Résumant à gros traits la “philosophie” de Judith Butler et d’Éric Fassin, les auteurs rappellent que « ce qu’on appelle “genre” est le système de normes ou la construction sociale qui assigne des rôles et places différentes et hiérarchisées aux femmes et aux hommes ». Il convient par conséquent de « développer une “approche intégrée de l’égalité femmes-hommes” (ou une approche intégrée du genre) pour en faire une stratégie transversale pour toute la municipalité. » Comme c’est transversal, tout y passe: les lieux, les pratiques sportives, le vocabulaire, l’éclairage, les toilettes, les immeubles et le moindre recoin de la plus petite rue. En soi, certaines préconisations ne sont pas dénuées de bon sens, MAIS… pourquoi verser systématiquement dans une miteuse “philosophie féministe” et une sociologie de si bas-étage ? Pourquoi accoler systématiquement les théories les plus bêtes à un plan d’urbanisme qui pourrait aisément s’en passer ? Et pourquoi écrire dans cette langue infecte ?

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Le techno-monde a des ressources infinies de déréalisation du réel et de destruction de la langue. Il ne suffit plus de prévoir un budget, il faut que ce dernier soit « un budget genré » (ou « gender budgeting », en anglais ça fait plus sérieux). Il ne suffit plus d’améliorer l’éclairage urbain, il faut « repenser la géographie sociale de la lumière ». Il faut réaliser des « statistiques sexuées ». Il est nécessaire de « valoriser l’image des piétons ». Évidemment, « le Plan Vélo de la ville devra intégrer la problématique du genre ». Il est également prévu une « reconquête de l’espace à travers des expérimentations sensorielles (?!) qui rétablissent nos liens aux lieux et nous sortent d’une vision fonctionnelle souvent “virile” de la ville. » On s’appliquera à « bannir le langage sexiste et féminiser le langage à l’écrit comme à l’oral » dans le sport. Nous l’ignorions mais « les femmes sont les premières expertes de l’usage de la ville », il conviendra donc de leur donner la parole: « c’est une question “d’empowerment” des femmes ».

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Lavons-nous les oreilles en relisant Orwell: « Le langage politique a pour fonction de rendre le mensonge crédible et le meurtre respectable, et de donner à ce qui n’est que du vent une apparence de consistance. »

Des passages piétons arc-en-ciel pour signaler le ghetto homosexuel

D’autres capitales européennes ne jurent plus, elles aussi, que par la théorie du genre et le féminisme le plus crétin. Vienne est citée en exemple pour son « gender mainstreaming ». La ville de Genève a décidé de remplacer la moitié des panneaux signalant un passage piéton. Avec un objectif progressiste et inclusif affiché, ces nouveaux panneaux représenteront des « femmes actives, âgées, enceintes ou encore en couple lesbien. » La cité helvétique espère ainsi « augmenter la visibilité des femmes dans la ville ». Sandrine Salerno, maire socialiste encore plus “dégenrée” que notre maire de Paris, est prête à répondre à toutes les réclamations des groupes qui auront le désir de se voir représenter sur les panneaux de signalisation: les transgenres, les « personnes en surpoids », etc. Paris a encore des progrès à faire… elle qui n’a pour le moment repeint que quelques passages piétons aux couleurs arc-en-ciel des mouvements LGBT.

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Conclusion: l’impression générale est quand même que tout ce petit monde d’élus parisiens hidalgo-progressistes, à force de vouloir racler les fonds de tiroirs électoralistes, semble totalement paumé, pour ne pas dire plus. On se souviendra qu’au deuxième tour des dernières élections municipales, Anne Hidalgo a été réélue avec moins de 20% des voix du corps électoral parisien, du fait d’une abstention massive. On peut donc penser qu’une très grande majorité de Parisiens se demandent sur quelle Nef des fous ils sont embarqués. Fluctuat nec mergitur est la devise de Paris. Vu le naufrage en cours, peut-être faudra-t-il envisager de la changer d’ici peu.

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Politiquement correct made in URSS

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« Nous ne laisserons pas semer la discorde entre les peuples », affiche de propagande soviétique de 1957 (détail, affiche complète en fin d'article) D.R.

Pour Vitaly Malkin, né sous Staline en URSS, les méthodes utilisées aujourd’hui en France par certains militants – «suppression» de leurs opposants, réécriture de l’histoire, discrimination positive – rappellent celles des Soviétiques. Décidément, nous ne savons pas tirer les leçons de l’histoire.


Il existe un argument bien connu, de nos jours, pour clouer le bec à son adversaire. Un argument, qui comme son jumeau inversé, le point Godwin, empêche son interlocuteur d’aller au bout de ses pensées et que l’on pourrait appeler l’anti-reductio ad Stalinum : « Oui, mais c’était sous l’Union soviétique » (comprenez « cela n’a rien à voir »). Pour une raison qui m’échappe, il est considéré comme suspect, ou coupable, d’établir la moindre comparaison entre la situation actuelle et la vie sous un régime totalitaire. Comme si ces rapprochements ne pouvaient qu’être ou hors de propos ou dangereusement anachroniques.

Et pourtant, j’affirme qu’il existe aujourd’hui en France une intolérance comparable à celle qui avait cours dans mon pays. Les méthodes utilisées par certains militants pour interdire des débats à l’université, « supprimer » symboliquement leurs opposants et réécrire l’histoire du point de vue d’une catégorie ethnique ou religieuse n’ont rien à envier à celles dont j’ai été témoin en Union soviétique, avant de m’en émanciper, personnellement, dans les années 1980.

En arrivant en France, je ne m’attendais pas à ce que la gauche y soit encore soviétique. N’a-t-elle pas été guérie de ses erreurs par la chute de l’URSS ? Une partie des militants progressistes poursuit les luttes maoïstes ou trotskistes des années 1970. Autrement dit, malgré l’effondrement du communisme, ils continuent d’agir et de réfléchir avec les mêmes réflexes que l’extrême gauche de l’époque. Pour le dire dans les mots de Marx, les gauchistes n’ont « toujours pas réglé leurs comptes avec leur conscience philosophique d’autrefois ». Hélas, je doute que ces jeunes aient, ne serait-ce qu’un jour, entrouvert l’un de ses livres ni même étudié l’histoire de l’Union soviétique pour pouvoir régler leurs comptes avec cette époque. Ils ont préféré, au contraire, effacer l’ardoise, oublier le grand frère soviétique.

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Bien des jeunes pensent défendre une noble cause en défendant l’« inclusion » des minorités. Pour neutraliser leurs opposants, les militants « intersectionnels » disqualifient leur personne au lieu de leurs idées, ou refusent tout simplement de débattre avec eux. Sans le savoir, ils adhèrent à une formule idéologique qui mérite d’être mise en perspective avec l’expérience.

Abstraction faite du contexte « féministe » ou « racialiste », il arrive à ces militants de reprendre, mot à mot, le discours de leurs prédécesseurs. Prenons l’exemple de la « discrimination positive » souvent évoquée au moment du mouvement Black Lives Matter, en juin, aux États-Unis. Vous savez, cette méthode qui consiste à donner la préférence à une minorité au nom de sa race ou de son origine. Mais si, vous savez ! Le jour des obsèques de George Floyd, Adidas annonce qu’elle embauchera 30 % de personnes noires et latinos[tooltips content= »Lefigaro.fr, 10 juin 2020. »](1)[/tooltips]. C’est bien connu, la voix du profit passe par la justice. « Diversity makes money », dirait-on à Hollywood.

Une affiche de propagande de 1955 loue « l'amitié des peuples de l'URSS ! ». De l'indigénisation à la russification. D.R.
Une affiche de propagande de 1955 loue « l’amitié des peuples de l’URSS ! ». De l’indigénisation à la russification. D.R.

Convaincus qu’ils rendent le monde meilleur, une partie des progressistes américains –  et par conséquent, français –  entendent imposer des quotas pour réparer les injustices subies et rendre les minorités « visibles ». Les rédactions du New York Times seraient « trop blanches » pour pouvoir parler du racisme systémique… Les militants identitaires n’ont que faire de la méritocratie à laquelle ils préfèrent la rhétorique dangereuse qui renvoie les individus à leur appartenance et leur propose des espaces « safe » ou « inclusifs » – ce qui ne laisse pas d’être contradictoire.

L’intention est peut-être louable. Le problème est qu’avant de se déployer sur les campus américains, à la faveur du mouvement pour les droits civiques des années 1960, cette méthode avait déjà été essayée et usée en Union soviétique. C’est un chapitre relativement méconnu de notre histoire, la discrimination positive a été l’une des grandes passions des bolcheviks. À la fin des années 1920, ils ont été les premiers à instaurer des quotas en faveur des minorités. Cette politique a été appelée korenizatsiya, « indigénisation » en français. Oui, vous avez bien lu. Dans les années 1920, le Parti communiste « indigénise » la Russie pour aller jusqu’au bout de son idéal égalitariste et créer ainsi une société nouvelle.

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L’ancienne Russie ayant volé en éclats en 1917, la République socialiste fédérative soviétique de Russie (RSFSR) doit recréer le lien avec les anciennes populations de l’empire tsariste. À l’époque tsariste, le pays n’était pas gouverné par le principe ethnique, à quelques exceptions près. Ces minorités ne se seraient nullement considérées comme des « peuples » si les bolcheviks ne les avaient pas traitées comme telle, en encourageant le sentiment d’appartenance ethnique. Après la révolution, d’étranges nationalités « hors-sol » ont ainsi vu le jour avec l’affirmation d’un droit des peuples à l’autodétermination.

La korenizatsiya s’est donné pour but de faire émerger des élites, rapidement et dans tout le pays, et d’envoyer plus de jeunes issus de ces minorités à l’université. À partir de 1923, des quotas reposant sur des critères sociaux et ethniques sont mis en place dans les industries, puis l’année suivante, dans l’enseignement supérieur. Le Pravda Vostoka, l’organe de presse officiel du Parti en Asie centrale, publie les pourcentages à respecter dans les universités : « 85 % au minimum de nationalités locales (et parmi elles, pas moins de 10 % de natifs) ; 20 % de Batraki ; 30 % de kolkhozniks et de bednyiaki [de métayers, NDLR], etc. »

La korenizatsiya partait, elle aussi, d’excellentes intentions. Il s’agissait de développer et d’industrialiser des régions reculées, et de faire participer ces peuples autrefois « opprimés » à la construction d’un paradis socialiste. On est surpris de voir à quel point la rhétorique actuelle des progressistes ressemble au langage du parti bolchevique dans les années 1920. Écoutons, par exemple, ce « camarade » : pour atteindre une « attitude vraiment prolétarienne », nous dit-il, « l’égalité formelle ne suffit pas. Il faut aussi compenser la défiance, le soupçon, les griefs qui, au fil de l’histoire, ont été engendrés chez le peuple opprimé par le gouvernement de la nation impérialiste. »

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L’auteur de ces propos n’est pas un jeune partisan des théories décoloniales, mais le camarade Lénine en personne, qui écrit ces mots en 1922 dans « La question des nationalités et de l’autonomie ». Lénine est à deux doigts de faire repentance devant les anciens colonisés au nom des « privilèges » grand-russes. Tout est bon, chez le stratège, pour désarmer la bourgeoisie, y compris flatter le « nationalisme » des anciens peuples « opprimés ».
« Il faut distinguer entre le nationalisme de la nation qui opprime et celui de la nation opprimée, entre le nationalisme d’une grande nation et celui d’une petite nation », poursuit-il sur la même lancée. Le camarade Lénine ne le saura jamais, mais ce « nationalisme » finira par avoir la peau de l’Union soviétique.

C’est que, plus les politiques compensatoires semblent radicales, moins elles sont efficaces, et entretiennent les inégalités plus qu’elles n’y remédient. Leurs partisans ont beau défendre qu’elles sont provisoires, elles survivent toujours à leurs créateurs, fait remarquer l’économiste américain Thomas Sowell. Dès les années 1930, la politique de réparations avait déjà été détournée de son intention initiale. Les nationalités réclamaient plus de postes, laissant apparaître quelques fissures au sein de « l’amitié entre les peuples ». 

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Avec la guerre, le « chauvinisme de la grande puissance russe » fait son grand retour. À Moscou, on craint la solidarité des Ukrainiens ou des Allemands à l’étranger. En réaction, Staline ressuscite la vieille culture russe (celle-là même qu’il avait contribué à éliminer, comme commissaire aux nationalités, en désignant les lishentsy, « individus privés de leurs droits », ennemis du socialisme). À partir de 1937, les artistes qui avaient été « annulés », comme Pouchkine, sont de nouveau tolérés. Un peu comme aujourd’hui, les progressistes « tolèrent » Beethoven malgré les « signifiants de la classe bourgeoise » présents dans la Cinquième symphonie, explique la bien-pensance woke dans un podcast de Vox.

En réalité, la discrimination positive et les purges culturelles ont toujours fonctionné comme les deux faces d’une même pièce, l’une servant à l’autre, l’une permettant l’autre. Naturellement, les quotas ont fini par limiter l’accès à des postes de certaines minorités, notamment les juifs, autrement dit à servir un but exactement opposé à celui qui était affiché. Dans les républiques de l’Est, des commissions gouvernementales devaient veiller à la bonne « indigénisation » des professions supérieures mais, avec le temps, la korenizatsiya s’est révélée un cadeau empoisonné pour le Parti et pour les peuples soviétiques.

Les quotas ont attisé la flamme du séparatisme dans l’Est du pays et monté les peuples les uns contre les autres. Je pense à cet ouvrier de Tachkent (Ouzbékistan), dont l’historien américain Terry Martin cite une lettre où il se plaint de ne pas trouver de travail, car « on le donne aux populations indigènes, aux Ouzbeks, quand notre frère, européen, lui, meurt dans l’indifférence ». On croirait entendre la détresse des « mâles blancs » de l’Amérique trumpiste. Des recherches ultérieures ont confirmé les effets contradictoires de ces mesures sur les relations entre les communautés. L’absence de liens, voire l’hostilité entre les étudiants issus des quotas et les autres élèves est l’une des plus frappantes, toujours selon l’économiste américain Thomas Sowell.

Pour toutes ces raisons, l’amitié des peuples finit par ne devenir qu’un mot ou, pour reprendre les termes de l’anthropologue Alexeï Yurchak, « un mantra vide de sens ». En dehors des grandes déclarations officielles sur le « folklore » des peuples, il ne restait déjà plus grand-chose, dans ma jeunesse, de cette rhétorique multiculturelle. Vous comprenez ma déception quand je vois, aujourd’hui, de jeunes intellectuels préférer l’« inclusivité » à la « méritocratie ». Il faudrait leur expliquer que les mesures compensatoires sont une escroquerie, qu’elles n’ont jamais apporté la moindre solution pour la simple et bonne raison que l’on ne corrige pas une inégalité par une autre. En Russie, l’échec de ces mesures est sans appel. Les communistes s’en sont donné à cœur joie pendant plus de vingt ans et qu’ont-ils récolté ? Du séparatisme, du ressentiment, des guerres civiles et la dissolution de l’empire soviétique en Fédération de Russie.

urss-4Au demeurant, même les Américains renoncent à ces méthodes, de nos jours, en raison de leur inefficacité. La Cour suprême ne reconnaît plus le principe des quotas ethniques depuis 1978, même si elle tolère la nécessité de la « diversité » dans l’enseignement supérieur, et donc, l’existence légale de quotas. Aux dernières élections, en novembre, les Californiens ont largement voté contre le retour de la discrimination positive à l’université. Je ne peux m’empêcher de voir dans ces deux décisions un retour à la raison. Il est donc curieux que l’on veuille importer en Europe ces méthodes qui ont largement échoué ailleurs. Le progrès social ne s’achète pas à coup de chiffres et il faut plus qu’un pourcentage pour récompenser le mérite.

Lorsque Coleman Hugues, l’écrivain américain, propose de faire passer des auditions de musique derrière un paravent pour recruter les candidats d’un orchestre, et non les meilleurs musiciens noirs ou femmes, voilà une juste mesure ! Une audition à l’aveugle est plus humaine qu’une sélection à l’aveugle. L’essence d’une démocratie où chacun compte pour ce qu’il sait faire, et non pour ce qu’il est, tout simplement. Mais, surprise, il paraît que cette méthode a disparu aux États-Unis depuis les années 1960…

« Nous ne laisserons pas semer la discorde entre les peuples », affiche de propagande soviétique de 1957
« Nous ne laisserons pas semer la discorde entre les peuples », affiche de propagande soviétique de 1957

L’antiracisme à géométrie variable

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Joe Biden en visite à Yale, alors qu'il était encore le vice-président de Barack Obama. © SIPA_AP21736775_000002

Le président Biden, alors qu’il déclare promouvoir l’équité raciale, a annulé une procédure judiciaire en cours contre l’université Yale, qui discriminait les candidats asiatiques et blancs à l’entrée. 


Biden a explicitement dédié sa mandature à l’équité raciale. Ce qui dans sa logique suppose d’admettre certaines discriminations raciales. Le 3 février, il a annulé une action en justice intentée, sous Trump, par l’État fédéral contre l’université Yale, pour discrimination raciale. Il était reproché à Yale d’appliquer des critères raciaux dans ses procédures d’admission, contrevenant ainsi au Civil Rights Act, l’arrêt historique de 1964 qui avait mis fin à la ségrégation.

Tout a commencé par une plainte de la Coalition américano-asiatique pour l’éducation qui s’émouvait du nombre d’étudiants d’origine asiatique aux dossiers scolaires étincelants recalés à l’entrée. Avril 2018 : le ministère de la Justice lance une enquête qui durera deux ans (le temps d’éplucher les dossiers d’admission de Yale de 2000 à 2017) et constatera le traitement inique des étudiants d’origine asiatique et des Blancs, au bénéfice des Noirs et des Hispaniques, en violation du titre VI du Civil Rights Act. D’où le procès intenté par Trump, annulé par Biden. Comment déclasser en douce des candidats brillants ? On pondère les bonnes notes avec des critères de personnalité subjectifs (esprit de groupe, fibre créatrice) en se fondant, détail aggravant, sur des stéréotypes grossiers du type « l’Asiatique est taiseux ». Ainsi crée-t-on de facto des quotas raciaux bientôt trahis par les chiffres : si le nombre de candidats d’origine asiatique a doublé en vingt ans, le nombre d’admis, lui, n’a pas bougé.

La méthode n’est pas nouvelle. Elle fut appliquée aux juifs (trop de bons dossiers) par Yale et Harvard. De 25 % en 1925, le nombre d’étudiants juifs à Harvard avait fondu (15 %) les trois décennies suivantes. Le sectarisme WASP est remplacé par l’impératif diversitaire et l’obsession de promouvoir une élite Benetton artificiellement dosée dans les couleurs. Biden avait juré de pacifier le pays. Il est sur la bonne voie !

Condamnation de Nicolas Sarkozy: et l’image de la France?

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3 mars 2021 © Jacques Witt/SIPA Numéro de reportage: 01007355_000009

Nicolas Sarkozy, ses juges et la nation française


Dans l’entretien qu’il a eu avec Gilles Bouleau au 20 heures de TF1, Nicolas Sarkozy a vigoureusement dénoncé l’injustice de sa condamnation par le tribunal correctionnel de Paris. Trois jours plus tard, sur le plateau de TV Libertés, Régis de Castelnau a dit tout ce qu’il pensait de cette condamnation et, plus généralement, de cette justice bien pressée, à ses yeux, de s’emparer des dossiers concernant la droite. Un débat entre cet avocat et l’ancien magistrat Philippe Bilger, plus conciliant sur cette affaire, mériterait d’être organisé. Il y a fort à parier que les téléspectateurs se précipiteraient chez leur libraire pour acheter le livre du premier, Une justice politique. Des années Chirac au système Macron, histoire d’un dévoiement, paru en janvier dernier aux éditions de L’Artilleur.

Cette décision de justice qui est une première dans l’histoire de la Vème République puisqu’elle condamne un ancien président à trois ans de prison dont un an ferme, est d’autant plus surprenante que la preuve de la culpabilité du prévenu n’a pu être apportée.

Si celui-ci a fait immédiatement appel, il a également pris les devants et déclaré qu’il irait, s’il le fallait, jusqu’à la Cour européenne des droits de l’homme. Que des décisions de justice puissent être politiques, cela est difficilement contestable, sauf à se complaire dans la naïveté ou la mauvaise foi. Il n’en reste pas moins que la chose est inacceptable, et qu’elle est scandaleuse lorsqu’elle est avérée.

Le séparatisme des juges

L’inquiétant est peut-être ailleurs. Reconnaissant que leur décision ne s’appuyait que sur un faisceau d’indices qui ne pouvait tenir lieu de preuve, les juges auraient pu être soulagés de n’avoir pas à condamner à de la prison ferme un ancien président de la République et ainsi à n’avoir pas à porter atteinte à l’image de la France. Aussi est-on amené à se demander si la séparation des pouvoirs ne serait pas peu à peu interprétée par certains magistrats comme l’autorisation pour le pouvoir judiciaire d’inaugurer… un séparatisme d’un nouveau genre !

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Ne serait-on pas également en droit de se demander si Nicolas Sarkozy et certains juges, malgré ce qui peut les opposer politiquement, ne communieraient pas dans un même abandon de l’idée de nation devenue à leurs yeux obsolète ? Pour Nicolas Sarkozy, comme pour tous les européistes, la nation serait en attente de son dépassement dans une supranationalité européenne, d’où sa décision prématurée, et comme allant de soi, de se tourner en dernier ressort vers la Cour européenne des droits de l’homme.

Pour les autres, fidèles à de vieilles lunes internationalistes, l’idée nationale serait à dépasser au profit d’une vision communautariste de la société, d’où leur indifférence à l’image du pays et à ce que son identité peut encore représenter aux yeux du monde.

Un drame national

« J’irai jusqu’au bout parce que je n’ai rien perdu de mon énergie malgré mon âge », a conclu l’ancien président. Cette énergie est une qualité qu’on lui reconnaît encore volontiers. Elle apparaît toutefois surjouée et un peu dérisoire. Que ne l’a-t-il mise au service des Français quand il était aux responsabilités ? Que n’a-t-il commencé par respecter leur rejet, en 2005, du projet de traité constitutionnel européen ? Ne s’agissait-il pas là aussi d’une profonde injustice ? À quel drame sa surdité et sa désinvolture d’hier n’ont-elles pas condamné le pays ?

Algérie/écoles: le choix tragique de l’arabe classique après le français

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Le linguiste Alain Bentolila © BALTEL/SIPA Numéro de reportage: 00891934_000021

Le linguiste Alain Bentolila[tooltips content= »Nous ne sommes pas des bonobos: Je parle donc je suis, Odile Jacob, mars 2021″]*[/tooltips] interroge les choix linguistiques de ce pays après la décolonisation.


Aujourd’hui après avoir clos depuis soixante ans le douloureux dossier de la colonisation, des millions de petits enfants des pays qui ont gagné leur indépendance entrent encore dans le couloir de l’analphabétisme dès l’instant où ils poussent la porte de l’école. Car ce que leurs gouvernants feignent d’ignorer c’est qu’un enfant ne peut apprendre à lire et à écrire dans une langue qu’il ne parle pas. Au Sénégal, c’est parce que la langue française ferme encore aujourd’hui la porte d’une lecture libre aux élèves non francophones, en Algérie c’est parce que l’arabe classique joue le même rôle. Dans l’un et l’autre cas, être confronté à des mots écrits qui ne correspondent à rien dans leur intelligence est pour des millions d’élèves la promesse de ne jamais apprendre à lire et à écrire. Les systèmes éducatifs de ces pays dits francophones sont en fait aujourd’hui des machines à fabriquer de l’analphabétisme et de l’échec parce qu’ils n’ont jamais voulu (ou su) résoudre la question qui les détruit : celles des choix linguistiques.

L’arabe classique, un nouveau joug

Arriver à cinq ou six ans dans une école et y être accueilli dans une langue que sa mère ne lui a pas apprise est pour un enfant une violence intolérable et une garantie d’échec scolaire. Tel est le cas de l’Algérie qui n’a pas eu le courage de choisir pour son école une politique linguistique qui aurait dû servir en priorité les intérêts de ses élèves et non pas ceux des forces obscures qui la minent. Pendant la période coloniale, l’Algérie a vu imposer à ses écoles une langue que les jeunes élèves « indigènes » ne parlaient ni ne comprenaient: le français. Leur maître d’école tentait alors tant bien que mal, de leur inculquer les mécanismes qui relient les lettres du français aux sons qui leur correspondent. Et ces jeunes Algériens parvenaient à déchiffrer laborieusement chaque mot syllabe après syllabe. Mais à quoi rimait cette compétence si chèrement acquise ? À rien, bien sûr ! À rien ! Car, ne l’oublions pas, apprendre à lire ce n’est pas apprendre une langue nouvelle, mais retrouver, sous une autre forme, une langue que l’on pratique déjà à l’oral. Le bruit des mots qu’ils ânonnaient n’activait rien dans le cerveau de ces enfants, tout simplement parce qu’ils ne possédaient pas le vocabulaire français indispensable à la compréhension. L’école coloniale fabriquait donc, à grand frais, des cohortes de perroquets incapables de construire le sens des textes, incapables de questionnement et de critique. Au moins était-on certain qu’ils resteraient à leur place…

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Lorsque l’Algérie s’est affranchit de la colonisation, on aurait pu espérer qu’indépendance allait enfin pouvoir rimer avec « langue du peuple » et que l’école algérienne allait ouvrir grand ses portes à la langue que ses élèves parlaient et comprenaient afin que leur lecture fût enfin synonyme de compréhension. Hélas ! L’arabe classique remplaça la langue de l’ancien colonisateur avec les mêmes effets désastreux. À l’aube de son indépendance, la jeune République algérienne aurait sans la moindre hésitation dû décider que l’arabe algérien deviendrait la langue d’enseignement de l’école algérienne. Juste revanche sur l’histoire coloniale, juste décision d’adapter l’éducation à la langue de ses élèves. Le choix des nouveaux maîtres de l’Algérie, au lendemain de son indépendance, se porta malheureusement sur l’arabe classique, et pour l’inculquer -ou du moins tenter de l’inculquer – on remplaça les instituteurs algériens par des homologues venus du Moyen-Orient. On imposa donc, dans toutes les écoles, la langue du Coran qui, espérait-on, rassemblerait  au-delà de leurs  nations  respectives tous les musulmans. Panarabisme et soumission religieuse furent ainsi les ressorts d’une décision qui signa la faillite de l’école algérienne. Elle eut deux conséquences délétères : la première fut de précipiter des élèves ne parlant que l’arabe algérien ou la langue berbère dans une école qui leur imposait un arabe littéral que fort peu   comprenaient, privant ainsi la plupart de tout espoir de maîtriser la lecture et l’écriture. La deuxième conséquence fut encore plus grave ! En choisissant la langue du Coran, on privilégia une conception de la lecture et de son apprentissage dans lequel  « savoir par cœur » et lire  sont intimement liées. En faisant de la langue religieuse la langue de l’école algérienne on l’empêcha de former des esprits libres, capables de questionner textes et discours.  Apprendre à lire ne serait en aucune façon une conquête, savoir lire  ne récompenserait pas un effort personnel; ce serait le fruit d’une révélation. Lorsque la langue du sacré investit l’école algérienne, se trouvèrent confondus en une mêlée confuse verbe et incantation, lecture et récitation. Le choix de l’arabe classique induisit, pour le plus grand malheur de l’école algérienne, une démarche d’apprentissage qui interdisait  aux élèves la libre interprétation des textes profanes de même qu’il  détournait  les croyants de l’exégèse des textes sacrés. Ce ne fut donc pas le choix d’une langue nationale que l’on offrit au peuple algérien, c’est un nouveau joug qu’on lui imposa : la langue du religieux remplaça celle du colonisateur avec la même conséquence désastreuse pour la formation intellectuelle du petit élève algérien. On est en droit aujourd’hui de se poser la question suivante : cette incapacité de questionner un texte profane ou sacré n’était-elle pas programmée afin d’assurer soumission spirituelle et obéissance sociale ?

Un système perverti

Tel est le vrai visage d’une arabisation qui en Algérie fit un choix contraire aux intérêts de son peuple ; telle fut aussi la scolarisation en latin, en France jusqu’à la Révolution. Ces choix privent les peuples de leur chance d’apprendre à lire et à écrire dans la langue vivante de leur patrie et empêchent les citoyens d’apporter leur apport singulier à l’intelligence collective de leur pays. Certains objecteront, à juste titre que  l’école algérienne n’a pas rendu  la totalité de ses élèves analphabètes. C’est vrai ! Certains ont certes réussi et nous en connaissons d’illustres exemples… sans doute étaient-ils plus chanceux ou plus doués que les autres.  Mais  qu’est-ce qu’une École, où qu’elle soit, qui exige que l’on ait de la chance, ou bien que l’on soit privilégié pour réussir ? Qu’est-ce qu’une École qui a besoin d’afficher des réussites aussi rares qu’exceptionnelles pour justifier un système perverti. L’Algérie, comme tous les pays, mérite une école dans laquelle les élèves parlent au plus juste de leurs intentions et comprennent avec précision textes et discours. À l’aube des profonds changements auxquels aspire aujourd’hui son peuple, l’Algérie devra  comprendre que  la seule école  honorable, la seule porteuse d’un espoir futur de démocratie, c’est celle qui permettra à ses élèves de comprendre ce qu’on leur dit et d’interpréter librement ce qu’ils lisent.

La fin du monde vue par Jérôme Leroy

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Jérôme Leroy © Photographe : Hannah Assouline

Nous avons raté l’apocalypse, quand les horloges de nos ordinateurs, programmées 20 ans auparavant, étaient censées arrêter tout le système via le bug de l’an 2000. Fausse alerte. Mais une seconde apocalypse se dessine, elle s’appellera le Stroke (un anglicisme désignant un Accident Vasculaire Cérébral) et désorganisera la planète. C’est pour le début des années 2030. Entretemps, l’extrême-droite aura gagné, la France et par extension toute l’Europe seront en proie à des luttes intestines entre islamistes, druides ressuscités, black blocs, fascistes durs et quelques autres. Bref, nous serons balkanisés avant d’être anéantis. Nous n’y échapperons pas, c’est fatal : « Les contradictions de la société spectaculaire marchande ne pouvaient faire autrement qu’amener à cette situation d’effondrement. »

Leroy convoque pour sa fin de civilisation les conditions mêmes qui ont préludé à d’autres disparitions d’empires. J’ai expliqué l’été dernier que l’empire hittite disparut, en quelques années, dans la conjonction de migrations massives — des Sémites arrivés d’un désert galeux —, de changements climatiques brutaux, des épidémies et de crises économiques répétées. Vous qui vivez cette merveilleuse année 2021, tirez-en les conclusions que vous voulez.

Un poète disparu…

Alors, tous morts dans les cyclones qui balaient Paris ? Non. Un poète, Adrien Vivonne (qui se trouve être une Vierge de l’année 1964, comme Leroy — hasard pur), a créé un nouveau concept, la Douceur, et le diffuse à partir de l’île de Syros — sur votre gauche quand vous vous rendez à Mykonos, bande d’éphèbes… La mer outremer et ses reflets dorés. « Elle est retrouvée / Quoi ? L’éternité. / C’est la mer mêlée / Au soleil. » Rimbaud, bien sûr, et les derniers mots de Pierrot le fou.

Des événements que raconte cette dystopie, je ne vous dirai rien de plus. Sachez juste que quelques pages m’ont évoqué irrésistiblement le Tombeau pour cinq cent mille soldats de Guyotat, ce qui est le plus haut compliment que je puisse faire à un livre plein de bruit et de fureur. Quand on cloue les mains d’une femme sur une porte après l’avoir violée, un enthousiasme littéraire remonte en moi.

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Le cœur de l’intrigue n’est pas pour autant ce délitement du vieux monde. Un éditeur tente de retrouver cet Adrien Vivonne, poète qu’il a jadis publié — se débrouillant, par jalousie adolescente prolongée, pour que ses œuvres n’aient aucun retentissement. Il interroge donc les femmes de sa vie, qui successivement prennent la parole, à la première ou à la troisième personne. C’est un récit en archipel, où peu à peu se construit façon puzzle l’absent que l’on recherche.

Le Livre (majuscule, comme The Book en anglais pour désigner la Bible qui n’est jamais que le to biblion, le Livre en grec — tout se tient) d’Adrien Vivonne, son œuvre maîtresse, s’intitule Mille visages. Osons une hypothèse. Deleuze et Guattari ont publié en 1980 une œuvre tentaculaire, Mille plateaux, dans laquelle ils ont repris Rhizome, publié en 1976. La construction de Vivonne suit exactement ce schéma rhizomique, qui est en fait celui des circuits neuronaux, où mille pistes s’ouvrent sur des jardins dont les sentiers bifurquent.

Ce roman est aussi, et surtout, un guide littéraire de notre fin de siècle (car je ne crois pas que le XXIe ait commencé — pas encore). Le roman embarque avec lui son Journal de création — ce que fait toute vraie littérature, j’entends celle qui ne s’arrête pas à l’exploration infini du nombril de l’auteur. Voyez Gide et les Faux monnayeurs.

Leroy, marxisme avec modération

La Douceur est un concept, un mot — et ce mot, qui alimente bien des rêves, forge une réalité. L’écriture se bâtit sur des lectures, et celles de Jérôme Leroy sont innombrables. Le Troupeau aveugle, de John Brunner — l’ancêtre de tous les récits apocalyptiques. Soleil vert, de Harry Harrison, que vous connaissez sans doute à travers le film de Richard Fleischer. Mort à crédit, pour la victoire du gris et de l’horreur glauque. Et des poètes dont le nom vous dit peut-être quelque chose, même si les éditeurs préfèrent, effectivement, les récits de starlettes délurées prétendant au statut de saintes-nitouches à gros lolos. Norge, Jabès, Laforgue, Jean Follain, Guillevic, Breton, Jaccottet — des passeurs de frontières qu’on ne réédite plus, ou au compte-goutte, honte à vous, marchands de pâte à papier imprimée qui préférez Edouard Louis et Virginie Despentes!

A lire aussi, Patrick Mandon: Gustave Flaubert, le plus beau garçon de la plage, Victor Hugo, décorateur d’intérieur

Et puis quelques romanciers de gauche — mais dont les romans sont loin de se limiter à ça. Steinbeck, Vailland, Hammett, — ou André Dhôtel et ce Pays où l’on n’arrive jamais — mais si, pourtant !

Ne pas croire pour autant que Jérôme Leroy, qui longtemps flirta avec les communistes, est fermé au reste de la culture. Un homme qui sait que la traduction janséniste (par Lemaître de Sacy — dans l’édition Bouquins si vous voulez) de la Bible est la meilleure, ou que Jean de la Croix a écrit des poèmes mystiques bouleversants n’est pas un absolutiste des classiques marxiens.

Enfin, une curieuse iconographie picturale anime ces 408 pages. Le visage aimé a été repéré sur une fresque de Puvis de Chavannes — drôle de peintre pour une rencontre. Mais après tout, Proust fait tomber Charles Swann amoureux d’Odette de Crécy à travers une fresque de Botticelli, et j’ai moi-même une passion coupable pour Jean-Léon Gérôme.

Deux métaphores courent tout au long du livre. Celle du « mur d’amnésie » que l’éditeur doit écrouler en lui pour atteindre « les monstres » qui s’ébattent de l’autre côté de lui-même, et celle de « la porte au fond du jardin », — un topos littéraire et cinématographique inlassable —, au delà de laquelle, justement, se situe l’au-delà. Je ne sais si vous connaissez les dessins d’Allan Lee pour illustrer Tolkien, mais cela m’a évoqué un pont menant à une porte au-delà duquel commence le royaume des elfes. Jetez-y un coup d’œil… C’est aussi la porte qui dans Alamut, extraordinaire roman de Vladimir Bartol, permet d’accéder au jardin paradisiaque construit au Moyen-Orient par Hasan-Ibn Sabbâh au XIe siècle pour faire croire à ses hashishins que le Paradis d’Allah était au bout de leur sacrifice.

A lire ensuite, Basile de Koch: «L’Anomalie»: Maman, j’ai dédoublé l’avion!

Je ne sais pas si ce roman quasi prophétique sera un aussi beau succès que le Goncourt de cette année. Mais le lecteur avisé s’en fiche : découvrir une grande œuvre est une satisfaction en soi, et peu importe qu’elle soit ou non en tête des hits parade.

Enfin, un homme qui apprécie les femmes qui sentent l’Heure bleue de Guerlain et n’a pas de regret quand les trottinettes électriques sont emportées par la tempête ne peut être entièrement mauvais.

Jérôme Leroy, Vivonne, la Table ronde.

Vivonne

Prix: 22,00 €

2 d'occasion et neuf disponible à partir de 2,79 €

PS. Une réserve — minuscule, mais de taille. Quelle mouche a piqué Leroy, ou son éditeur, d’écrire « autrice » (ouais, à la rigueur) et surtout « professeure » ? Ce n’est pas ainsi que l’on défie le Temps, cher confrère…

Muriel Salmona: la psy qui traumatise

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Appelée en tant qu’experte-témoin, la psychiatre Muriel Salmona se rend à un procès pour « atteinte sexuelle » au tribunal de Pontoise, 13 février 2018. © ALAIN JOCARD / AFP

Le livre de Camille Kouchner, La Familia grande, a remis Muriel Salmona sur orbite médiatique. Derrière les notions d’« amnésie » et de « refoulement » traumatiques, dénuées de toute base scientifique sérieuse, la psychothérapeute-militante promeut des thèses dangereuses qui enferment les victimes dans leurs souffrances.


C’est une vidéo grise, comme délavée. Muriel Salmona, psychiatre, est assise au bord d’un canapé, les mains jointes sur les genoux. La caméra de Brut zoome sur son visage alors qu’elle enclenche sa litanie : « À toi, future victime d’inceste, je suis désolée, car tu vas subir un viol commis par l’un des membres de ta famille. C’est intolérable. » La focale se rétrécit sur les yeux noirs de la présidente de l’association Mémoire traumatique et victimologie, désormais au centre de l’image. « Tu as certainement moins de 10 ans. Je ne sais pas dans quelles circonstances ça va se passer, mais ton beau-père, ton père, ton frère, ton oncle reviendront certainement plusieurs fois. » Puis l’horreur va croissante. « Je suis désolée pour toi, car si rien n’est fait pour te secourir, te protéger, te soigner, […] cet inceste aura des conséquences très lourdes sur ta santé et ta vie. […] Tu risques de vivre dans la peur. Peur de l’agresseur, peur de subir à nouveau des violences, peur de tout. […] Ce sera très difficile, mais tu essayeras de parler, d’appeler au secours, mais il y a de grands risques qu’on ne t’écoute pas et qu’on ne te protège pas. Tu devras survivre seul aux violences et à leurs conséquences psycho-traumatiques. »

Que fait l’Ordre des médecins ?

La vidéo date du 14 janvier, deux semaines après la parution de La Familia grande, livre dans lequel Camille Kouchner accuse son beau-père Olivier Duhamel d’agissements incestueux sur son frère jumeau alors adolescent, et quelques jours après le limogeage par LCI d’Alain Finkielkraut, coupable de s’être interrogé sur le lynchage médiatique produit par ce genre de révélations. Comme à l’armée, questionner, c’est déjà désobéir. Muriel Salmona voit aboutir le combat de sa vie. Sur #metooinceste, la campagne numérique orchestrée par le collectif NousToutes, elle avait confessé avoir été violée dans l’enfance, ce qu’elle détaillait au magazine Marie Claire : « Je me vois toute seule […] posée sur un […] tabouret, au milieu de plusieurs hommes. […] Je me rappelle juste que des hommes ont “joué” avec moi. Je me souviens des pénétrations digitales. Je ne sais pas s’il y a eu plus que ces actes-là, malgré tous mes efforts pour me rappeler. Après, c’est le trou noir. » L’article était sobrement intitulé « À six ans, ma mère m’a livrée à des pédocriminels ». Et puis, comble de l’alignement des planètes, Salmona n’était pas pour rien dans le geste de Camille Kouchner – qui dit s’être décidée à écrire La Familia grande après avoir lu Le Livre noir des violences sexuelles, publié par la victimologue en 2013 et réédité en 2018. Sur TV5 Monde, Salmona se félicitait d’être « appelée de partout, du monde entier ». Enfin, les choses allaient changer. L’avant, l’après.

Depuis qu’elle a vu la vidéo de Brut, l’avocate Marie Dosé ne décolère pas : «Muriel Salmona est une femme dangereuse»

Effectivement, le 26 janvier, Salmona était reçue par le garde des Sceaux, Éric Dupond-Moretti, et le secrétaire d’État à l’Enfance et aux Familles, Adrien Taquet. Dans son cahier de doléances, l’imprescriptibilité des crimes sexuels ainsi qu’un seuil de non-consentement visant à aggraver le délit d’atteinte sexuelle – prohibant et réprimant dans l’état actuel du Code pénal toute relation sexuelle entre majeurs et mineurs – en le transformant en viol, crime de premier ordre. Le 14 février, le gouvernement annonçait travailler à de nouvelles dispositions législatives fixant à 15 ans (et 18 ans en cas d’inceste) un seuil de non-consentement pour tout acte de pénétration sexuelle commis par un majeur sur un mineur.

Depuis qu’elle a vu la vidéo de Brut, l’avocate Marie Dosé ne décolère pas : « Muriel Salmona est une femme dangereuse. » Œuvrant, entre autres, à défendre des victimes de violences sexuelles, elle connaît leur souffrance – le matin de mon appel, le 19 février, une de ses clientes avait « avalé trop de cachets » : « Ce clip charrie un déterminisme inquiétant. Elle enferre, elle enferme la victime dans ce qu’elle a vécu, elle lui dit qu’elle ne sera plus que ça, toute sa vie. C’est une honte. » Dosé pardonne d’autant moins le côté « spot publicitaire » du contenu. Car après la condamnation à mort ou presque de son prototype de victime, Salmona lui indique son unique planche de salut : trouver un psychiatre lui ressemblant comme deux gouttes d’eau. En substance, « je suis là pour toi, je serai la seule, tu ne te sortiras de rien sans moi », tempête Dosé. Devant ce qui a tout du CV vidéo d’une gourou recrutant ses fanatiques, l’avocate est perplexe : « Que fait l’Ordre des médecins ? »

La question se pose. Outre les problèmes éthiques et thérapeutiques que pose cette pédagogie par la terreur, on est frappé par l’extrême précarité scientifique des méthodes de Salmona. En son cœur, son lobbying se justifie par la notion d’« amnésie traumatique », selon laquelle les victimes de violences sexuelles mettraient parfois des dizaines d’années avant d’être capables de se souvenir des violences subies, le plus souvent grâce au concours de thérapeutes leur faisant « retrouver » la mémoire. Comme la définissait en novembre 2017 la journaliste Mié Kohiyama, dans une tribune publiée par Le Monde et adoubée par Salmona, l’amnésie traumatique serait « un mécanisme neurobiologique de sauvegarde bien documenté que le cerveau déclenche pour se protéger de la terreur et du stress extrême générés par les violences qui présentent un risque vital (cardiovasculaire et neurologique). […] Ce mécanisme fait disjoncter les circuits émotionnels et ceux de la mémoire. » L’ennui, c’est que la seule chose « bien documentée » dans cette affaire de mémoire traumatique, c’est le rachitisme des données factuelles permettant d’affirmer son existence.

«Amnésie traumatique»: une assise scientifique discutable

Ma première confrontation avec les théories de Salmona date de fin 2002. Durant l’été, je m’étais fait violer. Je savais (et sais toujours) parfaitement par qui, comment et pourquoi mais, dans mon esprit, tout ce qui avait pu survenir dans les semaines, voire les mois précédant et suivant mon agression était en train de s’évanouir. Encore aujourd’hui, il m’arrive que des gens prouvent m’avoir fréquentée à cette époque, sans que j’en aie le moindre souvenir. Un peu inquiète pour la santé de ma cervelle, à laquelle je tiens comme à la prunelle de mes yeux, j’avais consulté des spécialistes qui m’avaient diagnostiqué cette fameuse « amnésie traumatique », dans les termes choisis par Salmona et ses disciples : j’avais subi un choc extraordinaire et, dans un mécanisme de survie, je m’étais « dissociée » de l’événement, et mon cerveau ne l’avait pas enregistré. Ce qui m’a paru bizarre, car ce n’était pas le viol qui s’effaçait de ma mémoire, mais tout ce qui avait pu se passer autour. Comme si, justement et à l’inverse de ce qu’on pouvait doctement me raconter, mon cerveau avait concentré son énergie sur le « traumatisme », quitte à en négliger les contours, les circonstances environnantes. À les estimer proprement superflues pour ma survie.

Un cas personnel ne faisant pas une donnée et rassurée par un état qui ne s’aggravait pas, j’ai poliment ignoré le diagnostic et décidé de creuser son assise scientifique. Et à mesure que les théories de Salmona prenaient de l’importance dans le débat public – comme lors de la publication, en 2016, du récit autobiographique de Flavie Flament, La Consolation, dans lequel l’animatrice révélait avoir été violée à 13 ans par un photographe rapidement identifié comme David Hamilton, suicidé dans la foulée, et disait avoir retrouvé ce souvenir de 1987 lors d’une psychothérapie 22 ans plus tard –, ma sidération allait se cristalliser sur un seul objet : le décalage entre le néant de leur justification scientifique et le crédit qu’on leur accordait, a fortiori sur un plan légal et politique.

La psychologue américaine Elizabeth Loftus, spécialiste de la mémoire humaine. Photo D.R.
La psychologue américaine Elizabeth Loftus, spécialiste de la mémoire humaine. Photo D.R.

« Oh la la, tout ce que je peux dire, c’est de faire très attention », m’alerte Elizabeth Loftus lorsque je l’informe que la France pourrait bientôt fixer dans la loi l’imprescriptibilité des violences sexuelles pour rendre justice aux victimes ayant développé une « amnésie traumatique » – leur « double peine », comme le dit Salmona dans une autre de ses formules réconfortantes. Mondialement reconnue depuis les années 1970 comme l’un des meilleurs experts du fonctionnement de la mémoire, aujourd’hui professeur distingué d’écologie sociale, droit et sciences cognitives à l’université de Californie à Irvine (UCI), Loftus n’a jamais entendu parler de Muriel Salmona. « Vous pouvez me l’épeler ? », me demande-t-elle sur Zoom le 13 février. Je m’exécute. Non, toujours rien. Ce qui n’a rien d’étonnant selon Brigitte Axelrad, inlassable critique du non-sens scientifique qu’est l’amnésie traumatique – elle a notamment été auditionnée en juin 2018 par la sénatrice Marie Mercier, rapporteur de la commission des lois. « À ma connaissance, m’écrit le professeur honoraire de philosophie et de psychosociologie le 14 février, Muriel Salmona n’a pas conduit de recherches ni d’expériences scientifiques. Or, il me semble essentiel de distinguer le travail de recherche scientifique du militantisme. »

Un folklore du refoulement dangereux

Sur les sites des associations fédérées par Salmona –Mémoire traumatique et victimologie, MoiAussiAmnésie – on ne trouve effectivement aucune trace d’articles académiques. Commentaire d’Axelrad : « Elles avancent des chiffres tels que : 40 % des victimes ont une amnésie totale après un viol ; 60 % ont une amnésie partielle. Il s’agit d’autodiagnostics résultant d’un sondage dans lequel on demande aux participant(e)s d’indiquer les symptômes apparus entre les faits et la complétion du questionnaire. Il s’agit d’un autodiagnostic. L’étude est réalisée et les chiffres validés par ces associations. Or, ni la mémoire traumatique, ni l’amnésie traumatique, ni le refoulement traumatique n’ont été prouvés scientifiquement, pas plus que le lien causal entre le viol et l’amnésie. » Peu importe à Salmona, qui ne cesse de répéter que des souvenirs retrouvés plusieurs décennies plus tard prouveraient l’agression. « Sur la base de cet argument, poursuit Axelrad, Muriel Salmona a défendu l’allongement du délai de prescription pour les abus sexuels infantiles qui auraient eu lieu plusieurs décennies auparavant. Celui-ci ayant été allongé de vingt à trente ans après la majorité en 2018, elle défend maintenant la suppression de la prescription comme pour les crimes contre l’humanité. » Mon avis personnel ne vaut certes pas tripette, mais ayant été violée et de probables membres de ma famille ayant été massacrés en Ukraine par les Einsatzgruppen, je perçois comme une légère différence entre les deux.

« Tous les spécialistes de la mémoire s’accordent aujourd’hui à dire qu’il est impossible de récupérer des années à l’aide de stimuli ou d’indices un souvenir oublié, même s’il est très déplaisant, résume Loftus. Il est évidemment possible et tout à fait courant de ne pas penser à quelque chose pendant longtemps, puis d’y repenser. Mais les partisans de la “mémoire refoulée” ou “ traumatique ” prétendent que des expériences traumatisantes pourraient être stockées dans un coin de l’inconscient, et qu’un jour, par une technique quelconque de “récupération”, on pourrait les faire remonter à la surface. C’est ce que Richard McNally appelle le “folklore du refoulement”. »

La pire catastrophe à avoir touché le champ de la santé mentale depuis la lobotomie

En 2005, ce professeur et directeur de la formation clinique au département de psychologie d’Harvard publiait dans La Revue canadienne de psychiatrie l’étude qui est sans doute la plus définitive et la plus synthétique sur les « mythes » entourant la mémoire des traumatismes. Ses données vont en réalité dans le sens littéralement inverse de ce que serine Salmona : lorsqu’il y a événement traumatique, comme une agression sexuelle ou un viol, les victimes ne sont pas malades de l’oubli mais, au contraire, de souvenirs impossibles à effacer. Pour le dire autrement, comme me le précise Axelrad, « quand la science est interprétée correctement, elle prouve que les événements traumatiques – vécus comme terrifiants quand ils surviennent – sont fortement inoubliables et rarement, sinon jamais, oubliés. » Une analyse cohérente avec la fonction du traumatisme définie par les sciences cognitives informées par le paradigme évolutionnaire. En termes darwiniens, un traumatisme est un processus permettant aux individus d’éviter ce qui risque le plus de nuire à leur succès génétique. C’est ainsi que les événements universellement considérés comme les plus traumatisants sont, outre ceux où l’on frôle personnellement la mort, le décès d’un membre de sa famille – emportant avec lui une proportion non négligeable de vos gènes –, l’altération de son statut social – entraînant une baisse de la capacité de séduction –, la séparation d’avec un conjoint – avec lequel vous ne pourrez plus vous reproduire. Ou le viol chez les femmes. Dans mon cas, de la même manière qu’il arrive fréquemment à des victimes d’agression à main armée de ne pas « imprimer » le visage de leur assaillant tant elles se sont focalisées sur le canon de revolver pointé sur le leur, l’amnésie circonstancielle et périphérique provoquée par mon viol est totalement non pathologique. Et aux antipodes de ce que Salmona et ses bonnes âmes peuvent déverser dans de terrifiantes vidéos virales ou, pire, dans nos lois.

Comme McNally l’écrit dans son article de 2005, les théories de l’amnésie et de la mémoire traumatiques, ainsi que les « thérapeutes » qui s’en réclament, sont « sans doute la pire catastrophe à avoir touché le champ de la santé mentale depuis la lobotomie ». À 76 ans, Loftus se dit pour sa part « assez préoccupée » par la sempiternelle résurgence de ces mythes. « Avec d’autres, soupire-t-elle, j’ai passé énormément de temps à travailler pour découvrir les réalités de la mémoire et à communiquer ces découvertes au grand public pour que nos décisions soient étayées par des faits scientifiques, pas par ce que nous disent nos tripes. Notre société se porterait bien mieux si nous faisions plus attention à la science de la mémoire. » Malheureusement, notre garde des Sceaux semble bien décidé à lui préférer des fariboles.