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La fin du monde vue par Jérôme Leroy

J'ai lu "Vivonne", son dernier roman

La fin du monde vue par Jérôme Leroy
Jérôme Leroy © Photographe : Hannah Assouline

Nous avons raté l’apocalypse, quand les horloges de nos ordinateurs, programmées 20 ans auparavant, étaient censées arrêter tout le système via le bug de l’an 2000. Fausse alerte. Mais une seconde apocalypse se dessine, elle s’appellera le Stroke (un anglicisme désignant un Accident Vasculaire Cérébral) et désorganisera la planète. C’est pour le début des années 2030. Entretemps, l’extrême-droite aura gagné, la France et par extension toute l’Europe seront en proie à des luttes intestines entre islamistes, druides ressuscités, black blocs, fascistes durs et quelques autres. Bref, nous serons balkanisés avant d’être anéantis. Nous n’y échapperons pas, c’est fatal : « Les contradictions de la société spectaculaire marchande ne pouvaient faire autrement qu’amener à cette situation d’effondrement. »

Leroy convoque pour sa fin de civilisation les conditions mêmes qui ont préludé à d’autres disparitions d’empires. J’ai expliqué l’été dernier que l’empire hittite disparut, en quelques années, dans la conjonction de migrations massives — des Sémites arrivés d’un désert galeux —, de changements climatiques brutaux, des épidémies et de crises économiques répétées. Vous qui vivez cette merveilleuse année 2021, tirez-en les conclusions que vous voulez.

Un poète disparu…

Alors, tous morts dans les cyclones qui balaient Paris ? Non. Un poète, Adrien Vivonne (qui se trouve être une Vierge de l’année 1964, comme Leroy — hasard pur), a créé un nouveau concept, la Douceur, et le diffuse à partir de l’île de Syros — sur votre gauche quand vous vous rendez à Mykonos, bande d’éphèbes… La mer outremer et ses reflets dorés. « Elle est retrouvée / Quoi ? L’éternité. / C’est la mer mêlée / Au soleil. » Rimbaud, bien sûr, et les derniers mots de Pierrot le fou.

Des événements que raconte cette dystopie, je ne vous dirai rien de plus. Sachez juste que quelques pages m’ont évoqué irrésistiblement le Tombeau pour cinq cent mille soldats de Guyotat, ce qui est le plus haut compliment que je puisse faire à un livre plein de bruit et de fureur. Quand on cloue les mains d’une femme sur une porte après l’avoir violée, un enthousiasme littéraire remonte en moi.

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Le cœur de l’intrigue n’est pas pour autant ce délitement du vieux monde. Un éditeur tente de retrouver cet Adrien Vivonne, poète qu’il a jadis publié — se débrouillant, par jalousie adolescente prolongée, pour que ses œuvres n’aient aucun retentissement. Il interroge donc les femmes de sa vie, qui successivement prennent la parole, à la première ou à la troisième personne. C’est un récit en archipel, où peu à peu se construit façon puzzle l’absent que l’on recherche.

Le Livre (majuscule, comme The Book en anglais pour désigner la Bible qui n’est jamais que le to biblion, le Livre en grec — tout se tient) d’Adrien Vivonne, son œuvre maîtresse, s’intitule Mille visages. Osons une hypothèse. Deleuze et Guattari ont publié en 1980 une œuvre tentaculaire, Mille plateaux, dans laquelle ils ont repris Rhizome, publié en 1976. La construction de Vivonne suit exactement ce schéma rhizomique, qui est en fait celui des circuits neuronaux, où mille pistes s’ouvrent sur des jardins dont les sentiers bifurquent.

Ce roman est aussi, et surtout, un guide littéraire de notre fin de siècle (car je ne crois pas que le XXIe ait commencé — pas encore). Le roman embarque avec lui son Journal de création — ce que fait toute vraie littérature, j’entends celle qui ne s’arrête pas à l’exploration infini du nombril de l’auteur. Voyez Gide et les Faux monnayeurs.

Leroy, marxisme avec modération

La Douceur est un concept, un mot — et ce mot, qui alimente bien des rêves, forge une réalité. L’écriture se bâtit sur des lectures, et celles de Jérôme Leroy sont innombrables. Le Troupeau aveugle, de John Brunner — l’ancêtre de tous les récits apocalyptiques. Soleil vert, de Harry Harrison, que vous connaissez sans doute à travers le film de Richard Fleischer. Mort à crédit, pour la victoire du gris et de l’horreur glauque. Et des poètes dont le nom vous dit peut-être quelque chose, même si les éditeurs préfèrent, effectivement, les récits de starlettes délurées prétendant au statut de saintes-nitouches à gros lolos. Norge, Jabès, Laforgue, Jean Follain, Guillevic, Breton, Jaccottet — des passeurs de frontières qu’on ne réédite plus, ou au compte-goutte, honte à vous, marchands de pâte à papier imprimée qui préférez Edouard Louis et Virginie Despentes!

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Et puis quelques romanciers de gauche — mais dont les romans sont loin de se limiter à ça. Steinbeck, Vailland, Hammett, — ou André Dhôtel et ce Pays où l’on n’arrive jamais — mais si, pourtant !

Ne pas croire pour autant que Jérôme Leroy, qui longtemps flirta avec les communistes, est fermé au reste de la culture. Un homme qui sait que la traduction janséniste (par Lemaître de Sacy — dans l’édition Bouquins si vous voulez) de la Bible est la meilleure, ou que Jean de la Croix a écrit des poèmes mystiques bouleversants n’est pas un absolutiste des classiques marxiens.

Enfin, une curieuse iconographie picturale anime ces 408 pages. Le visage aimé a été repéré sur une fresque de Puvis de Chavannes — drôle de peintre pour une rencontre. Mais après tout, Proust fait tomber Charles Swann amoureux d’Odette de Crécy à travers une fresque de Botticelli, et j’ai moi-même une passion coupable pour Jean-Léon Gérôme.

Deux métaphores courent tout au long du livre. Celle du « mur d’amnésie » que l’éditeur doit écrouler en lui pour atteindre « les monstres » qui s’ébattent de l’autre côté de lui-même, et celle de « la porte au fond du jardin », — un topos littéraire et cinématographique inlassable —, au delà de laquelle, justement, se situe l’au-delà. Je ne sais si vous connaissez les dessins d’Allan Lee pour illustrer Tolkien, mais cela m’a évoqué un pont menant à une porte au-delà duquel commence le royaume des elfes. Jetez-y un coup d’œil… C’est aussi la porte qui dans Alamut, extraordinaire roman de Vladimir Bartol, permet d’accéder au jardin paradisiaque construit au Moyen-Orient par Hasan-Ibn Sabbâh au XIe siècle pour faire croire à ses hashishins que le Paradis d’Allah était au bout de leur sacrifice.

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Je ne sais pas si ce roman quasi prophétique sera un aussi beau succès que le Goncourt de cette année. Mais le lecteur avisé s’en fiche : découvrir une grande œuvre est une satisfaction en soi, et peu importe qu’elle soit ou non en tête des hits parade.

Enfin, un homme qui apprécie les femmes qui sentent l’Heure bleue de Guerlain et n’a pas de regret quand les trottinettes électriques sont emportées par la tempête ne peut être entièrement mauvais.

Jérôme Leroy, Vivonne, la Table ronde.

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PS. Une réserve — minuscule, mais de taille. Quelle mouche a piqué Leroy, ou son éditeur, d’écrire « autrice » (ouais, à la rigueur) et surtout « professeure » ? Ce n’est pas ainsi que l’on défie le Temps, cher confrère…


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Normalien et agrégé de lettres, Jean-Paul Brighelli a parcouru l'essentiel du paysage éducatif français, du collège à l'université. Il anime le blog "Bonnet d'âne" hébergé par Causeur.

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