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États-Unis: les femmes transgenres vont-elles être autorisées à concourir dans les compétitions féminines?

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Sous Joe Biden, il est à craindre qu’un décret et des votes permettent à des hommes transgenres de concourir dans les compétitions sportives féminines… ce qui serait déloyal pour les femmes nées femmes.


Systématiquement, lorsque les meilleures équipes mondiales de football féminin affrontent des équipes masculines de moins de 15 ans pour s’entraîner, elles sont largement battues. Le silence général des médias à ce sujet ne peut changer une réalité biologique. Le droit le pourrait-il? Alors que la proposition de loi en faveur de l’égalité LGBTQ (Equality Act) a été soumise au Sénat américain, le sport féminin redoute de voir des transsexuels et transgenres femmes confisquer les podiums, et qu’il devienne illégal de critiquer une telle injustice. 

En mai 2020, le ministère fédéral de l’Éducation a averti l’État du Connecticut qu’autoriser les transgenres féminins à défier des filles lors de rencontres sportives scolaires constituait une violation des droits civils de ces dernières et du Titre IX de 1972[tooltips content= »Le titre IX des Amendements pour l’Éducation de 1972 autorise l’existence des équipes sportives féminines à l’école et l’université, et leur garantit les mêmes moyens que les équipes masculines, afin d’avoir les mêmes chances professionnelles et universitaires que les garçons. »](1)[/tooltips]. Deux athlètes se définissant comme femmes confisquaient les premières places dans les épreuves de sprint. Le Connecticut a été menacé de ne plus se voir accorder de fonds fédéraux. 

Les sportives menacées d’une concurrence déloyale

Depuis 2015, les démocrates ont présenté quatre propositions d’Equality Act concernant les LGBTQ, et seules deux ont été adoptées par la Chambre des représentants, la plus récente le 25 février. Un projet de loi complémentaire a été déposé au Sénat le 23 février. L’intention des congressmen démocrates est d’amender le Civil Rights Act de 1964 en y introduisant l’interdiction de toute discrimination fondée sur le sexe, l’orientation et l’identité sexuelles. Dans son arrêt Bostock v. Clayton County, Georgia en juin 2020, la Cour suprême a interprété la loi de 1964 comme interdisant le licenciement d’une personne en raison de ses orientations sexuelles ou du genre qu’elle s’attribue. Cependant, les démocrates entendent désormais dépasser cette juste interdiction de la discrimination. Au risque de désavantager les femmes et les filles dans le domaine sportif?

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En mars 2019, la journaliste du Wall Street Journal Abigail Shrier, connue pour son opposition à ces revendications, a rédigé un article d’opinion intitulé « La guerre transgenre contre les femmes ». Si elle déclare que les femmes supportent mieux la douleur et vivent plus longtemps que les hommes, elle rappelle que ces derniers sont plus puissants et plus rapides, et qu’il y a un risque que les garçons et les hommes se définissant comme des femmes n’écrasent les compétitions féminines. Shrier craint également que, sous prétexte d’égalité, il ne soit interdit de critiquer ces participations. 

Une indifférenciation déjà inscrite dans le décret de Joe Biden sur l’égalité

L’article du Wall Street Journal rappelle que les tribunaux ont tendance à interpréter le Titre IX sur l’enseignement conformément à la Civil Rights Act, et que modifier cette dernière reviendrait à autoriser les garçons à exiger d’entrer dans les équipes scolaires de filles. Ce qui inclurait les toilettes, douches et vestiaires. Par ailleurs, des filles pourraient ne plus obtenir de bourses d’études si des garçons les battaient, alors qu’ils seraient incapables de remporter des trophées dans les catégories masculines.

Dans un article favorable à cette évolution, le New York Times a mentionné les propos du représentant Sean Patrick Maloney qui a présidé le vote du texte et qui est un militant gay. L’élu démocrate se moque des opposants en les accusant de mentir: « Pourquoi se cacher derrière des arguments ridicules, gênants et facilement réfutables, des faussetés, des épouvantails quant aux vestiaires et sports féminins ? » Certes, le texte législatif ne mentionne pas les compétitions sportives, mais le pouvoir du juge est prépondérant pour interpréter la loi, et Maloney ne le sait que trop bien. De plus, le vote rejoint le décret du président Biden visant à « empêcher et combattre les discriminations fondées sur l’identité de genre ou l’orientation sexuelle ». Ce texte édicté le jour de son investiture dispose que « les enfants devraient pouvoir étudier sans s’inquiéter d’être ou non refusés dans les toilettes, les vestiaires ou lors des activités sportives scolaires ». Dans son article, Abigail Shrier met en garde contre l’enfermement dans un « coffre-fort de droits civils » des discussions sur la légitimité d’une telle législation, et estime que les femmes « ont hésité à contester ces incursions dans leurs droits âprement acquis [en raison] de la gêne à reconnaître les différences biologiques, longtemps niées par des féministes en vue ».

Ces rencontres mixtes où même des garçons dominent les femmes

Et en effet, les diverses rencontres sportives où des hommes transgenres (sans changement de sexe) ou transsexuels femmes, voire des garçons, ont affronté des femmes ont vu une domination aisée de ces derniers, sauf incident. En 2014, un match d’arts martiaux mixtes vit combattre Tamikka Brents, une femme, et Fox Fallon, un transsexuel femme. Fallon cassa sept os orbitaux à sa rivale et lui causa une commotion cérébrale. Brents déclara: « J’ai combattu beaucoup de femmes et je n’ai jamais rencontré la force que j’ai sentie cette nuit. Je ne saurais dire si c’est parce qu’elle est née homme ou non, car je ne suis pas médecin. Je peux simplement dire que je ne me suis jamais sentie si accablée, et je suis pourtant une femme extraordinairement forte […] Quand il s’agit de sport de combat, ce n’est pas juste! » En 2012, Fox avait déjà mis un terme à la carrière d’Erika Newsome en 39 secondes: imperturbable sous les coups de sa rivale, Fox l’avait laissée cogner avant de l’assommer d’un seul coup. Récemment, le magazine Outsport a déclaré que Fallon Fox était « l’athlète le plus courageux de l’histoire ». 

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Alors que le football féminin est de plus en plus médiatisé, il y a une certaine réticence des grands médias à mentionner les matches au cours desquels des garçons de moins de 15 ans défont les meilleures équipes de femmes. Ainsi, lors d’une rencontre entre la meilleure équipe nationale américaine féminine et celle masculine du FC Dallas des moins de 15 ans en avril 2017, ces derniers avaient battu les multiples championnes du monde 5 à 2. Il n’y a là aucun souci éthique, puisque les équipes féminines ne sont pas en compétition avec les garçons et veulent simplement s’entraîner plus durement. Mais cela permet de constater les écarts de performances, lesquels seraient bien plus grands encore à âge égal, et sont problématiques lors des compétitions impliquant des transsexuels ou des transgenres.

Des gouverneurs et législatures d’États fédérés prennent des dispositions pour s’opposer à une telle loi et au décret présidentiel. Actuellement, 25 États prépareraient des lois en ce sens, et le gouverneur du Mississipi a signé ce 11 mars la Mississipi Fairness Act (loi sur l’équité). Les conflits entre ces lois et celle de l’Union ou le décret présidentiel pourraient être tranchés par la Cour suprême. Le texte défendu par M. Maloney aura cependant du mal à être adopté par le Sénat, car il faudra que dix républicains y votent en sa faveur. Mais que le Civil Rights Act soit ou non modifié n’empêchera pas le gouvernement Biden d’octroyer des fonds aux écoles et universités ignorant la loi de 1972. 18 États permettent déjà aux transgenres et transsexuels de concourir en fonction de l’identité sexuelles qu’ils s’attribuent.

Louise Erdrich: l’apocalypse selon Cedar Songmaker

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L’Enfant de la prochaine aurore de Louise Erdrich (Albin Michel), une des grandes plumes américaines d’aujourd’hui, est un roman dont la perspective catholique permet de lire sous un angle surprenant un récit passionnant qui tourne autour de la fin des temps et du mystère de l’Incarnation.


C’est l’histoire d’une jeune femme qui parle à l’enfant qu’elle porte. C’est l’histoire d’une jeune femme qui n’est pas certaine que cet enfant naisse, ou plus exactement, quelle sorte d’enfant va sortir de ses entrailles. C’est l’histoire d’une jeune femme qui écrit, sous forme d’un journal un nouvel évangile pour un futur très  conditionnel.

Quand l’Évolution devient folle

C’est que, depuis quelques temps, aux Etats-Unis comme ailleurs dans le monde, un étrange désordre biologique s’est installé dans la création. Il semblerait que l’évolution se soit arrêtée pour le vivant ou lui fasse subir d’étranges mutations. La cause ? Allez savoir. Désordres climatiques, pollution, manipulations hasardeuses, orgueil prométhéen de l’homme qui a fini par fatiguer Dieu. Les conséquences, elles, vont de l’anodin inquiétant avec des libellules à la taille d’oiseau de proie à la tragédie pure et simple: naissances en chute libre, crise alimentaire majeure, désordres politiques violents, instauration de dictatures d’obédiences diverses pour tenter de maîtriser la crise, d’éviter l’effondrement.

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De ces désordres, les lecteurs de L’Enfant de la prochaine aurore de Louise Erdrich ne sauront finalement que peu de chose. Ils sont comme une toile de fond au journal de la jeune femme enceinte, Cedar Hawk Songmaker. Elle est d’origine indienne, elle a été adoptée par un couple de blancs riches et progressistes dont Cedar qui les aime voit néanmoins tous les travers. Elle ne leur a pas dit qu’elle était enceinte. Elle voudrait d’abord l’annoncer à sa famille biologique qui vit dans une réserve. Elle est la première surprise, d’ailleurs, d’accorder autant d’importance à ses origines alors qu’autour d’elle tout commence à se durcir, que les femmes enceintes sont raflées un peu partout et parquées dans des cliniques-prisons où l’on va tenter de repérer et de faire naître les rares bébés encore normaux. Cedar, elle, a évité un moment l’arrestation de justesse et a compris ce qui se passait grâce à un médecin refusant d’être complice du nouvel ordre biopolitique.

Une nouvelle Annonciation

La  beauté de ce roman vient du personnage de Cedar. Alors que la quatrième de couverture, pour des raisons purement commerciales, tente de le vendre comme une variation de La Servante Ecarlate dont le seul point commun avec L’Enfant de la prochaine aurore est le risque vital que fait peser un effondrement de la fécondité, nous sommes ici dans un roman explicitement catholique. Cedar s’est convertie à l’adolescence et anime même une revue universitaire de théologie.

Cedar est une lectrice des mystiques et notamment de la Bienheureuse Catherine Emmerich. Elle continue même à vouloir écrire un article sur le mot qu’a bien pu dire l’Archange Gabriel à l’oreille de Marie alors qu’elle est en captivité dans un hôpital concentrationnaire ou qu’elle organise la résistance avec sa mère adoptive et sa mère biologique dans la réserve indienne, au milieu d’une poussière composée de nanoparticules qui sont autant de drones espions.

Pour connaître la fin de L’Enfant de la prochaine aurore, assez logiquement, il faudra attendre Noël.

L’Enfant de la prochaine aurore de Louise Erdrich (Albin Michel).

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Respect!


On insulte un homme, on ne peut pas offenser une croyance ou une idée… En France, Dieu merci !, on a encore le droit de traiter son voisin d’imbécile – on appelle ça: l’égalité.


Le mépris, le dédain, la rébellion, etc.

C’était depuis Mai 68 un mot un peu rance et galvaudé pour toute une génération – la mienne –, mais il a repris des couleurs jusque dans la langue des banlieues. « Respect ! », c’est dire : « Je m’incline. »

Le respect parle au-dessus de la crainte. Respecter, ce n’est pas aimer, ni admirer, ni se prosterner face contre terre. On se respecte quand on a une haute idée de soi. On respecte (ou pas) un homme – un aîné, une femme, un enfant –, au-delà de ce qu’on leur doit ou de l’autorité qu’on leur prête. On ne respecte pas un tortionnaire, un dictateur ou un traître, on les craint seulement.

Le contraire du respect, c’est le mépris : un exil hautain et volontaire ; on se sent supérieur, on se croit pur, on veut en finir – il faut être Chamfort pour voir dans le mépris une forme de charité. Préférable : le dédain, qui est aussi un exercice solitaire – moins une morale qu’une esthétique. On n’est aristocrate qu’en songe !

Toujours possible : la rébellion, qui s’oppose à la paresse, à condition de ne pas devenir une pose. Quant à l’irrespect, c’est le privilège de la jeunesse – la maladie infantile des petits raisonneurs quand ils s’efforcent de grandir.

En France, on a le droit de traiter son voisin d’imbécile – on appelle ça : l’égalité. Une conviction, une croyance, une idée, c’est autre chose, on l’approuve ou on la combat, on la partage ou on la rejette ; on peut s’en moquer, elle reste intacte. On insulte un homme, on ne peut pas offenser une conviction, une croyance ou une idée – sinon par ivresse ou par ignorance, ce qui ne vaut rien.

L’intellectuel

« Ce qu’on croit vrai, il faut le dire et le dire hardiment ; je voudrais, m’en coûtât-il grand-chose, découvrir une vérité faite pour choquer tout le genre humain : je la lui dirais à brûle-pourpoint », professe Joseph de Maistre. À sa façon, Flaubert dit la même chose : « Moi aussi je me sens parfois bien vieux, bien las. N’importe ! – je continue et je ne voudrais pas crever avant d’avoir déversé quelques pots de merde sur la tête de mes semblables. » (Lettre à Tourguéniev, 8 novembre 1879)

Et si c’était ça, un intellectuel ? Rien d’aimable.

Un emmerdeur. Un fanfaron. Un vidangeur – et un jardinier. Quelqu’un qui pense à rebours des slogans et trouble l’ordre public. Ni un groupie ni un sniper, comme le suggère la mode actuelle – un trublion. Son arme ? Le style – étymologiquement, un poignard. Une dague plutôt qu’un gourdin.

On reconnaît un Péguy, un Mauriac, un Muray, à ce qui d’emblée les sépare de la foule : leur indépendance, leur solitude souveraine, leur puérilité parfois, leur culot – une posture intellectuelle qui ne manque pas de surprendre et d’agacer : « Moi tout seul contre le reste du monde » !

Refuser de se taire. Résister à la pente du : « je like » ou « je lapide ». Encore mieux me direz-vous : l’ironie silencieuse. Se sauver de la malveillance par un sourire ? Oui, mais en restant à l’écart, on ne sera pas entendu. L’abstention est un péché d’orgueil. Il faut descendre dans l’arène – à ses risques et périls – en sachant que le public est avide de sang frais.

Dogmes

Aujourd’hui, dire ce qu’on pense, penser ce qu’on dit, tout haut, cela devient risqué, mais ce n’est pas encore pendable, streng verboten ! comme en Russie, en Iran ou en Chine – il faut seulement du courage, et de la ruse, l’intelligence ne suffit pas.

Quand s’impose une croyance par la peur ou par la force, fût-ce celle de la majorité, ce n’est plus une croyance, c’est un dogme. L’idéologie, qu’elle soit politique ou religieuse, repose sur des dogmes affichés ou implicites, ce qui permet de s’entre-tuer en toute quiétude. Une Révolution, un schisme, c’est quand on change de dogmes. Ça ne tue que mieux – pas les mêmes ! Les exécuteurs de basses œuvres ont l’art de s’adapter ; aussitôt les médias les recrutent.

Ce qui est le plus difficile, c’est de respecter l’autre, c’est-à-dire d’accepter qu’il ait des idées qui s’opposent aux miennes – le principal obstacle étant de se croire chacun délivré de tous les dogmes.

Un seul remède, le rire

Le rire est le propre de l’homme, mais ça s’apprend. Il faut être capable de rire de tout si l’on veut pleinement remplir son devoir d’humanité[tooltips content= »Je signale à ce propos un livre éclairant de Jean-Noël Allard, La Cité du rire : politique et dérision dans l’Athènes classique (Belles-Lettres). On vante à Athènes la parrhèsia – la liberté de tout dire. L’auteur qui fait joyeusement dialoguer Aristophane et Bourdieu, Habermas et Démosthène, décrit une société profondément structurée par le rire – joutes, invectives, railleries, caricatures, insultes. L’un des fondements oubliés de la démocratie ? »](1)[/tooltips]. Respecter autrui, ce n’est pas vouloir l’empêcher de rire, fût-ce du Fils de Dieu ou du Prophète – ce qu’Ils ne sont que pour vous –, même si cela vous blesse.

L’un dira : je doute. L’autre : je sais. Un troisième : je crois. Un quatrième : allez vous faire foutre ! C’est leur droit.

On se parle, on s’interpelle, on s’écharpe entre Gaulois, mais ne rêvons pas : c’eût été un dialogue de sourds entre Montaigne et Pascal, s’ils s’étaient rencontrés !

Les opinions – la concurrence des mémoires, des désirs, des intérêts –, quel bazar ! Les autocrates de tout poil ont beau jeu de considérer les démocraties occidentales comme suicidaires et atteintes de gâtisme – on fait tout pour leur donner raison.

Aujourd’hui, celui qui pense comme moi, je l’appelle mon « ami », c’est idiot – un « follower » n’est pas un « ami » !

L’adversaire

Mon seul adversaire, c’est celui qui veut m’empêcher de vivre et de penser autrement que lui. Il a plusieurs visages : mauvais perdants façon Trump, Salieri de toutes obédiences – quoi de plus vindicatif que la médiocrité vexée ! –, censeurs hypocrites, statisticiens pékinois, sentinelles moscovites, sociologues émues, flaireurs de bidet, chercheurs de poux, procureurs envieux ou guérisseurs jaloux qui vous parlent du cœur comme on parle du nez et qui éternuent en regardant la lune.

Relire Molière pour ne pas s’attrister.

Quel pire tyran que Tartuffe ? Orgon, on le sait, parce qu’il est sincère, le bougre.

L’effrayant monsieur Wolfson

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Le billet du vaurien


Ma mère aimait Chopin et Gainsbourg. Elle était pianiste, formée à Vienne par Korngold avant de s’exiler en Suisse. Elle est morte le 29 juillet 2001 dans le jardin de l’hôtel Mirabeau, à Lausanne, en buvant son café, pendant que moi, je jouais au tennis de table à la piscine de Pully. Elle s’est éclipsée en deux minutes, selon son habitude, sous le soleil qu’elle chérissait par-dessus tout. Elle ignorera toujours que le lendemain, je gagnais un tournoi de ping-pong.

Il n’est pas exclu qu’elle en eût été fière….

Mort de Rose Wolfson

Elle ne m’a hélas pas inspiré un livre aussi poignant que celui de Louis Wolfson, l’écrivain new-yorkais qui fit sensation avec Le Schizo et les langues, écrit directement en français et préfacé par Gilles Deleuze, où il se présentait comme « l’étudiant en langues schizophréniques ». Sept années plus tard, Rose, sa mère meurt d’un cancer. Il écrit alors un second chef d’œuvre, en français également, qu’il intitule: Ma mère, musicienne, est morte…, titre qui donne un avant-goût des allitérations proliférantes qui ouvrent le livre: « Ma mère, musicienne, est morte d’un mésothéliome métastasiant et, mettons, de manques médicaux au milieu de mai, à minuit, mardi à mercredi, au mouroir du Mémorial, à Manhattan, mille 977. »

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Wolfson ne nous épargne aucun détail du martyre de Rose, ni de ses réactions à lui, le malade mental, le fils unique qu’elle fit si souvent interner. Un exemple: quand elle lui demande de tâter, à travers sa robe de chambre, la funeste grosseur, Wolfson ne peut s’empêcher de penser qu’il « valait bien mieux que cette chose sinistre fût en elle plutôt qu’en lui ».

Le millionnaire de l’euthanasie

Par ailleurs, tout en se documentant sur le cancer, toujours dans des langues étrangères bien sûr, et en se protégeant de l’anglo-américain, langue qu’il ne supportait pas,  avec un walkman, il passe son temps dans les hippodromes à parier. Mais, non content de jouer aux courses ou à la Bourse, d’insulter les conducteurs de bus noirs, de lire L’Abrégé de cancérologie du professeur Amiel, de soutenir que le meilleur remède contre le cancer est soit l’exercice physique, soit la schizophrénie, Wolfson développe ses thèses sur l’euthanasie planétaire.

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Pendant que sa mère est livrée aux techniciens de la mort, il trouve un certain réconfort, « quoi que bien trop précaire », précise-t-il, dans la construction toujours croissante de bombes atomiques et thermonucléaires qui, en dépit de la « connerie des pacifistes » (Wolfson les exècre, ainsi que le président Carter qu’il surnomme à sa manière allitérative le « bloody baptist bastard ») permettrait enfin de réussir un suicide collectif complet « avant que ne doive recommencer encore un autre millénaire de tortures. » Il ne parvient pas à comprendre pourquoi les Églises sont tellement contre la bombe, alors que c’est la promesse même d’une fin du monde prochaine qui a attiré les premiers chrétiens vers leur nouvelle religion. Son bréviaire est bien sûr L’Apocalypse.

Curieux de savoir quel avait été le destin de Louis Wolfson, de dix ans mon aîné, j’ai appris qu’il s’est installé à Porto-Rico où il est devenu millionnaire après avoir gagné le gros lot à une loterie électronique. Il n’est pas exclu que la mort de sa mère lui ait porté chance. Si seulement cela avait pu m’arriver….

Ma mère musicienne est morte… de Louis Wolfson a été réédité aux éditions Tripode/Nouvel Attila

Ma mère, musicienne, est morte de maladie maligne

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Deux belles gueules, une histoire picarde


Dans Deux jeunesses françaises, Hervé Algalarrondo retrace les enfances picardes d’Emmanuel Macron et d’Édouard Louis. L’histoire de deux ruptures avec les origines, de deux espoirs de monde nouveau. Et de deux culs-de-sac?


À la fin de Deux jeunesses françaises, Hervé Algalarrondo se définit comme « indéfectiblement social-démocrate » et confie avoir voté Macron en 2017, mais le regretter désormais, déçu par celui qu’il voyait réconcilier la France, et qui s’est conduit au bout du compte en « pompier pyromane », notamment depuis les Gilets jaunes, un Macron qui a fini par « morceler » le pays comme jamais. L’auteur serait donc sans doute surpris que l’on qualifie son livre de… barrésien.

Expliquons-nous : dans Deux jeunesses françaises, il suit les destins parallèles d’Édouard Louis, la star littéraire de l’extrême gauche intersectionnelle, et d’Emmanuel Macron, la star des start-up, adepte d’un ni gauche ni droite qui s’est terminé en ni gauche ni gauche. Quoi de commun entre ces deux hommes que quinze ans séparent, Édouard Louis naissant au début des années 1990 et Macron étant un enfant des Trente Glorieuses finissantes ?

Les deux hommes sont construits sur la transgression avec les codes propres à leur milieu

Je vous le donne en mille : un terroir et ce terroir, c’est la Picardie qui est le troisième personnage du récit documenté que nous donne Algalarrondo, lui-même Picard d’origine. Ce qui unit, pour l’auteur, l’actuel président et un de ses ennemis les plus acharnés, c’est cette région qui a toujours existé dans l’Histoire, dont la langue aurait très bien pu, au Moyen Âge, se substituer au français pour devenir la langue nationale. Mais c’est aussi une région dont la forte identité s’est dissoute administrativement, coincée entre Paris et le Nord-Pas-de-Calais avant de finir noyée dans les Hauts-de-France. Une région que les Rastignac en herbe ont toujours voulu fuir, plus qu’aucune autre, car elle n’offre, dans son mélange de terres agricoles et d’industries en déclin, que la beauté de ses rivages entre baie de Somme et baie d’Authie en passant par les falaises d’Ault et la mélancolie des innombrables cimetières militaires de la Somme.

Pour le reste, tout oppose Macron et Édouard Louis, depuis la petite enfance. Mais ce hasard géographique, pour Algalarrondo, permet de mettre habilement en perspective ce qu’en d’autres temps on appelait des destins de classe. Macron naît dans la bonne bourgeoisie amiénoise, fréquente l’enseignement privé dès la sixième, vit dans un monde protégé d’avenues calmes et patriciennes, celles du quartier d’Henriville, tandis qu’Édouard Louis, qui s’appelle encore Eddy Bellegueule, vit dans un village du Vimeu, enfant d’un milieu populaire. On pourrait, pour Deux jeunesses françaises, imaginer ainsi le célèbre générique d’Amicalement vôtre, à cette différence qu’Édouard Louis et Emmanuel Macron, contrairement à Dany Wilde et Lord Brett Sinclair, ne seront jamais amis, bien au contraire.

Pour les deux hommes, il s’agit d’abord d’échapper à des déterminismes différents, mais puissants. À Macron, la maison pleine de livres, la grand-mère institutrice qui a pour son petit-fils la certitude d’un destin hors pair et joue dans sa formation un rôle essentiel. À Édouard Louis, un entourage qui regarde comme un vilain petit canard ce garçon efféminé qui préfère le théâtre (comme Macron) au foot et baigne dans une famille qui écoute la télé 24 h/24 h pour oublier les fins de mois difficiles. Même si Algalarrondo montre, témoignages à l’appui, à quel point dans En finir avec Eddy Bellegueule, il a noirci le tableau et blessé sa propre famille, ses enseignants ou ses amis – encore un point commun avec Macron, plus surprenant, un même mépris pour les classes populaires.

Les deux hommes vont d’ailleurs se construire sur la transgression avec les codes propres à leur milieu. Cette transgression s’appellera Brigitte Trogneux pour Macron et Didier Eribon pour Édouard Louis. Louis, peu de temps avant ses 19 ans, rencontre Eribon alors qu’il est un moment maître-assistant à Amiens. Quand la famille Macron hâte l’exfiltration vers Paris du fils amoureux de sa professeure de théâtre plus âgée pour éviter le scandale, Édouard Louis trouve enfin en Eribon un mentor qui a connu un destin similaire au sien, l’homo en rupture avec son milieu d’origine, et qui va lui servir de guide, ce qui va aboutir très vite au trio vedette Édouard Louis-Lagasnerie-Eribon qui fait régner désormais un magistère féroce dans les milieux de la gauche radicale.

Tout l’intérêt de ces Deux jeunesses françaises est dans la manière dont Algalarrondo montre que le déracinement, autre thème barrésien, est un reniement nécessaire pour ces deux hommes qui incarnent aujourd’hui une assez peu sympathique modernité où le désir d’accomplir un destin ne se conjugue pas au désir d’émanciper les autres. C’est que, chacun à sa manière, les deux Picards veulent tracer les contours d’un nouvel ordre politique et moral, sans doute bien plus impitoyable que l’ancien.

Hervé Algalarrondo, Deux jeunesses françaises, Grasset, 2021.

Irak: trente ans plus tard


Le voyage du Pape François en Irak demeurera comme l’un des grands événements de cette année.


Le récent voyage du pape François en Irak a remis sur le devant de la scène ce pays et sa situation. Il y a vingt ans déjà, en 2001, les États-Unis dénonçaient l’Irak de Saddam Hussein comme faisant partie de « l’axe du mal » qui devait être annihilé. Humiliés par les attentats de septembre, les États-Unis se cherchaient un adversaire à combattre et à vaincre. Depuis l’intervention de 1991, il y a trente ans cette année, l’Irak était dans le collimateur de Washington. En 2001, Saddam Hussein sauva sa tête, les troupes américaines partant vers l’Afghanistan, où elles connurent l’amertume de l’enlisement.

Vingt ans plus tard, la situation à Kaboul et dans le reste du pays n’est guère meilleure que celle qu’elle était alors. Pour Saddam Hussein et son régime, le répit ne fut que de courte durée. En 2003, après avoir tenté de convaincre que l’Irak disposait d’armes de destructions massives, les États-Unis bombardaient le pays et tentaient de faire un regime change qui est très loin d’avoir porté ses promesses. L’Irak détruit s’enlisa dans le chaos, et avec lui le reste du Moyen-Orient. Puis ce furent les printemps arabes de 2011, il y a dix ans, l’émergence de l’État islamique, composé en partie de cadres sunnites de l’armée de Saddam Hussein, et l’expansion du djihad vers le nord de l’Afrique, puis le Sahel et dorénavant le golfe de Guinée et l’Afrique de l’Ouest.

Un nouveau monde, ancré dans l’ancien monde

Trente ans après la guerre du Golfe, l’histoire a à la fois beaucoup avancé et en même temps stagné. Avancé, car le Moyen-Orient n’est plus tout à fait le même. La question palestinienne est moins prégnante. Les accords d’Abraham entre les Émirats arabes unis et Israël ont réglé une partie des problèmes et, surtout, les générations ont changé. Le facteur temps est essentiel en géopolitique, et hélas pas assez pris en compte. Une génération, c’est environ 25 ans. Depuis 1991, c’est près de deux générations qui sont passées, ce qui est à la fois peu et considérable. Les dignitaires irakiens qui ont 40 ans aujourd’hui avaient dix ans à l’époque de la première guerre du Golfe, c’est-à-dire une éternité pour eux et presque un autre monde. Beaucoup de choses ont changé depuis cette année qui vit la disparition de l’URSS, l’hégémonie des États-Unis, leur hyperpuissance et même leur seule puissance. Nous sommes revenus désormais à un monde multipolaire, la Chine compte alors qu’elle pesait peu, et le réveil des cultures et des civilisations est manifeste, que ce soit avec le redressement de l’islamisme ou de l’indigénisme. Depuis la guerre du Golfe de 1991, c’est un autre monde qui a émergé et de nouvelles relations internationales qui le structurent ; mais un nouveau monde marqué par des permanences : celles des cultures, des religions, des peuples et de la défense des territoires.

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Un homme en blanc dans les sables d’Abraham

Le voyage du Pape François en Irak demeurera comme l’un des grands événements de cette année. Il est le seul chef d’État à pouvoir effectuer une telle visite en Irak. Non pas seulement se rendre à Bagdad, dans les quartiers sécurisés et protégés, ou dans quelques bases militaires, comme le font les présidents américains, mais dans les villes et les quartiers irakiens, là où habite la population et là où elle subit les attaques et les espoirs de la reconstruction. En se rendant à Mossoul et à Ur, le Pape a marqué l’importance de l’histoire, qui se manifeste dans des lieux et des symboles, comme cette rencontre à Ur avec les représentants de toutes les religions qui reconnaissent Abraham comme père. Une rencontre qui a démontré que la fraternité humaine est possible, comme le dialogue et l’entente, même si très souvent c’est la guerre qui demeure et qui fait les bruits des relations humaines. Si, fondamentalement, rien ne changera pour l’Irak, cette visite a permis de montrer aux Irakiens d’une part et au monde d’autre part que le pays n’était pas uniquement celui de l’État islamique et des attentats, mais qu’il pouvait aussi recevoir un dignitaire étranger et l’accueillir sans dommage et sans attaque. Pour l’image que les Irakiens ont d’eux-mêmes et pour celle qu’ils donnent au reste du monde, c’est un élément essentiel de leur dignité collective.

Un pays en miettes, mais en reconstruction

18 ans après la seconde guerre du Golfe, la reconstruction de l’Irak demeure un enjeu majeur. Bien qu’officiellement vaincu depuis décembre 2017, l’État islamique continue d’agir, en tenant quelques zones grises où il entretient réseaux et influences. L’Irak est en proie aux rivalités de ses voisins, notamment la Turquie et l’Iran, qui interviennent dans les affaires intérieures du pays pour mieux placer leurs pions et tenir leur avantage. Le pays est tenu par les milices, que celles-ci soient d’obédience iranienne ou turque. Elles sont dans l’État et elles sont l’État, tout à la fois ennemies de la cohésion nationale et de la pacification et éléments de la tenue de l’État comme rares structures encore reconnues. Attaquer les milices, c’est donc attaquer l’État lui-même. Leur présence est officialisée par le fait qu’un budget particulier leur soit alloué tous les ans, budget voté par l’Assemblée nationale. La corruption est endémique en Irak, les ressources de l’État faisant rêver bon nombre de fonctionnaires et de bureaucrates ayant accès à ses largesses. Elle tire son origine de l’embargo décrété par l’ONU après 1991. Sous couvert de lutter contre Saddam Hussein, les États-Unis avaient fait adopter un embargo très strict qui a brisé le développement économique du pays et fait accroître la pauvreté. La rareté des ressources engendrée par l’embargo a encouragé la corruption, qui a connu à partir de ces années-là une envolée majeure. Ce système n’a fait que croître avec la guerre de 2003 et le renversement de Saddam Hussein.

La revanche des chiites

Les chiites représentent environ 55% de la population irakienne, mais ils n’ont jamais tenu les rênes du pouvoir, celui-ci étant entre les mains des sunnites. Les Américains ayant imposé la tenue d’élections libres, c’est le groupe majoritaire qui l’a emporté, à savoir les chiites, qui ont pris pour la première fois les rênes de l’Irak, renvoyant les sunnites dans l’opposition. Les minorités, et parmi elles les chrétiens, ne pèsent plus grand-chose, alors que le ministre des Affaires étrangères et vice-premier ministre de Saddam Hussein, Tarek Aziz, était de confession chrétienne. L’Irak panarabiste et baasiste, plurielle dans ses religions et ses peuples a vécu. Désormais, le pays est divisé en clans et en milices, qui affiliées à l’Iran, qui affiliées à la Turquie, et semble perpétuellement menacé de désintégration. Les projets de séparation de l’Irak en plusieurs territoires, selon des critères ethniques et religieux, n’ont pas encore été abandonnés, même si cela posera plus de problèmes encore à une région particulièrement instable.

La rencontre avec le grand ayatollah

À Nadjaf, la capitale irakienne des chiites, le Pape François a rencontré le grand ayatollah Ali Al-Sistani, 90 ans, guide spirituel respecté et figure politique majeure de l’Irak post Saddam Hussein. S’il est l’une des personnes les plus influentes de la scène politique irakienne, il ne s’exprime jamais en public, mais par ses représentants, qui sont les imams du vendredi de Karbala, et il n’apparaît que très rarement à la télévision ou en public. Cette rencontre est donc un grand événement pour lui et pour l’Irak, car celle-ci fut en partie publique, avec retransmission télévisée de certaines images. Son fils, Mohammad Reza Sistani, 59 ans, avait une relation très étroite avec Qassem Soleimani, ancien commandant de la force du Quds, assassiné le 3 janvier 2020 à Bagdad.

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Bien que chiite, Sistani s’oppose à la théorie du Velayat-e-Faqih, qui est la théorie dominante du régime iranien et qui suppose que les religieux ont la prédominance sur le politique. En dépit de cette opposition sur cette question du droit musulman, il ne s’est jamais opposé ouvertement au régime de Téhéran. Il a déjà rencontré le président iranien Rohani, mais n’a pas rencontré Raïssi, l’actuel chef du pouvoir judiciaire, l’un des candidats iraniens à la succession de Khamenei, qui s’est rendu en Irak en février. En 2014, Sistani a largement contribué à faire progresser l’influence de l’Iran en Irak. Après l’attaque de l’EI et l’occupation d’un tiers du territoire du nord et de l’ouest de l’Irak par Daech, il a émis une fatwa exigeant le djihad pour le peuple chiite irakien. Sur la base de cette fatwa, la Force Quds d’Iran, et plus précisément Qassem Soleimani, a mis en place les forces de mobilisation populaire en Irak, tout comme le Basij affilié aux Gardiens de la Révolution d’Iran. La Force Quds d’Iran a rendu ces forces de plus en plus dépendantes d’elles au cours des sept dernières années. C’est cette force qui tire actuellement des missiles sur les bases militaires américaines en Irak et dans la zone verte au nom du régime iranien. Et c’est cette force qui a réprimé les manifestants irakiens qui veulent se libérer du joug du régime iranien.

Ses représentants ont parfois pris position en faveur des jeunes manifestants chiites et parfois en faveur du gouvernement. De nombreux manifestants chiites le respectent toujours, mais à de nombreuses reprises, les jeunes chiites se sont mis en colère contre lui et ont condamné son silence, sans qu’il soit néanmoins attaqué ouvertement. Sistani demeure une grande force morale et politique fort utile dans un pays qui est soumis à la désintégration et qui demeure sans base politique stable.

Désormais dirigé par des chiites, la question est donc de savoir si l’Irak va s’aligner sur Téhéran et former un axe chiite dans ce Moyen-Orient majoritairement sunnite. Ou si au contraire c’est la nation qui va l’emporter sur la tribu et la religion, c’est-à-dire le fait de se sentir Irakien avant de revendiquer une appartenance au chiisme, au sunnisme ou à un peuple particulier. Ce qui se passera en Irak au cours des années qui viennent est à regarder de près, tant le pays servira une fois de plus de laboratoire pour ce Moyen-Orient en perpétuel changement.

Source: Institut des libertés

Un volapük désintégré


L’écriture inclusive est illégale. C’est un nouveau combat à livrer pour la francophonie, en plus de la résistance à l’anglais.


Nous sommes en guerre politique, culturelle et linguistique. L’ennemi, on le connaît: un courant de déconstruction, né en France dans les années 70, renforcé aux Etats-Unis depuis une vingtaine d’années, auquel se joint un Canada multiculturel fluid gender, sans oublier la contribution des institutions européennes. En témoigne, à elle seule, l’écriture inclusive, qui fait rage actuellement, championne d’exclusion, au nom d’un égalitarisme révolutionnaire.

La langue doit rester la même pour tous

Née du latin, la langue française s’est développée avec l’écrit. Son acte de naissance est « le Serment de Strasbourg » (842). Quant à « l’Ordonnance de Villers-Côtterets » (1539), elle est toujours en vigueur, et fait de la langue française « claire et intelligible » la langue de l’administration, émancipée du latin et des langues régionales, ce qui ne signifie pas qu’on supprime l’étymologie latine ni n’empêche de parler basque et breton. Une langue n’est donc pas un lieu de combat idéologique où s’affrontent des bandes rivales. De ces dates, en revanche, gravées dans l’histoire de France, découlent des vérités non discutables: l’orthographe française n’est pas phonétique mais étymologique, et la Nouvelle Orthographe, venue du Canada, n’est aucunement régalienne, mais une tolérance. Être « auteur » quel que soit votre sexe, voilà l’égalité. Deuxièmement, le genre grammatical n’est pas le sexe ; le masculin n’exclut pas le féminin mais il a une valeur extensive.

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Troisièmement, la suppression du circonflexe signe une ignorance linguistique fâcheuse. Il « parait », c’est le verbe « parer » à l’imparfait. En revanche, dans « il paraît », du verbe paraître, le s, rendu muet (on dit « amuï ») sous forme de circonflexe, se retrouve au pluriel: nous paraissons. Même chose pour le verbe naître. Ces circonflexes ont le mérite d’apprendre les familles de mots[tooltips content= »Dans le verbe naître, le s du verbe latin (nascere) est marqué par un circonflexe: il naît. On dit qu’il est amuï: rendu muet. Mais son «mutisme» cesse au pluriel et le s réapparaît: nous naissons, nous connaissons. On voit donc bien que le circonflexe n’est pas superflu. Même chose dans un mot, cette fois: le mot fenêtre vient du latin «fenestra»: le s tombe et se marque par le circonflexe… mais on le retrouve dans le verbe défénestrer. Fête, c’est pareil: le mot vient de «festa», latin: le s s’amuït, se fait circonflexe et se retrouve dans le verbe festoyer, et ainsi de suite. Cette étymologie aide à apprendre les familles de mots. Or, la Nouvelle Orthographe supprime les circonflexes, tout comme les ordinateurs les suppriment, du coup on ne fait plus attention à eux alors que le circonflexe, au subjonctif imparfait, par exemple, ne sera jamais supprimé… et tout à l’avenant. Ce n’est pas difficile d’apprendre aux élèves l’orthographe. Il y a des difficultés, et après ? Dans toutes les langues, les verbes présentent des difficultés. Le hongrois et le turc, c’est bien autre chose que le français ! »](1)[/tooltips]. Enfin, la lettre e n’est aucunement un suffixe féminin comme en témoignent les mots ministre et journaliste. Et votre médecin, si elle est une femme, n’est pas votre « médecine. » Et que dire du féminin « écrivaine » à la finale… parlante ! C’est l’article qui fixe le genre grammatical. Ajouter un e au masculin « à condition qu’il soit muet », dit l’Académie, est une plaisanterie pour ne pas dire une discrimination.

Inégalitaire, car illisible à ceux qui lisent en braille, inabordable pour les étrangers, impossible à prononcer, l’écriture inclusive est illégale. L’article 2 de la Constitution dit que « La langue française est la langue de la République ». La même pour tous, du haut de l’échelle sociale en bas, la langue française est donc garante de l’unité de la France. Puisqu’Edouard Philippe, rappelant l’Ordonnance de Villers- Côtterets n’a pas été entendu, en 2018, il est temps que le pouvoir politique, à la demande du député de l’Indre à l’Assemblée[tooltips content= »François Jolivet NDLR »](2)[/tooltips], rappelle l’illégalité de la pratique de l’inclusive. À moins de faire la révolution, une loi doit être appliquée.

L’écriture inclusive et l’Anglais ne passeront pas!

Le combat pour la langue française va de pair avec celui de la francophonie. Le Haut Conseil international de la Langue française et de la francophonie, (HCILF), sous la houlette vigoureuse d’Albert Salon, ancien ambassadeur de la France, vient de lancer une campagne médiatique et politique afin que le président de la République s’oppose à l’imposition illégale et illégitime — post Brexit !— de l’anglais comme langue commune, à la Commission et au Parlement européens.

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Certes, business is business mais faudrait-il oublier que, si la langue française a eu pour vocation d’être la langue diplomatique, c’était pour des raisons pérennes: clarté dans l’expression des idées, précision du vocabulaire et concision de la pensée, langue de culture qui a forgé l’Europe ? Comme Aragon le dit dans « La leçon de Ribeirac » à la fin de Les Yeux d’Elsa, l’heure est venue d’entrer en résistance. Si notre langue est, par vocation, ouverte à l’autre, elle n’est pas la langue archipélique du Tout Monde. Le français se meurt au Québec. Le chinois s’installe en Afrique. La langue française n’est pas un volapük désintégré.

Tant qu’il y aura des DVD


Les salles de cinéma seraient-elles définitivement des maisons closes? Les clients, y compris le « furtif du samedi soir », sont priés de rester chez eux et d’y consommer DVD et Blu-Ray. Heureusement le cinéma a de beaux restes…


En noir

Pièges, de Robert Siodmak

Blu-ray édité par Gaumont

Le défunt Roger Boussinot était souvent inspiré. Pourtant, dans sa précieuse Encyclopédie du cinéma, il passe à côté ou presque de Robert Siodmak, réalisateur germano-américain né en 1900 à Dresde (Allemagne) et mort en 1973 à Ascona (Suisse). Il ne fait ainsi que mentionner certains de ses neuf films français tournés entre 1935 et 1939, alors même que deux d’entre eux, au moins, sont d’absolues réussites. Mollenard d’abord, avec le génial Harry Baur dans le rôle d’un ancien capitaine au long cours tyrannisé par son épouse, l’impeccable Gabrielle Dorziat. Avec Pièges, le film suivant, Siodmak se montre encore plus inspiré. Sur un scénario de Jacques Companéez et Ernest Neuville (pseudonyme français de l’Allemand Ernest Neubach), inspiré d’une affaire criminelle très récente, le cinéaste signe l’un des polars français les plus remarquables de ces années d’avant-guerre. Le fait divers en question, c’est l’affaire Weidmann, du nom d’un ex-détenu allemand guillotiné en juin 1939 pour le meurtre crapuleux de sept personnes. Certaines d’entre elles ont été contactées par petites annonces et le film généralise ce modus operandi faisant du tueur un serial killer de jolies jeunes filles. Ainsi résumé, le film de Siodmak ne pourrait bien être qu’un énième suspense fondé sur l’arrestation d’un innocent et la découverte du vrai coupable grâce à l’entêtement de la fiancée du premier. Or, Pièges s’avère d’un intérêt bien supérieur. D’abord par l’extrême qualité de son réjouissant casting : outre Maurice Chevalier, dont c’est peut-être l’unique rôle digne de ce nom au cinéma, on y croise Pierre Renoir, Eric von Stroheim, Jacques Varennes et Jean Témerson, sans oublier une véritable découverte féminine : Marie Déa. Tous servent à merveille un propos qui repose en permanence sur l’ambiguïté, la dualité et les ruptures de ton. C’est en cela que le recours à Maurice Chevalier, star absolue à l’époque, y compris aux États-Unis, est d’une grande intelligence. Dans le rôle d’un patron de boîte de nuit, le chanteur-acteur assure le show, comme il se doit, allant même jusqu’à interpréter deux titres sautillants au cours du film : il est tout à la fois charmant, charmeur, léger et pétillant. Mais, polar oblige, il est également accusé à tort. Avec un même personnage, on passe donc de Lubitsch à Fritz Lang, sans que les registres successivement léger et grave en pâtissent le moins du monde. Prouesse scénaristique et cinématographique d’autant plus remarquable que tous les personnages de Pièges partagent cette ambivalence, à l’instar d’un photographe pervers et inquiétant qui se révélera être un flic menant son enquête ou d’un couturier, admirablement incarné par von Stroheim, que l’on croit dangereux et qui s’avère pathétique. Même le personnage principal féminin n’échappe pas à ce jeu de masques et de faux-semblants, elle qui enchaîne les fonctions et les déguisements sans jamais désarmer. Enfin, Siodmak reconstitue avec beaucoup de finesse des milieux sociaux très différents, se promenant avec aisance parmi eux, comme le faisait notamment Julien Duvivier dans Un carnet de bal, deux ans auparavant.

©Gaumont
©Gaumont

Sorti le 16 décembre 1939, le film connut un immense succès immédiat, mais en l’absence de son réalisateur parti quatre mois plus tôt s’exiler aux États-Unis, après avoir fui l’Allemagne l’année de l’arrivée d’Hitler au pouvoir. Depuis longtemps en proie à des attaques xénophobes et antisémites au sein même du cinéma français, Robert Siodmak ne fait qu’anticiper alors la décision des autorités nazies qui interdisent purement et simplement le film dès le début de l’Occupation. L’Action française se chargeant elle de stigmatiser l’ambiance délétère qui régnerait dans le film, ainsi que « l’odieuse présence du Juif von Stroheim ». Siodmak emporte avec lui une copie du film qui sort amputé d’une douzaine de minutes en raison du caractère trop sexuel de certaines scènes… Pièges fera même l’objet d’un remake assez fidèle, réalisé par Douglas Sirk en 1947 avec Lucille Ball, George Sanders et Boris Karloff dans les rôles principaux.

En vitesse

L’Homme pressé, d’Édouard Molinaro

Coffret Blu-ray et DVD édité par Studiocanal

C’est un film de droite qui détonne donc particulièrement dans le paysage du cinéma français des années 1970. Adapté assez fidèlement du roman de Paul Morand par un artisan honnête mais sans relief, Édouard Molinaro, le film repose tout entier sur les épaules tout aussi de droite de son producteur et acteur principal, Alain Delon. Comme le démontre avec brio Frédéric Taddéï dans un remarquable entretien qui constitue le bonus de ce coffret, tout film avec Delon est d’abord et avant tout un film sur Delon. Cet Homme pressé en est l’illustration parfaite : c’est l’histoire d’un parvenu qui, tel un loup solitaire, existe contre la société qui l’entoure, préférant les valeurs individuelles aux valeurs collectives. Un Eastwood à la française si l’on préfère.

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Le reste du film n’est pas à la hauteur de ce propos décapant, mais peu importe. On le revoit pour Delon, pour cette façon d’incarner toujours le même personnage (ici, pour une fois, ni un flic ni un voyou, soit dit en passant), d’être sans cesse au centre de l’écran, séducteur et séduisant jusqu’au bout.

En gothique

La Maison aux sept pignons, de Joe May

Coffret Blu-ray édité par Rimini

Très belle édition avec livret et bonus pour ce film trop méconnu et réalisé en 1940, adaptation réussie d’un classique du roman gothique américain écrit par Nathaniel Hawthorne en 1851. Soit la rivalité entre deux frères dont l’un fait, à tort, condamner l’autre pour le meurtre de leur père, sur fond de demeure familiale maudite depuis des générations. Ce pourrait être grotesque, mais la présence au casting de George Sanders et Vincent Price, entre autres, fait tout passer. Beauté du noir et blanc, ambiances nocturnes avec pluie et tempête, description d’une vie provinciale médiocre : le film multiplie ainsi des atouts indéniables. Il prend même une dimension politique en abordant le commerce des esclaves, objet de transactions illicites et autres malversations. Le parfait film de genre qui déborde fort heureusement du cadre imposé et mérite largement d’être découvert ou redécouvert.

© Rimini
© Rimini

Hermès, le maître des arts secrets


Un essai de Rémi Soulié sur le plus mystérieux des dieux de la mythologie.


Dans Racination, un essai d’une vertigineuse densité, publié par le regretté Pierre-Guillaume de Roux, Rémi Soulié convoquait Homère et Hölderlin, Heidegger et Mistral, tant d’autres poètes et voyants, tous singuliers, pour conjurer le grand naufrage et pour exalter « l’amitié originelle et émerveillée avec le monde, le dévoilement de l’universelle sympathie analogique ».

Le frère d’Apollon

Rémi Soulié, dont le patronyme évoque le soleil du Rouergue (pensons à Soulès, le vrai nom d’Abellio, l’un de ses maîtres), y exprimait une saine méfiance à l’égard de l’abstraction qui détache sans pour autant résoudre l’énigme du monde. Cette quête de sens, il la poursuit avec vaillance et ténacité, comme l’un de ces solitaires de jadis, à qui ce Cathare fait parfois songer. Il s’attaque aujourd’hui aux métamorphoses d’Hermès, le fils de Zeus et de Maïa (il rappelle que, en sanskrit, maïa signifie l’illusion), frère d’Apollon et père de Pan, à la fois dieu de l’Olympe et ami des mortels, héraut et messager, interprète de la volonté divine, guide et intercesseur.

Héritage européen depuis Homère

Hermès maîtrise les arts du secret; il est voleur dès le berceau, un tantinet coquin, parjure même, magicien et, comme le soulignait l’helléniste Walter Friedrich Otto, « maître de la bonne occasion ». Soulié rappelle que ce dieu des passages, capable d’ingéniosité et d’une troublante désinvolture, est présent dans tout l’héritage européen depuis Homère, et jusque dans la pensée mahométane sous le nom d’Idris. Connu aussi sous le nom romain de Mercure, Hermès trois fois très grand continue de fasciner, de l’Égypte (Thot !) à la France du Grand Siècle. Néoplatoniciens, adeptes discrets de l’Art royal, poètes romantiques (Blake !) et scientifiques des confins le saluent à leur manière comme leur guide secret. La sienne de manière, à Rémi Soulié, se révèle contre-moderne, révulsé qu’il est par ce qu’est devenu cet homme sans qualités, dur et aveugle, émotif et calculateur.

Un curieux essai à ajouter au Corpus hermeticum et qui paraît chez le même éditeur, dans la même collection que le précieux À propos des Dieux de Jean-François Gautier, un autre ami récemment disparu.

Rémi Soulié, Les Métamorphoses d’Hermès, La Nouvelle Librairie. Chez le même éditeur, Rémi Soulié postface une belle Anthologie Friedrich Nietzsche.

Politique vaccinale, peur des variants, crainte d’une ruine économique: le moral des Français pas près de remonter


« Tout est lié » …


« Tout est lié »… C’est cette phrase lourde de sens qui constituait en 2015 le cœur de l’encyclique Laudato Si[tooltips content= »http://www.vatican.va/content/dam/francesco/pdf/encyclicals/documents/papa-francesco_20150524_enciclica-laudato-si_fr.pdf »](1)[/tooltips], dans laquelle le pape François tentait d’expliquer à des contemporains sélectivement sourds et aveugles l’importance d’une écologie intégrale, selon laquelle l’intérêt porté à la nature – l’éthique écologique – se doit, pour avoir un sens et une cohérence, de s’accompagner d’un respect équivalent de l’humain – l’éthique anthropologique.

Par une analogie funeste, il se trouve que l’on pourrait totalement appliquer ce schéma conceptuel à l’explication de l’abominable déliquescence qui paralyse actuellement notre pays.

Une de l'hebdomadaire "Le Point" du 11 mars 2021
Une de l’hebdomadaire « Le Point » du 11 mars 2021

Notre déclin est-il inexorable?

La plupart des analystes actuels se plaignent en effet – et à juste titre – de la conduite déplorable des politiques sanitaires et économiques de notre pays. Les faits sont là : la France continue son inexorable dégringolade amorcée il y a quarante ans dans le classement mondial du PIB par habitant, passant dans cet intervalle du 5e au 29e rang mondial. On pourrait bien objecter que cette mesure centrée sur la seule richesse n’est pas forcément le meilleur indicateur pour évaluer le niveau de développement d’une nation, mais l’évolution du score de notre pays n’en reste pas moins éloquente. Par ailleurs le classement du « bonheur » établi par l’ONU[tooltips content= »World Happiness Report 2020″](2)[/tooltips] ne nous est pas plus favorable, puisqu’il ne nous plaçait lui aussi en 2020 qu’au 23e rang mondial, très loin derrière les pays scandinaves qui trustent les premières places depuis l’apparition de ce type de score. Concernant la gestion de la pandémie en cours, les résultats ne sont guère meilleurs. Avec près de 90 000 morts à ce jour, la France est en effet l’un des pays du monde les plus fortement touchés par la Covid-19, et les lenteurs actuelles du processus de vaccination ne laissent pas présager d’une rapide amélioration. Même en respectant l’objectif affiché d’un million d’injections mensuelles, si nous restons par ailleurs à un taux de contamination spontané comparable, il nous faudra plus de deux ans et demi pour parvenir à une immunité collective susceptible d’amener l’extinction de l’épidémie. Soit largement assez de temps pour finir de ruiner notre économie et/ou permettre l’émergence de nouveaux variants du SARS-Cov 2 plus agressifs et/ou résistants aux vaccins…

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Mais que se cache-t-il sous cette montagne d’échecs « externes » (politiques, économiques, sanitaires), si ce n’est justement une défaillance « interne » de nos dirigeants ? Faut-il se plaindre que la mise en œuvre de la vaccination soit déplorable cet hiver quand on pense que les responsables de sa gestion sont les mêmes (Olivier Véran et Jérôme Salomon) que ceux qui avaient échoué si lamentablement à anticiper et prendre en charge la « première vague » au printemps dernier ? Que l’on se souvienne de la gestion déplorable des stocks de masques, et que l’on médite le fait que seule la porte-parole – Madame N’Daye – a été remerciée après l’échec d’une politique qu’elle n’avait fait que communiquer sans l’avoir elle-même décidée… De même, faut-il s’étonner de nos échecs économiques quand on constate que la France, à quelques bémols près, n’a fait que suivre – en dépit de son naufrage patent – la même politique de relance et de redistribution sur fonds publics à base d’endettement croissant depuis plus de quarante ans, couvrant du prétexte savant d’une inspiration keynésienne ce qui n’est en fait le plus souvent que le lâche et coupable achat politicien d’une paix sociale à court terme ?

La confiance nous fait défaut

Pourtant, notre pays a – ou du moins avait – des capacités extraordinaires: des terres agricoles fertiles, un gigantesque espace océanique, une industrie technologiquement avancée et une population jusqu’à récemment parmi les plus éduquées de la planète. Que nous a-t-il manqué, en fait, pour que nous réussissions ? La confiance, principalement. Cette disposition essentielle des acteurs économiques et du peuple lui-même qui les rend tout à fait capables de consentir à des efforts et des sacrifices pour peu qu’ils soient persuadés du bien-fondé des politiques mises en œuvre, et convaincus de la conformité des résultats attendus avec l’intérêt général de la nation. Cette confiance qui avait permis par exemple le gigantesque exploit de la reconstruction d’après-guerre, et qui a hélas été ensuite constamment érodée depuis les années 1970-1980, aboutissant à faire aujourd’hui des Français un des peuples les plus acquis aux théories complotistes et aux thèses politiques extrémistes. Pourquoi ? Parce que le courage chez les élites a manqué, alors qu’il est le déterminant fondamental de la confiance populaire. Le courage d’assumer des erreurs ou des défaites pour corriger une politique ou quitter le pouvoir quand cela s’impose, même en dehors de toute échéance électorale. Le courage de dire au peuple la vérité, même quand celle-ci n’est pas glorieuse et qu’elle peut faire obstacle au tranquille déroulement d’un mandat. Le courage de s’en remettre à lui quand c’est indispensable pour obtenir un réel assentiment, plutôt que de vouloir éviter à tout prix une sanction populaire au risque de laisser germer l’insupportable soupçon de l’arbitraire. C’est cette éthique intime du politique qui a failli en France, longtemps auto-excusée par l’apparente innocuité de sa propre défaillance alors qu’elle entrainait pourtant peu à peu dans sa chute la gouvernance du pays, puis la nation tout entière…

« Tout est lié », disions-nous. Il nous appartient donc peut-être, si nous souhaitons encore nous redresser un jour, de relever en premier lieu le niveau de nos exigences envers ceux qui nous gouvernent, et, s’ils ne le méritent pas, de ne plus leur accorder à chaque échéance, par paresse ou par inconséquence, le bénéfice de votes qui se retourneront ensuite contre nous.

États-Unis: les femmes transgenres vont-elles être autorisées à concourir dans les compétitions féminines?

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Les Démocrates Susie Lee et Andy Levin quittent le Capitole le 25 février, date de présentation du Equality Act au Sénat, un texte promettant de nouveaux droits et protections aux LGBT © Amanda Andrade-Rhoades/Sipa USA/SIPA Numéro de reportage : SIPAUSA30255480_000001

Sous Joe Biden, il est à craindre qu’un décret et des votes permettent à des hommes transgenres de concourir dans les compétitions sportives féminines… ce qui serait déloyal pour les femmes nées femmes.


Systématiquement, lorsque les meilleures équipes mondiales de football féminin affrontent des équipes masculines de moins de 15 ans pour s’entraîner, elles sont largement battues. Le silence général des médias à ce sujet ne peut changer une réalité biologique. Le droit le pourrait-il? Alors que la proposition de loi en faveur de l’égalité LGBTQ (Equality Act) a été soumise au Sénat américain, le sport féminin redoute de voir des transsexuels et transgenres femmes confisquer les podiums, et qu’il devienne illégal de critiquer une telle injustice. 

En mai 2020, le ministère fédéral de l’Éducation a averti l’État du Connecticut qu’autoriser les transgenres féminins à défier des filles lors de rencontres sportives scolaires constituait une violation des droits civils de ces dernières et du Titre IX de 1972[tooltips content= »Le titre IX des Amendements pour l’Éducation de 1972 autorise l’existence des équipes sportives féminines à l’école et l’université, et leur garantit les mêmes moyens que les équipes masculines, afin d’avoir les mêmes chances professionnelles et universitaires que les garçons. »](1)[/tooltips]. Deux athlètes se définissant comme femmes confisquaient les premières places dans les épreuves de sprint. Le Connecticut a été menacé de ne plus se voir accorder de fonds fédéraux. 

Les sportives menacées d’une concurrence déloyale

Depuis 2015, les démocrates ont présenté quatre propositions d’Equality Act concernant les LGBTQ, et seules deux ont été adoptées par la Chambre des représentants, la plus récente le 25 février. Un projet de loi complémentaire a été déposé au Sénat le 23 février. L’intention des congressmen démocrates est d’amender le Civil Rights Act de 1964 en y introduisant l’interdiction de toute discrimination fondée sur le sexe, l’orientation et l’identité sexuelles. Dans son arrêt Bostock v. Clayton County, Georgia en juin 2020, la Cour suprême a interprété la loi de 1964 comme interdisant le licenciement d’une personne en raison de ses orientations sexuelles ou du genre qu’elle s’attribue. Cependant, les démocrates entendent désormais dépasser cette juste interdiction de la discrimination. Au risque de désavantager les femmes et les filles dans le domaine sportif?

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En mars 2019, la journaliste du Wall Street Journal Abigail Shrier, connue pour son opposition à ces revendications, a rédigé un article d’opinion intitulé « La guerre transgenre contre les femmes ». Si elle déclare que les femmes supportent mieux la douleur et vivent plus longtemps que les hommes, elle rappelle que ces derniers sont plus puissants et plus rapides, et qu’il y a un risque que les garçons et les hommes se définissant comme des femmes n’écrasent les compétitions féminines. Shrier craint également que, sous prétexte d’égalité, il ne soit interdit de critiquer ces participations. 

Une indifférenciation déjà inscrite dans le décret de Joe Biden sur l’égalité

L’article du Wall Street Journal rappelle que les tribunaux ont tendance à interpréter le Titre IX sur l’enseignement conformément à la Civil Rights Act, et que modifier cette dernière reviendrait à autoriser les garçons à exiger d’entrer dans les équipes scolaires de filles. Ce qui inclurait les toilettes, douches et vestiaires. Par ailleurs, des filles pourraient ne plus obtenir de bourses d’études si des garçons les battaient, alors qu’ils seraient incapables de remporter des trophées dans les catégories masculines.

Dans un article favorable à cette évolution, le New York Times a mentionné les propos du représentant Sean Patrick Maloney qui a présidé le vote du texte et qui est un militant gay. L’élu démocrate se moque des opposants en les accusant de mentir: « Pourquoi se cacher derrière des arguments ridicules, gênants et facilement réfutables, des faussetés, des épouvantails quant aux vestiaires et sports féminins ? » Certes, le texte législatif ne mentionne pas les compétitions sportives, mais le pouvoir du juge est prépondérant pour interpréter la loi, et Maloney ne le sait que trop bien. De plus, le vote rejoint le décret du président Biden visant à « empêcher et combattre les discriminations fondées sur l’identité de genre ou l’orientation sexuelle ». Ce texte édicté le jour de son investiture dispose que « les enfants devraient pouvoir étudier sans s’inquiéter d’être ou non refusés dans les toilettes, les vestiaires ou lors des activités sportives scolaires ». Dans son article, Abigail Shrier met en garde contre l’enfermement dans un « coffre-fort de droits civils » des discussions sur la légitimité d’une telle législation, et estime que les femmes « ont hésité à contester ces incursions dans leurs droits âprement acquis [en raison] de la gêne à reconnaître les différences biologiques, longtemps niées par des féministes en vue ».

Ces rencontres mixtes où même des garçons dominent les femmes

Et en effet, les diverses rencontres sportives où des hommes transgenres (sans changement de sexe) ou transsexuels femmes, voire des garçons, ont affronté des femmes ont vu une domination aisée de ces derniers, sauf incident. En 2014, un match d’arts martiaux mixtes vit combattre Tamikka Brents, une femme, et Fox Fallon, un transsexuel femme. Fallon cassa sept os orbitaux à sa rivale et lui causa une commotion cérébrale. Brents déclara: « J’ai combattu beaucoup de femmes et je n’ai jamais rencontré la force que j’ai sentie cette nuit. Je ne saurais dire si c’est parce qu’elle est née homme ou non, car je ne suis pas médecin. Je peux simplement dire que je ne me suis jamais sentie si accablée, et je suis pourtant une femme extraordinairement forte […] Quand il s’agit de sport de combat, ce n’est pas juste! » En 2012, Fox avait déjà mis un terme à la carrière d’Erika Newsome en 39 secondes: imperturbable sous les coups de sa rivale, Fox l’avait laissée cogner avant de l’assommer d’un seul coup. Récemment, le magazine Outsport a déclaré que Fallon Fox était « l’athlète le plus courageux de l’histoire ». 

A lire aussi: Elisabeth Moreno compte diffuser la propagande LGBT à l’Education nationale

Alors que le football féminin est de plus en plus médiatisé, il y a une certaine réticence des grands médias à mentionner les matches au cours desquels des garçons de moins de 15 ans défont les meilleures équipes de femmes. Ainsi, lors d’une rencontre entre la meilleure équipe nationale américaine féminine et celle masculine du FC Dallas des moins de 15 ans en avril 2017, ces derniers avaient battu les multiples championnes du monde 5 à 2. Il n’y a là aucun souci éthique, puisque les équipes féminines ne sont pas en compétition avec les garçons et veulent simplement s’entraîner plus durement. Mais cela permet de constater les écarts de performances, lesquels seraient bien plus grands encore à âge égal, et sont problématiques lors des compétitions impliquant des transsexuels ou des transgenres.

Des gouverneurs et législatures d’États fédérés prennent des dispositions pour s’opposer à une telle loi et au décret présidentiel. Actuellement, 25 États prépareraient des lois en ce sens, et le gouverneur du Mississipi a signé ce 11 mars la Mississipi Fairness Act (loi sur l’équité). Les conflits entre ces lois et celle de l’Union ou le décret présidentiel pourraient être tranchés par la Cour suprême. Le texte défendu par M. Maloney aura cependant du mal à être adopté par le Sénat, car il faudra que dix républicains y votent en sa faveur. Mais que le Civil Rights Act soit ou non modifié n’empêchera pas le gouvernement Biden d’octroyer des fonds aux écoles et universités ignorant la loi de 1972. 18 États permettent déjà aux transgenres et transsexuels de concourir en fonction de l’identité sexuelles qu’ils s’attribuent.

Louise Erdrich: l’apocalypse selon Cedar Songmaker

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Louise Erdrich © Jenn Ackerman / The New York Times - REDUX-REA

L’Enfant de la prochaine aurore de Louise Erdrich (Albin Michel), une des grandes plumes américaines d’aujourd’hui, est un roman dont la perspective catholique permet de lire sous un angle surprenant un récit passionnant qui tourne autour de la fin des temps et du mystère de l’Incarnation.


C’est l’histoire d’une jeune femme qui parle à l’enfant qu’elle porte. C’est l’histoire d’une jeune femme qui n’est pas certaine que cet enfant naisse, ou plus exactement, quelle sorte d’enfant va sortir de ses entrailles. C’est l’histoire d’une jeune femme qui écrit, sous forme d’un journal un nouvel évangile pour un futur très  conditionnel.

Quand l’Évolution devient folle

C’est que, depuis quelques temps, aux Etats-Unis comme ailleurs dans le monde, un étrange désordre biologique s’est installé dans la création. Il semblerait que l’évolution se soit arrêtée pour le vivant ou lui fasse subir d’étranges mutations. La cause ? Allez savoir. Désordres climatiques, pollution, manipulations hasardeuses, orgueil prométhéen de l’homme qui a fini par fatiguer Dieu. Les conséquences, elles, vont de l’anodin inquiétant avec des libellules à la taille d’oiseau de proie à la tragédie pure et simple: naissances en chute libre, crise alimentaire majeure, désordres politiques violents, instauration de dictatures d’obédiences diverses pour tenter de maîtriser la crise, d’éviter l’effondrement.

A lire aussi: La fin du monde vue par Jérôme Leroy

De ces désordres, les lecteurs de L’Enfant de la prochaine aurore de Louise Erdrich ne sauront finalement que peu de chose. Ils sont comme une toile de fond au journal de la jeune femme enceinte, Cedar Hawk Songmaker. Elle est d’origine indienne, elle a été adoptée par un couple de blancs riches et progressistes dont Cedar qui les aime voit néanmoins tous les travers. Elle ne leur a pas dit qu’elle était enceinte. Elle voudrait d’abord l’annoncer à sa famille biologique qui vit dans une réserve. Elle est la première surprise, d’ailleurs, d’accorder autant d’importance à ses origines alors qu’autour d’elle tout commence à se durcir, que les femmes enceintes sont raflées un peu partout et parquées dans des cliniques-prisons où l’on va tenter de repérer et de faire naître les rares bébés encore normaux. Cedar, elle, a évité un moment l’arrestation de justesse et a compris ce qui se passait grâce à un médecin refusant d’être complice du nouvel ordre biopolitique.

Une nouvelle Annonciation

La  beauté de ce roman vient du personnage de Cedar. Alors que la quatrième de couverture, pour des raisons purement commerciales, tente de le vendre comme une variation de La Servante Ecarlate dont le seul point commun avec L’Enfant de la prochaine aurore est le risque vital que fait peser un effondrement de la fécondité, nous sommes ici dans un roman explicitement catholique. Cedar s’est convertie à l’adolescence et anime même une revue universitaire de théologie.

Cedar est une lectrice des mystiques et notamment de la Bienheureuse Catherine Emmerich. Elle continue même à vouloir écrire un article sur le mot qu’a bien pu dire l’Archange Gabriel à l’oreille de Marie alors qu’elle est en captivité dans un hôpital concentrationnaire ou qu’elle organise la résistance avec sa mère adoptive et sa mère biologique dans la réserve indienne, au milieu d’une poussière composée de nanoparticules qui sont autant de drones espions.

Pour connaître la fin de L’Enfant de la prochaine aurore, assez logiquement, il faudra attendre Noël.

L’Enfant de la prochaine aurore de Louise Erdrich (Albin Michel).

L'Enfant de la prochaine aurore

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Respect!

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© Soleil

On insulte un homme, on ne peut pas offenser une croyance ou une idée… En France, Dieu merci !, on a encore le droit de traiter son voisin d’imbécile – on appelle ça: l’égalité.


Le mépris, le dédain, la rébellion, etc.

C’était depuis Mai 68 un mot un peu rance et galvaudé pour toute une génération – la mienne –, mais il a repris des couleurs jusque dans la langue des banlieues. « Respect ! », c’est dire : « Je m’incline. »

Le respect parle au-dessus de la crainte. Respecter, ce n’est pas aimer, ni admirer, ni se prosterner face contre terre. On se respecte quand on a une haute idée de soi. On respecte (ou pas) un homme – un aîné, une femme, un enfant –, au-delà de ce qu’on leur doit ou de l’autorité qu’on leur prête. On ne respecte pas un tortionnaire, un dictateur ou un traître, on les craint seulement.

Le contraire du respect, c’est le mépris : un exil hautain et volontaire ; on se sent supérieur, on se croit pur, on veut en finir – il faut être Chamfort pour voir dans le mépris une forme de charité. Préférable : le dédain, qui est aussi un exercice solitaire – moins une morale qu’une esthétique. On n’est aristocrate qu’en songe !

Toujours possible : la rébellion, qui s’oppose à la paresse, à condition de ne pas devenir une pose. Quant à l’irrespect, c’est le privilège de la jeunesse – la maladie infantile des petits raisonneurs quand ils s’efforcent de grandir.

En France, on a le droit de traiter son voisin d’imbécile – on appelle ça : l’égalité. Une conviction, une croyance, une idée, c’est autre chose, on l’approuve ou on la combat, on la partage ou on la rejette ; on peut s’en moquer, elle reste intacte. On insulte un homme, on ne peut pas offenser une conviction, une croyance ou une idée – sinon par ivresse ou par ignorance, ce qui ne vaut rien.

L’intellectuel

« Ce qu’on croit vrai, il faut le dire et le dire hardiment ; je voudrais, m’en coûtât-il grand-chose, découvrir une vérité faite pour choquer tout le genre humain : je la lui dirais à brûle-pourpoint », professe Joseph de Maistre. À sa façon, Flaubert dit la même chose : « Moi aussi je me sens parfois bien vieux, bien las. N’importe ! – je continue et je ne voudrais pas crever avant d’avoir déversé quelques pots de merde sur la tête de mes semblables. » (Lettre à Tourguéniev, 8 novembre 1879)

Et si c’était ça, un intellectuel ? Rien d’aimable.

Un emmerdeur. Un fanfaron. Un vidangeur – et un jardinier. Quelqu’un qui pense à rebours des slogans et trouble l’ordre public. Ni un groupie ni un sniper, comme le suggère la mode actuelle – un trublion. Son arme ? Le style – étymologiquement, un poignard. Une dague plutôt qu’un gourdin.

On reconnaît un Péguy, un Mauriac, un Muray, à ce qui d’emblée les sépare de la foule : leur indépendance, leur solitude souveraine, leur puérilité parfois, leur culot – une posture intellectuelle qui ne manque pas de surprendre et d’agacer : « Moi tout seul contre le reste du monde » !

Refuser de se taire. Résister à la pente du : « je like » ou « je lapide ». Encore mieux me direz-vous : l’ironie silencieuse. Se sauver de la malveillance par un sourire ? Oui, mais en restant à l’écart, on ne sera pas entendu. L’abstention est un péché d’orgueil. Il faut descendre dans l’arène – à ses risques et périls – en sachant que le public est avide de sang frais.

Dogmes

Aujourd’hui, dire ce qu’on pense, penser ce qu’on dit, tout haut, cela devient risqué, mais ce n’est pas encore pendable, streng verboten ! comme en Russie, en Iran ou en Chine – il faut seulement du courage, et de la ruse, l’intelligence ne suffit pas.

Quand s’impose une croyance par la peur ou par la force, fût-ce celle de la majorité, ce n’est plus une croyance, c’est un dogme. L’idéologie, qu’elle soit politique ou religieuse, repose sur des dogmes affichés ou implicites, ce qui permet de s’entre-tuer en toute quiétude. Une Révolution, un schisme, c’est quand on change de dogmes. Ça ne tue que mieux – pas les mêmes ! Les exécuteurs de basses œuvres ont l’art de s’adapter ; aussitôt les médias les recrutent.

Ce qui est le plus difficile, c’est de respecter l’autre, c’est-à-dire d’accepter qu’il ait des idées qui s’opposent aux miennes – le principal obstacle étant de se croire chacun délivré de tous les dogmes.

Un seul remède, le rire

Le rire est le propre de l’homme, mais ça s’apprend. Il faut être capable de rire de tout si l’on veut pleinement remplir son devoir d’humanité[tooltips content= »Je signale à ce propos un livre éclairant de Jean-Noël Allard, La Cité du rire : politique et dérision dans l’Athènes classique (Belles-Lettres). On vante à Athènes la parrhèsia – la liberté de tout dire. L’auteur qui fait joyeusement dialoguer Aristophane et Bourdieu, Habermas et Démosthène, décrit une société profondément structurée par le rire – joutes, invectives, railleries, caricatures, insultes. L’un des fondements oubliés de la démocratie ? »](1)[/tooltips]. Respecter autrui, ce n’est pas vouloir l’empêcher de rire, fût-ce du Fils de Dieu ou du Prophète – ce qu’Ils ne sont que pour vous –, même si cela vous blesse.

L’un dira : je doute. L’autre : je sais. Un troisième : je crois. Un quatrième : allez vous faire foutre ! C’est leur droit.

On se parle, on s’interpelle, on s’écharpe entre Gaulois, mais ne rêvons pas : c’eût été un dialogue de sourds entre Montaigne et Pascal, s’ils s’étaient rencontrés !

Les opinions – la concurrence des mémoires, des désirs, des intérêts –, quel bazar ! Les autocrates de tout poil ont beau jeu de considérer les démocraties occidentales comme suicidaires et atteintes de gâtisme – on fait tout pour leur donner raison.

Aujourd’hui, celui qui pense comme moi, je l’appelle mon « ami », c’est idiot – un « follower » n’est pas un « ami » !

L’adversaire

Mon seul adversaire, c’est celui qui veut m’empêcher de vivre et de penser autrement que lui. Il a plusieurs visages : mauvais perdants façon Trump, Salieri de toutes obédiences – quoi de plus vindicatif que la médiocrité vexée ! –, censeurs hypocrites, statisticiens pékinois, sentinelles moscovites, sociologues émues, flaireurs de bidet, chercheurs de poux, procureurs envieux ou guérisseurs jaloux qui vous parlent du cœur comme on parle du nez et qui éternuent en regardant la lune.

Relire Molière pour ne pas s’attrister.

Quel pire tyran que Tartuffe ? Orgon, on le sait, parce qu’il est sincère, le bougre.

L’effrayant monsieur Wolfson

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Louis Wolfson publie «Le Schizo et les Langues» en 1970, chez Gallimard, avec une préface de Gilles Deleuze. Schizophrène, il s'installe à Porto Rico où il gagne à la loterie en 2003. Il est devenu millionnaire. Photo: DR.

Le billet du vaurien


Ma mère aimait Chopin et Gainsbourg. Elle était pianiste, formée à Vienne par Korngold avant de s’exiler en Suisse. Elle est morte le 29 juillet 2001 dans le jardin de l’hôtel Mirabeau, à Lausanne, en buvant son café, pendant que moi, je jouais au tennis de table à la piscine de Pully. Elle s’est éclipsée en deux minutes, selon son habitude, sous le soleil qu’elle chérissait par-dessus tout. Elle ignorera toujours que le lendemain, je gagnais un tournoi de ping-pong.

Il n’est pas exclu qu’elle en eût été fière….

Mort de Rose Wolfson

Elle ne m’a hélas pas inspiré un livre aussi poignant que celui de Louis Wolfson, l’écrivain new-yorkais qui fit sensation avec Le Schizo et les langues, écrit directement en français et préfacé par Gilles Deleuze, où il se présentait comme « l’étudiant en langues schizophréniques ». Sept années plus tard, Rose, sa mère meurt d’un cancer. Il écrit alors un second chef d’œuvre, en français également, qu’il intitule: Ma mère, musicienne, est morte…, titre qui donne un avant-goût des allitérations proliférantes qui ouvrent le livre: « Ma mère, musicienne, est morte d’un mésothéliome métastasiant et, mettons, de manques médicaux au milieu de mai, à minuit, mardi à mercredi, au mouroir du Mémorial, à Manhattan, mille 977. »

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Wolfson ne nous épargne aucun détail du martyre de Rose, ni de ses réactions à lui, le malade mental, le fils unique qu’elle fit si souvent interner. Un exemple: quand elle lui demande de tâter, à travers sa robe de chambre, la funeste grosseur, Wolfson ne peut s’empêcher de penser qu’il « valait bien mieux que cette chose sinistre fût en elle plutôt qu’en lui ».

Le millionnaire de l’euthanasie

Par ailleurs, tout en se documentant sur le cancer, toujours dans des langues étrangères bien sûr, et en se protégeant de l’anglo-américain, langue qu’il ne supportait pas,  avec un walkman, il passe son temps dans les hippodromes à parier. Mais, non content de jouer aux courses ou à la Bourse, d’insulter les conducteurs de bus noirs, de lire L’Abrégé de cancérologie du professeur Amiel, de soutenir que le meilleur remède contre le cancer est soit l’exercice physique, soit la schizophrénie, Wolfson développe ses thèses sur l’euthanasie planétaire.

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Pendant que sa mère est livrée aux techniciens de la mort, il trouve un certain réconfort, « quoi que bien trop précaire », précise-t-il, dans la construction toujours croissante de bombes atomiques et thermonucléaires qui, en dépit de la « connerie des pacifistes » (Wolfson les exècre, ainsi que le président Carter qu’il surnomme à sa manière allitérative le « bloody baptist bastard ») permettrait enfin de réussir un suicide collectif complet « avant que ne doive recommencer encore un autre millénaire de tortures. » Il ne parvient pas à comprendre pourquoi les Églises sont tellement contre la bombe, alors que c’est la promesse même d’une fin du monde prochaine qui a attiré les premiers chrétiens vers leur nouvelle religion. Son bréviaire est bien sûr L’Apocalypse.

Curieux de savoir quel avait été le destin de Louis Wolfson, de dix ans mon aîné, j’ai appris qu’il s’est installé à Porto-Rico où il est devenu millionnaire après avoir gagné le gros lot à une loterie électronique. Il n’est pas exclu que la mort de sa mère lui ait porté chance. Si seulement cela avait pu m’arriver….

Ma mère musicienne est morte… de Louis Wolfson a été réédité aux éditions Tripode/Nouvel Attila

Ma mère, musicienne, est morte de maladie maligne

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Deux belles gueules, une histoire picarde

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Emmanuel Macron et Edouard Louis © Francois GRIVELET/Opale via Leemage – John Foley/Opale/Leemage.

Dans Deux jeunesses françaises, Hervé Algalarrondo retrace les enfances picardes d’Emmanuel Macron et d’Édouard Louis. L’histoire de deux ruptures avec les origines, de deux espoirs de monde nouveau. Et de deux culs-de-sac?


À la fin de Deux jeunesses françaises, Hervé Algalarrondo se définit comme « indéfectiblement social-démocrate » et confie avoir voté Macron en 2017, mais le regretter désormais, déçu par celui qu’il voyait réconcilier la France, et qui s’est conduit au bout du compte en « pompier pyromane », notamment depuis les Gilets jaunes, un Macron qui a fini par « morceler » le pays comme jamais. L’auteur serait donc sans doute surpris que l’on qualifie son livre de… barrésien.

Expliquons-nous : dans Deux jeunesses françaises, il suit les destins parallèles d’Édouard Louis, la star littéraire de l’extrême gauche intersectionnelle, et d’Emmanuel Macron, la star des start-up, adepte d’un ni gauche ni droite qui s’est terminé en ni gauche ni gauche. Quoi de commun entre ces deux hommes que quinze ans séparent, Édouard Louis naissant au début des années 1990 et Macron étant un enfant des Trente Glorieuses finissantes ?

Les deux hommes sont construits sur la transgression avec les codes propres à leur milieu

Je vous le donne en mille : un terroir et ce terroir, c’est la Picardie qui est le troisième personnage du récit documenté que nous donne Algalarrondo, lui-même Picard d’origine. Ce qui unit, pour l’auteur, l’actuel président et un de ses ennemis les plus acharnés, c’est cette région qui a toujours existé dans l’Histoire, dont la langue aurait très bien pu, au Moyen Âge, se substituer au français pour devenir la langue nationale. Mais c’est aussi une région dont la forte identité s’est dissoute administrativement, coincée entre Paris et le Nord-Pas-de-Calais avant de finir noyée dans les Hauts-de-France. Une région que les Rastignac en herbe ont toujours voulu fuir, plus qu’aucune autre, car elle n’offre, dans son mélange de terres agricoles et d’industries en déclin, que la beauté de ses rivages entre baie de Somme et baie d’Authie en passant par les falaises d’Ault et la mélancolie des innombrables cimetières militaires de la Somme.

Pour le reste, tout oppose Macron et Édouard Louis, depuis la petite enfance. Mais ce hasard géographique, pour Algalarrondo, permet de mettre habilement en perspective ce qu’en d’autres temps on appelait des destins de classe. Macron naît dans la bonne bourgeoisie amiénoise, fréquente l’enseignement privé dès la sixième, vit dans un monde protégé d’avenues calmes et patriciennes, celles du quartier d’Henriville, tandis qu’Édouard Louis, qui s’appelle encore Eddy Bellegueule, vit dans un village du Vimeu, enfant d’un milieu populaire. On pourrait, pour Deux jeunesses françaises, imaginer ainsi le célèbre générique d’Amicalement vôtre, à cette différence qu’Édouard Louis et Emmanuel Macron, contrairement à Dany Wilde et Lord Brett Sinclair, ne seront jamais amis, bien au contraire.

Pour les deux hommes, il s’agit d’abord d’échapper à des déterminismes différents, mais puissants. À Macron, la maison pleine de livres, la grand-mère institutrice qui a pour son petit-fils la certitude d’un destin hors pair et joue dans sa formation un rôle essentiel. À Édouard Louis, un entourage qui regarde comme un vilain petit canard ce garçon efféminé qui préfère le théâtre (comme Macron) au foot et baigne dans une famille qui écoute la télé 24 h/24 h pour oublier les fins de mois difficiles. Même si Algalarrondo montre, témoignages à l’appui, à quel point dans En finir avec Eddy Bellegueule, il a noirci le tableau et blessé sa propre famille, ses enseignants ou ses amis – encore un point commun avec Macron, plus surprenant, un même mépris pour les classes populaires.

Les deux hommes vont d’ailleurs se construire sur la transgression avec les codes propres à leur milieu. Cette transgression s’appellera Brigitte Trogneux pour Macron et Didier Eribon pour Édouard Louis. Louis, peu de temps avant ses 19 ans, rencontre Eribon alors qu’il est un moment maître-assistant à Amiens. Quand la famille Macron hâte l’exfiltration vers Paris du fils amoureux de sa professeure de théâtre plus âgée pour éviter le scandale, Édouard Louis trouve enfin en Eribon un mentor qui a connu un destin similaire au sien, l’homo en rupture avec son milieu d’origine, et qui va lui servir de guide, ce qui va aboutir très vite au trio vedette Édouard Louis-Lagasnerie-Eribon qui fait régner désormais un magistère féroce dans les milieux de la gauche radicale.

Tout l’intérêt de ces Deux jeunesses françaises est dans la manière dont Algalarrondo montre que le déracinement, autre thème barrésien, est un reniement nécessaire pour ces deux hommes qui incarnent aujourd’hui une assez peu sympathique modernité où le désir d’accomplir un destin ne se conjugue pas au désir d’émanciper les autres. C’est que, chacun à sa manière, les deux Picards veulent tracer les contours d’un nouvel ordre politique et moral, sans doute bien plus impitoyable que l’ancien.

Hervé Algalarrondo, Deux jeunesses françaises, Grasset, 2021.

Irak: trente ans plus tard

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Mossoul, 7 mars 2021 © Andrew Medichini/AP/SIPA Numéro de reportage : AP22546088_000040

Le voyage du Pape François en Irak demeurera comme l’un des grands événements de cette année.


Le récent voyage du pape François en Irak a remis sur le devant de la scène ce pays et sa situation. Il y a vingt ans déjà, en 2001, les États-Unis dénonçaient l’Irak de Saddam Hussein comme faisant partie de « l’axe du mal » qui devait être annihilé. Humiliés par les attentats de septembre, les États-Unis se cherchaient un adversaire à combattre et à vaincre. Depuis l’intervention de 1991, il y a trente ans cette année, l’Irak était dans le collimateur de Washington. En 2001, Saddam Hussein sauva sa tête, les troupes américaines partant vers l’Afghanistan, où elles connurent l’amertume de l’enlisement.

Vingt ans plus tard, la situation à Kaboul et dans le reste du pays n’est guère meilleure que celle qu’elle était alors. Pour Saddam Hussein et son régime, le répit ne fut que de courte durée. En 2003, après avoir tenté de convaincre que l’Irak disposait d’armes de destructions massives, les États-Unis bombardaient le pays et tentaient de faire un regime change qui est très loin d’avoir porté ses promesses. L’Irak détruit s’enlisa dans le chaos, et avec lui le reste du Moyen-Orient. Puis ce furent les printemps arabes de 2011, il y a dix ans, l’émergence de l’État islamique, composé en partie de cadres sunnites de l’armée de Saddam Hussein, et l’expansion du djihad vers le nord de l’Afrique, puis le Sahel et dorénavant le golfe de Guinée et l’Afrique de l’Ouest.

Un nouveau monde, ancré dans l’ancien monde

Trente ans après la guerre du Golfe, l’histoire a à la fois beaucoup avancé et en même temps stagné. Avancé, car le Moyen-Orient n’est plus tout à fait le même. La question palestinienne est moins prégnante. Les accords d’Abraham entre les Émirats arabes unis et Israël ont réglé une partie des problèmes et, surtout, les générations ont changé. Le facteur temps est essentiel en géopolitique, et hélas pas assez pris en compte. Une génération, c’est environ 25 ans. Depuis 1991, c’est près de deux générations qui sont passées, ce qui est à la fois peu et considérable. Les dignitaires irakiens qui ont 40 ans aujourd’hui avaient dix ans à l’époque de la première guerre du Golfe, c’est-à-dire une éternité pour eux et presque un autre monde. Beaucoup de choses ont changé depuis cette année qui vit la disparition de l’URSS, l’hégémonie des États-Unis, leur hyperpuissance et même leur seule puissance. Nous sommes revenus désormais à un monde multipolaire, la Chine compte alors qu’elle pesait peu, et le réveil des cultures et des civilisations est manifeste, que ce soit avec le redressement de l’islamisme ou de l’indigénisme. Depuis la guerre du Golfe de 1991, c’est un autre monde qui a émergé et de nouvelles relations internationales qui le structurent ; mais un nouveau monde marqué par des permanences : celles des cultures, des religions, des peuples et de la défense des territoires.

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Un homme en blanc dans les sables d’Abraham

Le voyage du Pape François en Irak demeurera comme l’un des grands événements de cette année. Il est le seul chef d’État à pouvoir effectuer une telle visite en Irak. Non pas seulement se rendre à Bagdad, dans les quartiers sécurisés et protégés, ou dans quelques bases militaires, comme le font les présidents américains, mais dans les villes et les quartiers irakiens, là où habite la population et là où elle subit les attaques et les espoirs de la reconstruction. En se rendant à Mossoul et à Ur, le Pape a marqué l’importance de l’histoire, qui se manifeste dans des lieux et des symboles, comme cette rencontre à Ur avec les représentants de toutes les religions qui reconnaissent Abraham comme père. Une rencontre qui a démontré que la fraternité humaine est possible, comme le dialogue et l’entente, même si très souvent c’est la guerre qui demeure et qui fait les bruits des relations humaines. Si, fondamentalement, rien ne changera pour l’Irak, cette visite a permis de montrer aux Irakiens d’une part et au monde d’autre part que le pays n’était pas uniquement celui de l’État islamique et des attentats, mais qu’il pouvait aussi recevoir un dignitaire étranger et l’accueillir sans dommage et sans attaque. Pour l’image que les Irakiens ont d’eux-mêmes et pour celle qu’ils donnent au reste du monde, c’est un élément essentiel de leur dignité collective.

Un pays en miettes, mais en reconstruction

18 ans après la seconde guerre du Golfe, la reconstruction de l’Irak demeure un enjeu majeur. Bien qu’officiellement vaincu depuis décembre 2017, l’État islamique continue d’agir, en tenant quelques zones grises où il entretient réseaux et influences. L’Irak est en proie aux rivalités de ses voisins, notamment la Turquie et l’Iran, qui interviennent dans les affaires intérieures du pays pour mieux placer leurs pions et tenir leur avantage. Le pays est tenu par les milices, que celles-ci soient d’obédience iranienne ou turque. Elles sont dans l’État et elles sont l’État, tout à la fois ennemies de la cohésion nationale et de la pacification et éléments de la tenue de l’État comme rares structures encore reconnues. Attaquer les milices, c’est donc attaquer l’État lui-même. Leur présence est officialisée par le fait qu’un budget particulier leur soit alloué tous les ans, budget voté par l’Assemblée nationale. La corruption est endémique en Irak, les ressources de l’État faisant rêver bon nombre de fonctionnaires et de bureaucrates ayant accès à ses largesses. Elle tire son origine de l’embargo décrété par l’ONU après 1991. Sous couvert de lutter contre Saddam Hussein, les États-Unis avaient fait adopter un embargo très strict qui a brisé le développement économique du pays et fait accroître la pauvreté. La rareté des ressources engendrée par l’embargo a encouragé la corruption, qui a connu à partir de ces années-là une envolée majeure. Ce système n’a fait que croître avec la guerre de 2003 et le renversement de Saddam Hussein.

La revanche des chiites

Les chiites représentent environ 55% de la population irakienne, mais ils n’ont jamais tenu les rênes du pouvoir, celui-ci étant entre les mains des sunnites. Les Américains ayant imposé la tenue d’élections libres, c’est le groupe majoritaire qui l’a emporté, à savoir les chiites, qui ont pris pour la première fois les rênes de l’Irak, renvoyant les sunnites dans l’opposition. Les minorités, et parmi elles les chrétiens, ne pèsent plus grand-chose, alors que le ministre des Affaires étrangères et vice-premier ministre de Saddam Hussein, Tarek Aziz, était de confession chrétienne. L’Irak panarabiste et baasiste, plurielle dans ses religions et ses peuples a vécu. Désormais, le pays est divisé en clans et en milices, qui affiliées à l’Iran, qui affiliées à la Turquie, et semble perpétuellement menacé de désintégration. Les projets de séparation de l’Irak en plusieurs territoires, selon des critères ethniques et religieux, n’ont pas encore été abandonnés, même si cela posera plus de problèmes encore à une région particulièrement instable.

La rencontre avec le grand ayatollah

À Nadjaf, la capitale irakienne des chiites, le Pape François a rencontré le grand ayatollah Ali Al-Sistani, 90 ans, guide spirituel respecté et figure politique majeure de l’Irak post Saddam Hussein. S’il est l’une des personnes les plus influentes de la scène politique irakienne, il ne s’exprime jamais en public, mais par ses représentants, qui sont les imams du vendredi de Karbala, et il n’apparaît que très rarement à la télévision ou en public. Cette rencontre est donc un grand événement pour lui et pour l’Irak, car celle-ci fut en partie publique, avec retransmission télévisée de certaines images. Son fils, Mohammad Reza Sistani, 59 ans, avait une relation très étroite avec Qassem Soleimani, ancien commandant de la force du Quds, assassiné le 3 janvier 2020 à Bagdad.

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Bien que chiite, Sistani s’oppose à la théorie du Velayat-e-Faqih, qui est la théorie dominante du régime iranien et qui suppose que les religieux ont la prédominance sur le politique. En dépit de cette opposition sur cette question du droit musulman, il ne s’est jamais opposé ouvertement au régime de Téhéran. Il a déjà rencontré le président iranien Rohani, mais n’a pas rencontré Raïssi, l’actuel chef du pouvoir judiciaire, l’un des candidats iraniens à la succession de Khamenei, qui s’est rendu en Irak en février. En 2014, Sistani a largement contribué à faire progresser l’influence de l’Iran en Irak. Après l’attaque de l’EI et l’occupation d’un tiers du territoire du nord et de l’ouest de l’Irak par Daech, il a émis une fatwa exigeant le djihad pour le peuple chiite irakien. Sur la base de cette fatwa, la Force Quds d’Iran, et plus précisément Qassem Soleimani, a mis en place les forces de mobilisation populaire en Irak, tout comme le Basij affilié aux Gardiens de la Révolution d’Iran. La Force Quds d’Iran a rendu ces forces de plus en plus dépendantes d’elles au cours des sept dernières années. C’est cette force qui tire actuellement des missiles sur les bases militaires américaines en Irak et dans la zone verte au nom du régime iranien. Et c’est cette force qui a réprimé les manifestants irakiens qui veulent se libérer du joug du régime iranien.

Ses représentants ont parfois pris position en faveur des jeunes manifestants chiites et parfois en faveur du gouvernement. De nombreux manifestants chiites le respectent toujours, mais à de nombreuses reprises, les jeunes chiites se sont mis en colère contre lui et ont condamné son silence, sans qu’il soit néanmoins attaqué ouvertement. Sistani demeure une grande force morale et politique fort utile dans un pays qui est soumis à la désintégration et qui demeure sans base politique stable.

Désormais dirigé par des chiites, la question est donc de savoir si l’Irak va s’aligner sur Téhéran et former un axe chiite dans ce Moyen-Orient majoritairement sunnite. Ou si au contraire c’est la nation qui va l’emporter sur la tribu et la religion, c’est-à-dire le fait de se sentir Irakien avant de revendiquer une appartenance au chiisme, au sunnisme ou à un peuple particulier. Ce qui se passera en Irak au cours des années qui viennent est à regarder de près, tant le pays servira une fois de plus de laboratoire pour ce Moyen-Orient en perpétuel changement.

Source: Institut des libertés

Un volapük désintégré

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Tag en écriture inclusive, Paris 18° arrondissement. © Jeanne Menjoulet/Flickr

L’écriture inclusive est illégale. C’est un nouveau combat à livrer pour la francophonie, en plus de la résistance à l’anglais.


Nous sommes en guerre politique, culturelle et linguistique. L’ennemi, on le connaît: un courant de déconstruction, né en France dans les années 70, renforcé aux Etats-Unis depuis une vingtaine d’années, auquel se joint un Canada multiculturel fluid gender, sans oublier la contribution des institutions européennes. En témoigne, à elle seule, l’écriture inclusive, qui fait rage actuellement, championne d’exclusion, au nom d’un égalitarisme révolutionnaire.

La langue doit rester la même pour tous

Née du latin, la langue française s’est développée avec l’écrit. Son acte de naissance est « le Serment de Strasbourg » (842). Quant à « l’Ordonnance de Villers-Côtterets » (1539), elle est toujours en vigueur, et fait de la langue française « claire et intelligible » la langue de l’administration, émancipée du latin et des langues régionales, ce qui ne signifie pas qu’on supprime l’étymologie latine ni n’empêche de parler basque et breton. Une langue n’est donc pas un lieu de combat idéologique où s’affrontent des bandes rivales. De ces dates, en revanche, gravées dans l’histoire de France, découlent des vérités non discutables: l’orthographe française n’est pas phonétique mais étymologique, et la Nouvelle Orthographe, venue du Canada, n’est aucunement régalienne, mais une tolérance. Être « auteur » quel que soit votre sexe, voilà l’égalité. Deuxièmement, le genre grammatical n’est pas le sexe ; le masculin n’exclut pas le féminin mais il a une valeur extensive.

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Troisièmement, la suppression du circonflexe signe une ignorance linguistique fâcheuse. Il « parait », c’est le verbe « parer » à l’imparfait. En revanche, dans « il paraît », du verbe paraître, le s, rendu muet (on dit « amuï ») sous forme de circonflexe, se retrouve au pluriel: nous paraissons. Même chose pour le verbe naître. Ces circonflexes ont le mérite d’apprendre les familles de mots[tooltips content= »Dans le verbe naître, le s du verbe latin (nascere) est marqué par un circonflexe: il naît. On dit qu’il est amuï: rendu muet. Mais son «mutisme» cesse au pluriel et le s réapparaît: nous naissons, nous connaissons. On voit donc bien que le circonflexe n’est pas superflu. Même chose dans un mot, cette fois: le mot fenêtre vient du latin «fenestra»: le s tombe et se marque par le circonflexe… mais on le retrouve dans le verbe défénestrer. Fête, c’est pareil: le mot vient de «festa», latin: le s s’amuït, se fait circonflexe et se retrouve dans le verbe festoyer, et ainsi de suite. Cette étymologie aide à apprendre les familles de mots. Or, la Nouvelle Orthographe supprime les circonflexes, tout comme les ordinateurs les suppriment, du coup on ne fait plus attention à eux alors que le circonflexe, au subjonctif imparfait, par exemple, ne sera jamais supprimé… et tout à l’avenant. Ce n’est pas difficile d’apprendre aux élèves l’orthographe. Il y a des difficultés, et après ? Dans toutes les langues, les verbes présentent des difficultés. Le hongrois et le turc, c’est bien autre chose que le français ! »](1)[/tooltips]. Enfin, la lettre e n’est aucunement un suffixe féminin comme en témoignent les mots ministre et journaliste. Et votre médecin, si elle est une femme, n’est pas votre « médecine. » Et que dire du féminin « écrivaine » à la finale… parlante ! C’est l’article qui fixe le genre grammatical. Ajouter un e au masculin « à condition qu’il soit muet », dit l’Académie, est une plaisanterie pour ne pas dire une discrimination.

Inégalitaire, car illisible à ceux qui lisent en braille, inabordable pour les étrangers, impossible à prononcer, l’écriture inclusive est illégale. L’article 2 de la Constitution dit que « La langue française est la langue de la République ». La même pour tous, du haut de l’échelle sociale en bas, la langue française est donc garante de l’unité de la France. Puisqu’Edouard Philippe, rappelant l’Ordonnance de Villers- Côtterets n’a pas été entendu, en 2018, il est temps que le pouvoir politique, à la demande du député de l’Indre à l’Assemblée[tooltips content= »François Jolivet NDLR »](2)[/tooltips], rappelle l’illégalité de la pratique de l’inclusive. À moins de faire la révolution, une loi doit être appliquée.

L’écriture inclusive et l’Anglais ne passeront pas!

Le combat pour la langue française va de pair avec celui de la francophonie. Le Haut Conseil international de la Langue française et de la francophonie, (HCILF), sous la houlette vigoureuse d’Albert Salon, ancien ambassadeur de la France, vient de lancer une campagne médiatique et politique afin que le président de la République s’oppose à l’imposition illégale et illégitime — post Brexit !— de l’anglais comme langue commune, à la Commission et au Parlement européens.

A lire aussi: Écriture inclusive: cette algue verte intrusive

Certes, business is business mais faudrait-il oublier que, si la langue française a eu pour vocation d’être la langue diplomatique, c’était pour des raisons pérennes: clarté dans l’expression des idées, précision du vocabulaire et concision de la pensée, langue de culture qui a forgé l’Europe ? Comme Aragon le dit dans « La leçon de Ribeirac » à la fin de Les Yeux d’Elsa, l’heure est venue d’entrer en résistance. Si notre langue est, par vocation, ouverte à l’autre, elle n’est pas la langue archipélique du Tout Monde. Le français se meurt au Québec. Le chinois s’installe en Afrique. La langue française n’est pas un volapük désintégré.

Tant qu’il y aura des DVD

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Monica Guerritore et Alain Delon dans l'Homme pressé (1977). © Studiocanal

Les salles de cinéma seraient-elles définitivement des maisons closes? Les clients, y compris le « furtif du samedi soir », sont priés de rester chez eux et d’y consommer DVD et Blu-Ray. Heureusement le cinéma a de beaux restes…


En noir

Pièges, de Robert Siodmak

Blu-ray édité par Gaumont

Le défunt Roger Boussinot était souvent inspiré. Pourtant, dans sa précieuse Encyclopédie du cinéma, il passe à côté ou presque de Robert Siodmak, réalisateur germano-américain né en 1900 à Dresde (Allemagne) et mort en 1973 à Ascona (Suisse). Il ne fait ainsi que mentionner certains de ses neuf films français tournés entre 1935 et 1939, alors même que deux d’entre eux, au moins, sont d’absolues réussites. Mollenard d’abord, avec le génial Harry Baur dans le rôle d’un ancien capitaine au long cours tyrannisé par son épouse, l’impeccable Gabrielle Dorziat. Avec Pièges, le film suivant, Siodmak se montre encore plus inspiré. Sur un scénario de Jacques Companéez et Ernest Neuville (pseudonyme français de l’Allemand Ernest Neubach), inspiré d’une affaire criminelle très récente, le cinéaste signe l’un des polars français les plus remarquables de ces années d’avant-guerre. Le fait divers en question, c’est l’affaire Weidmann, du nom d’un ex-détenu allemand guillotiné en juin 1939 pour le meurtre crapuleux de sept personnes. Certaines d’entre elles ont été contactées par petites annonces et le film généralise ce modus operandi faisant du tueur un serial killer de jolies jeunes filles. Ainsi résumé, le film de Siodmak ne pourrait bien être qu’un énième suspense fondé sur l’arrestation d’un innocent et la découverte du vrai coupable grâce à l’entêtement de la fiancée du premier. Or, Pièges s’avère d’un intérêt bien supérieur. D’abord par l’extrême qualité de son réjouissant casting : outre Maurice Chevalier, dont c’est peut-être l’unique rôle digne de ce nom au cinéma, on y croise Pierre Renoir, Eric von Stroheim, Jacques Varennes et Jean Témerson, sans oublier une véritable découverte féminine : Marie Déa. Tous servent à merveille un propos qui repose en permanence sur l’ambiguïté, la dualité et les ruptures de ton. C’est en cela que le recours à Maurice Chevalier, star absolue à l’époque, y compris aux États-Unis, est d’une grande intelligence. Dans le rôle d’un patron de boîte de nuit, le chanteur-acteur assure le show, comme il se doit, allant même jusqu’à interpréter deux titres sautillants au cours du film : il est tout à la fois charmant, charmeur, léger et pétillant. Mais, polar oblige, il est également accusé à tort. Avec un même personnage, on passe donc de Lubitsch à Fritz Lang, sans que les registres successivement léger et grave en pâtissent le moins du monde. Prouesse scénaristique et cinématographique d’autant plus remarquable que tous les personnages de Pièges partagent cette ambivalence, à l’instar d’un photographe pervers et inquiétant qui se révélera être un flic menant son enquête ou d’un couturier, admirablement incarné par von Stroheim, que l’on croit dangereux et qui s’avère pathétique. Même le personnage principal féminin n’échappe pas à ce jeu de masques et de faux-semblants, elle qui enchaîne les fonctions et les déguisements sans jamais désarmer. Enfin, Siodmak reconstitue avec beaucoup de finesse des milieux sociaux très différents, se promenant avec aisance parmi eux, comme le faisait notamment Julien Duvivier dans Un carnet de bal, deux ans auparavant.

©Gaumont
©Gaumont

Sorti le 16 décembre 1939, le film connut un immense succès immédiat, mais en l’absence de son réalisateur parti quatre mois plus tôt s’exiler aux États-Unis, après avoir fui l’Allemagne l’année de l’arrivée d’Hitler au pouvoir. Depuis longtemps en proie à des attaques xénophobes et antisémites au sein même du cinéma français, Robert Siodmak ne fait qu’anticiper alors la décision des autorités nazies qui interdisent purement et simplement le film dès le début de l’Occupation. L’Action française se chargeant elle de stigmatiser l’ambiance délétère qui régnerait dans le film, ainsi que « l’odieuse présence du Juif von Stroheim ». Siodmak emporte avec lui une copie du film qui sort amputé d’une douzaine de minutes en raison du caractère trop sexuel de certaines scènes… Pièges fera même l’objet d’un remake assez fidèle, réalisé par Douglas Sirk en 1947 avec Lucille Ball, George Sanders et Boris Karloff dans les rôles principaux.

En vitesse

L’Homme pressé, d’Édouard Molinaro

Coffret Blu-ray et DVD édité par Studiocanal

C’est un film de droite qui détonne donc particulièrement dans le paysage du cinéma français des années 1970. Adapté assez fidèlement du roman de Paul Morand par un artisan honnête mais sans relief, Édouard Molinaro, le film repose tout entier sur les épaules tout aussi de droite de son producteur et acteur principal, Alain Delon. Comme le démontre avec brio Frédéric Taddéï dans un remarquable entretien qui constitue le bonus de ce coffret, tout film avec Delon est d’abord et avant tout un film sur Delon. Cet Homme pressé en est l’illustration parfaite : c’est l’histoire d’un parvenu qui, tel un loup solitaire, existe contre la société qui l’entoure, préférant les valeurs individuelles aux valeurs collectives. Un Eastwood à la française si l’on préfère.

A lire aussi, Thomas Morales: Le nouvel an avec Delon

Le reste du film n’est pas à la hauteur de ce propos décapant, mais peu importe. On le revoit pour Delon, pour cette façon d’incarner toujours le même personnage (ici, pour une fois, ni un flic ni un voyou, soit dit en passant), d’être sans cesse au centre de l’écran, séducteur et séduisant jusqu’au bout.

En gothique

La Maison aux sept pignons, de Joe May

Coffret Blu-ray édité par Rimini

Très belle édition avec livret et bonus pour ce film trop méconnu et réalisé en 1940, adaptation réussie d’un classique du roman gothique américain écrit par Nathaniel Hawthorne en 1851. Soit la rivalité entre deux frères dont l’un fait, à tort, condamner l’autre pour le meurtre de leur père, sur fond de demeure familiale maudite depuis des générations. Ce pourrait être grotesque, mais la présence au casting de George Sanders et Vincent Price, entre autres, fait tout passer. Beauté du noir et blanc, ambiances nocturnes avec pluie et tempête, description d’une vie provinciale médiocre : le film multiplie ainsi des atouts indéniables. Il prend même une dimension politique en abordant le commerce des esclaves, objet de transactions illicites et autres malversations. Le parfait film de genre qui déborde fort heureusement du cadre imposé et mérite largement d’être découvert ou redécouvert.

© Rimini
© Rimini

La Maison aux Sept pignons [Blu-Ray]

Prix: 13,88 €

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Hermès, le maître des arts secrets

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Hermes Ludovisi, copie romaine conservée au Musée national romain à Rome. Wikipedia Commons

Un essai de Rémi Soulié sur le plus mystérieux des dieux de la mythologie.


Dans Racination, un essai d’une vertigineuse densité, publié par le regretté Pierre-Guillaume de Roux, Rémi Soulié convoquait Homère et Hölderlin, Heidegger et Mistral, tant d’autres poètes et voyants, tous singuliers, pour conjurer le grand naufrage et pour exalter « l’amitié originelle et émerveillée avec le monde, le dévoilement de l’universelle sympathie analogique ».

Le frère d’Apollon

Rémi Soulié, dont le patronyme évoque le soleil du Rouergue (pensons à Soulès, le vrai nom d’Abellio, l’un de ses maîtres), y exprimait une saine méfiance à l’égard de l’abstraction qui détache sans pour autant résoudre l’énigme du monde. Cette quête de sens, il la poursuit avec vaillance et ténacité, comme l’un de ces solitaires de jadis, à qui ce Cathare fait parfois songer. Il s’attaque aujourd’hui aux métamorphoses d’Hermès, le fils de Zeus et de Maïa (il rappelle que, en sanskrit, maïa signifie l’illusion), frère d’Apollon et père de Pan, à la fois dieu de l’Olympe et ami des mortels, héraut et messager, interprète de la volonté divine, guide et intercesseur.

Héritage européen depuis Homère

Hermès maîtrise les arts du secret; il est voleur dès le berceau, un tantinet coquin, parjure même, magicien et, comme le soulignait l’helléniste Walter Friedrich Otto, « maître de la bonne occasion ». Soulié rappelle que ce dieu des passages, capable d’ingéniosité et d’une troublante désinvolture, est présent dans tout l’héritage européen depuis Homère, et jusque dans la pensée mahométane sous le nom d’Idris. Connu aussi sous le nom romain de Mercure, Hermès trois fois très grand continue de fasciner, de l’Égypte (Thot !) à la France du Grand Siècle. Néoplatoniciens, adeptes discrets de l’Art royal, poètes romantiques (Blake !) et scientifiques des confins le saluent à leur manière comme leur guide secret. La sienne de manière, à Rémi Soulié, se révèle contre-moderne, révulsé qu’il est par ce qu’est devenu cet homme sans qualités, dur et aveugle, émotif et calculateur.

Un curieux essai à ajouter au Corpus hermeticum et qui paraît chez le même éditeur, dans la même collection que le précieux À propos des Dieux de Jean-François Gautier, un autre ami récemment disparu.

Rémi Soulié, Les Métamorphoses d’Hermès, La Nouvelle Librairie. Chez le même éditeur, Rémi Soulié postface une belle Anthologie Friedrich Nietzsche.

Politique vaccinale, peur des variants, crainte d’une ruine économique: le moral des Français pas près de remonter

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Le ministre de l'économie Bruno Le Maire, novembre 2020 © Eric Dessons/JDD/SIPA Numéro de reportage: 00989906_000029

« Tout est lié » …


« Tout est lié »… C’est cette phrase lourde de sens qui constituait en 2015 le cœur de l’encyclique Laudato Si[tooltips content= »http://www.vatican.va/content/dam/francesco/pdf/encyclicals/documents/papa-francesco_20150524_enciclica-laudato-si_fr.pdf »](1)[/tooltips], dans laquelle le pape François tentait d’expliquer à des contemporains sélectivement sourds et aveugles l’importance d’une écologie intégrale, selon laquelle l’intérêt porté à la nature – l’éthique écologique – se doit, pour avoir un sens et une cohérence, de s’accompagner d’un respect équivalent de l’humain – l’éthique anthropologique.

Par une analogie funeste, il se trouve que l’on pourrait totalement appliquer ce schéma conceptuel à l’explication de l’abominable déliquescence qui paralyse actuellement notre pays.

Une de l'hebdomadaire "Le Point" du 11 mars 2021
Une de l’hebdomadaire « Le Point » du 11 mars 2021

Notre déclin est-il inexorable?

La plupart des analystes actuels se plaignent en effet – et à juste titre – de la conduite déplorable des politiques sanitaires et économiques de notre pays. Les faits sont là : la France continue son inexorable dégringolade amorcée il y a quarante ans dans le classement mondial du PIB par habitant, passant dans cet intervalle du 5e au 29e rang mondial. On pourrait bien objecter que cette mesure centrée sur la seule richesse n’est pas forcément le meilleur indicateur pour évaluer le niveau de développement d’une nation, mais l’évolution du score de notre pays n’en reste pas moins éloquente. Par ailleurs le classement du « bonheur » établi par l’ONU[tooltips content= »World Happiness Report 2020″](2)[/tooltips] ne nous est pas plus favorable, puisqu’il ne nous plaçait lui aussi en 2020 qu’au 23e rang mondial, très loin derrière les pays scandinaves qui trustent les premières places depuis l’apparition de ce type de score. Concernant la gestion de la pandémie en cours, les résultats ne sont guère meilleurs. Avec près de 90 000 morts à ce jour, la France est en effet l’un des pays du monde les plus fortement touchés par la Covid-19, et les lenteurs actuelles du processus de vaccination ne laissent pas présager d’une rapide amélioration. Même en respectant l’objectif affiché d’un million d’injections mensuelles, si nous restons par ailleurs à un taux de contamination spontané comparable, il nous faudra plus de deux ans et demi pour parvenir à une immunité collective susceptible d’amener l’extinction de l’épidémie. Soit largement assez de temps pour finir de ruiner notre économie et/ou permettre l’émergence de nouveaux variants du SARS-Cov 2 plus agressifs et/ou résistants aux vaccins…

A lire aussi, Jean Nouailhac: Le vieux sage et le jeune coq

Mais que se cache-t-il sous cette montagne d’échecs « externes » (politiques, économiques, sanitaires), si ce n’est justement une défaillance « interne » de nos dirigeants ? Faut-il se plaindre que la mise en œuvre de la vaccination soit déplorable cet hiver quand on pense que les responsables de sa gestion sont les mêmes (Olivier Véran et Jérôme Salomon) que ceux qui avaient échoué si lamentablement à anticiper et prendre en charge la « première vague » au printemps dernier ? Que l’on se souvienne de la gestion déplorable des stocks de masques, et que l’on médite le fait que seule la porte-parole – Madame N’Daye – a été remerciée après l’échec d’une politique qu’elle n’avait fait que communiquer sans l’avoir elle-même décidée… De même, faut-il s’étonner de nos échecs économiques quand on constate que la France, à quelques bémols près, n’a fait que suivre – en dépit de son naufrage patent – la même politique de relance et de redistribution sur fonds publics à base d’endettement croissant depuis plus de quarante ans, couvrant du prétexte savant d’une inspiration keynésienne ce qui n’est en fait le plus souvent que le lâche et coupable achat politicien d’une paix sociale à court terme ?

La confiance nous fait défaut

Pourtant, notre pays a – ou du moins avait – des capacités extraordinaires: des terres agricoles fertiles, un gigantesque espace océanique, une industrie technologiquement avancée et une population jusqu’à récemment parmi les plus éduquées de la planète. Que nous a-t-il manqué, en fait, pour que nous réussissions ? La confiance, principalement. Cette disposition essentielle des acteurs économiques et du peuple lui-même qui les rend tout à fait capables de consentir à des efforts et des sacrifices pour peu qu’ils soient persuadés du bien-fondé des politiques mises en œuvre, et convaincus de la conformité des résultats attendus avec l’intérêt général de la nation. Cette confiance qui avait permis par exemple le gigantesque exploit de la reconstruction d’après-guerre, et qui a hélas été ensuite constamment érodée depuis les années 1970-1980, aboutissant à faire aujourd’hui des Français un des peuples les plus acquis aux théories complotistes et aux thèses politiques extrémistes. Pourquoi ? Parce que le courage chez les élites a manqué, alors qu’il est le déterminant fondamental de la confiance populaire. Le courage d’assumer des erreurs ou des défaites pour corriger une politique ou quitter le pouvoir quand cela s’impose, même en dehors de toute échéance électorale. Le courage de dire au peuple la vérité, même quand celle-ci n’est pas glorieuse et qu’elle peut faire obstacle au tranquille déroulement d’un mandat. Le courage de s’en remettre à lui quand c’est indispensable pour obtenir un réel assentiment, plutôt que de vouloir éviter à tout prix une sanction populaire au risque de laisser germer l’insupportable soupçon de l’arbitraire. C’est cette éthique intime du politique qui a failli en France, longtemps auto-excusée par l’apparente innocuité de sa propre défaillance alors qu’elle entrainait pourtant peu à peu dans sa chute la gouvernance du pays, puis la nation tout entière…

« Tout est lié », disions-nous. Il nous appartient donc peut-être, si nous souhaitons encore nous redresser un jour, de relever en premier lieu le niveau de nos exigences envers ceux qui nous gouvernent, et, s’ils ne le méritent pas, de ne plus leur accorder à chaque échéance, par paresse ou par inconséquence, le bénéfice de votes qui se retourneront ensuite contre nous.