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Call of Duty: la tragédie d’Itaewon détournée dans un scénario de guerre fictif

Activision promet de supprimer les séquences douteuses lors d'une mise à jour du jeu prévue le 12 novembre


Call of Duty: la tragédie d’Itaewon détournée dans un scénario de guerre fictif
Des fans de jeux vidéo visitent l’exposition éphémère Call of Duty, reproduisant une rue de Séoul avec animations, nourriture et tests du jeu « Modern Warfare 4 » d'Activision. Londres, 17 octobre 2026 © Stephen Chung/LNP/Shutterstock/SIPA

Entre tensions militaires persistantes entre Séoul et Pyongyang et mémoire douloureuse de la tragédie d’Itaewon, le dernier jeu vidéo Call of Duty a suscité une vive polémique en Corée du Sud. Son éditeur est accusé d’avoir utilisé de véritables images de victimes pour illustrer une invasion nord-coréenne fictive.


La frontière entre réalisme vidéoludique et respect de la mémoire des victimes vient de susciter une nouvelle controverse autour du dernier épisode de la célèbre franchise Call of Duty, intitulé Modern Warfare 4. Des joueurs ont découvert que le jeu intégrait de véritables images d’archives de la bousculade meurtrière d’Itaewon, survenue à Séoul le 29 octobre 2022, lors des festivités d’Halloween.

Loin d’une simple reconstitution inspirée de faits réels, ces séquences issues de reportages journalistiques montrent les opérations de secours et les tentatives de réanimation des victimes sur les lieux du drame.

Leur réutilisation pour illustrer une invasion militaire et maritime nord-coréenne fictive a provoqué l’indignation des familles endeuillées et de plusieurs organisations sud-coréennes, dans un contexte où les tensions entre les deux Corées demeurent particulièrement persistantes.

Itaewon, une soirée d’Halloween transformée en catastrophe nationale

Pour comprendre l’indignation provoquée par cette séquence, il faut d’abord revenir sur la nuit du 29 octobre 2022. Ce soir-là, des dizaines de milliers de personnes, principalement âgées d’une vingtaine ou d’une trentaine d’années, convergent vers le quartier d’Itaewon, dans le centre de Séoul, pour célébrer Halloween. Il s’agissait des premières grandes festivités de ce type organisées après la levée des principales restrictions liées à la pandémie de Covid-19.

Dans ce quartier particulièrement fréquenté pour ses bars, ses restaurants et ses discothèques, la foule s’est progressivement engouffrée dans une ruelle étroite et en pente, située entre plusieurs établissements. En fond de toile une rumeur qui affirmait la présence d’une star dont personne ne connaissait le nom… L’agglutinement est devenu tel que les personnes présentes se sont retrouvées prises au piège, incapables de se déplacer ou de s’extraire de la masse.

La pression exercée par les corps a provoqué une bousculade meurtrière, entraînant des dizaines de morts par compression et asphyxie, avec des victimes gisant au sol, des passants tentant désespérément de pratiquer des gestes de réanimation et des policiers et pompiers mobilisés pour tenter de maîtriser la situation.

Le bilan humain s’est finalement établi à 159 morts, selon les chiffres rapportés par l’agence sud-coréenne Yonhap. Près de 200 personnes avaient également été blessées. La catastrophe a profondément marqué la société sud-coréenne et demeure associée à des interrogations sur la gestion des rassemblements, l’anticipation des risques et les dispositifs de sécurité publique.

Des images d’archives utilisées pour illustrer une invasion nord-coréenne fictive

C’est dans ce contexte particulièrement sensible que des fans locaux du jeu ont découvert la présence des images litigieuses dans le dernier Call of Duty. Le nouvel opus de la franchise, sorti le 23 octobre 2026 met en scène une invasion de grande ampleur de la Corée du Sud par les forces nord-coréennes. Le scénario imagine une offensive surprise de Pyongyang et suit notamment un jeune militaire sud-coréen confronté à cette situation de guerre.

Dans la séquence d’ouverture, une succession de reportages télévisés fictifs permet de présenter les conséquences de cette invasion sur la population civile. Pour renforcer l’immersion et donner à cette introduction une apparence de véritable couverture journalistique, les concepteurs ont intégré des images provenant de reportages d’actualité. Or, parmi ces archives figure une séquence filmée à Itaewon en octobre 2022. On y distingue notamment un secouriste pratiquant une réanimation cardio-pulmonaire sur une personne étendue au sol. D’autres plans montrent des victimes allongées dans la rue et une personne évacuée sur une civière.

Les images originales ont été retravaillées avec des filtres monochromes et des effets visuels destinés à leur donner l’apparence de documents filmés dans une zone de guerre. Mais leur origine a rapidement été identifiée par des joueurs sud-coréens, qui ont établi des rapprochements avec les véritables images diffusées à l’époque par les médias.

Le Guardian a également confirmé que les séquences provenaient d’images d’actualité diffusées par Getty Images, montrant les opérations de secours lors de la catastrophe. 

Un choix scénaristique qui interroge

En choisissant de faire de la Corée du Nord l’agresseur d’une guerre totale, Call of Duty s’inscrit dans une tradition bien établie du jeu vidéo militaire : transformer les tensions internationales contemporaines en scénarios de guerre spectaculaire.

Mais ce choix intervient à un moment où les relations entre les deux Corées sont particulièrement dégradées. Il donne ainsi une résonance politique supplémentaire à une fiction commerciale, même si rien ne permet d’assimiler le scénario imaginé par Activision à une prévision militaire ou à l’annonce d’une offensive imminente.

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Les événements de l’automne 2026 illustrent cette dégradation aperçue dans le jeu. Le 21 octobre, Kim Yo-jong, sœur du dirigeant nord-coréen et figure influente du régime, a annoncé la remise en service prochaine de haut-parleurs de propagande dirigés contre la Corée du Sud, le long de la frontière. Pyongyang a également poursuivi le renforcement de ses positions militaires frontalières, avec l’installation de mines, de clôtures et d’obstacles antichars. Ces aménagements interviennent après plusieurs incidents impliquant des soldats sud-coréens et des accusations réciproques de violations de la ligne de démarcation militaire.

Quelques jours plus tard, le conseiller sud-coréen à la sécurité nationale, Wi Sung-lac, a affirmé que Séoul répondrait fermement aux violations de sa frontière militaire. Pour le public sud-coréen, la représentation d’une capitale dévastée par une offensive venue du Nord a une portée différente de celle ressentie par les joueurs occidentaux.

Les familles des victimes dénoncent un manque de respect

La découverte des scènes de la tragédie d’Itaewon a rapidement suscité une réaction des associations représentant les familles endeuillées. Pour ces dernières, l’utilisation de ces documents dans un jeu vidéo commercial constitue une atteinte à la dignité des personnes décédées et à la mémoire de celles qui ont vécu la catastrophe.

Cho In-young, représentante d’un comité de familles de victimes, a dénoncé auprès de l’Agence France-Presse (AFP) un manque de sensibilité envers la souffrance des proches, des survivants et des témoins. Elle a notamment estimé que la reproduction de ces images ne tenait pas compte de la dignité des personnes mortes dans la tragédie.

Dans une déclaration commune publiée le mercredi 28 octobre, le conseil des familles endeuillées et plusieurs organisations de la société civile ont également fait part de leur indignation. « Nous sommes consternés par le fait que des scènes chaotiques et désespérées – où d’innombrables citoyens pratiquaient des manœuvres de réanimation pour tenter de se sauver les uns les autres, tandis que des victimes gisaient sur le sol froid de la rue -aient été reprises telles quelles pour reconstituer une séquence dans un jeu vidéo », ont-elles déclaré, exigeant le retrait immédiat de ces images du célèbre jeu.

La controverse s’est par ailleurs accompagnée de commentaires hostiles sur internet visant certaines victimes, dans le contexte du scénario du jeu. Pour les familles, cette utilisation des archives risque ainsi de raviver des blessures qui restent particulièrement sensibles, quatre ans après les événements.

Activision présente ses excuses et promet de retirer les images

Dans un premier temps, Activision a défendu le choix de ses équipes en expliquant que les images d’actualité avaient été intégrées afin de renforcer la crédibilité du récit fictif. L’éditeur assurait ne jamais avoir eu l’intention de faire référence à la catastrophe d’Itaewon, ni de minimiser la gravité d’un événement réel.

Face à l’ampleur des réactions, la société a finalement changé de position. Le 30 octobre 2026, Activision Publishing a présenté ses excuses publiques aux victimes, à leurs proches et à toutes les personnes blessées par cette utilisation des images.

Dans un communiqué transmis aux médias sud-coréens, l’entreprise a déclaré : « Call of Duty: Modern Warfare 4 est une œuvre de fiction conçue pour offrir une immersion réaliste. Nous tenons à préciser qu’en intégrant au jeu des images issues de véritables reportages, nous n’avons jamais eu l’intention d’évoquer ou de banaliser un quelconque événement tragique, y compris le mouvement de foule survenu à Itaewon. ».

Activision a également confirmé que les séquences incriminées seraient intégralement supprimées à l’occasion d’une mise à jour du jeu prévue le 12 novembre 2026. L’éditeur a précisé qu’il n’avait jamais eu l’intention d’évoquer ou de banaliser la tragédie d’Itaewon ou toute autre catastrophe réelle en utilisant des images d’actualité dans ses productions.

La question du réalisme face à la mémoire des victimes

Au-delà de la polémique entourant Call of Duty, cette affaire soulève une question plus large sur les limites de l’utilisation des archives journalistiques dans les productions vidéoludiques.

Depuis plusieurs années, les jeux vidéo cherchent à renforcer leur réalisme en empruntant les codes du documentaire, du reportage télévisé et de la photographie de guerre. L’utilisation d’images authentiques permet de donner davantage de crédibilité à une fiction, particulièrement lorsqu’elle repose sur des événements géopolitiques contemporains.

Mais cette recherche d’immersion pose nécessairement la question du droit à l’image, du consentement et du respect des personnes représentées. Une photographie ou une vidéo d’actualité ne devient pas une simple ressource visuelle parce qu’elle est intégrée dans une œuvre de fiction. Elle reste le témoignage d’un événement qui a réellement bouleversé des familles et une société entière.

Dans le cas d’Itaewon, la difficulté est d’autant plus importante que les images ne montrent pas simplement les conséquences générales d’une catastrophe. Elles représentent des personnes confrontées à la mort, des citoyens tentant de porter secours à leurs semblables et des victimes dont certaines ont perdu la vie cette nuit-là. L’éditeur a reconnu la nécessité de corriger son choix. Au soulagement de tous.




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Journaliste , conférencier et historien.

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